les Adieux

 

 

Jane Rhodes (Isabelle) lors de la création des Adieux

 

 

Drame lyrique en un acte et un tableau, livret et musique de Marcel LANDOWSKI (Pont-l’Abbé, Finistère, 18 février 1915 – Paris, 23 décembre 1999) [fils de Paul Maximilien LANDOWSKI (Paris 9e, 01 juin 1875 – Boulogne-sur-Seine [auj. Boulogne-Billancourt], Seine [auj. Hauts-de-Seine], 31 mars 1961), sculpteur].

 

 

 

 

Marcel Landowski

 

 

Création à l'Opéra-Comique (3e salle Favart) le 07 octobre 1960 [avec la première de Vol de nuit de Dallapiccola], mise en scène de Marcel Lamy, décor et costumes d'Yvon Henry.

Mmes Jane RHODES (Isabelle), Claude NOLLIER (Hélène)

M. Julien THIRACHE (la voix de Pierre)

Chef d’orchestre : Louis de FROMENT

 

10 représentations à l'Opéra-Comique en 1960, soit 10 au 31.12.1972.

 

 

 

 

« Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut remplir mon attente. »

Cette phrase de Pascal explique tout le déroulement de l'action des Adieux : Aimant si fort celui qu'elle aime, Isabelle a si peur de ne pas conserver toujours aussi pur l'immensité du sentiment qui emplit tout son être, si peur d'être déçue par le monotone déroulement des jours, qu'elle refuse, s'abritant derrière de fallacieux prétextes, la confirmation du réel avec son rêve.

Cette impuissance à réaliser, cette impossibilité de déboucher hors des tensions de l'adolescence, mènent peu à peu Isabelle a refuser la vie. N'ayant pas eu le courage de jeter sa sensibilité dans le grand flux hasardeux des choses, Isabelle, peu à peu étouffée par ce cœur et cet amour qu'elle voulait plus que tout garder intacts, sera, avec celui qu'elle aime, la victime d'une pureté qu'au fond d'elle-même elle savait n'être pas de ce monde.

 

Scène I

Après un an d'une séparation qu'elle lui a demandée, Isabelle attend Pierre, son fiancé.

 

Scène II

Quelques moments avant l'heure convenue entre eux pour ce revoir qui doit décider de tout leur avenir, une jeune femme qu'Isabelle ne connaît pas, Hélène, arrive brusquement. Celle-ci dit brutalement à Isabelle le grand désarroi de Pierre devant son attitude hésitante et lui affirme que son devoir, si elle l'aime vraiment, est, ou bien de le rendre heureux ou bien de le laisser libre.

 

Scène III

Evidemment, Hélène aime Pierre et est probablement jalouse d'Isabelle. Mais cette visite lui montre une fois de plus la profondeur du fossé qui sépare sa sensibilité des choix positifs et réalistes de la vie. Quand Pierre arrive et sonne à sa porte, elle n'ouvrira pas. Déchirée, à peine consciente, elle choisit le refus, elle repousse le monde.

 

Cette ouvrage lyrique est le quatrième de Marcel Landowski, après le Fou et avant l'Opéra de poussière. Il fut créé par Jane Rhodes, qui en est la dédicataire.

Sur le plan de la forme, les Adieux sont aussi loin du « traditionalisme » que de « l'avant-gardisme ». Libre de tout formalisme quel qu'il soit, cet ouvrage illustre particulièrement cette phrase de son auteur, que Claude Baignières a recueillie dans l'ouvrage qu'il lui a consacré : « Le mysticisme et l'amour sont les deux thèmes de la musique. »

 

(pochette du disque édité chez Orphée [Pacific] avec Jane Rhodes [soprano-dramatique], Claude Nollier [la Récitante], Fernand Koenig [baryton], Orchestre et Chorale mixte de Radio-Luxembourg dir. Louis de Froment, chef des chœurs Henri Koster, mise en scène sonore de Marcel Lamy)

 

 

 

 

 

« Ah, n'est-ce pas malheureux..., dit Marcel Lamy. Je l'ai découverte, je l'ai fait débuter, et on me l'a enlevée... »

Le directeur de l'Opéra-Comique martèle ses mots. Il fait semblant d'être furieux, mais il est ravi. Sa découverte, c'est Jane Rhodes. Voici un an, ou presque, qu'elle doit chanter les Adieux, de Marcel Landowski, à l'Opéra-Comique. On la lui a enlevée pour lui faire jouer Carmen à l'Opéra. Et depuis, il attend avec une impatience qu'il ne cherche pas à dissimuler. Marcel Lamy croit aux Adieux et Jane Rhodes aussi, pour les mêmes raisons. Le compositeur n'est autre que Marcel Landowski, auteur de ce Fou qui avait beaucoup fait pour la renommée de Marcel Lamy, alors directeur du théâtre de Nancy, et qui avait lancé Jane Rhodes comme cantatrice et comme comédienne.

Avec les Adieux, on verra aussi Claude Nollier, pour la première fois, sur la scène de l'Opéra-Comique.

— C'est mon dernier théâtre national, confie-t-elle. Je les ai tous faits. (Elle entend par là la Comédie Française, et l'Opéra, où elle a créé Jeanne au bûcher). Et elle ajoute :

« Le soir de la générale, je pourrai me draper dans un drapeau tricolore. »

Il y a pourtant une chose qu'elle n'ose pas avouer de peur d'effrayer tous les responsables des spectacles où elle apparaît. Entre la fin du mois de septembre et la première semaine d'octobre, elle a joué deux fois Jeanne au bûcher ; à Rio de Janeiro, tourné un film à Londres, et assuré les répétitions et les représentations des Adieux.

Seuls les artistes peuvent battre de tels records !

 

(Musica disques, novembre 1960)

 

 

 

 

 

La création mondiale des Adieux, de Marcel Landowski, et la création en langue française de Vol de nuit, de Dallapiccola, au Théâtre National de l'Opéra-Comique, constituent un événement considérable dans l'histoire du théâtre lyrique français. C'est la première fois que deux œuvres dramatiques contemporaines entrent conjointement au répertoire de la salle Favart. C'est la première fois également qu'une soirée de gala est donnée dans de telles conditions publicitaires, mondaines et parisiennes ; c'est aussi la première fois qu'on note l'absence des enfants du Paradis ; on n'avait, en effet, jamais vu, salle Favart, public aussi indifférent, et les habitués se détourner de façon aussi nette d'une telle initiative.

Plus que les bruits de disparition de l'Opéra-Comique, plus que les erreurs et la curiosité des distributions, le choix de ces ouvrages pose, de façon aiguë, et malgré la réussite réelle et totale de la présentation, celui du répertoire de l'Opéra-Comique.

Pourquoi faut-il donc que les responsables tombent alternativement et obligatoirement dans des erreurs extrêmes ? Les uns ne voudraient que du répertoire, les autres ne présenteraient que des œuvres contemporaines. La réalité est tout autre. Il faut être bien ignorant des problèmes du théâtre lyrique pour chercher une solution absolue. La mission de l'Opéra-Comique est entièrement consignée dans les statuts de la Réunion ; elle n'a pas encore changé, à notre connaissance, puisque les réformes ont uniquement consisté à changer les têtes.

En fait, la salle Favart n'est pas un théâtre d'essai. Ou, tout au moins, ce n'est ni son rôle unique, ni sa mission essentielle. Elle se doit de présenter, d'une part, les œuvres du répertoire lyrique traditionnel, de créer et de reprendre, d'autre part, les ouvrages lyriques français contemporains. Si l'on en croit la tendance nouvelle, à la suite d'une évolution que nous n'avons pas à juger. et à la suite de nouvelles structures fortement suggérées, elle a désormais une quadruple mission. Tout d'abord, jouer — dans un but commercial et de fréquentation — le répertoire traditionnel (Gounod, Massenet, Bizet, Puccini, Rossini, Offenbach, etc.) dans des présentations scéniques modernes, mais vocalement bien distribuées. Reprendre également, dans un but essentiellement culturel, puisqu'on sait que cela n'est pas rentable, les principaux chefs-d’œuvre du XVIIe et du XVIIIe siècle. Créer ensuite les ouvrages lyriques des compositeurs contemporains, avec priorité aux Français. Enfin, elle a pour mission particulière de travailler en liaison directe avec la décentralisation lyrique de province.

 

Ni théâtre ni opéra.

Créer des ouvrages contemporains ne veut pas dire créer n'importe quoi. Il y a, dans l'expression « théâtre lyrique », deux éléments indispensables : théâtre et lyrisme. Tout ce qui n'est pas du théâtre à caractère lyrique n'a rien à voir avec l'Opéra-Comique, pas plus d'ailleurs qu'avec l'Opéra. En ce sens, ce premier spectacle de la saison est une erreur, et nous oblige à écrire aujourd'hui, de façon nette : non aux Adieux, mais oui à Vol de nuit.

Les Adieux, qui se pare de la classification « drame lyrique », est un échec, parce que nullement adapté aux exigences du théâtre lyrique. Auteur des paroles et de la musique, Marcel Landowski présente ainsi son œuvre : « Il y a parfois, chez certaines âmes, des amours si intenses, si terribles, que, dépassant l'être qui en est l'objet, elles s'envolent directement vers l'éternité qu'elles n'arrivent pas à saisir en ce monde ». Cela est extrêmement intéressant et aurait pu être aisément exploité par quelque romancier ; mais il ne se passe malheureusement rien sur la scène. En outre, il semble que la direction de l'Opéra-Comique ait fait, en choisissant Jane Rhodes, une erreur de distribution. Le rôle d'Isabelle n'a rien à voir avec le personnage de Carmen : il est même à l'opposé. Peut-être trop marquée, trop influencée par ses précédentes prestations, Jane Rhodes n'a pas la possibilité d'exprimer cette spiritualité, ces sentiments intérieurs : monstre sacré de la scène, les rôles passionnés et lyrico-dramatiques lui conviennent mieux.

 

Indiscutablement du théâtre.

A l’opposé, et sans doute aussi par un phénomène de relativité, on peut souscrire à l'entrée de Vol de nuit au répertoire de l'Opéra-Comique. Peu importe si, pour la première fois, une œuvre appartenant musicalement au système dodécaphonique schönbergien est inscrite au répertoire. Le problème est ailleurs.

L'habileté et la fidélité de l'adaptation de Jacques Bourgeois, l'intensité de la mise en scène de Jean Mercure, la direction parfaite de Georges Prêtre, la quasi-perfection de la distribution — avec Denise Duval et Michel Cadiou en évidence, parce que plus humains — accentuent l'intelligence théâtrale de l'œuvre. Voilà pourquoi Vol de nuit séduit, convainc et s'impose. Vol de nuit est une œuvre de théâtre, même si elle n'est pas résolument lyrique. Elle marque, en tout cas, les limites possibles dans le domaine délicat du théâtre lyrique d'essai.

Il y a quelques années, lorsqu'il fut appelé à la tête de l'Opéra, M. Jacques Ibert avait préconisé la création d'une troisième salle nationale où seraient réalisées, dans les meilleures conditions possibles, des tentatives de ce genre. Contrairement à ce que l'on a écrit, les Américains, les Anglais, les Allemands, les Italiens même n'agissent pas autrement. C'est ainsi que la Voix humaine est née à la Petite Scala. La création d'une scène complémentaire permettrait de préparer le répertoire de demain, renouvelant ainsi insensiblement celui de la salle Favart, avec des œuvres ayant fait leur preuve sur cette troisième scène. Dans cet esprit, Vol de nuit est une réussite, et les Adieux, un échec définitif. Avec le Fou et le Ventriloque, Landowski nous avait habitués à mieux.

Car c'est une erreur de déclarer avec certains : « Le public ne se dérange pas. Mais on lui jouera ça jusqu'à ce qu'il vienne... » Le public ne viendra pas. Quant aux snobs et aux esprits forts, ils ne se dérangent que sur invitation gratuite...

 

(Jean-Louis Caussou, Musica disques, décembre 1960)

 

 

 

 

 

 

Marcel Landowski en juin 1969

Elève de Noël Gallon, Henri Büsser, Pierre Monteux et Charles Munch, Marcel Landowski a dirigé l’orchestre de la Radiodiffusion nationale, les grandes associations parisiennes, les Concerts d’Angers, et certains enregistrements de films à Turin et à Rome (1946). Critique musical à Opéra, il a composé des partitions d'un particulier éclat : des œuvres symphoniques (Jean de la Peur, Edna, le Petit Poucet), deux concertos (piano, violoncelle), une sonate, des mélodies, deux oratorios : Rythmes du monde (pour chœur et orchestre), la Quête sans fin, et a abordé l’opéra en 1951 avec le Rire de Nils Halérius. Inspecteur de l'Enseignement musical (1964), il a été nommé directeur général de la Musique en France au ministère des Affaires culturelles (1966). On lui doit encore un concerto pour ondes Martenot et orchestre (1954), des partitions lyriques (le Fou, 1948-1953 ; le Ventriloque, 1954 ; l'Opéra de poussière, 1962) et trois symphonies (1949-1966). [Acad. des Beaux-Arts, 1975].

 

 

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