À TRAVERS CHANTS (Maurice LEFÈVRE)

 

 

(publié dans le journal le Mirliton)

 

 

le Mirliton, 24 février 1894

 

EN PLEINE CHANSON par Maurice LEFÈVRE (*)

 

(*) Causerie faite pour la première fois au Théâtre d'Application (la Bodinière), le 17 janvier 1893.

 

La chanson !

Connaissez-vous titre plus ample ? Est-il un sujet qui permette à la fantaisie du causeur de plus longues et de plus libres escapades ? Son royaume, qui est bien de ce monde, s'étend à l'infini. Dire le roman, l'odyssée de la chanson, ce serait faire l'histoire des peuples. Depuis que l'homme, affranchi des cocotiers primitifs — et je ne suis pas bien certain que les singes... — depuis que l'homme, dis-je, a conquis son droit au langage articulé, depuis qu'il a parlé, il a chanté. Il n'a pas pu s'empêcher de chanter, car, aux heures de gloire et de joie comme aux heures douloureuses, une voix suprême, impérieuse, jetait un cri.

Cc cri, c'était une chanson.

Les hymnes primitives d'Orphée et de Linos, les poèmes d'Homère, les strophes de Tyrtée ne sont pas autre chose, en somme, que des chansons qui sortaient toutes ailées du cerveau des poètes, et portaient dans les cœurs les enseignements des dieux, ceux de l'histoire ou les lois du devoir.

Car la chanson, c'est l'interprète de l’âme d'un peuple, le premier instrument de sa pensée. « Les hommes chantent d'abord, a dit Chateaubriand ; ensuite ils écrivent. »

Le domaine de la chanson est donc immense, et il serait téméraire ou quelque peu prétentieux de le vouloir parcourir tout entier en quelques instants de familière causerie. D'ailleurs le discours sur l'Histoire universelle a déjà été prononcé avec une certaine éloquence, j'ose l'affirmer, et je ne me propose pas — promettez-moi de le croire — d'entrer en rivalité avec Bossuet. Ce serait la lutte avec l'Ange,... et je ne suis pas Jacob.

Oui, je le confesse, je suis très épris de cette forme d'art — car c'en est une — qui s'appelle la « chanson ». En est-il qui soit aussi souple, susceptible de transformations aussi multiples et aussi imprévues ? Gaie ou triste, ironique ou bonne enfant, amoureuse ou guerrière, la chanson est toujours l'image fidèle de l'âme du peuple. Michelet disait que l'on pourrait, avec des portraits, écrire toute l'histoire d'une époque, en la reconstituant avec les détails du costume ou des traits. Cc qui est vrai pour la peinture l'est encore davantage pour la chanson. On s'acquitterait même d'une si lourde tache bien mieux et bien plus fidèlement grâce aux quelques vers sans rimes d'un couplet populaire qu'en s'inspirant des cours de crayon célèbres dus à une main magistrale. Pourquoi ? C'est que la Chanson — j'entends celle qui dure, celle qui peut traverser l'espace et le temps portée par la mémoire des hommes — est à l'abri des faiblesses, des concessions,... de la galanterie du portrait.

Rubens, Rembrandt, Holbein, les autres, les grands autres — je ne parle que des morts pour ne point désobliger les vivants — ont sans doute laissé derrière eux une lumineuse traînée de chefs-d’œuvre ; mais qui nous garantit la ressemblance absolue de tous ces portraits, qui nous dit que la noble préoccupation ou l'impérieuse nécessité de faire beau dans la grâce ou dans la force n'a pas guidé leur main, ne leur a pas conseillé d'adoucir ce trait, d'aviver cette flamme, de repétrir, comme Dieu, l'homme à leur propre image ?

Les photographes d'aujourd'hui vous emprisonnent la tête dans un cercle de fer, vous désarticulent les membres sous prétexte d'élégance de la ligne, et, vous imposant, par je ne sais quelle infâme suggestion, un sourire convulsif, vous immobilisent avec cette objurgation suprême : « Prenez une pose qui vous soit naturelle ! » Comme si « prendre une pose » n'était point, par définition, le contraire même de la nature ! Cette contrainte n'est pas d'hier. Devant le chevalet comme devant l'objectif, quiconque, grand ou petit, se sent surveillé, « prend une pose ». Adieu donc le naturel ! Il ne viendra à l'idée que de bien peu de gens de faire faire leur portrait en robe de chambre et en pantoufles, et pourtant combien de grands hommes seraient plus vrais, s'ils se présentaient à nos yeux sans le maquillage de la toilette !... Eh bien, c'est en pantoufles, c'est-à-dire quand ils ne se croient point surveillés, que la chanson de tous les âges instantanéise les grands hommes.

 

 

le Mirliton, 03 mars 1894

 

Pour n'en citer qu'un, qui jouit en son temps d'une certaine notoriété, et dont le nom est certainement venu jusqu'à vous, Louis XIV, personne ne connaîtrait Louis XIV, si l'on s'en rapportait uniquement aux quelques portraits épars dans le monde que les peintres du grand siècle ont laissés de lui. Oui, je sais : … profil majestueux, lèvre fièrement retroussée, perruque à lourdes cascades, amples et solennels manteaux, jambe robuste et fine à la fois : ça, c'est le portrait, c'est l'image du Roi-Soleil, c'est l'histoire, c'est la légende. Mais la vérité !... Ah ! la vérité, c'est ce qu'aucune image, aucun portrait ne nous laisse voir, c'est ce que le roi cachait avec tant de soin, c'est ce que les mémoires secrets, les chansons populaires nous dévoilent, ce sont les loupes qui ornaient si drolatiquement le crâne olympien du royal époux de la veuve Scarron, et qui l'obligeaient, par crainte du ridicule, à porter perruque.

Or, les loupes des rois et des puissants, c'est-à-dire leurs infirmités physiques ou morales, leurs ridicules ou leurs vices, c'est la chanson seule qui nous les révèle, comme seule aussi elle nous signale leurs oreilles d'âne. Dans la solitude des lacs bleus, dans le mystère des clairs de lune, les roseaux de Midas, confidents des secrets des rois, précurseurs de la Satire Ménippée, ont, les premiers, chanté la chanson du peuple, la chanson de fronde et de raillerie.

En cela comme en beaucoup d'autres points, nous tenons des Grecs, nos aïeux. Est-il un autre pays où la chanson se soit plus librement développée qu'en France ? En est-il où elle soit demeurée plus fidèle à ses origines ? Rien ne serait plus aisé que de suivre la filière qui, d'Orphée, nous conduit directement aux chansonniers d'aujourd'hui. Si je ne vous entraîne point sur ce chemin, c'est dans la crainte de passer pour pédant d'abord, et ensuite pour ne point induire mon ami Jules Jouy en péché d’orgueil, en lui suggérant la pensée que, par Désaugiers, le Caveau, le Mercure Galant, la Fronde, Clément Marot, Villon, Ossian, Horace, Catulle, Anacréon et Tyrtée, il descend en droite ligne du divin Homère.

Et pourtant la généalogie est exacte. C'est sur les luths les plus illustres que la chanson s'est transmise jusqu'à nos pianos, robuste, bien vivante, costumée suivant les modes et le temps, mais toujours semblable à elle-même, animée du même esprit, et sentant le même feu échauffer ses strophes, la même vie couler à flots rosés dans ses couplets.

Noble comme un Montmorency, la chanson française était déjà grande personne bien avant les croisades. Parmi ses aïeux, elle compte des rois et des princes, aux temps fabuleux où rois et princes avaient l'humeur de rire et le loisir de chanter. Charles d'Orléans fut un exquis chansonnier, François Ier rimait à ses moments perdus — or Dieu sait si le premier gentilhomme de France perdait de doux moments auprès des belles ! — et le plus populaire des rois, Henri IV, chantait gaiement sa mie.

M. Emile Goudeau nous contait, l'hiver dernier, ce poème de la Chanson au théâtre des « Ombres Lyriques » du Lyon d'Or. C'était un délicat spectacle, que beaucoup d'entre vous ont certainement applaudi. A l'aide d'ombres lumineuses, qui reproduisaient à ravir les scènes principales évoquées par le récitant, l'odyssée de la Chanson se déroulait, pour la joie des yeux et des oreilles, en de suggestifs décors. Le poète, un croyant, nous y disait en vers ailés les heures rouges et bleues de la Chanson, qui compte ses martyrs et ses héros.

Ecoutez cette strophe lapidaire, d'où s'exhale l'éternel gémissement de la divinité de l'art cruellement livré aux bêtes :

 

…..

Puis Orphée apparaît pour donner aux sanglots

Le grand enchantement sublime de la Lyre ;

Mais contre l'Harmonie et le sacré délire

Les Ménades de Thrace ont tramé des complots.

Il fallait aux chansons la palme du martyre,

Et la tête d'Orphée a roulé dans les flots.

…..

 

 

le Mirliton, 09 mars 1894

 

Et celles-ci, qui nous citent les grâces enrubannées du dix-huitième siècle, l'heure des bergers à houlette et des petits abbés papillons, époque charmante qui se termine par la grande tempête révolutionnaire emportant dans ses tourbillons la féerie Watteau des embarquements pour Cythère :

 

Trianon ! Trianon ! Écoute tes bergères

Chanter un air fané de Jean-Jacques Rousseau ;

Vois tes bergers, armés de houlettes légères,

Partir vers de vagues Cythères !...

Quel discret accompagnement pour chalumeau !

…..

Un vent froid va souffler sur ces rustiques fêtes.

Adieu donc, ô paniers, car vendanges sont faites.

Le vent va disperser bergères et bergers,

Emportant les chapeaux légers,

Et dans les chapeaux les têtes...

 

Puis le poète, décrivant les temps prochains, nous montre le peuple formidable marchant pieds nus et sans culottes, vers du nouveaux horizons. Oh ! oui, j'avais raison de le dire, elle se prête à toutes les transformations, cette forme d'art immortelle ! La voici qui, d'un coup d'aile, se hausse jusqu'à l'épopée, et voici que, par delà les siècles, sentinelles préposées à la garde des deux Testaments de la patrie, la Chanson de Roland échange le mot d'ordre avec le chant sublime de Rouget de Lisle.

 

Et bientôt tout armée, en une explosion

Dont fumera l'Europe, ainsi qu'une fournaise,

Voici la grande nation

Qui marche avec la Marseillaise !

 

Les temps héroïques sont passés, et la Chanson, après avoir été bourgeoise avec Béranger, que Goncourt appelle quelque part « l'Anacréon de la garde nationale », plébéienne et rustique avec Pierre Dupont, épileptique et clodocheuse vers la fin du second Empire, la Chanson fut patriotique pendant les sombres mois de 1870-71.

Ce fut pour elle aussi une terrible époque. Les grands mots et les grandes idées, vêtues de défroques, se vautrent sur les tables poisseuses des beuglants. Oh ! le café-concert d'il y a vingt ans — même d'il y a cinq ans ! — Ecoutez comme un vrai et sain poète le flagelle de sa cinglante ironie : « On y savoure, dit J. Richepin, un bain délassant de stupidité, la perverse jouissance d'une dégradation intellectuelle, où l'on se sent un pauvre imbécile d'homme, aussi profondément bête que ses semblables (*). »

 

(*) Miseloque, 1 vol. par Jean Richepin ; Charpentier-Fasquelle, éditeurs, 11, rue de Grenelle.

 

La Chanson, prostituée, menaçait de sombrer, si sa nef symbolique, elle aussi toujours à flot, pouvait jamais être submergée.

En effet, c'est du dégoût du café-concert que sont issues les réunions artistiques dont le Cabaret du Chat Noir fut le précurseur et le modèle. Là, les chansonniers sont doublés de vrais poètes.

 

***

 

Chaque temps a la chanson qu'il mérite. C'en est donc fait de la romance sentimentale, bébête et de la complainte mélodramatique.

Aujourd'hui, la muse a le pied finement chaussé, la taille ronde et le regard fiévreux. Elle rit en montrant des quenottes de louve, car la Chanson, comme au temps de la Fronde, est redevenue railleuse et mordante avec Jacques Ferny, et si elle se laisse aller de temps en temps à son humeur mélancolieuse, du moins cache-t-elle dans ses refrains une philosophie souvent profonde. Elle est de bonne famille de lettres, ainsi que vous allez en juger par trois pièces que je vous demande la permission de vous lire.

 

 

le Mirliton, 16 mars 1894

 

Les deux premières sont empruntées à l'album de M. Maurice Vaucaire, le poète des délicatesses et des demi-teintes délicieuses. L'une d'elles s'appelle la Chanson noire (*) :

 

(*) Publiée par le Courrier Français, numéro exceptionnel de la Fable et de la Chanson.

 

Pourquoi vous raconter ma peine ?

Puisque vous avez traversé

Des souffrances comme la mienne,

Mon présent, c'est votre passé.

 

Si je soupire et si je pleure

En vous expliquant mon ennui,

Vous soupirerez tout à l'heure

Et vous pleurerez cette nuit.

 

Pourquoi vous raconter ma peine ?

Je craindrais trop, en le faisant,

D'ouvrir une tombe ancienne

Où le mort n'est qu'agonisant.

 

La mémoire est fidèle et sûre

Et le cœur n'est jamais rouillé.

Suffit-il pas d'une mesure

Pour retrouver l'air oublié ?

 

Pourquoi vous raconter ma peine ?

Puisque vous avez traversé

Des souffrances comme la mienne,

Mon présent, c'est votre passé.

 

L'autre est inédite, elle est intitulée : Chanson grise.

 

Vivre heureux toujours est trop beau !

Maintenant elle m'abomine.

Son cœur est un triste tombeau

Où je roule dans la vermine.

 

Nous n'avions pas des âmes sœurs.

Elle me hait et me malmène.

Je ne suis pas mort ; mais je meurs

Dans cette triste tombe humaine.

 

S'il ne s'agit que de souffrir,

Qu'importe ! J'en ai l'habitude ;

Mais vraiment si je dois mourir,

Que je meure avec promptitude !

 

A ce moment, faites, mon Dieu,

Qu'elle ait du regret, que je voie

Ses yeux secs se mouiller un peu,

Et je m'en irai dans la joie.

 

Pour me combler entièrement

Dites-moi — contre toute attente —

Qu'elle aime son nouvel amant

D'une amour paisible et constante.

 

Alors, loin de m'en alarmer,

Je dirai — tout fier de l'apprendre : —

« Elle était capable d'aimer,

C'est moi qui n'ai pas su m'y prendre. »

 

La dernière est signée Georges Gillet. L'auteur, dans un chapelet de versets délicieux, chante et pleure le roman doux et triste des quatre âges de la vie. Elle est intitulée : les Saisons (*).

 

(*) Publiée par le Courrier Français, numéro spécial de la Fable et de la Chanson.

 

C'est le printemps ! Les prés sont verts ;

Dans les sentiers, sous les couverts

Qu'un soleil radieux enchante,

On chante.

 

Un ramage de chaque nid

Monte joyeux vers l'infini,

Et sur le gazon qu'avril sème

On s'aime.

 

C'est l'été ! L'horizon est clair,

L'espérance plane dans l'air.

Tandis que s'enfuit l'heure brève,

On rêve,

 

Et, poussé sur le grand chemin

A la conquête de demain,

Atome perdu dans l'espace,

On passe.

 

C'est l'automne. Moins éclatant,

Le ciel se couvre par instant.

Quand vient la brume qu'on redoute,

On doute.

 

…..

C'est l'hiver ! Les vents, comme un glas,

Hurlent dans les bois... On est las,

On comprend que tout n'est qu'un leurre,

On pleure.

 

Puis un jour, entouré des siens,

Ou seul, comme ces pauvres chiens

Qu'un flot rejette sur la grève,

On crève...

 

 

le Mirliton, 23 mars 1894

 

S'il est vrai que chaque époque a la chanson qu'elle mérite, à plus forte raison peut-on dire que toute forme d'art trouve toujours ses propres interprètes. Les grands drames romantiques où fulguraient Mélingue et Frédérick Lemaître ont fait leur temps, c'est vrai ; mais ne croyez-vous pas qu'aujourd'hui les procédés de Frédérick et de Mélingue risqueraient fort de détonner dans nos pièces modernes, qui n'ont peut-être pas la grandiloquence et les envolées superbes des drames de la seconde Renaissance, mais qui du moins ont sur eux l'avantage de serrer de plus près la vérité, et, défaut de héros absents ou de dieux méconnus, de peindre tout uniment cette chose bizarre et très inexpliquée qui est l'homme.

Cela est vrai au théâtre, vrai aussi dans la chanson. Entre les plats déclamateurs de riens, soufflés selon la recette, que l'on subissait jadis, et les délicats diseurs qui nous ravissent aujourd'hui, la transition a été faite à merveille par deux grands artistes, Darcier et Thérésa.

Devant eux inclinons-nous bien bas, car c'est à eux, c'est à leur art très pur et très noble que la chanson doit sa nouvelle et son heureuse métamorphose.

Vous n'avez pas connu Darcier, mesdames, mais vous avez pu entendre Thérésa, le plus illustre et peut-être le seul vrai disciple du maître, qu'elle égala souvent. C'est Thérésa qui eut cette rare fortune d'être, à deux époques différentes, l'interprète idéale de deux genres en apparence aussi opposés que possible. Savez-vous qu'elle a fait une chose incroyable ? C'est elle qui chantait des inepties comme les Canards tyroliens, comme Rien n'est sacré pour un sapeur, comme C'est dans l' nez qu' ça m' chatouille, et qui les chantait avec un tel art véritable que toute une génération demeura sous le charme et qu'elles caractérisent une époque ;... et c'est elle aussi qui, à vingt ans de distance, faisait battre les cœurs et couler des yeux des larmes d'attendrissement, en jouant, avec l'art que vous savez, où il y avait tant de force contenue, d'émotion, de sincérité, cette scène naïve et touchante du soldat qui tue son capitaine :

 

Soldat de mon pays, ne l’ dis pas à ma mère,

 

ou bien encore en disant la poignante chanson de la Glu, de Richepin :

 

Et l' cœur disait en pleurant :

« T'es-tu fait mal, mon enfant ? »

 

A propos de Thérésa, voici une anecdote qui fut autrefois célèbre et que je vous demande la permission de vous conter. Je n'en garantis pas l'authenticité, mais elle est très vraisemblable.

C'était au moment de la plus grande vogue de la chanteuse populaire, en 1867 et 1868. Ce qu'on appelait alors la jeunesse dorée s'écrasait à l'Alcazar d'hiver ou à l'Eldorado, pour l'applaudir. Tout le long du faubourg Poissonnière des équipages s'alignaient chaque soir, débordant sur le boulevard. La société française ne se tenait pas de joie à l'idée que le sapeur pour qui rien n'était sacré « avait liché toute la bouteille ».

Un peu plus loin, une autre étoile réquisitionnait l'enthousiasme. La salle Ventadour croulait, le soir venu, sous les ovations dont la Patti était l'objet. Et les roulades de Lucia, succédant aux trilles de l'Elisire d'Amore, s'enchaînaient tout naturellement et sans effort aux vocalises de la Sonnanbula, etc., etc.

Ces gargarismes ravissaient Paris. La diva fut vite à la mode. Il ne se passait pas de jour que quelque grande dame ne fît entendre le rossignol à ses invités. Le rossignol se dérangeait volontiers ; ses soirées étaient nombreuses, et, comme vous le pensez, très largement rétribuées.

Or, un beau soir, il se trouva subitement enroué, le rossignol. Une dépêche de la dernière heure affola le salon où la Patti était attendue. Que faire ?... Décommander la soirée ? Impossible. Ne pas avoir la diva ? Faillite !... C'était la honte. Tout à coup une idée géniale vint rasséréner le front de la maîtresse de la maison : le sauveur était trouvé, c'était Thérésa ! Un ambassadeur lui fut dépêché.

 

 

le Mirliton, 30 mars 1894

 

Ce diplomate mondain qui, on le verra, n'en était pas à une maladresse près, n'hésita pas à mettre l'artiste au courant de la situation, lui laissant très clairement entendre qu'elle servait de pis aller.

Thérésa, qui n'est pas bête, comprit, ne sourcilla pas et accepta, mais quand on en vint à discuter la question du cachet, elle demanda froidement le même prix que la diva !

— Mais, madame. tenta d'objecter le maître gaffeur... vous n'y pensez pas... C’est ce qu'on donne à la Patti !

Et ce nom de la Patti prenait dans sa bouche une importance extraordinaire.

— Eh bien, mon garçon, riposta Thérésa de l'air dont Mirabeau donnait la réplique au marquis de Dreux-Brézé, et avec cette voix profonde et grave qui vous prend aux entrailles, va dire à la personne qui t'envoie que mon cachet doit être le même, car je suis, moi, la Patti du peuple !

Thérésa se calomniait ; entre l’art et la virtuosité, aucune comparaison n'est possible...

 

***

 

Je n'ai plus à vous présenter, n'est-ce pas, l'interprète que vous allez entendre. Le nom de Mlle Félicia Mallet est trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de faire son panégyrique. Je n'ai point oublié les applaudissements dont vous saluiez naguère son incomparable talent (*), et je retrouve ici, avec le plaisir que vous pouvez croire, accourus en hâte à la nouvelle que l'éminente artiste allait de nouveau se faire entendre aux causeries de la Bodinière, un grand nombre d'auditeurs, qui nous faisaient, il y a deux ans, l'honneur d’être de nos habitués...

 

(*) Causeries sur le Rire et les larmes dans la Chanson moderne, faites au Théâtre d'Application (la Bodinière), en mai et juin 1891.

 

Ceux-là vous diront, Mesdames, à vous qui allez, pour la première fois, entendre Mlle Félicia Mallet, que je ne suis ni injuste ni téméraire en plaçant son nom à coté de celui auquel je viens de rendre un trop court hommage ; et j'ajoute que, si Darcier pouvait être fier de Thérésa, quelque chose de l'art de cette dernière semble revivre dans la diction chaude, l'émotion d'art, la passion sincère du Beau et du Vrai, qui sont les signes caractéristiques du talent de Mlle Félicia Mallet.

 

***

 

Si j'avais mis sous vos yeux les vieilles chansons du Caveau et du Mercure galant, vous auriez pris sur le vif les différences profondes de la Chanson d'hier et de la Chanson d'aujourd'hui. Mais outre que je ne veux point abuser de votre confiance, je n'entends point assombrir vos esprits sous les brumes d'une érudition facile, que le dictionnaire de Larousse fournit à bon compte. Modeste causeur, je dois rester dans mon rôle, et, si vous le voulez bien, nous allons de compagnie vagabonder en pleine chanson, cueillant, au hasard de la route, à la fortune des haies, telle strophe ardente ou tel couplet fleuri, dont les épines rougiront peut-être votre doigt d'une gouttelette de sang, mais qui ravira votre âme par sa couleur et son parfum.

Pour mettre un peu d'ordre dans nos causeries, nous les avons divisées en quatre classifications spéciales :

En pleine Chanson, celles qui font l'objet de cette causerie et qui vous donneront un aperçu général.

Les Chansons d'amour !

Il ne fallait pas moins d'une séance entière, n'est-il pas vrai ? pour un sujet qui tient dans la vie une si large place.

Les Chansons brutales !

Sous ce titre nous avons réuni quelques-unes des chansons, superbes de farouche ardeur, du chansonnier-peuple Aristide Bruant, et nous y avons joint les audaces subtiles et vibrantes de bien des œuvres d'art qui pourraient effaroucher des oreilles peu familiarisées avec les témérités des jeunes poètes contemporains.

Les Chansons de partout !

Enfin, sous ce titre général, nous terminerons notre excursion sur les terres de dame Chanson en visitant quelques-unes des provinces où sont conservés de si odorants refrains.

 

 

le Mirliton, 06 avril 1894

 

Pour aujourd'hui, nous n’avons aucune règle à observer. Courons donc la bride sur le cou, sans programme et sans frein.

La première chanson qui nous tombe sous la main est intitulée : « les Enfants et les Mères » ; et précisément elle fut créée en son temps par Thérésa. Elle est tirée du riche répertoire de Jules Jouy, à qui je ferai aujourd'hui plusieurs emprunts.

La mère et l'enfant : l’âme humaine tient dans ces deux mots. Dévouement, tendresse, sacrifice incessant, martyre quotidien, cœur sanglant sans cesse déchiré, qui adore sa blessure… « Enfants, disait le vieux Nadaud, que nous n'avons garde d'oublier parmi les pontifes du culte dont nous sommes les dévots, vous n'aimerez jamais vos mères autant qu'elles vous ont aimés ! »

Mais ce n'est point à vous, Mesdames, qu'il faut apprendre le glorieux martyrologe des mères ; aussi tel n'est pas mon but ; mais je crois que vous prendrez plaisir à revivre, le temps d'une chanson, ces heures, si douces et si cruelles à la fois.

 

LES ENFANTS ET LES MÈRES (*)

 

Paroles de Jules JOUY. — Musique de Henri CHATAU.

 

L'enfant, comme un petit oiseau,

Gazouille en son lit blanc et rose.

La mère, à côté du berceau,

Attend que son bébé repose.

Gracieuse et tendre, sa voix

Fredonne une ancienne romance,

Une complainte d'autrefois

Que sans cesse elle recommence.

 

Alors, faisant des rêves d'or

Pleins de merveilles, de chimères,

Dans ses langes, Bébé s'endort :

Les enfants font chanter les mères.

 

L'enfant a dix ans aujourd’hui,

C'est une petite personne ;

Et chez sa mère, grâce à lui,

Tout chante, tout rit, tout rayonne.

Il rend moins sombre l'horizon

De la vieillesse monotone ;

C'est le soleil de la maison

Et le printemps de notre automne.

 

Il converse avec ses joujoux,

Demande si les petits frères

Viennent au monde sous les choux :

Les enfants font rire les mères.

 

L'enfant vient de partir soldat,

La Patrie, au lointain, l'appelle ;

En France, d'un sanglant combat

Tout à coup survient la nouvelle.

La mère, hélas ! se sent mourir

Chaque fois qu'une lettre arrive.

Tremblante, sans oser l'ouvrir,

Elle regarde la missive.

 

Au cœur, un doute affreux la mord :

Que vont dire ces lettres chères ?...

Est-ce la vie ?... Est-ce la mort ?...

Les enfants font trembler les mères.

 

L'enfant vient de se marier ;

La mère se change en aïeule ;

Ce coup cruel, c'est le dernier :

Au logis elle rentre seule.

Elle le voudrait, son petit !

Hélas ! la jeunesse a des ailes !

L'enfant, pour toujours, est parti,

Parti pour des amours nouvelles !

 

Elle rentre, l'œil attristé,

Et versant des larmes amères,

Dans le pauvre nid déserté :

Les enfants font pleurer les mères.

 

(*) Ondet, édit., 83, faubourg Saint-Denis.

 

Cette chanson maternelle, où sont consignées, avec un rare bonheur, les émotions jadis éprouvées, n'évoque-t-elle pas à votre esprit le charmant tableau des premières confidences ?

 

 

le Mirliton, 06 avril 1894

 

En voici une autre, qui semble être le complément de la précédente, et sans laquelle le rêve paraîtrait inachevé. C'est une mélodie de Reber sur d'exquises paroles d'Alexandre Dumas père. Il s'agit, comme vous l'allez voir, de deux amoureux qui se murmurent à l'oreille le joli secret qui fait rêver les jeunes filles, et dont les mamans ne se souviennent point sans douceur. J'aime le gazouillis discret dont le musicien a souligné les vers, car le charmant aveu qu'ils contiennent est de ceux qui se murmurent bien près, bien bas, et qu'on devine plutôt qu'on ne les entend. Ce lied, qui fait songer aux tendres mélodies que Henri Heine inspirait à Schumann, est intitulé l’Echange. Ce mot seul vous en dit le sujet.

 

L'ÉCHANGE (*)

 

Paroles d’Alexandre DUMAS père. — Musique de Henri REBER.

 

En me promenant ce soir au rivage,

Où pendant une heure à vous j'ai rêvé,

J'ai laissé tomber mon cœur sur la plage :

Vous veniez après, vous l'aviez trouvé.

 

Dites-moi comment finir cette affaire,

Les procès sont longs, les juges vendus,

Je perdrai ma cause et, pourtant, que faire ?

Vous avez deux cœurs et je n'en ai plus !...

 

Mais quand on s'entend, bientôt tout s'arrange ;

Et souvent un mal nous conduit au bien :

De nos cœurs, entre eux, faisons un échange,

Donnez-moi le vôtre et prenez le mien !

 

(*) Richault, éditeur, boulevard Poissonnière, 26.

 

Oh ! l'échange de deux cœurs !...

Quel livre charmant il semble qu'on doive toujours lire ! Quel chemin bordé de roses il paraît qu'on doive éternellement fouler d'un pied allègre !... Et l'on s'en va rêveur, la main dans la main, sans rien écouter que la chanson qui chante dans votre âme, sans rien voir que les deux yeux d'azur où l'âme de la bien-aimée se reflète tout entière. Hélas ! ils ne sont pas toujours fleuris, les sentiers où l'on aime, et combien ont laissé inachevé le livre où, ce jour-là, ils ne lurent pas plus avant ! C'est l'éternelle histoire, c'est l'éternel désenchantement, qui charge d'imprécations des lèvres créées pour le baiser, qui fait déborder d'amertume et de haine des cœurs remplis d'amour gâté, et qui, du gai rivage où se conclut le marché auquel vous venez d'assister, mène droit à la berge sinistre le désespéré qui va, jusque dans la mort, chercher l'oubli de sa misère... c'est l’Eternelle Bêtise enfin, et cette bêtise, M. Xanrof, dans une plainte d'une cruelle ironie, nous la conte avec une sincérité troublante.

Vous allez l’entendre , et je ne doute pas qu'elle ne fasse sur vos âmes d'artistes une profonde impression.

 

ETERNELLE BÊTISE (*)

 

Paroles et musique de Léon XANROF.

 

I

Parce qu'elle passait un soir,

Qu'on l’aborda, tremblant d'espoir,

Et qu'elle dit : « Il faudra voir ! »

On s'est senti l'âme ravie ;

On dit : « C'est l'affaire d'un jour. »

Puis cela devient de l'amour ;

Finalement on en a pour

Toute la vie.

 

            II

Parce qu'elle a de très grands yeux,

Clairs comme deux gouttes des cieux,

Nous les croyons malicieux

Ou pleins de poétiques songes ;

Parce que son regard est doux,

Comprimant notre cœur jaloux

Nous acceptons à deux genoux

Tous ses mensonges.

 

III

Parce que sa voix a des sons

Doux et clairs comme des chansons,

Pour lui plaire nous trahissons

Les secrets que l'on nous confie ;

Parce qu'on aime son baiser,

Et qu’on ne peut plus s'en passer

On se sent lentement glisser

Vers l'infamie.

 

IV

Parce qu'elle est comme un enfant,

Que sa faiblesse la défend,

Elle prend un air triomphant

Et vous nargue, quand on se fâche.

Las enfin d’être torturé,

Quand on lui dit : « Je te tuerai ! »

Parce qu'elle aura bien pleuré,

On devient lâche.

 

V

Parce qu'elle s'envole un soir,

On se sent pris de désespoir,

Et, pour aller au pays noir,

Par-dessus un pont on se jette...

L'amour, ce sentiment subtil,

Est très remarquable en ce qu'il

Distingue l'homme, paraît-il,
D'une autre bête !

 

(*) Extrait de la collection Chansons parisiennes, G. Ondet, éditeur, 83, faubourg Saint-Denis.

 

 

le Mirliton, 20 avril 1894

 

Mais à côté des désespérés de l'amour, il y a les héros de l'amour, et c'est précisément cet héroïsme qui « distingue l'homme, paraît-il, des autres bêtes ». Et quelles pages terribles contient parfois le roman du cœur !... Pour nous, terriens un peu égoïstes, le ménage c'est la paix, le repos, le calme après la tache accomplie ; le retour au foyer, c'est l'instant de trêve dans la grande bataille, c'est l'heure mille fois bénie, quand des baisers d'enfants roses aux yeux couleur de ciel payent au travailleur le meilleur de son salaire. Mais les autres, les forçats de la mer, les amoureux de l'immensité, les pêcheurs, les mathurins, ce peuple des flots hardi et robuste, pour qui chaque vague peut être un tombeau, qui traîne sur les flots une existence dont chaque heure est un combat, qu'une tempête jette une nuit sur l'arête de quelque roche, naufragés anonymes !... Qu'est-ce pour eux que le foyer ? Qu'est-ce que la mère ? Que sont les petits ? Un rêve lointain, un espoir incertain, une fiction. Et tandis que l'homme, roulé sur les abîmes, « atome perdu dans l'espace » — comme dit la chanson, — s'accroche désespérément à l'épave, et, suffoquant, à demi mort, est jeté râlant sur la grève, la femme, l’œil fixe, contemple sur le port les barques qui rentrent l'une après l'autre. Chaque voile qui pointe à l'horizon réveille en son cœur les mêmes angoisses ; chaque cri de la vigie saluant au passage l'équipage étranger endeuille plus profondément son âme jusqu'au jour où une communication officielle des bureaux de l'inscription maritime vient consommer sa douleur : « Un tel... mort à la mer ! »

Penchée sur les berceaux, la veuve pleure et se lamente. C'est un affreux drame que celui-là, sans doute. M. Pierre Loti nous en a fait un récit poignant dans ses Pêcheurs d'Islande, mais combien plus douloureux encore, celui que va vous raconter cette vieille chanson du Poitou, que chantent les paysans, le soir, à la veillée. Je ne puis entendre sans une profonde émotion l'histoire touchante de ce revenant, échappé par miracle à la mort, qui, après de longues années d'absence, revient au logis, trouve sa place prise, et qui, simplement, en grandeur d'âme, pour ne point briser un bonheur cruellement acheté, tourne le dos, s'en va, et rentre dans l'immense oubli, sans un regard en arrière, sans qu'aucun reproche vienne ternir son héroïsme. Bien certainement, Mesdames, à cette peinture naïve et poignante, comme dit la Chanson de Malbrough, « vos beaux yeux vont pleurer ».

 

LE RETOUR DU MARIN (*)

 

Chanson poitevine.

 

Quand le marin revint de guerre,
     Tout doux,

Tout mal chaussé, tout mal vêtu :

« — Pauvre marin, d'où reviens-tu ?

     Tout doux.

 

— Madame, je reviens de guerre,

     Tout doux,

Qu'on m'apporte ici du vin blanc,

Que le marin boive en passant,

     Tout doux. »

 

Brave marin se mit à boire,

     Tout doux,

Se mit à boire et à chanter...

La belle hôtesse a soupiré

     Tout doux.

 

« — Qu'avez-vous donc, la belle hôtesse,

     Tout doux ?

Regrettez-vous votre vin blanc,

Que le marin boit en passant,

     Tout doux ?

 

— C'est pas mon vin que je regrette,

     Tout doux,

Mais c'est la mort de mon mari.

... Monsieur, vous ressemblez à lui,

     Tout doux.

 

— Ah ! dites-moi, la belle hôtesse,

     Tout doux,

Vous aviez de lui trois enfants,

En voilà quatre-z-à présent,

     Tout doux !

 

— J'ai tant reçu de fausses lettres,

     Tout doux,

Qu'il était mort et enterré,

Que je me suis remariée,

     Tout doux. »

 

Brave marin vida son verre,

     Tout doux,

Sans remercier, tout en pleurant,

S'en retourna au régiment,

     Tout doux.

 

(*) Publié avec l'autorisation de H. Heugel et Cie, éditeurs 2 bis, rue Vivienne, chez lesquels on peut se procurer la musique.

 

 

le Mirliton, 27 avril 1894

 

J'ai dit que nous avions fait aujourd'hui plusieurs emprunts au répertoire de M. Jules Jouy. Voici une chanson tirée de son recueil : « la Chanson des Joujoux », pour lequel MM. Claudius Blanc et Léopold Dauphin ont écrit de ravissantes mélodies. Elle est intitulée : « les Poupards ».

L'auteur — un de ces farouches révolutionnaires qu'une larme d'enfant désarme — y plaide, sous une apparence bénévole, la cause sainte des faibles et des déshérités. Ce sont des poupées en carton, des pantins au masque de cire, au ventre plein de son, que l'auteur a cru mettre en scène dans l'imaginaire pays de Cocagne : en vérité, ce sont des êtres souffrant et priant que ses vers ont animés, et auxquels l'art vibrant de l'interprète donne la vie dans toute son angoissante intensité. Ecoutez avec attention et, sous la mélopée dolente du miséreux qui tend la main, vous entendrez le cri de révolte des meurt-de-faim.

 

LES POUPARDS (*)

 

Paroles de Jules JOUY. — Musique de Claudius BLANC et Léopold DAUPHIN.

 

I

Des poupards, mendiant

Au pays de Cocagne.

Se traînent en criant

A travers la campagne :

Faites l'aumône aux poupards de deux sous,

Qui sont plus malheureux que vous.

 

II

Ohé ! les gais pantins,

Joyeux danseurs ingambes,

Qui, les soirs, les matins,

Remuez bras et jambes.

Faites l'aumône aux poupards estropiés,

Qui n'ont ni corps, ni bras, ni pieds.

 

III

Ohé ! les beaux joujoux,

Mesdames les poupées,

Votre destin est doux,

Vous êtes bien nippées.

Faites l'aumône aux pauvres poupards nus,

Qui grelottent, les froids venus.

 

(*) Tirée de la Chanson des Joujoux, avec l'autorisation de H. Heugel et Cie, éditeurs, 2 bis, rue Vivienne, chez lesquels on peut se procurer la musique.

 

Il importe que nous vous laissions partir sous une favorable impression. Donc, assez de larmes ! Nous allons chercher maintenant à vous faire sourire.

Voici — et nous terminerons là notre cueillette d'aujourd'hui — deux chansons qui, j'en suis sûr, vous divertiront.

La première, encore tirée du recueil de MM. Jules Jouy, Léopold Dauphin et Claudius Blanc, est intitulée Sabots et toupies. C'est un délicieux tableau de genre, qui prouve que, en dépit de ce que prétendent les peintres, on peut, tout aussi bien qu'avec des couleurs et des brosses, peindre à ravir avec des mots et avec des notes de musique.

 

LES SABOTS ET LES TOUPIES (*)

 

Paroles de Jules JOUY. — Musique de Claudius BLANC et Léopold DAUPHIN.

 

I

Pour voir leurs petits-fils charmants

Jouer aux sabots, aux toupies,

Dans la ville, les grand' mamans

Devant la porte sont sorties.

     En rang, sur leurs escabeaux,

     Les vieilles sont accroupies.

     Et regardent les sabots

     Valser avec les toupies.

 

II

Sur les trottoirs, les garnements

Font tourner sabots et toupies

Et se moquent des grand' mamans

Qui bavardent comme des pies,

     En rang, sur leurs escabeaux,

     Les vieilles sont accroupies,

     Et regardent les sabots

     Valser avec les toupies.

 

III

Mais on entend des ronflements

Bien plus forts que ceux des toupies :

Sur leurs sièges, les grand' mamans

Ensemble se sont assoupies.

     En rang, sur leurs escabeaux,

     Les vieilles sont accroupies,

     Dormant comme des sabots,

     Ronflant comme des toupies.

 

(*) Tirée de la Chanson des Joujoux, avec l'autorisation de H. Heugel et Cie, éditeurs, 2 bis, rue Vivienne, chez lesquels on peut se procurer la musique.

 

 

le Mirliton, 04 mai 1894

 

L'autre, intitulée : Rien, est une baliverne militaire qui fait involontairement penser aux charges épiques des tourlourous de Durandeau et de Carjat ou aux silhouettes plus modernes que M. Georges Feydeau a si drôlement dessinées dans Champignol malgré lui.

 

RIEN ! RIEN !! RIEN !!! (*)

 

Baliverne militaire.

 

Paroles et musique de ANT. QUEYRIAUX et CHICOT.

 

I

Dans ma compagni', c'est ça qu'est cocasse,

Nous avons c't' année un soldat d' la classe,

Ni muet, ni sourd ! on lui parle... eh bien !

Il ne répond rien, rien, rien !

 

II

A son arrivé', l' sergent l'appréhende

Et, l’ dévisageant, poliment lui d'mande :

— Dis donc, l'abruti, d' quel pays qu’ tu viens ?

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

III

Voyons, tu n' sais pas d' quel patelin qu' t'arrive ?

Eh bien ! sous quel nom faut-il qu'on t'inscrive :

Es-tu Bas-Breton, Juif ou bien chrétien ?

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

IV

— Qu'est-c’ qui m'a fichu cette espèc' d'andouille !

Dit l’ sergent furieux. Si tu fais l’ niqu'douille,

J’ vais t' coller au bloc jusqu'à d’main matin...

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

V

D’vant son entêt'ment le sergent l' bouscule :

— Mais réponds-moi donc, s’pèc' de molécule !

L'autre essuie un pleur du r' vers de sa main.

Il n’ répondit rien, rien, rien !

 

VI

Calmé, l’ sergent dit : — Puisqu'il faut admette

Qu' t'as besoin d'un nom, j’ t'appell' Santapette !

Ça t' va comme un gant, n'est-c' pas, vieux frangin ?

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

VII

Puis à la cantin', pour fêter l’ baptême,

Santapett' se laisse emmener tout d’ même.

Quoiqu'il dût payer douz' bouteill's de vin,

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

VIII

Un peu brindzingué par cette bordée,

Il voulut rentrer un' fois l'heur' passée.

— Qui-viv’ ? lui cri’t'-on, de loin, sur l'chemin.

Il n’ répondit rien, rien, rien !

 

IX

Comme il s' dirigeait vers la citadelle,

N'ayant pas d' répons'... v'lan !... la sentinelle

Lui flanque un pruneau dans le bas des reins.

Il n' répondit rien, rien, rien !

 

X

Se sentant touché, le pauvr' Santapette

Fit venir près d' lui la chambré’ complète ;

Et l'on sut pourquoi ce brav' fantassin

Ne répondait rien, rien, rien !

 

XI

Il avait fait vœu-z' à Notr’-Dam'-de-Lourde

De rester sept ans sans dire un' gross’ bourde ;

C'est dans cett' peur-là qu' du soir au matin

Il n' répondait rien, rien, rien !

 

XII

Quand on l' conduisit à sa d’meur' dernière,

L’ capitain' lui dit : — Adieu, militaire !

Surtout dans l'autr’ mond' comporte-toi bien !

... Il n’ répondit rien, rien, rien !

 

(*) Emile Benoit, édit., Faubourg Saint-Martin, 13.

 

Ici s'arrêtera pour aujourd'hui notre promenade à travers le domaine de la chanson. Comme nous l’avions dit, nous avons marché au hasard de la route, sans nous inquiéter des barrières. La prochaine fois, nous reviendrons sur les Chansons d'amour, et nous espérons bien, mesdames, que vous daignerez nous accepter comme guide à travers le pays du Tendre, et que nous continuerons ensemble une excursion si agréablement commencée — je parle du moins pour l'interprète et pour le cicérone.

 

 

le Mirliton, 11 mai 1894

 

CHANSONS D'AMOUR (*)

 

(*) Causerie faite pour la première fois au Théâtre d'Application (la Bodinière), 18, rue Saint-Lazare, le 3 février 1893.

 

Au moment où ils se lançaient dans quelque entreprise périlleuse, les anciens se recommandaient à un dieu tutélaire.

Avant de commencer devant vous cette causerie sur l'amour et ses chansons, je devrais donc, suivant le rite ancien, chercher à me rendre les dieux favorables et placer mes paroles sous l'invocation de Cythérée protectrice. Je préfère m'en remettre à votre indulgence, sûr de trouver en elle un palladium invincible.

Et si je fais appel à votre bienveillance, ce n'est pas, croyez-le, pour obéir à une simple formalité de bonne éducation. C'est que je suis vraiment inquiet. N'est-ce pas, en effet, une entreprise téméraire que de vouloir, devant une assistance où les femmes sont en majorité, discourir sur ce sujet, que toutes connaissent à fond, et sur lequel la plus ingénue des Agnès en remontrerait au plus subtil des docteurs ? Loin de moi donc la pensée de vouloir vous apprendre quoi que ce soit... Ma seule ambition est de dire à peu près correctement tout haut ce que chacune d'entre vous pense tout bas avec éloquence.

En effet, Mesdames, causer de la Chanson d'amour, n'est-ce pas en réalité causer de l'amour ? — La Chanson d'amour, vous le verrez tout à l'heure, est infiniment diverse : elle est tour à tour gaie, triste, joyeuse et mélancolique ; des cris de colère y passent, des révoltes parfois y tressaillent... Pourquoi ? C'est que l'amour lui-même est fait de tout cela. Le bonheur y coudoie la misère. Et la raison en est que, de toute éternité, un malentendu s'est élevé entre l'homme et la femme au sujet du concept de l'amour. Voulez-vous que nous parlions un peu de ce malentendu ?

Vous connaissez la réponse que fit Esope quand on lui demanda quelle était la meilleure et la pire des choses. Si on lui eût demandé quelle était la plus inutile, il eût certainement répondu que c'étaient les dictionnaires. J'ai eu la vaine curiosité d'ouvrir notre Larousse national et obligatoire, ce grenier d'abondance où les récoltes de l'esprit sèchent comme moissons en grange.

Oh ! n'ayez crainte, ce n'était pas pour apprendre a connaître l'amour ! Chercher l'amour dans un dictionnaire, c'est comme si on voulait retrouver le parfum et la couleur des roses entre les feuilles d'un herbier. Non ! Je voulais simplement me rendre compte de ce qu'un pareil sujet avait pu inspirer de réflexions inutiles aux botanistes du cœur.

Eh bien, voici ce que j'ai vu.

Derrière ce substantif coquet, comme de lourds escadrons derrière un fringant colonel, j’ai vu s’aligner 44 colonnes petit texte ! A 121 lignes par colonne et à 40 lettres par ligne, cela donne un total de 5,324 lignes et de 212,690 lettres !! Pour vous en épargner l'ennui, j'ai lu consciencieusement tout cela, et quand, après avoir bravé la méningite, j'ai épuré, passé au crible la longue suite des anecdotes, des exemples, des notices encyclopédiques, historiques, philosophiques, etc., etc., je suis arrivé à cette conclusion imprévue que la meilleure définition de l'amour est encore celle que nous donne du premier coup la grammaire :

AMOUR : substantif masculin au singulier, et féminin au pluriel.

Oh ! la série est longue et facile des plaisanteries qu'une aussi incontestable vérité a fait éclore, et si je la proclame ici, c'est que, à mon humble avis, elle dévoile autre chose que la fidélité contestable de notre sexe, qu’on oppose bien imprudemment à l'inconstance non moins problématique du vôtre. Il en est des définitions des dictionnaires comme des arrêts sibyllins : il ne suffit point d'en connaître le texte, il faut encore en pénétrer l'esprit, en approfondir le sens. Celle qui nous occupe peut, il me semble, être ainsi traduite : « En amour, ce que l'homme préfère, c'est la femme qui en est l'objet. Tandis que ce que la femme aime dans l'amour, c'est l'amour lui-même, c'est l’action d'aimer. »

 

 

le Mirliton, 18 mai 1894

 

« Le cœur de la femme, ont dit tous les philosophes, est un impénétrable mystère, et le caprice d'une petite fille est plus puissant que le conseil des dieux. »

L'amour ! Qu'est-ce donc que l'amour ?... Si je m'adresse aux femmes, elles m'affirmeront que la conception qu'elles en ont est bien plus haute et ben plus noble, bien plus divine, que l'idée un peu étroite que l'homme s'en fait. « En effet, disent-elles, l'Amour, dieu tout-puissant, peut-il sans déchoir être renfermé dans les étroites limites d'un cœur, quelque vaste qu'il puisse être ? Vouloir être uniquement aimé est bien une conception d'orgueil. L'amour a des ailes, il plane, il parcourt l’univers, et son royaume s'étend par delà les systèmes, au-dessus des conventions et des préjugés. » Ainsi parle la femme. Aimer pour la joie d'aimer, telle semble donc être la règle féminine, que les civilisations, sous prétexte de progrès, ont tour à tour déformée.

Mais l'homme n'est pas en ruine de réplique, et, à son tour, il prétend que lui seul peut se vanter de savoir bien aimer, puisque pour un sourire, pour une parole douce et tendre, il lutte contre le ciel lui-même, il enchaîne l'amour, il emprisonne un dieu et le force à s'incliner, humble et dompté, devant la toute gracieuse et toute-puissante majesté de la femme.

Flattée d'un tel hommage, la femme sourit. Mais elle n'avoue sa défaite que dans un seul cas : celui où l'homme, prenant pour son compte les théories de l'universalité en l'amour, les fait passer dans la pratique. Alors tout change : alors, comme dit Victor Hugo, son esprit se retourne, et le téméraire est vilipendé, traité d'infidèle, de monstre, de don Juan, de Lovelace, et le malentendu s'épaissit de plus en plus. Il dure depuis que le monde est monde. Il existait déjà dans le paradis terrestre, et c'est à lui en somme que nous devons non seulement la mort, mais la vie ; car si notre mère Eve n'avait pas fait.. ce que vous savez et que le charmant symbole du fruit défendu voile si joliment, les deux époux primitifs, sûrs de l'immortalité, n'auraient eu aucune raison... convenable de chercher à perpétuer leur race, et nous ne serions pas ici à disserter sur l'amour et ses chansons — ce que, pour ma part, je regretterais infiniment.

C'est de ce malentendu, je pense, que sont sorties les Chansons d'amour... Heureux ou réduit à clamer ses souffrances, c'est toujours par des chants que l'amour manifeste sa douleur ou sa joie. Le chapitre si long, si touffu de ses infortunes a fourni plus de thèmes à la Chanson que celui de ses plaisirs — tant il est vrai que l'homme résiste mal à l’âpre délice de crier sa misère !

Les plaintes du cœur sont extrêmement variées. Autant d'hommes, autant de sentiments (si j'étais pédant, je vous dirais cela en latin). Les uns gémissent, les autres se révoltent ; d'autres au contraire prennent l'aventure avec philosophie ; d'aucuns enfin préfèrent en rire, de peur d'être obligés d'en pleurer... Et voilà comment nous possédons des chansons d'amour tour à tour tendres et mélancoliques, brutales et féroces, ironiques ou plaisantes...

Quel fut le premier chansonnier d'amour ? Une gentille légende païenne prétend que ce fut Eros lui-même.

Permettez-moi de vous conter cette histoire, qui fut, jusqu'aujourd'hui, conservée dans les mystérieuses bibliothèques des monastères du mont Athos en Thessalonique... à moins, je ne sais plus au juste, qu'elle ne sorte du fond de quelque abbaye du mont Martre en Parisis.

Un jour Vénus, en galante aventure, s'était trouvée seule au rendez-vous. Près d'elle, Eros jouait avec une lyre oubliée là par Apollon. Les heures passaient, et la mère des Grâces s'impatientait d'attendre. C’était bien la première fois qu'on lui faisait pareil affront... Un peu dépitée d'abord, elle se mit à pleurer ; puis son courroux ne connaissant plus de bornes, elle accabla l'infidèle des plus épouvantables malédictions... Tout à coup Eros, indifférent en apparence au courroux maternel, saisit la lyre ; de ses doigts légers il caressa les cordes d'or, et de doux accords montèrent dans l'Empyrée, tendres, pleins d'une exquise mélancolie, puis haletants, puissants et farouches...

 

 

le Mirliton, 25 mai 1894

 

Et la chanson d'Eros traduisait avec une vérité parfaite les douleurs de la déesse, berçant sa peine et calmant son ennui. Et le chant fut si doux que Vénus apaisée retrouva son sourire. Elle baisa sur le front l'adorable enfant dont les chansons avaient su consoler la mère des déceptions de l'amante... Et c'est ainsi — du moins à ce que dit l'histoire — que naquit la Chanson d'amour.

Dans la première de ces causeries, qui traitait de la chanson en général, nous avons vu, par de nombreux exemples, que la chanson était le premier interprète des sentiments de l'homme. Il n'est pas, on peut l'affirmer, de sentiment que la chanson soit susceptible d'exprimer avec plus de bonheur que l'amour. Sa souplesse la rend apte à toutes les transformations. Une strophe peut peindre tout un état d'âme, et la vieille légende du Retour du marin nous a prouvé que cinq ou six couplets pouvaient mettre en scène un magnifique drame. Aussi, à toutes les époques, c'est la Chanson d'amour qui brille au milieu de toutes les autres chansons.

L'antiquité donnait à Eros les traits d'un enfant : n'y avait-il pas une ironie dans ce gracieux symbole, qui signifie que les plus forts et les plus robustes sont tributaires de ce très faible ? Ne prouve-t-il pas aussi qu'en somme ils ne prenaient pas très au sérieux ce qui, pour eux, était surtout une distraction ? Oh ! ne croyez pas. mesdames, que les anciens ne savaient point aimer. Certes ils aimaient, et avec passion, furieusement même ; mais ils n’avaient pas vu dans l'amour tout ce que l'âme moderne y a mis de grave, de profond, de terrible parfois.

Les Grecs partent en guerre contre Troie. Pour une querelle d'amour ?... Non : pour venger une blessure de vanité. Si les fils de Priam refusent de livrer la douce proie du berger Pâris, c'est surtout par amour-propre, par entêtement... Hélas ! il faut en convenir, mesdames, Hélène, la belle Hélène, ne fut, à tout prendre, qu'un aimable prétexte à catapultes, chevaux de bois et autres machines terribles.

En conclurons-nous que les anciens méprisaient la femme ? Non. Ils l'ignoraient seulement. Pour eux, il y avait deux sortes de femmes : celles qui perpétuaient leur race, les épouses et... les autres, celles qu'ils préposaient à l'apaisement de leurs passions. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'on s'avisa de cette ingénieuse découverte, que la femme est un être raisonnable avec qui, lorsqu'on a fini de... rire, on peut aussi causer. Dans ces conditions, il est bien naturel, n'est-ce pas, que les chansons de Catulle, de Tibulle, d'Ovide, d'Horace soient surtout des hommages rendus à la forme !

Et pourtant quelle grâce, quelle élégance, quelle séduction ils ont mises dans les images de l'éphèbe aux flèches de diamant, ces anciens si amoureux de la chair !... Vous connaissez la jolie légende de l'Amour mouillé d'Anacréon. Elle a inspiré un nombre extravagant de poètes, de peintres, de romanciers. Que ne l'a-t-on amplifiée, surchargée, défigurée !... Mais rien n'a prévalu contre la grâce exquise du conte où le poète nous dit qu'un soir d'orage, comme on avait frappé à sa porte, il vit, blotti sous l'auvent, blême, défaillant, un adorable enfant dont les cheveux d'or ruisselaient de pluie. Le cœur ému, il l'approche de l'âtre, sèche ses cheveux, le réchauffe au clair foyer qui flambe. Mais, à peine remis, le garnement saisit son arc, et, sous couleur de s'assurer que la corde n'en a point été détendue par la pluie, il y pose une flèche, et la lance en riant droit au cœur de son sauveur, dont il paye le bienfait par cette méchanceté... rose. Et si le bon Anacréon n'ajoute pas que, loin de se plaindre de cette trahison, le blessé remercia le traitre d'un sourire reconnaissant, c'est qu'en lisant l'aventure, personne ne pourrait en vouloir au divin sagittaire.

Si, de l'antiquité, nous sautons par-dessus les siècles, il nous faut saluer au passage Pétrarque et ses sonnets, et nous tombons en plein moyen âge, milieu des tournois et des cours d'amour.

 

 

le Mirliton, 01 juin 1894

 

Ah ! là, par exemple, nous ne retrouvons plus nos vieux Grecs vaniteux, ni nos Romains sensuels. Nous sommes au temps des bons chevaliers casqués d'airain, ceinturonnés de murailles sonnantes, la tête haute, la lance fièrement campée au poing.

Tout a changé. Ah ! mesdames, quel beau temps pour vous ! Vous n'étiez rien : vous êtes tout. L'amour est éthéré, diaphane, immatériel ! On ne causait pas assez : on ne fait plus guère que causer. On bâclait les affaires du cœur pour arriver tout de suite à l'affaire sérieuse : on s'attarde maintenant des mois et des années aux préliminaires. Du haut de la fenêtre de son donjon, la belle Isaure attend patiemment le retour du gentil seigneur, qui guerroie en Palestine. Et quand — la Croix enfin victorieuse — le héros, parti jouvenceau, revient, usé, fané, ridé, — trop heureux s'il n'a laissé qu'une jambe ou un bras en gage chez les Sarrasins — la blonde jouvencelle aux longues tresses n'a plus à mettre dans le gantelet de fer de l'époux qu'une main tremblotante, vieillotte, déformée par les rhumatismes. Et alors, mesdames, vous étonnerez-vous beaucoup que, lasse des ennuis de l'attente, la châtelaine ait écouté son page qui soupirait en bas, et qu'elle ait parfois quitté sa haute fenêtre pour organiser au rez-de-chaussée des five o'clock intimes, où on lui donnait à entendre de bien belles chansons ?

Si les noires murailles féodales qui nous restent pouvaient parler, quels jolis virelais d'amour elles nous rediraient, que des voix d'enfants, s'accompagnant des gracieux arpèges de la mandore, murmurèrent en sourdine !

Et quand on revenait de la Terre Sainte, quand on était las de taquiner le voisin, quand la bataille chômait, il fallait bien occuper le temps. C'est alors qu'on imagina les Cours d'amour. C'étaient de belles assemblées, où les femmes trônaient en souveraines, où se résolvaient les plus hautes questions de psychologie — témoin celle-ci :

« Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées ? »

Notez bien, je vous prie, que les braves maris, retour du Saint-Sépulcre, assistaient aux réunions, et qu'ils entendaient les dispositifs de jugements, comme celui qui trancha la question que je viens de dire.

C'est la comtesse de Champagne, présidente d'une cour d'amour, qui parle. Ecoutez, la réponse est édifiante :

« Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, explique le jugement, les amants s'accordent tout naturellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres... »

Et la bonne comtesse ajoute sans sourciller :

« Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable.

Ainsi jugé l’an 1174, le troisième jour des calendes de mai, etc... »

Ce jugement explique bien des choses, et jette sur les libres mœurs du moyen âge une lumière inattendue ; les belles et honnestes dames dont parle avec indulgence maître Brantôme pouvaient, elles aussi, invoquer pour leur justification le témoignage des lois existantes !

L'histoire ne nous dit pas cependant — et c'est grand dommage ! — quelles réflexions dut faire le haut et puissant comte de Champagne en rentrant dans son donjon, le soir de ce troisième jour des calendes de mai de l'an de grâce 1174…

Parmi les chansonniers d'amour, trois surtout illuminent le XVe et le XVIe siècles : François Villon — Clément Marot — et Pierre de Ronsard.

 

 

le Mirliton, 15 juin 1894

 

On s'est avisé sur le tard du génie du robuste et charmant poète de la Ballade des dames du temps jadis :

 

Mais où sont les neiges d'antan ?

 

... de ce gamin de Paris pillard, paillard, buveur, rosseur de guet, trousseur de cottes et détrousseur de bourses, qui n'évita la corde que grâce à la protection de son émule en poésie, Charles d'Orléans — ce qui prouve que les poètes ne se déchirent pas toujours entre eux — et qui, joyeux comme un passereau, ne garda vraiment rancune qu'à un seul de ses juges, l'évêque Thibaut d'Aussigny, qui lui avait infligé la torture de l'eau, — le plus grand affront que l'on pût certes faire à un franc buveur de vin comme Villon.

Villon a chanté surtout les dames de Paris. Sa ballade est célèbre, dont voici l'envoi :

 

Prince, aux dames parisiennes

De bien parler donnez le prix.

Quoi qu'on die d'Italiennes,

Il n'est bon bec que de Paris.

 

C'est cette qualité des dames de Paris que M. Paul Bilhaud a si gracieusement célébrée dans sa Parisienne, à laquelle il découvre un gros défaut, qu'il raille si gentiment qu'on le prendrait pour une qualité :

 

Ça vous a des chagrins d'amour

A fendre l'âme d'un apôtre,

Ça se tue une fois par jour,

Et ça meurt dans les bras d'un autre.

 

Si Villon fut protégé par un prince, Marot eut l'honneur d'être imité par un roi. Les chansons de François Ier se ressentent de l'heureuse influence du galant poète de la cour.

Enfin voici Ronsard, le pimpant, brillant et fêté Ronsard, l'ami des princes et des rois, le familier des palais, le charmant diseur de riens, le magique orfèvre du style qui fit une révolution en son temps, et qui, maintenant encore, a des disciples — mieux que cela, des partisans — qui fait école à cette heure même, et de qui procèdent très directement quelques jeunes clans littéraires, qui aujourd'hui, dans un respectable effort, au risque de passer pour des alchimistes en quête de la pierre philosophale, cherchent, eux aussi, à enrichir de pierreries nouvelles l'impérial écrin de la langue française...

Que n'a-t-on pas dit de Ronsard ? Beaucoup de bien et beaucoup de mal. C'est lui-même qui va prendre tout à l'heure sa défense.

Nous ne citerons de lui que deux pièces, mais qui suffiront, je le crois, à le réhabiliter aux yeux des amoureux du beau et précieux langage.

Je laisse au talent de Mlle Félicia Mallet le soin de vous charmer avec les célèbres Stances qu'on ne peut omettre dans la Chanson d'amour, et je vous demande la permission de vous lire cette Ode, dont la première strophe du moins est fameuse, mais qui mérite d'être citée tout entière. Ces deux exemples vous montreront les deux faces du talent de Ronsard. Dans les Stances vous prendrez sur le fait le penseur, qu'on néglige un peu trop à mon sens, et, dans l'Ode, vous goûterez l'élégant babillage de l'homme de cour, toujours fidèle à la rime et à la galanterie. Je crois qu'il est difficile de donner de plus mauvais conseils avec plus de charme et de grâce :

 

ODE

 

Mignonne, allons voir si la rose

Qui, ce matin, avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil.

A point perdu, cette vesprée,

Les plis de sa robe pourprée

Et son teint au vôtre pareil.

 

Las ! Voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place,

Las ! las ! ses beautés laissé choir.

O vraiment marâtre Nature,

Puisqu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir !

 

Donc si vous me croyez, mignonne,

Tandis que votre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez, votre jeunesse :

Comme à cette fleur la vieillesse

Fera ternir votre beauté.

 

 

le Mirliton, 01 juillet 1894

 

La seconde, dont le pessimisme s'accuse plus violemment par contraste, est un tableau désolé de la fragilité des éphémères serments.

Ce morceau est intitulé Colloque sentimental. Il a toute la puissance, la vigueur d'une eau-forte. On dirait quelque épisode mystique profondément buriné par un Albert Dürer poète, ou mieux encore telle scène de désespérance gravée sur le cuivre par la pointe, acérée comme une griffe, de notre admirable Félicien Rops.

 

COLLOQUE SENTIMENTAL

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé,

Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts, et leurs lèvres sont molles,

Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,

Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souvient-il de notre extase ancienne ?

— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! — C'est possible.

— Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !

— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles.

 

Et maintenant que nous avons très sommairement feuilleté l'histoire des poésies amoureuses, arrivons aux chansons proprement dites que Mlle Félicia Mallet va vous chanter.

Je faisais allusion, il v a un instant, à la fragilité des propos d'amour. Une chanson simplette va vous montrer la vanité des conseils en pareille matière. L'expérience des autres ne sert à rien, et le récit des chagrins, des douleurs, des catastrophes, n'a jamais instruit personne.

M. Alexandre Dumas fils, dans une boutade célèbre, a dit : « On voit bien que Dieu a créé la femme le dernier jour : cela sent la fatigue. » Il faut lui pardonner cette spirituelle irrévérence en faveur de vint de pages admirables écrites à la plus grande gloire de votre sexe. J'aime mieux croire qu'après avoir fait à l'homme le don sublime de la création, Dieu voulut faire mieux encore, et, ne sachant qu'inventer pour manifester son amour, il créa la femme... Ce qui prouve, diront les sceptiques, que le mieux est l'ennemi du bien !

Vous connaissez, par ce qu'en dit Molière, les plates chansons d'amour du grand siècle. Le style de Ronsard était précieux ; celui de ses imitateurs fut ridicule, et, si nous laissons de côté les poésies amoureuses de La Fare et Chaulieu, de Voltaire, de Parny, de Bertin, je crois bien que c'est de nos jours que les poètes contemporains perpétuent le plus dignement la tradition de la glorieuse pléiade.

Parmi eux, il en est un dont tout le monde parle, ce qui dispense le grand public d'acheter ses œuvres et de les lire. Egal pour le moins à Ronsard par la forme, il lui est de beaucoup supérieur par la pensée. Il vit dans nos murs ; son nom est célèbre, et aussi sa misère. Car tout au contraire du favori des grandes dames du seizième siècle, qui rimait en beaux habits de soie et, du bout de sa canne d'ivoire incrustée de perles fines, taquinait la pointe de ses souliers de satin, notre poète, un blessé de la vie, jongle avec les rimes d'or sur un piteux grabat d'hôpital. A ce signalement, vous l'avez déjà reconnu : c'est Verlaine.

Voici deux pièces de lui, prises au hasard dans son œuvre magique. Dans la première, qui décrit le chuchotement doux des propos d'amour, vous admirerez le prestigieux assembleur de mots, le notateur de sonorités mystérieuses, l'évocateur de tableaux en grisaille, d'un gris si doux, si fin, qu'on le préfère à l'azur.

 

C'est l'extase langoureuse,

C'est la fatigue amoureuse,

C'est tous les frissons des bois

Parmi l'étreinte des brises ;

C'est, vers les ramures grises,

Le chœur des petites voix.

 

O le frêle et frais murmure !

Cela gazouille et susurre,

Cela ressemble au cri doux

Que l'herbe agitée expire…

Tu dirais, sous l'eau qui vire,

Le roulis sourd des cailloux.

 

Cette âme qui se lamente

En cette plainte dormante,

C'est la nôtre, n'est-ce pas ?

La mienne, dis, et la tienne

Dont s'exhale l'humble antienne

Par le tiède soir, tout bas.

 

 

le Mirliton, 15 juillet 1894

 

Quoi qu'il en soit, la femme se ressent des dispositions du Créateur. L'amour est son guide, le phare lumineux vers lequel elle se dirige, sans défaillance, en dépit des tempêtes, en dépit des naufrages, et sans écouter les cris de détresse qui lui conseillent de fuir.

Vivre sans aimer n'est pas vivre ! répond-elle, et, pour la joie d'obéir à son cœur, elle accepte les larmes et les peines. La gentille chanson que vous allez entendre vous fait assister à l'inutile sermon d'une grand' maman admonestant ses deux fillettes : « J'ai passé par là », dit la bonne femme en hochant la tête… « Nous y voulons passer aussi », répondent les deux enfants avec un sourire ingénu.

 

J'AI PASSÉ PAR LÀ (*)

 

Paroles de BURANI et ORDONNEAU. — Musique d'OKOLOWICZ.

 

I

Suzanne allait avoir vingt ans,

Gertrude en avait seize à peine,

Et toutes deux, l’âme sereine,

Me disaient leurs rêves charmants.

Et moi, dans mon expérience,

Je dis à ces deux enfants-là :

« Aimer est un mal qui commence ;

Croyez-moi, j'ai passé par là. »

 

II

« L'amour ne fait pas le bonheur.

C'est bien souvent tout le contraire.

On soupire, on rêve, on espère...

Et le réveil brise le cœur.

L'amour vous semble plein de charmes ;

Vous verrez, cela changera.

Souvent ça coûte bien des larmes ;

Croyez-moi, j'ai passé par là. »

 

III

« On vous fera de doux aveux,

Avec les plus tendres promesses,

Et les ineffables tendresses

Mettront des flammes dans vos yeux !

Puis, un jour, l'espérance même

De votre cœur s'envolera,

Car on perd tout, lorsque l'on aime...

Croyez-moi, j'ai passé par là... »

 

IV

Tandis qu'ainsi mon cœur parlait,

Suzanne et Gertrude, pensives,

Essuyaient deux larmes furtives.

Puis chacune me répondait :

« Vos conseils, on devrait les suivre ;

Mais, pour nous, votre exemple est là.

Vivre sans aimer n'est pas vivre...

Nous aimons mieux passer par là... »

 

(*) Enoch et Costallat, édit. 27, boulevard des Italiens.

 

Certes, elle a raison, la vieille grand’ maman. Les minutes où l'on aime sont rapides, et les heures sont longues où l'on pleure l'amour envolé. Mais quoi ! c'est la loi commune. Chaque printemps ramène dans les branches les gazouillements des ramiers ; les querelles des nids renaissent avec les feuilles vertes, et, quand vient l'avril, l'interminable théorie des amoureuses blanchit les sentiers. La philosophie morose ne peut que gémir, et ses inutiles lamentations sont la basse de ce concert de la nature en émoi. L'inutilité de toute résistance à l'inéluctable loi qui courbe les plus rebelles est adorablement constatée dans une subtile chanson d'amour intitulée : Joli mai. Le poète, feu Albert Tinchant, y jette avec grâce le cri des désabusés qui s'abandonnent à la fatalité. C'est un « à quoi bon ? » qui répond péremptoirement à toutes les objections. En quelques strophes est résumée l'éternelle comédie des baisers, des serments, des propos futiles, la mise en scène traditionnelle des enthousiasmes et des déceptions, et lorsque, las de presser sur son cœur le vain fantôme de l'amour, l'homme enfin se décide à tourner ses regards vers la réalité du bonheur, tout finit par un mariage, comme dans les vaudevilles.

C'est M. Paul Delmet, le gracieux musicien dont vous avez applaudi les œuvres, qui, avec un rare bonheur, a souligné de délicates harmonies ce lamento, dont la plainte résignée ne peut manquer de vous émouvoir.

 

 

le Mirliton, 01 août 1894

 

JOLI MAI (*)

 

Paroles d'Albert TINCHANT. — Musique de Paul DELMET.

 

Il va fleurir, le joli mai

Quoi ! toutes celles que j'aimai

Déjà parties !

Ainsi s'en vont, en leurs atours,

Jeunes comme vieilles amours

Désassorties !

 

Bonjour, bonsoir, on s'est aimé.

Dans sa robe blanche embaumé

On porte en terre

Le pauvre cher songe meurtri

Si doux à l'homme endolori

Et solitaire.

 

Dans les bois, par les champs du blé,

A l’ombre du boudoir troublé

De parfums roses,

D'autres folles l'enlaceront

Et dans leurs baisers lui diront

Les mêmes choses.

 

Lorsqu'il aura bien, cabotin,
Fait près des filles le pantin,

Meure son âme !

Il sentira qu'il est trop las

Pour aimer ici-bas,

Et prendra femme.

 

(*) H. Tellier, éditeur, 23, rue Auber.

 

Voulez-vous que nous fassions halte un moment pour écouter les « Stances » célèbres de Ronsard ? Elles valent la peine que l'on s'arrête. Dans la frivolité de ses propos galants, Ronsard évoquait parfois des images d'outre-tombe. Mais notre poète savait qu’il ne faut pas trop faire frémir les gens de cour. Il semble donc qu'il ait voulu effleurer seulement ces sujets funèbres, et qu'il ait, par des images de mort, exalté la superbe joie de vivre. En effet, « les testes des cimetières », dans la contemplation nerveuse et sensuelle desquelles s'est complu Baudelaire, n'ont guère servi à Ronsard que d'épouvantail à tourterelles. Il en menace gaiement les belles filles qui lui sont rebelles, et c'est pour obtenir d’elles un baiser et ses dépendances qu'il transforme Pluton en Monsieur Croquemitaine. Volontairement il met un luxurieux sourire derrière les images diaboliques. Dans une promiscuité sacrilège, qui a trouvé chez nos modernes sataniques de fervents admirateurs, il mêle aux lourds parfums mystiques des cathédrales « l'odeur légère de ces divans profonds comme des tombeaux » que célèbre dans la Mort des Amants l'illustre ennemi personnel de M. Brunetière.

 

CHANSON DE RONSARD (*)

 

Musique de DELIOUX.

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Pourquoi doncques quand je veux

Ou mordre tes noirs cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher à ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloître enfermée ?

 

Pour qui gardes-tu tes yeux,

Et ton sein délicieux ?

Ton front, ta lèvre jumelle,

En veux-tu baiser Pluton,

Là-bas, après que Caron

T'aura mise en sa nacelle ?

 

Après ton dernier trépas,

Belle, tu n'auras là-bas

Qu'une bouchette blémie,

Et quand, mort, je te verrai,

Aux ombres je n'avouerai

Que jadis tu fus ma mie !

 

Ton test n'aura plus de peau,

Ni ton visage si beau

N'aura veines ni artères.

Tu n'auras plus que des dents,

Ainsi qu'on en voit dedans

Les testes de cimetières.

 

Doncques tandis que tu vis,

Change, maîtresse, d’avis,

Et ne m'épargne ta bouche.

Incontinent tu mourras ;

Lors, tu te repentiras

De m'avoir été farouche.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .

 

(*) Gregh, éditeur, 6, Chaussée d'Antin.

 

Les plaintes de l'amour ont été diversement exprimées ; mais je connais peu de chansons où elles aient été mieux traduites que dans une poésie de M. Maurice Vaucaire : Mirlitaine et Mirliton.

Vous n'avez pas oublié le succès que rencontrèrent, il y a deux ans, à nos causeries sur le « Rire et les larmes », les Petits pavés et le Petit chagrin, du même poète. C'étaient les deux premiers panneaux d'un triptyque que Mirliton complète à merveille.

 

 

le Mirliton, 15 août 1894

 

A côté de la résignation mélancolique de Petit chagrin, en opposition au cri de révolte des Petits pavés, voici le cri d'angoisse et d'affolement du pauvre cœur meurtri. Voici le dernier sanglot de l'abandonné, qui cherche en vain la raison de sa détresse. Trahi ! Oublié !... Pour qui ? Pourquoi ?... A ces questions, nulle réponse. L'aimée s'éloigne indifférente, sans daigner se retourner, et le malheureux, déséquilibré par ce choc, sent déjà les crocs de la folie lui broyer le crâne.

On peut dire de la musique de M. Paul Delmet qu'elle est en parfaite union avec le poème : c'est le plus bel éloge que l'on puisse en faire.

 

MIRLITAINE ET MIRLITON (*)
 

Paroles de Maurice VAUCAIRE. — Musique de Paul DELMET.
 

I

Mon cœur était content de toi,

Quand t'étais bonne pour mon cœur ;

Par qui, par quoi... pour qui, pour quoi

Aujourd'hui lui tiens-tu rigueur ?

Combien je te trouve hautaine,

Et mirliton

Et mirlitaine,

Quand je suis doux comme un mouton,

Et mirlitaine

Et mirliton !

 

II

Un poète, ça n'est qu'un fou,

Répètes-tu vingt fois par jour,

Ça pleure et rit du même coup,

« Ça vous dégoûte de l'amour ».

Ma jalousie est bien certaine,

Et mirliton

Et mirlitaine,

Mais mes raisons, les connaît-on,

Et mirlitaine

Et mirliton ?

 

III

Maintenant nous allons brûler

Nos billets doux et nos portraits.

Après tu pourras t'en aller ;

Tu pourras t'en aller après !

N'empêche qu'avant la huitaine

Et mirliton

Et mirlitaine,

J'irai crever à Charenton,

Et mirlitaine

Et mirliton !

 

(*) Henri Tellier, éditeur, 23, rue Auber.

 

M. Xanrof excelle dans la peinture des déconvenues amoureuses, et vous avez fait à la chanson de l'Eternelle Bêtise un succès légitime. En voici une autre, intitulée le Roitelet (*), qui, bien différente toutefois de celle que je viens de rappeler, nous montre, sous la forme d'une charmante fiction, que rien n'est plus attristé et désolé que deux cœurs de glace. — Il s'agit d'un pauvre petit roitelet jaseur que le vieil hiver morose poursuit de sa haine, car il représente le printemps et la joie du renouveau. Mais c'est en vain que les frimas festonnent les vitres de fleurs de givre ; vous verrez qu'il y a quelque chose de plus redoutable que la froide neige pour un oiseau frileux.

 

(*) Paul Dupont, éditeur, 4, rue du Bouloi.

 

LE ROITELET

           

Paroles et musique de Léon XANROF.

 

L'hiver dit au roitelet :

« Toi qui n'as rien que ta plume

Pour narguer ainsi ma brume,

Comment fais-tu, s'il te plaît ? »

— « Je m'en vais dans l'écurie,

Et dans la paille qui crie

Je me fais un bien doux nid,

Cui, cui, cui ! »

Or l'hiver souffla si fort

Qu'il gela dans l'écurie.

Et l'hiver dit : « Je parie

Que le roitelet est mort ! »

Mais l'oiseau chanta : « Lanlaire !

J'étais chez la boulangère,

Sur le four bien chaud blotti,

Cui, cui, cui ! »

Alors l'hiver éteignit

Le feu par la cheminée.

Ayant noyé la fournée,

Il pensa : « Tout est fini. »

Mais l'oiseau chanta : « Victoire !

Auprès de la vache noire,

Très chaudement, j'ai dormi,

Cui, cui, cui ! »

Le vieil hiver furieux

Se fit tant épouvantable

Que, cette nuit, dans l'étable,

Moururent vaches et bœufs ;

L'oiselet, l'aile mouillée,

Vola chez la mariée

Et se cacha dans son lit,

Cui, cui, cui !

Mais il était chez Lison,

Chez Lison, dévote fille,

Qui, pour plaire à sa famille,

Epousait un vieux grison.

Entre le mari de glace

Et la femme froide et lasse,

Il fut gelé dans la nuit,

Cui, cui, cui !

 

 

le Mirliton, 01 septembre 1894

 

Les souvenirs d'amour ne sont pas tous lugubres ou charmants ; ils sont aussi comiques quelquefois. La chanson Te souvient-il ? fera revivre dans bien des mémoires les heures drôles de la vie de jeune homme.

C'est une page joyeuse qu'on dirait détachée d'un livre de Murger, où sont résumés les nombreux épisodes tragi-comiques d'une amourette d'étudiant. Figurez-vous Schaunard retrouvant Mimi Pinson et échangeant avec elle ses indulgentes et pittoresques confidences.

 

TE SOUVIENT-IL ? (*)

 

Paroles de Léon XANROF. — Air de « T'en souviens-tu ? »

 

I

Te souvient-il du jour, ma toute chère,

Où je te vis pour la première fois ?

Au restaurant j'avais fait bonne chère,

Car on n'était encore qu'au deux du mois ;

Et comme je te lorgnais d'un air bête,

Me disant : « C'est peut-être une vertu ! »

Tu t'écrias : « Oh là la ! la bonne tête ! »...

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

II

Te souvient-il aussi de la chambrette

Où notre amour, ce soir-là, fit son nid ?

Un peu partis nous chantions à tu’-tête,

Et nous chantions encore après minuit.

Te souvient-il aussi de la voisine,

Qui, d'à côté, cria d'un ton pointu :

« C'est assommant, mettez donc la sourdine. »

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

III

Te souvient-il des dîners tête-à-tête,

Quand on nous fermait l'œil au restaurant ?

Le roquefort s'y nommait côtelette,

Et pour dessert nous avions un hareng.

On méprisait l'usage des serviettes,

Et du plafond, de graisse revêtu,

Il tombait des p'tit's bêtes dans nos assiettes...

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

IV

Te souvient-il de la scène orageuse

Que vit Meudon par un beau soir de mai ?

Je me montrai taquin, et toi rageuse,

Je te dis : « Tu ne m'as jamais aimé ! »

Et tu me répondis, d'une voix dure :

« Désormais entre nous tout est rompu ! »

J' t'ai mêm' fichu ma main sur la figure...

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

V

Te souvient-il de la petite blague

Qu'en l'honneur de ma fête tu m'offrais ?

Je me fendis à mon tour d'une bague

Dont mes cheveux avaient fait tous les frais.

De mon cadeau tu paraissais contente ;

Depuis peut-être l'aurais-tu vendu,

Mais on n'en a pas voulu chez ma tante...

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

VI

Te souvient-il enfin de la rupture ?

Chez toi trouvant un de mes vieux amis

Dans un costume et certaine posture

Qui ne laissaient aucun doute permis,

Je m'emportai, l'offense était trop forte,

Et te lançant un mot très bien sentu,

J'ai pris ma brosse à dents... avec la porte...

Dis, mon amour, dis-moi, t'en souviens-tu ?

 

(*) Extrait de la collection Chansons Parisiennes, Gorges Ondet, éditeur, 83, faubourg Saint-Denis.

 

De qui est cette rustique histoire de la jolie fille de Parthenay ? Nul ne le sait. C'est une vieille chanson populaire, dont la bonhomie n'exclut pas la finesse, et qui fit la joie de nos pères. La morale en est douce, et sa philosophie bannit toute rigueur. C'est l'amour à pleines lèvres, ingénu et candide en somme, en dépit du qu'en dira-t-on. Cette chanson se rattache à la première que vous avez entendue. Il semble que nous assistions aux libres ripailles de Suzanne et de Gertrude, après les inutiles avertissements de la vieille grand' maman, jusqu'au jour où elles diront à leur tour, avec le regret du temps perdu : « Croyez-moi, j'ai passé par là ! »

 

 

le Mirliton, 15 septembre 1894

 

À PARTHENAY (*)

 

Chanson de Poitou.

 

A Parthenay, il y avait

Une tant belle fille,

L'était jolie, el' le savait ben,

Mais elle aimait qu'on li dis', voyez-vous.

J'aime lon la landerirette,

J'aime lon la landerira.

           

Elle 'tait jolie, ell’ savait ben,

Elle aimait qu'on li dise :

Un jour son galant vint la voir,

Un doux baiser li prit, voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

           

Un jour son galant vint la voir,

Un doux baiser li prise :
Pernez-en iun, pernez-en deux,

Passez-en votre envie, voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

 

Pernez-en iun, pernez-en deux,
Passez-en votre envie ;

Mais quand vous m'aurez bien bigée,

Dam’ ! n'allez pas lou-z-ou dire, voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

 

Mais quand vous m'aurez bien bigée,

N'allez pas lou-z-ou dire ;

Car si mon père il le savait,

Il m'en coûterait la vie, voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

 

Car si mon père il le savait,

Il m'en coût'rait la vie.

Quant à ma mère, ell' le sait ben,

Mais elle ne fait qu'en rir', voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

 

Quant à ma mère, ell' le sait ben,

Elle ne fait qu'en rire.

Ell' se rappell' ce qu'ell' faisait

Dans le temps qu'elle était fille, voyez-vous.

J'aime lon la, etc...

 

(*) Gauvin, éditeur, Palais-Royal.

 

Nous arrêterons ici nos exemples sur les Chansons d'amour, et nous commencerons dans une nouvelle causerie l'examen des Chansons brutales.

Je répète, pour qu'il n'y ait point de malentendu, que sous ce titre nous avons réuni les poèmes cruels et vibrants d'Aristide Bruant et les audaces des chansonniers modernes.

C'est une excursion dans la rue et dans les faubourgs, une descente aux enfers de Paris, qui vous fera peut titre frémir de place en place, mais qui s'accomplira sans encombre, si vous voulez bien, comme on dit, nous accorder votre confiance.

 

CHANSONS BRUTALES (*)

 

(*) Causerie faite pour la première fois au Théâtre d'Application (la Bodinière), le 21 février 1893.

 

Au moment d'entreprendre cette troisième excursion sur les terres de la chanson, permettez-moi de vous remercier de la confiance que votre présence ici nous témoigne. Ce titre de « Chansons brutales », dont l'aspect est bien rébarbatif, loin de vous éloigner, semble vous avoir attirés davantage, et je constate avec plaisir que vous n'avez pas hésité à faire le voyage.

Vous avez eu raison ; car c'est en s'écartant des routes communes, c'est en quittant les sentiers battus, c'est en marchant à la découverte, que nous rencontrerons en chemin de nouvelles émotions artistiques, qui, je l'espère, vous paieront de votre peine.

Dans le livre de Joséphin Péladan, intitulé Curieuse (*), Nebo, s'adressant à la belle princesse Paule de Riazan, qui veut descendre aux enfers de Paris, l'adjure de renoncer à son projet et de conserver son angélique ignorance. Au moment de tremper cette âme flamboyante de pureté au contact glacé du vice et du crime, le tentateur hésite, et c'est par de bien délicates objurgations qu'il lui conseille de ne point chercher à pénétrer les mystères de la vie.

 

(*) Curieuse, 1 vol., par Joséphin Péladan (La Décadence latine. Ethopée II), chez Dentu, Palais-Royal.

 

« Au sabbat, dit Nebo, le spectateur se damne comme l’acteur. Il est encore temps, Paule, de vous faire grâce à vous-même. Vous dont les pieds sont petits, ne marchez pas : marcher, c'est souffrir ! Vous dont le front est étroit, ne pensez pas : penser, c'est l'Enfer ! Vous qui ignorez, gardez cette couronne blanche ; elle est plus légère à porter que la mitre de science. »

Mais Paule de Riazan ne cède pas. Elle est femme, elle est curieuse. Elle veut savoir, — et l'excursion commence.

Comme elle, vous voulez savoir. Votre esprit chercheur ne veut pas laisser sans l'explorer un seul coin où l'art se cache parfois, et vous vous reprocheriez d'avoir, par négligence, méconnu de véritables beautés.

Comme elle enfin, rien ne peut vous retenir. Donc en route, et merci d'avoir bien voulu m'accepter pour guide.

 

 

le Mirliton, 01 octobre 1894

 

Mais, avant le départ, je veux retenir votre attention sur un phénomène intéressant, que votre présence ici atteste une fois de plus, et que ne manquèrent pas d'observer tous ceux qui, comme vous, ont le loisir d'étudier les mœurs et les caractères.

Lorsqu'on s'occupe de choses d'art, il faut savoir s'élever au-dessus des préjugés d'une époque et des modes passagères, si l'on veut ne s'exposer à se mettre en contradiction formelle avec les lois qui régissent l'éternelle Beauté. Il y a trois états bien caractérisés par lesquels passent les objets d'art. D'abord ils sont contemporains, élégants ; la vogue s'en empare. C'est le bibelot dont chacun raffole, qui plaît par sa nouveauté même, plus peut-être que par sa valeur artistique. Puis l'engouement s'apaise, un autre caprice chasse le premier, et le bibelot, défraîchi, oublié, n'a pas plus de prix, aux yeux des amateurs superficiels, que n'en ont à vos propres yeux les chapeaux démodés de la saison dernière. C'est une vieillerie surannée, mise au rancart, ensevelie sous la poussière, cette neige intérieure de nos maisons. Les jours s'accumulent, les années passent, et, un beau matin, sous un amas de papiers et de rogatons, le bibelot, comme la fleur au printemps, reparaît, plus coquet que jamais. La brutalité de ses contours s'est adoucie, l'éclat de ses couleurs s'est apaisé..., la vieillerie est devenue une chose ancienne, imprégnée de ce charme mystérieux des objets qui furent les témoins d’un autre âge. Il ne faut donc point dire en art : cela est vieilli, cela est passé, démodé. Demain remettra en honneur ce qu'aujourd'hui a déjà oublié d'hier, et nos arrière-neveux, en constatant notre ignorance et notre manque de goût, ne manqueraient pas de hausser les épaules et de dire de nous ce que nous disons de nos grands-oncles. C'est une loi de nature qui veut que tout meure et que tout renaisse. Il semble qu'entre le présent et la postérité il doive s'écouler un temps obscur d'ignorance ou de repos, pendant lequel tout semble avoir disparu. C'est l'épreuve nécessaire, de laquelle seulement sortent victorieux les vrais grands hommes et les vraies grandes choses ; c'est le recul indispensable pour la vision nette des événements. Malheur aux bibelots comme aux humains, qui restent vieux et ne deviennent point anciens ! Ils sont condamnés à l'éternel oubli. Mais souvenons-nous aussi que c'est avec les vieux grands-parents qu'on fait les ancêtres.

Jamais ce charme des vieilles choses qui savent être des choses anciennes ne fut mieux compris qu'aujourd'hui. A mesure que se nivellent les conditions sociales et que s'évanouissent les préjugés et les traditions séculaires, il semble que, sur les ruines mêmes de l'ancienne société, une mystérieuse sélection groupe en faisceau les élus d'une aristocratie nouvelle, l'aristocratie de l'esprit... Avide de délicates jouissances, cette élite ne borne ni ne marchande ses plaisirs. Elle court aux beaux spectacles, en quelque endroit qu'ils se donnent. Elle n'enserre point son esthétique dans les étroites frontières d'une école, et proclame que l'art, émanation sublime du Créateur de toutes choses, est, comme lui, présent en tous lieux.

C'est parce que vous faites partie de cette élite que j’ose, sans crainte de malentendu entre nous, vous faire accomplir ce nouveau périple. Aussi bien ne vous êtes-vous point mépris sur nos intentions. Nous avons les uns dans les autres une confiance justifiée, n'est-ce pas ? Allons donc vaillamment jusqu'au bout du voyage, et recevez encore une fois l'assurance que, si je dois faire passer devant vos yeux quelques scènes de la débauche antique et entr’ouvrir pour vous la porte graisseuse des bouges modernes, la délicatesse de vos sens n'aura rien à redouter de ces spectacles. Au seuil de cet enfer moderne, ne sont point écrits les mots que Virgile faisait épeler à Dante, car toute espérance n'est pas morte, et c'est le Beau et le Vrai que nous allons chercher jusque dans les profondeurs.

 

 

 

 

 

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