Théâtre National de l'Opéra-Comique

(Salle Favart)

 

 

 

l'Opéra-Comique (3e salle Favart) en 1900

 

 

 

En 1898, le théâtre de l'Opéra-Comique prit possession de la troisième et actuelle salle Favart. Elle a été construite par l'architecte Bernier sur l'emplacement de la deuxième, et a été inaugurée le 7 décembre 1898. Le théâtre a, sur la place Boieldieu, sa façade principale comprenant un avant-corps en saillie flanqué de deux latéraux. Le rez-de-chaussée, avec ses trois portes rectangulaires, est formé d'un appareil à bossages. Le premier étage est percé de trois hautes baies cintrées avec encadrements de colonnes ; l'attique, avec ses six fenêtres, est décoré de six statues cariatides. A l'intérieur se trouve un vestibule aboutissant à un palier bordé de douze colonnes en granit, avec deux statues : l'Opéra-Comique, de Mercié, et le Drame lyrique, de Falguière. On remarque dans l'escalier d'honneur des peintures de François Flameng et de Luc-Olivier Merson, et, dans le grand foyer, des compositions de Gervex, de Maignan, de Raphaël Collin, de Toudouze. La scène est exactement semblable à l'ancienne, et la salle contient un peu moins de places. Elle est décorée d'un plafond par Benjamin Constant et de cariatides de Jules-Félix Coutan.

La carcasse du théâtre Louvois, dont tout l'intérieur fut détruit, devint le magasin de décors de l'Opéra-Comique.

=> salles de l'Opéra-Comique

=> l'incendie de l'Opéra-Comique de 1887

 

 

 

 

 

 

l'Opéra-Comique en 1910

 

 

 

l'Opéra-Comique (photo prise vers 1953)

 

 

 

 

Le monument et sa décoration.

 

Il est l'œuvre de l'architecte, M. Bernier. Aucun monument parisien ne fut peut-être plus discuté. Il convient, en effet, d'en écrire et du bien et du mal. Mais ce monument contient des peintures remarquables parmi lesquelles deux véritables chefs-d’œuvre : le Chant au moyen âge, par Luc-Olivier Merson, et l'Inspiration, par Raphaël Collin. Ils suffiraient à justifier l'article suivant.

 

Il fut un temps où, dans chaque revue de fin d'année, se montrait inéluctablement un monsieur mélancolique et décoré. Une fois même, il apparut chevauchant une tortue. Il survenait souvent, — telle une noire entre deux blanches — entre deux jeunes personnes également remarquables et émouvantes par leur beauté et leur manque de talent, et qui disaient de ces choses boulevardières ne valant pas d'être répétées. Le compère et la commère l'interpellaient avec le dessein, souvent infructueux, de faire de l'esprit bien français : « Qui êtes-vous, vous, Monsieur, qui avez l'air si triste ? » Et le quidam chevaucheur de tortue répondait d'une voix caverneuse : « Je suis l'architecte de l'Opéra-Comique. » Ses interlocuteurs l'excitant, il se répandait en doléances. Le public apprenait ainsi que la reconstruction de l'Opéra-Comique menaçait de devenir une utopie ; et cela s'accompagnant d'une musique aigrelette, tout le monde était ravi, comme après une dégustation de vin acide et léger.

Pourtant, en décembre 1898, une nouvelle salle Favart s'inaugura. L'Administration française, cette reine d'un peuple qui ne veut plus de rois, avait laissé à M. Bernier le temps d'accomplir un chef-d’œuvre... Oui, certes ! Avait-elle assez exagéré, pour donner loisir à cet artiste, sa misère de discussions interminables et néfastes au budget, de paperasses, toute cette médiocrité d'énergie et d'ambitions dont la plus sûre utilité est de rendre dangereuse l'imbécillité humaine.

Son hésitation et ses chicaneries durèrent onze ans et demi. M. Bernier, qui a du talent, est un modeste. Il sait, sans doute, que dans les sociétés encore imparfaitement démocratiques, le génie individuel indispose presque toujours la collectivité. Pouvant faire un chef-d’œuvre, il se contenta de réaliser un bâtiment aux dégagements spacieux et qui surabonde en escaliers. Faute de dégagements, l'ancienne salle Favart avait été le tombeau de braves gens, qui payèrent ainsi leur prédilection pour la Mignon, d'Ambroise Thomas (on jouait cette œuvre le soir de l'incendie). M. Bernier est louable d'avoir tout fait pour nous épargner la récidive douloureuse d'un tel désastre. Quelque critique que soulève son œuvre, il faut lui donner loyalement acte de ceci : qu'il est également aisé d'y entrer et d'en sortir. Cela mérite d'être remarqué à Paris où tant d'escaliers de théâtre sont des fours d'incinération futurs.

Mais, trop exclusivement hanté de cette idée louable : d'un lieu de spectacles non homicide, il a oublié qu'un théâtre n'est pas édifié à seule fin de s'incendier un jour, et qu'il serait bien qu'en temps ordinaire les spectateurs eussent la facilité d'y voir de toutes les places et, surtout, que le metteur en scène, les décorateurs, les acteurs, tout le personnel artiste, s'y pussent mouvoir à l'aise. Passe, à la rigueur, pour la salle, qui est étriquée et devrait contenir plus de spectateurs ; l'Opéra-Comique ne compte guère plus de 1350 places : c'est insuffisant. La décoration de la salle est claire et quelconque le plafond peint par Benjamin Constant et sa couronne des lampes électriques en sont l'unique attrait. On goûte généralement peu la fantaisie qui, au sommet de l'encadrement de la scène, a figuré deux dames sculptées dans une position acrobatique qui fait souffrir les cœurs sensibles. Ces deux personnes et le cartouche qu'elles encadrent sont l'œuvre de M. Marqueste, qui, généralement, est mieux inspiré.

Les cariatides, assez remarquables, des secondes loges sont de M. Coutan.

N'insistons pas néanmoins. Ce qui est invraisemblable, c'est la scène, c'est la parcimonie de ses dimensions.

On nous a conté que lorsqu'il en prit possession, M. Albert Carré manifesta une grande déception. On le comprend : c'est miraculeusement étroit, incommode ; M. Bernier n'a qu'une excuse : c'est de l'avoir fait exprès. En ce cas, tous les éloges lui seraient dus. Cette étroitesse a eu du moins ce résultat de faire plus prestigieuse, plus éclatante, l'habileté du metteur en scène qu'est M. Albert Carré. Son goût a sauvé le théâtre.

On le peut voir par la photographie qui en est publiée sur la couverture de ce numéro, l'extérieur de l'Opéra-Comique ne subjugue point par une fabuleuse beauté. C'est de la maçonnerie convenable. La médiocrité n'en est pas :entièrement imputable à M. Bernier ; l'État, la Ville de Paris en ont leur bonne part. Ils auraient dû consentir au projet, qui fut souvent mis en avant, d'acquérir la maison mitoyenne au théâtre (celle-là même où sont les bureaux de publicité des Publications Pierre Lafitte et Cie, et notre excellent confrère le Gil Blas). Ainsi, le théâtre de l'Opéra-Comique aurait pu disposer d'une salle digne de son importance artistique. Mais le budget s'accroît plus de nécessités que d'intelligence. Le couronnement et l'attique de la façade, laquelle a trente mètres de large, ont le mérite des cariatides dues à MM. G. Michel, Allar et Peynot. Du côté de la rue Favart et de la rue Marivaux, deux niches hébergent des statues : la Musique, par M. Denys Puech, et la Poésie, par M. Guilbert.

On remarque comme statues dans l'intérieur, au-dessus des portes du grand vestibule, une Marguerite et une Ophélie.

Donnons un regard, ou plusieurs — selon les goûts — à la Comédie lyrique, par Antonin Mercié, et le Drame lyrique, par Falguière. De ce même sculpteur, on voit dans le hall-fumoir, qui est au rez-de-chaussée du théâtre, le monument de Bizet, lequel devait être inauguré au Parc Monceau. Au pied de la stèle, Carmen, assise, sourit ; la gloire tend à Georges Bizet la palme que ce grand musicien a bien méritée.

On doit une mention aux consoles, aux guirlandes des balcons et des marquises, qui témoignent d'un grand soin ; tout cela est encore un peu trop neuf : le temps lui donnera sa juste valeur.

La beauté la plus certaine de cet Opéra-Comique réside dans ses peintures. Il y a là un effort toujours honorable, souvent excellent.

Quand on a monté l'escalier d'honneur de droite, on se trouve devant les décorations de M. François Flameng, composées de deux panneaux et d'un plafond. Le sujet du plafond est la Comédie fustigeant les Mœurs. Ceux des panneaux sont : le Ballet, où se mêlent aux personnages de la comédie italienne, ceux du ballet moderne ; et la Tragédie, où l'on voit le vieux Sophocle dirigeant une répétition d’Œdipe à Colone.

MM. Joseph Blanc, peintre, et Guifard, ornemaniste, ont décoré le foyer de figures symboliques. Dans le grand foyer, où le marbre prédomine, on remarque les dessus de porte de Gervex : la Foire Saint-Laurent, berceau du genre opéra-comique, et le Ballet de la Reine, au temps d'Henri III.

Le mur, les trumeaux et le plafond de ce foyer sont peints par M. Albert Maignan ; ils évoquent des opéras-comiques célèbres : Zampa, le Chalet, les Noces de Jeannette. Le sujet du plafond pourrait être appelé la Ronde des Notes ; l'arrangement en est original et agréable.

Dans celui des salons attenant au grand foyer qui donne sur la rue Favart, M. Gustave Toudouze a raconté brillamment le Jeu de Marion et de Robin, pastorale d’Adam de la Halle (1240-1286), que l'on tient pour le premier essai d'opéra-comique en France. Le plafond et les panneaux de ce salon représentent l'un : la Glorification de la Musique, les autres : la Danse et la Musique ; ils sont aussi l'œuvre de M. Gustave Toudouze.

Dans le salon adjacent dont les fenêtres ouvrent sur la rue Marivaux, on admire l'Inspiration, de M. Raphaël Collin, qui justifie bien son titre par sa composition gracieuse et la poésie dont elle est toute baignée. C'est de la peinture émouvante, où l'art et la pensée se mêlent harmonieusement ; M. Raphaël Collin nous a habitués, d'ailleurs, à des œuvres de cette charmante importance. Du même peintre, sur le plafond et sur les panneaux de ce salon, la Vérité animant la Fiction, et l'Ode et la Romance, œuvres d'un grand agrément, d'une atmosphère joliment mélancolique.

Par l'escalier d'honneur de gauche, on parvient devant les deux compositions de M. Luc-Olivier Merson, qui sont de très belles œuvres.

Le sujet de la première est le Chant du Moyen âge ; l'atmosphère en est douce et nuancée ; l'arrangement — des trouvères et des femmes chantant autour d'une fontaine, cependant que s'éclaire au fond le visage de Sainte-Cécile, — est d'une belle évocation nostalgique.

Le panneau qui fait vis-à-vis à ce chef-d’œuvre est figuré par une composition idyllique et s'intitule la Poésie. A droite, sur une Source figurée par une femme agréablement nue, se penche un Faune, lequel est, certainement, le symbole du Désir. Tout près, un poète s'abandonne aux conseils de l'Inspiration, qui est présente derrière lui ; entre eux, se dresse l'Amour, sans l'influence de qui toute imagination, toute œuvre demeure froide et affectée.

Au plafond, sont peintes, toujours par M. Luc-Olivier Merson, la Chanson, l'Élégie et l'Hymne.

Le plafond de M. Benjamin Constant prouve une très estimable volonté de rénover ce genre de peinture. Il nous a fait grâce des ordinaires dames symboliques mêlant leur replète nudité en une trop lourde guirlande. Des héros et des héroïnes de l'Opéra-Comique y sont confondus. Dans une féerique atmosphère se succèdent Mignon, Carmen, Manon, Mireille, Phryné, le sempiternel Lothario, etc., que semblent bénir le Chant, la Poésie et la Symphonie.

La collaboration de pareils artistes, l'ornement apporté par de telles œuvres ont conféré à la réalisation architecturale de M. Bernier une valeur esthétique indiscutable.

De tout un bâtiment dont la construction fut longue il convient donc de regretter seulement le contenant, le contenu valant souvent par le charme, et, parfois, par de la réelle beauté.

Nul plus que le signataire de cet article n'est affligé de ces critiques d'un monument dont l'architecte a fait certainement de son mieux. Le bien aurait largement suffi. Mais il est devenu insupportable, alors qu'à l'étranger tant de salles de spectacles vraiment dignes de ce nom (voyez Bayreuth, Munich, etc.) ont été construites, que les architectes français s'en tiennent encore à des conceptions si contraires à l'aise, à l'agrément d'être assis et de contempler, que le public est en droit d'exiger au théâtre. Il est vraiment inouï qu'un spectateur puisse encore, si minime soit-il, payer le prix d'une place pour simplement mal entendre, ne rien voir et attraper un torticolis.

De tous les arts, seule, l'architecture régresse, ou, pour le moins, ne fait pas de progrès, — elle qui, avant que Gutenberg ne découvrît l'imprimerie, fut comme le livre de pierre des peuples. Si du nouveau peut être réalisé en architecture (et pourquoi pas ?) c'est bien en manière de salles de spectacles. Les architectes agiraient décemment en daignant y prêter leur attention et, au moins, un peu de bon sens.

Nous avons montré qu'ils n'ont pas à craindre d'être pressés dans leur tâche par l'Administration française. Pour ce qui est de la lenteur, des inutilités qui donnent du temps à ceux qui travaillent, elle est de tout repos. Aux architectes d'en profiter et de faire qu'à quelque chose cette calamité officielle soit bonne ; une fois, hélas ! ne sera pas coutume.

Pour ce qui est de l'Opéra-Comique, on ne répétera jamais trop que M. Albert Carré méritait un cadre meilleur à ses mises en scène, qui sont presque toujours l'éblouissement des yeux et l'enchantement de la raison.

(Félicien Grétry, Musica n°55, avril 1907)

 

 

 

 

 

la salle et la scène

 

 

 

 

 

 

Louis Bernier

 

Stanislas-Louis BERNIER

architecte français, né à Paris 8e le 21 février 1845, mort dans la même ville le 2 février 1919. Il entra en 1864 à l'Ecole des beaux-arts, atelier Daumet, et remporta les diverses récompenses réservées à l'enseignement de l'architecture ; notamment, en 1872, l'important prix Rougevin. Cette même année, il obtenait le premier grand prix de Rome sur un Muséum d'histoire naturelle. Pensionnaire à la villa Médicis, il tint à honneur de remplir complètement les obligations de son séjour en soumettant au jugement de l'Académie des beaux-arts une suite de travaux qui furent justement appréciés. C'est ainsi que la restauration du Tombeau de Mausole, à Halicarnasse (Asie Mineure), lui valut une médaille de première classe à l'Exposition universelle de 1878. Au Salon de cette même année, il obtenait une troisième médaille pour ses études d'art antique et d'art italien : relevé et restauration de la Basilique de Palestrina, détails du Temple de Minerve, à Assise, de la Parete Nera, à Pompéi ; études du Cloître de Saint-Jean de Latran, plafonds de l'église de Santa Maria in Ara cæli, à Rome, façade de la Libreria Vecchia, à Venise. Ses envois aux Salons suivants répondaient au même ordre de travaux : 1880, Détails du portique des écoles et du Camp des soldats, à Pompéi ; 1881, Entablement de l'ancienne bibliothèque de Venise. La construction de l'hôtel de Léon Bonnat, rue Bassano, 48, dont les châssis figurèrent au Salon de 1882, ajoutait à son renom. La Société centrale des architectes lui remettait sa médaille pour l'architecture privée, en même temps que l'Académie des beaux-arts lui décernait, pour l'autre ordre de ses travaux, le prix biennal des hautes études architectoniques (prix Duc). Récompensé à l'Exposition d'Anvers en 1885 et décoré de la Légion d'honneur cette même année, il se voyait attribuer une médaille d'or par le jury de l'Exposition universelle de 1889, où il était représenté par les châssis de l'hôtel Bonnat.

A la suite de l'incendie de l'Opéra-Comique, survenu dans la nuit du 25 mai 1887, un concours pour sa reconstruction ayant été ouvert en mai 1893, Louis Bernier obtenait le premier prix. Commencés en janvier 1894, les travaux furent terminés vers la fin de 1898. Entre temps, l'architecte-lauréat avait également procédé à la construction des magasins et ateliers de décors de l'Opéra-Comique et de l'Odéon situés boulevard Berthier.

Le nouvel Opéra-Comique aurait pu consacrer définitivement sa réputation. Ainsi en avait-il été pour l'Opéra de Charles Garnier. En fait, on le critiqua volontiers. Certains écrivains ou architectes reprochèrent à l'ensemble son manque de personnalité, aux motifs extérieurs leur peu de caractère. Enfin, ce qui était plus grave, les dégagements des services de la scène furent reconnus insuffisants et mal distribués. C'est qu'aussi les exigences d'un grand théâtre moderne avaient dû trouver leur solution sur le terrain d'un théâtre vieux d'un siècle. Mais on s'accorda pour louer la salle, l'harmonie légère de ses proportions, sa décoration sobre et de bon goût.

Ces critiques n'émurent ni l'Académie des beaux-arts qui, en 1898, choisit Louis Bernier pour remplacer Ginain, dont les goûts et le talent avaient une certaine parenté avec les siens, ni le jury de l'Exposition universelle de 1900 qui honorait d'un grand prix les plans de l'Opéra-Comique. Le 1er août 1905, Louis Bernier fut appelé à remplacer Scellier de Gisors comme professeur chef d'atelier à l'Ecole des beaux-arts dont il était architecte depuis 1890. A ce titre, il a dû étudier le monument élevé dans l'Ecole même, à la mémoire de Duban, son premier constructeur. Il a été aussi l'architecte du monument de Barye, inauguré sur le terre-plein du pont Sully, en 1894. Louis Bernier était membre du conseil des Bâtiments civils, officier de la Légion d'honneur depuis 1898.

(Charles Saunier, Larousse Mensuel Illustré, mai 1919)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

l'escalier d'honneur

 

 

 

le Chant au Moyen Age ou la Musique, décoration de Luc-Olivier Merson qui domine l'escalier d'honneur de gauche, côté Marivaux (détail ci-dessous)

 

 

 

 

 

statue de Georges Bizet par Falguière, dans le hall-fumoir

 

 

 

la Danse de François Flameng, dans l'avant-foyer

 

 

 

le grand foyer du public

 

 

 

la Romance par Raphaël Collin

 

 

l'Ode par Raphaël Collin

 

 

panneaux du salon de gauche adjacent au grand foyer du public

 

 

 

plafond du foyer ('les Notes") par Albert Maignan

 

 

 

une scène de Zampa, peinture murale d'Albert Maignan dans le grand foyer du public

 

 

 

le Jeu de Robin et Marion par Toudouze, dans le petit salon circulaire du foyer, côté de la rue Favart

 

 

 

 

le Monument actuel.


Extérieur.

 

En présence du monument de la Place Boieldieu, nous sommes saisi d'un regret, — regret bien platonique comme tous les regrets, — mais puisque, selon Musset,

En se plaignant on se console,

consolons-nous en déplorant qu'il n'y ait pas plus de recul pour admirer l'élégante façade de l'Opéra-Comique. Elle est déjà suffisamment sacrifiée par sa situation même, sur une place où la circulation est à peu près nulle, où ne viennent que les personnes se rendant au théâtre ou le quittant. Or, l'on sait que les entrées et sorties des spectacles s'effectuent toujours dans la hâte et la précipitation ; les arrivants sont généralement en retard ou à la minute ; les partants n'ont qu'une pensée, regagner promptement leur domicile.

D'ailleurs, il fait nuit. Ceux qui retiennent leurs places dans la journée ignorent cette façade, les bureaux de location donnant sur une rue latérale, du côté du boulevard. Restent les rares passants que le hasard ou leurs affaires amènent dans ces parages.

Ceux qui ont le loisir et la curiosité de s'arrêter contemplent une belle œuvre, digne d'attirer l'attention dans son ensemble et ses détails.

On est tout d'abord séduit par la grâce et la délicatesse de l'aspect général. L'architecture, la sculpture et l'ornementation s'harmonisent avec un goût parfait et charment les premiers regards.

Un avant-corps, allégé par deux parties en retrait, rappelle la grâce de la renaissance italienne.

Six marches, étendues sur toute la largeur, mènent à trois grandes portes rectangulaires, fermées à mi-hauteur par trois grilles de bronze curieusement ouvragées.

Au premier étage, un magnifique balcon devant trois baies monumentales, cintrées et encadrées de colonnes corinthiennes forment piédestal à des cariatides ; celles-ci séparent, à l'attique du dernier étage, six fenêtres par deux géminées ; elles sont dues à M. Allar, pour les deux placées du côté de la rue Marivaux ; à M. G. Michel pour les deux du centre et à M. Peynot pour les deux dernières, près la rue Favart.

Les niches des arrière-corps latéraux abritent, à gauche, la « Musique » de Puech, à droite, la « Poésie » de Guilbert.

Masques et acrotères décorent le chéneau et la corniche. La toiture emprunte la forme d'un comble à pans arrondis, gracieux d'aspect, original de dessin.

Rien de particulier à noter pour les façades latérales des rues Favart et Marivaux.

 

Vestibule Principal.

 

A peine entré par les portes de la place, on éprouve une impression d'aise, d'espace et de bien-être.

Le vestibule est long, large et haut de plafond. Devant soi un premier escalier aboutit à un vaste palier. Quelques marches au milieu mènent à un couloir circulaire desservant baignoires et fauteuils d'orchestre. De chaque côté, des escaliers d'honneur conduisent aux étages supérieurs.

A droite et à gauche des portes d'entrée, siègent les contrôleurs ; un peu plus loin, dans le fond, on aperçoit les bureaux des billets.

Au bas de l'escalier central, deux statues : du côté Marivaux « Manon » de Mercié, du côté Favart « Carmen » de Guiraud-Rivière.

 

Escalier Favart.

 

Dirigeons-nous à droite ; dans le coin de l'escalier le Drame Lyrique de Falguière. Statue de femme adossée à un tronc d'arbre.

Montons au premier étage, arrêtons-nous au palier pour contempler à loisir les peintures murales et le plafond de François Flameng.

Le panneau de gauche représente la Tragédie ou mieux le Drame Lyrique.

Nous sommes dans la demeure de Sophocle à Athènes.

De la terrasse, la vue s'étend au loin sur les édifices de la capitale de l'Attique ; le maître a pris plaisir à en tracer la silhouette, se souvenant de son séjour en Grèce.

Le vieux poète de l'Hellade, âgé de quatre-vingts ans, fait répéter sa tragédie d'Œdipe à Colone. Il est assis, entouré de ses interprètes, les acteurs du théâtre de Bacchus, qui tiennent chacun leurs rôles en mains. L'aulète et le citharède de la troupe les assistent.

En face, Œdipe aveugle déclame dans une attitude émouvante et dramatique.

 

***

 

Un brusque contraste nous attend sur le panneau de droite : la Danse.

Les ballerines, en maillots couleur chair et jupes blanches de tarlatane, entourent d'une guirlande de fleurs la danseuse étoile que lutine un Scaramouche. Le bicorne et le mantelet noirs du représentant de la Comédie Italienne mettent en valeur le satin clair des corsages et la blancheur immaculée des rubans.

Un tambourinaire, la mailloche levée dans la main droite et tenant de la gauche un flageolet, anime les danseuses. Les restes d'un portique font une concession à l'antiquité.

Pour accuser le modernisme, un bouquet dans sa collerette de papier ajoute une note lumineuse près de la rampe ; et dans une loge sur scène on devine la présence d'un « habit noir ».

Cette peinture a certainement l'arrière-pensée de réclamer pour la Danse sa place à l'Opéra-Comique.

 

***

 

Au plafond, la Vérité, dans une éclatante nudité, brandit le miroir inexorable ; non loin d'elle, la Comédie armée du fouet de la satire pourchasse les vices qui se tordent à ses pieds.

 

Avant-Foyer.

 

A cet étage, un grand couloir, donnant sur le pourtour des loges et fauteuils de balcon, côtoie dans tourte sa longueur le Grand Foyer du public avec lequel il communique par trois larges baies ; ce qui l'a fait appeler Avant-Foyer.

On y distingue quatre peintures de Joseph Blanc, élégamment encadrées par l'ornemaniste Guifard.

Adossées au mur du Foyer : la Danse, agitant des écharpes, au son du tambourin, du fifre et du tambour de basque. La Musique, tenant un violon, lève les yeux d'un air inspiré ; autour du socle, deux enfants, l'un assis ayant sur les genoux des feuilles de musique, l'autre debout soutenant une harpe.

Du côté des loges : le Chant, entouré de petits génies jouant de la lyre et du luth.

La Comédie, souriant, une badine à la main, voit à ses pieds deux enfants qui s'amusent, munis de masques tragique et bouffon.

 

Salon Favart (Buffet).

 

Quittant l'avant-foyer nous traversons par la baie de gauche le coin du Foyer du public pour arriver au Salon qui prend jour sur la rue Favart et dans lequel trône le Buffet-Glacier.

La peinture décorative a été exécutée par Toudouze.

L'artiste a pris comme sujet le Jeu de Robin et de Marion, qui fut représenté en 1283 à Naples, environ dix-huit mois après les Vêpres Siciliennes, devant la Cour française de Charles d'Anjou.

Adam de la Halle, en costume écarlate, est placé à gauche, en face le Roi, entouré de dames et seigneurs. Il explique une scène de sa pastourelle représentée devant les augustes personnages, celle où le chevalier, lance au poing, se précipite sur Marion réfugiée dans les bras de Robin. Celui-ci lève un bâton et appelle au secours ses hardis compagnons qu'on aperçoit dans le lointain. Un chien fidèle s'élance sur le chevalier.

Aux pieds du poète se déroulent des feuillets sur lesquels s'entrevoient musique, paroles et dessin.

 

***

 

Deux panneaux verticaux de part et d'autre d'une grande glace :

La Danse voltige au milieu de voiles qui tourbillonnent au vent. En contrebas, un éphèbe joue d'un instrument ; au premier plan une chèvre bondit,

Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit,

au risque de crever un tambourin qu'elle frôle de ses jambes nerveuses.

La Musique, près d'une statue décapitée, porte ses regards vers le ciel, avec un visage souriant. Le bras tendu dans toute sa longueur, elle appuie l'extrémité de l'archet sur un violon dont elle va tirer des sons harmonieux.

 

***

 

Au plafond, la Glorification de la Musique ; celle-ci, assise en haut, reçoit une couronne ; sous le socle de son trône, une Renommée embouche la trompette aux cent voix ; au-dessous s'enchaînent en guirlandes des femmes armées de violes, de sistres et de harpes.

 

Grand Foyer.

 

En quittant le Salon Favart nous sommes dans le Grand Foyer ou Foyer du public. Nous retournant, nous voyons, encadrant la porte par laquelle nous venons de passer, la Foire Saint-Laurent.

Le peintre Gervex a très heureusement rendu un des aspects de cette foire. A droite, le fameux théâtre de Nicolet ; sur le tréteau, debout, Arlequin adossé ; Pierrot, agenouillé, baise la main d'une belle. La foule des badauds, nez en l'air, bouche bée, s'extasie aux gaîtés de la parade. A l'entour circulent seigneurs, grandes dames et soubrettes. Une nourrice tient un bébé ; auprès d'elle une fillette joue au cerceau. Jolie perspective de la rue, bordée de boutiques ; dans le fond, le clocher de l'église. A gauche, au premier plan, un couple élégant, puis voitures et carrosses ; à la portière sourit un minois mutin. L'ensemble est mouvementé, séduisant et gracieux.

 

***

 

Les baies de passage à l'avant-foyer sont entourées par deux sujets empruntés par Albert Maignan au répertoire du théâtre.

A gauche, auprès d'une source, une fillette agenouillée pleure à chaudes larmes, tandis qu'un jeune paysan lui tourne le dos d'un air indifférent en mordillant un brin de paille. Dans un coin on lit :

Ma pauvre âme est pleine

D'un mortel souci.

C'était bien la peine

De l'aimer ainsi.

Il n'en faut pas davantage pour nous révéler que l'artiste s'est souvenu des Noces de Jeannette.
Du côté droit, un Léandre baise la main d'une Isabelle qui semble peu farouche ; le même procédé que tout à l'heure nous apprend qu'Albert Maignan eut une réminiscence de Zampa, lorsque nous lisons :

Il faut céder à mes lois,

Et comment s'en défendre ?

Quand mon cœur a fait un choix,

La belle doit se rendre.

Dominant les deux groupes d'amoureux animés de sentiments divers, des nuages nous transportent dans un monde allégorique. Au centre, deux femmes côte à côte représentent, l'une, la romance, et l'autre le chant lyrique. Des génies, suspendus dans les airs, jouent du théorbe et du violon ; d'autres agitent des cymbales ; c'est la personnification des mouvements, Adagio, Andante, Allegro.

 

***

 

En face, entre les fenêtres, deux panneaux du même peintre.

Dans un paysage agreste, montagneux et sauvage, un petit flûtiste déchiffre sur une page de musique l'air du Chalet, que chante Max à son entrée en scène :

Vallons de l'Helvétie

Objet de mon amour

Salut, terre chérie

Où j'ai reçu le jour !

Comme pendant, un génie armé prenant comme devise l'air de Georges Brown dans la Dame Blanche :

Ah ! quel plaisir d'être soldat !

On sert par sa vaillance

Et son prince et l'Etat.

Et gaîment on s'élance

De l'amour au combat !

 

***

 

Le plafond, toujours d'Albert Maignan, est d'une conception véritablement originale et curieuse.

Sur une longue portée en clef de sol s'épandent sept figures féminines ayant chacune le nom d'une des notes de la gamme, inscrite sur le grelot qu'elles agitent. D'autres personnages voltigent dans les airs ou dans les branches d'arbres, agitant des tambours de basque et claquant des castagnettes. C'est la Ronde des Notes. Trois autres figures traitées avec de hardis raccourcis se chargent d'indiquer les différents rythmes.

 

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A l'autre extrémité du foyer, comme pendant à la Foire Saint-Laurent, nous trouvons un encadrement similaire pour la porte du Salon Marivaux. Le pinceau de Gervex, déjà nommé, nous présente le Ballet de la Reine. C'est un opéra dansé dont la primeur est donnée au Louvre dans les magnifiques salles du rez-de-chaussée. Le mélancolique roi Henri III, et son auguste mère Catherine de Médicis, assistent à une pavane exécutée par les seigneurs et dames de la cour, revêtus des luxueux costumes de l'époque. La toilette des femmes attire surtout l'attention par les jupes évasées et les énormes collerettes aux fines broderies. Au premier plan, une noble et honneste dame esquisse une majestueuse révérence, non loin du chien favori qui n'est pas oublié et doit décemment paraître en toute cérémonie royale qui se respecte. Dans une tribune du fond, des musiciens florentins apportent à la fête le concours de leurs mélodies.

 

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Quelques bustes rappellent certains compositeurs dont les œuvres illustrèrent la maison. Le long des fenêtres : Fromental Halévy (1799-1862), Ambroise Thomas (1811-1896), Edouard Lalo (1823-1892) ; vis-à-vis, Etienne Méhul (1763-1817) et André Grétry (1741-1813).

Une guirlande du sculpteur Bottée suit la corniche du grand mur pour retomber aux deux bouts, ornés de médaillons très réussis évoquant les traits de musiciens, d'auteurs et d'artistes ; les noms, discrètement dissimulés dans l'ovale du cadre, se découvrent avec un peu d'attention secondée au besoin par une bonne lorgnette. Dans le haut, Philidor, Dalayrac, Niccolo, Félicien David, Victor Massé, Léo Delibes ; le long des encoignures, à droite, Elleviou, Martin et Mme Miolan-Carvalho ; à gauche Favart, Sedaine et Scribe.

 

Salon Marivaux.

 

Du Grand Foyer, nous passons directement dans le salon rotonde ayant vue sur la rue Marivaux.

La décoration picturale est de Raphaël Collin.

Le grand panneau de gauche, l'Inspiration, nous transporte dans une forêt ombreuse. Le poète vêtu d'une chlamyde, appuyé songeur contre un arbre, écoute, comme en un rêve, de mystérieuses voix, simulées par des apparitions éthérées voltigeant sous la ramure.

 

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Deux panneaux en hauteur, de chaque coté de la glace : l'Ode et la Chanson, animées par de fort gracieuses personnes. L'une, les cheveux au vent, fait vibrer les cordes de la lyre ; l'autre apparaît, alerte et vive, dans une robe de blancheur liliale.

Au plafond, la Vérité animant la Fiction.

 

Escalier Marivaux.

 

Contournant le Grand Foyer, sur la gauche, nous atteignons l'escalier de la rue Marivaux, pour admirer l'œuvre de Luc Olivier Merson.

La Poésie occupe le mur de droite ; il semble que l'artiste ait songé à la poésie grecque inspirée de la mythologie.

Dans un bois silencieux, on voit, à gauche, sur un tertre verdoyant, un adolescent nonchalamment accoudé ; à droite, auprès d'une source fraîche et limpide, la Poésie, dans une pose abandonnée, jouit du doux sommeil précurseur du rêve ; un faune aux yeux avides la contemple avec convoitise, tandis que sur l'aile des zéphyrs l'Amour et l'Inspiration glissent au-dessus d'elle, attentifs à son réveil.

 

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En face, la Musique. Un véritable concert en plein air, au moyen âge.

Autour d'une fontaine ombragée sont groupés des damoiseaux, des ménestrels et des femmes coiffées du gigantesque hennin, que Juvénal des Ursins décrit en 1417 d'un style pittoresque : « Dames et damoiselles menaient grands et excessifs estats et cornes merveilleuses et avaient de chacun côté, au lieu de bourlées, oreilles si larges que, quand elles voulaient passer l'huis d'une chambre il fallait qu'elles se tournassent de costé et baissassent. »

Dans le fond, de petits pages ont échangé leur air mutin contre un visage recueilli, pénétrés du rôle important à eux dévolu.

A gauche l'évocation de sainte Cécile soutient le maître qui, de son siège, dirige avec autorité le chœur des exécutants.

 

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Sur le plafond s'élèvent dans une envolée triomphale les trois filles de la Musique et de la Poésie. D'en bas, la Musique, un violon sur les genoux, regarde l'Hymne, tenant un glaive orné de laurier, « la plaintive Elégie en longs habits de deuil », et la souriante Chanson drapée de voiles roses. De petits génies nus les accompagnent en soufflant dans de longues trompettes.

 

Le Vestibule Central.

Buffet et Bureaux de location

 

Au bas de cet escalier Marivaux, dirigeons-nous, pour sortir, du côté opposé à l'entrée principale. Descendons quelques marches et pénétrons dans le Vestibule Central.

Ce spacieux vestibule s'étend sous toute la largeur de la salle ; à ses extrémités, deux vestibules latéraux à plusieurs portes facilitent le départ des spectateurs sur les rues Favart et Marivaux, indépendamment de la sortie sur la place Boieldieu.

Le Buffet traditionnel compte sur les altérés du soir, et les Bureaux de location attendent les précautionneux du jour.

 

Le Monument Bizet.

 

Derrière ces bureaux se cache, bien à tort, le Monument Bizet ; comme il fut malheureux, il a une histoire. Dans le principe, il devait orner les pelouses du parc Monceau. Pour des motifs indépendants de sa volonté, on l'offrit à l'Opéra-Comique qui l'accepta, cela va sans dire, avec empressement.

La Salle Favart n'était-elle pas la demeure bien légitime de l'auteur de Carmen ? Mais il arrivait trop tard ; toutes les places étaient prises. Voilà comme il fut relégué dans ce coin, où cependant on peut le voir avec un peu de bonne volonté.

L'œuvre de Falguière est de haute valeur, et, mieux qu'un buste, forme une sorte de petit monument par l'importance et la dimension des personnages qui l'entourent.

Au pied de la stèle, qui supporte le buste de Bizet au visage énergique, Carmen est assise, le poing sur la hanche, rendant bien l'air de désinvolture qui convient à une fière cigarrera. Debout, la Musique s'approche du maître pour lui décerner un glorieux hommage.

 

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La tournée que nous venons d'esquisser laisse l'impression d'une visite au palais d'un riche et grand seigneur épris d'art, de grâce et de beauté.

 

(Emile Genest, l'Opéra-Comique connu et inconnu, 1925)

 

 

 

 

 

 

prix des places à l'Opéra-Comique en 1911

 

 

 

 

 

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