Chérubin

 

Affiche pour la création de Chérubin par Maurice Leloir (1905)

 

Comédie chantée en trois actes, livret de Francis de CROISSET et Henri CAIN, musique de Jules MASSENET.

 

 

   partition

 

 

Création à l'Opéra de Monte-Carlo le 14 février 1905. Mise en scène de Raoul Gunsbourg. Décors de Visconti.

 

 

Première à l'Opéra-Comique (3e salle Favart) le 23 mai 1905. Mise en scène d’Albert Carré. Décors de Visconti. Costumes de Marcel Multzer. Aux 1er et 2e actes, divertissements réglés par Mme Mariquita, dansés par Mlles Régina Badet, Richeaume, G. Dugué, Luparia, Mary et les Dames du Corps de Ballet.

14 représentations à l’Opéra-Comique au 31 décembre 1950.

 

 

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 16 décembre 1905 ; décors de Jean Delescluze.

 

 

 

personnages emplois

Monte-Carlo

14 février 1905

(création)

Opéra-Comique

23 mai 1905

(première)

Monnaie de Bruxelles

16 décembre 1905

(première)

Chérubin soprano lyrique (petite Falcon) Mmes Mary GARDEN Mmes Mary GARDEN Mmes Jeanne MAUBOURG
l'Ensoleillad soprano Lina CAVALIERI Aline VALLANDRI Francès ALDA
Nina soprano de sentiment Marguerite CARRÉ Marguerite CARRÉ Cécile EYREAMS
la Comtesse soprano DOUX Jane GUIONIE Fanny CARLHANT
la Baronne mezzo-soprano (comique) Blanche DESCHAMPS-JEHIN Mathilde COCYTE Jane PAULIN
Pepa     A. COSTÈS  

les Mañolas

coryphées (sopranos)

DELOMBRE (Anita), ROSSIGNOL (Panila), JACOBI (Mercédès), d'ARVAR (Paquita), ROSSIER (Anuncia), CALCAGNI (Pepita)

Marguerite JULLIOT, VUILLEFROY, Madeleine D'OLIGÉ, PLA, MURATET, L. UGHETTO

TOURJANE, Henriette DE BOLLE, Magdeleine UDELLÉ, Laure DEWIN, MASSART, WOTHIER, TIMMERMS

le Philosophe basse chantante ou baryton un peu grave MM. Maurice RENAUD MM. Lucien FUGÈRE MM. Henri ALBERS
le Comte baryton Henri-Alexandre LEQUIEN André ALLARD Henri Joseph ARTUS
le Duc ténor trial (comique) NERVAL Maurice CAZENEUVE Ernest FORGEUR
le Baron baryton (comique) Victor CHALMIN Victor CHALMIN Hippolyte BELHOMME
le Capitaine Ricardo 2e ténor PAZ Georges de POUMAYRAC Hector DOGNIES
l'Aubergiste baryton (comique) POUDRIER Gustave HUBERDEAU Armand CRABBÉ
un Officier (très grand) basse KRUPENINCK   DEBOOT
Don Sanche   GIRERD    
Officiers   ARMAND (1er Officier), PAILLARD (2e Officier) Elie IMBERT, Emmanuel Léopold LEVISON, ÉLOI, SANSINI, VAN LOO, JULIEN  
Chef d'orchestre   Léon JEHIN Alexandre LUIGINI Sylvain DUPUIS

 

Chœurs : Coryphées (6 Officiers [ténors]), Serviteurs, Servantes, Voyageurs, Voyageuses, Seigneurs, Dames, etc.

Danse : Paysans et Paysannes.

Figuration : le Corrégidor et sa suite, Muletiers, Nègres, etc.

Musiciens en scène : Au 2e acte, violons ; au 3e acte, guitares, mandolines, flûte.

 

L'action se passe en Espagne aux environs de Séville, à la fin du XVIIIe siècle.

 

 

 

 

Mary Garden (Chérubin) lors de la création

 

 

 

Marguerite Carré (Nina) lors de la création

 

 

 

Maurice Renaud (le Philosophe) lors de la création

 

 

 

 

Création de Chérubin à Monte-Carlo.

Chérubin ! Le nom exquis et qui signifiera toujours amour et jeunesse ; mais, ici, avec MM. Massenet, Francis de Croisset et Henri Cain, il signifie de plus santé, gaîté et joie. Ah ! le terrible et adorable gamin qui lance sa chanson ailée au gré de sa fantaisie jolie, qui aime de toute l'inconscience de ses dix-sept ans et qui aime toutes les femmes dont il approche, et la comtesse, et la baronne, et la célèbre danseuse de l'Opéra de Madrid, Ensoleillad, et la pupille du duc, la douce et innocente Nina, dont il finira par faire sa femme, sans pour cela vouloir renoncer à tout jamais aux autres. Il ne s'arrête de chanter que pour mettre flamberge au vent, car il vient d'être nommé cornette et il entend se servir de l'épée qu'il porte crânement au côté. Il fait le désespoir et l'orgueil de son vieux maître Jacoppo, dénommé le Philosophe ; il fait crever de dépit ou même souffrir toutes celles qui s'enflamment pour lui, et il rend fous de jalousie ou de craintes maris et tuteurs. Malin, espiègle et vif, il déjoue en riant toutes les embûches qu'on lui tend, trompe la vigilance des uns et endort les soupçons des autres, embrasse à droite et à gauche, escalade les murs, donne des sérénades, et s'il semble finalement s'assagir, soyez certain que ce n'est que feinte et qu'il repartira incessamment, plus alerte toujours, vers de nouvelles intrigues. « C'est Don Juan » dit, en plaisantant, un officier de son entourage en le voyant, au moment d'épouser Nina, serrer précieusement sur sa poitrine les colifichets d'amour que lui donnèrent et la comtesse et la baronne. « C'est Elvire » dit, plus pensif, le doux philosophe en regardant Nina.

Il n'est point cependant que gai et insouciant notre Chérubin, il entre dans la vie et la vie va commencer à en faire un homme. Il se met en colère parce que les duels qu'il a voulus n'aboutissent jamais ; il tremble lorsque, pour la première fois, il se trouve devant la femme qui va céder à ses prières, la coquette et ensorcelante Ensoleillad ; il pleure parce que l'Ensoleillad, encore, le quitte pour courir à de plus sérieuses conquêtes. Mais ses colères, ses troubles et ses larmes sont aussi éphémères que ses passionnettes ; une espièglerie, tout se dissipe ; un éclat de rire, tout est oublié !

M. Massenet, qui a chanté toutes les amours, une fois de plus chante celui-ci de divine manière. Toute la gaminerie, toute la fraîche ardeur, toute la sentimentalité et toute la joliesse poétique du livret de MM. Francis de Croisset et Henri Cain sont magnifiés par la musique du plus exquis, du plus charmeur, du plus jeune et du plus spirituel de nos musiciens de théâtre moderne. Le vers file alerte, pimpant, léger, ondoyant, et la note le suit rime à rime, mot à mot, et, loin de le gêner, lui donne des ailes nouvelles. L'on ne peut s'imaginer, vraiment, sur ce gentil Chérubin d'autre musique que celle-ci, car M. Massenet a cette qualité, aussi rare que précieuse, de toujours faire la musique de la pièce qu'on lui donne.

Et puis, voyez avec quelle facilite étonnante il sait se renouveler ; comparez le Jongleur de Notre-Dame, son œuvre dernière, victoire d'hier, avec ce Chérubin, sa victoire d'aujourd'hui, et, facilement, vous vous rendrez compte de la différence totale dans la manière de composer ; l'instrumentation, toute curieusement travaillée, reste toujours d'aussi surprenante facilité, de maîtrise aussi étonnante ; mais il semble, cette fois, que l'inspiration procède par touches rapides ; la mélodie vient d'abondance ; ce sont, pour ainsi parler, des impressions assez rapides de coloris variés, vifs ou délicatement estompés ; à peine a-t-on le temps d'être captivé par une phrase qu'une autre vous saisit et qu'une autre encore vous sollicite impérieusement. Et tout cela, si divers, si primesautier, si personnel, si original, s'enchaîne logiquement et donne à la partition la cohésion sans laquelle une œuvre d'art ne saurait exister.

Et ce que l’on ne saurait trop admirer, c'est l'espèce de discrétion avec laquelle M. Massenet écrit ; non seulement il a toujours la compréhension très nette de la situation traitée, mais il en a encore le respect, ne cherchant jamais à attirer vers lui toute une attention dont il entend que ses librettistes gardent leur part. S'il sait toute l'importance de la symphonie dans un ouvrage moderne, il sait aussi toute l'importance du mot au théâtre ; c'est pour cela que son orchestre, malgré son intérêt capital, ne couvre jamais la parole importante, dialogue avec elle et la traite d'égale à égale. « Comédie chantée » appelle-t-il fort modestement Chérubin, et de fait Chérubin, que le public de Monte-Carlo vient d'acclamer, a de grandes chances pour demeurer le type de la comédie musicale de nos jours.

Si l'on était obligé de faire choix dans la partition nouvelle, nos préférences iraient sans doute au premier acte, qui est un pur bijou du commencement à la fin, avec son ouverture de développement très intéressant, son brouhaha si pittoresque des serviteurs, l'entrée pleine d'allégresse de Chérubin, la fête pastorale, la scène dans laquelle Chérubin, inquiet et attristé, interroge son vieux précepteur :

Philosophe, dis-moi pourquoi

Mon cœur se dérobe
Quand j'entends à côté de moi

Le bruit d'une robe.

qui lui répond affectueusement :

Petit, le mal qui te dévore,

Je l'ai connu voici longtemps.

Je voudrais en souffrir encore,

Car on n'en souffre qu'à vingt ans !

et la perle de l'œuvre, cette « chanson de Chérubin », dite par Nina, page idéalement simple de sentiment et d'inspiration et qui demain déjà sera populaire.

Ceci ne veut point dire que les deux autres actes ne contiennent, et en quantité plus que suffisante pour faire la fortune de tant de partitions odieusement prétentieuses, de ces idées d'éclat précieux et irrésistible dont M. Massenet semble avoir le secret.

Voici, dans le second, la phrase par laquelle Chérubin essaie de calmer la colère d'un officier rageur qui veut le pourfendre parce qu'il surprit un baiser à sa bonne amie, voici le duel accompagné par des violons qui susurrent une gavotte, voici l'intervention du Philosophe plaidant chaudement pour les dix-sept ans de son enfant turbulent, voici l'entraînante manola dansée par l'Ensoleillad, et voici, enfin, le duo d'amour au clair de lune, durant lequel Chérubin et l'Ensoleillad se disent, le plus divinement du monde, les choses les plus finement divines.

Le dernier acte, fort rapide, s'ouvre par l'attendrissante scène du testament de Chérubin, suivi de l'amusante volte-face du doux Philosophe qui s'accuse ancien bretteur enragé, s'éclaire de tout un coin du ciel ensoleillé de la rutilante Espagne avec l'aubade des mandolines que la voix de l'Ensoleillad reprend avec volubilité, se dramatise joliment, et tout juste ce qu'il faut en un sujet avant tout léger, avec le départ de l'Ensoleillad, et se termine par un nouveau duo entre Chérubin et Nina, dans lequel, si court soit-il, passent toutes les surprises, toutes les caresses et tout l'éclat de deux cœurs d'adolescents qui se donnent.

Chérubin a trouvé, à l'Opéra de Monte-Carlo, en ce qui regarde les quatre rôles principaux, une interprétation de tout premier ordre, encore qu'elle s'avère de-ci de-là quelque peu cosmopolite, ce qui ne va pas sans contrarier le côté « diction » si important dans l'œuvre. Mais il semble difficile qu'on ait pu, en cherchant partout, rencontrer Chérubin plus gracieusement juvénile, plus gracieusement spirituel, plus hardiment vivant que Mlle Mary Garden, et Nina plus adorablement tendre, de voix plus chastement prenante, d'articulation plus précise et d'art de phraser plus accompli que Mme Marguerite Carré. Mlle Lina Cavalieri, qu'elle paraisse, qu'elle chante ou qu'elle danse, est bien la plus éclatante Ensoleillad qui se puisse imaginer, et M. Renaud, grimé de merveilleuse façon, a prouvé une fois de plus de quelle souplesse, de quelle sûreté et de quelle fantaisie est capable un véritable artiste.

(Paul-Emile Chevalier, le Ménestrel, 19 février 1905)

 

 

Première représentation de Chérubin à l’Opéra-Comique.

Dans la préface justement célèbre de son Mariage de Figaro, Beaumarchais, caractérisant tour à tour chacun de ses personnages pour prendre leur défense, contre ses critiques, parle ainsi de Chérubin : — « … Un enfant de treize ans, aux premiers battements du cœur cherchant, tout sans rien démêler, idolâtre, ainsi qu'on l'est à cet âge, heureux, d'un objet céleste pour lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale ? Aimé de tout le monde au château, vif, espiègle et brillant comme tous les enfants spirituels, par son agitation extrême il dérange dix fois, sans le vouloir, les coupables projets du comte. Jeune adepte de la nature, tout ce qu'il voit a le droit de l'agiter : peut-être il n'est pas un enfant, mais il n'est pas encore un homme ; et c'est le moment que j'ai choisi pour qu'il obtint de l'intérêt, sans forcer personne à rougir. Ce qu'il éprouve innocemment, il l'inspire partout de même. Direz-vous qu’on l’aime d'amour ? Censeurs, ce n'est pas là le mot. Vous êtes trop éclairés pour ignorer que l'amour, même le plus pur, a un motif intéressé : on ne l'aime donc pas encore ; on sent qu'un jour on l'aimera. Et c'est ce que l'auteur a mis avec gaîté dans la bouche de Suzanne, quand elle dit à cet enfant : Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !... »

Et un peu plus loin, dans les notes préliminaires de sa pièce, Beaumarchais dit encore : — « Ce rôle (de Chérubin) ne peut être joué, comme il l'a été, que par une jeune et très jolie femme ; nous n'avons point à nos théâtres de très jeune homme assez formé pour en bien saisir les finesses. Timide à l'excès devant la comtesse, ailleurs un charmant polisson ; un désir inquiet et vague est le fond de son caractère. Il s'élance à la puberté, mais sans projet, sans connaissance, et tout entier à chaque événement ; enfin il est ce que toute mère, au fond du cœur, voudrait peut-être que fût son fils, quoiqu'elle dût beaucoup en souffrir. »

Les auteurs du nouveau Chérubin ont emprunté à Beaumarchais le type du personnage, mais non le personnage lui-même. Je veux dire que leur Chérubin, parvenu à l’âge de dix-sept ans, a bien toujours le même caractère, mais qu'ils le présentent d'une façon indépendante, en dehors du milieu dans lequel nous l'avons connu, et sans qu'il reste un seul souvenir de ce milieu et de tous les êtres autour desquels il évoluait si gentiment et si étourdiment. En un mot c'est bien Chérubin, mais Chérubin sans Suzanne et sans la Comtesse, et même sans Fanchette. Mais il y en a d'autres... et Chérubin est devenu « le plus grand petit vaurien » que Suzanne avait prédit. Nous allons voir ses prouesses.

Quelques personnes ont cru que cette pièce était une simple transformation du Chérubin que M. Francis de Croisset avait porté à la Comédie-Française, qui y fut répété et qui, on se rappelle en quelles circonstances, n'y fut point représenté et dut émigrer à Bruxelles. C'est une erreur. Le Chérubin de l'Opéra-Comique, qui fit sa première et brillante apparition sur le théâtre de Monte-Carlo il y a quelques semaines à peine, le 9 février dernier, est une pièce toute neuve, et qui n'a d'autre rapport que le titre avec la précédente.

Il a dix-sept ans, je l'ai dit, notre Chérubin, et il a eu pour maître un brave homme de philosophe qui reste toujours auprès de lui, qui l'aime comme un fils, et auquel il rend toute son affection. Mais les leçons de cet excellent précepteur n'ont eu aucune influence sur son caractère, et n'ont pu maîtriser l'ardeur de ses désirs juvéniles. Chérubin est toujours Chérubin, c'est-à-dire qu'il est amoureux de toutes les femmes, et qu'il est surtout amoureux... de l'amour. Gai, insouciant, léger, aimable, fringant, plein de grâce et de gentillesse, il frappe à toutes les portes et se fait écouter de toutes les oreilles. Il en conte à la gentille Nina, une douce ingénue, qui croit en lui, il en conte à la comtesse, qui n'est rien moins qu'ingénue, à la baronne, qui est un peu mûre, et il adresse à toutes les trois la même pièce de vers, ce qui est imprudent et ce qui amène un quiproquo. Le comte a surpris le papier contenant les vers que le jeune fou a offerts à sa femme, et avant de chercher noise à celui-ci il fait une algarade à la comtesse, qui feint une méprise, et lui lit les premiers mots de la poésie. Nina alors, qui est présente, s'écrie : mais ces vers sont adressés à moi ! Et comme le comte, méfiant, hésite à la croire, pour le convaincre elle lui récite de mémoire toute la pièce, ce qui donne lieu à la plus délicieuse mélodie qui soit jamais échappée à la plume du compositeur. De ce fait la comtesse est sauvée, mais elle est furieuse d'avoir été jouée par Chérubin. — à qui d'ailleurs elle pardonnera.

Le comte, lui, pour rassuré qu'il soit provisoirement, n'est pas absolument tranquille. Avec ses deux amis le duc et le baron, il est furieux des airs conquérants de cet adolescent, auquel tous trois ont juré une haine à mort (rassurez-vous : une haine d'opéra-comique). C'est qu'aussi ce Chérubin, par sa grâce, par sa gentillesse, ensorcelle tout le monde et se fait des amis de tous côtés. Et comme il veut fêter le brevet d'officier qu'il reçoit le jour même, qu'il a organisé des réjouissances à ce sujet et que tous au château crient : Vive Chérubin ! ils ne cessent de pester contre lui. Et un dernier fait achève de les exaspérer ; c’est que Chérubin, pour couronner sa fête, a osé faire venir de Madrid, qui... l'Ensolleillad, la reine de la danse, qu'on dit protégée par le roi lui-même, et qui n'a pas hésité à se rendre à son appel. On la voit arriver, en effet, dans une chaise portée par deux nègres, et Chérubin s'empresse d'aller la recevoir et de lui baiser la main. Et de quatre !...

Deuxième acte. Dans une posada où se trouve réuni tout un groupe d'officiers venus pour fêter la nomination de leur nouveau camarade Chérubin. Ils sont en compagnie de jolis minois qui, comme eux et avec eux, ne demandent qu'à s'amuser. Rires, chansons, ripaille. Arrive Chérubin, qui, dès le premier moment, ne peut se retenir et embrasse une des donzelles, peu farouche de sa nature. L'amant de celle-ci se lève aussitôt et apostrophe Chérubin, qui lui répond en raillant. L'autre se fâche alors, et le provoque. Un duel ! la joie de Chérubin. Au même moment arrive l'Ensoleillad, accompagnée d'une troupe de musiciens. Bravo ! c'est devant celle qu'il aime et au son des violons qu'il va bravement, mettre flamberge au vent. Mais voici qu'au premier cliquetis des épées l'Ensoleillad, dans sa crainte de voir blesser Chérubin, tombe en faiblesse et s'évanouit. Le combat cesse, tout le monde s'empresse autour d'elle, et les deux champions se serrent la main.

Bientôt tout rentre dans l'ordre, la nuit ne tarde pas à venir et le silence se fait. Doucement, sous le balcon de l'Ensoleillad, Chérubin lui adresse des propos amoureux ; elle se rend à son appel, et tous deux, tendrement enlacés, vont s'égarer mystérieusement sous les charmilles tandis que les trois conjurés, le duc, le comte et le baron, se promettent de surprendre le petit sacripant. Ils se lancent à sa poursuite, mais alors qu'ils le cherchent à droite, lui revient par la gauche avec l'Ensoleillad, qui remonte prestement chez elle et reparaît aussitôt à son balcon. Chérubin cependant veut continuer l'entretien, et tandis qu'il lui parle dans l'obscurité, la comtesse et la baronne, chacune à leur fenêtre, croient que c'est à elles qu'il s'adresse et lui répondent amoureusement. Cet entretien singulier se prolongerait sans doute, si nos trois anabaptistes ne se présentaient de nouveau, croyant cette fois tenir leur ennemi. L'un croit qu'il sort de chez la comtesse, l'autre de chez la baronne, le troisième... La scène est amusante. Chérubin leur échappe, les laissant tout penauds.

Abrégeons cette analyse. Chérubin se doute bien que ses poursuivants vont le provoquer. Il ne peut échapper à deux duels pour le moins, et par mesure de précaution il écrit son testament, sans trop de mélancolie d'ailleurs. Mais voici que la comtesse et la baronne viennent lui demander des explications. « C'est à moi que vous parliez tendrement ? » dit la comtesse. « Vraiment non », répond Chérubin. « Alors, c'est à moi », dit la baronne. « Pas davantage », réplique-t-il. Mais alors, à qui donc ? « A l'Ensoleillad ». Les deux femmes sont furieuses, mais leurs maris ont tout entendu, et, les duels présumés n'auront pas de suites. A ce moment paraît l'Ensoleillad, qu'un envoyé du roi vient chercher pour la conduire solennellement au palais. Chérubin s'avance à sa rencontre, mais celle-ci, éblouie par sa fortune, passe hautainement devant lui et s'éloigne sans même paraître le connaître. Que va-t-il devenir ? La comtesse et la baronne le repoussent, l'Ensoleillad le dédaigne... Il est désespéré. Mais voici venir Nina, la pauvrette qu'il avait oubliée. Elle l'aime encore, et lui, abandonné de toutes, ne voit son salut que dans le mariage. Il lui demande si elle consentirait à devenir sa femme, elle répond affirmativement, et il l'épousera. Et comme un railleur, en le voyant embrasser la belle fille, s'écrie : « C'est Don Juan ! », le Philosophe dit, en regardant mélancoliquement Nina : « C'est Elvire ! » tandis qu'on entend furtivement à l'orchestre les pizzicati de la sérénade de Don Juan sous le balcon.

Cette exclamation du Philosophe est évidemment la moralité de la fable imaginée par MM. Francis de Croisset et Henri Cain. Quelque sincère que puisse être leur Chérubin au moment où il se dispose à enchaîner sa vie à celle de Nina, il est évident qu'il ne l'épousera que dans un accès de dépit. Et alors, avec ses dix-sept ans, sa mine séduisante et sa nature impétueuse, la pauvrette est appelée à en voir de cruelles. Si l'époux qu'elle accepte n'est pas un don Juan, ce sera tout au moins un Faublas, et pour elle le résultat sera le même. Mais cela ne me regarde pas et c'est affaire à ces messieurs pour le cas où, suivant l'exemple de Beaumarchais, il leur plairait de donner une suite à leur Chérubin. Pour le moment, je n'ai plus qu'à m'occuper de la musique dont M. Massenet a enjolivé leur gentil badinage.

Elle est charmante, cette musique, et jeune, et vive, et alerte, et toute pleine d'élégance et de grâce. C'est la chanson du printemps, la chanson de l'amour, qu'en souriant elle nous fait entendre d'un bout a l'autre de ces trois actes rapides, et qui semble comme une aubade continue, tellement elle est tout empreinte de fraicheur, et comme mouillée par instants des perles d'une rosée tendre et mélancolique. C'est bien là ce qu'il fallait à ce Chérubin mignon, tout à l'aurore de la vie, qu'il semble aspirer par tous les pores et dont il ne connaît encore que les parfums capiteux et enivrants. Gaité, coquetterie, légèreté, avec, par instants, une bouffée d'air pur et un brin de sentiment, voilà ce qui devait caractériser ce gentil cavalier, follement épris de toutes les femmes, et c'est ce que la musique exprime de la façon la plus délicate, la plus sincère et la plus heureuse.

Et tout d'abord, je rends grâce à M. Massenet d'avoir placé en tête de sa partition, non plus une simple introduction, plus ou moins banale, mais une véritable ouverture, une ouverture dans la forme classique, qui nous rend ce genre admirable de pièce instrumentale où nos maîtres d'autrefois ont trouvé la source de tant de chefs-d'œuvre (la Caravane, l'Hôtellerie portugaise, le Nouveau Seigneur du village, Zampa, Fra Diaviolo...). Il appartenait à l'artiste qui manie l'orchestre avec une sûreté de main et une maîtrise si prodigieuses, de remettre en honneur cette forme symphonique si délaissée aujourd'hui. Il n'a pas eu à s'en repentir, car Dieu sait si le public, enchanté de cette surprise, a accueilli avec chaleur la page brillante et colorée qui sert de préface à sa partition.

Cette ouverture s'enchaîne avec une scène d'introduction très colorée, très vivante, entre le Philosophe et les cuisiniers qui ont à préparer le repas de fête. A citer dans ce premier acte la gentille et coquette apostrophe de Nina au Philosophe : Il est charmant, oui Monsieur, dont le dessin plein de franchise est d'une grâce si mutine ; le ballet de la Fête pastorale, où la musette dialogue si plaisamment avec le basson ; la cantilène toute pleine d'une expression mélancolique de Chérubin : Philosophe, dis-moi pourquoi mon cœur se dérobe, et la réponse charmante du Philosophe : Aime ton mal, petit ; enfin, la délicieuse mélodie sur laquelle Nina récite les vers de Chérubin : Lorsque vous n’aurez rien à faire, qui a été bissée, comme l'avait été la cantilène que je viens de signaler. Au second acte nous avons la scène vivace et mouvementée des officiers, celle du duel, joliment traitée, puis une phrase charmante de Chérubin : Une femme ! ce mot me rend tout attendri, que son tour plein de grâce a fait encore redemander, et son duo passionné avec l'Ensoleillad. Au troisième enfin, nous trouvons la scène amusante de Chérubin et du Philosophe, l'apparition de l'Ensoleillad et sa chanson, sur un rythme franchement espagnol accompagné par les mandolines, la seconde scène de Chérubin et du Philosophe, avec l'épisode exquis de celui-ci : Ne plus aimer jamais... bissé encore, et enfin les stances si profondément expressives et d'une émotion si pénétrante de Nina : J’ai dû vous paraître un peu bête... qui amènent le dénouement.

Ce que je ne puis rendre, c'est le charme constant de cette musique, c'est la façon dont l'œuvre est traitée d'un bout à l'autre, dans le détail comme dans l'ensemble, ce sont les merveilles de cet orchestre, toujours si plein, si travaillé, et cependant si clair, si facile en apparence, et si fertile en trouvailles ingénieuses qui viennent saisir l'oreille et la tenir constamment en éveil, dans l'espoir de nouvelles surprises. Mais ou ne saurait tout dire, et je ne puis prolonger cette analyse, qui deviendrait fastidieuse.

Je puis du moins rendre justice aux interprètes de Chérubin, et ici la tâche est aisée autant qu'agréable. Nous avons vu que, selon Beaumarchais, le rôle de Chérubin ne pouvait être joué que « par une jeune et très jolie femme ». L'auteur du Mariage de Figaro pourrait se montrer amplement satisfait en voyant Mlle Mary Garden. Il le serait plus encore sans doute en l'entendant. Elle est vraiment le Chérubin idéal, sous tous les rapports. Élégante, vive, légère, portant le costume et l'épée avec une aisance parfaite, le geste facile et juste, la démarche agile, elle est accomplie en son aimable travesti. Comme cantatrice et comme comédienne elle est absolument remarquable, et son succès a été aussi éclatant que mérité dans ce rôle si lourd à porter et qui semblerait devoir écraser ses épaules délicates. Le public n'a pas moins favorablement accueilli Mme Marguerite Carré, qui a prêté un grand charme à celui de Nina et qui, touchante et émue, a su s'y faire vivement applaudir. Celui de l'Ensoleillad est le partage de Mme Vallandri, et M. Fugère, qui représente le Philosophe avec sa franchise et sa bonhomie habituelles, n'a pas eu moins de succès que ses partenaires. L'ensemble de l'interprétation est d'ailleurs excellent, et complété à souhait par Mmes Guionie (la comtesse), Cocyte (la baronne), et MM. Allard (le comte), Cazeneuve (le duc), Chalmin (le baron), de Poumayrac et Huberdeau. Orchestre parfait, comme toujours, sous la direction de M. Luigini.

(Arthur Pougin, le Ménestrel, 28 mai 1905)

 

 

 

 

 

 

 

 

Massenet causant de sa partition de Chérubin avec le Prince de Monaco

 

 

A propos de Chérubin.

 

Le grand succès qu’avait remporté la comédie chantée de MM. Massenet, Henri Cain et Francis de Croisset au théâtre de Monte-Carlo marquait la place de cette œuvre au répertoire de l’Opéra-Comique : son inscription y est maintenant un fait accompli, et l’œuvre n’aura pas une moins belle fortune devant le public parisien qu’auprès des spectateurs monégasques.

 

Chérubin est comme un petit cousin de Don Juan. Il semble bien que, fors l’amour et la séduction des belles, rien ne l’intéresse sur cette terre. Certes, il n’emploie pas à ce doux passe-temps les moyens souvent grossiers ou terribles du grand séducteur castillan. C’est un éternel enfant dont la seule attrayante jeunesse et un désir vraiment féminin de plaire sont, auprès de celles qu'il courtise, le charme souverain. Beaumarchais est son père, M. Francis de Croisset l'adopta, en partageant, sur la scène lyrique, cette adoption avec M. Henri Cain ; et, pour qu'il fût plus irrésistible encore, M. Massenet lui prêta le langage de ses persuasives musiques. Notre distingué rédacteur en chef Charles Joly a conté ici même (voir le numéro de Musica de février 1905) la gracieuse aventure de ce galant imberbe qui passe avec un égal bonheur de la brune à la blonde, et même à la rousse, pour s’en divertir successivement, jusqu’au moment où celles-ci lui rendent la pareille avec cette prodigalité, qui, aussi bien pour la douceur que pour la férocité, est assez dans les habitudes féminines.

Qu'il ne s'en plaigne pas trop, d’ailleurs : les mépris de ses victimes lui enseignent la douleur : or, la douleur, c’est toute la vie, et, si nous en croyons Baudelaire, « la noblesse unique ». Seule, la douce Nina lui reste fidèle, lui révélant ainsi que l'amour — feu avec lequel il a vraiment trop joué — existe vraiment.

Nulle œuvre n'était mieux un prétexte à musique. M. Jules Massenet la vivifia des richesses diverses de la sienne, réalisant une comédie lyrique d’une rare jeunesse, également émouvante de rires et de larmes.

Chérubin, principalement, autour de qui toute l'action gravite, est très bien traité. Les constantes séductions, les moqueries, les abattements et les soupirs que lui prête la musique de l'illustre compositeur de Manon, de Werther et de Marie-Magdeleine sont bien l’expression même de sa puérilité charmante. Beaumarchais reconnaîtrait en lui son « beau fils » chantant la « romance à Madame ». Un autre type est aussi campé avec un rare bonheur : c'est celui du philosophe précepteur de Chérubin. Il apporte, dans l'action légère et pimpante de cette œuvre un peu de la philosophie de ces grands maîtres ès-science de vivre : Montaigne, Diderot, Renan et ce délicieux continuateur de leur manière bienfaisante : Anatole France. Il était peut-être périlleux d’accroître de musique la bonhomie profonde des propos qu’il tient. A l’ordinaire, les personnages sages ne sont pas créatures de la scène lyrique. M. Massenet a parfaitement réussi dans l’entreprise de faire chanter, sans qu’il nous ennuyât, un philosophe digne de ce titre enviable et qui ne le mérite point dans quelques mésaventures : les vicissitudes aidant à notre lucidité.

Tout ce que dit le philosophe est, musicalement, empreint de la bonhomie la plus spirituelle et la plus touchante : et ce rôle, qui n’était qu’accessoire, se place ainsi au premier rang.

On a dit ici le mérite de l’interprétation qui fit valoir l’œuvre à Monte-Carlo. Nous retrouvons à l’Opéra-Comique les deux principales protagonistes de l’œuvre : Mlle Mary Garden (Chérubin) et Mme Marguerite Carré (Nina). Elles y étaient excellentes ; elles y sont parfaites. Mme Claire Friché remplace Mlle Lina Cavalieri dans le rôle de la danseuse l’Ensoleillad : elle y apporte sa grande science artistique et son irrésistible charme personnel. M. Fugère supplée excellemment M. Renaud dans le rôle très bien réalisé du philosophe précepteur de Chérubin. L’orchestre que dirige M. Luigini est souple et séduisant comme la musique même qu’il interprète. Et la mise en scène ordonnée par M. Albert Carré n’a rien à envier à celle que M. Raoul Gunsbourg avait réalisée à Monte-Carlo.

 

(Raoul Brévannes, Musica, juin 1905)

 

 

 

de g. à dr. : Henri Cain, Albert Carré et son plus jeune enfant, Francis de Croisset

 

 

 

 

 

Massenet a trouvé, dans le poème de Francis de Croisset et Henri Cain, la trame musicale d'une comédie chantée. Le vers de ses deux collaborateurs sait être lyrique sans être empanaché ; il est évocateur d'idées, il appelle la musique en se gardant bien de tout dire, en lui laissant l'agréable tâche de chanter et de compléter la pensée qu'il a indiquée.

Il faut dire, afin de dissiper toute équivoque, que le livret de Chérubin n'a aucun rapport avec le Chérubin de la Comédie-Française ; de la pièce qu'on ne connut que par une répétition générale et qui fut ensuite retirée de l'affiche, il n'a que le titre, sans rien conserver de l'intrigue. A peine deux personnages subsistent : celui de Chérubin, encore le caractère en est-il tout autrement tracé ; celui de l'Ensoleillad reste à peu près ce qu'était naguère celui de la Chloé. Enfin, le lieu même de l'action est modifié et cette action n'a plus aucun point commun avec celle de la comédie qui manqua être représentée au Théâtre-Français.

Nous sommes en Espagne. Chérubin n'est plus le petit page timide qui hésite entre la Baronne et la Comtesse ; c'est un éphèbe déluré qui sait ce qu'il veut et à qui il en veut. Il a dix-sept ans, est délicieusement effronté, met à mal les cœurs, taquine et lutine les femmes et s'en fait adorer. Il vient d'être nommé officier, et, pour fêter son avancement, peut-être aussi pour se faire bien voir des paysans aux femmes desquelles il lui plaît de faire la cour, il double les gages de ses gens. Le Comte, le Duc et le Baron sont jaloux de la popularité de Chérubin. Ils sont, en même temps, fort mécontents de ses façons d'agir, car il adresse des vers à la Comtesse. La pupille du Comte, Nina, qui a reçu les mêmes vers, sauve Chérubin en déclarant que ce madrigal lui est destiné et en le récitant au Comte. Au surplus, elle aime en secret Chérubin, ce qui met dans le ravissement le Philosophe, précepteur de Chérubin, un précepteur exquis, un vrai éducateur sentimental (l'espèce en est rare, — le théâtre ne vit, du reste, que d'exceptions).

Mais, il s'agit bien d'aimer Nina ! Chérubin a fait venir de Madrid l'étoile de l'Opéra, la danseuse réputée, l'Ensoleillad, et c'est là la femme qui occupe son cœur, au grand désespoir du Philosophe, qui voit s'effondrer ses projets.

Au deuxième acte, tandis que les officiers s'apprêtent à fêter avec leurs amies les galons du nouvel officier, Chérubin pose un baiser par ci, un baiser par là, et s'attire une méchante affaire avec un de ses camarades qui le provoque en duel. Tandis qu'il se bat au son d'une gavotte, jouée par les violons convoqués pour toute autre besogne que pour accompagner le cliquetis des épées, l'Ensoleillad survient, radieuse de beauté. Le duel la trouble, elle s'évanouit presque ; mais après que les deux adversaires ont été réconciliés par le Philosophe, elle éprouve quelque goût pour cet adolescent audacieux. En vain, le Philosophe essaye de démontrer à son précoce élève que l'Ensoleillad ne peut être pour lui qu'une aventure dangereuse. Chérubin, demeuré seul, chante sa chanson d'amour sous les fenêtres de la danseuse qui apparaît et, séduite par la grâce aguichante du blanc-bec, se laisse conquérir et roucoule aux étoiles avec lui. Le Comte, le Duc et le Baron dérangent les amoureux et, s'imaginant que Chérubin en veut à la Baronne ou à la Comtesse, mettent flamberge au vent. C'est un tumulte indescriptible qui achève cette scène.

A l'acte suivant, Chérubin, qui a trois duels sur les bras et qui rêve d'enlever l'Ensoleillad au Roi par qui elle est attendue, fait son testament. Mais arrive l'Ensoleillad qui va continuer son voyage. Chérubin lui confesse son amour ; capricieuse, l'Ensoleillad regarde dédaigneusement le pauvre petit qui a été assez naïf pour l'aimer ; et elle poursuit son chemin. Voilà Chérubin désolé, c'est son premier chagrin d'amour ; le Philosophe console affectueusement ces pauvres et douces illusions qui s'en vont avec tant de tristesse. Mais le chagrin est une bonne école. Car Chérubin, qui a naguère causé tant de peine à Nina, aperçoit la douce créature qui va prendre le voile. Pas du tout ! C'est elle que Chérubin aime ; cette passion est autrement sincère que le caprice d'une Ensoleillad. Chérubin se mariera avec Nina. Mais il conserve les reliques de ses anciennes maîtresses ; Chérubin, au fond, a une âme de don Juan. Et c'est là le dernier mot, mélancolique ou fier peut-être, du Philosophe ; c'est aussi le dernier mot de ce poème délicat, si peu banal, de Francis de Croisset et Henri Cain.

***

La partition de Chérubin apparaît comme ces dessins, dont la maestria est telle qu'ils réalisent une ressemblance parfaite avec tin seul trait. L'artiste retire toutes les contingences, tous les détails accessoires, pour donner une simplicité idéale à son dessin. Alors que les débutants ont une tendance à charger leur pensée d'ornements superflus et de couleurs inutiles, les maîtres cherchent à s'affranchir de tout ce luxe. Quand le métier est à son apogée, il se montre le moins. C'est là une des qualités les plus saillantes, à mon avis du moins, de la musique de Chérubin.

Elle se recommande par d'autres caractères que la sobriété des moyens. Cette musique est d'une jeunesse impétueuse; elle a un feu, un élan qui témoigneraient d'un tempérament prodigieux si leur auteur ne nous en avait déjà donné des preuves si manifestes. Oui, Chérubin a bien dix-sept ans, comme il prend soin de nous le dire ; et Massenet a laissé chanter son âme avec la ferveur d'un éphèbe blond qui aime avec ses dix-sept ans. Mais, dans cette joie débordante, il y a un ordre, une clarté, qui décèlent le maitre en pleine possession de sa pensée, il y a un sens prestigieux de la couleur locale et une étonnante adaptation de la déclamation lyrique et du contour mélodique aux péripéties de l'action ou aux sentiments des divers personnages.

 

les auteurs, directeur et une interprète de Chérubin caricaturés par Sem [de g. à dr. : Henri Cain, Francis de Croisset, Jules Massenet, une interprète, Raoul Gunsbourg]

 

Massenet a fait de Chérubin une œuvre mélodique, sans oublier toutefois de donner à chacun de ses héros principaux une allure bien déterminée au moyen d'une phrase caractéristique. Cette phrase type, je me garderai bien de l'appeler un leitmotiv ; il me semble que le leitmotiv n'est qu'un carré d'étoffe, alors que Massenet se donne la peine d'habiller ses personnages des pieds à la tête — et combien ce vêtement est souvent ingénieux !

Toutes ces phrases chantantes se trouvent dans l'introduction du premier acte. Elles apparaissent logiquement enchainées, puis reviennent bariolées d'ingénieuses fioritures, transposées avec cette variété dont Massenet a le secret.

Le premier acte, en sa fluidité qui ne se dément pas un seul instant, a l'allure classique et sereine d'une œuvre de Mozart ; mais Massenet sait ressembler à Mozart tout en restant Massenet. On en a un exemple dans les charmantes harmonies du chœur des servantes auxquelles succède l'air d'entrée de Nina, avec ce joli effet d'accompagnement par une seule note de violon, tandis que les modulations de la voix rappellent les plus délicates inspirations de Manon. L'air d'entrée de Chérubin sur le motif qui se trouve dans l'ouverture se continue ensuite alangui de façon très expressive.

L'air de Chérubin : « Philosophe, dis-moi », qui semble comme une réponse à l'air de Chérubin de Mozart, puis la réplique du Philosophe se terminant en duo, sont de délicates inspirations. Plus loin, l'air de Nina : « Lorsque vous n'aurez rien à faire », a la simplicité d'un chant populaire.

Le deuxième acte débute par une manola très colorée qui caractérisera plus tard l'Ensoleillad. C'est un air qui a l'allure tout à fait espagnole grâce au passage de la quinte à la quinte par tons diatoniques, procédé dont Bizet s'était servi dans Carmen. L'orchestration du début de cet acte est d'un mouvement endiablé. L'entrée de l'Ensoleillad se produit sur des harmonies très soignées. Je citerai l'air du Philosophe : « Dix-sept ans, c'est le cœur qui s'éveille », qui rappelle un des plus tendres passages de Werther ; l'air de l'Ensoleillad, qui est d'un brillant achevé, le chœur très curieux à quatre voix qui fait pédale sur une note, enfin le duo très enflammé de Chérubin et de l'Ensoleillad terminant par l'unisson si vibrant : « Éros, dieu d'allégresse ! » avec le tutti final grandissant, qui est tout à fait bien traité : tels sont les jolis coins de cet acte.

Le troisième acte commence par un prélude mélodique à effet ; la première scène est construite sur les motifs de cet entr'acte et présente d'agréables modulations. L'air de Chérubin : « Si je reçois un coup de dague ! » est un modèle d'adresse harmonique ; le compositeur le fait passer d'une teinte gaie à une teinte mélancolique comme une eau diversement colorée s'irise sous l'influence du ciel ou des arbres qui bordent la rive. Une des belles pages de cet acte est la phrase de Chérubin : « Ton amitié me reste », avec la réplique du Philosophe qui est inspirée et chantante comme un lied de Schumann. Il y a du souffle et de l'émotion dans ce duo. L'andante de Nina : « J'ai dit vous paraître un peu bête ? » est d'une mélancolie soutenue, tout à fait charmante. Le duo final de Nina et de Chérubin a de la chaleur ; et la partition se termine sur un rappel très voulu et très trouvé de la sérénade de Don Juan qui est comme la morale de la pièce.

Cette partition de Chérubin ressemble à un Watteau qui se serait bruni sous le ciel andalou.

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

 

Ouverture

   

Acte I. — Un salon (sorte de "temple d'amour")

01

 

Servantes, bonnes, lingères

le Philosophe, les Chœurs

02

 

Vive Chérubin !

le Comte, le Duc, le Baron

03

 

Il est charmant, oui Monsieur !

Nina

04

 

Non, c'est trop drôle en vérité

le Duc, le Baron, le Comte

05

 

Je suis gris !

Nous n'aurons pas d'apothéose

Chérubin

06

l'Arrivée des invités (musique de fête dans la coulisse).

Fête pastorale

 

 

07

 

Philosophe, dis-moi pourquoi

Aime ton mal, petit

Chérubin

le Philosophe

08

 

Chanson de Chérubin

Où Chérubin se cache-t-il ?

Lorsque vous n'aurez rien à faire

le Comte

Nina

09

Entrée de l'Ensoleillad

   

Acte II. — La grande cour-jardin d'une vieille et imposante posada

 

Entr'acte-Manola

 

 

01

 

Une chambre ! Rien !

l'Aubergiste, les Chœurs

02

 

Ah ! baronne ! Enfin c'est ici

la Comtesse, la Baronne, l'Aubergiste

03

 

Chut ! Parlez tout bas

le Comte, le Baron, le Duc

04

 

Le vin rend gai

le Capitaine Ricardo, les Officiers, les Manolas

05

 

Camarades, et vous, beautés, je vous salue

Ne mettez pas flamberge au vent

Chérubin

06

 

le Duel aux violons

C'est vous ?

 

l'Ensoleillad

 

07

 

Brindisi

Manola (dansée par l'Ensoleillad)

Dix-sept ans !

Plus de soucis, de la gaîté !

 

le Philosophe

l'Ensoleillad

 

08

 

Médite sur ceci, Chérubin

Une femme ! ce mot me rend tout attendri

le Philosophe

Chérubin

09

Duo

Qui parle dans la nuit confuse ?

l'Ensoleillad, Chérubin

10

 

Eh bien ?... Personne ?...

le Comte, le Duc, le Baron

11

Invocation à Eros

Amour quand tu t'en mêles

l'Ensoleillad, Chérubin

12

 

Qui va là ? Qui parle ?

la Comtesse, la Baronne, Chérubin

13

Finale

Il est pris !

Ensemble

Acte III. — Le patio pittoresque de la même posada espagnole

 

Entr'acte

 

 

01

 

le Testament

 

Chérubin, qu'écris-tu là ?

Si je reçois un coup de dague

En garde ! je veux t'apprendre un coup de maître

le Philosophe

Chérubin

le Philosophe

02

 

De l'adresse ! du calme !

la Comtesse, la Baronne, Chérubin

03

 

Vous me compromettiez

la Comtesse, la Baronne

04

Aubade

 

Vive amour qui rêve, embrase et fuit

Par pitié, ne pars pas !

l'Ensoleillad

Chérubin

05

 

Ton amitié me reste seule

Chérubin, le Philosophe

06

Duo

Nina, en voiles de deuil !

Nina, Chérubin

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

décor de l'acte I

 

 

 

 

 

 

 

Ouverture.

 

ACTE I

 

 

Un salon (sorte de « temple d'amour »). Le fond complètement ouvert sur la terrasse du château, où aboutit le haut d'un escalier qui monte du parc. Tous les serviteurs du château, hommes, femmes et la valetaille, entourent Jacoppo, le précepteur de Chérubin (surnommé le Philosophe) qui les harangue.

 

 

LE PHILOSOPHE, à haute voix.

Servantes, bonnes et lingères, serviteurs, valets, marmitons, boulangères et fromagères, cuisiniers à triple menton !

 

SERVANTES et SERVITEURS.

Voilà ! Voilà ! Voici !

 

LE PHILOSOPHE.

Qu'avez-vous préparé pour fêter votre maître ? Car Chérubin n'est plus un page aux cheveux blonds. (Fièrement.) Il porte depuis hier, plus déluré qu'un reître, l'épée en bon acier qui sonne à ses talons.

 

SERVANTES et SERVITEURS.

Vivat ! Vivat ! Vivat !

 

LE PHILOSOPHE, galamment.

Dans un instant Chérubin va paraître.

 

SERVANTES et SERVITEURS, entre eux, joyeusement.

Vivat ! Vivat ! Dans un instant Chérubin va paraître !

 

LE PHILOSOPHE.

Entendons-nous, avant que de tous les côtés nous arrivent ses invités !

 

SERVANTES et SERVITEURS, très affairés.

Avant que de tous les côtés nous arrivent ses invités. Voilà ! Voilà ! Voilà ! Voilà ! (Avec volubilité.) Dindes, dindons et dindonneaux gravitent autour de nos broches. Et la fournaise des fourneaux les dore comme des brioches ! Dans nos cuisines nous glaçâmes deux cents sorbets, mille pralines ! (Renchérissant encore.) Nous avons fait ratisser, sarcler, émonder, tailler, de long en large, de large en long ! Et le parc est comme un salon !

 

LE PHILOSOPHE, qui, depuis un instant, s'est bouché les oreilles.

Chut ! Vous m'assourdissez ! Mes braves camarades, sachez l'autre motif qui vous rassemble ici. Pour qu'en ce jour vous fêtiez Chérubin, fier de ses premiers grades, votre jeune seigneur à tous ici présents veut rendre un bienfaisant hommage : aux serviteurs il fait doubler les gages. Et fait remise aux paysans d'un an de dîme et de fermages !

 

SERVANTES et SERVITEURS, avec une folle joie.

Vivat, vivat Chérubin !

La ronde folle s'éloigne en criant : Vive Chérubin ! Pendant que les cris s'atténuent et que le Philosophe. sur la terrasse. écoute avec ravissement le nom de Chérubin que ces braves gens acclament, le Comte, le Duc et le Baron sont entrés.

 

LE DUC, d'un air vexé.

Vive Chérubin ! Ma parole, on n'entend plus que ce cri là !

 

LE COMTE, froidement.

Toute la canaille raffole de ce maudit garnement là !

 

LE BARON, ironique, au Philosophe qui vient et qui salue.

Mes compliments, monsieur le Philosophe !

 

LE COMTE.

Votre élève est un fier vaurien !

 

LE DUC, les bras au ciel.

Dilapider ainsi son bien !

 

LE COMTE.

C'est la ruine !... la catastrophe !

 

LE PHILOSOPHE.

Il est généreux, voilà tout !

 

LE COMTE, sèchement.

Il est fou, monsieur, il est fou !

Le Comte hausse les épaules et sort. Le Philosophe reste bouche bée.

 

LE BARON, au Duc, avec mauvaise humeur.

Dire que j'ai quitté Grenade pour faire honneur au nouveau grade de ce petit hurluberlu !

 

LE DUC, se moquant de lui.

C'est ta femme qui l'a voulu.

 

LE BARON, d'un air contrit.

C'est ma femme qui l'a voulu !

 

LE DUC, à lui-même, d'un air vexé.

Et moi... c'est ma pupille !

 

LE BARON, à part.

Chacune s'enflamme...

 

LE DUC, à part.

...pour ce galopin.

 

LE BARON.

Mais qu'il prenne garde...

 

LE DUC.

Ce vrai galopin !

 

LE BARON.

Le mari regarde, et s'il se hasarde... (Légèrement et faisant le geste de pourfendre.) à toi, Chérubin !

Le Philosophe est revenu près du Duc et du Baron et les écoute.

 

LE DUC et LE BARON, en sortant, au Philosophe, en le lardant de coups d'épée imaginaires.

À toi, Chérubin ! À toi, Chérubin !

Ils disparaissent.

 

LE PHILOSOPHE.

Pauvre Chérubin ! (Avec émotion.) Quelle sera ta destinée en cette vie, lorsque la gloire te viendra ? Obscur, si déjà l'on t'envie. Hélas, qui plus tard t'aimera ?

 

NINA, survenant joyeuse et s'annonçant vivement.

C'est moi, Philosophe !

 

LE PHILOSOPHE, ravi, joignant les mains.

O destin ! (Souriant, avec une joie intime.) Eh bien ! La voilà ta réponse ! (Changeant de ton, à Nina.) Où donc allez-vous ?

 

NINA, contrite.

Je renonce à le retrouver ce matin.

 

LE PHILOSOPHE, malicieusement.

Nina, vous cherchez, je parie, ce Chérubin ! (Au nom de Chérubin Nina sourit.) Ce polisson !

(Nina a un cri de surprise indigné.) Ce garnement !

 

NINA, révoltée.

Ah, c'est trop fort ! Il est charmant, (Furieuse, tenant tête au Philosophe.) oui, monsieur ! Charmant et très brave. Il n'a pas un front soucieux, mais faut-il déjà qu'il soit grave, quand la gaîté rit dans ses yeux ! Vous dites : c'est un polisson ! Mais je sais qu'il n'est que volage. Et d'ailleurs, il aurait raison d'avoir les défauts de son âge. On le hait, insinuez-vous, prenez garde, c'est par rancune, car si plus d'un en est jaloux, c'est qu'il plaît sans doute à plus d'une. Il plaît, on ne sait pas pourquoi, il plaît dès qu'il dit quelque chose, et quand... timide... il reste coi, il plaît parce qu'il devient rose. Puis, c'est l'ami que je défends, et défendrai plus que moi-même... (Elle voit ce brave Philosophe qui, ravi, lui sourit. Radieuse.) Mais je me fâchais... suis-je enfant ! (Nina tombe toute émue dans les bras du Philosophe, qui l'embrasse. Avec âme.) Vous l'aimez autant que je l'aime !

 

LE PHILOSOPHE, avec élan et affection.

Oui, je l'aime !

Les deux amis de Chérubin restent ainsi un instant. Bruyants éclats de rire se rapprochant peu à peu.

 

NINA, apeurée.

Mon tuteur ! (Gentil et suppliant.) Monsieur, devant lui oubliez ce que j'ai pu dire !...

Elle s'enfuit. Nouveaux éclats de rire du Duc et du Baron qui arrivent tous deux par l'escalier du parc.

 

LE DUC, au fond.

C'est merveilleux !

 

LE BARON.

C'est inouï !

Les voix, les rires se rapprochent encore.

 

LE DUC.

Vraiment, c'est à mourir de rire ! Non. C'est trop drôle en vérité !

 

LE BARON, s'avance en riant bruyamment. Se pâmant.

Je pleure, Duc !

 

LE DUC, de même.

Baron, j'en crève !

 

LE PHILOSOPHE, légèrement stupéfié.

Pourquoi donc cette hilarité ?

Nouveaux éclats de rire.

 

LE DUC, au Philosophe.

Chérubin, ce fou, votre élève... (Eclats de rire.) ‑ Je ris tant que j'en dois m'asseoir... ‑ a fait dépêcher hier au soir vers Madrid, à vitesse extrême, un courrier... (Secoué par le rire.) pour que ce soir même vienne mimer, danser ici, devinez qui ?

 

LE DUC, insistant, et LE BARON.

Devinez qui ?

 

LE PHILOSOPHE, tremblant un peu.

Mais... j'imagine... quelque histrion...

 

LE DUC.

Non ! La première ballerine que toute l'Europe admira.

 

LE DUC et LE BARON.

L'Ensoleillad de l'Opéra !

 

LE PHILOSOPHE, ignorant.

L'Ensoleillad ?...

 

LE DUC et LE BARON.

Oui !

 

LE BARON, imitant l'Ensoleillad.

Celle qui danse comme on vole.

 

LE DUC, de même.

Elle, Thaïs, Phryné, Cypris, venir ici ! Sur ma parole, Chérubin est gris.

 

LE DUC et LE BARON.

Il est gris !

 

CHÉRUBIN, entre et continue joyeusement la phrase du Duc et du Baron – épanoui.

Je suis gris !

 

LE DUC et LE BARON, un peu gênés, LE PHILOSOPHE.

Lui !

 

CHÉRUBIN.

Je suis gris ! Je suis ivre ! C'est le soleil qui m'a grisé ! Duc, je suis si content de vivre que je pourrais vous embrasser. J'ai dix-sept ans, cela me grise. Plus de tuteur ! La liberté ! (Avec volubilité.) Je veux faire tant de bêtises que vous serez épouvantés ! C'est le soleil qui m'a grisé ! (Il éclate de rire. Avec aplomb.) Enfin, je vous le dis... en toute confidence, regardez ce billet ! Baron, Duc, venez voir. L'étoile de Madrid, la reine de la Danse, l'Ensoleillad enfin, triomphant nous arrive ce soir !

 

LE DUC, suffoquant de surprise, de dépit et de colère.

Ce n'est pas vrai, c'est impossible !

 

LE BARON, donnant son avis avec gravité.

Et d'abord, c'est inadmissible !

 

LE DUC, apoplectique.

C'est fou !

 

LE BARON.

Grotesque !

 

CHÉRUBIN, affirmant.

C'est ainsi !

Il relit avec délices le billet de l'Ensoleillad.

 

LE DUC, d'une voix étouffée par la colère, n'osant s'attaquer directement à Chérubin, et s'adressant au Philosophe qui ne sait que répondre.

L'Ensoleillad... danser ici... Mais c'est inouï de bêtise ! Montrez-moi, monsieur, s'il vous plaît,

le rideau...

 

LE BARON, persifleur.

La rampe...

 

LE DUC, s'épongeant.

La frise...

 

LE BARON.

Les accessoires du Ballet ?

 

LE DUC, haletant, tirant à lui le Philosophe ahuri.

Pour danser le grand pas des Alcyons rebelles, où donc sont les portants, où donc sont les chandelles ?

 

LE BARON, sceptique, retournant le Philosophe de son côté.

Et la trappe, monsieur, pour danser Belphégor, car il faut une trappe à défaut d'un décor.

 

LE DUC, congestionné, rouge, hors de lui. Même jeu pour le Philosophe qui virevolte et ne sait plus à quel saint se vouer.

Et pour mimer l'étoile éclairant les Rois Mages...

 

LE BARON.

Où comptez-vous, monsieur, accrocher vos nuages ?

 

CHÉRUBIN, de la meilleure grâce du monde.

Oh ! Rassurez-vous, s'il vous plaît, nous n'aurons pas d'apothéose, point de grands pas, point de ballet, (Galamment.) nous danserons tout autre chose. Nous danserons, c'est bien mieux, en dépit des modes nouvelles, les vieilles danses des aïeux. Je n'en connais pas de plus belles ! Nous aurons pour décor mouvant le feuillage où Phoebé s'égare, et, parmi la plainte du vent, l'alerte chanson des guitares. Point n'est besoin pour ces ballets de portants, de frise ou de toiles. Nous aurons le bois pour palais et pour chandelles les étoiles !

Les invités de Chérubin arrivent sur la terrasse ; on les voit se saluer, se pencher sur la balustrade pour mieux voir venir filles et garçons du village ; on entend au loin le rythme des danses. Chérubin passe dans les groupes, salué par les hommes, regardé par les femmes, baisant la main aux plus jolies.

 

LE DUC, le plaignant.

Il est fou !

 

LE BARON, avec compassion.

Le pauvre garçon !

 

LE PHILOSOPHE, doucement.

Comme sa folie a raison ! (Joyeux, à deux invités, désignant le lointain.) Accourez voir, don Sanche ! Les paysans ! Ils ont leurs habits du dimanche ! Ils dansent !... écoutez !...

 

CHÉRUBIN, allant à la Comtesse qui vient de paraître.

Comtesse ! Enfin !

 

LA COMTESSE.

Tout doux !

 

CHÉRUBIN, lui baisant les mains.

Ma marraine ! Je vous adore !

 

LA COMTESSE, troublée.

Le Comte arrive ! Taisez-vous !

 

CHÉRUBIN, bas et vivement.

Non, il ne peut nous voir encore. Tout au fond du jardin j'ai glissé ce matin dans le vieux saule creux que la mousse décore une lettre où je dis combien je vous adore !

 

LA COMTESSE, émue.

Une lettre ! (Vivement.) Mon époux ! Taisez-vous !

Le Comte arrive, toise Chérubin qui lui fait un beau salut. La Comtesse s'éloigne avec son mari.

 

LA BARONNE, barrant la route à Chérubin. Elle respire des sels pour cacher son émoi.

Ça, venez !

 

CHÉRUBIN, s'inclinant, très bas.

Quoi, Baronne ?

 

LA BARONNE, avec une compassion excessive.

O petit imprudent ! Vous parlez bas à la Comtesse... le Comte est fort jaloux pourtant. Je tremble pour votre jeunesse...

 

CHÉRUBIN.

Trop bonne !

La Baronne s'éloigne en poussant un petit soupir attendri et laissant Chérubin un peu étonné ; puis Chérubin se met à rire et court à Nina qui paraît.

 

NINA, très petite fille, à Chérubin.

Ah ! Chérubin, c'est mal... Vous m'avez fait hier la promesse de m'accompagner à la messe

et l'on vous a vu à cheval !

 

CHÉRUBIN, très gentil.

Hélas ! C'est vrai. Je ne puis feindre. Mais puisque j'étais loin de vous j'ai manqué un moment très doux, je suis par conséquent à plaindre.

Chérubin regarde si on le voit. Comme tous les invités observent l'arrivée des paysans, il en profite pour essayer de prendre un baiser à la fillette, qui l'esquive en riant et se sauve en le menaçant gentiment du doigt.

 

TOUS, Nina, la Comtesse, la Baronne, le Philosophe, les invités avec plaisir, le Duc désignant les paysans qui vont paraître, le Baron avec dégoût.

Les paysans !

Ils vont danser !

C'est amusant !

 

CHÉRUBIN, allant vers l'escalier du parc et s'adressant à ses vassaux.

Venez ici, les belles filles, venez ici avec les gars, car de si loin on ne voit pas briller vos yeux sous vos mantilles.

Les gars et les filles envahissent la terrasse.

 

TOUS.

Vive Chérubin ! Vive Chérubin !

 

Fête pastorale.

 

TOUS.

Bravo ! Bravo ! C'est ravissant ! C'est exquis ! Adorable, cher Marquis !

Les gars et les filles sortent en menant grand bruit.

 

CHÉRUBIN, à des dames, galamment.

Pour vous on a dressé les tables.

Les femmes remercient.

 

LE DUC et Le Baron, à eux- mêmes, très grognons.

Ce jeune homme est insupportable !

Les invités sortent sur un bruit joyeux de rires et de compliments. De douces musiques jouent dans le parc à l'apparition des invités sur la terrasse. Chérubin va s'asseoir et s'évente de son mouchoir de dentelle.

 

LE PHILOSOPHE, à lui-même, radieux.

On chante, on rit. Tous sont contents. À cette joie, à ce printemps, il n'est pas d'ennui qui résiste. (Chérubin pousse un gros soupir.) Quoi ! Chérubin ! Te voilà triste ! (Nouveau soupir.) Tout à l'heure encore si joyeux, (Affectueux.) pourquoi des larmes dans tes yeux ?... Et pourquoi, toi, si gai, fais-tu cette grimace ?

 

CHÉRUBIN, avec gravité.

Ma gaîté, Philosophe, est toute à la surface.

 

LE PHILOSOPHE, stupéfié.

Pourquoi, juste ciel !

 

CHÉRUBIN.

Je ne sais !

 

LE PHILOSOPHE.

Quoi ! L'on fête ton nouveau grade, tu vas de succès en succès... D'où te vient donc ce sombre accès ?

 

CHÉRUBIN.

Ah ! Je sens que je suis malade !

 

LE PHILOSOPHE.

Malade ? Je suis interdit !

 

CHÉRUBIN.

Oui, j'ai peur d'une catastrophe.

 

LE PHILOSOPHE.

D'où souffres-tu, mon cher petit ?

 

CHÉRUBIN, gentiment triste.

Du cœur, mon pauvre Philosophe !... (Câlin, enfantin et tendre.) Philosophe, dis-moi pourquoi mon cœur se dérobe quand j'entends à coté de moi le bruit d'une robe. Dis-moi pourquoi je suis troublé et deviens tout pâle quand je vois le vent soulever les franges d'un châle. Dis-moi pourquoi mon pauvre cœur sans raison qui vaille pour un ruban, une faveur, s'étonne ou défaille... Comment peut-on pour un chiffon, pour un bout d'étoffe, être ému d'un mal si profond, mon cher Philosophe ?

 

LE PHILOSOPHE, avec affection et une douce tristesse.

Petit, le mal qui te dévore je l'ai connu, voici longtemps. Je voudrais en souffrir encore, car on n'en souffre qu'à vingt ans. (Avec une infinie tendresse.) Aime ton mal, petit, aime ton mal ! Personne ne l'éprouva sans le bénir. (Avec une exaltation progressive.) C'est ta jeunesse qui frissonne, c'est l'amour et c'est l'avenir !

 

CHÉRUBIN, très ému, palpitant et ravi.

Ah ! Philosophe, quelle chance... L'amour ! C'était là mon tourment ? C'était là ma démence ?

Quelle lumière brusquement ! Au diable la mélancolie ! (En mêlant un peu de gaminerie à ces élans, à cette fièvre.) Ah ! Les bonheurs que j'entrevois ! Je veux aimer à la folie, je veux aimer toutes les femmes à la fois !

 

LE PHILOSOPHE, à Chérubin, essayant de le retenir, avec une sage philosophie.

Contente-toi d'en aimer une... C'est déjà d'un choix hasardeux.

 

CHÉRUBIN, se sauvant ; gaîment.

Mais déjà j'en aime au moins deux !

 

LE PHILOSOPHE, il lui lance de loin ces dernières paroles et regarde partir Chérubin par la terrasse, en hochant la tête.

C'est que tu n'en aimes aucune !

Le Comte entre, furieux, et s'adresse au Philosophe qui vient d'accourir au devant de lui.

 

LE COMTE, d'un ton sec et violent.

Où Chérubin se cache-t-il, le savez-vous ?

 

LE PHILOSOPHE, interdit et prudent.

Quoi ?

 

LE COMTE.

Si vous le savez, parlez !

 

LE PHILOSOPHE.

Que de courroux !...

 

LE COMTE.

Parlerez-vous ?

 

LE PHILOSOPHE.

Calmez, monsieur, votre colère... Qu'a donc fait Chérubin qui puisse vous déplaire ?

 

LE COMTE.

Je veux le voir.

 

LE PHILOSOPHE, hésitant.

Le voir ?... Puis-je à lui me substituer ?

 

LE COMTE.

Impossible, monsieur, je viens pour le tuer !

 

LE PHILOSOPHE, bondissant.

Le tuer !

 

LE COMTE.

Le gredin ! Il ose se permettre d'envoyer cette lettre à la Comtesse !... (Vivement, apercevant la Comtesse qui paraît avec Nina.) Pas un mot !...

Le Philosophe va au-devant de Nina et reste près d'elle un peu à l'écart.

 

LA COMTESSE, au Comte.

Je vous cherchais depuis tantôt... Nous avons, nous tenant chacune par l'épaule, longé le bois, le long des chênes...

 

LE COMTE, rageur, bas à la Comtesse.

Et des saules...

 

LA COMTESSE, à part.

O mon Dieu !...

 

LE COMTE, à la Comtesse, brusquement lui montrant les vers de Chérubin.

Connaissez-vous ces vers ?...

 

LA COMTESSE, très troublée.

Mais non !

Le Philosophe et Nina se rapprochent et écoutent.

 

LE COMTE, furieux.

Mais si ! (Ironique.) Le madrigal commence ainsi « Pour celle qu'en secret j'adore ! »

 

NINA, à part, très émue, vivement.

Mes vers !

 

LE PHILOSOPHE, à part.

Seigneur, ayez pitié de nous !

 

LE COMTE, impératif, à la Comtesse.

Eh bien ?

 

LA COMTESSE.

Je les ignore.

 

LE COMTE.

Perfide, ils sont pour toi !

 

NINA, très simplement.

Eh bien ! non ! ces vers sont pour moi !

 

LA COMTESSE, bas à Nina qui ne comprend pas et la regarde avec de grands yeux étonnés.

Vous me sauvez !

 

LE PHILOSOPHE, à part.

Cher ange !

 

LE COMTE, à Nina.

Vous voulez me donner le change ?

 

NINA.

Mais !...

 

LE COMTE.

Comment me prouver que ces vers sont pour vous ?

 

NINA, simple.

Pourquoi donc vous mettre en courroux ?

 

LA COMTESSE, à part, défaillante.

Je suis perdue !

 

LE PHILOSOPHE, à part.

Seigneur, ayez pitié de nous !

 

LE COMTE, impératif, à Nina.

Eh bien ?

 

LE PHILOSOPHE, essayant de détourner la colère du Comte.

C'est une enfant encore...

 

LE COMTE, furieux.

Qui m'abusait !

 

NINA, ingénument, disant les vers de Chérubin.

« Pour celle qu'en secret j'adore ! » Ces vers sont pour moi, m'a juré Chérubin.

 

LA COMTESSE, à part.

Ah ! Le traître, l'infâme !

 

LE PHILOSOPHE, à part, les yeux au ciel.

O satané gredin !

 

NINA, chante doucement la chanson de Chérubin.

« Lorsque vous n'aurez rien à faire mandez-moi vite auprès de vous, le paradis que je préfère, c'est un coussin à vos genoux. Vous me remarquerez à peine, je me garderai de parler... et je retiendrai mon haleine, si mon souffle peut vous troubler. Afin que dans mon cœur morose l'hiver fasse place au printemps, je demande bien peu de chose : un sourire de temps en temps. Et si c'est trop... un regard même suffira pour me transformer. Car sans rien dire je vous aime autant qu'un être peut aimer. » (Franchement.) Vous voyez ! Je connais par cœur tout le poème !

 

LE COMTE, à Nina, lui remettant le billet.

Aussi je vous le rends, Nina, il est à vous.

Nina confuse prend le billet et sort en causant avec le Philosophe qui l'accompagne jusqu'à la terrasse.

 

LE COMTE, à la Comtesse.

Et vous, pardonnez-moi !

 

LA COMTESSE, à part, dépitée, pendant que le Comte s'incline en lui baisant la main.

C'est la Nina qu'il aime !...

 

LE COMTE.

Mes soupçons, madame, étaient fous ! Je me repens !

 

LA COMTESSE, s'éloigne, le Comte se rapproche.

Mais...

 

LE COMTE.

Soyez bonne !

 

LA COMTESSE, prenant après hésitation le bras du Comte qui sort avec elle.

Pour cette fois je vous pardonne ! (En sortant, à la dérobée, avec dépit.) C'est la Nina qu'il aime !...

 

LE PHILOSOPHE, seul, avec un tendre émoi.

C'est la Nina que tu choisis ! Ah ! Chérubin ! J'en suis saisi ! Moi qui craignais pour ta jeune âme, qui tremblais pour ton avenir, tu rêves d'épouser la femme à qui je rêvais de t'unir !

Entre Chérubin. Il est tout animé.

 

CHÉRUBIN.

Philosophe !

 

LE PHILOSOPHE.

Ah ! Petit, viens vite ! Il faut que je te félicite, viens dans mes bras, je suis heureux !

 

CHÉRUBIN.

Et moi, Philosophe... amoureux !

 

LE PHILOSOPHE.

Oui, je sais.

 

CHÉRUBIN, étonné.

Tu sais que je l'aime ?

 

LE PHILOSOPHE.

Oui.

 

CHÉRUBIN.

Tu l'as vue, elle ?

 

LE PHILOSOPHE.

Elle même.

 

CHÉRUBIN.

Ah ! N'est-ce pas que c'est un être merveilleux ?

 

LE PHILOSOPHE.

Son cœur pur apparaît au cristal de ses yeux.

 

CHÉRUBIN, légèrement goguenard.

Est-il très pur ?

 

LE PHILOSOPHE, croyant avoir mal entendu.

Hein, quoi ?

 

CHÉRUBIN, ravi.

Entends ces airs allègres ! Vois, elle fait porter sa chaise par deux nègres !

 

LE PHILOSOPHE.

Qui de nous deux est fou ?

 

CHÉRUBIN.

Regarde, la voilà !

 

LE PHILOSOPHE.

Comment, tu n'es donc pas amoureux de Nina ?

 

CHÉRUBIN, surpris.

Moi ?...

 

LE PHILOSOPHE.

De qui donc alors ?

 

CHÉRUBIN, montrant le cortège de L'Ensoleillad, que l'on aperçoit à présent.

Vois ! Cela se devine ! J'aime L'Ensoleillad !

 

LE PHILOSOPHE, épouvanté.

Non !

 

CHÉRUBIN, il envoie un baiser à L'Ensoleillad qui passe dans sa chaise à porteurs et qui lui sourit, triomphant.

Si !

 

LE PHILOSOPHE, accablé.

Bonté divine !

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte II

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE II

 

 

Entr'acte-manola

 

La grande cour-jardin d'une vieille et importante posada à l'enseigne « Bon gîte contre bon argent ». Des voyageurs, des voyageuses crient, tempêtent contre l’Aubergiste, contre les valets et les servantes de l'auberge.

 

 

VOYAGEURS.

Une chambre !

 

SERVANTES et VALETS, à tue-tête.

Rien !

 

L'AUBERGISTE, à tue-tête.

Je vous dis que tout est pris !

 

VOYAGEURS.

Une chambre à n'importe quel prix !

 

SERVANTES et VALETS.

On vous dit que tout est pris !

 

VOYAGEURS, à l'Aubergiste, d'un air menaçant.

Sur son enseigne on n'inscrit pas « Bon gîte contre bon argent » quand on ne peut loger les gens !

 

L'AUBERGISTE, apoplectique.

Ah ! Pas tant de désinvolture ! Vous n'êtes pas nobles, ma foi ! C'est demain grand bal chez le Roi ! Allez coucher dans vos voitures, et n'abîmez pas mon jardin !

 

VOYAGEURS, tous, exaspérés.

Ah ! Butor ! Gredin ! Qu'on le bâtonne, qu'on le tue ! Misérable !

 

L'AUBERGISTE, très bousculé par les voyageurs.

À moi, mes gens ! Dehors, plébéienne cohue !

 

SERVANTES et VALETS.

Dehors, dehors !

 

VOYAGEURS.

Butor, gredin, misérable !

Les valets et les servantes, à coups de broches, de balais, etc., chassent ces forcenés dehors. Cris, tumulte. La Comtesse et la Baronne paraissent.

 

LA COMTESSE.

Ah ! Baronne ! Enfin, c'est ici.

 

LA BARONNE.

Je n'en puis plus, chère Comtesse.

 

L'AUBERGISTE, à part.

Comtesse ! Baronne ! Voici (Avec suffisance.) les gens que j'aime, la Noblesse ! (S'avançant et saluant.) Mesdames, mon respect me prosterne à vos pieds.

 

LA BARONNE, à l'Aubergiste, lui coupant la parole.

Où sont nos chambres ?

 

LA COMTESSE.

Nos époux ont dû, je suppose, retenir nos appartements ?

 

L'AUBERGISTE, empressé.

Oui, deux appartements charmants ; l'un est tout bleu, l'autre tout rose. Que vos grâces lèvent les yeux... C'est là !

 

LA COMTESSE, regardant, avec son face à main.

Ce balcon du milieu ?

 

LA BARONNE, prétentieuse, sentimentale.

Où s'enchevêtrent des glycines...

 

L'AUBERGISTE.

Non, les deux fenêtres voisines... Là...

 

LA COMTESSE, sursautant.

Une lucarne !

 

LA BARONNE, horrifiée.

Un œil-de-bœuf !

 

L'AUBERGISTE.

Le mobilier en est tout neuf.

 

LA BARONNE.

C'est affreux !

 

LA COMTESSE.

Horrible !

 

LA BARONNE.

Lugubre !

 

L'AUBERGISTE, faisant l'article.

C'est au Midi, c'est très salubre.

 

LA COMTESSE, ultra nerveuse.

Nous choisir ces taudis ! Nos maris étaient gris ! (D'un air décidé.) J'arrête l'autre chambre à n'importe quel prix !

 

L'AUBERGISTE.

C'est impossible !

 

LA COMTESSE.

Ah ! Ça, bélître, ignores-tu mon rang ?

 

LA BARONNE.

Mon titre ?

 

L'AUBERGISTE, tout en s'inclinant.

Ah ! Fussiez-vous princesses de Bagdad, je vous refuserais.

 

LA COMTESSE.

La colère me gagne. Manant, loges-tu donc ce soir le Roi d'Espagne ?

 

L'AUBERGISTE, avec mystère.

Le Roi, non mais qui sait... la Reine ?... Ensoleillad !

 

LA COMTESSE.

La danseuse !

 

LA BARONNE.

Une fille !

 

LA COMTESSE.

Ah ! J'étouffe !

 

LA BARONNE.

J'enrage !

 

LE COMTE, survenant.

Quel est ce bruit ?

 

LA COMTESSE, au Comte, avec agitation.

Monsieur, c'est un indigne outrage !

 

LA BARONNE, renchérissant.

A quoi donc sert notre vertu ?

 

LA COMTESSE.

À quoi donc sert notre noblesse ?

 

LA BARONNE et LA COMTESSE.

Si par l'aplomb d'une drôlesse notre prestige est abattu !

 

LE COMTE effrayé, LE BARON qui est entré avec le Comte et L'AUBERGISTE, tous trois avec mystère et frayeur.

Chut ! Chut ! Parlez tout bas !

 

LE COMTE.

La prudence vous le commande.

 

LA COMTESSE et LA BARONNE.

Pourquoi ?

 

LE BARON, en confidence.

Vous ne savez donc pas qu'ici...

 

LE COMTE et LE BARON, L'AUBERGISTE, à part.

C'est le Roi qui la mande.

 

LE DUC, survenant.

Holà ! Quelqu'un !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE.

Le Duc !

 

LE DUC, à la Comtesse, à la Baronne.

Mesdames ! (Il leur baise la main. Au Comte, au Baron.) Messieurs, le devoir vous réclame ;

le Roi reçoit dans un moment.

 

LE COMTE et LE BARON.

Nous partons.

Le Comte et le Baron s'inclinent, les domestiques les aident à s'apprêter.

 

LE DUC, mystérieusement à l'Aubergiste.

Cet appartement ?

 

L'AUBERGISTE, montrant la fenêtre du balcon.

Le voilà !

 

LE DUC, à l'Aubergiste.

C'est bien... la personne vous arrivera d'ici peu...

Il remet des pièces d'or à l'Aubergiste.

 

L'AUBERGISTE, saluant très bas.

Que votre Seigneurie est bonne...

 

LE DUC.

Adieu, Mesdames !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, font leur plus belle révérence.

Duc, adieu !

Le Duc, le Comte et le Baron sortent. Au loin, et se rapprochant peu à peu, la voix des officiers et de leurs petites amies.

 

LE CAPITAINE RICARDO, MANOLAS, OFFICIERS.

Le vin rend gai, l'amour rend fou, vive Bacchus ! Vive Cythère ! Sur terre on vit très peu de temps. Il faut donc s'amuser beaucoup ! (La troupe joyeuse envahit le jardin en criant.) Des gâteaux ! Des gâteaux !

Officiers et Manolas s'installent, s'embrassent. Rires et cris.

 

OFFICIERS, s'exclamant.

Pas ce vin là ! Non !

 

LA COMTESSE, à l'Aubergiste.

Quelles sont ces femmes ?

 

L'AUBERGISTE.

Des filles de plaisir.

 

LA BARONNE, entraînant la Comtesse vers la posada.

Cette auberge est infâme.

 

RICARDO, MANOLAS, OFFICIERS.

Le vin rend gai, l'amour rend fou !

 

RICARDO.

C'est moi, Ricardo, qui régale !

 

L'AUBERGISTE.

Holà ! À ces seigneurs versez de mon vieux vin de Manzanille.

 

RICARDO, à l'Aubergiste, avant de boire et montrant son verre plein.

Est-il très bon ?

 

L'AUBERGISTE, n'osant pas trop s'avancer.

Il est meilleur.

 

RICARDO, très cavalièrement, à l'Aubergiste.

Si tout n'est pas très fin, hôtelier, on t'étrille ! Apprends donc que dans un moment nous allons tous fêter, avec ces belles filles, un nouveau compagnon, cornette au régiment !

 

L'AUBERGISTE, s'éloignant.

Vous serez satisfait.

Les Manolas arrangent leurs coiffures, tapotent leurs robes tout en causant.

 

UNE FILLE.

Quel âge a ce cornette ?

 

RICARDO, négligemment.

Je ne sais pas !

 

LES AUTRES FILLES.

Vingt ans ? Trente ans ? Blond ? Beau garçon ? Ses titres ? Son pays ? Son rang ?

 

RICARDO.

Que de sornettes ! (Enlaçant la taille d'une belle fille, Pepa.) Pensez à nous, qu'il aille au diable !

 

OFFICIERS.

Il a raison !

 

MANOLAS.

Mais nous sommes ici pour fêter sa venue !

 

CHÉRUBIN, apparaissant sur le seuil de la posada.

Camarades, et vous, beautés, je vous salue !

 

RICARDO, LES OFFICIERS stupéfiés, MANOLAS surprises.

C'est lui ! Qu'il est gentil ! Qu'il est petit ! Qu'il est mignon !

 

RICARDO.

Mon sabre est plus haut que son corps !

 

UN TRÈS GRAND OFFICIER.

Il nous arrive à la ceinture !

 

CHÉRUBIN, se mordant les lèvres, arrive crânement sur eux.

Je ne suis pas grand, mais... tout doux... Vous verrez que sous la mitraille je saurai redresser la taille, et qu'à la première bataille je paraîtrai plus grand que vous !

 

MANOLAS, applaudissant Chérubin.

Bravo ! Bravo !

Chérubin embrasse et lutine une des filles, Pepa.

 

OFFICIERS, furieux.

Comment, il embrasse... il caresse...

 

RICARDO, furieux.

Ma maîtresse ! Il a besoin d'une leçon ! (S'avançant.) Çà, deux mots, mon jeune garçon !

 

CHÉRUBIN, a frémi sous cette interpellation.

Je suis à vos ordres, brave homme !

 

RICARDO, suffoqué.

Brave homme ! Il veut que je l'assomme !

 

CHÉRUBIN, met la main à son épée.

Assommez-moi, si vous l'osez !

 

MANOLAS, avec transport.

Bravo ! Bravo !

 

RICARDO, hors de lui.

L'audace est sans pareille ! (A Chérubin.) Si je vous vois encor donner un seul baiser, je vais vous couper les oreilles !

Il met la main à son épée ; Chérubin l'arrête du geste.

 

CHÉRUBIN, à Ricardo, gentiment.

Ne mettez pas flamberge au vent pour chaque baiser que je donne, vous vous battriez trop souvent !

 

RICARDO, à ses amis, montrant Chérubin.

Il raille encor !

 

CHÉRUBIN, reprenant.

Mais si vous tentez ce destin, vous vous battrez comme on respire. Vous vous battrez soir et matin, et la nuit !... Car la nuit m'inspire ! (D'un petit air rageur.) Vous vous battrez à l'infini, vous en aurez crampes et fièvres !... (Très souriant et moqueur.) On voit moins d'abeilles au nid que je n'ai de baisers aux lèvres !

 

RICARDO, dégainant.

Battons-nous donc !

 

CHÉRUBIN, avec son plus fin sourire.

C'est entendu !

Les valets accourent et ouvrent la grande porte du fond. On aperçoit une jeune femme très élégante descendre d'un carrosse. Elle a un loup.

 

MANOLAS, à Ricardo, à Chérubin, aux Officiers.

L'arme au fourreau. Le duel est défendu !

 

CHÉRUBIN, observant les mouvements de la jeune femme.

Quelle taille ! Et quel fin visage ! (Aux Manolas.) Mesdames, livrez-moi passage, je vais l'embrasser sous son loup.

L'Ensoleillad, masquée, entre, suivie de ses femmes.

 

MANOLAS, à Chérubin.

Vous la connaissez ?

 

CHÉRUBIN, lestement.

Pas du tout !

Chérubin embrasse l'Ensoleillad sur le cou ; surprise, elle retire son masque. Chérubin stupéfié reconnaît l'Ensoleillad.

 

L'ENSOLEILLAD, à Chérubin.

C'est vous ?

 

CHÉRUBIN.

C'est vous ! (Pliant le genou et lui baisant la main.) Ah ! J'ai l'âme marrie, me pardonnerez-vous jamais ma brusquerie ?

 

L'ENSOLEILLAD, lui faisant signe de se relever.

En effet, le baiser fut brusque et mal donné ! (Tendant la joue.) Faites mieux, cette fois, vous serez pardonné !

Au milieu des acclamations et des rires des Manolas, Chérubin embrasse du bout des lèvres l'Ensoleillad.

 

RICARDO, à Chérubin, s'impatientant.

Monsieur, je vous attends.

 

CHÉRUBIN, dégainant.

En garde !

 

L'ENSOLEILLAD, voulant l'arrêter.

Comment ! Un duel ! Vous êtes fou !

 

CHÉRUBIN.

Un bon ange me garde, puisque je me bats devant vous. (Aux Manolas, simple et galant.) Daignez ici prendre vos aises. (Aux serviteurs.) Servantes, valets, quelques chaises.

Les Officiers installent les dames afin qu'elles soient bien placées pour assister au duel ; pendent ce temps les violons arrivent.

 

LE TRÈS GRAND OFFICIER.

Voici les violons mandés pour le festin.

 

RICARDO, nerveux.

Renvoyez-les !

 

CHÉRUBIN, très gai.

Du tout, battons-nous en musique !

 

RICARDO.

Renvoyez-les, c'est enfantin !

 

CHÉRUBIN.

Non, qu'ils entrent !

 

L'ENSOLEILLAD, lui envoyant un baiser et une rose.

C'est héroïque !

 

RICARDO, à Chérubin.

Êtes-vous bientôt prêt ? Car la main me picote.

 

CHÉRUBIN, à L'Ensoleillad, ayant ramassé la rose.

Vos pieds n'ont pas de tabouret. (A Ricardo.) J'y suis ! Messieurs ! Une gavotte !

Il lance aux musiciens une bourse pleine ; puis il met la rose de l'Ensoleillad à sa bouche et tombe en garde. Les violons se hâtent de s'accorder. Le duel commence.

 

L'ENSOLEILLAD.

J'ai peur !

 

RICARDO.

A toi !

 

CHÉRUBIN.

Manqué !

 

L'ENSOLEILLAD, se cachant la tête derrière son éventail.

Mon Dieu !... Seigneur !... Je tremble !...

 

MANOLAS, petit cri d'effroi.

Ah ! J'ai chaud !... J'ai froid !

 

CHÉRUBIN, aux musiciens, tout en se battant.

Ça, messieurs de l'archet, voyons... un peu d'ensemble !

À cette reprise Chérubin est près d'être touché. Cri des filles. L'Ensoleillad s'évanouit, on l'entoure. L'Aubergiste accourt avec le Philosophe.

 

LE PHILOSOPHE, éploré.

Un duel !

L'Aubergiste et le Philosophe se jettent entre les combattants.

 

L'AUBERGISTE.

Un duel !... Chez moi ! (Criant.) Alguazils ! Alguazils !

À ce mot, grand tohu-bohu.

 

CHÉRUBIN, tenant l'Aubergiste par le cou.

Tais-toi !

 

MANOLAS et OFFICIERS.

Quelle algarade !...

 

RICARDO, apercevant Chérubin aux pieds de l'Ensoleillad.

Mais... que fait-il encor ?...

 

LES OFFICIERS, calmant Ricardo.

Du calme, camarade !

 

LE PHILOSOPHE, affolé, au capitaine Ricardo.

Quoi ! Vous vouliez, j'en suis tremblant, tuer cet enfant là !...

 

RICARDO, furieux.

Dites : cet insolent ! (Tremblant de colère.) Embrasser Pepa, ma maîtresse, c'est un outrage.

 

LE PHILOSOPHE, indulgent.

Une caresse !

 

RICARDO.

Il l'offensa !

 

LE PHILOSOPHE, rectifiant.

Il l'embrassa !

 

RICARDO.

C'est une insulte, sur mon âme !

 

LE PHILOSOPHE, avec vivacité.

Ah ! Comme l'on voit bien que vous n'êtes pas femme ! (Toute cette scène avec agitation, émotion tendre, et chaleur sans cesse grandissante. Très larmoyant.) Songez, monsieur, que l'on est au printemps... Que la fille est jolie et qu'il a dix-sept ans !... Dix-sept ans ! C'est un cœur que l'amour illumine. On rêve, on chante, on rit, on veut mourir... et l'on est malheureux de ne pouvoir souffrir... Et l'âme se fleurit comme l'herbe au printemps !... Songez donc ! Dix-sept ans ! (Avec des larmes.) Dix-sept ans !

 

RICARDO, ému, prenant les mains du Philosophe.

Ah ! Vous avez raison !

 

L'AUBERGISTE, accourant, s'épongeant le front tout en regardant l'Ensoleillad qui sourit à Chérubin.

Quel discrédit pour ma maison !

 

CHÉRUBIN, allant vers Ricardo.

À nous !

 

RICARDO, bon enfant, tendant la main à Chérubin.

Ta main !

 

L'AUBERGISTE, désespéré de ce qui arrive.

L'Ensoleillad évanouie !...

 

MANOLAS et OFFICIERS.

C'était l'Ensoleillad !

 

L'AUBERGISTE, avec la voix brisée par l'émotion.

Messieurs ! J'avais l'honneur de recevoir chez moi... L'Ensoleillad... mandée au Palais par le Roi !...

 

RICARDO, MANOLAS, OFFICIERS.

Par le Roi !...

Le temps que Chérubin est de nouveau avec l'Ensoleillad, le Philosophe en profite pour jeter le trouble en l'âme des assistants.

 

LE PHILOSOPHE.

Si le Roi connaît cette affaire nous sommes tous perdus !...

 

RICARDO, L'AUBERGISTE, MANOLAS et OFFICIERS, tous, effrayés et entre eux.

Si le Roi connaît cette affaire nous sommes tous perdus !... Que faire ?

 

L'ENSOLEILLAD, arrivant en s'éventant, toute gracieuse et provocante.

Bah ! Messieurs, c'est tout arrangé. Vous parlez de péril, de crime, mais on ne s'est pas égorgé ; ce duel n'était qu'un jeu d'escrime.

Le Philosophe, ravi, rentre dans la posada en soufflant et en s'épongeant.

 

L'ENSOLEILLAD, une coupe de champagne à la main, avec crânerie et désinvolture.

Plus de soucis, de la gaîté ! Ah ! Buvons pour que la joie en nos âmes renaisse ! Filles, buvez à la jeunesse ! (Eclatant de rire et d'ivresse.) Ah ! Garçons, buvez à la beauté ! (Tendre et amoureuse.) Je bois à vos amants, je bois à vos maîtresses, je bois aux cœurs heureux, aux cœurs brisés, amis ! Je bois à toutes les caresses ! Et je bois à tous les baisers !

 

CHÉRUBIN, RICARDO, MANOLAS et OFFICIERS, tous avec une joie enthousiaste.

À l'Ensoleillad ! A la reine de l'amour et de la beauté !

 

L'ENSOLEILLAD, entourée de tous ces jeunes gens et de belles filles.

Soit, j'accepte la Royauté ! Mais puisque je suis souveraine, à l'endroit du duel, ici même, j'ouvre le bal ! Me suit qui m'aime !

L'Ensoleillad danse « La Manola ».

 

TOUS, dans un grand élan.

Brava !

 

L'AUBERGISTE, accourant.

Madame, en votre appartement votre poudreuse est préparée.

 

CHÉRUBIN, avec chagrin.

Vous partez ?

 

RICARDO, MANOLAS, OFFICIERS, désolés.

Vous partez ?

 

L'ENSOLEILLAD, avec mélancolie.

Les meilleurs moments ont, hélas, le moins de durée ! Adieu, ma petite cour, un destin plus grand loin de vous m'entraîne, mais dans un palais quand je serai Reine, je regretterai ce règne d'un jour ! Adieu !

 

CHÉRUBIN, RICARDO, MANOLAS et OFFICIERS.

Adieu, notre Reine d'un jour !

 

L'ENSOLEILLAD, à Chérubin, avant de disparaître.

J'espère vous revoir.

 

CHÉRUBIN, très amoureux.

Ah ! Combien je vous aime !

L 'Ensoleillad disparaît.

 

LES OFFICIERS, à Chérubin, avant de partir.

Au revoir, camarade, à demain !

 

RICARDO, à Chérubin.

Mon estime est pour vous extrême, serrons-nous à nouveau la main.

 

CHÉRUBIN, aux amis qui s'éloignent.

Le vin rend gai, l'amour rend fou ! Vive Bacchus !

 

MANOLAS et OFFICIERS, en disparaissant.

Vive Cythère !

 

CHÉRUBIN.

Sur terre on vit très peu de temps !

 

CHÉRUBIN et, assez loin, MANOLAS et OFFICIERS.

Il faut donc s'amuser beaucoup !

Le crépuscule commence à tomber.

 

LE PHILOSOPHE, qui vient d'entrer et écoute les voix qui s'atténuent, à Chérubin.

Médite sur ceci, Chérubin, et prends garde...

 

CHÉRUBIN, nerveux, lui coupant la parole.

Laisse-moi, tu bavardes !

 

LE PHILOSOPHE, saisi.

Qu'as-tu donc ?

 

CHÉRUBIN.

Je me tiens à quatre pour ne pas, toi, te provoquer !

 

LE PHILOSOPHE.

Comment, moi ?

 

CHÉRUBIN.

J'ai failli me battre et mon premier duel est manqué.

 

LE PHILOSOPHE, anéanti.

Quoi ! C'est cela qui te tracasse ; vraiment, c'est à désespérer.

 

CHÉRUBIN, regardant la fenêtre de l'Ensoleillad qui s'est éclairée.

L'Ensoleillad devant sa glace doit en ce moment se parer.

 

LE PHILOSOPHE, inquiet.

Viens, donc !

 

CHÉRUBIN.

Non !

Durant que Chérubin va et vient cherchant à apercevoir l'Ensoleillad, le Philosophe le suit tout en parlant et Chérubin lui répond de façon très distraite.

 

LE PHILOSOPHE.

Le Duc te déteste, et le Comte demeure ici.

 

CHÉRUBIN, sur la pointe des pieds.

Raison de plus pour que je reste ; je verrai ma marraine aussi.

 

LE PHILOSOPHE.

Songe au péril qui t'environne.

 

CHÉRUBIN.

Me prends-tu donc pour un poltron ?

 

LE PHILOSOPHE, de plus en plus agité.

Cette fenêtre est au Baron.

 

CHÉRUBIN.

Bravo ! Je verrai la Baronne !

 

LE PHILOSOPHE.

Mais choisis-en une à la fois.

 

CHÉRUBIN, le plus gravement du monde.

Je voudrais bien, je ne peux pas.

 

LE PHILOSOPHE.

Il les aime par ribambelle !

 

CHÉRUBIN, s'arrêtant enfin pour éclairer une bonne fois l'esprit de son vieux maître.

Je ne peux me fixer, les femmes sont trop belles ! Une femme ! Ce mot me rend tout attendri... il me parfume l'âme ! C'est mon mot favori, quel doux mot : une femme ! De soupirer ce nom, je ne puis me lasser, ce nom est une ivresse ! Une femme ! Quel mot charmant à prononcer... quelle caresse... et je ne puis choisir. Chacune tour à tour me met le cœur en flamme ! Et je tombe à l'instant amoureux de l'amour... Dès que passe une femme !

 

LE PHILOSOPHE.

Pour élève, un tel garnement !

 

CHÉRUBIN, au Philosophe, lestement en s'éloignant.

Voilà ton châtiment ! (Se dressant sur la pointe des pieds vers la fenêtre de l'Ensoleillad.) Ah ! Lui parler !...

 

LE PHILOSOPHE, l'adjurant affectueusement.

Petit, recule... l'Ensoleillad voit chaque jour les plus fins roués de la Cour. Et tu vas être ridicule !

 

CHÉRUBIN.

Je reste.

 

LE PHILOSOPHE.

Pourquoi t'obstiner ?

 

CHÉRUBIN, d'un air frondeur et décidé.

Parce que... toi, tu m'as donné des conseils que je tiens à suivre.

 

LE PHILOSOPHE.

Moi ! Dieu puissant ! J'étais donc gris.

 

CHÉRUBIN, avec un grand sérieux.

Philosophe, vous étiez ivre !

 

LE PHILOSOPHE, consterné.

Juste ciel ! Et que t'ai-je appris ?

 

CHÉRUBIN, doctoral.

Tu m'as dit : Si tu veux séduire beaucoup de femmes ici-bas voici comme il faut te conduire...

 

LE PHILOSOPHE, qui vient de sursauter, l'interrompant.

Doux Jésus !

 

CHÉRUBIN, avec un sentiment de prière dans la voix, subitement, observant que la fenêtre de l'Ensoleillad va s'ouvrir.

Ah ! Va-t'en !...

 

LE PHILOSOPHE.

Mais non, il ne faut pas.

 

CHÉRUBIN, vivement cette fois.

Mais va-t'en donc !...

 

LE PHILOSOPHE, sortant accablé.

Mea culpa !...

L'Ensoleillad paraît derrière son balcon en fer forgé.

 

L'ENSOLEILLAD.

Qui parle dans la nuit confuse ?... Quelle est l'ombre sur le gazon ?

 

CHÉRUBIN, bas.

Soyons naïf et vous, ma muse, inspirez-moi quelque chanson.

 

L'ENSOLEILLAD, éclairée par la lumière de sa chambre.

La lune en nappe d'or s'étale. La brise est tiède comme un bain... La nuit me rend sentimentale.

 

CHÉRUBIN, à part.

Sois poitrinaire, Chérubin. (Il chante en s'accompagnant sur son épée en guise de guitare.) Madame ! J'ai vingt ans à peine et je suis un adolescent ; mais j'ai tant d'amour et de peine que déjà je suis languissant... Le baiser, ma lèvre l'ignore, tous mes rêves sont orphelins, et je suis très naïf encore...

 

L'ENSOLEILLAD, avec un intérêt légèrement railleur.

Vous vous en vantez ?

 

CHÉRUBIN.

Je m'en plains !...

 

L'ENSOLEILLAD.

Pauvre enfant ! Il a l'air sincère ! (Elle réfléchit une seconde et recule doucement vers la chambre où elle disparaîtra en disant :) Il ne faut pas vous désoler... Je descends pour vous consoler !

La lune éclaire tout le jardin.

 

CHÉRUBIN, subitement ému et tremblant.

Ici l'Ensoleillad ! Nous serons seuls ensemble !... Mon Dieu ! C'est pour de vrai que cette fois je tremble... (Paraît l'Ensoleillad ; un moment d'émotion, puis d'une voix tremblante.) Ensoleillad !... (Il conduit l'Ensoleillad vers le banc et la regarde avec extase.) Là ! Près de moi ?...

 

L'ENSOLEILLAD.

Enfant...

 

CHÉRUBIN.

Que vous êtes jolie ! (Sincèrement ému.) Hélas ! Ensoleillad !...

Un silence.

 

L'ENSOLEILLAD.

Pourquoi ces grands yeux de mélancolie ?

 

CHÉRUBIN, des larmes dans la voix.

Vous partez demain...

 

L'ENSOLEILLAD, souriante, essuyant avec son fin mouchoir de dentelles les larmes de Chérubin.

Pas ce soir.

 

CHÉRUBIN, très malheureux.

Mais je ne dois plus vous revoir... Et bientôt qui sait, demain même... vous m'oublierez... (Très ému.) Le Roi vous aime.

 

L'ENSOLEILLAD, amoureuse et avec élan.

Qu'importe demain et tout l'avenir ! (Avec une infinie tendresse.) Mon âme te parle plus bas et ton cœur m'écoute. Rêve que ce soir ne doit plus finir... puisque pour un soir (Avec abandon.) je t'appartiens toute. Admire la nuit. La lune ce soir a tant de clarté qu'un oiseau surpris croyant voir l'aurore au bord de son nid s'est mis à chanter. Écoute, le bois tout entier s'éveille... Écoute... Le vent tout bas nous souffle à l'oreille : Amants trop bavards, hâtez-vous d'aimer !

 

CHÉRUBIN.

Ton âme me parle.

 

[ L'ENSOLEILLAD.

[ Et ton cœur l'écoute, rêvons que ce soir ne doit plus finir. Ah ! Qu'importe demain et tout l'avenir !... Puisque je t’appartiens toute, toute !

[

[ CHÉRUBIN.

[ Et mon cœur l'écoute, rêvons que ce soir ne doit plus finir. Ah ! Qu'importe demain et tout l'avenir !... Puisque tu m’appartiens toute, toute !

 

L'ENSOLEILLAD, très amoureusement.

Je t'appartiens toute, toute !

La lune se voile. Enlacés, les deux amoureux s'éloignent dans le bois. Le Duc, le Comte et le Baron paraissent aux portes diverses.

 

LE COMTE, paraissant à la petite porte charretière qu'il referme soigneusement derrière lui.

Eh bien ?...

 

LE DUC, à la porte de l'auberge.

Personne ?...

 

LE BARON, à la porte des appartements.

Non, personne !

 

LE DUC, pendant que le Comte et le Baron inspectent.

La Comtesse, ni la Baronne ce soir ne me donnent d'effroi. Si je tremble, c'est pour le Roi !

 

LE COMTE, LE DUC, LE BARON.

Plaçons-nous.

 

LE DUC.

Je veille à la porte.

 

LE BARON.

Moi, je surveille le verger.

 

LE COMTE.

Je surveille les couloirs.

 

LE DUC.

De la sorte nous conjurerons le danger.

 

LE COMTE, LE DUC, LE BARON.

Soyons adroits ! Soyons prudents ! Tandis que tout repose, veillons !

 

LE DUC.

Et bien que vous soyez en cause, mes amis, ne pensez qu'au Roi !

Pendant que le Duc, le Comte et le Baron vont au fond se consulter, l'Ensoleillad et Chérubin paraissent à l'orée du bois.

 

CHÉRUBIN, amoureusement.

Ensoleillad !

 

L'ENSOLEILLAD, très effrayée, apercevant les trois hommes.

J'ai peur ! Ils sont là !

 

CHÉRUBIN, regardant, puis en prenant vite son parti.

Ma mésange ! Je vais les dépister en leur donnant le change. Fais un détour par le sentier. À fin chasseur plus fin gibier !

Il l'embrasse, elle s'esquive et rentre furtivement dans la posada. Chérubin disparaît au moment où les trois hommes se séparent. On entend la voix de Chérubin dans le bois.

 

LA VOIX DE CHÉRUBIN.

Lorsque vous n'aurez rien à faire, mandez-moi vite auprès de vous. Le paradis que je préfère

c'est un coussin à vos genoux !

 

LE COMTE, LE DUC, LE BARON, revenant vite les uns près les autres.

Chérubin ! C'est lui ! Le scélérat est dans le bois. Nous le tenons bien cette fois.

L'Ensoleillad inquiète paraît à son balcon ; on entend la voix des trois hommes criant : Taïaut !

 

L'ENSOLEILLAD, émue.

Je les entends à sa poursuite, mais Chérubin se moque d'eux. Hélas, le bonheur passe vite. Nous étions si bien seuls tous les deux ! Ses lèvres cherchaient mes lèvres dans l'ombre. Chérubin ! Reviens !

 

LA VOIX DE CHÉRUBIN.

Je suis là !

 

L'ENSOLEILLAD, regardant en vain.

Chérubin !

 

LA VOIX DE CHÉRUBIN.

J'ai dépisté la meute. (En riant.) Le Duc jure si fort que la forêt s'ameute.

 

L'ENSOLEILLAD.

Mais je ne te vois pas. Où donc te caches-tu ?

 

CHÉRUBIN, apparaissant à califourchon sur le mur.

J'y suis !

 

L'ENSOLEILLAD.

Ciel ! Sur le mur !

 

CHÉRUBIN.

Aïe !

 

L'ENSOLEILLAD.

Qu'as-tu ?

 

CHÉRUBIN, il descend par le treillage.

Non ! J'ai mal !

 

L'ENSOLEILLAD.

Où donc ?

 

CHÉRUBIN, continuant sa dégringolade.

Pas à l'oreille, car je m'étais assis sur un fond de bouteille.

 

L'ENSOLEILLAD, amusée et joyeuse.

Prends garde !

 

CHÉRUBIN, sautant à terre.

Je descends ! (Il prend une échelle, l'applique contre le balcon de l'Ensoleillad et il se trouve aussitôt en haut de l'échelle.) Mais c'est pour mieux monter !

S'il ne peut pénétrer chez l'Ensoleillad, il parvient, à travers les barreaux du balcon fermé, à enlacer son amie.

 

L'ENSOLEILLAD.

Ah ! Mon Dieu !

 

CHÉRUBIN, triomphant.

Me voilà !

 

L'ENSOLEILLAD.

Chérubin !

 

CHÉRUBIN.

Ma beauté !

Ils s'étreignent. La lune les caresse d'un grand rayon.

 

L'ENSOLEILLAD, avec élan.

Amour ! Quand tu t'en mêles, les jaloux peuvent survenir, les amants qu'on veut désunir...

 

CHÉRUBIN.

Tu les rapproches d'un coup d'aile. Amour ! Amour ! Entends ma voix.

 

L'ENSOLEILLAD.

Phoebé luit trop sur nos visages

 

CHÉRUBIN.

Les jaloux vont nous voir du bois

 

L'ENSOLEILLAD.

Cache la lune d'un nuage !

La lune s'obscurcit.

 

CHÉRUBIN, joyeux.

Miracle ! Eros répond...

 

L'ENSOLEILLAD.

Et Phoebé s'obscurcit !

 

L'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN.

Eros, dieu d'allégresse, O toi qui fais mourir d'une main qui caresse, divin Eros, merci !

Tout à coup les jalousies des fenêtres de la Baronne et de la Comtesse se soulèvent.

 

L'ENSOLEILLAD, effrayée.

Du bruit, descends.

Il se laisse glisser en bas de l'échelle. L'Ensoleillad s'est sauvée un instant dans sa chambre.

 

LA COMTESSE, de la fenêtre.

Qui va là ?

 

CHÉRUBIN, à part.

Ma marraine !

 

LA BARONNE, apparaissant de même.

Qui parle ?

 

CHÉRUBIN.

Seigneur, l'autre aussi ! (Vivement.) C'est moi !

 

LA COMTESSE, très bas.

Quoi ? Vous ici !

 

L'ENSOLEILLAD, revenant.

Parlez plus haut, j'entends à peine !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE.

Imprudent !

 

L'ENSOLEILLAD.

Quoi ?

 

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE, surprises d'entendre plusieurs voix.

Qui chuchote ainsi ?

 

CHÉRUBIN, cherchant une défaite.

C'est le vent !

 

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE.

Quoi ?

 

CHÉRUBIN.

Chut ! Puisque de si loin on ne peut s'embrasser, puisqu'on ne peut parler, lancez-moi quelque gage... J'implore un souvenir à défaut d'un baiser.

 

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE.

Ah ! Comment vous résister, beau page !

La Baronne, lui lançant un bouquet, L'Ensoleillad, lui lançant sa jarretière et La Comtesse, lui lançant un ruban de son cou.

Tiens !

 

CHÉRUBIN, ravi, attrapant les trois gages, puis les pressant contre son cœur.

Ah ! Le bon tour ! Je suis tout mitraillé d'amour !

 

L'ENSOLEILLAD, effrayée.

Le Duc !

 

LA BARONNE, effarée.

Le Baron !

 

LA COMTESSE, craintive.

Le Comte !

Chaque fenêtre se ferme brusquement après chaque exclamation. Chérubin, pour apercevoir l'ennemi, grimpe sur l'échelle.

 

LE BARON, arrivant, une lanterne à la main.

Il est pris !

 

LE DUC.

Cernons le jardin !

 

LE COMTE.

C'est un scandale !

 

LE DUC.

Une honte !

Chérubin dégringole au milieu d'eux trois. Il guette devant lui l'échelle, et, goguenard, provocant, les attend les bras croisés. Les trois hommes sont exaspérés.

 

LE BARON.

Bandit !

 

LE DUC.

Gredin !

 

LE COMTE, dans une colère froide.

D'où venez-vous ?

 

LE DUC.

De quelle chambre ?

 

LE COMTE, à part, désignant la chambre de la Comtesse.

Vient-il d'ici ?

 

LE BARON, à part, montrant la chambre de la Baronne.

Vient-il de là ?

 

LE DUC, LE COMTE, LE BARON.

Réponds !

 

CHÉRUBIN, leur éclatant de rire au nez.

Tra la la ! Je m'amuse !

 

LE BARON, en levant sa lanterne vers Chérubin.

Ce bouquet est à ma femme !

 

LE COMTE, trépidant de rage concentrée.

Ce ruban à la Comtesse !

 

LE DUC, avec explosion.

Sa jarretière ! (Se découvrant.) Pauvre Roi ! Rendez la jarretière !

 

LE DUC, LE COMTE, LE BARON, dégainant.

Rendez ! Ou c'est la mort avec le cimetière !

 

CHÉRUBIN.

Jamais ! Jamais ! Jamais !

 

LE DUC, LE COMTE, LE BARON, chargeant Chérubin avec de cris féroces.

Tiens ! Tiens ! Tiens !

Chérubin tient tète aux trois énergumènes, mais, aux cris, arrivent aussitôt l'Aubergiste affolé et le Philosophe éploré.

 

L'AUBERGISTE.

Alguazils !

 

LE PHILOSOPHE.

Trois duels ! Ah ! Mon pauvre garçon !

On sonne la cloche. Le duel s'est arrêté. La porte charretière est ouverte, la cour de la posada est envahie par une foule de serviteurs, avec torches et lanternes, de servantes, de passants, de voyageurs et voyageuses réveillés en sursaut, qui paraissent dans leurs costumes de nuit.

 

CHÉRUBIN.

Tra la la ! Je m'amuse !

 

LE DUC.

Je tuerai demain ce garçon ! Le Roi me donnera raison !

 

LE COMTE et LE BARON.

Ma femme aimer ce polisson ! Ah ! Quelle indigne trahison !

 

L'AUBERGISTE, SERVITEURS, VOYAGEURS.

Quel scandale !

Paraît le Corregidor suivi d'Alguazils. Les Serviteurs annonçant à tue-tête : Le Corregidor !

 

LE BARON, se jette sur le Corregidor, à part, avec effarement.

Gardez-vous qu'on le soupçonne, mais avec la Comtesse il est bien ! Chut ! N'en dites rien !

 

LE COMTE, même jeu.

Ah ! Monsieur, n'en parlez à personne, il vient de chez l'Ensoleillad ! Chut ! N'en dites rien !

 

LE DUC, même jeu.

Il vient de chez la Baronne, mais au Baron n'en dites rien !

 

L'AUBERGISTE.

Quel scandale pour ma maison ! Oui, vraiment, j'en perdrai la raison !

 

SERVITEURS.

Quel scandale pour la maison ! Le patron en perdra la raison !

Les trois femmes sont apparues.

 

 

 

 

LE DUC, LE COMTE, LE BARON.

Chut ! N'en dites rien !

 

L'ENSOLEILLAD, à part, éplorée.

Trois duels à la fois !

 

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE, LA BARONNE.

Ils le tueront !

 

LE PHILOSOPHE.

Trois duels à la fois ! Mon Dieu, ils le tueront !

 

CHÉRUBIN.

Je suis gai comme un pinson !

 

LE COMTE, à Chérubin, très catégorique.

Demain, je vous tuerai !

 

[ L'AUBERGISTE.

[ Quel scandale pour ma maison !

[

[ SERVITEURS.

[ Quel scandale pour la maison !

Tumulte indescriptible. Sur un signe du Corregidor les Alguazils entourent et arrêtent le Duc, le Comte et le Baron qui protestent et se démènent comme des fous furieux. Les trois femmes s'évanouissent... chacune à son balcon.

 

 

 

 

 

 

Acte III

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aubade "Vive amour qui rêve, embrase et fuit"

Emma Eames (l'Ensoleillad) et Piano

Victor 88135, mat. C6202-1, enr. à New York le 18 mai 1908

 

 

Aubade "Vive amour qui rêve, embrase et fuit"

Aline Vallandri (l'Ensoleillad), créatrice à Paris, et Orchestre

Odéon 111081, mat. XP.5463, enr. à Paris en 1911/1912

 

 

 

ACTE III

 

 

Entr’acte

 

Le patio pittoresque de la même posada espagnole. Un escalier de bois conduit à la galerie du premier étage ; à droite, des lauriers roses et des grenadiers dans des jarres forment un coin printanier au milieu duquel Chérubin, accoudé sur une table, écrit silencieusement. Le Philosophe paraît ; il s'avance discrètement du coté de Chérubin et l'observe sans en être aperçu.

 

 

LE PHILOSOPHE, doucement.

Chérubin !

 

CHÉRUBIN, continuant à écrire et presque sans lever la tête.

Un moment !

 

LE PHILOSOPHE, intrigué.

Qu'écris-tu là ?

 

CHÉRUBIN, de belle humeur.

Mon testament ! J'ai trois duels !

 

LE PHILOSOPHE, estomaqué.

Malheureux !

 

CHÉRUBIN, un peu songeur, mais cependant frivole.

Ah ! Je soupire un peu, mais je n'ai pas l'âme morose. J'ai toujours vu la vie en bleu ; la mort, (Au mot de « mort » le pauvre Philosophe devient tout pâle.) je veux la voir en rose. (Il lit son testament.) « Si je reçois un coup de dague, si ce soir je dois trépasser, à Nina je donne ma bague, pour être un peu son fiancé. À l'Ensoleillad rose et brune, dont l'amour un soir m'a grisé, je donne toute ma fortune, et c'est bien peu pour son baiser (Avec émotion.) À mon seul ami (Le Philosophe désespéré lui fait signe qu'il ne voudrait rien entendre.) j'abandonne mes bois et mon manoir. Je lui fis du chagrin parfois, mais je sais bien qu'il me pardonne. »

À ces mots le Philosophe, qui sanglote, se jette dans les bras de Chérubin.

 

LE PHILOSOPHE, très ému.

Mourir quand on a cet air radieux ! Quand l'amour rayonne en ses yeux ! (Hors de lui.) Mourir quand la vie en son cœur s'éveille, Mourir quand on a cet air radieux ! mourir quand on a des couleurs pareilles !

 

CHÉRUBIN.

Que dis-tu ?

 

LE PHILOSOPHE.

Que ta mort serait abominable ! Non ! Tu ne mourras point, par le diable !

 

CHÉRUBIN, amusé.

Il jure !

 

LE PHILOSOPHE, transfiguré.

En garde !

 

CHÉRUBIN.

Pourquoi donc ?

 

LE PHILOSOPHE.

Je veux t'apprendre un coup de maître.

 

CHÉRUBIN, s'amusant beaucoup.

Tu t'es donc battu ?

 

LE PHILOSOPHE.

Comme un reître.

 

CHÉRUBIN.

Toi si sage !

Le Philosophe s'armant d'une lardoire lui donne une leçon d'escrime.

 

LE PHILOSOPHE.

A ton espadon ! Je simule un contre de quarte, en sixte, en quarte, en sixte encore, ton fer veut passer, je l'écarte, battez, dégagez ! (Il se fend.) Tu es mort !

 

CHÉRUBIN, enthousiasmé.

Bravo ! Superbe !

 

L'AUBERGISTE, revenant du dehors.

Un duel encore ! Alguazils !

 

CHÉRUBIN.

Tais-toi, butor ! Ce n'était qu'un jeu !

L'Aubergiste sort. Apparaissent la Comtesse et la Baronne.

 

LE PHILOSOPHE.

La Comtesse !

 

CHÉRUBIN.

Et la Baronne.

 

LA BARONNE, à la Comtesse.

De l'adresse !

 

LA COMTESSE, à la Baronne.

Du calme !

 

CHÉRUBIN, à part, au Philosophe.

Quel air courroucé !

 

LE PHILOSOPHE.

Qui fait des fautes les supporte !

 

CHÉRUBIN.

Va faire le guet à la porte !

Le Philosophe sort. Chérubin est très ennuyé, voyant venir à lui les deux femmes.

 

CHÉRUBIN, à lui-même.

Ah ! Quel moment je vais passer ! (Aux deux femmes.) Je tombe aux pieds de tant de grâce !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, très irritées, très nerveuses.

Pas de grands mots ! Et pas de phrases ! Répondez-nous la vérité ! Pour qui chantiez-vous donc, beau page, cette nuit ?

 

CHÉRUBIN, embarrassé.

Cette nuit ?

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, après s'être consultées en confidence.

Pourquoi demandiez-vous des gages, cette nuit ?

 

CHÉRUBIN.

Cette nuit ?

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, toutes les deux avec irritation et fermeté.

La vérité, voyons, Monsieur !

 

CHÉRUBIN, commençant à en avoir assez.

Eh bien, tant pis ! Hier j'ai chanté...

 

LA COMTESSE et LA BARONNE.

Pour moi ?

 

CHÉRUBIN, un peu confus.

Non... pour une autre !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, ayant tout deviné, furieuses, exaspérées.

L'Ensoleillad !

 

LE PHILOSOPHE, arrivant vitement.

Vos maris !...

Il s'esquive aussitôt.

 

CHÉRUBIN, à part.

Bien !

Le Comte et le Baron s'arrêtent en voyant leurs femmes causer avec Chérubin. Celles-ci feignent d'ignorer la présence de messieurs leurs maris et accablent Chérubin, qui souffre mille morts.

 

LA COMTESSE, haut, en redoublant de colère vis à vis de Chérubin et paraissant très amoureuse quand il s'agit de son mari.

Vous me compromettiez aux yeux d'un époux que j'adore !

 

LA BARONNE, même jeu, plus outrée encore.

Vous chantiez pour l'Ensoleillad et mon pauvre mari l'ignore !

 

LE BARON, pris au jeu, au Comte.

Les entendez-vous ?

 

CHÉRUBIN, à part, exaspéré.

Les pécores !

 

LA BARONNE et LA COMTESSE.

Enfin, répondez... (Bas, à Chérubin.) ou vous me perdez...

 

CHÉRUBIN, tremblant de rage, mais voulant malgré tout disculper les deux femmes.

C'est vrai !

 

LE BARON, accourant vers sa femme qui semble stupéfiée de le trouver là. Avec expansion.

Chère femme adorée !

 

LA BARONNE, jouant l'étonnement.

Vous !...

 

LE COMTE, même jeu que le Baron.

Femme aimée !

 

LA COMTESSE, même jeu que la Baronne, mais avec plus de hauteur.

Ah, c'est vous !

 

CHÉRUBIN, trépignant de rage devant cette double comédie.

Les perfides !

 

LE COMTE, bas à sa femme.

Pardonnez-moi !

 

LE BARON, doucement à la sienne.

Pardonnez-nous !

 

CHÉRUBIN, n'en pouvant plus, se tournant vers les deux hommes, très décidé.

Nos duels tiennent toujours, j'espère ?

 

LA BARONNE, insolente.

Vous dites ?

 

LA COMTESSE, persiflante et méprisante.

Un duel ? Pourquoi faire ?

 

LA BARONNE.

Il perd la tête, ce garçon !

 

LA COMTESSE, railleuse.

Il devient fou !

 

CHÉRUBIN, anxieux.

Que signifie ?...

 

LA COMTESSE.

Il faut une raison pour exposer sa vie !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE.

Pour un duel il faut un outrage, or l'outrage n'existe plus ! Quittez ces grands airs superflus, ils conviennent mal à votre âge !

 

LE COMTE et LE BARON.

Tous mes regrets, mon jeune enfant !

 

LE BARON, familier.

Adieu, petit !

 

CHÉRUBIN, bondissant sous l'insulte.

Je vous défends !

 

LA COMTESSE et LA BARONNE, éclatant de rire et se moquant de lui.

Il vous défend ! (En manière de raillerie, à leurs chers maris.) Oh, prenez garde !

Tous remontent pour s'éloigner.

 

CHÉRUBIN, outré, hors de lui.

Ah ! Les coquines ! Les pendardes ! Me font-elles assez souffrir !

 

LE COMTE, en se retournant.

Tous mes regrets...

 

LE BARON, LA COMTESSE et LA BARONNE.

Adieu, petit !

 

CHÉRUBIN.

Ah ! Ne pas même pouvoir mourir ! (On voit arriver le Duc, envoyé du Roi, entouré d'officiers, de seigneurs et de pages.) Ah ! Le Duc !... au moins lui !...

Il se précipite vers le Duc.

 

LE DUC, très important, à haute voix à la foule qui accourt.

Arrière ! Au nom du Roi ! (A l'Aubergiste, haletant.) À l'Ensoleillad hâte-toi de porter ce royal message !

 

CHÉRUBIN, à part, frappé.

L'Ensoleillad !

 

L'AUBERGISTE, à la foule qui envahit le patio, à tue-tête.

Rangez-vous tous ! Livrez passage à la chaise à porteurs du Roi !

Il se hâte de gravir l'escalier qui mène chez l'Ensoleillad. Des musiciens (guitaristes, mandolinistes) ont aussitôt grimpé l'escalier et donnent une aubade à l'Ensoleillad, devant sa porte, au premier étage. La foule écoute avec ravissement. Chérubin est seul, à part, très ému. On entend la voix de l'Ensoleillad qui se marie avec les instruments.

 

LA VOIX DE L’ENSOLEILLAD.

Vive amour qui rêve, embrase et fuit, vive amour qui meurt en une nuit ! Pleurez donc damoiselles, mais des larmes frivoles !

 

CHÉRUBIN.

Vers elle tout mon cœur m'entraîne ! Pendant un soir, l'éternité ! Je fus le roi de cette reine ! Ce fut à moi tant de beauté !

 

LA VOIX DE L’ENSOLEILLAD.

Vive amour qui rêve, embrase et fuit, vive amour qui meurt en une nuit ! Si l'amour a des ailes, c'est afin qu'il s'envole !

 

LA FOULE, extasiée.

L'Ensoleillad est reine par la beauté !

L'Ensoleillad va s'avancer, mais, devant l'attitude de Chérubin, elle s'arrête... interdite.

 

CHÉRUBIN, à l'Ensoleillad, fou de désespoir et d'amour.

Par pitié ! Ne pars pas ! Ah ! Que ton cœur m'écoute ! Tu m'as dit : Je t'appartiens toute ! Tu m'as dit : Ce soir ne doit plus finir ! (Déchirant.) Qu'importe demain et tout l'avenir !

L'Ensoleillad descend lentement, les yeux fixés sur Chérubin tout palpitant ; parvenue au bas de l'escalier, faisant effort pour dissimuler son émotion et ne pouvant reconnaître Chérubin en un pareil moment, elle s'adresse à la foule en le désignant.

 

L’ENSOLEILLAD.

Quel est-il ?

 

CHÉRUBIN, brisé.

O mon Dieu !...

 

LE DUC, LA FOULE.

Impudent ! Qu'il recule ! Place aux gens de Sa Majesté ! (L'Ensoleillad est montée dans sa chaise ; la foule l'acclame pendant qu'elle s'éloigne, laissant Chérubin éperdu et pleurant dans les bras du Philosophe qui vient d'entrer tout ému.) L'Ensoleillad est deux fois reine, par la faveur et la beauté ! Adieu !

Tous s'inclinent. Sortie générale.

 

CHÉRUBIN, abattu, au Philosophe qui le berce dans ses bras comme un enfant.

Ton amitié me reste seule et je n'ai plus que toi. L'amour même je le déteste, on a flétri ce que j'aimais.

 

LE PHILOSOPHE, affectueux.

C'est ton premier chagrin, en somme, bénis-le s'il t'a transformé. (Très ému.) Tu viens de souffrir comme un homme, te voilà digne enfin d'aimer.

 

CHÉRUBIN, avec amertume.

Je ne veux plus aimer jamais. Mon âme désormais a trop de dégoût, je ne veux plus aimer jamais ! (Violent.) La femme est vile, elle est infâme !

 

LE PHILOSOPHE, avec une philosophie douce et consolante.

Ne plus aimer jamais ! Pourquoi, petit, tant de rancœur ? Ne plus aimer jamais ! C'est bien à tort que tu t'irrites. À cœur léger fille sans cœur, on a les femmes qu'on mérite ! Petit, attends la femme pleine de douceur, qui console dans l'infortune, chacun de nous en connaît une. Attends de l'avoir rencontrée... Tu verras, petit, tu verras !...

 

CHÉRUBIN, sincère, résolu.

Ah, jamais je n'ai tant désiré une épaule pour y pleurer, un bras qui me soutienne !

 

LE PHILOSOPHE.

Tu verras, petit, attends !

 

CHÉRUBIN, avec un tendre élan.

Qu'elle vienne ! J'attends !

Il sort doucement au moment où la Nina apparaît au seuil de la posada. Elle est dans ses vêtements de deuil.

 

CHÉRUBIN, ému, troublé, courant à Nina.

Nina !

 

NINA, tremblante et s'arrêtant interdite.

Chérubin !

 

CHÉRUBIN.

En voiles de deuil ! Pourquoi si pâle et si changée ? Et pourquoi dans tout votre accueil cette douceur découragée ?

 

NINA, doucement, sans méchanceté ni rancœur.

Las ! Est-ce à vous de l'ignorer ?...

 

CHÉRUBIN, l'attirant dans le coin fleuri du patio de la posada.

Nina ! Mon cœur tremble et s'étonne. C'est moi qui vous fis tant pleurer ?

 

NINA, très simple.

Je ne pleure plus. Demain j'abandonne le monde et les miens, car j'entre au couvent. Voici vos vers... Je vous pardonne. J'y croyais... J'étais une enfant. J'ai dû vous paraître un peu bête. J'ai cru, vous voyant plein d'émoi, que j'avais fait votre conquête et que ces vers étaient pour moi... J'ai dû vous paraître un peu bête. Quand vous veniez auprès de moi, mon cœur me montait à la tête, je tremblais... je ne sais pourquoi, mais je perdais un peu la tête quand vous veniez auprès de moi. (A mi-voix.) Et maintenant... que je m'apprête à vous quitter, j'ai tant d'émoi, que mon courage est en défaite... Adieu, demain j'entre en retraite. Je vous aimais... Oubliez-moi ! (Regardant Chérubin.) Vous pleurez ?

 

CHÉRUBIN, des larmes plein les yeux.

Nina !

 

NINA, très émue.

Quoi, tu pleures ?

 

CHÉRUBIN.

Ces larmes là sont meilleures que tous les vains plaisirs qu'autrefois j'ai connu.

 

NINA, palpitante.

Tu n'as plus ton rire moqueur !

 

CHÉRUBIN, ravi.

Un sourire plus beau s'éveille dans mon cœur !

 

NINA, dans une progression d'émotion.

Quoi, tu ne railles pas ? Ta tendresse est profonde ?

 

CHÉRUBIN.

Avec des yeux nouveaux je regarde le monde ! Ma Nina, viens !... tout contre moi !

 

NINA, vaincue, confiante, amoureuse.

Mon Chérubin, je crois en toi !

 

CHÉRUBIN.

Je n'avais de l'amour compris que la caresse...

 

NINA et CHÉRUBIN.

Aimer, sentir, souffrir, ces mots sont une ivresse !

Au moment où Chérubin et Nina sont encore enlacés, revient le Duc avec le Philosophe et les officiers qui devaient être témoins dans le duel. Ils portent des épées de combat sous les bras.

 

LE DUC, suffoqué, en apercevant sa pupille dans les bras de ce petit gredin de Chérubin.

Dans ses bras, ma pupille ! Ô rage ! Ô triple rage !

 

RICARDO, se tordant de rire.

Quel gaillard !...

 

LE DUC, hors de lui.

A qui s'en prendra-t’il demain ?!

 

CHÉRUBIN, s'inclinant devant le Duc, ébahi.

Ce n'est pas un nouvel outrage, la Nina m'accorde sa main.

La Nina va supplier son tuteur qui semble lui dire : Pauvre fille !

 

RICARDO, goguenard, à Chérubin.

Tu parles mariage... Quoi, tu sonnes déjà la retraite à ton âge ?

 

CHÉRUBIN, radieux, frappant sur l'épaule de Ricardo.

La retraite ! Allons donc. Dans ce lever du jour écoute le clocher qui s'éveille et résonne... Ecoute, ce n'est pas la retraite qui sonne. C'est la diane pour l'éveil de notre amour !

 

LE PHILOSOPHE, bas à Chérubin, en apercevant le ruban de la Comtesse qui sort de son habit.

Ces gages, jette-les. Nina doit te suffire !

 

CHÉRUBIN, après un mouvement d'hésitation, ne pouvant se décider à se dessaisir des gages d'amour, avec un sourire indéfinissable il renfonce le ruban.

Bah ! (Courant à Nina qui a conquis son tuteur et le plus ingénument du monde.) Nina, je t'aime !

 

RICARDO, regardant Chérubin et joyeusement.

C'est Don Juan !

 

LE PHILOSOPHE, pensif, regardant Nina.

C'est Elvire !

 

 

 

 

 

 

 

 

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