Jacques FERNY

 

 

 

Georges François CHERVELLE dit Jacques FERNY

 

chansonnier français

(Yerville, Seine-Inférieure [auj. Seine-Maritime], 13 février 1863* Neuilly-sur-Seine, Seine [auj. Hauts-de-Seine], 08 avril 1936*)

 

 

 

 

Jacques Ferny [photo Henri Manuel]

 

 

 

Fils d'un notaire, après de sérieuses études au séminaire d'Yvetot et au lycée de Rouen il est d'abord, aux alentours de la vingtième année, un fonctionnaire paisible, un bureaucrate appliqué à la préfecture de Rouen. Puis il vient à Paris, en 1887, pour terminer ses études de droit. Mais il fréquente le quartier latin, taquine la muse et, chez l'avoué où il est entré comme clerc, il compose plus de chansons, il fait plus de « revues » qu'il ne rédige d'actes juridiques.

Renonçant définitivement à la basoche, à la fin de 1891 il débute au « Chat-Noir » de Rodolphe Salis, le « gentilhomme-cabaretier », aux côtés de Maurice Donnay, Paul Delmet, Georges Fragerolle, Vincent Hyspa, Dominique Bonnaud. Quelques semaines suffisent au jeune chansonnier pour se créer une notoriété ; tout de suite il a trouvé, dans la Visite présidentielle et le Missel explosible, la formule et le modèle d'un véritable genre littéraire, celui de la chanson satirique, surtout politique, de la chanson « rosse » où il prend comme « tête de turc » les politiciens les plus notoires.

Un auditeur de ses débuts, René Maizeroy, esquisse son portrait dans le Gil Blas du 6 décembre 1891 : « Un masque flegmatique de pince-sans-rire qui ne bronche pas, qui ne s'anime d'aucune lueur, d'aucun tressaillement, même au plus fort de quelque stridente gouaille, de quelque moqueuse chanson où les puissants, les éphémères idoles du jour, sont malmenés, bousculés, démolis ainsi que dans un jeu de massacre. Deux petits yeux incertains de myope et la tenue correcte d'un jeune professeur qui rime à ses heures perdues des satires, qui aime Aristophane et les grands railleurs entre les poètes... A des trouvailles de blague, des fins de couplet, des cinglées d'ironie qui font songer à ces mazarinades dont se grisaient jadis les bons bourgeois de Paris, et aussi aux poèmes batailleurs de Méry. »

Ainsi, le genre de Jacques Ferny, c'est un flegme imperturbable, une manière détachée, une ironie rentrée, d'autant plus féroce... Oyez cette ingénieuse pensée, prêtée à un ministre civil de la marine, soucieux de ses devoirs :

 

            Or, en homme pratique, il songeait à part lui

            Que tout ministre, sans en excepter celui

            De la marine, peut... pourrait ! un jour, peut-être.,

            Par suite d'un hasard, d'un fait qui pourrait naître,

            Se trouver amené, sans presque en avoir l'air,

            A s'occuper un peu des choses de la mer.

 

Ecoutez aussi ce fragment de discours d'inauguration d'une statue par un ministre :

 

            Messieurs, devant cette belle statue,

            Image d'un de vos concitoyens,

            Je suis ému ! mon âme est revêtue

            De sentiments qui sont vraiment... les miens.

            Qu'a-t-il donc fait pour conquérir la gloire ?

            Ne cherchons pas, car ce serait en vain !

            Mais célébrons, célébrons sa mémoire !

            C'était, messieurs, un vieux républicain (bis).

 

A vrai dire, les chansons de Ferny ne sont pas seulement une suite banale de couplets agressifs ; chacune d'elles vise et atteint un vice, un travers, un abus de notre époque ; elles ont une portée philosophique, et plus d'une aurait encore, à l'heure actuelle, plus de quarante ans après, un accent d'actualité : qu'on en juge par ce Discours officiel d'un sous-préfet au concours régional d'animaux gras :

 

1

Messieurs, grâce au gouvernement

Dont nous jouissons à l'heure actuelle,

Le pays vit dans l'enchant'ment

D'un' félicité perpétuelle.

Au dedans, point d'agitations :

Le gâchis simplement, rien autre.

A l'extérieur, quoi ? Des nations,

Messieurs, étrangèr's à la nôtre !

Enfin, chose extraordinaire !

— A quoi c'la tient-il ? J' n'en sais rien.

Nous ne sommes pas même en guerre !

Tout va bien, messieurs, tout va bien !

Et zim la boum !... Vive la République !

 

2

Tout va bien ! Le gouvernement,

Messieurs, fait marcher le commerce,

Lequel, pour se mettre en mouv'ment,

N'attendait qu' lui, sans controverse !

Oui, malgré les cris astucieux

Des commerçants réactionnaires,

Les affair's, en somme, messieurs,

Les affaires... sont les affaires !

Nous avons la crise, sans doute,

Mais après tout, ell' se maintient

Solid'ment, la crise ! et, somm' toute,

On peut l'affirmer, ell' va bien !

Et zim la boum !... Vive la République !

 

3

Tout va bien ! Le gouvernement

Vous a promis avec largesse

Des réform's... Eh bien ! réell'ment,

Lorsqu'il vous a fait cett' promesse,

Il avait l'intention d' la t'nir.

Il l'a même encore à cette heure.

Il la gardera comm' souvenir.

Précieus'ment, jusqu'à ce qu'il meure !...

Parfois, avec inquiétude,

Vous vous dites : « Mais qu'est-c' que d'vient

Cett' loi qu'on a mise à l'étude ? »

Calmez-vous, messieurs, ell' va bien !

Et zim la boum !... Vive la République !

 

4

Tout va bien ! le gouvernement,

Soucieux de diminuer vos charges,

Les accroit progressivement

Dans les proportions les plus larges.

Des titulair's de ces impôts

La joie, d'ailleurs, est évidente ;

Ils vont, clamant à tout propos :

« L'impôt va très bien, il... augmente ! »

Que dis-je ? Mais on en rencontre,

Et journell'ment je n' sais combien,

Auxquels il reste encor leur montre !...

Et quelquefois même ell' va bien !

(Furieusement.)

Et zim la boum !... Vive la République !

 

Après la fermeture du « Chat-Noir », Ferny va chanter aux « Quat'z-Arts », à la « Lune Rousse », à la « Boîte à Fursy », aux « Noctambules » et dans la plupart des cabarets montmartrois. Et il ne se contente pas de chanter, avec accompagnement de piano, ses « chansons rosses », ses « chansons de la Boîte », il les réunit en volume, en 1896, sous le titre de Chansons immobiles, dites par l'auteur au « Chat-Noir », au « Chien Noir », aux soirées de « la Plume », etc., etc. Et il publie ses Essais rosses d'histoire contemporaine, sans parler des revues qu'il écrit, tel l'Expert éternel, au moment des expertises nombreuses de l'affaire Syveton.

Il part aussi en tournées. D'abord avec Gabriel Montoya, médecin maritime en rupture de ban. Puis, pendant près de dix ans, chaque été, de Zurich à Bâle, de Bordeaux à la Méditerranée, la province le voit déambuler dans sa large cape de drap noir. Ses chansons mordantes, cruellement ironiques, le font reconnaître de tous comme un des maîtres incontestés de la satire politique.

Après la guerre, les Parisiens le retrouvent avec plaisir. Les applaudissements crépitent quand il paraît sur la petite scène de « la Chaumière » et que, avec de bons rires dans ses yeux gris et des haussements d'épaules, il fredonne la Chanteuse et le Conférencier, sur l'air du Pendu :

 

            La chanteus' ne chante rien d'elle,

            Les refrains sont de tous les temps.

            Les auteurs qu'elle nous révèle

            Sont souvent morts depuis cent ans.

            Or, jugez de la différence :

            Le conférencier — bien plus fort ! —

            Est l'auteur de sa conférence !

            Malheureus'ment... il n'est pas mort !

 

Puis viennent les Mémoires des Goncourt et l'Allemagne paiera, sur l'air : J'ai bon caractère :

 

            L'All'magne paiera ! L'All'magne paiera !

            Il faut l' redir' tant qu'on pourra.

            L'All'magne paiera, deridera...

            Ça d'vrait s' chanter à l'Opéra.

            En cessant de le répéter,

            On finirait par en douter ;

            Or, pas d' miracles sans la foi !

            Il n' s'en produit qu' lorsqu'on y croit.

 

En 1923, il part en Russie avec le groupe artistique de la « Roulotte ». Il chante son répertoire ordinaire et quelques-unes de ces chansons animées d'où Balieff a pu tirer les préceptes de la Chauve-Souris. Quand Ferny narrait cette randonnée, il ajoutait, avec un rien de mélancolie : « Jamais je ne suis retourné si loin. Je dois maintenant m'en tenir aux publics de Vichy, de Biarritz et de Carcassonne. Surtout ne me dites pas de mal des provinciaux ; ce sont des gens méconnus qui portent une âme intelligente, un parapluie trop large et un pardessus trop grand. Lorsque nous allons chez eux, ils nous saluent comme des Césars !... »

Il continue aussi à écrire des « revues », par exemple la revue de réouverture du « Moulin de la Chanson », en collaboration avec Mauricet et Pierre Varenne.

Le public l'applaudit toujours comme chansonnier ; mais ce qu'il ignore, c'est sa bonté, son dévouement envers les artistes. En dépit d'un abord glacial et d'un air perpétuellement furieux, il se montre, à l'occasion, poli, serviable, et bon camarade : « Imaginez, disent ceux qui le connurent, un hérisson qui serait cordial !... » Durant ses dernières années, il se consacre de plus en plus aux œuvres syndicales : président de « l'Amicale des chansonniers de cabarets », de « la Chanson de Paris » et des « Stagiaires professionnels », c'est sans ménager son temps et ses forces qu'il lutte pour ses confrères malheureux.

Jacques Ferny vient de mourir, le 8 avril 1936, après une longue maladie, à soixante-treize ans. Il aura, dans l'histoire de la chanson. une place de choix ; car il est, incontestablement, le véritable père de la chanson satirique de Montmartre.

  

(Jean Monval, Larousse Mensuel Illustré, mai 1937)

 

 

 

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