Jules MASSENET

 

En 1856, un garçon de quatorze ans, d'aspect frêle et exténué de fatigue, se dirigeait par la grande route de Chambéry sur Lyon ; il avait quitté la maison paternelle sans un sou ; il avait couché dans les champs ; il avait vécu des maigres provisions emportées de Chambéry. Les pieds étaient gonflés par la marche, les mains déchirées par les ressorts des voitures auxquelles il s'était accroché, son corps meurtri par les coups de fouet que les rouliers avaient administrés à ce petit vagabond. Cependant, cet enfant n'était ni un mendiant, ni un malfaiteur en herbe. C'était un petit artiste qui voulait gagner Paris en passant par Lyon, où il comptait se reposer chez un parent et lui demander un secours avant de continuer sa route.

Cet enfant s'appelait : JULES MASSENET.

Son père, jadis maître de forges à Saint-Étienne, fut ruiné en 1848. La famille vint à Paris : le père malade et menacé de perdre la vue ; la mère, chargée du lourd fardeau de la famille et gagnant péniblement le pain quotidien, femme distinguée dans son obscurité, bonne musicienne et donnant des leçons ; c'est d'elle que le jeune Jules apprit les premiers éléments de son art. A neuf ans et demi, le petit Jules Massenet fut présenté au Conservatoire ; il joua la sonate en ut dièse de Beethoven et fut admis ; un an après, il remporta un troisième accessit. Mais voici tout à coup les études interrompues et l'avenir du bambin menacé ; l'état de santé de M. Massenet père devint plus grave ; il fallait le transporter loin de Paris ; on choisit Chambéry, où l'on avait de la famille ; on emmena l'enfant ; sa mère lui continua bien ses leçons, mais cela ne suffisait plus au jeune élève du Conservatoire ; l'accessit avait déchaîné dans sa petite tête la tourmente de l'ambition ; il voulait à tout prix revenir à Paris ; il se désolait, il pleurait beaucoup, et, finalement, il prit la résolution de s'évader de la maison paternelle.

Il était quatre heures du matin quand le petit Massenet, grelottant sous sa blouse, arriva à Lyon. On lui indiqua le quai de l'Hôpital où demeurait son parent ; il sonna :

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? lui demanda son parent.

L'enfant lui expliqua ses angoisses, sa fuite et son but.

On causera de tout cela plus tard, se dit le parent ; pour le moment, il faut aller au plus pressé : l'enfant grelotte, il faut le réchauffer ; le bambin a faim, il faut qu'il mange ; il est fatigué, il faut qu'il se repose : On verra après. Le voici au coin d'une grande cheminée où l'on vient d'allumer un bon feu ; le petit Jules s'y blottit comme un jeune chat ; on lui apporte une bonne soupe et, pour la première fois depuis trois jours, il mange à sa faim ; un lit bien chaud a été préparé pour lui ; il se fourre sous la couverture et dort vingt-six heures sans broncher.

A son réveil, Jules Massenet descend ; son parent l'attend ; on déjeune ; puis l'heure est venue de causer. C'est bientôt fait : dans une heure, Jules repartira pour Chambéry; on lui a pris une place dans le courrier ; le conducteur s'est chargé de le conduire dans sa famille et il y rentre ; la mère embrasse l'enfant prodigue sans lui faire un seul reproche. Très religieuse, Mme Massenet tend à son fils l'Imitation de Jésus-Christ et l'engage à méditer sur les devoirs de la vie. Jules médite si bien qu'il compose des mélodies sur les marges du saint livre. Mme Massenet prend alors son parti.

— Allons, dit-elle, il n'y a point à lutter, je le vois. Tu vas partir pour Paris ; ta sœur, qui est là-bas, te surveillera un peu ; et puis, à la grâce de Dieu !

Voici Massenet arrivé à Paris et rentré au Conservatoire. Mais il faut vivre ! Comment ? Une place de timbalier est vacante au Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet ; c'est soixante-cinq francs par mois. Quelle fortune ! Tremblant, le jeune homme se présente ; il est agréé et le voici installé à l'orchestre, sous les ordres de M. Deloffre ; le directeur est M. Carvalho. Singulier timbalier que celui-ci ; il n'est jamais à son affaire ; sur les peaux de ses timbales il écrit des fugues et il oublie de partir au moment voulu. Plus d'une fois, le chef d'orchestre a envie de flanquer à la porte ce musicien fantaisiste ; mais le jeune homme lui a plu parce qu'il lui a paru très intelligent. M. Deloffre est clément ; il maintient le jeune Massenet dans ses fonctions et lui permet, de la sorte, d'attendre, grâce à ses quarante sous quotidiens, l'heure du succès. Dans ces humbles fonctions, Massenet reste six ans ; pendant ce temps, il remporte, au Conservatoire, le premier prix de piano, suivi bientôt du premier prix de fugue. C'est dans cet orchestre du Théâtre-Lyrique que Massenet, dont le cerveau travaillait toujours au milieu du bruit, a contracté, sur ses timbales, l'habitude de composer n'importe où, sans piano, sans souci de ce qui se passe autour de lui. A vingt et un ans, sa cantate Rizzio, exécutée par Mme Vandenheuvel-Duprez, Roger et Bonnehée, lui vaut le prix de Rome, qui était alors de cinq ans et agrémenté d'une pension mensuelle de cent vingt-cinq francs, plus quelques centimes.

Maintenant, le jeune compositeur est à la villa Médicis, pensionnaire du gouvernement.

Rome devint pour Massenet la première étape de la liberté, comme le fût devenu pour ce jeune homme de vingt et un ans tout autre centre d'art, comme par exemple Florence, Venise ou Nuremberg. Après les six années passées à l'orchestre du Théâtre-Lyrique, c'était l'affranchissement intellectuel, l'heure où, pour la première fois, le jouvenceau se sent vivre. Le soleil radieux à la place d'un lustre de théâtre ; les vastes horizons au lieu de l'éternelle vue sur la boîte du souffleur ; les monuments de la Rome antique au lieu de l'éternelle fontaine du Châtelet ; il n'en faut pas plus pour plonger une jeune cervelle dans toutes les extases. Mais le résultat ? Après deux années, pendant lesquelles il avait parcouru l'Italie, le jeune compositeur ne rapporta point cette œuvre colossale que Rome, selon les préjugés, doit inspirer à tout artiste, mais une simple suite d'orchestre, pas beaucoup plus qu'une promesse pour l'avenir. C'est à Paris que son beau talent devait éclore. Massenet revint, en effet, préférant à la captivité italienne l'atmosphère parisienne ; pour y vivre, il lui fallait donner des leçons de piano. Quel supplice ! Avoir dans sa cervelle tant de belles œuvres et être condamné à enseigner la sonate du clair de lune à des élèves, quel supplice !

Les premiers débuts de Massenet au théâtre ne furent pas heureux. L'Opéra-Comique, fidèle au cahier des charges, joua l'acte traditionnel de ce prix de Rome; cela s'appelait la Grand'Tante, et passa inaperçu. C'est à la même époque que le jeune homme porta le Poème d'Avril, composition devenue célèbre depuis, à l'éditeur Flaxland, qui s'empressa de la refuser. Fort découragé, désespérant de l'avenir, Massenet se demandait s'il était condamné à perpétuité à la leçon de piano, quand il rencontra l'éditeur Hartmann qui venait de s'établir ; à cet éditeur fraîchement éclos, il fallait des compositeurs nouveaux ; il devint pour Massenet un ami et un guide ; il devina son avenir et attacha sa destinée à la sienne. C'est grâce à M. Hartmann que la musique des Érinnyes, à l'Odéon, commença la réputation de Massenet en même temps que celle de M. Colonne, alors simple violon chez M. Pasdeloup. Le premier pas vers la renommée était fait.

La seconde étape fut décisive. Un jour d'hiver, en 1873, chez Mme Viardot, la grande artiste, beaucoup de musiciens se trouvaient réunis, entre autres Guiraud, Saint-Saëns et Massenet ; chacun fit entendre quelque composition inédite. Quand le tour de Massenet fut venu, il joua et chanta quelques morceaux de Marie-Madeleine.

— C'est très beau ! très beau ! s'écria Mme Viardot. Je veux connaître le reste. Apportez-moi demain l'ouvrage entier.

Et, le lendemain, après avoir déchiffré la partition d'un bout à l'autre, Mme Viardot dit au compositeur :

— Votre œuvre m'a profondément émue. Je veux la chanter !

La partition fut exécutée à l'Odéon le 11 avril 1873 ; on sait le succès colossal qu'elle remporta. Mme Viardot ne chanta pas seulement avec son art incomparable, mais encore avec toute son âme. Mais, il faut bien aborder ce sujet : tous ces succès sont platoniques au point de vue de l'argent ; il n'y a que le théâtre qui puisse donner l'indépendance matérielle à un musicien. Les Érinnyes et Marie-Madeleine, à l'Odéon ; l'Eve, merveilleusement interprétée par Mme Brunet-Lafleur et Lassalle, en 1875, aux concerts d'harmonie sacrée organisés par M. Lamoureux, toutes ces œuvres n'apportaient aucun changement notable dans la situation matérielle de Massenet ; il était toujours forcé de donner des leçons de piano. En 1869, il avait échoué au concours de l'Opéra ; sa partition de la Coupe du roi de Thulé n'eut que la première mention ; cette partition, à laquelle il emprunta plus tard le motif du ballet du Roi de Lahore, et bien d'autres morceaux encore, fut battue en brèche par l'ouvrage de M. Diaz fils, qu'on a vu à l'Opéra. Les honneurs venaient à Massenet ; il fut décoré en 1876, mais le théâtre lui restait fermé. En 1876, il venait de terminer le Roi de Lahore, mais où le faire jouer ?

Le moment est venu d'élever en passant un petit monument à M. Halanzier, à cet excellent homme qui prit la direction de l'Opéra dans un moment difficile, qui le dirigea avec sagesse et intelligence et y lit légitimement sa fortune. C'est lui qui ouvrit le théâtre à Massenet. Le compositeur avait demandé une audition à Halanzier. Rendez-vous était pris pour le 9 juillet, à neuf heures du matin. Le directeur de l'Opéra attendait le musicien d'un pied ferme :

— Ne perdons pas notre temps à causer, dit-il, mettez-vous au piano et faites-moi entendre votre opéra.

A midi et demi, quand tout fut terminé :

— Voilà mon traité, dit Halanzier, une bonne poignée de mains.

On sait avec quel soin Halanzier monta le Roi de Lahore, qui marque l'avènement de Massenet au théâtre. Aussi, tous les ans, le 9 juillet, à neuf heures du matin, on sonne à la porte de M. Halanzier ; c'est Massenet qui vient en pèlerinage, comme il dit, remercier l'ancien directeur de l'Opéra. La partition a été jouée, en outre, sur vingt-huit scènes italiennes, pour la gloire, sans que Massenet en tirât un sou. L'éditeur Ricordi fit connaître le musicien en Italie, il ne lui devait pas autre chose. Homme, du reste, très intelligent, ce Ricordi, qui donna à Massenet l'idée première d'Hérodiade, que nous devions entendre à Bruxelles d'abord et ensuite à Paris, par une troupe italienne, car il n'est que trop vrai que les compositeurs français sont à présent forcés de travailler pour l'exportation.

L'année 1880 apporta un grand découragement à Massenet ; professeur au Conservatoire avec 2,800 fr. d'appointements, où il avait remplacé François Bazin, membre de l'Institut, fêté en France et à l'étranger, acclamé à Milan, porté en triomphe à Pesth, il lui était réservé en 1880 de descendre de son nuage et de redevenir un humble ver de terre. Quelque temps avant cette soirée néfaste de l'Opéra où la Vierge devait sombrer devant un public indifférent, Massenet était venu d'hier avec moi et quelques amis : c'était quelques mois après la première d'Aïda, que Verdi avait conduite à l'Opéra. On discutait la question : nous fûmes tous d'avis que l'artiste ne devait pas confondre sa personnalité et son œuvre, qu'un compositeur n'avait que faire au pupitre. Un soir de première représentation, il nous semblait à tous peu compatible avec sa dignité qu'un compositeur, en dirigeant une œuvre nouvelle, s'exposât à des mésaventures ou qu'il eût l'air de solliciter par sa présence les applaudissements rebelles. Massenet, pendant cette conversation, demeura rêveur. Quelque temps après, il monta, malgré nos conseils, au pupitre de l'Opéra et dirigea l'exécution de la Vierge.

Allez ! on ne l'y reprendra pas de sitôt ! Il faut l'entendre raconter cet incident :

— Ah ! pendant toute cette soirée, j'ai bien pensé à mes amis, dit-il; j'entendais bourdonner à mes oreilles leur conversation ; j'entendais vos voix qui me disaient : « C'est bien fait ! » Un silence glacial dans la salle : mon œuvre, faite avec tant de passion et d'amour, s'écroulait. Et j'étais à ce maudit pupitre. Impossible de m'en aller ! Et je tremblais de dépit et un peu de honte. Quel chagrin cruel ! Les musiciens de l'orchestre, ordinairement si réservés, me regardaient comme s'ils voulaient me dire : « Pauvre garçon ! » Je lisais la pitié dans les yeux de mes artistes. On voulut bien bisser un morceau, mais je compris que la salle laissait faire mes amis par compassion seulement. Derrière moi, on disait, aux fauteuils d'orchestre : « C'est crevant. » Je sentais que le public était las ; il s'en allait, et j'eus toutes les peines du monde à me tenir debout. Quand tout fut fini, je sortis, éperdu ; j'étais fou de douleur et de rage !

Une seconde audition de la Vierge à l'Opéra fut plus favorable à Massenet ; c'était le public spécial des concerts qui était venu.

M. Vaucorbeil se montra galant homme.

— Vous avez eu ce soir du succès, dit-il à Massenet, mais je ne vous cache pas que j'avais donné une grande partie de la salle. Nous n'avons pas fait d'argent. Voulez-vous une troisième épreuve ?

— Non, lui dit le musicien. Je reste sur le souvenir consolant de la seconde soirée.

Et c'est alors qu'il s'attela avec toute son énergie et toute son âme à l'Hérodiade, commencée depuis 1879, et que nous allions entendre à Bruxelles en 1881. Pas de place à l'Opéra ! A l'Opéra-Comique, c'est une autre affaire. Déjà, l'été précédent, Massenet avait lu son œuvre à Carvalho, qui la trouva superbe, mais la jugea, d'accord avec le compositeur, impossible à l'Opéra-Comique.

Hérodiade fut donc jouée à Bruxelles ! Tous nos vœux accompagnaient Massenet, car, nous tous, ses amis et ses admirateurs, nous l'aimons beaucoup. Il est sympathique au possible ; la tête est fine, les traits sont intelligents ; c'est une charmante nature d'artiste, facilement émue, très vibrante, artiste jusqu'au bout des ongles. Et puis, Massenet a une qualité maîtresse pour nous autres ; il est simple ; pas poseur du tout ; il n'a aucun des défauts des musiciens, qui passent ordinairement les doigts sur leur front inspiré avant de faire entendre une de leurs œuvres et qui, après l'audition, font semblant de tomber en syncope à la suite de l'effort surhumain. Rien de pareil chez Massenet ; à la première invitation, il se met au piano et il y reste tant qu'il sait faire plaisir à ses amis ; il joue ce qu'on veut : ses œuvres et celles des autres, la musique sacrée et la musique profane ; il sait tout, il exécute tout avec la même grâce aimable. Nous l'avons tenu ainsi des heures entières, et il ne se lassait pas de nous être agréable : il passait de l'art grave à l'art souriant, selon la fantaisie du moment. Quelques incidents sont restés dans la mémoire de ses amis. Je me souviens notamment d'un air du Messie, d'Haendel, chanté par Sardou et accompagné par Massenet. Qui n'a pas entendu cela ne peut se faire une idée des hauteurs sereines que la musique escalade quand un académicien et un membre de la section musicale de l'Institut fusionnent leurs talents de chanteur et d'accompagnateur.

A ces premières étapes, Massenet a ajouté depuis Manon, à l'Opéra-Comique, et le Cid, à l'Opéra. Il est dans tout l'éclat de son talent, à quarante-quatre ans, et l'avenir lui réserve encore beaucoup de dates lumineuses dans la gloire parisienne !

 

 (Albert Wolff, Mémoires d'un Parisien : la Gloire à Paris, 1886)

 

 

 

 

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