Théophile Alexandre STEINLEN

 

 

Steinlen [photo H. Manuel]

 

 

Théophile Alexandre STEINLEN

 

dessinateur et peintre suisse naturalisé Français en 1901

(Lausanne, Suisse, 20 novembre 1859 Paris 18e, 13 décembre 1923*)

 

 

 

Issu d'une famille aux goûts artistiques, il partit vers dix-neuf ans pour Paris où, après des débuts très durs, il fit pour vivre du dessin industriel. S'étant fixé à Montmartre, il se fit connaître au cabaret de Rodolphe Salis, le Chat-Noir (1884). Son œuvre est considérable. Ses premiers dessins parurent dans le Chat-Noir. Il collabora ensuite au Chambard, au Gil Blas illustré, au Mirliton, à l'Assiette au beurre, etc. Il a illustré le Roman incohérent de Ch. Joliet ; l'Entrée de clown de Champsaur ; les Femmes d'amis et le Train de 8 heures 47 de Courteline ; Dans la rue, le fameux recueil de chansons d’Aristide Bruant ; les Chansons de femmes, de Paul Delmet ; les Gaietés bourgeoises, de Jules Moinaux ; les Soliloques du pauvre, de Jehan Rictus ; Barabbas, de Lucien Descaves, etc. On lui doit aussi des affiches, des eaux-fortes et des peintures : le 14-Juillet, l'Absinthe, le Beau Soir, Dans la pluie et le vent, le portrait d'Anatole France. Outre ses scènes de mœurs populaires, exécutées dans un esprit libertaire, on lui doit des paysages et d'habiles représentations d'animaux (ses chats, en particulier, ont été fort appréciés). En 1903, il avait exposé, rue Saint-Georges, à Paris, un nombre important d'œuvres, peintures, lithographies, dessins et affiches.

 

 

 

 

 

Aristide Bruant par Steinlen (Gil Blas, 1900)

 

 

 

 

Théophile-Alexandre Steinlen, par George Auriol (1 vol. in-4° raisin, Paris). — Né à Lausanne en 1860, mort à Paris en 1923, Steinlen avait laissé de nombreux dessins, d'une facture de plus en plus libre et spontanée, pour la plupart exécutés dans les dernières années de sa vie, sur le sujet, demeuré sien plus que tout autre, de la rue et du peuple parisiens, ainsi qu'une série de documents relatifs à la prison de Saint-Lazare, dont il projetait sans doute d'écrire l'histoire par le crayon. Ces inédits ont été recueillis, avant leur dispersion dans les collections publiques et particulières, par le libraire-éditeur Eugène Rey, et forment l'émouvante illustration de la biographie sagace et nuancée, écrite un peu à la manière d'un conte merveilleux, que consacre à Steinlen le charmant poète et ornemaniste George Auriol, son compagnon de jeunesse montmartroise et son ami. A la connaissance intime de l'artiste dont il parle, le biographe, servi par un don d'évocation particulièrement remarquable, ajoute celle des milieux où il vécut dans le même temps que son modèle, et des hommes qu'ils y rencontrèrent ; si bien que c'est, autour et à propos de Steinlen, toute une époque ressuscitée. Pour ce qui concernait l'enfance et la jeunesse de Steinlen, George Auriol a pu recueillir des renseignements auprès de proches parents du grand artiste, qui eut deux sœurs. Et ces renseignements ont été assez abondants et précis pour permettre d'expliquer l'homme par l'enfant, et de considérer poétiquement l'œuvre comme la cristallisation d'états d'âme ayant eu valeur de prédestination.

Samuel Steinlen, le père d'Alexandre, appartenait à l'administration des postes. Le grand-père, Théophile-Christian-Gottlieb Steinlen, avait jadis illustré l'almanach du Messager Boiteux ; né à Stuttgart en 1779, Théophile-Christian-Gottlieb était devenu citoyen suisse, marié à Vevey, où en 1833 il célébrait, en un album conservé au musée Jemish, et qui demeure le plus riche document que l'on possède sur cette liesse incomparable, la fête des vignerons ; auteur aussi de gouaches et d'aquarelles représentant des vues du Léman, il mourut en 1847. L'oncle Marius, né en 1826, mort en 1866, avait été également un artiste ; élève de Gleyre, à Paris, puis revenu au pays natal pour s'y établir émailleur, il s'intitulait plaisamment peintre-rôtisseur. Avant de se vouer à l'administration, Samuel lui-même n'avait point laissé de laver quelques aquarelles. Donc, excellent milieu familial, où la vocation de Steinlen ne pouvait pas être considérée comme une malédiction, les deux anciens, aussi bien, ayant gagné leur vie à professer le dessin au collège de Vevey.

Petit bonhomme bien tranquille, mais néanmoins assez difficile à déchiffrer et à conduire, Steinlen fit ses études à l'école Chapuisat, au collège communal, au gymnase ; bachelier à seize ans, il fréquenta aussi la Faculté des lettres où il se plut à constituer un album de vers satiriques sur ses maîtres, illustrés de silhouettes à la plume. Mais c'est sur le développement personnel de l'enfant que George Auriol insiste surtout : lectures, de Jules Verne à Buffon, en passant par le capitaine Mayne Reid et le Robinson Suisse ; collection de timbres, pour l'amour des images évocatrices des pays du Nord, des merveilles exotiques ; longues flâneries, surtout, à travers la vieille ville, où vivent d'étranges loqueteux, aux métiers singuliers, dans un décor dominé par la merveilleuse cathédrale et agrémenté d'enseignes de cabaret qui le font ressembler à un livre d'images ; Steinlen rencontre là bien des types dont, plus tard, il se souviendra passionnément : les vagabonds surtout, les romanichels en pèlerinage annuel chez les « bourguignons de l'Helvétie », et qui, pour l'heure, l'incitent à une fugue vers les splendeurs de l'Italie limitrophe, la gare frontière d'où il revient, à pied, enfant de troupe, selon la pittoresque expression de George Auriol, dans le corps fédéral des chemineaux. Steinlen, dès cette époque, s'intéresse à l'histoire naturelle, aux fleurs, aux papillons qu'il recueille et chasse lui-même, ou qu'il va étudier de près, le crayon à la main, chez son ami le collectionneur Menet.

A dix-huit ans, il part pour Mulhouse, où il a un oncle ingénieur dans une fabrique de toiles d'Alsace ; Steinlen y apprend le métier de dessinateur sur tissus. Curieux de technique, armé de patience réfléchie, il fait de rapides progrès. D'autre part, il dessine au jardin zoologique, lit Erckmann-Chatrian, visite Colmar, le musée, les quartiers ouvriers. Il fait aussi la connaissance de celle qui sera la compagne de sa vie jusqu'en 1910.

Il n'a pas vingt ans, quand, avec sa femme, Mélie, il vient se fixer à Paris. Vers 1880, le ménage s'installe à Montmartre, au numéro 2 de la rue Ménessier, devenue la rue Aristide-Bruant. Steinlen dessine des tissus pour le compte d'un marchand de la rue d'Uzès, Petit-Demange, père de l'acteur comique bien connu, célèbre au cinéma sous le nom de Prince-Rigadin. Il place, çà et là, quelques dessins dans de petits journaux. Son premier travail important, c'est, en 1882, sur la prière de Lobrichon, l'illustration de la Chanson de l'Enfant. Mais la personnalité de Steinlen fut tardive à se dégager ; ses œuvres de début ne sont rien moins qu'éclatantes. Marcel Legay, chantre du Moulin de la Galette, lui commande, pour un album de luxe, l'illustration du fameux sonnet de Monselet, sur le Cochon ; et il illustre encore les Rondes du valet de carreau, vers de George Auriol, musique de Marcel Legay. Ceux-ci sont tout de suite ses amis, avec l'aéronaute Capazza, Camille de Sainte-Croix, Marsolleau, Courteline, Charles Comiot (constructeur de cycles, grand amateur de chansons populaires), Lucien Guitry. C'est l'époque où, à l'Elysée-Montmartre, triomphe Valentin-le-désossé. Steinlen est appelé à dessiner des chiens pour une gazette de chasseurs. Puis il fait la connaissance de Willette qui donnait alors ses premiers pierrots dans la Gazette du Chat-Noir (Emile Goudeau, rédacteur en chef).

Willette présente Steinlen au directeur du célèbre cabaret ; et Salis, par bonheur, se déclarait descendant des Salis de Samade, gentilshommes suisses. Particulièrement bien accueilli, Steinlen rencontra là Henri Rivière, Henri Pille, Léon Bloy. Il se fit remarquer, dans la gazette, par les Mésaventures du corbeau pochard, et obtint le gros succès, qui le lança, avec ses Pages de chats ; il exécutait en même temps, pour la décoration du local de la rue Victor-Massé, une vaste composition : la Ruée des chats sur Paris.

 

 

 

les Chats, de Steinlen

 

 

Le sens de l'observation, témoigne George Auriol, était extrême chez Steinlen et se doublait d'un instinct divinateur que sa méthode déductive rendait chaque jour plus éveillé. Il était grand habitué du Jardin d'Acclimatation, du quai de la Mégisserie, de l'aquarium du Trocadéro. Le marchand d'estampes Kleinmann, futur maire de Montmartre, lui disait : « Vous comprenez l'animal à demi-mot, comme les Japonais. » Des influences, cependant, encombrent encore son dessin : Busch et Willette, Lautrec, Forain. Henri Pille ; il admire, au Courrier français, les nerveuses compositions de Fernand Lunel, et ne néglige aucunement de considérer de près Boutet de Monvel.

Il émigre, dans ce temps-là, au 54 de la rue des Abbesses, où il illustre le Train de 8 h. 47. C'est là aussi qu'il commence à s'intéresser au spectacle captivant de la rue ; et cet intérêt deviendra de la passion, quand, fixé au 58 de la rue Caulaincourt alors en construction, il vivra, comme au milieu d'un chantier, parmi les maçons, les peintres, les serruriers en casquette, les plombiers en chapeau melon, les tailleurs de pierre, les terrassiers moustachus à la gauloise. Il lui arrive de prendre ses repas à la cantine, côte à côte avec les ouvriers qu'il admire et qu'il adore. Aristide Bruant, rencontré au Chat-Noir, le conduit à Gennevilliers, à la foire du Trône, à Ménilmontant, à Belleville (où il fait la connaissance de Gustave Geffroy), sur la zone chiffonnière de Saint-Ouen, etc.

Une petite fille, Colette, lui est venue. Il exécute, d'après elle, au milieu des paons, des lapins, des pintades de la basse-cour qu'il possède en un Montmartre encore villageois pour quelque temps, maints croquis, sans oublier « Gustave », un fameux crocodile, ni les chats errants du quartier, que Steinlen s'attache grâce à un peu de lait chaque jour. De cette époque date sa première affiche lithographique, celle du Lait de la Vingeanne, où c'est Colette qui figure, entourée de ses camarades félins. Steinlen est enfin maître de sa personnalité. Il abandonne la plume pour le gros crayon de charpentier qui incite à un faire gras, simplifié, et à négliger les détails au profit du caractère.

De 1891 à 1900, Steinlen gagne la célébrité par la série des quatre cents dessins (série magnifique et digne des rayons où voisinent Callot, Daumier et Gustave Doré) qu'il donne au Gil Blas Illustré, dont la première page est régulièrement illustrée par lui d'un dessin, en noir et rouge, qui est à la fois une joie pour le populaire et un régal pour les raffinés : « C'était, écrit George Auriol, une image, une vraie image de la rue ; un rais de soleil dans la grisaille quotidienne ; un refrain graphique que l'œil attrapait au vol... » Tout le peuple de Paris est là : débardeurs, mécanos, tondeurs de chiens, midinettes, blanchisseuses, plumassières, toute la symphonie du labeur honnête et des joies saines, mais aussi tout l'envers du décor où passent des individus louches, des filles, des ivrognes, des malchanceux. C'est un incomparable monument, une ample fresque d'histoire sociale.

Steinlen, dans le même temps, collabore à l'En dehors, à la Feuille, de Zo d'Axa, au Chambard, de Gérault-Richard, au Mirliton, d'Aristide Bruant : « Comme son maître Anatole France, écrit George Auriol, et plus ingénument peut-être, Alex cédait volontiers aux sollicitations des révolutionnaires patentés. Le rouge d'un drapeau fait si bien, mêlé aux noirs de la foule... Ces placards et les pages de la Feuille lui étaient une occasion de protester contre l'injustice et d'apaiser son cœur pitoyable. Quant à la manigance des partis, farce et fantaisie ! Les pointes de son ironie aimaient à chatouiller le cuir des meneurs du jeu : lascars dodus qui attendent, dans la vapeur d'un bon cassoulet, le résultat complet des bagarres. Tout mouvement capable d'améliorer la vie des humbles le trouvait prêt à l'aide ; mais l'humilité déployée en bannière lui était odieuse à l'égal de la sirupeuse Internationale et du mot « travailleur » insidieusement travesti par « les ceusses qui ne travaillent pas. »

Il participe à la fondation du Simplicissimus, pendant bavarois au Gil Blas Illustré. Il voyage à Londres, six mois en Norvège où il rencontre Bjœrnson, en Hollande, à Bruxelles, à Marseille, à Chailly, en 1896, et, en 1904, lors de la mort de sa mère, à Lausanne, qu'il ne devait revoir que la dernière année de sa vie.

Emile Zola l'invitait fréquemment à Médan. Il allait aussi à Poissy chez Mirbeau, à Saint-Cyr-sur-Loire chez Courteline, à Saint-Ay, près Orléans, chez Bernard Naudin qui l'initiait à la gravure.

Il collabore, par une Fête montmartroise, à la décoration murale de la Taverne de Paris, avec Willette, Louis Morin, Léandre, Grün, Abel Truchet. Il lithographie des affiches : Lourdes, Paris, pour Emile Zola ; l'Assommoir, pour Lucien Guitry ; la Rue, pour Charles Verneau ; le Coupable, pour François Coppée ; le Chemineau, pour Jean Richepin ; celles aussi de Cocorico et des Cycles Comiot.

En 1883, il a illustré Dans la rue, pour Aristide Bruant ; mais ce sont ses illustrations pour les Soliloques du Pauvre, de Jehan Rictus (1903), qui forment le véritable frontispice de son œuvre de maître illustrateur. Il travaille surtout de souvenir, après s'être pénétré de l'esprit d'un livre, qu'il doit aimer d'abord pour consentir à le commenter à sa manière, après avoir visité les milieux et identifié, dans la vie, les types qu'il évoque : « Ce long filtrage, écrit George Auriol, aboutissant à un philtre qui s'absorbe par l'œil et capte l'âme, voilà ce qui fait de Steinlen un illustrateur de la race de Gustave Doré ; tous deux côtoient le texte sans se laisser ligoter par lui, tous deux s'abstiennent de faire poser la nature. » Parmi ses principales œuvres dans cette catégorie, citons : De Mazas à Jérusalem (Zo d'Axa) ; Prisons fin de siècle (Malato) ; Chansons (Maurice Boukay) ; la Maternelle (Frapié) ; le Roman incohérent (Jollivet) ; Entrée de clowns (Champsaur) ; Rondes du valet de carreau (Auriol et Legay) ; Femmes d'Amis, Ah ! Jeunesse ! (Courteline) ; les Gaîtés bourgeoises, les Tribunaux comiques (Jules Moineaux) ; Mes prisons (Jean Gigout) ; Pauvres gens (Victor Hugo) ; les Gueules Noires (Morel) ; mais surtout les Soliloques du Pauvre (Rictus), la Chanson des gueux (Richepin), Crainquebille (France), et son chef-d'œuvre : Barabbas (Lucien Descaves).

Steinlen habita quelques mois la villa des Ternes, où Anatole France avait accoutumé de venir le voir, et revint à Montmartre, rue Caulaincourt, où se termina sa carrière, en décembre 1923. Au crayon de charpentier, il substituait le plus souvent, surtout dans ses travaux d'illustration, le roseau taillé, qu'il trempait dans la sépia. Il a laissé aussi des pointes-sèches, des eaux-fortes, des lithographies, ainsi que des Souvenirs de Norvège, imprimés en couleurs par Delattre. Steinlen a relativement peu exposé : en 1894, à la Bodinière, en 1903 place Saint-Georges, en 1910 chez Pelletan (illustrations pour la Chanson des gueux), en 1913 à Lausanne, en 1917 chez d'Alignan (estampes de guerre, après plusieurs séjours au front et clans les régions dévastées). Il vécut ses dernières années à Montmartre, dans l'ancien atelier de Lautrec, au 21 de la rue Caulaincourt, et dans sa maison des champs à Jouy-la-Fontaine, entouré des soins de sa fille et de sa gouvernante noire, Masseïda.

On doit enfin mentionner son œuvre de peintre et d'aquarelliste (études d'animaux, nus savoureux, fleurs, natures mortes, portrait d'Amélie Chrétien, que Lautrec admirait fort), et ses décorations peintes et sculptées pour le cabaret du Chat-Noir, ses chats sculptés (vers la fin de sa vie), ses reliures en cuirs incisés et coloriés, ses décors et ses costumes pour Ibéria (ballets suédois).

En 1925, eut lieu la vente de son atelier. La préface était l'œuvre de Gustave Geffroy : « Steinlen, écrivait-il, n'est pas seulement le grand peintre de la vie sociale, l'historien de la rue de Paris, le poète de l'ouvrière, des porteuses de pain, des blanchisseuses du faubourg, des midinettes de la couture et de la mode, il est aussi, et c'est pour moi une quasi-révélation, un paysagiste de premier ordre. » Une exposition rétrospective a été organisée, en 1930, à la Galerie Georges Petit — pour la consécration d'une gloire à laquelle un livre comme celui de George Auriol et Eugène Rey ajoute encore.

 

(Maximilien Gauthier, Larousse Mensuel Illustré, septembre 1932)

 

 

 

 

 

Midinettes par Steinlen

 

 

 

 

la Veuve, lithographie de Steinlen (1896)

 

 

 

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