Cinquante ans de musique française (1874 - 1925)

 

 

Adolphe Willette : la Chanson française

 

 

LA CHANSONNETTE ET LA MUSIQUE AU CAFÉ-CONCERT

par George CHEPFER

 

 

 

 

 

De tout temps les hommes aimèrent à se réunir pour se raconter des histoires et pour se chanter des chansons.

Cette tradition n'est pas près de disparaître chez le peuple français.

La chanson garde, aujourd'hui comme autrefois, la part importante qu'elle a prise, non seulement dans les réjouissances de nos aïeux, mais encore dans les occasions les plus diverses de leur existence.

Tous les événements, tristes ou gais, publics ou privés, furent traduits en chansons, soit à table, au théâtre, au salon, à l'atelier, dans la rue.

C'est un véritable journal, rimé et musical.

On pourrait certainement retracer toute notre histoire par la chanson.

Voltaire a dit : « Il n'est pas de peuple qui ait autant de jolies chansons que le peuple français », et La Harpe a ajouté, complétant cette idée : « parce qu'il n'y en a pas de plus gai ». Henri Heine a écrit à son tour : « Le peuple français est gai comme un buveur de vin », et Béranger a trouvé, lui, cette jolie définition : « En France, la chanson est une plante indigène ».

Cette forme d'art est, en effet, comme une émanation naturelle de notre inspiration lyrique ou comique. Dès nos premières manifestations par les soties, les fabliaux, les moralités, les chansons, on peut distinguer les qualités les plus caractéristiques de cette inspiration si nettement française : la spontanéité, le bon sens, la malice, la bonhomie, la tendresse, la grâce légère et le goût de l'expression juste. A travers les siècles, la chanson peut prendre tour à tour les formes les plus diverses, les éléments dont elle est composée ne varient guère. La nature du Français reste franche, exubérante et joviale.

Dans un article spirituel de la Revue des Deux Mondes, du 1er octobre 1885, sur les cafés-concerts et la chanson française, Ferdinand Brunetière se plaît à faire remarquer la sûreté de cette filière au cours des âges. « Fabliaux et mazarinades, écrit-il, couplets historiques, politiques ou prétendus tels, et chansons de café-concert, tout cela procède, en effet, dans le présent et dans le passé, de la même inépuisable veine. Quiconque se plaît aux uns n'est pas digne de se déplaire aux autres. Et puisqu'il n'y a rien de plus grossier ni de plus plat dans le répertoire de l'Alcazar ou de l'Eldorado que dans le chansonnier Clairambault-Maurepas ou dans le Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, il faut bien convenir que le Pantalon de Timoléon et le Corsage à Clara sont des documents eux aussi, ou que s'ils n'en sont pas, rien au monde ne saurait mériter désormais l'honneur de ce beau nom. »

Cet article semble écrit en manière de réplique à certains critiques qui ne pardonnaient pas plus au café-concert sa réussite assez nouvelle, que sa concurrence au théâtre, et ne voulaient faire remarquer à leurs lecteurs que l'ineptie et la vulgarité de son répertoire.

Il est évident que ce n'est ni à la platitude ni à la grossièreté de certaines productions interprétées au café-concert que celui-ci a dû sa vogue. Elle lui vint, pour une part, de quelques rares artistes, chanteurs et chanteuses sachant choisir des œuvres faites par des hommes d'esprit et des compositeurs d'un talent réel, et, pour le reste, de la liberté d'allures que l'on y trouvait, — fumer et boire étaient permis, — en même temps que de la modicité du prix des places.

La création du café-concert n'est pas très ancienne, elle ne remonte pas au-delà de 1840. Nous verrons un peu plus loin que ses débuts furent des plus humbles et qu'il obtint, non sans peine, le droit de grandir et de s'épanouir à côté du théâtre, au point où il était arrivé à la fin du siècle dernier.

 

***

 

Jusque-là, c'était à la goguette qu'il fallait aller chercher la chanson. On nommait goguette toute réunion périodique organisée par une société chantante. Auteurs et amateurs aimant à rimer et à chanter, avaient plaisir à se retrouver au soir convenu, le plus souvent dans une salle de café, avec ou sans piano. Les goguettes ont été nombreuses, et la chanson y tint ses assises en tous les temps, mais durant le XIXe siècle, c'est sous la Restauration qu'elles se multiplièrent le plus. « Il en existait dans presque toutes les rues de Paris, nous rapporte Albert Cim, dans son étude sur le chansonnier Emile Debraux, et chacune avait un nom particulier : les Braillards, les Gamins, les Grognards, les Epicuriens, les Infernaux. La plus originale fut la goguette des animaux ou la ménagerie. Chacun de ses membres portait le nom d'un animal, bête domestique ou sauvage, reptile, insecte ou poisson. Les séances avaient lieu le vendredi, et l'on commençait à chanter aussitôt que treize animaux étaient réunis. Chacun laissait à l'entrée son nom de famille, pour ne répondre qu'à un nom de bête. Les visiteurs se nommaient des rossignols, et les visiteuses des fauvettes. Lorsqu'un nouveau venu était reçu sociétaire, son parrain ne manquait pas de s'écrier : « II n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un animal de plus. »

La chanson satirique, la chanson grivoise et la chanson bachique étaient surtout cultivées dans ces sociétés chantantes. Beaucoup d'auteurs et d'interprètes commencèrent leur réputation dans ces petits cénacles avant d'être consacrés par le grand public. Désaugiers, Emile Debraux, Béranger, Pierre Dupont et, plus près de nous, Jules Jouy connurent la gloire de la goguette. Paulus ne négligea pas d'y paraître et de s'y faire applaudir.

Nous relevons dans la première année de la Chanson, revue bi-mensuelle, publiée en 1878-79 par l'éditeur A. Patay, une liste importante des sociétés lyriques existant à Paris à ce moment, en voici quelques noms : le Pot-au-feu, la Lyre amicale, la Jeunesse artistique, l'Harmonie du Commerce, les Epicuriens (fondée en 1819), la Cordiale, les Vingt et Un, les Amis du siècle, le Gais musiciens, les Intimes, les Enfants du Temple, la Lyre du Marais, la Pensée, le Cercle Mürger, le Cercle Musset, la Fauvette, les Fleurs, les Farfadets, la Muse des Arts-et-Métiers.

De nos jours, ce sont les deux grandes et anciennes sociétés chantantes, le Caveau et la Lice chansonnière qui continuent à maintenir la tradition de la chanson classique.

Le Caveau, créé vers 1729 par Piron, Gallet, Collé, Fuselier, Crébillon fils, Saurin père et Sallé, eut pour premier président Crébillon père, dit le Tragique. Les réunions avaient lieu chez le restaurateur Landelle, carrefour de Buci, dont l'enseigne portait : Au Caveau.

Il est admirable de constater la pérennité de cette glorieuse société littéraire et chantante, plus jeune d'un siècle seulement que sa grande sœur l'Académie Française.

Pour la période qui nous intéresse nous relevons comme présidents les noms de Charles Clairville (1870, 73, 76 et 79), Eugène Grangé (1872, 74, 77, 80, 82 et 84), Eugène Moreau (1875), Charles Vincent (1878, 81, 83 et 86), Emile Bourdelin (1885, 87, 89, 92, 95, 98 et 1900), Louis Piesse (1888, 91, 93 et 96), Arthur Saint-Germain (1890, 94 et 97), Henri Viel-Lamare (dit : Henri Rhéni) (1899 et 1901), Alfred de Feuillet (1902 et 1903), Hubert Combe (1904, 05, 06 et 07), Léonor Dupille (1908, 09, 10 et 1911), Jean Bertot (1912 à 1919), Antoine Banès (1920, 21, 22, 23). Antonin Lugnier (1924- 1926). Parmi les présidents d'honneur on remarque le nom de Gustave Nadaud (1887-1893) et celui du président d'honneur actuel, Octave Pradels, qui partage ce titre avec M. Jean Bertot.

 

 

 

Gustave Nadaud par André Gill, publié dans les Hommes d'aujourd'hui n° 311

 

 

La réunion mensuelle du Caveau consiste en un dîner suivi de toasts en vers à la chanson et de couplets, la plupart inédits, que les convives font entendre sans quitter la table. On ne saurait mieux définir la chanson du Caveau d'aujourd'hui que ne l'a fait son aimable président actuel, M. Antonin Lugnier. « Au Caveau, a-t-il écrit, la petite Muse s'accommode de la vie courante. Elle chante de son mieux, s'envole où cela lui plaît, prenant le temps comme il vient et ne voulant rien casser, rien démolir, encore qu'elle soit assez prompte à piquer d'un trait, au passage, tels abus ou tels travers.

Cette chanson-là est donc essentiellement différente par son but et ses moyens d'expression, de la chansonnette du café-concert, ainsi que des refrains de la rue. Chaque public impose le genre qui lui convient ; le lieu demande un ton en rapport avec son acoustique. »

La collection des volumes annuels du Caveau forme une véritable bibliothèque, et celle de son intéressant Bulletin, dont les numéros sont presque tous épuisés, est à peu près introuvable.

La Lice chansonnière, date de l'année 1831. Le président actuel est le chansonnier Edmond Teulet, dont le talent d'écrivain se double de celui de chanteur délicat. Ceux qui l'ont précédé à ce poste d'honneur furent : Charles Lepage, Blondel, Le Boullenger, François Badrau, Jules Echalié, Hippolyte Ryon, Auguste Jolly, Edouard Hachin, Eugène Imbert, Dominique Flachat, Lucien Rivaux, Ch. Savoie, Constantin Champon, Benoît-Lévy, Eugène Baillet, Ernest Chebroux, Paul Romilly, René Legrand.

La Lice chansonnière est toujours bien vivante, ses soirées-goguettes, très suivies, ont lieu tous les deuxièmes mardis de chaque mois. Elle publie chaque année un volume de chansons de ses sociétaires. Ce volume contient, en outre, les trois ou quatre chansons primées dans son

concours annuel et une chanson populaire d'un de ses membres décédés.

Une chronique parue dans le journal « le Rappel », du 12 novembre 1905, sous la signature de M. Ch. Armeret, a fixé quelques détails intéressants et peu connus sur cette société.

Après avoir protesté de la vitalité de la chanson traditionnelle, que certains avaient craint de voir disparaître sous le flot montant de « l'inepte gaudriole, en honneur dans les cafés-concerts et dans les bouges, laquelle fait parler argot à la poésie et encanaille si bien la divine musique ». Le chroniqueur ajoute : « Eh bien, la Lice chansonnière prospère toujours. Il semble même, tant fut grand l'éclat des dernières « goguettes » qu'elle veuille aujourd'hui vivre d'une vie plus ardente encore si possible, pour protester de son immortelle jeunesse.

Née de l'éclair national de 1830, la Lice chansonnière n'a jamais cessé d'arborer à son bonnet la cocarde républicaine, et cela en dépit des divers gouvernements qui se sont succédés et malgré les vexations de la police ».

Puis, donnant les noms de la plupart des chansonniers connus pendant la moitié du siècle dernier, qui firent partie de la Lice chansonnière, il fait suivre ces noms du titre de l'une de leurs chansons restée populaire.

Nous y relevons : Festau, Vous m'entendez bien ? ; Charles Gille, le Bataillon de la Moselle ; Charles Colmance, Ohé ! les p'tits agneaux ; Elisa Fleury, le Réveille-matin ; de la Chesneraye, le Chanvre ; Cabassol, Ah ! si madame me voyait ! ; de Vassens, Masson ; Lachambeaudie, Aimez-moi comm' vos bêtes ! ; Barillot, le Bonhomme Chopine ; Porte, Quand vous verrez tomber les feuilles mortes ; Dalès, Mon sabot m' chatouill' le pied ; Vatinel, les Petits coupeurs de bois ; Charles Vincent, les Vins de France ; Desrousseaux, le Petit quinquin ; Berthier, la Prévoyance, ou j' le conserve pour ma femme ; Ryon, C'était ma mie ; Jules Jouy, les Enfants et les mères ; Paul Avenel, le Pied qui r'mue ; Jeannin, Mariez-vous donc ! ; Imbert, les Bottes à Bastien ; Georges Baillet, l'Amour n'a pas de saison ; Jolly, la Montagne où je suis née ; Edouard Hachin, la Tour Saint-Jacques ; Henry Nadot, Un vieux farceur ; Landragin, Mon grenier ; Mouret, Charlotte la Républicaine ; Lionnet, Madame Fontaine ; Eugène Baillet, la Religieuse ; Edmond Teulet, Son amant ; Eugène Lemercier, On dirait que c'est toi.

Nadaud, Darcier, Paul Henrion firent également partie de cette glorieuse phalange.

On ne peut que souhaiter à la Lice chansonnière de continuer à réunir les talents de l'avenir comme elle a su grouper les gloires du passé. En novembre 1925, pour la reprise de ses goguettes mensuelles, la soirée fut réservée aux chansons de Th. Botrel, mort à 57 ans.

 

***

 

Sans remonter aux origines, afin de mieux comparer la production moderne avec celle du passé, nous devons faire remarquer que sous le second Empire on a beaucoup chanté. La vogue des innombrables romances langoureuses de l'époque romantique n'avait pas encore pris fin. On pouvait entendre fréquemment la Brigantine, de Casimir Delavigne et Pauline Duchambge ; l'Andalouse, d'Alfred de Musset et d'Hippolyte Monpou ; Gastibelza, de Victor Hugo et d'Hippolyte Monpou ; la Folle, d'Albert Grisar ; Jenny l'Ouvrière, d'Etienne Arnaud ; la Grâce de Dieu et le Soleil de ma Bretagne, de Loïsa Puget ; la Feuille et le serment, de L. Abadie ; Ma Normandie, de Frédéric Bérat ; l'Air natal, de A. Panseron ; Faut l'oublier, de Romagnési ; le Brigand calabrais, du comte d'Adhémar ; la Tartane, de Th. Labarre ; Daniel, d'Aristide de Latour, et nombre d'autres mélodies du même genre.

A côté de ces romances, les Bœufs, les Sapins, les Fraises, toutes les belles chansons de Pierre Dupont étaient déjà populaires, et les œuvres charmantes, diverses et nombreuses, de Gustave Nadaud avaient également beaucoup de succès. Pandore, la Garonne, Oscar l'irrésistible, Carcassonne étaient inscrites sur tous les programmes de concerts et de soirées.

Le public ne s'en tint pas à ces genres poétiques ou spirituels, et il montra un goût très vif pour le répertoire nouveau lancé par le théâtre et le café-concert, nous disons le théâtre, car on a compté nombre de rondes et de couplets chantés dans des vaudevilles (Turlurette, par exemple) et dans des drames (les Filles de marbre) qui devinrent rapidement populaires.

La fantaisie brillante, endiablée et bouffe de la musique d'Offenbach, d'Hervé et de quelques autres compositeurs toqués, comme on se plaisait alors à les nommer, animait non seulement l'opérette, mais encore la chanson et la danse.

Les sous-titres de la plupart des chansons de cette époque les caractérisent ; ce ne sont que : flonflons, fariboles, balançoires, cascades, gaudrioles, rengaines, excentricités, etc...

Parmi les grands succès du café-concert de ce temps épris de fête et de gaîté, on peut se souvenir encore de bien des titres parmi ceux que nous allons énumérer :

le Sire de Franc-Boisy ; le Mirliton ; Tic et Couic, ou la Noce de l'Epicier ; Fallait pas qu'y aille ; le Sultan Mustapha ; la Dixième muse ; les Bottes à Bastien ; Ohé ! les p'tits agneaux ; Ah ! zut alors si ta tante est malade ; Et ta sœur ? ; Qu'est-ce qu'a vu Lambert ? ; Pif ! Paf ! ; le Chapeau de la Marguerite ; Risette ; le Baptême du p'tit ébéniste ; Près d'un berceau ; les Pompiers de Nanterre.

 

 

 

les Pompiers de Nanterre

 

 

Le succès du café-concert s'affirmait de plus en plus, mais la goguette qui l'avait précédé ne disparut pas pour cela. On fixe, en général, les origines du nouveau venu vers l'an 1846. Ces origines n'eurent rien de noble et s'inspirèrent plus de la parade de foire que de la comédie ou de l'opéra. Trois planches posées sur deux tonneaux en plein vent, composèrent le premier tremplin de ce que l'on a baptisé du nom de café-chantant. On cite le Café des Aveugles comme ayant commencé l'un des premiers les concerts publics dans Paris.

Aux Champs-Élysées ce fut le Café de Midi. Il devint par la suite le Café Morel et enfin l'Alcazar d'été. Sa troupe se composa tout d'abord d'un seul artiste, le gros Fleury. Pierre Véron, dans une chronique de 1866, nous rapporte à ce sujet que « tour à tour costumé en nourrice, en paysan, en chiffonnier, Fleury, pas fier, se contentait, en guise d'orchestre, d'une guitare qu'il frictionnait avec plus d'ardeur que d'harmonie. Le public s'assembla pour l'entendre en buvant de la bonne bière de Mars devant la corbeille d'échaudés ».

Les recettes montèrent, la concurrence s'en mêla. L'année suivante un rival, un voisin, le Café des Ambassadeurs, inaugurait, lui aussi, le rafraîchissement en musique. Il avait enrôlé toute une escouade de musiciens ambulants. L'administration octroyait trois livres dix sous, (plus une bouteille de vin pour assouplir l'organe), à chaque virtuose. Les temps ont bien changé depuis.

C'est vers 1850 que les cafés-concerts des Champs-Élysées reconstruits, devinrent d'élégants pavillons entourés de jardins fleuris.

L'histoire détaillée et si pittoresque de ces établissements reste encore à écrire. Il est bien regrettable que notre collègue et ami l'érudit Eugène Héros, auteur de tant de belles et spirituelles chansons et de nombreuses pièces et revues, soit décédé avant d'avoir pu nous donner cette histoire, comme il en avait l'intention. Les articles vivants et documentés qu'il a publiés sur ce sujet dans la Rampe (Le café-concert pendant la guerre de 1870-71 et la Commune (numéro 132, Noël 1918), les cafés-chantants, les cafés-concerts, les music-halls (numéro 140, Pâques 1919) témoignent de l'intérêt qu'aurait eu ce travail documentaire et anecdotique.

Vers 1870, les principaux cafés-concerts étaient l'Eldorado, boulevard de Strasbourg, inauguré à la fin de décembre 1858 ; l'Alcazar, rue Montmartre, qui se transportait avenue des Champs-Élysées pour l'été ; les Folies-Bergère ; Ba-Ta-Clan, boulevard Voltaire ; Tertullia, devenu les Folies-Montholon en octobre 1873 ; Tivoli, boulevard de Clichy, et, aux Champs-Élysées, les Ambassadeurs et l'Horloge, qui n'ouvraient que de mai à octobre.

La troupe de l'Eldorado, cette Comédie-Française de la chanson, comme on l'a dit souvent, comptait une série d'étoiles : Thérésa, dont le talent était si étendu qu'il lui permettait, après avoir chanté avec un entrain endiablé des bouffonneries comme Rien n'est sacré pour un sapeur ou la Déesse du bœuf gras, d'empoigner son public jusqu'aux larmes par une belle chanson populaire comme Rossignolet ou Je me suis engagé pour l'amour d'une brune. Suzanne Lagier, la rivale de Thérésa, qui avait lancé C'est un tambour, une réplique à Rien n'est sacré pour un sapeur. Elle était, elle aussi, une grande artiste, et réussissait également dans la comédie, dans le drame et dans la chanson. Sa voix était jolie, son visage agréable, mais d'un tel embonpoint qu'on disait d'elle : un éléphant qui a avalé un rossignol. Elle a créé de nombreuses chansons amusantes : la Petite curieuse ; la Sultane favorite ; Jupiter et Léda ; Polka des baisers ; la Ronde du printemps.

 

 

 

Thérésa

 

 

Marie Bosc, femme distinguée, jolie voix, élève de Bussine ; Eugénie Robert, enfant gâtée du public, disent les gazettes, chanteuse agréable et bonne comédienne. Toute petite et très gracieuse. Tout à tour émouvante et comique. Son répertoire comprenait : Un soir de carnaval ; la Cigale de Paris ; le Concert à la Cour ; la Lisette de Béranger ; le Verre de Bohême ; les Hirondelles de la rue. Mme Chrétienno, étoile de premier ordre ; voix magnifique et talent délicat de comédienne, de l'entrain et un goût exquis. Jules Janin, dans son feuilleton des Débats, disait d'elle, au moment de l'inauguration d'une jolie scène d'été située au Bois de Boulogne, sous le nom de Chalet des Iles : « Mlle Chrétienno s'est emparée en Malibran, de l'été de ce théâtre à peine ouvert, et, d'une voix délibérée. elle jette à ces vieux arbres, qui semblent l'écouter en retenant le bruit de leur douce haleine, les plus belles fusées d'une voix de vingt ans. » Parmi ses créations, citons : la Batelière ; Ay Chiquita ; J' tapons dru ; Mousqueton ; la Vivandière ; Ma Gazelle. Anna Judic, toute jeune et déjà dans l'éclat de son talent charmeur. Tenez-vous au portrait ? dit un chroniqueur. Figurez-vous un médaillon de Boucher peint par Raphaël. Elle chantait les jolies chansons et bluettes de Georges Lefort, que la femme de ce dernier, la grande comédienne Céline Chaumont-Lefort avait créées déjà pour la plupart : la Première feuille ; Bonne année ; la Neige ; la Cinquantaine.

Mlle Lafourcade, un entrain endiablé, créa « le Pifferaro du boulevard » avec un tel succès qu'elle dût le chanter pendant trois mois complets ; le P'tit crevé ; la Rigolade ; la Noce parisienne ; J' n'avons point d'esprit ; Faut avaler ça ; les Plaintes d'Adèle.

Mlle Vigneau, comique de genre, chantait : les Canards ; Auguste ; la Marchande du Temple ; J'aime ces amours-là ; Ça vaut mieux que rien.

Kaiser, dont la belle voix et le talent furent très populaires. La Bordas, tragédienne lyrique. Cornélie, Zélia, Julia.

Côté des hommes, Renard qui, après avoir été le premier ténor du monde, avait perdu la voix, pendant une série de représentations à Marseille, à la suite d'une maladie grave. La voix étant revenue encore belle mais moins robuste, il passa au concert et créa de nombreuses chansons dont il écrivit souvent la musique : Madeline ; le Temps des cerises ; la Chanson du routier ; Nos amours auront beau temps ; Connais-tu l'amour ?

Pacra, le roi de la chanson. Il chanta pendant deux ans avec succès : Ça vous fait de l'effet et créa Jupiter et les poètes ; Diogène ; Nos habitudes ; N'y touchez pas ; C'est un mystère ; le Médecin me l'a défendu ; le Père Loiseau...

Perrin, le diseur de chansons avec parlé, le moulin à paroles comme le surnommaient ses camarades : Plus de rengaines ; Professeur de déclamation ; les Ficelles.

Gustave Chaillier, le petit bossu parisien, le prince de la tyrolienne, pourrait-on dire.

Alexandre Guyon, un comédien qui était venu au café-concert, imitateur remarquable, chansonnier spirituel et ingénieux ; la plupart de ses saynètes étaient ses œuvres. Une parodie extraordinaire fut celle de la Bordas, en peplum, cheveux dénoués, déclamant ou chantant des œuvres patriotiques.

Duhem, artiste comique et auteur-compositeur inépuisable. Le Conducteur d'omnibus (un triomphe qui dura longtemps) ; le Bouton de Billou ; le Parfait cuisinier ; l'Allumeur de réverbères ; le Brosseur du capitaine.

Le ténor Vialla, Notre-Dame de Paris, chant patriotique.

Jules Réval, comique excentrique quoique auvergnat, disait-il : Un fichu nez ; le Guerrier de Monaco.

Durant la guerre de 1870-71, la musique et la chanson ne participèrent à la vie publique que pour exprimer la foi et l'ardeur du patriotisme. On chanta la Marseillaise, au théâtre, dans la rue, et, pendant le siège de Paris, ce fut le grand silence, troublé seulement par le canon. On cite cependant une romance dont la popularité fut grande : elle avait été créée en 1866. On la répéta sans se lasser et on la chantait encore longtemps après la guerre. Elle a pour titre : l'Amitié d'une hirondelle (1), paroles de P. Théolier, musique d'Alfred d'Hack. En voici le premier couplet et le refrain :

            Au fond de cette sombre tour,

            Où je languis sans espérance,

            Je songe à mon premier beau jour

            Et je regrette mon enfance.

            De mes amis qu'aimait mon cœur

            Aucun ne m'est resté fidèle.

            Refrain :

            Je n'ai gardé dans mon malheur, (bis)

            Que l'amitié d'une hirondelle. (bis)

A quoi attribuer son succès prolongé ? Mystère. Déterminer ce qui valut la vogue populaire à telle chanson plutôt qu'à telle autre est chose à peu près impossible. On peut constater cette vogue, mais on ne peut guère en expliquer les raisons. Ce ne sont pas toujours les chansons dont la réussite fut éclatante qui demeurent et prennent place dans l'anthologie naturelle qu'est la mémoire du peuple.

 

(1) Heugel et Cie, éditeurs, rue Vivienne, 2 bis, Paris.

 

« A de très rares exceptions près, écrit M. H. Gourdon de Genouilhac, dans son livre pittoresque sur « les Refrains de la Rue, de 1830 à 1870 », le refrain à la mode, dont les oreilles parisiennes sont rebattues, n'est ni le résultat d'un fait politique, ni une satire ; encore moins un enseignement. Il naît on ne sait comment et s'envole soit du théâtre, soit de l'atelier, soit de la rue. C'est, le plus souvent, un couplet banal qu'une heureuse phrase musicale met en évidence ; quelquefois c'est un vers burlesque qui prête au double sens ; enfin, ce n'est, la plupart du temps, qu'un mot, une rime, que sais-je ! quelque chose d'indéfinissable, d'explosible comme la foudre, de prompt comme l'éclair et surtout de communicatif comme le mauvais air. »

Ces lignes datent de 1879. Nous verrons un peu plus loin qu'aujourd'hui les refrains de la rue naissent et s'imposent par suite de procédés très différents, plus facilement explicables, et conformes à la publicité moderne.

Une chanson satirique, parmi tant d'autres du même genre, fut très répandue dès la chute de l'empereur Napoléon III. C'est le Sire de Fich-ton-Khan. On la chantait et on la vendait dans les rues en même temps que quantité de complaintes, de pots-pourris sur l'ex-Empereur, sur la famille et sur sa Cour. La vie brillante et gaie qui avait précédé la guerre franco-allemande, offrait une cible à la critique. On voulait faire table rase de ce passé et de tout son clinquant, pour commencer une régénération morale. L'opérette avec ses rythmes endiablés fut proscrite comme ayant été, prétendait-on, l'un des poisons du régime, et comme ayant contribué à nous amener, par l'insouciance, vers la guerre néfaste et toutes ses tristes conséquences.

 

 

 

le Sire de Fisch ton Kan

 

 

On ne bâillonne pas aisément la chanson. Cette petite fée sait s'effacer parfois, mais pour reparaître sans tarder, et sous une forme imprévue.

Nous constaterons plus loin avec quelle grâce discrète la musique légère sut reconquérir sa place peu à peu en renouvelant le genre de l'opérette et de la chanson.

Quelques refrains à la mode survivaient au moins dans la mémoire, si ce n'était sur les lèvres des Français. L'air fameux des Pompiers de Nanterre, d'Antonin Louis, avait eu un tel retentissement qu'un jour les Prussiens trouvèrent spirituel de le faire jouer par l'une de leurs musiques militaires, pour faire défiler les prisonniers français. Le Sire de Franc-Boisy ; Fallait pas qu'y aille ; Ohé ! les p'tits agneaux, n'étaient pas non plus oubliés.

 

***

 

Immédiatement après la guerre de 1870, la chanson patriotique prima tous les autres genres lyriques. Paul Déroulède publiait ses vers ardents, des compositeurs les mirent en musique. Amiati les chanta, ce fut de l'enthousiasme. Les auteurs habituels du café-concert suivirent le mouvement, il en résulta une série de longs succès, dus surtout à la musique des principaux compositeurs de cette époque, MM. Ben-Tayoux, Chassaigne, Planquette, Benza, d'Hack, Pilati, Barbier, etc...

A côté de Mme Amiati, les autres interprètes de ce genre à la mode étaient Mmes Bordas et Chrétienno, M. Vialla. Tous appartenant à l'Eldorado.

Parmi ces chansons, dont plusieurs connurent une vogue qui n'est pas encore épuisée, on peut citer : le Tambour de Gravelotte ; les Cuirassiers de Reichshoffen ; Alsace et Lorraine (Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine) ; la Folle de 1871 ; le Retour du prisonnier ; le Vieux sergent ; Ils sont partis ; le Noël des soldats ; Veille toujours ; le Chien du sergent ; Je veux mourir en France ; la Folle aux bleuets ; le Passeur de la Moselle ; le Drapeau du régiment ; le Maître d'école Alsacien ; la Première leçon d'allemand ; Une tombe dans les blés ; Ne dansez plus, des Français dorment-là !

La romance sentimentale connut également la faveur du public. MM. Seraene, Charles Pourny, Magne, Jules Jacob, Gaston Maquis nous ont laissé des mélodies charmantes qu'interprétaient avec talent des artistes comme Debailleul, Doria (plus tard compositeur de la Chanson des blés d'or, de la Chanson des peupliers, etc...), Labarre, Calvat. Voici quelques titres de ces romances : Perdue ; J'attends ; Je pense à toi ; les Rêves du passé ; l'Abandonnée ; Crois à mon amour ; Sous les bouleaux ; le Bal des oiseaux ; Lève-toi paresseux ; Mon verre ; les Premières cerises ; les Souvenirs du village ; Un jour de mai ; Nous avions vingt ans ; Il fait bien noir ; Mademoiselle ; le Papillon bleu ; l'Hirondelle est partie ; Brise des nuits ; le Portrait de Mireille ; Songe rose.

Mmes Judic et Théo, les deux jolies artistes adorées du public, chantaient plus spécialement la chanson de genre, selon la classification des éditeurs. MM. Georges Lefort, Hervé, Liouville, Lindheim en étaient les compositeurs. Leurs chansons, faussement ingénues, n'ont pas totalement disparu des programmes et l'on peut entendre encore : Ne m' chatouillez pas ; Danse la marmotte ; Je suis gourmande ; Ma chambre de jeune fille ; etc...

 

 

 

Théo

 

 

Un genre périmé régnait alors dans tous les concerts avec un succès éclatant : la Tyrolienne. M. Chaillier, ce petit bossu parisien, en était l'un des plus fervents auteurs et interprètes, et Mlle Maria Rivière (mariée peu après avec M. Bruet, et qui connut avec son mari le succès le plus durable dans une suite nombreuse de duos amusants) créa également un grand nombre de ces chansons à refrain de tyroliennes. Certains titres sont encore présents à la mémoire : le Coupé de Lise ; Tyrolienne des quatre saisons ; Tyrolienne de Saint-Flour ; Tyroliennes de la vie ; la Perle du Tyrol ; les Deux amis ou Tyrolienne du coucou ; le Joli chevrier ; Tyrolienne des créanciers ; Tourterelle et Tourtereau ; J'ai perdu ma mignonnette.

Les paysanneries, chansons avec ou sans parlé entre les couplets, plaisaient beaucoup aussi au public. Elles étaient chantées par Ducastel (dit l'homme aux grands bras), Henriot et Paulus (dans son premier genre).

Ces chansons bouffes étaient dues à la fantaisie de compositeurs très divers. On peut citer : J' vas l' dire à moman ; le Ténor du village ; Betasson ; J' suis d' Pontoise ; C'est drôlichon une femme ; J'ons marié Thérèse ; Bibi Lolo ; J'ons pas bougé ; Janot ; Ça m' fait rêver ; J'ons point d' chance ; le Plus savant du village ; Un couronnement à Trépagny ; les Femmes de Paris ; J'ai z'une puce.

Il y eut encore un genre particulièrement prisé entre 1870 et 1880, parmi les chansonnettes comiques, ce fut la grande scène à parlé. MM. Paulus, Libert, Arnaud, Guyon, Ducastel, Ouvrard en créèrent un grand nombre, mais les artistes qui s'en tinrent le plus fidèlement à ce genre furent certainement, pour le café-concert : MM. Mathieu, Jules Perrin (dit le moulin à paroles), Fusier (admirable imitateur de types, d'animaux et de bruits) et, pour le théâtre et les salons : Berthelier et Armand des Roseaux. Parmi les chansonnettes comiques et les scènes à parlé, nous citerons : les Plongeurs à cheval ; la Dent de sagesse ; Oscar Piton ; J' suis un ange ; le Chef-d'œuvre de la création ; l'Homme aux grands pieds ; l'Amant d'Amanda ; Nicolas ; les Distraits ; l'Employé de la petite vitesse ; Pas plus fier pour ça ; Ça f' rait d' la peine à Eugénie ; les Etudiants en goguette ; Je me rapapillotte ; C'est tout c' que j' peux faire pour vous ; C'est moi que j' suis son frère ; Quand il n'est pas là ; l'Enrhumé ; Oh ! les vilaines bêtes ; Monsieur fait ses visites ; Ce qu'on dit et ce qu'on pense ; Il est minuit ; les Jeux innocents de la famille Gigomard ; la Musique aux salons ; les Chefs d'orchestre ; la Fête de Boulogne ; le Grand concert de Landerneau ; les Supplices d'un maître de maison ; le Dîner en ville ; etc...

Durant cette période, et bien après 1880 encore, au café-concert, le programme se terminait toujours par une pièce en un acte, opérette ou opéra-comique ; cette pièce était jouée par la troupe de chaque concert dont la plupart des artistes s'étaient déjà fait applaudir dans des chansons durant la première partie.

Certaines de ces pièces étaient des œuvres charmantes signées par MM. Bernicat, Chassaigne, Desormes, Barbier, Michiels, F. Wachs. Elles avaient pour titres : Maître Luc ; Mame Nicolas ; les Bonnets d'âne ; Deux mauvaises bonnes ; les Deux modèles ; le Cornette ; les Barbières du village ; la Tache de sang ; A qui le bébé ; la Demoiselle de compagnie.

Toutes ces œuvres, chansons et pièces, qui viennent d'être citées, ne sont pas oubliées, les familles, les sociétés musicales y puisent encore chaque jour avec profit, car ce répertoire est « propre » et amusant (2).

 

(2) Une grande partie de ce répertoire de chansons et de pièces se trouve chez les éditeurs Joubert, 25, rue d'Hauteville et Louis Jacquot, 8, boulevard Magenta.

 

En 1886-1887, une nouvelle vogue de chansons patriotiques se produisit. Mme Amiati chantait encore ; MM. Marius Richard, Albin et d'autres prêtaient leurs belles voix à ce vibrant répertoire. Le Prisonnier de Strasbourg ; le Baptême alsacien ; Mère et Patrie datent de cette époque, ainsi que la nombreuse collection de monologues patriotiques de Villemer­Delormel, interprétés par les principaux acteurs des théâtres : Mounet-Sully, Paul Mounet, Coquelin aîné, Taillade, Delaunay, Febvre, Worms, Maubant, Dumaine, Duflos, Marais, Dupont, Vernon, Mmes Reichenberg, Dudlay. Citons : l'Absente ; le Baiser de l'Alsacienne ; le Bal de Strasbourg ; le Bouquet tricolore ; le Calvaire de Châteaudun ; le Cimetière de Saint-Privat ; la Crucifiée de Belfort ; les Deux Noëls ; les Deux pigeons ; l'Étang de Bapaume ; Kléber au banquet de Strasbourg ; Kléber maître d'école ; Lettre d'un espion prussien ; Lettre d'un petit alsacien ; la Nuit du franc-tireur ; la Mort du sonneur ; l'Obus sanglant ; le Petit clairon de Belleville ; Polyte à Berlin ; le Porteur de dépêches ; le Testament de Bismarck ; le Toast à Kléber ; Une première à Berlin ; Un roman tricolore ; les Vengeurs de Strasbourg.

Aux compositeurs déjà cités de cette époque brillante du café-concert il faut ajouter : Henri Chatau, Paul Courtois, L. Danty, Léopold de Wenzel, Paul Fauchey, Edmond L'Huillier, Charles Malo, Gustave Michiels, Robert Planquette, Abel Queille, P. Lacome, Marc Chautagne, Félicien Vargue, Okolowicz, G. Marietti, etc...

Un petit almanach offert, en 1874, par l'Evénement nous donne une idée exacte du café-concert qui, grâce à la liberté des théâtres, avait pris un plein essor, et connaissait la grande vogue. A ce moment les programmes des concerts-spectacles, comme on se plaisait à les nommer en ce temps, se composaient de chansonnettes, de duos, de saynètes et d'opérettes.

Le nombre de ces établissements était considérable : parmi les principaux, on comptait l'Eldorado, l'Alcazar, les Folies-Bergère, Ba-Ta-Clan, les Folies-Montholon et Tivoli.

L'Eldorado, le plus important de tous, avait été inauguré en 1858, boulevard de Strasbourg. C'est là, nous l'avons vu, que Mmes Lasseny, Judic et Théo avaient commencé leur carrière. M. Paul Renard en était le directeur, M. Charles Malo, le chef d'orchestre. Les principaux artistes de la troupe étaient MM. Jules Perrin, Alexandre Guyon, Vialla, Paulus, Bruet, Fusier, Delobel et Mmes Chrétienno, Thérèse Amiati, Maria Rivière, Alida Perly, J. Beaumaine, Paula Brown, V. Lebreton.

 

 

 

affiche pour l'Eldorado par Georges Meunier

 

 

L'Alcazar, construit en 1859, rue du faubourg Montmartre, en hiver, et aux Champs-Élysées, en été, devait sa célébrité au succès prodigieux de Thérésa, qui dura bon nombre d'années. Le directeur en était M. Arsène Goubert, et le chef d'orchestre M. de Villebichot. La troupe comprenait MM. Bourgès, Lebain, Guillabert, Fernand Maubert, Pujol, Antonin Philibert, Saint-Aubin, Mmes Augustine Kaiser, Zélie Weil, Elise Faure, Augustine Heuzé, Adélaïde Ninette, Julie Rosalba.

Dans ces deux établissements le prix des places allait de 0 fr. 70 à 3 francs.

Les Folies-Bergère, dirigé par M. Léon Sari, avec Olivier Métra comme chef d'orchestre, après avoir joué le vaudeville et l'opérette, avait changé de genre en changeant de direction ; en 1874 c'est aux exercices du dompteur Delmonico et de ses fauves qu'il devait le succès.

Ba-Ta-Clan, construction chinoise, érigée boulevard Voltaire, avait pour directeur M. Paris, et chef d'orchestre M. F. Julien. Les artistes étaient MM. Allard et Vollet (de l'Ambigu), L. Fugère, Denizot, Pierre Vavasseur, G. Nigri, Mauléon, et M. Albert, maître de ballet ; Mmes Georgina, Léontine, Clarine, Janvier, Louvet, et Mmes C. Claudon et F. Langlois, danseuses.

 

 

 

programme de Ba-Ta-Clan

 

 

Les Folies-Montholon, rue Rochechouart, avaient été fondées par M. Montrouge, et portaient le nom de Tertullia. Directeur, M. C. Durieu ; chef d'orchestre, Léon Ventajoul. Artistes : MM. L. Valaire, Arthur Bellot, Vernier, Alph. Guyot, Raymond, A. Berthon, Mmes Rose Mignon, Malvina, Naldy, Fanny Méry, Fernande Barin, Herber.

Tivoli, boulevard de Clichy, jouait un peu de tout, il alla même jusqu'à monter un grand opéra inédit en trois actes. Il avait M. Aubry pour directeur et M. Boulard pour chef d'orchestre. La troupe se composait de MM. Lozier, Delaney, Jogaud, Bonelli, Raphaël, Léon et Hilaire.

De mai à octobre, aux Champs-Élysées, il y avait non seulement les représentations de l'Alcazar, mais encore celles des Ambassadeurs et de l'Horloge.

En cette année 1874, gros succès pour les Plongeurs à cheval, chanson créée par Ducastel, l'homme aux grands bras ; Dans un baiser, romance chantée par Mme Théo. Le 29 septembre, représentation extraordinaire à l'Opéra au bénéfice de Virginie Déjazet ; les plus grands artistes avaient tenu à honorer la gloire de celle qui allait quitter la scène après y avoir brillé avec tant d'éclat et pendant si longtemps. Elle interpréta une dernière fois le rôle de Garat et la Lisette de Béranger, chanson de Frédéric Bérat, qu'elle chantait, assise dans un fauteuil, entourée d'une figuration gracieuse. D'éminents artistes de l'Opéra, de la Comédie-Française et des autres théâtres de Paris furent ce soir-là de la figuration. Duprez, le roi du chant, couronna la reine de la chanson. La représentation rapporta près de 60.000 francs.

 

 

 

les Plongeurs à cheval

 

 

En 1875, Mme Judic continue à connaître le grand succès avec des chansons comme Ne m' chatouillez pas ; J'ai pleuré ; le Sentier couvert. Thérésa, dans la Famille Trouillat, ou la Rosière d'Honfleur, chante C'est les Normands et quelques autres chansons amusantes. Fernand Kelm joue Bel-Boul, paroles de Mahiet de la Chesneraye, musique de Laurent de Rillé, et crée dans cette pièce l'Ode au chameau, cette fameuse chanson dont le timbre est toujours employé par les chansonniers avec succès. Max Bouvet, le baryton qui devait fournir une si belle carrière dans l'opéra et l'opéra-comique, ainsi que dans le professorat, se fait entendre à l'Eldorado ; il chante les Myrtes sont flétris, de Gustave Nadaud et de Faure. Un concours de chansons patriotiques est tenté par la direction de ce concert de l'Eldorado, sans succès.

Déjazet meurt le 1er décembre de cette année 1875.
L'année 1876 voit le triomphe de Libert, le gommeux à la mode, qui crée la fameuse chanson-type : l'Amant d'Amanda, dont le refrain fut si longtemps connu que, de nos jours encore, quand on le fait entendre, soit dans une reconstitution chansonnière, soit dans une revue, le public le reprend en chœur avec l'artiste. Il y eut aussi la Canne à Canada ; les Suites d'un premier lit ; la Dent de sagesse. Berthelier crée l'Invalide à la tête de bois. Mlle Mily-Meyer débute à l'Eldorado, mais elle ne tarde pas à passer au théâtre et obtient une suite de succès dans l'opérette ; le rôle de Benjamine dans Joséphine vendue par ses sœurs fut sa création la plus retentissante. Elle ne cessa d'aimer et de cultiver la chanson, nous la retrouverons plus tard à la Bodinière, où elle fit courir tout Paris.

 

 

 

l'Amant d'Amanda

 

 

Aristide Bruant publie ses premières chansons en 1877. V'là le 113e qui passe ; D' la Braise ; la Femme ; Il n' peut pas. Il les fait entendre au café-concert qu'il ne quittera qu'au moment de la création du Chat-Noir. Avant de marquer d'une empreinte si personnelle ses chansons et ses poèmes d'un argot véridique et savoureux, il touchera à bien des genres, et ce n'est pas sans surprise aujourd'hui qu'on retrouve des valses chantées aux paroles idylliques, telle : C'est demain le Printemps, signée Aristide Bruant pour les paroles et F. Wohanka pour la musique.

 

 

 

la Femme

 

 

1878, l'année de l'Exposition universelle, nous valut : Ces veinards de Bidard, chanson à propos de la loterie nationale. Mme Graindor chante : le Train des amours ; Mme Bordas : les Trois couleurs, d'Ernest Chebroux ; Gustave Nadaud nous donne Vous n'êtes pas vieux ; Marcel Legay, la chanson restée populaire : l'Heure du rendez-vous ; les frères Lionnet : Madame Fontaine ; Judic crée : Rentrons bras d'sus bras d'sous. Parmi les autres succès : les Gas de Falaise ; Tant qu'y aura des femmes ; les Étudiants en goguette. On chante un peu partout la nouvelle mélodie de Faure : les Rameaux. Mme Duparc, la fine diseuse, crée : la Pigeonne. Mme Amiati continue la série de ses chansons patriotiques ; le Clairon, de Déroulède, lui est redemandé chaque soir. Le Forgeron de la paix, cette chanson restée si populaire, date de cette même année.

Le fameux Ah ! Ah ! Ah ! de la polka de Fahrbach, Tout à la joie, commence son succès en 1879, et le tiendra pendant plusieurs années. Chansons et revues s'emparent de ce refrain et le répandent sans fin. Nicolas, eut une vogue comparable à celle de l'Amant d'Amanda : Le voilà, Nicolas, ah ! ah ! ah !

 

 

 

Nicolas

 

 

Dans Paris en action, revue très réussie de Blum et Toché, aux Variétés, Berthelier chantait un rondeau sur l'obsession de ce fameux « Ah ! Ah ! Ah ! ». Dans cette revue Thérésa reparaissait après une assez longue absence, tremblante comme la feuille, se faisant applaudir dans un rondeau sur la chanson, où elle allait de la gaîté à la note attendrie et prenante. « Elle a phrasé cette chanson, dit Sarcey, avec cet admirable bagout, avec cette tendresse incomparable de diction dont elle a le secret ».

Paulus lance le P'tit bleu, et reprend la Chaussée Clignancourt ; Bonnaire, V'là tramway qui passe ; Réval, le Pochard du Pont-Neuf ; Henri IV a découché. Autres succès de l'année : le Rossignol n'a pas encor chanté ; C'est pas pour ça que j' t'ai donné ma sœur ; A quelle heure te couche-t-on ? ; Je suis enrhumé du cerveau ; Papa Bourdon ; Il n'a pas d' parapluie.

 

***

 

La chanson-scie de 1880 est Psst ! Psst ! Psst !, créée par Libert. Le refrain, pour ainsi dire mimé, permettait à ce « roi de la gomme » des gestes et des jeux de physionomie qui mettaient le public en joie. La vogue en fut telle qu'une revue prit le titre de la chanson Psst ! Psst ! Psst ! C'était le cri du jour. Mme Duparc, Mon p'tit pioupiou ; Mlle Juana, Sous les bambous ; Paulus, Derrière l'omnibus ; Rivoire, Je cherche Lodoyska ; Victor Capoul chante les Violettes (Violettes fanées, souvenirs des beaux jours) ; Mlle Kaiser, la Jeune armée ; Mlle Juana, les Volontaires, une marche entraînante d'Olivier Métra. Libert crée encore J' vais à Chatou.

M. Jollivet fait paraître son volume : Chansons de grelot, recueil de chansons politiques et satiriques. L'éditeur Jouaust publie les Chansons populaires et les Chansons de salon, deux volumes de Gustave Nadaud, au sujet desquels Sarcey écrit : « Nadaud est un chansonnier aimable, qui a trouvé une note, sinon très originale, au moins personnelle, et dont les œuvres légères ne seront pas lues sans charme par notre génération. »

Une scie chasse l'autre, l'année 1881 en comptera plusieurs : la Sœur de l'emballeur, puis Tant mieux pour elle, tant pis pour lui, dont le titre servira pour une revue de l'année suivante.

Mlle Duparc crée les Trois fauvettes ; le Billet de retour ; Demandez mon aile à papa ; le Voyage à Robinson, ce charmant rondeau de Lucien Collin qui garde toute sa fraîcheur à travers les années.

Le 10 février a lieu la représentation de retraite de Darcier, ce compositeur et ce créateur de tant de belles chansons. Le baryton Faure chante la Guerre et l'Humanité ; Capoul, les Doublons de ma ceinture ; Thérésa, Judic, Coquelin, tout ce que Paris compte de grands talents est là et chante le répertoire de cet incomparable artiste.

Rodolphe Salis ouvre le Chat-Noir, en décembre, boulevard Rochechouart, 84.

« Et le flot des monologues montait toujours, écrit Sarcey ». Le Hareng saur, de Charles Cros, et le Bilboquet sont dits avec talent par Coquelin cadet. Son frère et lui se sont faits d'ailleurs les pionniers et les défenseurs du monologue, que Francisque Sarcey ne cesse de critiquer. « Le goût du monologue est affaire de mode, écrit-il. Le public s'en fatiguera comme il s'est lassé de la chansonnette de Levassor, lassé de la romance de Loïsa Puget, lassé de la vieille chanson de nos pères. »

Les deux frères Coquelin répliquent à Sarcey, en publiant un volume : l'Art de dire le monologue. « Chaque fois que M. Sarcey criera : le monologue meurt ! dit l'aîné, il se trouvera un Coquelin pour lui répondre qu'il ne se rend pas. »

Dans cette défense du monologue, Constant Coquelin écrit encore : « Vous trouverez dans ces morceaux tous les tons, le grave et le doux, le plaisant et le sévère, tel est une scène de mœurs, tel autre tout un drame, y compris la scène à faire, tel une satire, tel une idylle, presque une chanson, avec cet avantage, qu'étant sans musique, elle peut éveiller dans chaque auditeur un air différent, l'air qu'il préfère, celui sur lequel on chantait l'amour de son temps. »

Et Coquelin cadet fait ainsi le procès de la chanson :

« La chansonnette, malgré quelques rares bons interprètes, est écrasée par le monologue, et, avant peu, les derniers adeptes de Levassor accourront au soliloque comique.

Si l'on met en parallèle le monologue et la chansonnette, l'avantage reste au premier, le monologue portant, dans sa forme et dans son fond, une littérature que la chansonnette ignorera toujours. La chansonnette était d'un comique tranquille et répondait aux goûts bourgeois qui existaient dans ces vingt dernières années ; le picrate américain qui est caché dans le monologue, sa furia, son imprévu, ses déhanchements et ses soubresauts répondent absolument aux besoins de notre époque ; on n'a pas le temps de respirer, on rit, sans trop comprendre peut-être, et l'on confine au fou rire avant d'avoir pu dire : quoi ?

Je ne puis mieux comparer les deux genres qu'à la pantomime d'autrefois si merveilleusement interprétée par Deburau et Paul Legrand, et la pantomime vertigineuse d'aujourd'hui, bourrée de gifles et de coups de pied où vous savez, des Hanlon Lee. On chantait des paysanneries, des anglaiseries, on imitait des cris d'animaux, jadis ; maintenant ce n'est plus ça. On veut des œuvres plus solides, d'une gaîté plus nerveuse, plus saccadée, folle, si vous voulez, avec une lueur de raison qui éclaire un bout de caractère. Le public demande de petites comédies bouffes à un personnage qu'on joue sans peser, sans rester. »

Il y avait là un peu d'injustice passionnée, et le monologue n'a pas tardé à passer de mode, malgré la fantaisie et le talent de Morand, de Sivry, Paul Bilhaud, Georges Moynet, Jacques Normand, Georges Lorin, Mme Thénard, Philippe Gille, Grenet-Dancourt, Arnold Mortier, E. Manuel, E. d'Hervilly, Ch. Leroy, Sapeck, G. Feydeau et d'autres. La chansonnette a continué son petit bonhomme de chemin, avec sa verve légère qui sait toujours s'adapter aux circonstances présentes.

1882. La romance est toujours en faveur parmi les genres divers du café-concert. Mlle Juana crée Naples, Palerme. Les pays de soleil restent les thèmes éternels pour les paroliers et les compositeurs de romances destinées à devenir populaires. La chanson-monologue est récitée par l'artiste tandis que l'orchestre souligne ce texte d'un air rythmé et ponctué par un coup de grosse caisse, avant et après le dernier vers de chaque couplet.

Cette chanson-monologue dite par un Réval, un Claudius, un Plébius, amusera longtemps le public. J' ramasse le crottin des ch'vaux d' bois ; J' vends du buis le jour des Rameaux, sont des succès du chansonnier Chicot.

Y m'a r'fusé des asticots, par Octave Pradels.

Des bluettes, des histoires d'oiseaux continuent à alimenter le répertoire des fines diseuses et des ténorinos, nous notons : Un bal d'oiseaux ; le Rossignol et le petit soldat.

Charles Vincent, poète-chansonnier du Caveau fait paraître un volume de ses œuvres : Chansons, mois et toasts.

Armand Ben, qui précéda Libert dans le genre « gommeux », meurt en cette année 1882.

Dans la revue des Variétés de 1883, « Pschutt et V'lan », titre fourni par les nouveaux synonymes du mot chic, Baron chante avec un vif succès des couplets sur l'air du P'tit bleu :

            Le mérite rite rite,

            Agricole cole cole.

Inénarrable, nous rapporte Sarcey.

Les nouvelles chansons de Paulus sont : Attendez-moi donc ; la Grosse caisse sentimentale ; Ma femme est en voyage ; Sulbac crée : J' suis gobé par la patronne et J'ai tapé dans l'œil à la bonne, toutes deux de Chicot ; Rivoire, A la glacière, de Jules Jouy ; Victor Meusy, le Sacré-Cœur ; Marcel Legay, le Moulin de la Galette. Maurice Rollinat attire et fait frissonner tout Paris au Chat-Noir. On annonce la mort de Joseph Kelm, dont la carrière au café-concert fut une longue suite de succès. Une chanson en vogue : le Signe à Mamzelle Bousquet.

 

 

 

Marcel Legay par Charles Léandre

 

 

Francisque Sarcey écrit dans son feuilleton du Temps : « Le Grand Concert Parisien est, me dit-on, très à la mode. La haute gomme y vient tous les soirs en costume de gala, la fleur à la boutonnière. Elle y est plus à son aise qu'aux mardis de la Comédie-Française. On y peut fumer, causer à haute voix, rire avec les actrices en scène. On n'y écoute pas davantage. C'est un rôle de divertissement pour des jeunes gens bien nés qui ont la prétention de résumer en eux les élégances parisiennes et l'esprit français. Mais ces messieurs ont le droit de prendre leur plaisir où ils le trouvent, et cela ne me regarde pas. Salle comble, il paraît que l'impresario fait des recettes énormes. Etonnez-vous si les vrais théâtres ne battent que d'une aile. Quelle inexplicable indulgence du public pour ces établissements où l'on ne débite que de la bière et des chansonnettes. C'est une pluie de chansonnettes. Chanteurs et chanteuses se succèdent sans entr'acte, disent leur petite affaire au milieu de l'inattention générale et se retirent. Ce qu'ils chantent n'a pas de nom, on écoute stupéfait et navré toutes ces inepties. »

Et Sarcey rapporte ces propos tenus par un jeune journaliste au sortir d'une représentation de ce Grand Concert Parisien : « Il faut, pour s'amuser au concert, une sorte d'acclimatation. Les premiers soirs, on s'y ennuie ; on trouve ça stupide ; peu à peu on s'habitue à ce genre d'esprit et on le trouve drôle. Il en est du café-concert comme de la pipe : on a longtemps des nausées avant de s'y plaire ; on finit par ne plus pouvoir s'en passer. »

On ne saurait être plus injuste, car dans ce grand nombre de chansonnettes, il s'en trouvait qui ne manquaient pas de valeur. Les paroliers et les compositeurs de cette époque méritaient plus d'attention.

En 1884, un Comité se forme pour ériger une statue à Béranger, et organise un grand festival au Trocadéro. Tous les artistes, chanteurs ou comédiens interprètent les œuvres du grand chansonnier, et la réussite de ce concert est complète. Francisque Sarcey, tout en reconnaissant le beau mouvement qui anima tous les interprètes, ne peut s'empêcher de critiquer la façon dont la plupart chantèrent ces couplets et leur indique la tradition qu'il juge préférable.

La scie de l'année : On dirait du veau motive toute une série de chansons et de couplets de revue. Jules Jouy et Aristide Bruant collaborent et lancent des chansons qui sont de grands succès : Mademoiselle, écoutez-moi donc ; l'Enterrement. Thérésa chante magistralement la Glu, de Jean Richepin et Georges Fragerolle la Chanson du capitaine ; Jules Jouy, Fille d'ouvriers ; Marcel Legay, le Pâtre ; Paulus crée à l'Alcazar d'été : les Statues en goguette ; Un lancier dans le 3e dragon ; l'Invalide au nez de carton ; le Tambour-major ; le Fou ; Mlle Duparc, la Petite nounou ; Sulbac, Portraits de famille.

 

 

 

programme de l'Alcazar d'été par Adolphe Willette

 

 

Paul Avenel fait paraître un volume de ses œuvres : Chants et Chansons, Georges Boyer : Paroles sans musique, où l'on retrouve toutes les poésies délicates et charmantes dont J. Massenet, Cœdès, Georges Piter écrivirent la musique. Faut-il citer les Enfants ; C'est le vent ; Polichinelle et Bébé, et tant d'autres succès ?

L'année 1885 voit la création des vendredis de chansons classiques à l'Eden-Concert, situé boulevard de Sébastopol, dans l'une des parties occupées présentement par les Grands Magasins de Pygmalion. Francisque Sarcey aida puissamment à cette innovation, et le chansonnier Eugène Baillet fut chargé d'établir les programmes de chacun de ces vendredis. Les artistes habituels de ce concert apprirent tous les chansons anciennes qui composaient le spectacle de ces soirées, et, à cette école difficile, certains d'entre eux, comme Villé et d'autres, acquirent un talent et une réputation d'un ordre très élevé. Cette même année, Eugène Baillet faisait paraître son volume : Chansons et petits poèmes. J.-B. Clément, lui aussi, réunissait ses œuvres en un volume paru par souscription sous le simple titre : Chansons. Mac-Nab publiait ses Poèmes mobiles.

Parmi les chansons à succès de café-concert, on remarque : le Violon brisé ; Ça coûte un baiser, créés par Mme Amiati. La Digue digue don, créée par Sulbac. Les Haricots et les pommes de terre ; la Bouteille à l'anglaise ; Ça m'a coupé l'appétit, créés par Réval. Ah ! Chaleur, créée par Jeanne Bloch.

Jules Lemaître réfute l'opinion de Sarcey, qui juge toutes les chansons de café-concert parfaitement idiotes. « Toutes, c'est beaucoup dire. Mais presque toutes. » Il fait remarquer la consommation énorme de ces chansons et ne s'étonne ni de la disparition de la vieille chanson qui a fait son temps, ni du désintéressement absolu des poètes et des littérateurs pour cette forme d'art comme pour toutes les autres formes désuètes, d'ailleurs, telles que la fable, l'épitre, la satire, le poème didactique, etc... Ceci explique, à son avis, que la chanson soit tombée dans les mains de spécialistes, doués de quelque imagination comique, mais sans style et de peu d'esprit. Dans ces productions il est d'ailleurs des chansons burlesques et bon enfant qui ne sont pas facéties méprisables, Quels en sont les auteurs ? se demande Jules Lemaître, on ne connaît guère que Jules Jouy, la plupart de ces chansons sont anonymes, croit-il, (ce qui n'est pas exact, car toutes sont déposées à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, avec le nom du parolier et du musicien), comme le furent les poèmes du moyen âge. Peut-être Jules Lemaître veut-il dire que le peuple qui chante ces chansons ignore les noms de leurs auteurs. Il suppose encore que ces auteurs sont des demi-lettrés connaissant « ce qui plaît au peuple de Paris à peu près comme les bergers poètes pour les paysans ». C'est faire beaucoup d'honneur aux refrains de café-concert que de les placer au niveau des chansons et des poésies populaires anciennes de toutes nos provinces. La question des auteurs de notre folklore est loin d'être résolue. Qui donc pourrait affirmer qu'il s'agit là soit d'une production savante, rouillée, abimée au long des siècles ou soit plutôt d'une inspiration d'êtres illettrés transformée, enrichie au cours des âges, par la tradition orale ? Jules Lemaître note aussi la transformation de la chanson française sous l'influence de « la blague », influence ressentie également par l'opérette.

 

***

 

L'opérette et la chanson subissent, en effet, à peu près au même moment, les fluctuations du goût et de la mode. Il est aisé, d'ailleurs, de suivre au long des années la parenté d'esprit et de genre musical existant entre l'opérette et la chanson. Nous l'avons fait remarquer déjà au temps d'Offenbach et d'Hervé, sous le second Empire, où les mêmes rythmes endiablés animaient le théâtre et le concert. Après la guerre de 1870, quand l'opérette reparut mélodique, assagie, moins dansante, presque opéra-comique, la chanson suivit la même voie.

Aux compositeurs Lecocq, Audran, Varney, R. Planquette, G. Serpette, F. Bernicat, etc., qui ont écrit eux aussi beaucoup de chansons, correspondaient les musiciens de concert comme Paul Henrion, Lucien Collin, Doria, D'Hack, F. Wachs, Cœdès et d'autres qui nous ont laissé quantité de mélodies semblant extraites des opérettes de ce temps.

Un peu plus tard, lorsque la revue à spectacle parut envahir toutes les scènes et reléguer pour longtemps les opérettes de nos compositeurs français, ce fut le triomphe des timbres, créés pour les chansons de café-concert. On commençait à se ressentir de l'apport étranger. Danses exotiques, opérettes viennoises, chansons nègres nous apportaient le ragoût de nouvelles épices.

Si bien que, peu avant qu'éclatât la guerre de 1914, tous les anciens rythmes français si nets, qui avaient alimenté longtemps notre musique légère semblaient démodés et oubliés.

Le tango, la très-moutarde ne se contentaient pas d'être dansés, on les chantait dans les revues, dans les rares cafés-concerts où le « tour de chant » existait encore, et même dans les cabarets, où ils étaient employés de préférence aux vieux ponts-neufs par les chansonniers pour leurs couplets d'actualité.

Durant la guerre, la chanson de route, les marches, les chants populaires de chaque province reparurent, adoucissant momentanément la terrible angoisse qui pesait sur tous.

Mais, dès l'armistice, après l'allègre et triomphante chanson qui mériterait un chapitre spécial : Quand Madelon, après sa suivante : la Madelon de la Victoire, et quelques marches célébrant le retour au foyer des poilus victorieux, l'ivresse de la danse nous livra aux rythmes les plus étrangers et les plus étranges. L'opérette réapparut, mais combien différente de celle que nous avions connue dans le passé. En tout cas, la nouvelle forme de comédie à couplets, de pièces à « lyrics » convenait à merveille au public d'après-guerre, car elle fit rapidement fortune. Cette fois encore, il est facile de constater la proche parenté existant entre les partitions musicales de ces « opérettes » et les chansons interprétées dans les rares cafés-concerts qui subsistent et dans les music-hall.

Rien ne sert de se lamenter, car tout passe, ou, pour dire plus exactement, tout se transforme. Des compositeurs fidèles aux traditions anciennes s'attristent de voir adopter des rythmes sauvages, correspondant si peu à notre goût habituel fait de mesure et de clarté. Ils en redoutent les suites pour notre production artistique. Ne peut-on penser, au contraire, que tous ces apports étrangers se fondront peu à peu au creuset de notre inspiration nationale et qu'il en sortira quelque jour un chant renouvelé et caractéristique de notre race.

1886. La Briguedondaine, revue de l'Eden-Concert, dont le titre est, une fois de plus, emprunté à une chanson en vogue. Les chansons-scies créées par Jules Jouy, au Chat-Noir, obtiennent également du succès au café-concert, chantées par Libert, Sulbac et quelques autres artistes ; c'est le Bureau de placement ; le Pompier de Gonesse ; la Chaussée d'Antin, puis le Bi du bout de banc. Les gommeux deviennent des « Bécarres » ; les chansons et les duos portent ce nouveau mot ; Paul Delmet chante Joli mai, sur des vers d'Albert Tinchant ; Marcel Legay, la Ballade des adieux, poésie de Georges Auriol. Octave Pradels publie des chansons et des contes qui connaissent déjà le succès. Polin débute brillamment en tourlourou, au Concert de la Pépinière, Galipaux écrit et dit de nombreux monologues avec une pleine réussite.

 

 

 

Dessin de Steinlen pour Stances à Manon, chanson de Maurice Boukay et Paul Delmet, dans le Gil Blas illustré.

 

 

Mais le grand succès chansonnier de l'année fut pour Paulus, le soir du 14 juillet 1886, dans : En revenant de la revue, paroles de Villemer-Delormel, musique de Desormes. Deux vers substitués à la gloire du général Boulanger pour terminer un couplet, transformèrent ce succès en triomphe. Le public ne se lassait pas de bisser, de trisser le comique populaire. « Je connus ainsi la grande ivresse », écrit-il, dans ses souvenirs recueillis par Octave Pradels sous le titre : « Trente ans de café-concert ».

Le succès de la chanson En revenant de la revue ne fut pas unanime parmi les critiques. Anatole France, qui ne dédaignait pas de suivre l'actualité du café-concert, la déclarait « graveleuse, inepte, ignoble ; suant de toutes parts l'équivoque, offensant toutes les pudeurs, celle des patriotes, celle des honnêtes gens, celle des voluptueux ». Il n'y manquait aucune laideur et elle lui apparaissait « comme la Marseillaise de l'épicier et du calicot ».

Quand on relit cette chanson, on reste surpris d'un tel jugement. Il est toujours injuste, d'ailleurs, de parler d'une chanson sans y associer la musique. Paroles et musique forment un tout indissoluble. Dans le cas particulier, l'air composé par Desormes est admirablement réussi, d'un entrain assez rare.

Les opinions diverses, les contradictions, les emballements et les dénigrements que provoquait le café-concert nous prouvent que tous les grands chroniqueurs de ce temps-là se tenaient au courant de l'évolution de ce genre de spectacle.

Aujourd'hui il n'en est plus de même. Le café-concert a, peu à peu, presque complètement disparu. Ce n'est plus qu'au music-hall ou au cabaret qu'on peut encore entendre des chansons.

Victor du Bled, dans une chronique de ce temps, abondait dans le même sens que Brunetière, à l'égard de cette institution démodée. « Sans aimer plus que de raison le café-concert, écrivait-il, son personnel, ses musiciens, ses librettistes (je vais les voir une fois par an), j'oserai répéter qu'ils ne me semblent ni plus absurdes que les poètes déliquescents ou les auteurs de certains monologues, ni plus immoraux que Béranger ou les romanciers naturalistes. »

Adolphe Brisson, lui, terminait un article par cette observation : « Le café-concert est le délassement de ceux qui sont fatigués d'agir et qui n'ont pas envie de penser, c'est-à-dire de la grande majorité des hommes. »

On peut se demander où va maintenant se délasser cette grande majorité de spectateurs. Au cinéma sans doute, où déjà des essais sont tentés de faire entendre des chanteurs entre deux films.

En 1887, la chanson s'occupe beaucoup du général Boulanger et du boulangisme. Bourgès lance les Pioupious d'Auvergne, à la gloire du général ; cette chanson signée par Antonin Louis, le compositeur de cet ancien succès, les Pompiers de Nanterre, connut une vogue populaire analogue à celle de : En revenant de la revue. Il crée aussi C'est sa poire, un autre succès populaire. Mme Demay, la bonne grosse Demay, faisait entendre, au contraire, des chansons ironiques antiboulangistes comme : Il reviendra mon p'tit Ernest ; Ne parle pas ; le Voir et mourir. La gaieté communicative de cette artiste, sa diction précise et l'intelligence de son interprétation avaient conquis Jules Lemaître, au point qu'il tint à faire partager sa joie par Renan. L'entrevue de l'illustre écrivain de la Vie de Jésus et de la créatrice de la Femme athlète (ou J' casse des noisettes en m'asseyant dessus) fut empreinte, on peut l'imaginer, de la plus joyeuse humeur. Mme Demay chantait encore : Il a z'un œil ; le Piston d'Hortense ; C'est Victor qui dort ; la Valse des pieds de cochons.

 

 

 

les Pioupious d'Auvergne

 

 

Au Chat-Noir, Jules Jouy, nettement antiboulangiste, donnait libre cours à sa verve satirique dans ses Chansons de Bataille, qu'il fit paraître peu après en un volume. Georges Fragerolle publie les Chansons de France, et Rollinat est édité musicalement chez F. Mackar.

 

***

 

Les vendredis classiques de l'Eden-Concert sont toujours assidûment suivis. Pour être agréable à Sarcey on y chante des œuvres d'Eugène Pottier, le chansonnier de l'Internationale, très connu vers 1865, et admiré par un petit cénacle de chansonniers, ses camarades. Compromis au moment de la Commune, il fut exilé. A son retour il était oublié. C'est Gustave Nadaud, d'opinion si complètement différente, il faut le signaler, qui, ayant eu par hasard connaissance de quelques-unes des chansons d'Eugène Pottier, s'entendit avec les membres de la Lice chansonnière pour les faire éditer. Le volume, portant comme titre : Quel est le fou ? ne se vendit guère et resta ignoré. « Poète un peu fruste, mais plein de vigueur, originalité singulière », fait remarquer Sarcey. Bien que la philosophie de ce chansonnier soit amère et dure, l'illustre critique croyait à la réussite de l'audition de ses œuvres. Il plaçait la chanson Madeleine et Marie, par exemple, bien au-dessus des œuvres écrites par Béranger dans ce genre. Villé la chantait avec une émotion poignante, paraît-il.

J.-B. Clément, comme Eugène Pottier, sorti du peuple, en ayant observé et senti toutes les duretés, toutes les douleurs, écrivait aussi des chansons émouvantes. Sarcey ne juge pas que le Temps des cerises soit l'une de ses meilleures. Il trouve que sa marque personnelle est plus frappante dans Tout n'est qu'heur et malheur en ce monde. « Il faut remonter à Pierre Dupont et à Gustave Mathieu pour rencontrer, ajoute-il, l'allure de ces chansons. C'est une remarque à faire, et j'en ai été, pour ma part, extrêmement frappé, combien la chanson contemporaine (je ne parle pas des productions ineptes et des refrains ridicules du café-concert) s'est engagée à fond dans la voie que lui avait ouverte Béranger en ses derniers jours. Toutes les fois qu'elle ne cède pas à l'esprit de tradition, et qu'elle ne chante pas les termes consacrés, le printemps, le vin et l'amour, elle se tourne vers les sujets moroses et prête une voix aux revendications des misérables. Les chansonniers les plus gais de nature n'échappent pas à cette préoccupation. D'autres s'y livrent tout entiers.

Il est clair que la chanson a suivi le mouvement démocratique qui emporte aujourd'hui la société. La bourgeoisie s'en est aperçue à peine, parce qu'elle ne chante plus elle-même, parce qu'elle n'a plus de rapport avec la chanson que par le café-concert, d'où s'envole chaque année un refrain idiot qui tourne en scie. Cette petite révolution littéraire n'en poursuit pas moins sa marche. Et qui sait ? Elle aboutira peut-être à quelque Béranger populaire qui lui donnera droit de cité dans la haute littérature.

« Le public de l'Eden-Concert a écouté les chansons d'E. Pottier avec étonnement. C'est un peu triste. Education à faire. »

 

***

 

1888, un nouveau succès pour Paulus : le Père La Victoire, chanson-marche de Louis Ganne. Sulbac, A E I O U. Réval, Un témoin qui n'a rien vu. Les vendredis classiques de l'Eden-Concert se continuent avec une pleine réussite. Le Divan Japonais est créé par Jehan Sarrazin (poète et marchand d'olives), rue des Martyrs, là où se trouve à présent la Comédie-Mondaine. Yvette Guilbert y débute, à côté d'elle, la chanteuse créole Kadoudja, les chansonniers Victor Meusy, Marcel Legay et le compositeur Gaston Maquis. Jules Jouy fait paraître en volume : les Chansons de l'année ; Albert Tinchant, Sérénités ; Marcel Legay, Rondes du Valet de Carreau ; Henri Avenel, Chansons et Chansonniers.

 

 

 

le Père la Victoire

 

 

Inauguration du Théâtre d'application, de M. Bodinier, rue Saint-Lazare. Cette petite scène, destinée tout d'abord à faire jouer les élèves du Conservatoire, pour leur donner l'habitude du public, ne tarda pas à devenir, sous l'appellation de « la Bodinière », un théâtre d'après-midi où chaque jour se donnaient soit des conférences avec auditions d'artistes, soit des spectacles coupés de pièces et revues en un acte.

Pendant l'Exposition universelle de 1889, Paulus continue à triompher dans son répertoire aux rythmes entraînants. C'est la fin du boulangisme, mais l'affaire du Panama réveille la verve satirique des chansonniers de cabaret et de café-concert. On se souvient encore de Y n'a pas d' pa de na, de panama, sur l'air populaire de la Gavotte Stéphanie. Cette chanson fut créée par Libert dans l'Enfer des Revues, de L. Battaille et J. Sermet, à la Scala, en mars 1889. Un volume intéressant d'André Chadourne paraît en librairie : les Cafés-Concerts. Julien Tiersot publie son Histoire de la Chanson populaire, un travail considérable et unique en son genre.

Eugène Baillet publie une notice sur les soirées classiques des vendredis de l'Eden-Concert. Ces soirées comptent à présent quatre années de succès ininterrompu. Plus de 800 chansons y furent chantées, et chaque vendredi en voit renaître de nouvelles, choisies parmi les œuvres d'autrefois. L'Eldorado commence également des vendredis classiques. Mlle Stelly chante Risette, d'Edmond About et de F. Sarcey ; Anna Thibaud, Paris à cinq heures du matin ; C'est mon ami ; Bonnaire, Quel cochon d'enfant, de Charles Colmance.

1890. Débuts d'Yvette Guilbert au Concert-Parisien, dans les chansons de Xanrof. L'auteur les chante lui-même au Chat-Noir et les fait paraître en volume sous le titre : Chansons sans-gêne. A propos des débuts d'Yvette Guilbert, évoqués dans un livre qu'elle publia en Angleterre sous le titre de : Luttes et Victoires de ma vie, présenté par M. Herold Simpson, vers 1910, Jules Claretie écrit les lignes suivantes dans la Vie à Paris : « Alors Yvette se décida à demander, en attendant le succès, la vie au café-concert. Avant tout, pour se présenter à un directeur, il fallait se créer un genre, chercher une silhouette originale. « Elles ont trop de bijoux », se disait-elle en pensant aux chanteuses, aux gommeuses, comme on disait en terme de métier, chantant toutes bagues aux doigts et toutes perles au cou. Pas d'exhibitions de colliers. Et où les aurait-elle pris, la pauvre fille ? Une robe toute simple, unie, faite par la bonne couturière (elle-même). Puis, comme les gants blancs coûtent cher et se salissent vite, des gants noirs, et pour cause. Ces gants noirs qui allaient faire bientôt l'originalité, être la marque d'Yvette Guilbert, rêvant de « se présenter « en lignes nettes, simplifiées », comme un primitif ».

 

 

 

Léon Xanrof par Moloch

 

 

L'impression de F. Sarcey sur les débuts d'Yvette Guilbert, dans son feuilleton du Temps, du 22 décembre 1890, vaut la peine d'être transcrite :

« Mlle Yvette Guilbert, jeune fille ayant débuté à l'Eden-Concert, où elle apprit son métier de chanteuse. Sa figure, sans être précisément jolie, est toute drôlette, la voix est juste, la diction d'une netteté rare. Elle a beaucoup de vivacité et de grâce ; elle est quelqu'un. J'ai pris un plaisir extrême à l'entendre, j'en aurais pris davantage encore si elle n'avait pas — quelques journalistes étant là — quelque peu forcé les effets. Elle nous a chanté le Petit serpent, de Xanrof, c'était à mourir de rire. Je ne serais pas étonné qu'un jour elle devint à la mode. »

 

 

 

Yvette Guilbert (photo Reutlinger)

 

 

***

 

1891, première année du journal hebdomadaire le Gil-Blas illustré, sous la direction littéraire de René Maizeroy. Chaque numéro contient une chanson inédite, moderne, illustrée par Steinlen, Louis Legrand, Albert Guillaume, Balluriau. La plupart des chansonniers de ce temps, du Chat-Noir et d'ailleurs, collaborent à ce journal d'un aspect des plus nouveaux.

Au Chat-Noir, Jules Jouy chante le Pêcheur parisien ; les Cabots ; Attaque nocturne. Maurice Donnay donne sa pièce d'ombres : Phryné. Mmes Félicia Mallet, Yvette Guilbert, Amel se font applaudir dans des chansons au cours de conférences faites à la Bodinière par MM. Maurice Lefèvre, Marcel Fouquier, Adolphe Brisson. Paris chez soi, revue de salon en un acte, est créée à la Bodinière. Mac-Nab fait paraître Poèmes incongrus ; Victor Meusy, Chansons d'hier et d'aujourd'hui ; Octave Pradels, Desserts gaulois.

 

 

 

couverture d'Henri de Toulouse-Lautrec pour Eros vanné, chanson de Maurice Donnay

 

 

Sarcey signale au public, parmi les artistes de l'Eden-Concert « un certain Polin qui dit d'une voix très nette et qui a beaucoup de naïveté et de verve », et il note, au sujet du spectacle de la Scala : « Kam-Hill a le succès, ô pouvoir de la réclame, mais les réputations surfaites ne durent guère ».

1892. Aristide Bruant se fait entendre aux Ambassadeurs avec beaucoup de succès. Parmi les chansons de l'année citons : Bourgès, Sa femme et sa pipe ; Jeanne Bloch, l'Homme à barbe ; la Femme du major ; Paulus, les Gardes-municipaux ; Kam-Hill, les Corbeaux ; les Yeux, de Rollinat ; Mlle Delmary, Si vous le vouliez ; Valti, la gommeuse au grand chapeau, A Chicago ; Il est gaga ; Mévisto débute à la Scala, disant des vers et jouant un mimodrame, l'Amour s'amuse ; Liovent, Voyage ministériel, de Chicot. La chanson à la mode est Ça fait toujours plaisir, créée par Mme Simon-Girard.

 

 

 

Bourgès

 

 

A la Bodinière, création de Paris-Forain, revue de salon de J. Redelsperger. Les Chansons de Charles Gilles paraissent en un volume, ainsi que Chansons de Zig et de Zag, de Durand Dhal. Paraissent encore Chansons nouvelles, de Paul Avenel, la Chanson du Quartier-Latin, de P. Eutel.

Un grand gala est organisé à la Gaîté par la Société des Artistes dramatiques : Fête de la Fable et de la Chanson. Les plus célèbres artistes de Paris interprètent des fables ou des chansons du temps passé. Le Courrier Français publie à cette occasion un numéro fort intéressant. Le succès de ce gala est remarquable, la recette magnifique.

1893. Un refrain rapporté de Londres par Brunin est employé pour plusieurs chansons à succès : Tarara boum di-hé.

Autres succès : Ma Gigolette, créée par L Maurel ; Ah ! la pau, la pau, la pauvre fille ; Ousqu'est Joséphine ; la Levrette de la marquise ; la Rosière de Marseille ; le Vin des amours ; la Marche des commis-voyageurs.

Esther Lekain crée avec talent : la Dernière gavotte, de F. Vargues ; Kam-Hill, Ousqu'est Saint-Nazaire ; Fragson chante au Concert-Européen, s'accompagnant au piano.

 

 

 

Harry Fragson

 

 

La visite des marins russes provoque un grand nombre de chansons franco-russes. Les Matelots sont rigolos, sont du nombre.

Mme Judic fait sa rentrée à l'Eldorado. « Elle a toujours, et malgré tout, écrit Jules Lemaître, ce visage exquis d'une expression si gentille et si douce. Elle a toujours cette voix d'un timbre si pur, et comme cristallin. Et son charme est toujours le même, avec quelque chose de plus sur, de plus consommé. Ah ! ces roses d'automne. » Elle chante : Ne m' chatouillez pas ; la Mousse ; Cahin-Caha ; Eviradnus ; le Pain volé. Maurice Boukay publie ses Chansons d'amour, créées pour la plupart par Suzanne Reichenberg, sociétaire de la Comédie-Française. Les Chansons d'Edouard Hachin, l'auteur de la Tour Saint-Jacques, paraissent en volume, ainsi que les Chansons et récits de mer de Yann Nibor. Les conférences de Maurice Lefèvre et les chansons interprétées par Félicia Mallet au cours de ces conférences à la Bodinière paraissent en librairie sous le titre : A travers chants. La revue la Plume publie un numéro spécial sur la Chanson classique, sous la direction de M. Ernest Chebroux. Les soirées artistiques de la Plume sont très suivies. François Coppée, Paul Verlaine s'y font parfois applaudir.

 

 

 

Félicia Mallet

 

 

Voici le compte rendu de l'une de ces soirées donnée en mai 1893 :

« Amédée David : Vole mon cœur ! (piano). — Tsao-ker : l'Enfant de troupe, poésie. — Gaston Carmond : le Théorême, chanson. — Van Bever : Conte macabre, prose. — J. Canqueteau : le Rêve de M. Zola ; les Pierreuses ; Chanson pour faire pleuvoir. — Demandières : Première pensée, poésie. — René Minot : Un Pigeon qui revient de province ; la Revue des infirmes, chansons. — Georges Halley : Vers la Nuit, poésie. — Xavier Privas : Mi-Carême ; les Portraits, chansons. — Carolus Tenib : l'Etudiant, poésie. — F.-A. Cazals : Struggle for life ; Ballade du Conseiller municipal, chansons. — Pellegrin : Sur un lit, poésie. — Marcel Bailliot : la Blouse à Thivrier ; Brown-Séquard, chansons. — Jean Carrère : Poème d'amour ; Chant pour celui qui portera la joie, poésies. — J. Canqueteau : le Mois de la peinture ; Un Anglais aux soirées de la Plume. — Strentz : la Rose du parterre d'or, poésie. — X. Privas : les Thuriféraires ; Chanson pour Pâques (chanson inédite). — Ivanof : Chanson ; Fille. — René Minot : le Robinet de la fontaine. — Paul Verlaine : Gaspard Hauser chante ; quatrain inédit. — J. Canqueteau : le Blason de l'école romane, chanson. — M. Bailliot : le Pèlerin passionné, parodie. — P. Verlaine : Toast à la Plume et Poésies diverses. — J. Canqueteau : l'Incendie du chabanais. »

La scie à la mode donne son titre, une fois de plus, à une revue : Tararaboum-Revue. Louise Balthy effectue des débuts éclatants en gigolette ; c'est le moment du grand succès de : Ma Gigolette, dont le refrain se termine par A s'a fait chopper dans la rue. Eugénie Buffet, à la Cigale, chante, elle aussi, des refrains de pierreuse : Mon homme ; A Batignolles ; les Quatre pattes. Félicia Mallet fait entendre également sous le titre : Chansons brutales, les œuvres d'Aristide Bruant.

On annonce, en mai, le décès de Gustave Nadaud. La carrière de ce chansonnier fut longue et bien remplie. Vers 1848, ses chansons étaient déjà populaires : les Reines de Mabille ; Lettre de l'étudiante ; etc., et, en 1849, on imprimait son premier volume d'œuvres, jusque-là manuscrites.

1894. Yvette Guilbert a toujours le grand succès, elle chante : Je suis pocharde ; les Trottins ; les Demoiselles à marier ; les Morphinées, de Jean Lorrain et G. Serpette. Autres chansons à la mode : Joséphine elle est malade ; Ça vous fait quelque chose ; All right ; Berceuse bleue, de Gabriel Montoya ; l'Angelus de la mer, de Goublier.

Les soirées du café Procope sont inaugurées par Pierre Trimouillat, Xavier Privas, etc. Paul Verlaine y vient assez régulièrement. Laurent Tailhade écrit de belles pages en manière d'ouverture.

Le cabaret des Eléphants est créé.

Le Carillon ouvre ses portes, rue de la Tour-d'Auvergne, sous la direction du chansonnier Georges Tiercy, qui chante à lui tout seul son fameux Opéra-Maboul et ses chansons de concierge : Ah ! mes enfants ; Ah ! Badaboum, avec un gros succès de gaîté.

Yon-Lug débute à Paris et crée la Ballade des agents.

A la Bodinière, Mlle Mathilde Auguez et M. Cooper, des Variétés, se font entendre dans une série de romances 1830, en costumes de l'époque, au cours d'une causerie de Maurice Lefèvre. Le succès de cette délicate et charmante reconstitution est énorme et il se maintient pendant plusieurs saisons, à la Bodinière, dans les concerts, et dans les salons.

 

 

 

Cooper et Mathilde Auguez

 

 

Ohé ! les mœurs, un album de chansons de Sémiane et Huchs, paraît avec de belles lithographies de Willette.

1895. Le petit théâtre de la Bodinière continue à connaître la faveur du public avec ses conférences coupées d'audition. Le conférencier Maurice Lefèvre présente cette année des Chansons naïves, des Chansons populaires de nos provinces, recueillies et harmonisées par Julien Tiersot. C'est la charmante Mlle Auguez qui les chante en costumes paysans de différentes contrées, des enfants l'entourent et reprennent les refrains avec elle. Une revue de salon signée P.-L. Flers : Au clair de la lampe, obtient également un joli succès à la Bodinière ; Mlle Anna Thibaud y est très applaudie. Elle se fait entendre tous les soirs à Parisiana, ainsi que Vaunel, Fragson. Une chanson à la mode : la Sérénade du pavé, de Jean Varney, le cri du jour : En voulez-vous des z'homards. A propos de ces scies venues on ne sait d'où, ni pourquoi, Villé chante qu'il ne faut pas tant se gendarmer contre leur bêtise :

            Pour ces choses sans importance,
            Ayons donc un peu d'indulgence.
            Ces chansons-là,

            Ça s'en ira.

            Ça s'est toujours passé comm' ça.

Quelques volumes parus en 1895 : Chansons à la blague, par P. Miche ; Nouvelles chansons, par Maurice Boukay ; la Chanson des cabots, par Chambot et Girier ; les Chansons et les chansonniers, par A. Andrieux ; Chansons cruelles, par André Barde et Marcel Legay ; Chansons humaines, par Xavier Privas.

 

 

 

Xavier Privas, dessin publié dans les Hommes d'aujourd'hui n° 428

 

 

En octobre 1895, inauguration du Tréteau de Tabarin, cabaret-théâtre ; Georges Charton, Henri Fursy et Théodore Botrel, chansonniers, et une pièce en vers de Georges Docquois : Paris sur le Pont. Peu après, ouverture du Conservatoire de Montmartre, boulevard Rochechouart ; Henry Martin, directeur. On y entend les bardes habituels du Chat-Noir, du Carillon et des Quat'z'Arts. On y joue des pièces d'ombres.

 

 

 

le cabaret "le Conservatoire de Montmartre"

 

 

En 1896, à l'exemple de l'Eden-Concert et de l'Eldorado, le Concert-Parisien et le Divan Japonais organisent des vendredis de chansons classiques. Le poète Emile Goudeau publie un volume : Chansons de Paris et d'ailleurs ; Gabriel Montoya, Chansons naïves ; Jacques Ferny, Chansons immobiles ; H.-G. Ibels, Demi-cabots.

Le Carillon, cabaret de la rue de la Tour-d'Auvergne, donne, sous la direction du poète Millanvoye, après une première partie composée de chansonniers dans leurs œuvres, de petites scènes comiques de Georges Courteline, se passant au tribunal. Le Client sérieux y obtient un plein succès.

Les Chansons du plein air, de Paul Marrot, Hugues Delorme et Georges Fragerolle, paraissent en série détachée, chez Georges Ondet : la Fileuse et le cordier ; le Cabaret ; les Anges du village ; le Rebouteux et le braconnier.

Au café-concert, Polin, Fragson et Yvette Guilbert détiennent toujours le succès.

En octobre 1896, un nouveau cabaret-théâtre s'ouvre rue de Douai, sous l'enseigne de : la Roulotte. Le directeur en est le chansonnier Georges Charton. Jacques Ferny en tête des chansonniers, Rictus, H. Delorme.

Le Tréteau de Tabarin conserve la faveur du public avec Fursy et quelques autres auteurs ; Marguerite Deval et Le Gallo comme principaux acteurs.

Parmi les chansons de café-concert de l'année 1897, on remarque : Chauffeur d'automobile, créée par L. Maurel ; Quand on a travaillé, créée par Lejal.

Le cabaret des Quat'z'Arts, dirigé par Trombert, publie un journal illustré ; Emile Goudeau, rédacteur en chef ; tous les chansonniers de la maison collaborateurs. Léandre, Guirand de Scévola, Abel Truchet dessinateurs.

Les Chansons rouges, de Maurice Boukay et Marcel Legay, paraissent en volume. Sur la route, chansons d'Aristide Bruant, paraissent également, ainsi que Des chansons (2e série), par Emile Bourdelin.

 

***

 

Ici, nous devons revenir en arrière, afin de nous rendre compte du mouvement littéraire et humoristique qui précéda la création du Chat-Noir. C'est sur la rive gauche, au Quartier latin, parmi la jeunesse des écoles, que se manifesta le plus nettement cette sorte de renaissance de la chanson.

Emile Goudeau, qui fut président des Hydropathes, dans son intéressant livre de souvenirs intitulé : Dix ans de bohème, nous donne une suite de renseignements précieux sur ce mouvement, auquel il ne cessa de participer lui-même.

 

 

 

Emile Goudeau, dessin publié dans les Hommes d'aujourd'hui n° 364

 

 

C'est dans une brasserie du boulevard Saint-Michel, située entre le lycée Saint-Louis et la librairie Derenne, portant l'enseigne de le Sherry-Cobbler, qu'Emile Goudeau commença à prendre contact avec les poètes de son temps, en l'an 1875. Cette brasserie ne se distinguait d'aucune autre brasserie, sinon que la boisson américaine nommée Sherry Cobbler y était totalement inconnue. A ce seul détail humoristique on comprendra le plaisir qu'éprouvaient à se retrouver là des poètes lyriques et fantaisistes pour y disserter ou chanter à leur aise.

Coppée, Mendès, Mérat, Paul Arène, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Valade s'y rencontraient avec leurs cadets : Richepin, Bouchor, Bourget, Rollinat, Ponchon, le peintre Tanzi, Michel de l'Hay, Guillaume Livet, l'avocat Adrien Lefort, Alexandre Hepp, Vautrey, Edmond Deschaumes, Germain Nouveau.

Le boute-en-train de ce milieu était Sapeck, le fumiste Sapeck, dont les blagues sont restées célèbres. C'est lui qui entonnait toujours le premier quelque chanson populaire d'autrefois, dont le refrain est si facilement repris en chœur :

            Auprès de ma blonde

            Qu'il fait bon dormir, etc...

ou :

            Marguerite s'est coiffée

            De six bouteilles de vin, etc...

Cette réunion d'artistes fut le début du groupement qui devait se former sous le vocable inattendu de « les Hydropathes », le vendredi 11 octobre 1878.

On trouvera dans le volume d'Emile Goudeau (Dix ans de bohème) tous les renseignements concernant l'étymologie de ce nom bizarre donné à une réunion de poètes et de chansonniers, et les raisons humoristiques qui déterminèrent ce choix.

Le hasard d'une valse inscrite à un programme du concert Besselièvre : Die Hydropathen-waltz, de Gung'l, en fut l'amusant prétexte.

Ces assemblées avaient lieu le soir de chaque vendredi, au premier étage du café de la « Rive Gauche », au coin de la rue Cujas et du boulevard Saint-Michel. Les cinq créateurs de ce nouveau cénacle étaient Abram, E. Goudeau, G. Lorin, Rives et M. Rollinat.

« Le besoin de dire des vers, de chanter des chansons se faisait tellement sentir », nous dit encore Emile Goudeau, et celui d'en entendre, eût-il pu ajouter, que le succès de ces concerts improvisés autour d'un piano, en buvant des bocks, fut immédiat. Bientôt ce local devint trop étroit pour contenir l'affluence des amateurs et les Hydropathes se transportèrent tout d'abord au rez-de-chaussée d'un hôtel assez vaste situé rue Cujas, 19, ensuite, rue de Jussieu où une scène était placée, et enfin place Saint-Michel, n° 1.

Il ne s'agissait point d'une petite chapelle mais d'un tremplin ouvert à tous. La fantaisie la plus échevelée présidait à la composition des concerts.

Des chroniqueurs, des mémorialistes, des anecdotiers nous ont donné bien des détails sur ces soirées des Hydropathes, auxquelles ils avaient assisté. Mais c'est Emile Goudeau qui nous a laissé la vision la plus juste de ces curieuses séances : « Je citerai donc au hasard, écrit-il, sans parti pris, comme si, de nouveau élu président, j'avais à organiser une séance hydropathisante. — O vieux siège curule, pipe présidentielle, et bocks d'honneur ! Sapristi ! c'est beau d'être jeune.

Dénombrons ! dénombrons ! C'était Maurice Rollinat qui venait, de sa grande voix de lamentation, chanter les Platanes, de Dupont, dont il avait écrit la musique, ou qui, secouant sa chevelure sur son front, dardant de terribles regards, et tordant sa bouche en un satanique rictus, débitait le terrible Soliloque de Troppmann, ou quelqu'une de ses autres pièces : Mademoiselle Squelette, la Dame en cire, etc. Auteur, acteur, compositeur, chanteur et pianiste, Maurice Rollinat obtenait un succès incroyable, en torturant les nerfs de ses auditeurs. Si je devais seulement citer les pièces, ou les musiques, qui firent trépigner les Hydropathes, dans un délire d'applaudissements, je serais obligé de prendre la liste de ses poèmes, les Brandes et les Névroses, et de ses chants publiés par Hartmann. Qui n'a fait que le lire, n'a point connu ce merveilleux artiste.

 

 

 

Maurice Rollinat par Allan Österlind

 

 

C'était Paul Mounet qui, d'une voix métallique, disait la Conscience, de V. Hugo, ou le Testament, de Mürger ; parfois, se déguisant en ouvrier, retroussant ses manches, sur ses larges biceps, passant un foulard rouge autour de son cou solide, et laissant flotter une blouse bleue sur son dos, il jouait la Grève des forgerons.

C'était Villain qui récitait la Ballade à la lune, d'André Gill ; c'était Leloir qui venait chanter d'une voix de fausset la si charmante et archaïque chanson, écrite par Emile Pessard, sur des paroles attribuées à Mlle de Longueville :

            Il est certain qu'un jour de l'autre mois

            M'est advenu bien merveilleuse chose ;

            etc...

C'était Coquelin cadet à qui l'on demandait trois ou quatre monologues, et, pour finir, le Hareng saur, de Charles Cros.

            Il était un grand mur blanc nu, nu, nu.

            etc...

C'était Charles Cros lui-même qui venait, avec des gestes bizarres, l'air soucieux, oubliant ces folles parties de rire, dont il est coutumier, pour rêver à tant d'amours défunts et aux ironies parfois amères des destinées.

Ou c'était André Gill qui, de sa grosse voix, la moustache en croc, et les cheveux en coup de vent, prononçait : l'Horoscope.

.   .   .   .   .   .   .   .   .

C'était Charles Frémine, le rude gars normand, le chantre de Floréal, le poète des Pommiers. C'étaient Paul Arène, Buffenoir, Léon Valade. Et Monselet disait le fameux sonnet du cochon :

            Je t'adore, ô cochon, cher ange !

C'était Georges Gourdon, que la politique a pris un peu trop, et Mélandri, photographe, poète et dramaturge ; Alphonse Laffite, un gai ; Raoul Fauvel, un triste.

.   .   .   .   .   .   .   .   .

C'était le poète Paul Marrot, petit, alerte, et redoutant les courants d'air : il disait des poèmes philosophiques ou des pièces gaies.

Et Edmond Haraucourt, ce poète à double visage, sire de Chambley pour les choses lestes, Haraucourt pour les graves, l'auteur de l'Âme nue et des Amis. Et le poète belge, Georges Rodenbach, dont un critique a dit qu'il était le Coppée de la Belgique, récitait quelques pièces de son premier volume : les Tristesses.

C'était Fernand Icres qui faisait dire par Le Bargy : le Pacte.

Félix Decori, avec son frère Louis Decori, Félicien Champsaur, Jean Floux, Théodore Massiac, Gaston Sénéchal, Guy Tomel, Victor Zay, Léo Trézenick, Charles Lomon, Louis Tiercelin, Armand Masson, Joseph Gayda, Eugène Godin, Mac-Nab, Georges Lefèvre, Guilleminot, Georges Moynet, Grenet-Dancourt, Galipaux, Paul Bilhaud, Calmettes, Ruef, Jules Lévy (devenu depuis empereur des incohérents, et... éditeur), Charles Leroy, le père du Colonel Ramollot, Jules Jouy qui, de sa voix de phonographe, détaillait ses chansons folles, et préludait à ses futurs succès du Chat-Noir.

 

 

 

Armand Masson

 

 

Laurent Tailhade, Jean Moréas, d'Esparbès, Marsolleau, Ajalbert, etc.

Des peintres à foison, et un public, composé de tout le Bottin.

.   .   .   .   .   .   .   .   .

Et maintenant parlons un peu musique. Oh ! quelques noms à peine. La pianiste polonaise Marylka Krysinska, le violoncelliste merveilleux Jean Tolbecque, le compositeur Léo Goudeau, l'organiste Maurice Petit, le compositeur Georges Vuidet, le violoniste suédois Zetterquist, le compositeur Marcel Legay. Ici un tiret : Maurice Rollinat avec ses compositions macabres, et sa terrible voix de deux octaves, âpre, dure, perforante. Et le subtil de Sivry, le doux cabaliste, avec parfois tout un orchestre. Puis, le maître musicien, le maître chanteur des hydropathes, Georges Fragerolle, dès cette époque, avec un talent incontestable, il prenait les paroles des poètes et leur donnait les ailes de la musique, et surtout, il en chantait lui-même avec une voix de baryton-martin douce et forte, franche et souple. Ç'a été le maestro des Hydropathes, comme du Chat-Noir ; seulement il était un peu fumiste, ce Fragerolle, et allumait, en ce temps-là, trop de feux de Bengale dans la salle des séances. Les musiciens ne sont pas parfaits.

 

 

 

Charles de Sivry par Guirand de Scévola

 

 

Existaient aussi — ô musique nécessaire ! — les chansons répétées en chœur.

Comme il y avait deux ou trois clans aux Hydropathes : les poètes rêveurs, les versificateurs gais, les tintamarresques et les fumistes, plus les braves auditeurs, les chansons adoptées sont de genres très divers.

D'abord, les deux marches hydropathesques, écrites par Georges Lorin ; voici quelques strophes du Bon Diable :

            Des gens à très bonne tête
            Troubleurs de fête (bis)
            Disent de moi bien du mal,
            C'est égal !
            Dans mon enfer on s'amuse,
            Du moins je le crois ;
            La grande rime est la muse
            L'art est le grand roi...
            Je suis bon diable !
            Ah ! Ah ! Venez avec moi.

.   .   .   .   .   .   .   .   .

Puis, à la suite des premières vacances (car il y a des vacances au Quartier latin), la Ronde du retour :

            Enfin, voici les amis, tour à tour,

                        Hydropathes,

                        Sans épates,

                        Sur leurs pattes,

                        De retour.

            Longues furent vos absences !...

            De profundis les vacances !

                        On voit : fortes,

                        Vos cohortes,

                        Par les portes,

                        Revenir.

            Déjà, l'archet guette les violons,

                        Et l'artiste

                        Pianiste

                        Suit la piste

                        Des points ronds !

            Adieu donc ! les paysages,

            Lacs, torrents, ruisseaux, rivages,

                        Foin, fougères,

                        Ménagères,

                        Les bergères,

                        Le grand air...

            C'est maintenant, au rythme de nos vers,

                        Qu'on évoque,

                        Mont, bicoque,

                        Roc baroque,

                        Ou prés verts.

            Le président fait sa tête,

            Il agite sa sonnette :

                        « Du silence !

                        Qu'on commence ! »

                        Bonne chance,

                        Et grand succès !

Cela se chantait à deux cents voix. Rude effet. Eut également beaucoup de succès le Noël, de Richepin, musique de Fragerolle :

            Noël ! Noël ! les amoureux

            Sont bien heureux ; car c'est pour eux

            etc...

A côté de ces mélopées artistiques, il y avait la chanson demi-politique, la mazarinade. J'en demande pardon aux dieux tombés, mais cela est historique. Ces paroles sont d'un gentilhomme, M. de C... ; voilé sous le pseudonyme de de Loya :

            Nous avons eu, sur le trône de France,

            Des maréchaux, des rois, des empereurs,
            Tous ces gens-là barbotaient nos finances    

            Y n'en faut plus, Français, y a pas d'erreur.

            Grévy fait r'naître nos cœurs à l'espérance,

            Il est intègre et joue bien au billard ;

            C'est tout c' qu'il faut pour gouverner la France

            A ce jeu-là l'on n'perd pas cinq milliards.

                        Refrain :

            Elle est sauvée, not' sainte République

            Allons, Français, n'ayons tous qu'un seul cri,

            Pour acclamer Grévy le Jurassique

            Crions, Français : Vive Jules Grévy !

                        Vive Grévy !

On voit dans quel genre d'esprit cela était conçu. »

Les vieilles chansons populaires étaient en grand honneur aux Hydropathes, on y chantait en chœur : le Cycle du vin :

            Le vigneron s'en va planter sa vigne
            Vigni, vignons, vignons le vin ;
            La voilà la jolie vigne au vin,
            La voilà la jolie vigne !

Les Trois canonniers :

            Trois canonniers sont sortis de l'enfer (bis)
            Un soir par la fenêtre. (bis)
            Etc...

Ah ! si la Seine ; la Marguerite ; Jésus-Christ s'habille en pauvre ; la Femme du roulier.

C'est aux Hydropathes qu'on chanta les Principes de l'Art, de Charles Cros :

            Proclamons les princip' de l'art,
            Que personn' ne bouge !

            La terre glais', c'est comme le homard.
            Un' deuss', quand c'est cuit, c'est rouge.
            Etc.

Emile Goudeau achève son chapitre par ces mots : « Dans un englobement rapide, j'ai essayé de donner la sensation de ce que pouvaient être ces séances, où la gaminerie de la jeunesse se mêlait à un vif amour de l'art sous ses formes les plus diverses. »

Francisque Sarcey, Jules Claretie, Adolphe Brisson, constatèrent l'importance de ce groupe humoristique et artistique qui ne tarda pas à franchir les ponts et à tenir ses assises nouvelles dans le pittoresque cabaret style Louis XIII, créé par Rodolphe Salis, en décembre 1881, à l'enseigne : le Chat-Noir, boulevard Rochechouart, 84.

Le premier numéro du journal le Chat-Noir parut en janvier 1882. Il portait entre autres annonces : le Chat-Noir, cabaret Louis XIII, fondé en 1114 par un fumiste.

 

 

 

un numéro du journal le Chat-Noir

 

 

Cette réunion d'artistes peintres et littérateurs comprenait Willette, Tiret-Bognet, Henry Somm, Uzès, Henri Rivière, puis, plus tard, Caran d'Ache et Steinlen, Emile Goudeau et ses compagnons des Hydropathes, Rollinat, Haraucourt, Lorin, Paul Marrot, Charles Cros, Félicien Champsaur, Armand Masson, Georges Fragerolle, Léo Montancey, etc... Vinrent ensuite Jules Jouy, Victor Meusy, Mac-Nab, Charles Leroy, Sapeck, Alphonse Allais. Il y eut des vendredis littéraires où l'on vit accourir les poètes des écoles les plus différentes : Jean Moréas, Georges d'Esparbès, Cabaner, Rodolphe Darzens, Camille de Sainte-Croix, Marie Krysinska, Villiers de l'Isle-Adam, Raoul Ponchon, George Auriol, Albert Samain, Gérault-Richard, Signoret, Louis Le Cardonnel, Gustave Rivet, Valette, Edouard Dubus, Ernest Raynaud, Louis Marsolleau, Léopold Dauphin, Paul Morisse, Jean Blaize, Gaston de Raimes, Victor Margueritte, Gustave Kahn, Raoul Gineste, Paul Verlaine, Gabriel Vicaire, Le Mouël, etc.

 

 

 

Jules Jouy par Alfred Le Petit

 

 

Dans une causerie faite au Cercle de la Librairie, le 17 avril 1925, ayant pour titre : « la Fantaisie et les Auteurs gais, le Chat-Noir et les Humoristes d'aujourd'hui », par George Auriol, qui possède tant de cordes à son arc : poète, conteur, humoriste, dessinateur, illustrateur, graveur, ce grand et charmant artiste dit excellemment : « Le Chat-Noir ne fut pas, comme on le croit à tort, un asile de poètes murgériens.

La race en était éteinte bien avant sa naissance. Non ! Ce fut une école véritable, école joyeuse, école sans maître, où le gai savoir se propageait spontanément par d'invisibles spores, selon la méthode immémoriale et mystérieuse des fougères.

Phénomène rare, mais incontestable pourtant. » Plus loin, il dit encore : « Bref, le Chat-Noir, qu'on le veuille ou non, déblaya les écluses de la fantaisie française que le café-concert et la rue du Croissant avaient obstruées de leurs inepties.

Il tira de ce marécage, Bruant, qui s'y était égaré, et, par lettres patentes, le nomma barde-lauréat des boulevards extérieurs.

S'y trouvant à l'étroit, il lui céda même son nid avant d'émigrer vers la rue de Laval. »

 

 

 

Paul Delmet

 

 

Le poète Edmond Haraucourt n'a pas oublié, lui non plus, son passage chez Salis, et, dans un discours prononcé le 17 novembre 1925 à l'issue du 241e dîner du Cornet, dont il avait la présidence ce soir-là, il se plut à retracer quelques souvenirs de la première période du Chat-Noir en ces termes : « Ni le boulevard, ni Montmartre ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient au temps de nos jeunesses, et c'est tant pis. Cela valait mieux que ceci. Peut-être est-ce moi qui vieillis ? C'est bien possible : Laudator temporis acti. Mais j'en appelle à toi, Courteline, à vous aussi, Michaut, à toi, Willette, qui fus un des fondateurs du Cornet, comme tu avais été un des fondateurs du Chat-Noir, du premier Chat-Noir, qui tenait ses assises au boulevard Rochechouart, en 1883. J'en étais. Nous étions quatre, qui voulaient se battre, avec un manager à barbe rousse qui excitait ses fauves, les regardait travailler et encaissait la recette. En ce temps-là, Adolphe était exploité par Rodolphe. Nous avions notre journal : Willette en était le directeur artistique, Goudeau, le directeur littéraire, Rollinat et moi fournissions les vers inédits, lui ceux des Névroses, moi ceux de l'Âme nue et de la Légende des sexes ; Fernand Icres, flûtait ses poèmes en prose, et Léon Bloy tonitruait ; Fragerolle et Delmet roucoulaient au-dessus du piano aigre ; j'en passe, et des meilleurs ; le vieux Pille représentait parmi nous la défunte bohème ; parfois l'oncle Sarcey venait nous entendre ; Puvis de Chavannes et Barbey d'Aurevilly ne dédaignaient pas de s'asseoir devant nos guéridons de marbre... »

Comme aux Hydropathes, on aimait à chanter en chœur au Chat-Noir de vieilles chansons populaires de France. Dans Feu-Pierrot, Willette nous donne les titres suivants : la Femme du roulier ; le Pauvre cantonnier ; Aux oiseaux ; la Chapelle de Saint-Cloud ; Simone ; Voici la Noël ; Je ne suis pas si vilaine avec mes sabots, dondaine ; le Grenadier de Flandre ; A Gennevilliers ; Je me suis t'engagé ; De terre en vigne ; le 31 du mois d'août ; les Matelots de Groix ; Chantons pour passer le temps ; la Ballade de Ronsard ; les Cloches de Nantes ; le P'tit quinquin, et bien d'autres.

 

 

 

Rodolphe Salis présentant les Ombres de Caran d'Ache (dessin de Charles Léandre)

 

 

Rodolphe Salis décida donc de transporter ses pénates dans un somptueux hôtel de la rue de Laval (rue Victor-Massé). Ce déménagement s'effectua au mois de juin 1885, et le cortège n'en fut point banal. Tous les artistes du Chat-Noir s'y rendirent à pied, en costumes ne manquant pas d'originalité, accompagnés par leurs nombreux amis, le peuple de Montmartre faisait la haie sur leur passage et la circulation en fut un instant arrêtée.

L'inauguration du nouveau Chat-Noir eut lieu le 15 juin 1885. Un suisse magnifique et imposant accueillait les arrivants dès le seuil de l'hôtel ; les garçons du café étaient vêtus en académiciens, et le maître de céans faisait les honneurs du lieu avec une faconde inlassable. Ses boniments grandiloquents sont restés célèbres.

 

 

 

le cabaret du Chat-Noir, 12 rue de Laval [auj. rue Victor-Massé]

 

 

La salle de spectacle était située au deuxième étage. C'est là que le Tout-Paris fit longtemps fête aux poètes, chansonniers, compositeurs, et aux pièces d'ombres dont on ne revit plus l'équivalent depuis cette époque. Faut-il rappeler quelques noms de ces brillants collaborateurs, peintres, littérateurs, musiciens :

Willette, Caran d'Ache, Henri Rivière, Tiret-Bognet, Henri Pille, Steinlen, Henri Somm, Louis Morin, Robida, Georges Delaw, Jules Dépaquit, Bombled, Vignola, Maurice Donnay, Alphonse Allais, Emile Goudeau, Jean Rameau, Edmond Haraucourt, George Auriol, Jules Jouy, Victor Meusy, Jacques Ferny, Vincent Hyspa, Gabriel Montoya, Mac-Nab, Paul Marrot, Ogier d'Ivry, Armand Masson, Jean Goudezki, Xanrof, Dominique Bonnaud, Pierre Trimouillat, Adrien Dézamy, Maurice Boukay, Jehan Rictus, Edmond Teulet, Georges Fragerolle, Paul Delmet, Charles de Sivry, Claudius Blanc, Léopold Dauphin, Cabaner, Marie Kryzinska, Marcel Legay, Dihau, etc...

Pour la chanson comme pour le théâtre, ou plutôt pour tous les arts en général, une période de silence suit presque toujours celle du succès. Parfois c'est l'oubli définitif. Mais si l'œuvre est digne de reparaître, après cette retraite momentanée, elle triomphe un jour ou l'autre de l'indifférence et du caprice de la mode. Aussi verra-t-on renaître tout ce qui fit le charme de la compagnie du Chat-Noir quand le temps permettant plus de recul on pourra mieux en juger qu'on ne le peut faire dès aujourd'hui.

 

 

 

Gabriel Montoya

 

 

Les témoignages ne sont pas encore suffisamment classés. Il faut souhaiter qu'aux souvenirs et impressions déjà parus sur le célèbre cabaret, sur ses artistes et sur le mouvement d'art et de littérature qui en rayonna, d'autres témoins joignent les documents et les anecdotes dont ils ont fait collection.

MM. Jacques Ferny et Vincent Hyspa sont des mieux placés pour composer des mémoires exacts et pittoresques à la fois sur le Montmartre qui vit l'aurore de leur talent et de leur réputation. Signalons dès à présent l'intéressant travail que M. Dominique Bonnaud a fait paraître l'an dernier dans les « Annales » (3) sous le titre : « la Fin du Chat-Noir ou les derniers Mohicans de la Butte ». Travail dont l'apparition en librairie ne saurait tarder.

 

(3) les Annales, rue La Bruyère, 5, Paris IXe. Numéros du 22 mars au 5 juillet 1925.

 

C'est une évocation pleine d'esprit, de vie et de pittoresque. Dominique Bonnaud a écrit ces souvenirs comme s'il les contait avec plaisir à un ami. Sa verve est communicative.

En retraçant les tournées en province qu'il fit avec « la Compagnie » de Rodolphe Salis, il a ajouté de nouvelles pages humoristiques au Roman comique des poètes-chansonniers.

 

 

 

Dominique Bonnaud (croquis de Jean Goudezki)

 

 

Mentionnons aussi les spirituelles conférences que M. Fursy a faites à l'Université des Annales en 1925. Elles ont paru dans « Conferencia » (4). La première a pour titre : De Paulus au Chat-Noir ; la deuxième : Du Chat-Noir à aujourd'hui ; et la troisième : Où va la chanson ?

 

(4) Conferencia, rue La Bruyère, 5, Paris IXe. N° 19 du 15 septembre 1925, N° 21 du 15 octobre 1925. La 3e conférence à paraître.

 

Ces conférences sont documentaires et anecdotiques. Pour qui connaissait l'esprit observateur et la gaieté bon enfant de Fursy, il est aisé d'imaginer le succès obtenu par ces causeries mêlées d'auditions.

Et voici que les écrivains qui débutèrent en cette brillante période commençaient à livrer au public le récit de leur jeunesse. De ci, de là, on trouve dans ces souvenirs des renseignements qui aideront les curieux et les chercheurs de l'avenir à fixer la physionomie du Chat-Noir et de son temps.

Lors de la réception de M. Maurice Donnay à l'Académie-Française, M. Paul Bourget, dans sa réponse au discours du nouvel académicien, se plut à indiquer en quelques traits le tremplin humoristique où Maurice Donnay avait connu ses premiers succès :

« Qu'il s'en est dépensé de talent, dans cette célèbre taverne du boulevard Rochechouart, aujourd'hui disparue ! Elle a rejoint dans la légende la brasserie des Martyrs, chère aux Parnassiens ; le club des Haschischins, où fréquenta Baudelaire ; l'impasse du Doyenné, où fraternisaient Gérard de Nerval, Gautier et Petrus Borel. Entre tous ces campements de bohémiens, le Chat-Noir paraît bien avoir été le plus pittoresque. Un chat en potence se balançait au-dessus de la porte, de l'huis, plutôt, auraient dit les romantiques, lesquels eussent retrouvé là le bric-à-brac obligatoire de leurs orgies : des tables et des sièges de bois, dans le style du moyen âge ; aux fenêtres, des vitraux ; sur les murs, des tapisseries. Une vaste cheminée surgissait, garnie d'énormes landiers, avec des trophées d'armes et les inévitables têtes de mort. Des tableaux, çà et là, brossés par les habitués du lieu, dénonçaient la libre fougue de la vingt-cinquième année. Et c'était dans ce décor fantastique, une non moins fantastique mêlée d'écrivains et de peintres, de sculpteurs et de musiciens, de journalistes et d'étudiants, d'employés et de viveurs, sans parler des modèles, des demi-mondaines, et parfois des vraies grandes dames en quête d'impressions pimentées, le tout présidé par un personnage de haute mine, la barbe rouge aiguisée en pointe, l'œil gouailleur, la lèvre impudente, qui s'intitulait lui-même gentilhomme cabaretier. Il s'était plus modestement et plus justement défini, dans une annonce : « Le Chat-Noir, cabaret Louis XIII, fondé en 1114, par un fumiste ! » Une arrière-salle, exhaussée de trois marches, s'appelait l'Institut. — Déjà !... un tout petit commencement d'un tout petit duché d'Otrante ! — Ces trois marches servaient de piédestal aux poètes, qui venaient là le vendredi — le Chat-Noir avait pris un jour, comme une jolie femme — déclamer leurs œuvres. Tous les groupes d'alors étaient représentés dans ces séances : les macabres et les hirsutes, les anciens hydropathes et les néo-décadents, les brutalistes et les symbolistes, les ironistes et les intimistes. Et tous recommençaient la littérature. De chacun d'eux allait dater une ère nouvelle. Où sont-ils ? aurait ricané Villon, le mauvais garçon, qui avait, comme de juste, sa statue d'ancêtre dans ce pandémonium ».

            Où sont-ils, vierge souveraine ?

            Mais où sont les neiges d'antan ?
Un peu plus loin, M. Paul Bourget dit encore : « Ces sautes subites de la poésie la plus vraie à la farce la plus débridée, ces brusques alternances d'une exaltation qui se hausse jusqu'au lyrisme et d'une outrance qui dévale jusqu'à la turlupinade, c'était tout le Chat-Noir. Il y avait, dans cette forme d'esprit, du paradoxe d'atelier et de brasserie.

Il y avait aussi un signe des temps. On hésitait à prendre trop au sérieux un carnaval intellectuel, dont un Rodolphe Salis fut le facétieux chef d'orchestre. Mais quand des écrivains de votre valeur y ont pris part, ce carnaval devient un chapitre de l'histoire de la littérature, autant dire de l'histoire des mœurs ».

 

***

 

Les poètes-chansonniers du Chat-Noir ont, en effet, renouvelé ou vivifié tous les genres de la chanson. Après cette poussée d'art magnifique dont le succès avait été éclatant et durable, il était difficile aux successeurs de cette nouvelle pléiade de se maintenir à la hauteur de ces maîtres du lyrisme et de l'humour. Aussi ne cherchèrent-ils pas à les imiter servilement et employèrent-ils des moyens d'expression différents.

Nous avons vu précédemment toutes les imitations que suscita le genre du Chat-Noir sur les pentes de Montmartre. Des cabarets se créèrent également sur la rive gauche et dans différents quartiers de Paris. En province et à l'étranger, non seulement des tournées de chansonniers vinrent de la capitale, mais des cabarets furent fondés avec succès.

Il y eut rapidement évolution, tandis que certains établissements conservaient la formule première, comme les Quat'z'Arts, à Montmartre, et les Noctambules, au Quartier latin, d'autres devenaient de petits théâtres où l'on ne consommait plus et où il n'était plus permis de fumer. Une première partie du programme se composait de chansonniers et une deuxième partie était consacrée à une revue jouée par des acteurs auxquels se joignaient parfois des chansonniers.

La liste est déjà longue de ces cabarets et de ces petits théâtres, nous la donnons ici au hasard de la mémoire :

la Grande Pinte. — la Boîte à Musique. — le Tremplin. — les Quat'z'Arts. — la Roulotte. — le Conservatoire de Montmartre. — l'Alouette. — À l'Tarteine. — les Noctambules. — le Grillon, de Teulet. — le Grillon, de la rue Cujas. — le Grillon, du boulevard Saint-Michel. — la Lune Rousse. — le Cabaret des Arts. — la Chaumière. — le Moulin de la Chanson. — le Tréteau de Tabarin. — la Boîte à Fursy. — le Carillon, de la rue de la Tour-d'Auvergne. — le Carillon, du boulevard Bonne-Nouvelle. — le Porc qui Pique. — l'Épatant. — l'Araignée. — les Truands. — les Deux Ânes. — l'Éléphant. — l'Âne rouge. — le Clou. — le Chien noir. — la Franche lippée. — les Décadents. — Trianon. — les Mathurins. — le Mirliton. — la Truie qui file. — la Guinguette fleurie. — la Ville Japonaise. — Procope. — les Capucines. — le Lyon d'or. — le Sans-Souci. — le Chat-Huant. — la Maison du Rire. — le Violon. — les Adrets. — Cabaret de la Butte. — le Coucou. — les Coucous. — le Caveau de la République. — le Perchoir. — la Pie qui Chante. — la Bohême. — le Théâtre-Salon. — la Feuille de Vigne. — le Pa-Cha-Noir. — le Théâtre Pompadour. — le Monôme. — le Caveau du Cercle. — le Petit Théâtre. — les Funambules. — Gringoire (de Jean Bataille). — le Grenier de Gringoire. — les Rayons X. — la Vache enragée. — le Lapin agile. — le Diable au Corps. — le Théâtre de dix heures. — le Triboulet. — le Cagibi. — la Mascotte. — le Pierrot noir. — la Sirène. — la Taverne franco-russe. — le Coup de Gueule. — la Fourrière. — la Pomme. — le Hibou. — les Abbesses. — la Truie qui Chante. — la Taverne des Bossus. — les Gaîtés-Montmartroises. — la Cloche. — Chez la Marquise. — l'Œil de Paris.

 

***

 

 

 

affiche de Jules Alexandre Grün pour la Scala

 

 

En 1898, les principaux cafés-concerts de Paris sont : l'Eldorado : directeur, M. Marchand ; chef d'orchestre, M. Goublier, et, parmi les artistes, MM. Paulus, Clovis, Reiter, Delmarre, Caudieux, Mmes Adelina Clair, Ninon Deverneuil, Bertholy, Valdina, Mistinguett. La Scala : directeur, M. Marchand ; chef d'orchestre, M. Raiter, et, dans la troupe, MM. Polin, Fragson, Maurel, Sulbac, Claudius, Lejal, Baldy, Carman, Mmes Yvette Guilbert, Paulette Darty, Polaire, Lidia, Suz. Aumont, Gaudet, Nine Derieux, Derminy. Parisiana : MM. Isola frères, directeurs ; M. Allez, chef d'orchestre ; les artistes : MM. Villé, Reschal, Plébins, Amelet, Jacquet, Gibard, Ducreux, Périer, Chavat, Girier, Nez-Blanc ; Mmes Anna Thibaud, Giéter, Muguet, Bianka, Sandre, Delière, Dora. La Cigale : M. Flateau, directeur ; M. Monteux-Brissac, chef d'orchestre, et une troupe se composant de MM. Maader, Gabin, Perval, Morlet, Stritt, Max-Morel, Carlos-Avril, Mmes Jeanne Bloch, Lise Fleuron, Allems, De Verly, Stéphane, Mazedier, J. Delorme. Ba-Ta-Clan : M. Dorfeuil, directeur ; M. Dédé fils, chef d'orchestre ; comme artistes : MM. Antony, Duchatel, Dambreville, Mmes M. Favart, Saint-André, Ch. Mertens, Berville. Le Concert-Parisien : M. Dorfeuil, directeur ; M. Raoul Benoît, chef d'orchestre ; la troupe : MM. Teste, Dranem, Max Dearly, Gibert, Laurysse, Leinat, Mmes Réjeanne, J. Henry, G. Grandier, L. Valrose, Dusser, Valsy. Le Petit Casino : M. Rey, directeur ; M. Nagel, chef d'orchestre ; artistes de la troupe : MM. Mercadier, Dufor, Girault, Gramet, Denayran, Morin, René Raoult, Mmes Aussourd, Aveline, Musette, d'Oliveira, H. de Verneuil, Irène Henry. Trianon : M. Chauvin, directeur ; M. Lutz, chef d'orchestre ; au programme : M. Vaunel, Mlle Violette. Le Divan Japonais : M. G. Habrekorn, directeur ; M. Langlane, chef d'orchestre ; artistes : MM. Berville, Berthier, Mmes Renée Fleury, Claudia Dolney, Norette May. La Pépinière : M. Trouillas, directeur ; M. Jacoutot, chef d'orchestre ; artistes : MM. Fréjol, Bravo, Dalbret, Adam, Charlot, Gérald, Mmes Delagarde, Stoldy, Léo Dorval. La Gaîté-Rochechouart : Mme Varlet, directrice ; M. Emile Galle, chef d'orchestre ; artistes : MM. Fernandez, Zecca, Darnaud, Mmes G. Lange, Flavy d'Orange, Cyclamen d'Aix. Bijou-Concert : M. Masson, directeur ; M. Muller, chef d'orchestre. L'Époque : M. Meyronnet, directeur. Le Concert Européen : Mme Varlet, directrice ; M. Christiné, chef d'orchestre. Les Fantaisies-Nouvelles : M. Comy, directeur. La Fauvette : M. Pacra, directeur. La Fourmi : M. Chopp, directeur. La Gaîté-Montparnasse : M. Dorfeuil, directeur. Le Concert Lefort : M. Lefort, directeur. Le Concert de Lyon : M. Belval, directeur.

 

 

 

Ta dent du fond

 

 

***

 

1899. Le Cabaret des Arts ouvre ses portes boulevard de Clichy, 36, inaugurant l'association des chansonniers Bonnaud, Privas, Sécot, Baltha, Varney. Le Théâtre des Funambules, dirigé par le mime Séverin, organise des five o'clock avec auditions de chansonniers : MM. Georges Oble, Jehan Rictus, Hébert, Colomb, Mmes Violette Dechaume, de Lisgouët. Débuts remarqués de Gaston Couté, le poète-chansonnier beauceron.

A la Bodinière, causeries de Francisque Sarcey, sur les chansons de Thérésa, interprétées par Louise Balthy. Au programme : la Gardeuse d'ours ; les Canards tyroliens ; Rien n'est sacré pour un sapeur ; la Glu.

Au petit théâtre des Capucines, Odette Dulac se révèle une divette de grand talent Elle crée : J' suis bête, une chanson de Colias (Georges Berr), et une revue de Lafargue et Robiquet : Grains de bon sang.

A la Scala, Paulette Darty, spécialiste de la valse chantée, crée : Boudeuse ; le Temps fait passer l'amour ; C'est toi que j'aime ; les Dernières étreintes.

Le Pa-Cha-Noir commence ses représentations dans l'ancien hôtel du Chat-Noir. Xavier Privas est élu Prince des chansonniers. La scie du jour nous vient de Londres, importée par Yvette Guilbert : Linger Longer Low. Volumes parus : Fursy, Chansons rosses (2e série) ; Gabriel Montoya, la Folle chanson ; André Barde, Jeu de massacre.

La chanson fin-de-siècle fut surtout représentée entre 1890 et 1900 par Yvette Guilbert et Kam-Hill. Tous deux avaient importé au café-concert les œuvres humoristiques des chansonniers du Chat-Noir. Mac-Nab, Jules Jouy, Xanrof et Aristide Bruant en furent les principaux auteurs. Henry de Fleurigny fournit, lui aussi, des chansons qui servirent à mettre en valeur les dons curieux de Félicia Mallet.

Lorsque la compagnie du Chat-Noir se désagrégea, à la suite d'une brouille entre Jules Jouy tout d'abord, puis entre la plupart de ses camarades et Rodolphe Salis, le groupe des poètes-chansonniers décida de fonder un cabaret dans le centre de Paris. Victor Meusy en accepta l'administration et, sous le titre : le Chien Noir, ce cabaret fut inauguré dans le foyer du Nouveau-Cirque.

 

 

 

Victor Meusy

 

 

Paul Delmet, Jacques Ferny, Victor Meusy, Vincent Hyspa, Georges Fragerolle, Jules Jouy, Armand Masson, Emile Goudeau connurent là comme à Montmartre un succès de tous les soirs. D'autres chansonniers et humoristes vinrent se joindre à eux : Dominique Bonnaud, Théodore Botrel, Eugène Lemercier, André Joyeux, Paul Paillette, Jacques Monis, Hugues Delorme, Jules Gondoin, Jules Moy, George Chepfer.

Madame Suzanne Dariel y chanta avec un charme rare les chansons populaires de France harmonisées par Charles de Sivry ; Madame Blanche Laurianne y fit entendre des chansons classiques, et Madame Laurence Deschamps fut une belle interprète des mélodies de Paul Delmet.

 

 

 

affiche pour le Chien-Noir par Auguste Roedel

 

 

Après deux ans d'existence, le Chien-Noir ferma ses portes, tous ses chansonniers étant invités à réintégrer Montmartre. Le nouveau directeur de Trianon-Concert avait tenu à réunir le plus grand nombre de chansonniers qu'il pût trouver à Paris. Marcel Legay, Eugène Poncin et d'autres s'étaient joints au groupe du Chien-Noir pour l'ouverture de la nouvelle salle de Trianon-Concert qui s'était appelée jusque-là Bal de l'Elysée-Montmartre.

Le programme de la soirée se composait des chansonniers dans leurs œuvres et d'une revue de Paul Gavaut et Victor de Cottens, mettant en scène les chansons de nos pères.

Une nouvelle publicité avait été organisée à cette occasion. On promena dans les rues, sur des charrettes à bras, le portrait de chaque chansonnier grandeur nature, légèrement chargé, exécuté par le peintre Grün.

Ce spectacle eut un succès de curiosité, mais le cadre immense de la salle ne convenait guère aux chansonniers. Après cette tentative chacun reprit le chemin d'un cabaret ou d'un petit théâtre.

Le Tréteau de Tabarin, rue Pigalle, était, à ce moment, le plus à la mode parmi ces théâtres miniatures. Il avait pour étoile Marguerite Deval, qui établit là sa réputation justifiée. Chaque nouvelle chanson, chaque nouveau rôle de revue était un nouveau succès. Ses auteurs préférés avaient nom : Michel Carré, Jacques Redelsperger, Georges Berr, Paul Marinier. On n'a pas oublié parmi ses amusantes chansons : les Lettres ; les Fenêtres ; les Dîners ; la Sérénade d'un passant ; l'Histoire d'une jupe amaranthe ; les Plaisirs du dimanche, etc... Son partenaire dans les revues était le charmant comédien Le Gallo. Comme chansonniers il y avait Henri Fursy, le créateur de la chanson rosse, Dominique Bonnaud, Gabriel Montoya, Numa Blès, Jules Moy, André Barde, George Chepfer.

 

 

 

programme du Tréteau de Tabarin

 

 

La Roulotte, rue de Douai, attirait également beaucoup de monde. Georges Charton en était le directeur. Jacques Ferny tenait la tête des chansonniers, qui avaient nom : Hugues Delorme, Eugène Lemercier, Jehan Rictus, Louis Fallens. On y jouait des revues et des fantaisies en un acte ; Mlles Lise Berty, Francine Lorée, Myriam Manuel, Marguerite Fournier, Blanche Quérette et M. Fernand Depas en étaient les protagonistes. C'est là que fut créée : la Chanson animée ; un tableau vivant illustrait la chanson qu'un artiste chantait dans la coulisse. La première fut une œuvre de L. Codey. Il y en eut d'autres de Georges Docquois. Cette innovation devait nous revenir un jour de l'étranger, où la Roulotte avait fait maintes tournées. Nous vîmes avec intérêt les spectacles importes de Russie et présentés par la Chauve-Souris, puis par le Coq-d'Or. La réalisation en est plus compliquée et plus disciplinée, la recherche d'art infiniment plus délicate, mais l'idée initiale en est bien la même.

En 1899, Marguerite Deval quitte le Tréteau de Tabarin pour aller créer le Théâtre des Mathurins. Elle réserve une partie du programme aux chansonniers, composé de comédies, d'opérettes et de revues en un acte. Des causeries de cinq à sept, avec auditions d'artistes, y sont données comme à la Bodinière.

 

 

 

programme du Théâtre des Mathurins, dessin d'Albert Guillaume

 

 

A son tour, Fursy abandonne le Tréteau de Tabarin et va monter dans l'ancien hôtel du Chat-Noir, laissé libre par Rodolphe Salis, un nouveau cabaret artistique sous le nom de « la Boîte à Fursy ». L'immeuble est transformé en maison normande. Les chansonniers sont présentés dans le décor de la Chambre des Députés. Cette partie du programme s'intitule « les Folies-Bourbon ». Mévisto aîné préside, les pupitres sont occupés par Fursy, Delmet, Hyspa, Montoya, Baltha, Jean Goudezki, Chepfer que viennent bientôt rejoindre Théodore Botrel et Hugues Lapaire.

 

 

la Boîte à Fursy

 

 

L'étoile féminine est Odette Dulac, divette au talent le plus délicat, à l'intelligence la plus avisée, et à la voix charmante. Parmi les chansons qu'elle interpréta avec succès : J' suis bête, de Georges Berr, est encore dans toutes les mémoires. A côté des œuvres modernes comme Auto et Berline, de J. Redelsperger, et Civilité puérile et honnête, de E.-P. Lafargue, elle détailla à merveille les chansons d'autrefois : Pandore et Si la Garonne avait voulu, de Gustave Nadaud, par exemple.

 

 

 

Odette Dulac

 

 

Félicia Mallet se fit également applaudir à la Boîte à Fursy.

Lorsque le local du Tréteau de Tabarin redevint libre, Fursy le reprit et réunit les deux cabarets. Les représentations eurent donc lieu rue Pigalle tous les soirs avec la même troupe. Peu après, il prit en même temps la direction de la Scala, où il rétablit le café-concert. Des chansons bien choisies furent chantées par d'excellents artistes, et le programme se terminait par une revue ou par une opérette comme Afgar, d'André Barde et Cuvillier, ou comme Pâris ou le bon juge, de Flers et Caillavet, musique de Claude Terrasse.

C'est à la Boîte à Fursy que débutèrent parmi nombre d'artistes devenues des vedettes, la délicieuse Edmée Favart et le charmant Henry Defreyn, jeunes gloires de l'opérette.

 

 

 

Edmée Favart

 

 

La Lune Rousse ouvre ses portes dans le local du Cabaret des Arts transformé. Dominique Bonnaud et Numa Blès en sont les créateurs et les directeurs. Succès immédiat et prolongé. On retrouve là un peu de l'atmosphère du Chat-Noir. C'est le seul endroit où subsiste un théâtre d'ombres. On y donne des pièces lyriques ou humoristiques dues à Abel Truchet, Daniel de Losques, Barrère, etc. On y reprend des succès de Salis : l'Épopée, de Caran d'Ache ; Phryné, de Maurice Donnay ; la Marche à l'Étoile, de Georges Fragerolle. La plupart des chansonniers défilent sur cet agréable tréteau, et la divette Lucy Pezet y connaît de nombreux succès.

 

 

 

un numéro du journal la Lune Rousse

 

 

A fin de bail, en 1914, MM. Bonnaud et Blès décident de transférer « la Lune Rousse », rue Pigalle, dans le local vacant de l'ancien Tréteau de Tabarin, où le cabaret tient toujours ses assises, depuis cette époque. La direction en est assurée par MM. Dominique Bonnaud et Baltha, gardiens vigilants de la bonne tradition chansonnière. Le théâtre d'ombres seul a disparu. Le cinématographe a, paraît-il, accaparé l'intérêt du public. Il n'y a guère de comparaison à établir entre les deux genres cependant. La compagnie des chansonniers se compose de MM. Dominique Bonnaud, Vincent Hyspa, Baltha, Léon Michel, Gaston Secrétan, Henri Cor, Wyl et Sparck.

 

 

 

affiche pour la Lune Rousse par Abel Faivre

 

 

Ce fut au tour de la Chaumière, créée en 1915, par MM. Paul Weil et Victor Tourtal, de s'établir boulevard de Clichy, dans la salle qu'abandonnait la Lune Rousse. Le théâtre d'ombres fut rétabli, on y vit des pièces amusantes de Zyg Brunner et de quelques autres artistes peintres. A côté du piano, devant le théâtre d'ombres, une simple estrade ; et c'est là que défilaient les chansonniers Jacques Ferny, Paul Weil, Tourtal, Martini, Jean Rieux, Fursy, Bertier, Rémongin, Paco, Chepfer, puis que se jouaient les revues où, durant des années, l'amusante Claudie de Sivry, la jolie chanteuse Yvonne Guillet, Kady Tessier, Marthony, etc., donnèrent la réplique à Mévisto, Georges Bertic, Henri Col et aux chansonniers.

 

 

 

George Chepfer (croquis de Jean Goudezki)

 

 

Entre temps, Charles Fallot avait créé, avec Paul Marinier, rue Montmartre, la Pie qui Chante, une salle charmante décorée de façon moderne, qui connut longtemps sous la seule direction de Charles Fallot, un gros succès de rire. La Pie qui Chante s'est tue depuis 1925, faisant place à une maison de commerce.

Le Perchoir, créé par Jean Bastia et Saint-Granier, rue du Faubourg-Montmartre, se présenta lui aussi dans un décor très moderne. Son programme fut composé comme à Montmartre, par des auditions de chansonniers et une revue. Des directions diverses se succédèrent, le genre de spectacle changea assez souvent lui aussi ; on y donna des pièces en plusieurs actes. Une opérette : les Linottes, tirée du roman de Georges Courteline par MM. E.-C. Carpentier et Bussy, musique de M. E. Mathé, y réussit brillamment. M. Jean Marsac en assure la direction avec succès en même temps que celle du Coucou, où une troupe de jeunes chansonniers fait merveille.

C'est le Quartier latin qui possède le plus ancien des cabarets, les Noctambules, toujours dirigé par M. Martial Boyer. C'est un lieu de fidélité, fidélité du directeur vis-à-vis de ses chansonniers, fidélité du public vis-à-vis de son vieux cabaret. La salle a subi les changements nécessités par l'évolution générale, une scène remplace l'estrade d'antan, un bar élégant se tient à l'écart, silencieux. Mais aux murs, les effigies de tous les artistes qui passèrent là demeurent. Au programme : le prince des chansonniers, Xavier Privas, Vincent Hyspa, Jean Bastia, Martini, Cazol, Vallier, Rosi, sans compter ceux qui passent de temps en temps, comme Jacques Ferny, que le public a tant de joie à entendre. Et toujours, pour terminer le spectacle, une revue alertement écrite et élégamment mise en scène.

 

 

 

Vincent Hyspa par Charles Léandre

 

 

Parmi les publications chansonnières, de 1900 à nos jours, nous relevons : Chansons d'humour, de Vincent Hyspa ; Chansons tendres, de Paul Delmet ; Chansons du pavé, de Victor Meusy ; Dans la rue, trois volumes d'Aristide Bruant ; Chansons de la Boîte, de Fursy ; Chansons aigres-douces, de Fernand Chezell ; l'Amour chante, de X. Privas ; Pour les quais, d'Armand Masson ; la Chanson sentimentale, de X. Privas ; les Chansons de Jean qui chante, de Th. Botrel ; Chansons sur l' pouce, de Paul Weil ; Chansons de métier, de Paul Olivier ; la Chanson du sol natal, d'André Chenal ; la Chanson des Poilus, de Lucien Boyer ; Chansons françaises, de X. Privas et Francine Lorée-Privas ; la Lyre de Carton, de Jean Bastia ; Au Music-Hall, de Gustave Fréjaville ; Chansons de la Place Pigalle, de Paul Weil ; la Fin du Chat-Noir, de Dominique Bonnaud ; Conférences sur la chanson (aux Annales), par Fursy ; Anthologie des poètes de Montmartre, par B. Millanvoye ; les Chansonniers et les Cabarets artistiques, par H. Valbel ; Anthologie de la chanson française, par Pierre Vrignault ; la Chanson française du XVe au XXe siècle ; les Plus célèbres chansons de France.

 

 

 

Chansons de Paul Delmet

 

 

Deux essais intéressants, tentés à la gloire de la chanson, méritent d'être signalés.

Le premier fut celui de M. Poiret, cet artiste créateur et audacieux. Dans le jardin de l'hôtel qui était occupé par sa maison de couture, il avait réalisé un théâtre d'été en plein air d'un goût parfait. Une coupole caoutchoutée, gonflée comme un ballon, recouvrait le jardin au-dessus des arbres. Il donna à ce théâtre le joli nom de : l'Oasis, et parmi plusieurs programmes, il en composa un qu'il intitula : Cinquante ans de refrains et de flonflons. Dans une série de courts tableaux, il évoquait les chansons de la seconde moitié du siècle dernier, puis des artistes défilaient ensuite en costumes, imitant les gloires disparues du café-concert : Thérésa, Judic, Bourgès, Libert, Fragson, Kam-Hill, Valty, Yvette Guilbert. Au moment où le sosie de cette dernière achevait sa première chanson, la véritable Yvette, qui était assise parmi les spectateurs, se levait, remerciait l'artiste à haute voix de son évocation et offrait de lui indiquer « la manière », « les trucs », qui lui avaient permis de réussir. Cette réapparition d'Yvette Guilbert eut un grand succès. Aristide Bruant réapparut, lui aussi, pour la première fois depuis bien longtemps. M. Poiret ne l'avait décidé que difficilement. Depuis la guerre, pendant laquelle son fils le lieutenant Bruant, avait été tué, il ne voulait plus sortir de sa retraite. Il en sortit cependant, et ce fut une émotion poignante pour qui savait, lorsque le grand chansonnier entonna tout d'abord, en hommage à la mémoire de son enfant, sa fameuse chanson : Serrons les rangs ! Il la fit suivre d'autres refrains, et dit, avec son art admirable de diction, son monologue : Marchand d' crayons.

Le programme de M. Poiret comportait également des danses correspondant aux époques des chansons interprétées. Mais, tandis que les chanteurs se tenaient sur la scène habituelle, les danseurs et danseuses évoluaient au milieu de la salle, sur un grand tapis vert semblable à une prairie.

Il est rare de voir autant de goût dans la présentation d'un programme, et M. Poiret mérite qu'on n'oublie pas son effort.

Le second essai fut tenté par M. E.-C. Carpentier, auteur de tant de spirituelles revues. Il avait pris pour cela la direction du Carillon, boulevard Bonne-Nouvelle, et s'installant lui-même maître du jeu, assis dans une stalle spéciale près de la scène, il expliquait au public ce qu'il avait désiré réaliser. Pas de chansonniers dans leurs œuvres, des artistes interprétant des chansons oubliées peut-être, mais charmantes, et de courtes scènes prises dans les livres de nos meilleurs écrivains humoristes. C'était charmant. Pour une chanson du second Empire, Tic et Couic, ou la Noce de l'Epicier, il avait réussi une mise en scène vivante et comique au possible. On eût dit une illustration d'un volume de la bibliothèque rose qui s'animait. Pour finir, une revue d'une qualité supérieure, écrite en collaboration avec Robert Dieudonné.

Mentionnons la réussite du Théâtre des Deux-Ânes, sous la direction de M. Roger Ferréol, où, selon la tradition montmartroise, on entend des chansonniers de talent qui sont, pour le moment : MM. Jean Rieux, Dorin, de Soutter, R. Goupil, G. Merry, Gabaroche, Charley, Trémolo, et une revue jouée par la charmante Gaby Benda, l'amusant Dalio et les chansonniers.

Le Théâtre de Dix heures, que vient de créer le même directeur, M. Roger Ferréol, dans le local de l'ancienne Chaumière de M. Paul Weil, a connu, lui aussi, le succès dès son ouverture. Le cadre est pittoresque : une maison de campagne provençale, et le programme y est spirituel. M. Charles Fallot est en tête des chansonniers, parmi lesquels se trouvent MM. Noël-Noël, Colline, Balder, Paul Maye, Mlle France Martis ; la revue est signée Jean Rieux, un lettré, un poète et un humoriste.

Après un stage de quelques années boulevard des Italiens, Fursy a voulu revenir à Montmartre, et, jetant son dévolu sur le Moulin de la Chanson, il s'est associé avec son camarade Mauricet pour moderniser ledit Moulin. Une décoration nouvelle et charmante de l'architecte Rapin, quatre beaux tableaux du peintre Guillonnet, et ces messieurs purent inviter Tout-Paris à défiler « chez Fursy et Mauricet », boulevard de Clichy. Ils paient chacun de leur personne au programme de chaque soir, entourés par quelques-uns de leurs camarades chansonniers et des divettes de talent. Mlle Lucy Vauthrin est la vedette du Moulin de la Chanson. La belle artiste de l'Opéra-Comique n'a pas dédaigné de se consacrer pour un temps à l'art délicat et difficile de la chanson. Dans un répertoire d'œuvres bien choisies elle continue la lignée des plus célèbres divettes telles que Céline Chaumont, Judic, Théo, et semble faire revivre la sensibilité et le charme de ces grandes artistes. Les revues du Moulin de la Chanson sont signées Rip et Briquet ou Mauricet et Varenne, ou Fursy et Briquet, ou Jacques Ferny ou C.-A. Carpentier.

 

 

 

Lucy Vauthrin

 

***

 

La chanson a donc encore des servants et des temples. C'est aux chansonniers de cabarets de Montmartre et d'ailleurs qu'il appartient de la célébrer comme il convient. On peut redouter parfois cet envahissement de musique étrangère, dont nous avons parlé déjà, de ces rythmes irréguliers qui ne permettent guère d'écrire des couplets spirituels ou émouvants. Bien souvent les chansonniers se laissent séduire par ces musiques du jour, mais cependant dès qu'un sujet intéressant les sollicite, que ce soit sur les mœurs ou sur la politique, ils en reviennent à une coupe régulière et classique. C'est le seul moyen de pouvoir exprimer sa pensée clairement. Les maîtres sont là pour le prouver.

Un rédacteur de « Candide » demandait dernièrement à M. Christiné, le compositeur de Phi-Phi, de Dédé, de P.-L.-M. et aussi de tant de chansons devenues populaires dont Polin, Mayol, Fragson furent les brillants créateurs, ce rédacteur demandait donc à M. Christiné s'il pensait que la chanson fût en décroissance ? Le compositeur répondit négativement, faisant simplement remarquer que leur présentation, seule, avait changé.

 

 

 

Polin

 

 

Le café-concert n'existant plus, ou presque, c'est au music-hall, dans une revue, qu'on intercale maintenant les chansons, ou encore au théâtre, dans une opérette.

L'opérette actuelle, ou plutôt la comédie à couplets, comme nous l'avons dit plus haut, n'est, en effet, qu'un assemblage de quelques chansons. Et c'est bien souvent à ces chansons qu'est dû le succès de la pièce.

Le lancement d'une chanson est aujourd'hui une affaire commerciale importante. L'éditeur dispose de moyens puissants, le phonographe, les orchestres de cafés, de dancings, la T. S. F., les chanteurs ambulants, rien n'est à dédaigner. Le soir où telle chanson inédite doit être créée, soit par Mistinguett ou Raquel Meller, soit par Chevalier ou Saint-Granier, l'éditeur use de tous ces moyens de diffusion pour répandre non seulement à Paris et en province, mais sur tous les points du globe, le nouveau refrain qu'il a décrété devoir être la scie à la mode.

Ce lancement réussit souvent, l'air nouveau est tellement répandu qu'il en est obsédant et qu'on le subit pendant un temps. Quelle durée aura ce temps ?

Evidemment s'il s'agit d'un succès de bon aloi, d'une phrase musicale bien venue, ce temps suffira à réaliser une fortune. On cite une chanson qui, en quatre ans, a rapporté à son auteur un million soixante-quinze mille francs.

On force difficilement le succès. Les refrains d'autrefois si vivaces dans la mémoire n'étaient pas imposés avec cette violence. Voyons, par exemple, le Temps des cerises, cette jolie romance de Jean-Baptiste Clément et de J. Renard. Créée en 1867, elle ne commença à être connue qu'en 1872, mais sa diffusion alla croissant, on n'a guère discontinué de la chanter. Pendant la guerre de 1914, on la chanta plus que jamais. Maurice Donnay fit de nouvelles paroles sur cet air : le Temps des victoires. D'autres auteurs agirent de même. Bref, aujourd'hui, l'éditeur Mme Emile Benoît en vend encore trois cents exemplaires par jour. Le peuple français est sentimental ; il préfère les mariages d'amour ; il aime à choisir, et non pas à subir. Autrefois, du moins, il en était bien ainsi ; la vogue d'une chanson ne se produisait peut-être pas aussi vite qu'à présent, mais elle était infiniment plus durable.

D'autre part, il faut en convenir, cette chanson ne rapportait pas une fortune à son auteur.

Le vieux quartier de la chanson, situé entre le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint-Martin, n'en continue pas moins son existence pittoresque et travailleuse. Des paroliers sont toujours à la recherche de bons compositeurs, ceux-ci essayant inlassablement, de placer leurs œuvres aux éditeurs, tandis qu'un pianiste se dépense sans prodigalité sur un instrument fatigué pour apprendre les refrains à la mode aux espoirs du tour de chant, et que les vedettes viennent à la recherche des nouvelles créations qui ajouteront quelque gloire à leur renommée passagère.

 

***

 

Quelles conclusions tirer de ce qui précède, en ce qui concerne l'avenir de la chanson de notre pays ? Tout d'abord, que le goût général n'est pas près de se détacher des rythmes brisés des chansons actuelles et des danses exotiques, le cosmopolitisme forcé dans lequel nous sommes obligés de vivre pour un temps indéterminé, nous habituant chaque jour davantage aux fantaisies les plus baroques des arts étrangers.

Mais peut-être y a-t-il lieu d'espérer que si, sans renoncer à la formule présente de la comédie à couplets, la véritable opérette d'antan réapparaît, (l'Amour masqué, Ciboulette, Monsieur Beaucaire, Passionnément semblent l'annoncer), la chanson évoluera pareillement. Nous avons observé déjà que, dans le passé, cette influence de l'opérette ne cessait de se faire sentir sur la romance et la chansonnette.

Il n'y a nulle raison pour que nous renoncions au charme indéniable d'entendre des chansons et des mélodies de tous les peuples de l'univers, mais il faut souhaiter ardemment que, parallèlement, nos chansons à nous se dépouillent de tout parasitisme étranger, et qu'elles reprennent, elles aussi, leur physionomie particulière, alerte, précise, enjouée, piquante, en un mot : à la française.

Les apports des autres pays en matière artistique sont toujours intéressants, mais à la condition que nos artistes créateurs sachent en user pour le profit de leur inspiration et ne se laissent pas dominer par ces éléments étrangers au point d'y perdre tout ce qui constitue leur caractère.

Messieurs les éditeurs de musique C. Joubert, Louis Jacquot, Emile Benoît, Bornemann, Lucien Brûlé, Costallat et Cie, Enoch et Cie, Gauvain, L. Grus, Marcel Labbé, Maillochon, Georges Ondet, Rouart-Lerolle et Cie, Salabert, ont bien voulu mettre à notre disposition, non seulement les œuvres éditées par chacun d'eux, mais encore se faire nos obligeants collaborateurs par des renseignements personnels. M. Antonin Lugnier, Président du Caveau ; M. Edmond Teulet, Président de la Lice Chansonnière ; l'érudit collectionneur, M. Artres ; nos amis les chansonniers Paul Weil, Jacques Ferny, Fursy et Chicot, nous ont aidé également de leur savoir et de leurs souvenirs. C'est un devoir très doux pour nous de leur offrir à tous, ici, nos plus sincères remerciements.

Tout le monde sait qu'un travail de documentation est toujours incomplet. Celui que nous venons de présenter au public n'est qu'un commencement de classement pour la période allant de la fin de la guerre de 1870-71 à nos jours.

Aussi, serons-nous très reconnaissants à toutes les personnes qui, s'intéressant comme nous à l'étude de la chanson, voudront bien nous aider à le rendre plus exact et plus complet, soit en nous signalant les erreurs que nous aurons pu commettre, soit en nous fixant sur des points que nous aurions omis de traiter.

 

 

George CHEPFER.

 

 

 

Encylopédie