le Cid

 

affiche pour la création du Cid par Georges Clairin (1885)

 

Opéra en quatre actes et dix tableaux, livret de Louis GALLET, Adolphe D'ENNERY et Edouard BLAU, d'après le Cid, tragi-comédie en 5 actes (1636) de Pierre CORNEILLE (76.Rouen, 06 juin 1606 – Paris, 01 octobre 1684), et l'œuvre de Guilhen de CASTRO (1618), musique de Jules MASSENET (1884-1885).

 

 

   partition

 

A mes chers Directeurs et amis E. Ritt & P. Gailhard

J. Massenet

 

extrait de la partition manuscrite

 

 

 

Pierre Corneille

 

Gravure ornant l'édition de 1660 du Cid de Corneille

 

 

 

 

Création au Théâtre National de l'Opéra (Palais Garnier) le 30 novembre 1885. Mise en scène d'Adolphe Mayer. Décors d'Eugène Carpezat (1er acte [1er et 2e tableaux]), Henri Robecchi et Amable (2e acte [3e et 4e tableaux]), Auguste Rubé, Philippe Chaperon et Marcel Jambon (3e acte [5e au 8e tableau]), Jean-Baptiste Lavastre (4e acte [9e et 10e tableaux]). Costumes de Ludovic Napoléon, comte Lepic (75001.Paris, 17 décembre 1839 – 75009.Paris, 27 octobre 1889). Chorégraphie de Louis Mérante.

 

 

 

personnages emplois Opéra, 30 novembre 1885 (création) Opéra, 08 novembre 1886 (50e) Opéra, 16 janvier 1893 (85e)*
Chimène soprano dramatique Mmes Fidès DEVRIÈS Mmes Rose CARON Mmes Rose CARON
l'Infante soprano Rosa BOSMAN Rosa BOSMAN Rosa BOSMAN
Rodrigue premier ténor MM. Jean de RESZKÉ MM. Jean de RESZKÉ MM. Albert SALÉZA
Don Diègue première basse Edouard de RESZKÉ Edouard de RESZKÉ Pol PLANÇON
le Roi premier baryton Pierre-Léon MELCHISSÉDEC Pierre Henri BALLEROY Gaston BEYLE
le Comte de Gormas première basse chantante Pol PLANÇON Pol PLANÇON René-Antoine FOURNETS
Saint Jacques baryton LAMBERT LAMBERT EUZET
l'Envoyé maure basse chantante ou baryton Pierre Henri BALLEROY BOUTENS Charles Joseph DOUAILLIER
Don Arias ténor GIRARD GIRARD GALLOIS
Don Alonzo basse SENTEIN SENTEIN LACOME
Ballet  

Mlle Rosita MAURI

M. Louis MÉRANTE

 

Mlle Rosita MAURI

M. VASQUEZ

Chœurs : Seigneurs, Dames de la cour, Evêques, Moines, Capitaines et Soldats, Peuple.        
Chef d'orchestre   Ernest ALTÈS Ernest ALTÈS Edouard COLONNE

 

*« Le soir, où l'Opéra-Comique représentait Werther, l'Opéra reprenait le Cid, avec M. Saleza dans le rôle de Rodrigue, où le jeune ténor a été brillamment accueilli. Chimène, c'était Mme Caron, dont les qualités de tragédienne semblent s'accentuer chaque jour et qui a pris sur le public une très grande et très légitime autorité. Mme Bosman retrouvait, dans le gracieux rôle de l'infante, son succès d'autrefois. M. Plançon faisait don Diègue, M. Fournets Gormas. C'est dire, pour ne parler que des principaux personnages, avec quel soin l'ouvrage a été remonté.

M. Édouard Colonne conduisait l'orchestre pour la première fois à cette quatre-vingt-cinquième représentation comme s'il l'avait conduit dès le début, avec la même sûreté, la même perfection. »

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 février 1893)

 

Divertissements (création)

Acte II, 2e tableau :


Grand Divertissement.

Mlle Rosita Mauri, M. L. Mérante.

 

Danses.

Sujets. Mlles Biot, A. Biot, I. Ottolini, Grangé, Salle, Chabot, C. Invernizzi, Violat. — MM. Lecerf, Stilb, Marius Soria.

 

Castillane.

Mlle Mauri.

Sujets. Mlles Bernay, Roumier, Mercédès, Gallay.

Coryphées. Mlles Méquignon, Girard, Treluyer, Vendoni, Rat, Perrot.

Quadrilles. Mlles Rossi, Sonendal, Tremblay, Fléchelle, Sandrini, Régnier.

 

Andalouse.

Sujets. Mlles Biot, A. Biot, Chabot, Violat.

 

Aragonaise.

Mlle Mauri.

 

Aubade.

Quadrilles. Mlles Hayet, Doucet, Drouineau, Vangothen, Ferney, Carrelet, Comte, Boutonyrie, Robin, Tétart, Maupin, Walker.

 

Catalane.

Mlle Mauri, M. L. Mérante.

Sujets. Mlles Bernay, Roumier, Mercédès, Gallay.

Mlles Biot, A. Biot, L. Ottolini, Grangé, Salle, Chabot, C. Invernizzi, Violat. —    MM. Lecerf, Stilb, Marius Soria.

 

Madrilène.

Mlle Mauri, M. L. Mérante.

Sujets. Mlle Lobstein.

 

Navarraise.
Mlle Mauri, M. L. Mérante.

Sujets. Mlles Bernay, Roumier, Mercédès, Gallay.

Biot, A. Biot, I. Ottolini, Grangé, Salle, Chabot, C. Invernizzi, Violat. —    MM. Lecerf, Stilb, Marius, Soria.

Coryphées. Mlles Méquignon, Jourdain, Girard, Tréluyer, Vandoni, Rat, Moris, Perrot, Parent, Rossi, Stilb 2e, Kahn, Pamelar, Franck, Leriche, Vuthier, Corzoli, Chasles, Méquignon 2e, Pamélar 2e.

Quadrilles. Mlles Rossi, Prince, Sonendal, Tremblay, Deschamps, Fléchelle, Marchisio, Sandrini, Monnier, Desprez, Poulain, Evanoff, Régnier, Sergis, Lainé, Mestais, Monté, Hatrel, Boos, Régnier 2e. — MM. Lefèvre, Friant, Baptiste, Perrot, Ladam, Javon 2e, Keller, Domingi 2e, Meunier, Chenat, Régnier, Javon.

 

 

Acte III, 2e tableau :
 

Rapsodie Mauresque.

Une bohémienne. Mlle Hirsch.

Une almée. Mlle Keller.

Deux chefs. MM. Ponçot, Leroy.

Huit mauresques. Mlles Rossi, Monnier, Prince, Sonendal, Tremblay, Desprez, Evanoff, Poulain.

Huit musiciens maures. MM. Baptiste, Perrot, Javon 2e, Meunier, Ladam, Keller, Domingie, Javon.

 

 

Acte IV, 2e tableau :
 

Douze Mauresques.

Quadrilles. Mlles Rossi 1re, Prince, Sonendal, Tremblay, Deschamps, Fléchelle, Marchisio, Sandrini, Monnier, Desprez, Poulain, Evanoff.

Utilités - Figuration (création)

Acte I, 1er tableau :

2 Pages de l'Infante. Mlles Jeanne Morand.

 

2e tableau :

6 Seigneurs. MM. Berger, Porcheron, Wagner, Domingi 1er, Guillemot, Hoquante.

2 Grands officiers. MM. Vasquez, Diany.

1 Evêque. M. Ponçot.

4 Prêtres. MM. Bussy, Gabiot, Dieul, Galland.

8 Enfants de chœur. Mlles Ixart 1re, Carré, Bossu, Reige, Lecouvey, Mante 2e, Tisserant, Didier.

8 Pages du roi. Mmes Bicard, Garnier, Auger, Dominga, Lasne, Pennemann.

6 Pages de l'infante. Mmes Jeanne Blanc 2e, Morand, Lydia, Chouipp, Bessinger.

6 Dames de la cour. Mmes Blanc 1re, Mullier, Marchand, Leroy, Morel, Régnault.

8 Femmes du peuple. Mmes Meurent, Valérie, Dilon, Evanoff, Hochet, Lambert, Aubry, Maupré.

2 Pelotons de soldats. Comparses.

20 Hommes du peuple. Comparses.

 

Acte II, 1er tableau :

Les six seigneurs.

Les 8 femmes du peuple.

8 Porteurs de torches. Comparses.

4 Porteurs. Comparses.

10 Hommes du peuple. Comparses.

 

2e tableau :

Les 6 seigneurs.

4 Vieillards. MM. Elysée, Chenat, Galland, Ribert.

2 Vieilles femmes. Mmes Wal, Laurent.

4 Enfants : 2 garçons. MM. Moreau, Richaume. 2 filles. Mlles Gayelin, Moormans.

Les 6 pages du roi.

Les 6 pages de l'infante.

Les 6 dames de la cour.

Les 8 femmes du peuple.

4 Pelotons de soldats. (13 hommes). Comparses.

6 Soldats arabes. Comparses.

20 Hommes du peuple. Comparses.

 

Acte III, 3e tableau :

50 Soldats arabes. Comparses.

 

Acte IV, 2e tableau :

6 Seigneurs.

6 Dames de la cour.

6 Pages du roi.

6 Pages de l'infante.

Les 2 grands officiers.

8 Chefs maures. MM. Elysée, Chenat, Galand, Rubert, Javon 1er, Javon 2e, Monnier, Ladam.

3 Rois maures. MM. Bussy, Dieul, Gabiot.

Les 8 femmes du peuple.

5 Pelotons de soldats. (13 hommes.) Comparses.

12 Porte-bannières. Comparses.

4 Magistrats. Comparses.

4 Dignitaires. Comparses.

8 Trompettes. Comparses.

20 Hommes du peuple. Comparses.

8 Moines. Comparses.

4 Majordomes. Comparses.

4 Évêques. Comparses.

 

 

 

 

 

 

 

Jean de Reszké (Rodrigue) lors de la création à l'Opéra

 

Fidès Devriès (Chimène) lors de la création à l'Opéra

                  

 

 

Pierre-Léon Melchissédec (le Roi) lors de la création à l'Opéra

 

Rosa Bosman (l'Infante) lors de la création à l'Opéra

 

 

 

Edouard de Reszké (Don Diègue) lors de la création à l'Opéra

 

Pol Plançon (le Comte de Gormas) lors de la création à l'Opéra

 

 

 

Rosita Mauri dans le Ballet lors de la création à l'Opéra

 

 

personnages Opéra, 01 octobre 1900 (100e) Opéra, 11 mai 1905 (108e) Opéra, 28 juin 1905 Opéra, 24 septembre 1919 (148e) Opéra, 24 novembre 1919 (152e)
Chimène Mmes Lucienne BRÉVAL Mmes Marguerite MÉRENTIÉ Mmes Marguerite MÉRENTIÉ Mmes Jeanne BOURDON Mmes Marie SIMON
l'Infante Rosa BOSMAN Alice VERLET Alice VERLET Madeleine BUGG Antoinette LAUTE-BRUN
Rodrigue MM. Albert ALVAREZ MM. Albert ALVAREZ MM. Albert ALVAREZ MM. Paul FRANZ MM. Paul FRANZ
Don Diègue Francisque DELMAS Francisque DELMAS André GRESSE Marcel JOURNET Francisque DELMAS
le Roi Jean NOTÉ Dinh GILLY Dinh GILLY Jean NOTÉ Jean NOTÉ
le Comte de Gormas René-Antoine FOURNETS Juste NIVETTE Juste NIVETTE André GRESSE André GRESSE
Saint Jacques Juste NIVETTE TRIADOU TRIADOU Charles MAHIEUX Charles MAHIEUX
l'Envoyé maure Charles Joseph DOUAILLIER Charles Joseph DOUAILLIER Charles Joseph DOUAILLIER Yves NOEL Yves NOEL
Don Arias GALLOIS GALLOIS GALLOIS GONGUET GONGUET
Don Alonzo Jean Fernand DENOYÉ Jean Fernand DENOYÉ Jean Fernand DENOYÉ Léon ERNST Léon ERNST
Ballet

acte II :

Mlle Carlotta ZAMBELLI - M. LADAM

Mlles H. Régnier, Viollat, Blanc, Gallay, Beauvais, G. Couat, Parent, Boos, Barbier, Soubrier, Carrelet, Meunier, MM. Stilb, Régnier, Javon, Domingie

acte III :

Mlles HIRSCH, IXART

Carlotta ZAMBELLI

Léo STAATS

acte II :

Mlle Carlotta ZAMBELLI - M. Léo STAATS

Mlles Viollat, Beauvais, G. Couat, Barbier, Meunier, Billon, L. Couat, Klein, Bouvier, Urban, Dockes, Guillemin, Didier, MM. Girodier, Régnier, Ch. Javon, Férouelle, P. Baron

acte III :

Mlles VANGOETHEN, L. PIRON

Carlotta ZAMBELLI

Albert AVELINE

Carlotta ZAMBELLI

Albert AVELINE

Chef d'orchestre Paul VIDAL Paul VIDAL Paul VIDAL Gabriel GROVLEZ Gabriel GROVLEZ

 

 

A compter du 01 octobre 1900 : décors de Carpezat (1er et 4e actes), Amable (2e acte), Chaperon et fils (1er tableau du 3e acte), Jambon et Bailly (2e tableau du 3e acte).

 

152 représentations à l’Opéra au 31.12.1961.

 

Autres interprètes des principaux rôles à l'Opéra :

Chimène : Mmes Rosa BOSMAN (1885), Ada ADINI (1887), Louise GRANDJEAN (1900), Marcelle DEMOUGEOT (1911), LE SENNE (1912), DAUMAS (1916).

l'Infante : Mmes d'ERVILLY (1885), Edith PLOUX (1886), Jeanne MARCY (1893), Yvonne DUBEL (1905), Berthe MENDÈS DE LÉON (1911).

Rodrigue : MM. Joseph-Valentin DUC (1886), Charles FONTAINE (1912), Léon LAFFITTE (1915).

Don Diègue : MM. Léon GRESSE (1886), André GRESSE (1905).

le Roi : MM. Jean MARTAPOURA (1887), LAMBERT (1889), Arthur-Louis RIDDEZ (1905), ROSELLY (1911), Robert COUZINOU (1916).

Don Gormas : MM. Eugène BATAILLE (1886), Louis BALLARD (1889), Hubert PATY (1901), Robert MARVINI (1911), Joachim CERDAN (1911), Albert HUBERTY (1917).

 

 

 

 

Composition de l’orchestre

 

2 flûtes (la 2e joue aussi le piccolo), 2 hautbois (le 1er joue aussi le cor anglais), 2 clarinettes, 1 clarinette alto en fa (jouable par l'une des deux), 2 (4) bassons, 4 cors chromatiques, 2 trompettes en fa, 2 cornets à pistons (ut et si bémol), 3 trombones, 1 tuba, 1 paire de timbales, grosse caisse, 3 paires de cymbales, triangle, tambour de basque, tambour militaire, petit tam-tam, castagnettes, grand tambourin, 2 harpes, cordes.

Sur scène : 4 cornets à pistons, 4 trompettes en fa, 2 saxhorns altos en mi bémol, grand orgue avec pédalier, une paire de timbales, grosse caisse, grand tam-tam, tonnerre, 3 grosses cloches (ré², fa², sol²), 2 harpes (compatibles avec la fosse).

 

 

 

 

Résumé.

 

L’action se déroule en Espagne, au temps de la Reconquista.

 

Pour venger l'offense faite à son père, Rodrigue provoque et tue le père de Chimène, sa fiancée. La jeune fille ne peut plus aimer Rodrigue et, pour venger son père, doit exiger le châtiment du jeune homme. Mais le roi a besoin de Rodrigue pour combattre les Maures. Il revient couvert de gloire, et est proclamé Cid campeador (chef guerrier). L'heure de la punition a sonné et le roi décide de laisser à Chimène, l'offensée, le soin de prononcer la sentence. Celle-ci, malgré son chagrin, finit par pardonner. Le Cid, se sachant coupable, est prêt à se tuer lorsque Chimène elle-même arrête son bras : l'honneur et l'amour sont saufs et le roi unit les jeunes gens.

 

 

 

 

 

« Il est de certaines pièces comme de certains animaux qui, de loin, semblent des étoiles, et qui de près ne sont que des vermisseaux ».

C’est en ces termes que le très précieux Scudéri, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde, servant comme on sait les rancunes de Richelieu, commence dédaigneusement et sottement ses Observations sur le Cid, pauvre libelle dont l’Académie fit tout d’abord suffisante justice et qui s’en est allé en poussière tandis que montait toujours plus haut dans un rayonnement de gloire le nom désormais immortel de Pierre Corneille.

En dépit d’une cabale considérable, le Cid, que le cardinal, un jour, fit jouer dérisoirement par ses marmitons et ses valets, se plaça tout d’abord au premier rang et eut un retentissement universel. Corneille l’avait, dit-on, dans son cabinet, traduit en toutes les langues connues, « hormis l’esclavonne et la turque ».

Il est peu d’ouvrages dramatiques sur lesquels on ait autant et aussi bien écrit que sur le Cid ; les recueils abondent à son endroit en détails auxquels il paraît difficile de rien ajouter de vraiment neuf.

Une étude bibliographique pourrait me mener loin, surtout si je m’avisais de passer en revue les œuvres imitées ou dérivées du Cid, depuis les productions de Diamante, de Michel Chilliac, d’Urbain Chevreau et de Desfontaines ; je m’attacherai seulement aux origines d’un sujet qui, depuis plus de deux siècles, occupe une si lumineuse place dans notre théâtre national et dont l’Opéra a entrepris de nous présenter une nouvelle version.

 

I

Rodrigue Diaz de Bivar, le grand Cid qui, son épée Tizona au flanc, fut couché, par Chimène, dans un cercueil « aussi noir que sa tristesse » en la chapelle de Saint-Pierre-de-Cardena, le Cid Campeador de l’épopée n’est point un personnage purement légendaire. L’histoire le réclame : elle nous montre en lui un héros non sans faiblesse et sans cruauté, capitaine mercenaire, tour à tour au service des rois de Castille et des rois maures, redoutable aux uns et aux autres, sans loi et sans scrupules, faisant brûler vif, au mépris de la parole donnée, Ahmed-el-Moafery, le gouverneur de Valence, son prisonnier, et entre temps épousant une dona Ismena ou Chimène, parente du roi, vieille, laide, mais bien dotée.

Le portrait est disgracieux ; les couleurs, il faut le dire, en sont communément empruntées aux auteurs musulmans dont la sincérité est bien douteuse. On ne doit pas, d’ailleurs, aller regarder de trop près ces figures anciennes. L’imagination du peuple les a reprises et repétries ; elle en a fait des créations idéales où l’âme même de la nation se révèle et qui sont offertes aux foules comme un exemple toujours vivant et salutaire.

En France, Roland, en Espagne, le Cid, personnifient ainsi le caractère et l’esprit de leur race. C’est à la lumière pure des légendes ou des romances qu’il convient d’examiner ces types chevaleresques ; alors, on s’en éprend vite et si, en toute conscience, on admet que la fiction ait pu les parer de quelques traits trop avantageux, on ne supporte pas volontiers qu’une analyse impitoyable vienne, au nom de l’histoire, les déposséder de leur charme.

La Chronique rimée, poème espagnol du XIIe siècle, est le premier document qui se place entre l’histoire et la légende définitive; il nous fait voir Rodrigue de Bivar et les siens sous un aspect encore barbare; la querelle de don Diègue et du comte de Gormaz, point d’appui de la fable dramatique du Cid, est ici présentée comme un événement assez vulgaire.

Gormaz a fait tort à Diègue en frappant ses bergers et en lui volant son troupeau. Diègue, prévenu, arrive en toute hâte, et brûle le bourg de Gormaz. On se bat ; dans la mêlée, Rodrigue – enfant de treize ans à peine – tue le comte !

Nous voilà bien loin encore de cette fameuse scène du soufflet sur laquelle le Romancero, comme la tragédie, a basé le développement des aventures de Rodrigue et de Chimène.

Rodrigue, pour la Chronique rimée, n’est qu’un grand garçon brutal, diable incarné dans une façon de paysan, qui fait dire au roi de Castille, le voyant arriver à la cour avec sa longue épée et sa mine farouche : « Otez-moi de là ce démon ! »

Dans le Romancero, la figure du héros apparaît moins rude. Soucieux de l’honneur de sa maison, il a lavé dans le sang du comte de Gormaz l’outrage que ce dernier a fait à son père. Mais, à ce moment, il n’a point d’amour pour Chimène et elle n’en a point pour lui.

C’est plus tard, bien longtemps après le duel, que Chimène se présente devant le roi ; elle vient lui rappeler la loi qui permettait au meurtrier de racheter son crime par une compensation.

– Je suis fille de don Gomès, comte de Gormaz ; don Rodrigue de Bivar l’a tué avec valeur. Je suis la plus jeune des trois filles qu’avait le comte ; je viens demander que vous me fassiez une grâce en ce jour ; et ce que je vous demande, c’est Rodrigue pour mari. »

Et Rodrigue, d’accord avec le roi, consent volontiers à cette réparation.

– J’ai tué un homme, je te donne un homme ! – Mate hombre, y hombre doy ! répond-il simplement. C’est la consécration de la morale invoquée par Chimène qui, en tous ces récits, ne demande après tout qu’à être épousée et ne s’avise d’aucune des délicatesses que la situation semblerait commander.

Chimène, acceptant, plus encore réclamant la main du meurtrier de son père, fournit donc d’avance une excuse aux auteurs qui, moins scrupuleux que Corneille, feront d’un mariage immédiat le dénouement de leur drame.

Ce dénouement, Guilhem de Castro l’a franchement accepté. Corneille, en empruntant à Guilhem de Castro le sujet du Cid, y a apporté, on le sait, plus de réserve. C’est à ces deux grands metteurs en œuvre des romances et des chroniques espagnoles, Guilhem de Castro et Pierre Corneille, que les auteurs de l’opéra dont j’ai à parler ont demandé les principaux éléments de leur poème ; c’est à ces deux sources vives que le compositeur a puisé ses plus larges inspirations.

 

II

On verra dans quel esprit et dans quelles conditions a été conçu et exécuté le livret du Cid, quelle part d’invention il comporte ; tout d’abord il faut examiner le sujet lui-même, au point de vue lyrique, qu’on le prenne dans le Romancero, dans Guilhem de Castro ou dans Corneille.

Le Cid est essentiellement musical : dès les premières scènes la situation frappe, s’impose, domine l’action et loin de surmener l’attention du spectateur par la multiplicité des détails la porte tout entière sur le seul mouvement des passions.

Ils ont été nombreux les auteurs à qui le Cid a paru constituer une matière musicable de premier ordre. On a dressé déjà maintes fois la liste des opéras inspirés par ce chef-d’œuvre. Le plus connu est 1a Chimène de Sacchini, paroles de Guillard, représentée à l’Opéra, en novembre 1783 ; ce n’était qu’une adaptation d’un opéra italien : il Gran Cid, donné à Rome en 1762 et à Londres en 1773 et dont l’indolent Sacchini avait fait accommoder les morceaux de telle sorte par son librettiste que l’action commençait tout bonnement par les doléances de Chimène, après la mort de son père. Cet ouvrage eut un assez grand succès. Il venait au moment de la lutte des gluckistes et des piccinistes ; sa valeur fut assez haute pour captiver et retenir l’attention.

Sainte-Beuve, qui nous a donné de belles pages sur l’œuvre de Corneille, est de tous les critiques celui qui a le plus appuyé sur le caractère lyrique du Cid. Déjà à l’époque où il débutait dans les lettres sous le pseudonyme de Joseph Delorme, les tendances musicales de Sainte-Beuve se révélaient. Il n’écrivait pas ses vers pour leur seule harmonie; il les entendait volontiers accompagnés; c’est ainsi qu’il plaçait sous le titre de certaine de ses pièces cette indication : « Il y faudrait de la musique de Gluck. » Dans cette disposition d’esprit, on comprend qu’il ait lu le Cid en écoutant idéalement la belle musique dont l’œuvre cornélienne aurait pu être le thème. A tout instant, dans ses Nouveaux Lundis, éclate cette préoccupation, cette recherche du germe musical.

Pour lui, le Cid est une pièce « toute de premier mouvement où circule un lyrisme généreux. – On ne discute pas, on est enlevé ».

Il y voit un poème de jeunesse, « une fleur immortelle d’honneur et d’amour ».

Il a raison. La jeunesse, l’honneur, l’amour, n’est-ce pas en trois mots toute la musique dramatique ?

Ailleurs, à propos des célèbres stances de Rodrigue, le critique ajoute : « Les paroles ont beau être déliées et subtiles, elles sont insuffisantes ; la musique seule serait capable de bien rendre ce qui se passe à ce moment, d’orageux, de contradictoire et de déchirant dans l’âme de Rodrigue ».

L’analyse de la partition fera voir quelle application a reçu cette idée.

Si on avait consulté en son temps Corneille lui-même sur l’intervention de la musique dans son œuvre, peut-être se fût-il montré d’une opinion tout autre que celle de Sainte-Beuve et des adaptateurs qui l’ont précédé ou suivi.

Le grand tragique paraissait estimer, en effet, comme le fit à son tour Victor Hugo, que ses vers sonores pouvaient se passer d’un accompagnement incapable de rien ajouter à leur harmonie naturelle.

Il montre du moins en général un certain dédain de cette alliance de la musique et des vers, et quand il parle de sa Muse, dans son Excuse à Ariste, à propos du Cid, il la dépeint jalouse de la grande liberté de son vol et mal disposée à subir le joug d’un « rêveur de musique ».

Cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson ;

Son feu ne peut agir quand il faut qu’il s’explique

Sur les fantasques airs d’un rêveur de musique,

Et que pour donner lieu de paraître à sa voix,

De sa bizarre quinte il se fasse des lois,

Qu’il ait sur chaque ton ses rimes ajustées,

Sur chaque tremblement ses syllabes comptées,

Et qu’une faible pointe à la fin d’un couplet

En dépit de Phébus donne à l’art un soufflet –

Enfin, cette prison déplaît à son génie !

Cette crainte des entraves musicales est faite pour nous donner quelque idée de la façon d’entendre la composition lyrique à cette époque ; la sujétion du poète au musicien, l’obligation d’une forme, passées jusqu’à la première moitié de notre siècle à l’état de lois, tout cela s’accuse déjà dans la « bizarre quinte » et les « rimes ajustées ».

Corneille n’aurait point été un Quinault et encore moins un Scribe. Heureusement il avait mieux à faire !

En l’occasion présente, M. J. Massenet, désireux d’écrire la musique du Cid, n’a pas interrogé les goûts de Corneille. Il ne lui a point semblé opportun de remonter si loin. Il a été tout simplement de l’avis de Sainte-Beuve et j’estime que le public sera du sien.

On sait par cœur le Cid de Corneille, beaucoup moins celui de Guilhem de Castro et du Romancero ; on va voir de quelle façon le Cid actuel diffère de celui de notre poète national.

 

III

A Burgos. – Les Espagnols viennent de remporter sur les Maures une victoire éclatante. – Rodrigue de Bivar s’est distingué pendant le combat, et le roi se dispose à l’armer publiquement chevalier. Chimène et Rodrigue s’aiment déjà. Le comte de Gormaz, père de Chimène, encourage cet amour. Pour lui-même, il rêve une orgueilleuse satisfaction : il attend de la faveur du roi l’emploi très convoité de gouverneur de l’infant. C’est l’exposition du drame.

Le décor change. Les cloches sonnent à toute volée ; devant la chapelle de Saint-Jacques se tient toute la cour, attendant Rodrigue qui achève la veillée des armes. Il vient ; il reçoit des mains du roi l’épée qu’il emploiera pour l’honneur et la liberté de la patrie encore menacée ; il la consacre, comme il se consacre lui-même, à saint Jacques, le patron souverain de l’Espagne, et il s’éloigne, le cœur débordant de joie, car les regards de Chimène, surpris au passage, lui ont confirmé toutes ses espérances d’amour partagé, d’union prochaine.

Ici se place la fameuse scène des deux pères. Don Diègue, nommé à l’instant même gouverneur de l’infant, aborde amicalement le comte de Gormaz. Mais la querelle naît, s’envenime, la colère éclate. Don Diègue, souffleté, désarmé, tombe anéanti au pied de la statue de saint Jacques.

O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

Pendant le développement lyrique de cette pensée, Rodrigue revient. Don Diègue court à lui : « Rodrigue, as-tu du cœur ? » Et l’acte se termine sur le duo douloureux et passionné du père et du fils, que traverse un instant l’apparition de Chimène, passant sans voir Rodrigue et s’éloignant comme une fugitive espérance à jamais perdue.

Le second acte, c’est d’abord le duel en scène, de Rodrigue et de Gormaz ; le comte, tué dans la rue, au seuil de son palais ; Chimène accourant en larmes, jurant la mort du meurtrier encore inconnu d’elle, et enfin reculant avec horreur à la vue de Rodrigue, qu’elle découvre dans la foule, écrasé, anéanti, pâle, faisant par sa seule attitude l’aveu terrifiant de l’homicide. C’est ensuite, le peuple riant, chantant sur la grande place de Burgos, l’infante distribuant des aumônes, prodiguant de douces paroles aux pauvres gens qui acclament le roi ; ce sont les danses populaires, les aubades, la célébration turbulente et gaie des victoires récentes; fête de Pâques, où les moines, les soldats, les danseuses d’Aragon, de Castille et de Navarre se mêlent, se confondent dans un pittoresque désordre, et que soudainement interrompent les cris de douleur et de colère de Chimène, son invocation violente à la justice royale.

Pour son père mort, Chimène demande la vie de Rodrigue ; pour son honneur reconquis, don Diègue défend son fils et s’offre en holocauste à sa place. Le débat ne se termine pas. Au milieu des clameurs des partisans de Chimène et de Diègue, sonnent les trompettes annonçant la venue d’un cavalier maure.

Il apporte une nouvelle déclaration de guerre au roi de Castille. Le roi congédie hautainement l’envoyé ; en même temps il reproche à Rodrigue de l’avoir privé de Gormaz, de son meilleur capitaine au moment même où le salut de la patrie eût réclamé impérieusement l’appui de son bras.

– Eh bien, sire, qu’il le remplace ! s’écrie don Diègue en montrant son fils.

Aux acclamations des soldats et malgré les protestations de Chimène, le roi accepte. Il confie à Rodrigue la mission protectrice qu’il eût confiée à Gormaz. Si Rodrigue revient vivant des prochaines batailles, il sera temps encore de compter avec Chimène.

Mais Rodrigue n’est pas parti sur-le-champ. Comme dans Corneille, comme dans Guilhem de Castro, il ose se présenter devant Chimène.

Il a fallu condenser à cette place, en vue du musicien, tous les sentiments qui s’accumulent dans les diverses scènes des auteurs originaux.

Après la première émotion violente et aussi la première révolte de la rencontre, les souvenirs envahissent le cœur des deux amants, l’inondent, y noient pour un instant l’horreur du sang versé, le devoir d’une réparation ; Chimène s’arrache la première à la douceur de ses rêves ; elle chasse Rodrigue ; lui s’incline et murmure un dernier mot d’adieu : il va mourir ! Alors, elle s’indigne. Il ne faut pas qu’il meure ; pour l’Espagne, pour la patrie, pour son honneur à lui-même, il doit vivre. Elle est pressante, et quoiqu’elle en ait, son cœur se livre. Elle est obligée de se reprendre, de répéter : Va-t’en ! à plusieurs reprises et, comme dit Sainte–Beuve, de « faire la brusque ; sans quoi elle ne pourrait se détacher ».

Rodrigue, seul, extasié, enthousiasmé, mesure le monde d’un regard de défi.

– Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans !

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants.

Accourez par les mers, par les monts ou la plaine.

La terre est à Rodrigue et Rodrigue à Chimène !

Ici se place un tableau épisodique que les auteurs ont emprunté plus encore au romancero qu’à Guilhem de Castro et que Corneille a volontairement négligé. Il eût nui d’ailleurs à l’unité de l’œuvre telle qu’on l’entendait, alors, et plus d’un critique l’a reproché à l’auteur espagnol. Et pourtant, sans cette scène qui a toujours vivement séduit les compositeurs et particulièrement M. J. Massenet, peut-être le poème du Cid n’eût-il pas été écrit ?

Rodrigue est dans son camp ; ses soldats s’applaudissent de quelques premiers succès ; ils se croient maîtres de la victoire. Mais Rodrigue survient et les détrompe. La petite armée est entourée par les Maures ; un désastre est imminent. Les soldats et les chefs n’ont plus qu’à s’ensevelir dans une défaite glorieuse. Une partie des compagnons de Rodrigue parlent de retraite. Il les chasse. Pour lui, pour ses fidèles, la mort est le seul recours possible contre une honte inévitable.

La nuit vient, Rodrigue pénètre dans sa tente. Tout lui échappe à la fois, l’amour, le bonheur, la victoire. Triste, résigné, il recommande son âme à Dieu.

Mais voici que la nuit s’éclaire, des voix d’en haut parlent à Rodrigue, l’image vivante de saint Jacques lui apparaît et le bénit.

Fils pieux, soldat fidèle, chrétien soumis, il a mérité de vivre, d’être heureux et de triompher. – Il sera vainqueur !

Rodrigue, transfiguré, appelle ses soldats ; il les entraîne à sa suite contre les Maures qui, aux premières lueurs du jour, envahissent le camp, et le tableau s’achève aux cris des combattants et au spectacle de la mêlée furieuse.

Cependant, les fuyards sont arrivés auprès du roi et de don Diègue. Ils lui ont annoncé la mort de Rodrigue, écrasé sous le nombre de ses assaillants. Eux, plus heureux, ont pu se dérober à ce carnage.

– Vous avez fui ! leur crie don Diègue. Ah ! j’aime mieux mon fils mort que vivant comme vous !

Il a fait noblement ce que l’honneur conseille

Sous les drapeaux sacrés tomber enseveli !

Et c’est au premier rang que le héros sommeille

Dans la sérénité du devoir accompli.

Ma douleur à le perdre est encore moins grande

Que n’est grand mon orgueil de l’avoir enfanté !

Chimène, qui vient accompagnée de l’infante, a entendu le dernier cri du vieillard.

Ainsi, Rodrigue est mort ! Ah ! l’amour de Chimène peut éclater maintenant ! Elle le proclame hautement ; elle pleure le héros, l’amant, que l’impérieux devoir l’obligeait à poursuivre et à maudire.

Tout à coup, triomphalement, des clairons sonnent ! Le roi paraît.

– Pourquoi pleurez-vous ?

Ces fanfares, elles annoncent le retour de Rodrigue victorieux, ramenant captifs les rois maures, rapportant les étendards enlevés. Pour la première fois on le proclame Cid ; le roi lui-même le salue de ce nom. En même temps le triomphateur, le libérateur de l’Espagne, retombe à la discrétion de Chimène qui, ressaisie par la destinée, va de nouveau réclamer justice contre lui.

Le roi n’a pas le courage, et ne se reconnaît plus le droit de frapper le vaillant qui vient de sauver la patrie.

– Prononce toi-même, dit-il à Chimène.

Chimène lutte ; mais elle ne dira pas le mot qui coûterait la vie à Rodrigue, elle n’acceptera pas le sacrifice volontaire de son sang ; elle invoque son père mort ; elle entend de lui des paroles de pardon. Elle s’incline, elle succombe. Elle aime !

C’est le dénouement tel qu’il s’impose, tel qu’il ressort d’ailleurs de la vérité même de l’histoire et de la conclusion unanime des romans et des chroniques.

Si sommaire que soit l’exposé qu’on vient de lire, il permet de constater que le poème écrit spécialement en vue de M. J. Massenet est fait, en grande partie, avec la mise en scène d’événements restés à l’état de récits ou d’indications dans le Cid cornélien. Les scènes pittoresques, comme la distribution des aumônes, la fête de Pâques, la conception idéale de la vision du Cid, y sont l’accompagnement indispensable de la fable dramatique qui ne suffirait point seule à l’application des facultés d’un compositeur dont on a appris à connaître avec Marie-Madeleine, Ève, la Vierge, le Roi de Lahore, Hérodiade et Manon, les exquises qualités, de peintre et de poète.

 

IV

 Je suis assez gêné pour dire de la partition de M. J. Massenet tout le bien que j’en pense ; je tiens de trop près à l’œuvre pour n’être pas suspect de quelque partialité. Je vais tâcher pourtant d’exprimer mon opinion aussi simplement que s’il s’agissait d’un de ces ouvrages devant lesquels le critique arrive sans préparation et sans entraînement d’aucune sorte.

 Au surplus, je suis presque dans des conditions semblables; contrairement à la coutume de l’auteur, il n’y a eu cette fois aucune communication, aucune confidence préalable de compositeur à librettistes ; l’ouvrage a été exécuté comme d’un jet, sans hésitation, par un homme sûr de lui, sur un texte bien arrêté, et ses collaborateurs ont été à peu près les derniers à connaître une musique que chantaient déjà tous ses amis.

 Mes impressions ont donc été absolument franches à la première audition du Cid, quand ont commencé à l’Opéra les répétitions en scène.

 M. J. Massenet, en écrivant cette belle partition, me semble avoir fait un pas nouveau dans cette voie lumineuse où il s’est résolument engagé, au grand honneur de notre école nationale. Il parle dans le Cid une langue dramatique, très énergique, très pure, très colorée et d’une clarté remarquable. C’est dire qu’il se tient aussi loin de la banalité que de l’emphase. Si l’intelligence intime de son œuvre donne encore suffisamment à faire à l’attention soutenue de l’auditeur, elle n’exige de lui du moins la solution d’aucun problème, elle ne lui apporte pas d’hiéroglyphes à déchiffrer, pas de nuage à pénétrer. Là où la combinaison orchestrale est le plus complexe, la ligne principale, l’idée mère du morceau se dessine toujours avec une parfaite netteté; on en peut suivre sans effort les lignes fermes ou délicates. Le compositeur nous donne ainsi la formule excellente d’un art vraiment français accessible à l’entendement des foules sans rien perdre de sa hauteur.

 Dans Manon, son précédent ouvrage, que l’Opéra-Comique vient de nous rendre fort à propos, comme pour nous permettre de comparer le compositeur à lui-même, on a déjà vu M. J. Massenet en quête d’une manière conciliant le respect d’un art supérieur et les exigences d’un public dont la réceptivité musicale n’est pas toujours des plus parfaites.

 Mais Manon était d’une toute autre essence que le Cid ; cette comédie lyrique tendait à une réforme heureuse du genre séculaire exploité salle Favart ; dans le Cid, rien de pareil comme tendance et cependant même préoccupation de s’en tenir à une relation intime entre le drame et la musique, ce qui n’est point tant commun qu’on pourrait se l’imaginer, même chez les compositeurs dits dramatiques. Çà et là quelques reprises viennent bien rappeler à l’auditeur les procédés classiques ; on les comprend et on les accepte; le retour d’une impression agréable fera toujours, quoiqu’on en ait, pardonner à un musicien d’avoir pour un instant rompu avec la logique de l’action.

 Celui que la création de cette série de figures, tour à tour charmantes, poétiques et passionnées, Meryem, Eve, Sità, Salomé, Manon, a pu me faire nommer « le musicien des femmes », a choisi cette fois un autre objectif.

 Dans l’étude musicale du caractère et du tempérament de ses personnages, c’est la physionomie du Cid qui l’a le plus attiré et retenu ; c’est elle qu’il a placée au premier plan pour lui demander ses inspirations les plus fortes et à la fois les plus touchantes.

 Les mots frappants du poème, les apostrophes cornéliennes ont été comme les générateurs de sa pensée musicale ; mais ce n’est pas sur ces mots que s’en est portée la force expressive; M. J. Massenet sait bien que la musique ne saurait rien ajouter à la puissance dramatique du « Qu’il mourut ! » du vieil Horace, pas plus qu’au « Meurs ou tue ! » de don Diègue, pas plus enfin qu’à l’interpellation : « A moi, comte, deux mots ! » de Rodrigue à Gormaz. Aussi ces apostrophes, quand elles surviennent, sont elles avec raison plutôt dites que chantées.

 La musique est un art d’expansion et non de concentration; elle multiplie surtout la valeur d’une idée, d’une impression, en rend l’intensité plus profonde. Les traits caractéristiques de Rodrigue ne sont donc et ne devaient être que l’étincelle, le germe d’une série de morceaux dans lesquels l’inspiration musicale s’épanouit largement et avec la plus précieuse variété. Chaque acte présente ce rôle sous un aspect nouveau. Au premier, c’est la scène de la consécration de l’épée, invocation pleine d’emportement, de flamme et aussi de tendresse voilée, c’est surtout le duo avec don Diègue où s’exprime en longues phrases douloureuses le double sentiment de Rodrigue, partagé entre son amour et son devoir. C’est là une des plus éloquentes plaintes humaines que la musique ait jamais traduites.

 Au second acte, Rodrigue chante les fameuses stances dont on a dit qu’on ne saurait les lire à haute voix sans être attendri. Elles ramènent périodiquement le nom de Chimène, auquel il fallait donner chaque fois une expression toute différente, suivant la modification des sentiments en lutte dans le cœur désespéré de Rodrigue.

 C’est à quoi M. J. Massenet a superbement réussi. La tendresse, la douleur, la résolution tragique, marquent les trois phases de ce morceau qui est de premier ordre et revêt la beauté souveraine d’une des grandes inspirations de Gluck.

 Le duo avec Chimène, la prière de Rodrigue, empreinte d’un sentiment exquis d’apaisement et de résignation, les phrases héroïques et tendres intervenant à travers l’action, complètent cette physionomie musicale si virile, si passionnée, si poétique.

 Presque au niveau de ce rôle, je placerais volontiers celui de don Diègue, image austère du respect de soi-même, du culte des ancêtres, de l’inaltérable honneur. Rien de plus noble, de plus sévèrement inspiré que le plaidoyer de don Diègue devant le roi, l’oraison funèbre de son fils, que précèdent ses lamentations après l’outrage subi et ce pathétique duo dont j’ai parlé.

 En ce qui touche Chimène, il fallait éviter musicalement certaine monotonie d’aspect qui a dû être la préoccupation de tous les compositeurs.

 « Chimène, dit Scudéri, emploie sa solitude à faire des pointes exécrables, des antithèses parricides. » Il ne faut pas aller aussi loin que le détracteur de Corneille ; il est bien vrai pourtant que la passion ne s’exprime pas volontiers en concetti et qu’il y avait là quelque garde à prendre.

 « Chimène est importune, dit le roi, dans Guilhem de Castro, elle a toujours la justice à la bouche ; ses plaintes sont éternelles ! » Corneille lui-même ne se dérobe pas à un aveu de même genre.

 On verra que M. J. Massenet a tracé ce rôle de façon à ne point s’exposer à pareil reproche. Chimène a de la grâce, de la passion; ses sentiments éclatent avec violence, mais l’expression en est variée comme le sujet ; et quand elle s’émeut au milieu de ces troubles de son esprit et de son cœur, c’est comme un souffle doux et parfumé qui passe tout à coup au milieu d’un déchaînement d’orage. L’effet de ces oppositions est délicieux ; le personnage de Chimène est un des mieux faits qui soient pour mettre en valeur les qualités d’une cantatrice et d’une tragédienne.

 La figure de l’infante reste toute de charme et de grâce. Ses couplets de l’Alleluia ! au deuxième acte, suffiraient à son succès. Ils portent la marque particulière, la « griffe » du compositeur ; il pourrait ne pas les signer, on les reconnaîtrait. C’est un épisode dont le grand effet le touchera moins qu’une marque d’attention et d’estime donnée à certaines autres pages que j’ai citées, conceptions autrement puissantes, mais peut-être moins immédiatement pénétrables.

 A Gormaz, que l’auteur espagnol a dessiné presque en matamore et que Corneille a fait parler avec la morgue hautaine que l’on sait, le compositeur a accordé autant de sensibilité que de fougue. Il trouve au premier acte des accents véritablement émus pour encourager l’amour de Chimène ; au second, il reparaît sous des traits plus conformes au type primitif, pour répondre en phrases d’une grande allure, tour à tour dures et dédaigneuses, aux paroles de Diègue et à la provocation de Rodrigue.

 Le rôle du roi, écrit avec une unité voulue, convient à l’autorité du personnage ; il est plus déclamatoire que chantant, étant seulement d’action.

 Si je mets au même plan un petit rôle de quelques mesures, celui de l’apôtre saint Jacques apparaissant à Rodrigue, c’est qu’il est en sa brièveté le motif et aussi le centre musical d’une des plus belles choses que M. J. Massenet ait écrites.

 Toutes les fois que j’ai eu à parler de ce compositeur, j’ai dû noter sa tendance à rechercher dans un milieu réel quelque événement extra-humain qui lui permette de s’envoler un instant vers une sphère supérieure et d’y planer en pleine lumière et en pleine harmonie.

 C’est cet amour de « l’au-delà » qui lui a dicté le tableau de la vision, tableau très complet, d’une suavité de ton et en même temps d’une puissance extraordinaires, épisode idéal d’une pure beauté, au milieu d’une action dans laquelle le compositeur sait faire sentir combien il est maître de sa forme dramatique.

 Le Romancero donne ainsi, avec des traits qui ont quelque chose de la simplicité superbe des Écritures, le fond d’où procède cet épisode. C’est la version dont s’est inspiré Guilhem de Castro.

 Rodrigue rencontre un lépreux, l’emmène, partage avec lui son souper et son lit.

 «  Vers minuit, alors que Rodrigue dormait, le lépreux lui souffla entre les épaules et si fort fut ce souffle qu’il lui traversa la poitrine...

Il se leva très effrayé, chercha le lépreux, ne le trouva point et demanda en criant de la lumière...

On lui avait apporté de la lumière et le lépreux ne paraissait point...

Il s’était recouché, quand vint à lui un homme tout vêtu de blanc, qui lui dit: Dors-tu ou veilles-tu, Rodrigue ?

– Je ne dors point. Dis-moi qui tu es, toi que je vois si resplendissant !

– Je suis Lazare, je viens te parler; je suis ce lépreux à qui tu as rendu un si grand service pour l’amour de Dieu. – Rodrigue, Dieu t’aime bien...

Et tout ce que tu entreprendras dans la guerre ou autrement, tu l’accompliras à ton honneur. – Rodrigue, Dieu t’envoie sa bénédiction.

Et ce disant, il disparut. »

 On croyait alors, dit autre part le texte, que l’apôtre saint Jacques entrait dans la grande mêlée tout armé et à cheval pour combattre les Maures en faveur des chrétiens. Il se fit voir ainsi au siège de Coïmbre.

 Les auteurs du poème n’ont fait que retourner à la légende primitive en faisant apparaître à Rodrigue, non pas Lazare, mais saint Jacques, le céleste champion des chrétiens d’Espagne, le grand combattant auquel il a voué sa foi et consacré son épée.

 Le compositeur a pu ainsi donner à son tableau cette couleur guerrière qui forme au finale un si heureux contraste avec le caractère extatique et pour ainsi dire sidéral de ce milieu dans lequel le héros en prière entend les voix d’en haut lui prédire la victoire.

 Le procédé de composition de M. J. Massenet, que je vois s’attacher très spécialement à la création de types musicaux bien tranchés, m’a entraîné dans la voie d’une analyse d’un genre tout exceptionnel. J’aurais dû suivre plus exactement la table thématique pour rendre compte des grandes divisions de l’ouvrage. Mais n’est-ce pas, après tout, arriver au même but que d’enregistrer sous la rubrique propre à chaque personnage les parties saillantes écrites pour lui en vue d’un ensemble dont j’ai constaté la supériorité et que complètent des chœurs d’un accent très net et d’une couleur très vive, un finale d’une puissante sonorité, d’une vigueur dramatique remarquable et un ballet d’une étincelante gaîté ?

 Je ne prétends pas, du reste, épuiser en une seule fois ce sujet considérable. Écrivant cette rapide étude à la veille de la première représentation, je la borne à l’examen de l’œuvre ; je ne puis dire convenablement aujourd’hui dans quelles belles conditions matérielles les intelligents et très actifs directeurs de l’Opéra ont monté le Cid et avec quel soin ; je ne puis également que noter la valeur générale d’une interprétation comme il s’en est rencontré bien peu jusqu’ici.

 Mais la première soirée du Cid aura d’assez nombreux lendemains pour fournir un nouveau texte à la chronique ; la partition de M. J. Massenet mérite et rencontrera auprès du public, je n’en doute pas, ce succès durable qui force toutes les résistances et renverse tous les préjugés d’école; car si les sectaires isolés sont injustes, les foules sont de bonne foi.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, novembre-décembre 1885)

 

 

En donnant, dès le lendemain de la première représentation, une appréciation assez étendue sur le Cid, j’ai dû laisser dans l’ombre certains détails, qui ont leur intérêt et sur lesquels je me suis alors promis de revenir.

Je vois notamment qu’on s’est quelque peu soucié des origines de cet opéra.

Les reporters, comme de coutume, sont allés bon train et tête baissée ; ils ont brodé à plaisir sur le canevas de leur fantaisie quand il s’est agi d’en rechercher la genèse.

Communément, ils n’ont pas rencontré en chemin la vérité nue.

Le poème du Cid a son histoire, histoire curieuse et intéressante, qu’il n’y a pas lieu de raconter ici, sa place étant marquée dans une série de souvenirs et de notes sur les musiciens de ce temps.

Voici, pour le présent, ce qu’il convient d’en dire :

Il y a quelques années, quand M. J. Massenet pensa à mettre en musique les tragiques amours de Rodrigue et de Chimène, les circonstances n’étaient point favorables à la réalisation de ce projet ; il y renonça alors et il écrivit le Roi de Lahore, Hérodiade, Manon, œuvres brillantes qui marquent de belles dates dans la carrière du compositeur. Le jour où il lui fut possible de revenir de nouveau et sérieusement au Cid, il se trouva en présence de deux auteurs ayant traité primitivement ce sujet et de M. A. d’Ennery, le maître dramaturge, à qui l’Opéra avait précisément demandé un ouvrage à son intention.

L’auteur de cet article se trouvait être l’un des deux collaborateurs du poème primitif et en même temps l’associé de M. A. d’Ennery. Tous trois se trouvèrent ainsi naturellement liés en vue de l’œuvre commune ; et du Cid que les deux librettistes avaient écrit depuis plus de dix ans, du Cid que concevait M. A. d’Ennery, sortit une nouvelle et définitive incarnation : le Cid tel que l’avait rêvé M. J. Massenet. Esprit original et à bon droit volontaire, ce dernier ne se contente pas communément d’une œuvre telle quelle, il aime à formuler son programme et ne peut s’intéresser réellement à ses personnages que s’il a présidé à leur enfantement et à leur développement.

Appuyés de la grande autorité de M. A. d’Ennery, soutenus par la foi ardente du musicien, les librettistes se sont sentis plus forts pour toucher à ce redoutable sujet marqué du sceau magistral de Corneille. Ce n’est pourtant pas sans de longs débats et de terribles scrupules que, s’inspirant à la fois de la fable espagnole et française, ils ont osé prendre le vers éclatant du grand tragique et l’enchâsser dans le métal obscur d’un livret d’opéra. On a pu leur en vouloir de ces emprunts ; on leur en aurait peut-être voulu davantage encore de recommencer Corneille, d’appliquer la pensée sans le mot, de ne pas donner en leur forme originale ces beaux éclats attendus : « Rodrigue, as-tu du cœur ? » « A moi, comte, deux mots !... » ces superbes débuts ou conclusions de scène qui sont la lumière et la force de l’œuvre première.

Si l’épreuve démontre que M. J. Massenet s’est tenu à la hauteur de ces thèmes grandioses, ceux qui les ont adaptés à son usage se trouveront pardonnés du même coup. Un jugement contraire n’atteindrait pas M. A. d’Ennery, qui a derrière lui une assez longue suite d’œuvres célèbres et peut, en matière d’invention dramatique, se mesurer même à Corneille ; un blâme sérieux toucherait plus vivement ses collaborateurs, dont j’ai suffisamment désigné l’un et dont l’autre est M. Édouard Blau, vrai poète, esprit très fin, que je suis heureux d’avoir eu déjà deux fois pour associé : à l’Opéra, avec la Coupe du roi de Thulé, à l’Opéra-Comique avec le Chevalier Jean.

Le théâtre lui devra probablement dans l’avenir d’autres ouvrages tout personnels, parmi lesquels doit figurer en première ligne le Roi d’Ys, dont M. Édouard Lalo a écrit la musique et qu’on cite parmi les partitions les plus marquantes de notre école nationale.

Il ne faut point que je m’attarde à ces notes personnelles, bien que le lecteur s’y intéresse volontiers. La place aujourd’hui m’est étroitement mesurée, et il me reste à parler de l’interprétation du Cid dont je n’ai pu que signaler sommairement la valeur.

La figure de Chimène a été mise au premier plan par Mme Fidès-Devriès ; à côté de son succès de cantatrice, elle y a obtenu un vrai succès de tragédienne, notamment dans cette scène sobre et forte dont le musicien a fait le dénouement du troisième tableau de l’ouvrage.

M. Jean de Reszké, un Rodrigue dont son modèle n’eût pas désavoué l’élégance et la martiale allure, a partagé avec Mme Devriès les bravos accordés à ce duo du troisième acte qui reste jusqu’ici la page la plus rayonnante de la partition. Mais il a eu sa part personnelle et très considérable dans l’Invocation à l’épée, dans le duo avec Diègue, dans les Stances et surtout dans la scène mystique de l’apparition. C’est un chanteur de charme et de force à la fois.

Don Diègue, c’est M. Édouard de Reszké. J’ai déjà. dit ici tout le bien que j’en pense et qu’il mérite, à propos de ses importantes créations au Théâtre-Italien et de son début dans Méphistophélès, à l’Opéra. Il a magistralement établi cette figure de don Diègue.

Le comte de Gormas, c’est M. Plançon. Je l’ai vu pour la première fois à Lyon, où il créa d’une façon si personnelle le rôle de l’aventurier Eustache dans l’Étienne Marcel de Saint-Saëns. A l’Opéra, il est aujourd’hui classé parmi les artistes d’avenir sur lesquels les directeurs et les auteurs doivent le plus fermement compter.

M. Melchissédec ne peut dépenser sous le manteau royal toute l’énergie qu’il déploie sous le pourpoint du Valentin de Faust ; mais sa belle voix garde toute sa valeur et donne son importance au personnage. Je dois encore nommer MM. Lambert, Balleroy, Girard et Sentein, sujets d’élite qui ont eu l’intelligente modestie d’accepter des rôles très courts et purement épisodiques.

J’évoquerai enfin l’image gracieuse de Mme Bosman, dont la voix pure et jeune fait merveille dans le rôle de l’Infante et celle de la délicieuse, spirituelle et aérienne Rosita Mauri, qui traverse tout le ballet d’un vol si lumineux et si léger.

Mais Mme Bosman ne s’est pas bornée à cette seule création dans l’ouvrage de M. J. Massenet. Dès la cinquième représentation, elle a remplacé, pour ainsi dire au pied levé, Mme Fidès Devriès subitement indisposée et a pris possession avec autorité du rôle de Chimène, auquel elle a su donner une physionomie tout à fait personnelle et vivante.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, janvier-février 1886)

 

 

 

 

 

 

Les librettistes, tout en conservant les situations principales de la fameuse tragédie de Corneille et en enchâssant adroitement les vers les plus célèbres, ont fait quelques changements très heureux au point de vue scénique. Ils ont emprunté à Guilhem de Castro la scène du serment, celle de l'apparition, légèrement modifiée, au troisième acte ; la mise en scène du duel et de la mort du comte de Gormas leur a fourni un bel effet de théâtre, lorsque Chimène, sortant du palais où le cadavre de son père vient d'être rapporté, interroge les seigneurs et comprend que le meurtrier est Rodrigue. Enfin le personnage de don Sanche et l'espèce de combat singulier qu'il a avec le Cid, au dénouement de la tragédie, ont été supprimés. Tandis que le héros bataille contre les Maures, des fuyards, rentrant précipitamment dans la ville, font courir le bruit d'une défaite dans laquelle aurait été tué leur jeune chef. Chimène, à cette nouvelle, ne peut contenir l'aveu public de son amour, et quand elle revoit le héros vivant, vainqueur, renonçant à la vengeance que le roi lui offre, elle pardonne. L'opéra se termine ainsi d'une façon plus brusque, mais plus éclatante que dans Corneille.

La musique de M. Massenet a paru très bien faite, écrite avec une habileté et une expérience de la scène des plus remarquables. Il y a, dans le commencement surtout, des passages très largement traités à côté de parties délicieuses, comme le rôle de l'Infante. Les derniers tableaux ont peu d'intérêt. A vrai dire, c'est l'écueil du sujet, plutôt que la faute du musicien ou des librettistes.

Au premier tableau, chez don Gormas, l'amour de Chimène pour celui que le roi va armer chevalier a bien inspiré M. Massenet :

 

– Ah ! je vois que mon père a lu dans mon âme...

– Oui, Chimène, Rodrigue est digne de ton choix ;

Je me promets du fils ce que j'ai vu du père

Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire...

 

L'Infante paraît. Chimène craint en elle une rivale :

 

Laissez le doute dans mon âme,

Ne l'aimez pas, madame !

 

La phrase est charmante et, passant du mineur au majeur (si bémol), elle va former entre les deux femmes un duettino des plus gracieux.

Le second tableau, qui se passe dans une galerie conduisant à la cathédrale de Burgos, s'ouvre sur un joyeux carillon, alternant avec quelques mesures d'orchestre d'une belle facture. Les orgues retentissent. Le roi donne au Cid son épée de chevalier :

 

Que monseigneur saint Jacque et que Dieu notre sire

Vous aient pour chevalier et daignent vous conduire !

 

est une phrase d'une jolie couleur ; nous aimons moins le chant de l'épée de Rodrigue, O noble lame étincelante, qui rappelle le cantique du Prophète, Roi du ciel et des anges, et est assez vulgaire. Il faut en excepter quelques phrases où il parle de son amour pour Chimène.

Le troisième tableau, dont le décor représente une rue devant le palais de don Gormas, est un des meilleurs de la partition. Les stances du Cid, le défi, le duel et la mort du comte, mais surtout la scène finale avec son chœur religieux, le cri de Chimène à la vue de Rodrigue qui se cache, tout cela est d'un réel et puissant intérêt. Voilà du beau drame, que la sobriété de la musique grandit encore et rend plus saisissant et plus terrible.

Nous passerons rapidement sur le tableau suivant, consacré en partie au ballet, interrompu par l'arrivée de Chimène implorant justice. Le grand ensemble O tourment de la voir ! O douleur de l'entendre ! soutenu par triple chœur a de beaux effets de voix, mais ne présente pas une grande originalité. La déclaration de guerre, que vient apporter ensuite un cavalier maure, le choix de Rodrigue, désigné par le roi pour aller combattre les infidèles, n'ont pas été traités d'une façon bien saillante par le musicien. Ce que nous préférons de beaucoup, c'est le chœur rythmé du début, et surtout le charmant alléluia de l'infante, toujours bissé. Il y a de la couleur, mais pas assez d'animation dans les airs de ballet.

Nous sommes maintenant dans la chambre de Chimène. L'héroïne se désole et pleure en musique de la belle façon ; Rodrigue paraît :

 

Alors que je te laisse, et devant que je meure,

Une dernière fois j'ai voulu te revoir !

 

Voici la scène capitale, le point culminant du drame. Elle est très violente, très emphatique dans Corneille, et c'est cette emphase, cette furia d'allure, qui la sauve de l'invraisemblance. Elle n'est point traitée ainsi dans l'opéra. Au souvenir du passé, les amants s'attendrissent et chantent un cantabile, fort gracieux sans doute, mais qui tourne un peu au nocturne.

Les trois tableaux suivants se passent au camp, devant les Maures. Des groupes de soldats boivent et chantent sur une rapsodie très agréable à entendre ; une esclave exécute une danse fameuse en Orient et qui a été accommodée aux convenances européennes avec une habileté et un goût parfaits. Mais, tandis qu'une partie de l'armée s'amuse, l'autre est découragée : Rodrigue lui-même a de sinistres pressentiments. Il adresse à saint Jacques une belle prière, dont le chant, très large et très pénétrant, est repris en chœur par des voix célestes. Soudain, le saint apparaît et promet la victoire. La bataille termine le troisième acte. Les Maures sont vaincus.

Les deux derniers tableaux représentent, l'un une salle dans le palais des rois à Grenade, l'autre une grande cour de ce palais où se fait le triomphe du Cid. A signaler le lamento de don Diègue :

 

Il a fait noblement ce que l'honneur conseille...

 

qui se termine par un trio avec l'Infante et Chimène. La marche du Cid et les dernières scènes où il obtient son pardon n'offrent rien de bien saillant. Ajoutons enfin que M. Massenet a écrit pour cet ouvrage une véritable ouverture dans la forme classique, rappelant ça et là la manière de Weber.


(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

caricature de Coll-Toc (novembre 1885)

 

 

    

     Les auteurs du livret du Cid ont déclaré, en tête de celui-ci, qu'ils s'étaient inspirés de Guillen de Castro et de Corneille. Le seul chef-d’œuvre de Corneille, qui roule sur une sorte d'analyse psychologique du caractère de Chimène et sur le continuel combat des deux sentiments qui se partagent son cœur, ne leur eût point offert, en effet, une action suffisante ; d'autre part, ils n'y pouvaient trouver le prétexte à apparat, à somptuosité, à riche mise en scène que l'Opéra français est accoutumé, depuis deux siècles, d'offrir à son public. Ils ont donc eu recours au poète espagnol, qui leur offrait sous ce rapport les éléments désirables, et ils ont coupé leur livret d'une façon fort habile, de manière à exciter sans cesse l'intérêt du spectateur, à ne jamais laisser ralentir l'action, et à fournir au musicien les situations et les contrastes qui lui sont nécessaires aussi bien pour animer son inspiration que pour varier ses couleurs et donner à son œuvre toute l'ampleur désirable.

Tout en donnant à l'action scénique une envergure nouvelle, les auteurs ont supprimé quelques personnages parasites, tels, par exemple, que les deux suivantes de l'Infante et de Chimène, types et modèles des confidentes de notre ancienne tragédie. Du même coup ils ont fait disparaître don Sanche, ce qui modifie le dénouement et supprime la situation créée par le combat des deux amants. Mais ils ont mis en scène, avec beaucoup d'habileté, le duel de Rodrigue et de don Gormas, ce qui amène un coup de théâtre très dramatique lorsque Chimène, à qui l'on vient de rapporter le corps inanimé de son père, paraît, affolée de douleur, et, cherchant parmi tous ceux qui sont là quel peut être le meurtrier, s'avance jusqu'à Rodrigue, et, à l'altération de ses traits, à l'anxiété de son regard, devine l'horrible réalité. La situation est superbe, et bien rendue musicalement.

Les auteurs ont été bien inspirés aussi en reproduisant le tableau dans lequel le roi, devant le peuple assemblé à l'entrée de la cathédrale de Burgos, arme Rodrigue chevalier, en récompense de sa première victoire. Ce tableau donne lieu à un spectacle pompeux, en même temps qu'il fournit vaste carrière au musicien pour déployer, à l'aide de tous les éléments dont il dispose, toutes les ressources et les richesses de son inspiration. Comme contraste, c'est à la suite de cette scène grandiose que se produit la querelle de don Diègue et de don Gormas, dans laquelle le père de Chimène soufflette le père de Rodrigue. Enfin, le dernier épisode important qu'on ne trouve pas dans Corneille est celui qui nous montre le camp des Espagnols et la vision dont Rodrigue est l'objet lorsque celui-ci, découragé, doutant de lui-même, voit apparaître à ses yeux l'image de saint Jacques de Compostelle, qui vient fortifier son cœur, relever sa foi et lui promettre la victoire.

Voici d'ailleurs, exactement, de quelle façon la pièce est disposée. 1er acte, 1er tableau : Chez le comte de Gormas. Scène entre Chimène et l'Infante. 2e tableau : L'entrée de la cathédrale de Burgos. Rodrigue est armé chevalier par le roi. Le roi annonce à don Diègue qu'il le nomme gouverneur de l'Infant. Querelle de don Diègue et de don Gormas. Scène de don Diègue et de don Rodrigue : Rodrigue, as-tu du cœur ? — 2e acte, 3e tableau : Une rue à Burgos, la nuit. Stances de Rodrigue : Percé jusques au fond du cœur... Rodrigue frappe à la porte de don Gormas : A moi, comte, deux mots ! Provocation ; duel ; mort de don Gormas. Chimène découvre que Rodrigue est le meurtrier de son père. 4e tableau : La grande place à Burgos. Fête populaire. Ballet. Chimène vient demander justice au roi. Don Diègue défend son fils. Un envoyé maure vient de la part de son maître déclarer la guerre au roi. Celui-ci charge Rodrigue d'aller combattre les Infidèles. — 3e acte, 5e tableau : La chambre de Chimène : Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau. Scène de Chimène et de Rodrigue. 6e tableau : Le camp de Rodrigue. 7e tableau : La tente de Rodrigue. La vision, saint Jacques lui apparaît. 8e tableau : Le camp. Le combat. Défaite des Maures. — 4e acte, 9e tableau : Le palais des rois à Grenade. Rodrigue est cru mort. Chimène le pleure : Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre. 10e tableau : Une cour dans le palais. Rodrigue revient vainqueur. Chimène lui pardonne. Dénouement.

La marche de ce livret est nette, rapide, et ne laisse subsister ni longueurs ni hors-d’œuvre. Il était difficile de tirer plus habilement parti de ce sujet superbe, et de faire succéder les unes aux autres des situations puissantes sans se laisser entraîner dans des développements qui eussent pu, en alanguissant l'action, émousser l'intérêt et fatiguer l'auditeur. Rarement musicien a été mieux servi par ses collaborateurs ; rarement aussi il a mieux répondu à leur attente, il s'est mieux identifié avec leur œuvre, avec le sujet, avec le fond même du drame auquel il devait donner toute sa poésie et toute sa grandeur.

On peut dire cependant que l'œuvre du compositeur n'est pas d'une égalité complète, et qu'il ne s'est pas montré partout à la même hauteur. Mais — et c'est là le point essentiel — elle est presque partout dramatique et passionnée, empreinte d'une émotion très vive, et cette émotion atteint parfois une telle intensité qu'elle a donné naissance à des pages admirables. Au point de vue purement dramatique, le second acte, dans ses deux épisodes si différents, me paraît d'un bout à l'autre d'une beauté achevée ; au point de vue de la passion pure, de la tendresse, du pathétique, je ne trouve rien de plus noble, de plus touchant, de plus ému que le cinquième tableau, qui comprend les plaintes de Chimène et sa scène avec Rodrigue. M. Massenet n'eût-il écrit dans sa vie que cette élégie désespérée, son nom ne périrait pas.

En tête du Cid, M. Massenet nous a enfin donné ce que tous nos jeunes musiciens, si habiles pourtant dans l'art de l'instrumentation, négligent volontairement aujourd'hui de nous faire entendre : une ouverture. Cette ouverture, conçue dans la forme classique, roule presque entièrement, après l’adagio d'introduction, sur le dessin d'orchestre vigoureux qui souligne, au commencement du second acte, la belle scène du duel et de la mort de don Gormas. Le premier tableau, très court, ne met réellement en saillie que le joli duo de Chimène et de l'Infante, morceau d'un tour plein d'élégance et d'abandon, et dans lequel les deux voix de femmes se fondent dans une sonorité tendre, douce et harmonieuse. Toute l'introduction du second tableau est pleine de grandeur. Elle débute par un chœur du peuple, assemblé devant la cathédrale, chœur qu'accompagnent les larges accords de l'orgue et la puissante sonorité des cloches, et qui est suivi de la scène, très mouvementée, dans laquelle Rodrigue est armé chevalier ; les questions du roi : Jurez-vous d'être bon chevalier ? et les réponses de Rodrigue : Je le jure ! entrecoupées par de rapides mouvements d'orchestre, sont d'un excellent effet. Puis vient la belle invocation de Rodrigue à son épée : O noble lame étincelante ! dont le dessin héroïque, soutenu par les harpes et les trompettes, produit une impression saisissante, augmentée encore par l'adjonction du chœur à la reprise du motif. Je signalerai encore dans ce tableau le duo de don Diègue et de Rodrigue, dont l'ensemble est plein de mouvement et très pathétique.

Le second acte, le plus complet à mon sens, s'ouvre par une sorte de traduction résumée des admirables stances de Rodrigue dans le Cid, de Corneille ; la forme musicale de ces stances est pleine d'élégance ; elles sont empreintes d'une mélancolie profonde, et la chute en est délicieuse. Vient ensuite la scène du défi et du duel, rapide, haletante, traitée en déclamation vive, et dans laquelle on retrouve le jeu d'orchestre sur lequel l'auteur a construit son ouverture. L'accent, le mouvement, la couleur, l'énergie sont les qualités de cette scène superbe, où tout est vibrant, ardent, tourmenté, plein de feu. Le comte est tué ; on transporte son corps dans sa demeure, et Chimène paraît, folle de douleur, cherchant le meurtrier. Elle exhale d'abord son désespoir dans une phrase dont l'expression plaintive est exquise, puis ce désespoir se change en fureur lorsqu'elle devine en Rodrigue l'auteur de son malheur.

De la rue sombre où don Gormas a trouvé la mort dans un combat loyal, nous sommes transportés sur la place de Burgos, où le soleil de la vieille Castille brille de tout son éclat et où le peuple est en fête. Après un petit chœur de peu d'importance, vient une page charmante qui n'est qu'un hors-d’œuvre, mais un hors-d’œuvre absolument exquis. C'est une espèce d'idylle chantée par l'Infante, pleine de charme et de poésie, dont le milieu laisse entendre un délicieux contrechant de flûte, et dont la chute adorable sur le mot : alléluia produit le plus heureux effet. Quant au divertissement dansé qui vient ensuite, il me paraît trop long de moitié, et sa longueur lui est préjudiciable : la castillane, avec son accompagnement original et doux de claquement de doigts simulant les castagnettes, est fort gracieuse ; l'andalouse, dont le motif, populaire en Espagne, est travaillé avec un rare bonheur, est tout à fait charmante ; l'aragonaise est piquante, et l'aubade ne laisse rien à désirer ; pour ce qui est des trois derniers ballabili, j'en ferais bon marché pour ma part. Lorsque la fête est terminée, on voit arriver Chimène, en longs vêtements de deuil, qui vient demander justice au roi du meurtre de son père. Ses supplications ont un accent ardent, dramatique, impétueux, et elles amènent une longue réplique de don Diègue, qui défend son fils dans une sorte de monologue d'une déclamation vivante, nette, superbe, et d'un souffle plein de grandeur. Sur cette réplique, et sur une exclamation de Chimène, se développe un grand ensemble avec chœur dont la forme n'est pas nouvelle, mais dont l'effet est puissant et très dramatique. Puis une fanfare, l'arrivée de l'envoyé maure qui vient défier le roi, et le départ de Rodrigue qui va se mettre à la tête de l'armée.

Nous arrivons au premier tableau du troisième acte, le cinquième, et nous atteignons le point culminant de l'œuvre du compositeur. Le prélude instrumental qui le précède nous fait connaître par avance la mélodie d'une expression si plaintive qui va sortir des lèvres de Chimène : De cet affreux combat je sors l’âme brisée, mélodie d'un accent désolé qui prépare merveilleusement la grande scène de Rodrigue et de Chimène, scène dont M. Massenet est sorti victorieux malgré le combat que lui-même avait à soutenir contre le souvenir toujours vivant de Corneille. Cette scène, ce long duo d'amour tour à tour tendre et farouche, de passion à la fois expansive et concentrée, est divisée en trois parties, dont la première est assurément la plus parfaite, bien que tout l'ensemble soit excellent. La première phrase de Rodrigue : De ce que tu peux faire, je ne reproche rien, est d'un caractère tendre et touchant ; mais rien n'est plus pur, plus mélancolique, plus souverainement idéal que l'accouplement des deux voix dans l'ensemble exquis : O jours de première tendresse ! Chimène dit ensuite une phrase d'une suavité délicieuse : Si d'un autre que toi j'avais appris les larmes..., et après un nouvel ensemble moins heureux que le premier, elle retrouve toute son énergie pour dire à Rodrigue :

 

L'ennemi qui t'attend est-il si redoutable

Qu'il donne l'épouvante à cette âme indomptable ?

 

Ce long récit, dont tout le commencement est chaleureux, véhément, pathétique, se termine sur une phrase pleine de tendresse : Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue... et la reprise à deux voix se fait sur le motif final du grand morceau d'ensemble du second acte. Toute cette scène me semble d'une beauté suprême, et je la trouve absolument admirable.

A partir de ce moment, le drame se précipite. Les trois derniers tableaux de cet acte, qui n'en forment qu'un en réalité, n'offrent d'intéressant, au point de vue musical, que la vision de Rodrigue et l'apparition de saint Jacques de Compostelle ; mais cette scène encore est fort belle, largement écrite, et il s'en dégage une émotion sincère. Peut-être aurait-on pu resserrer le dernier acte ; mais on voulait un cortège, un défilé, une marche, des chœurs, et cette recherche excessive du spectacle a rendu la fin de l'œuvre un peu banale relativement. Je citerai cependant, au neuvième tableau, le cri de désespoir de Chimène lorsqu'elle croit Rodrigue mort : Éclate, ô mon amour, cesse de te contraindre ! Ici, la voix et l'orchestre, se poursuivant l'un l'autre, mouvementés, tourmentés, haletants, produisent une impression saisissante. Enfin le drame se termine, après l'arrivée de Rodrigue, sur un chant triomphal.

En résumé, cette partition du Cid est une œuvre pleine de charme, de poésie, de tendresse et de passion, dont la vigueur n'est pas exclue, et qui atteint parfois à la véritable grandeur. Elle est assurément signée d'un maître, et celui qui l'a conçue a droit à tous les respects et à toutes les sympathies. Ses interprètes à l'Opéra avaient droit à tous les éloges. Mme Fidès-Devriès s'est montrée admirable dans le rôle de Chimène, M. Jean de Reszké tout à fait supérieur dans celui de Rodrigue, et les autres étaient tenus d'une façon remarquable par Mme Bosman (l'Infante), MM. Edouard de Rezké (don Diègue), Melchissédec (le roi) et Plançon (don Gormas).

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

décor du Cid (10e tableau)

 

Il semble, au premier abord, que les tragédies de Corneille soient éminemment impropres à fournir des sujets de drames musicaux, et cela, tant par la composition de ces tragédies que par leur facture, que par les caractères des personnages qui y évoluent. Parmi ces tragédies, il n'y en avait peut-être pas une seule qui semblât appeler aussi peu une réalisation musicale que le Cid ; et cependant, Massenet, séduit par la grande beauté de l'action et des personnages, n'a pu résister au désir d'exprimer par les sons l'émotion dont il était redevable au chef-d’œuvre de Corneille. La partition qu'il a écrite, pour n'être point sa meilleure, se recommande néanmoins par diverses qualités, et nombreuses y sont les pages où nous reconnaîtrons, sans hésitation possible, la main du Maître.

Le Cid avait fait le sujet d'un opéra en 1783 ; c'était le compositeur Sacchini qui l'avait écrit sous le titre de Chimène. Il n'est rien resté de cette partition, qui se résout en cavatines assez peu en rapport avec la pensée du poète. Il est évident qu'un Français était plus désigné pour faire comprendre musicalement un pareil modèle. Il avait plus le sens de l'harmonie et du génie de la langue française qu'un étranger.

A dire vrai, la donnée tragique a été considérablement remaniée par les librettistes : le caractère même du personnage principal a été l'objet d'importantes modifications : la pièce a été agrémentée d'épisodes pittoresques ou lyriques ; et, en somme, grâce à la collaboration de D'Ennery, Blau et Gallet, la tragédie cornélienne s'est transmuée en un livret d'opéra, où la muse de Massenet a pu en toute liberté prendre son coutumier essor, malgré l'obsédant souvenir des vers de Corneille qui risquait d'écraser la pensée du compositeur.

C'est certes une tentative hardie que de mettre en opéra les vers de Corneille. Il importe, en effet, d'établir la différence très nette qui existe entre le vers de tragédie et le vers de musique, le vers lyrique. Un vers de Corneille, comme les vers de tout grand poète, est quelque chose de définitif. Il a sa forme superbe, il renferme sa pensée, que la musique peut tout au plus commenter. Le vers lyrique est autre : il a une forme plus indécise, que la musique viendra préciser et revêtir de son manteau mélodique ; mais il n'a que sa demi-pensée.

Je m'explique : s'il contient une pensée entière, la musique n'a plus rien à y ajouter ; elle ne peut être qu'un commentaire qui accompagne cette pensée, mais qui ne la complète certainement pas.

Il y a plus encore : une tragédie réputée chef-d’œuvre, comme le Cid, abonde en vers pour ainsi dire consacrés. Ils sont comme les soutiens indispensables, comme les piliers de la tragédie qui les contient. Si le librettiste veut les couler dans le moule de son livret, il les abîme. S'il les respecte et les intercale tels quels dans son travail à lui, je ne crains pas de dire que les vers de l'adaptateur pâlissent étrangement devant le voisinage titanesque des vers mêmes du sublime poète.

Ceci apparait très nettement dans l'opéra que D'Ennery, Blau et Gallet ont tiré du Cid de Corneille. Ils ont été obligés de couper en deux certains vers de Corneille, ils ont interverti certains hémistiches, ils ont condensé ou délayé certains autres vers selon les besoins de leurs scènes lyriques. Des répliques célèbres et attendues ont disparu ; des mots ont été changés selon les besoins syllabiques. Tout cela n'est évidemment pas très respectueux pour Corneille, quoique par instants des vers typiques ressortent au milieu de tirades des adaptateurs.

Quand on veut écouter le livret du Cid, on a l'impression d'entendre un élève qui réciterait la tragédie de Corneille avec des souvenirs imprécis et qui en estropierait les vers, ne retrouvant dans sa mémoire que çà et là des vers connus. L'effet est assez bizarre.

Le musicien, malgré son grand talent, ne pouvait qu'être gêné par une semblable besogne. L'épreuve avait été tentée dans le Polyeucte de Gounod et n'avait pas donné de résultats très concluants au point de vue de la réussite. Il fallait l'habileté de Massenet, son amour de l'obstacle, pour renouveler cette expérience. Il a tourné la difficulté : il a adapté de la musique sur les vers de Corneille en s'inspirant le plus possible de la tragédie du poète et surtout du caractère des personnages. Il s'est bien gardé de renforcer l'idée du poète et d'essayer d'augmenter l'effet des vers ; il s'est assujetti à conserver leur élan, et n'a en maints passages fait qu'accompagner par l'orchestre, fait soutenir par la phrase musicale la sonorité même des vers. Je sais que, chantés, les vers n'ont plus grande signification puisque souvent, hélas ! les chanteurs ne les font pas comprendre. Le commentaire musical devient dès lors assez indispensable. Mais il est évident que la déclamation musicale, que la puissance d'expression de la musique sont inférieures à la force de la parole. Il y avait là un vrai tour de force à réaliser. Massenet y est parvenu dans plusieurs scènes capitales de l'œuvre de Corneille.

Analysons par le détail cette partition du Cid.

L'ouverture, très développée, très pondérée aussi, nous montre tout d'abord cette muse sous un aspect inaccoutumé : le tragique austère et contenu des premières mesures, la rudesse, les rythmes hachés du développement en ut mineur qui se présente ensuite, les grands éclats venant après la caressante phrase en mi bémol, tout cela surprend quiconque connaît surtout Massenet dans ses inspirations tendres, élégiaques ou sensuelles. L'effet en fut encore plus extraordinaire à la première représentation, qui eut lieu en 1885, c'est-à-dire fort peu de temps après celle de Manon (1884) ; et la critique d'alors en sembla déconcertée (1)

 

(1). Voici en effet quelques extraits de la presse au lendemain du Cid : 

« La partition du Cid se détache sur les horizons de l'école contemporaine, comme une cime imposante et colorée de feux — ceux de l'aurore ou du couchant ? Je n'en décide pas. » Auguste Vitu. (Le Figaro, 1er décembre 1895). 

« A quoi tend M. Massenet ? Ne voit-il pas qu'il se heurte à la fois aux inconvénients de l'opéra et du drame lyrique, sans avoir le bénéfice de l'une et de l'autre forme? Nous le prisons trop haut en vérité pour le laisser devenir imprudemment le jeune chef de la vieille école. » Fourcaud (Le Gaulois, 1er décembre 1895). 

Par contre Weber dans son feuilleton du Temps (8 décembre 1895) conclut que le Cid est « une œuvre remarquable qui fera son tour d'Europe ». 

Et Ernest Reyer dans les Débats (6 décembre 1895) termine ainsi : « Allez charmer vos oreilles aux mélodies inspirées du jeune maître dont l'auréole de gloire, à chaque œuvre nouvelle, scintille d'un éclat nouveau. Allez et applaudissez. J'ai dit. »

 

Quand le rideau se lève, le théâtre représente une salle de la demeure du comte de Gormas, à Burgos. Les amis du Comte devisent avec lui de Rodrigue, qui va, le jour même, être armé chevalier par le roi. Chimène est là qui se réjouit, car son père est favorable à son union avec le jeune guerrier.

Après vient une scène entre Chimène et l'Infante qui avoue son amour pour Rodrigue, amour dont elle gardera pour toujours le secret : je ne suis pas bien sûr que cette scène soit utile à la marche du drame, car, par la suite, l'Infante ne jouera qu'un rôle très effacé. Mais au point de vue musical, elle est pleine de mouvement et de passion, et constitue une page bien caractéristique du génie du Maître.

Le tableau qui suit se passe devant la cathédrale de Burgos : c'est une grande scène brillante et solennelle, où les cloches sonnent, déchaînées à travers les éclats de l'orchestre, auquel se marient le grand orgue de la cathédrale, les chœurs joyeux de la cour et du peuple. Massenet a, dans cette scène, fait un très heureux emploi des cloches, dont le carillon accordé se marie avec les sonorités orchestrales ; l'effet en est tout à fait réussi. J'ajouterai que la conduite des parties vocales s'affirme magistrale, et que le grand ensemble qui accompagne l'entrée de Rodrigue mérite d'être spécialement signalé pour sa superbe réalisation, de même que le chant solennel par lequel tous les assistants célèbrent l'honneur échu au nouveau chevalier.

C'est à ce moment-là que se noue la tragédie ; car le Roi, non content d'avoir armé Rodrigue chevalier, nomme Don Diègue gouverneur de l'héritier du trône. La querelle entre Don Diègue et Don Gormas éclate : ici les beaux vers de Corneille ont été conservés ; les librettistes n'ont fait qu'y ajouter un chœur de seigneurs atterrés d'abord, puis ironiques envers le vieillard vaincu : il faut reconnaître que, par cette modification, la scène perd beaucoup de sa force et de sa sobriété : heureusement, la musique rachète ce défaut. Mais il est facile de voir qu'il lui faut des épisodes de ce genre pour servir de prétexte à l'inspiration du compositeur. Les adaptateurs nous éloignent évidemment du Cid de Corneille. Telle est cependant la puissance de ce drame romantique de cape et d'épée que l'intérêt ne faiblit pas trop et que seul le respect du chef-d’œuvre littéraire souffre de cette réfection de la tragédie de Corneille.

Très âpre, très dramatique, plein de vigoureuse musique est le dialogue qui suit entre Don Diègue et Rodrigue. Puis Chimène apparaît, tandis que l'orchestre murmure une phrase très mélodique qui se trouve déjà dans l'ouverture. En une dernière réplique, Rodrigue, le cœur déchiré, promet de venger son père ; le rideau tombe. L'effet de ces dernières pages est fort impressionnant.

Le thème en ut mineur de l'ouverture revient pour servir de prélude au deuxième acte. Après quelques mesures d'orchestre, la toile se lève : on aperçoit une vue de Burgos, par une nuit très sombre. Rodrigue erre seul et chante les fameuses stances ; mais bientôt apparaît le Comte. La provocation est immédiatement suivie du duel ; le Comte est transpercé. On accourt, on relève le mourant. Don Diègue survient et embrasse son fils désespéré ; Chimène descend de son escalier et pleure son père ; de l'intérieur du palais montent les accents d'un Requiem. Chimène erre de l'un à l'autre des assistants, demande à chacun s'il est le coupable : arrivée devant Rodrigue, elle n'a plus besoin de formuler la question terrible : la pâleur du jeune héros a répondu d'avance. « Lui ! », dit-elle, presque sans voix, tandis que l'inexorable prière funèbre s'affirme une fois de plus dans le lointain.

Le début de l'acte qui suit contraste vivement avec ce tableau lugubre : c'est la grande place de Burgos, où le peuple se réjouit et chante. L'Infante distribue des aumônes, félicite de jeunes couples de fiancés qu'on lui présente. Puis viennent des danses dont la musique pittoresque, expressive et colorée, mérite les plus grands éloges (je signalerai surtout la poésie de l'Andalouse, de la Madrilène, la grâce spirituelle de l'Aubade et de la Navarraise).

Ce ballet n'existe évidemment pas dans Corneille. Mais il est dans la tradition du genre qu'on appelle l'opéra ; et, quoiqu'il suspende l'action, il eût été dans le goût du temps si Corneille eût écrit une œuvre lyrique au lieu d'écrire une tragédie. Ce divertissement dansé a du reste fourni au Maître l'occasion d'écrire les plus jolis airs de danse qu'on pût souhaiter. C'est de la musique pimpante et sémillante au possible, qui compte parmi les meilleures pages de la partition et qui en a assuré le succès.

Quand le ballet est terminé, le drame reprend son cours par l'apparition du Roi. Chimène survient éperdue, demandant justice contre Rodrigue. La musique, de nouveau, s'est faite dramatique, concentrée : les répliques se suivent, brèves et violentes. Superbe est l'allure de la phrase de Don Diègue :

 

 

Qu'on est digne d'envie,

Lorsqu'en perdant la force, on perd aussi la vie !

 

 

ainsi que la tenue du fier éloge que le vieillard fait de son fils ; et le grand ensemble qui suit est d'un sentiment dramatique intense, en même temps que d'une disposition magistrale.

Un appel de trompettes, sinistre avec sa quinte diminuée, interrompt les clameurs passionnées des partisans de Chimène et de ceux de Rodrigue. Un cavalier maure se présente, annonce de la part de Boabdil la guerre et défie le Roi, qui répond fièrement ; mais, une fois le héraut parti, le Roi regrette vivement la mort du comte de Gormas, son meilleur capitaine : « Que Rodrigue le remplace ! » s'écrie Don Diègue. Et l'acte s'achève dans l'enthousiasme général, tandis que Chimène seule s'afflige.

Au troisième acte, l'orpheline fiancée est seule dans sa chambre. Elle rêve, aux lueurs d'une lampe, et ne se dissimule plus sa douleur d'être séparée de Rodrigue. Tandis qu'elle déplore sa destinée, Rodrigue lui-même se présente à elle, et c'est alors l'immortelle scène entre les deux amants, précieux joyaux de la tragédie cornélienne, qui est ici presque textuellement imitée, et où Massenet, comme dans le précédent monologue, a déversé toute son âme d'artiste, tendre et débordante de passion.

L'action se transporte ensuite au camp de Rodrigue. Cette nouvelle scène commence par une évocation épisodique de soldats qui boivent et qui chantent ; puis vient une charmante Rapsodie mauresque de l'orchestre. Rodrigue interrompt les réjouissances en venant annoncer qu'une puissante armée d'ennemis approche ; les soldats alarmés fuient, et le jeune héros reste seul. Alors, tandis qu'au plus profond de son cœur il s'afflige, il invoque saint Jacques de Compostelle. La page est belle, large, d'une inspiration élevée en sa simplicité, et bien dans le caractère du sujet. Tout à coup, Rodrigue est exaucé : une vision lui vient. Saint Jacques de Compostelle lui promet une victoire prochaine et la fin de tous ses maux.

Puis nous assistons à la bataille : des soldats courent aux armes, des fanfares éclatent, des clameurs se croisent : Rodrigue, fort d'une confiance nouvelle, s'élance à la tête de son armée.

Le dernier acte se passe dans le palais du Roi, à Grenade. La nouvelle est venue que Rodrigue est mort. Don Diègue se désespère, et, avec lui, Chimène et l'Infante, qui ont appris la catastrophe. Chimène surtout s'exalte et, libre, par la mort de Rodrigue, d'avouer son amour, elle le clame à voix haute, et tous trois mêlent leurs larmes en songeant à tant de bonheurs perclus. Mais une rumeur joyeuse s'annonce, se propage ; on entend monter des acclamations : Rodrigue est vivant, il est revenu en triomphateur dans Grenade.

L'œuvre s'achève par une scène imposante : le triomphe du jeune vainqueur, dans l'éblouissant palais de l'Alhambra, parmi la joie de la cour et du peuple. Chimène, fidèle à son devoir, essaie encore d'exiger le châtiment de celui qui tua son père ; mais sa bouche ne peut prononcer les fatales paroles. Autour d'elle, chacun s'empresse, pour la fléchir, et enfin l'amour est le plus fort. Elle pardonne, les deux amants sont unis, et cette fois la joie régnera sans mélange.

Telle est cette partition qui, comme je l'ai dit en commençant, sans être le chef-d’œuvre du maître Massenet, contient de très belles inspirations. J'en ai signalé un grand nombre au passage ; et il n'est que juste d'ajouter que la tendresse, la couleur, la passion tragique abondent même dans les scènes dont il n'a été question qu'épisodiquement.

Le Cid, qui reste une œuvre à bien des égards remarquable, pourrait à bon droit être le chef-d’œuvre d'un musicien moins grand que Massenet.

Le Maître a réalisé avec son tempérament si personnel le côté amoureux de la tragédie de Corneille ; il a su aussi, par son sens du pittoresque, faire revivre et briller l'Espagne du XIe siècle ; il est remonté ainsi à la source même où Corneille avait puisé l'élément de sa tragédie, à Guilhem de Castro, le dramaturge espagnol.

Sa partition est chatoyante, tendre et héroïque : ce sont bien là les caractères d'une musique pour le Cid.

Le Cid est resté au répertoire de l'Opéra ; une ou deux scènes en réapparaissent chaque année aux concours du Conservatoire. Pour être moins populaire que Werther ou Manon, cette partition n'en est pas moins une des plus belles pierres de l'édifice musical de Massenet.

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

 

 

Notes prises par Massenet pendant une des dernières répétitions du Cid.

(Les notes prises par Massenet forment un petit cahier in-octavo de 11 pages en la possession du musicographe Julien Torchet, qui a bien voulu nous le communiquer et en permettre obligeamment la reproduction.)

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Ouverture

   

Acte I. Premier tableau : à Burgos, une salle chez le comte de Gormas

 

 

 

01 - Duo

Ecoutez la joyeuse fanfare !

Que c'est beau ces drapeaux flottants !     Aimer !... Je puis aimer librement

Tu parais bien joyeuse, Chimène

Laissez le doute dans mon âme

Don Arias, Don Alonzo, les Seigneurs, le Comte de Gormas

Chimène

l'Infante

Chimène, l'Infante

Deuxième tableau : une galerie du palais du Roi conduisant à l'une des entrées de la cathédrale de Burgos

 

 

Entrée de Rodrigue

 

02 - Air

 

 

03 - Air

04 - Duo

Béni soit le nom du Seigneur

O Peuple de Burgos, les Maures sont vaincus !     Faites venir Rodrigue !

 

Jurez-vous d'être bon chevalier

O noble lame étincelante     Puis, là-haut, dans l'espace

Ainsi, vous l'emportez

S'il vous plaît au disciple auguste

O rage ! ô désespoir !

Rodrigue, as-tu du cœur ?     C'est lui qui m'a frappé !

Peuple

le Roi

 

le Roi

Rodrigue

le Comte

Seigneurs (Amis du Comte)

Don Diègue

Don Diègue, Rodrigue

Acte II. Troisième tableau : une rue à Burgos

05 - Stances

06 - Duo

 

 

 

Percé jusques au fond du cœur

A moi, Comte, deux mots !     Oui, tout autre que moi

Un combat ! Que s'est-il passé ?

Quand vous revient l'honneur ravi

Mort ! Mort ! Qui l'a frappé ?

Rodrigue

Rodrigue, le Comte

Seigneurs, Peuple

Rodrigue, Don Diègue

Chimène

Quatrième tableau : la grande place de Burgos

 

07 - Air

Ballet : Castillane, Andalouse, Aragonaise,

    Aubade, Catalane, Madrilène, Navarraise

 

08 - Air

09 - Air

 

 

 

 

 

 

 

Jour béni, jour de largesse

Plus de tourments et plus de peine

 

 

Le Roi ! Salut à notre maître !

Sire ! Justice ! Justice !     Lorsque j'irai dans l'ombre

Il a vengé le sien     Qu'on est digne d'envie

O tourment de la voir !

Rien ne peut le sauver !

Oui, le sang veut du sang !

O Roi !... Boabdil notre maître

Vous avez entendu sa parole hautaine

Oui ! Qu'il soit votre chef !

Va combattre, Rodrigue !

la Foule

l'Infante

 

 

la Foule

Chimène

Don Diègue

Rodrigue

Chimène

l'Infante, le Roi, Don Diègue, Amis du Comte, Amis de Don Diègue, la Foule

l'Envoyé maure

le Roi

Don Diègue

l'Infante, le Roi, Don Diègue, la Foule

Acte III. Cinquième tableau : la chambre de Chimène

Entr'acte

10 - Air

11 - Duo

 

 

 

 

 

De cet affreux combat je sors l'âme brisée     Pleurez, pleurez mes yeux !

Toi ! dans cette demeure !     O jours de première tendresse !

Va ! je ne te hais point !     Hélas ! Si d'un autre que toi

O miracle d'amour ! O comble de misères !

Mourir ! Tu vas mourir !     Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans !

 

Chimène

Chimène, Rodrigue

Chimène

Chimène, Rodrigue

Chimène

Rodrigue

Sixième tableau : le camp de Rodrigue

12 - Chœur

Rapsodie mauresque

 

 

Vivons sans peur et sans remords

 

Arrêtez ! Est-ce ainsi qu'à la honteuse ivresse

Tu ne seras pas seul

Capitaines et Soldats

 

Rodrigue

Capitaines et Soldats

Septième tableau : la tente de Rodrigue

13 - Prière

 

Ah ! tout est bien fini !     O souverain, ô juge, ô père !

Jusqu'au ciel a monté ta prière !

Rodrigue

Saint Jacques, Voix du Ciel

Huitième tableau : le camp — la bataille

 

Alerte, amis, aux armes !

O noble lame étincelante     En avant ! En avant !

Capitaines et Soldats

Rodrigue, Capitaines et Soldats

Acte IV. Neuvième tableau : à Grenade — une salle dans le palais du Roi

14 - Air

15 - Trio

 

 

 

Ainsi, mon fils est mort !     Il a fait noblement ce que l'honneur conseille !

Mort !... C'était vrai !     O cœur deux fois brisé !

Eclate, ô mon amour !

Vous pleurez !

Ah ! Rodrigue est vivant !

Don Diègue

l'Infante, Chimène, Don Diègue

Chimène

le Roi

Chimène, Don Diègue

Dixième tableau : la grande cour du palais des rois à Grenade

 

Marche du Cid

 

 

 

 

 

 

 

 

Gloire au Cid ! au vainqueur !

 

Garde ce nom de Cid !

La récompense que j'envie

Que je réponde !

Je t'ai promis un arrêt qui te venge

Parle ! prononce !

Puisque tu ne saurais, Chimène

Non ! Tu ne mourras pas !

Elle a pardonné !     Gloire au Cid ! au vainqueur !

la Foule

 

le Roi

Rodrigue

Chimène

le Roi

la Foule

Rodrigue

Chimène

la Foule

 

 

 

 

LIVRET

 

 

 

Acte I. 1er tableau. maquette par Eugène Carpezat pour la création

 

 

 

 

(4e édition, 1886)

 

 

Ouverture

 

ACTE PREMIER
 

 

PREMIER TABLEAU

A BURGOS.

 

Une salle chez le comte de Gormas. — Au fond, grande fenêtre donnant sur une rue dont les maisons sont pavoisées. — Fanfares au lointain.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE DE GORMAS, DON ALONZO, DON ARIAS, SEIGNEURS, amis du comte.
 

LES SEIGNEURS.

Ecoutez ! Ecoutez la joyeuse fanfare :

Le Roi nous mande auprès de lui !

 

DON ARIAS.

Il arme chevalier Don Rodrigue aujourd'hui !

 

DON ALONZO.

Et la faveur est rare ;

Rodrigue est jeune encor pour être chevalier !...

 

LE COMTE.

Mais Don Diègue, messieurs, fut un vaillant guerrier ;

Le vieillard en son fils obtient sa récompense.

 

DON ARIAS.

Si le prince est si juste à payer la vaillance,

Seigneur Gormas, comptez sur plus grande faveur !

 

LE COMTE.

Que prétendez-vous dire ?

 

DON ARIAS.

A l'Infant le Roi doit élire

Avant ce soir un gouverneur.

Mouvement du comte.

 

LES SEIGNEURS.

C'est à vous que revient un tel degré d'honneur.

 

LE COMTE.

Ah ! ce choix comblerait tous les vœux de ma vie,

Et ce poste est de ceux qu'il faut que l'on envie !

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, CHIMÈNE.


CHIMÈNE, entrant avec animation, à son père.

Que c'est beau... Ces drapeaux flottants,

Ces glaives éclatants,

Où le ciel met sa flamme !

Et cette ville en fête !... Et ce nom qu'on acclame !

 

LE COMTE, avec un sourire.

Le nom surtout est beau, n'est-ce pas ?...

 

CHIMÈNE, confuse.

Ah ! je vois

Que mon père a lu dans mon âme !...

 

LE COMTE.

Oui, Chimène, et Rodrigue est digne de ton choix ;

Je me promets du fils ce que j'ai vu du père,

Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire !

 

CHIMÈNE, radieuse.

Que la parole est douce au cœur de votre enfant !

On entend de nouveaux appels de trompettes.

 

LES SEIGNEURS.

Ecoutez !... Ecoutez la joyeuse fanfare !...

 

LE COMTE.

Au palais le Roi nous attend !

 

LES SEIGNEURS, au comte.

Et votre gloire s'y prépare,

Passez, comte, passez, gouverneur de l’Infant !

Le comte sort accompagné de ses amis.

 

 

SCÈNE III

CHIMÈNE, puis L'INFANTE.

 

CHIMÈNE, avec ivresse.

Ah ! la chère promesse !

Aimer !... Je puis aimer, librement, devant tous !...

Il est des cœurs parfois timides ou jaloux

Qui trouvent des douceurs à cacher leur tendresse ;

Mais à ceux-là le mien n'est point pareil !

L'aveu de mon bonheur en redouble l'ivresse ;

A mes fières amours il faut le clair soleil !

Quelques pages précédant l'Infante paraissent et se retirent dès son entrée. A part.

L'Infante !

 

L'INFANTE.

Tu parais bien joyeuse, Chimène ?

 

CHIMÈNE.

Eh ! qui ne pourrait l'être au beau jour que voilà ?

 

L'INFANTE, avec mélancolie.

Mais... peut-être ceux-là,

Que leur grandeur enchaîne

Et qui ne sauraient pas à ce point s'oublier,

Que d'admettre en leur âme un simple chevalier !

 

CHIMÈNE.

Que dites-vous, madame ?

A part.

Je frissonne !

 

L'INFANTE.

L'amour est un tyran qui n'épargne personne !

 

CHIMÈNE, très troublée.

Rodrigue ?... Vous l'aimez ?...

 

L'INFANTE.

Mets la main sur mon cœur

Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,

Comme il le reconnaît !

 

CHIMÈNE.

Ne l'aimez pas, madame !

Rêve consolant ou moqueur,

Laissez le doute dans mon âme,

Laissez l'espérance en mon cœur !

Espérance peut-être vaine...

Doute peut-être juste, hélas !

Pour ma destinée incertaine ;

Ah ! par pitié ! ne l'aimez pas !...

 

ENSEMBLE.

L'INFANTE.

Garde sans peur, ô ma Chimène,

Le rêve qui te vient charmer ;

Sois heureuse !... tu n'es pas reine !

Moi, je n'ai pas le droit d'aimer !

 

CHIMÈNE.

Ah ! n'enviez pas à Chimène

Le rêve qui la vient charmer ;

Soyez clémente souveraine

Et laissez-moi le droit d'aimer.

 

L'INFANTE, qui s'est peu à peu calmée à la prière de Chimène.

Va ! je me souviendrai de qui je suis la fille !

L'orgueil des princes de Castille,

Doit étouffer en moi les songes les plus doux.

Avec résolution.

Rodrigue est ton amant !... Il sera ton époux !

 

 

 

 

 

 

Acte I. 2e tableau. maquette par Eugène Carpezat pour la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O noble lame étincelante

Georges Thill (Rodrigue) et Orch.

dir. Eugène Bigot

Columbia LFX 309, mat. LX 1661-2, enr. à Paris le 02 février 1933

 

 

 

O noble lame étincelante

Albert Alvarez (Rodrigue) et Orch. du Metropolitan Opera de New York enr. dans ce théâtre le 19 février 1902 sur un cylindre par Mapleson

 

ACTE PREMIER
 

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE GALERIE DU PALAIS DU ROI.

 

Une galerie conduisant du palais à l'une des entrées de la cathédrale. — Au milieu, sur un pilier, statue de saint Jacques le Majeur. — A travers la colonnade, vue de la ville. — Ciel clair.

Les cloches sonnent. — Actions de grâce du peuple après la victoire.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

L'INFANTE, CHIMÈNE, LE ROI, DON DIÈGUE, LE COMTE DE GORMAS, PRÊTRES, DAMES DE LA COUR, SEIGNEURS, PEUPLE.

 

LE PEUPLE.

Béni soit le nom du Seigneur

Dont la force nous accompagne !

Gloire à saint Jacques le Majeur,

Souverain patron de l'Espagne !

Dans la plaine et dans la montagne

Il a fait notre roi vainqueur !

 

LE ROI.

Oui, peuple de Burgos, béni soit le Seigneur !

Les Maures sont vaincus et dans cette journée

Nous rendons au vrai Dieu l'église profanée

Et nous nous relevons de notre abaissement.

Je veux récompenser ici publiquement,
Heureux d'un juste témoignage,

Une antique valeur dans un jeune courage !

Aux pages.

Faites venir Rodrigue.

 

DON DIÈGUE.

O mon maître, ô mon roi !

Il veut se prosterner. Le roi l'arrête.

 

LE ROI.

Non, comte, pas ainsi. — Prends place auprès de moi.

 

 

Entrée de Rodrigue

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, RODRIGUE.

 

La porte de l'église s'ouvre, Rodrigue paraît conduit par les pages ; il est sans épée. — Il s'avance, s'incline respectueusement devant le roi et attend que ce dernier lui adresse la parole.

 

CHIMÈNE, avec émotion pendant ce mouvement.

Trouble délicieux que je sens à sa vue,

Ah ! ne me trahis pas !

 

L'INFANTE, regardant Chimène.

Comme elle semble émue!

 

LE COMTE et SES AMIS.

De quel air souverain il s'avance vers nous !

 

DON DIÈGUE.

Que son regard est fier !

 

LES FEMMES.

Que son regard est doux !

 

LE ROI, à Rodrigue arrêté devant lui.

Rodrigue, je t'ai dit quel honneur je te garde !

Préparé dignement à cet honneur royal,

Te voici devant nous, cœur fervent, cœur loyal,

Et devant Dieu qui te regarde !...

A genoux !

 

LA FOULE.

A genoux !

Rodrigue s'agenouille ; un évêque tient ouvert devant lui l'Évangile.

 

LE ROI, avec solennité.

Jurez-vous

Par la croix d'être bon chevalier ?

 

RODRIGUE.

Je le jure !

 

LE ROI.

Jurez-vous de défendre avec nous le bon droit ?

 

RODRIGUE.

Je le jure !

 

LE ROI.

Fidèle à Dieu, fidèle au roi,

Jurez-vous de garder votre foi toujours pure ?

 

RODRIGUE, se relevant.

Je le jure !

 

LE ROI, prenant l'épée que lui présente un page.

Reçois donc cette épée. Elle a dans dix combats

Etincelé, claire et fidèle !

Qu'elle prenne en ta main une gloire nouvelle !

 

RODRIGUE.

J'ai devant moi l'exemple,

Il montre son père.

Et ne faiblirai pas !

 

LE ROI, religieusement en forme de consécration.

Que monseigneur saint Jacque et que Dieu notre sire

Vous aient pour chevalier et daignent vous conduire !

Pendant que le chœur répète ces paroles, le roi donne l'accolade à Rodrigue.

 

CHIMÈNE, à part.

Ce vœu, Seigneur, tu l'entendras.

 

RODRIGUE, l'épée à la main.

O noble lame étincelante

Pure comme un regard d'enfant,

Combats, gardienne vigilante

Et fais l'honneur seul triomphant !

Pendant les injustes querelles

Reste immobile à mon côté,

Mais sois de flamme, prends des ailes

Pour l'Espagne et sa liberté !

Se tournant vers la statue de saint Jacques.

A saint Jacques de Compostelle

Chevalier, j'ai voué ma foi ;

Il me verra toujours à sa cause fidèle,

Quand je l'invoquerai, qu'il regarde vers moi

Dans une sorte d'extase.

Puis, là-haut dans l'espace

Une vision passe...

Elle semble venir des mondes infinis.

Après un regard à Chimène.

Ange ou femme, mes jours à tes jours sont unis ;

Avec ce fier regard, avec ce doux sourire,

Tu ne saurais jamais conduire

Qu'aux chemins glorieux ou qu'aux sentiers bénis !

 

CHIMÈNE, à part.

Serment de tendresse éternelle

Je t'accepte et n'ai plus d'effroi !

 

LE ROI, à Rodrigue.

Va, mon bon chevalier, va dans notre chapelle

Bénir celui qui fait les vaillants comme toi !

Tout le monde entre dans l'église, sauf le roi, Don Diègue, le comte et ses amis.

 

DON DIÈGUE.

O mon roi,

Soyez aussi bénit

 

LE ROI.

Non ! ma reconnaissance

Ne s'est pas acquittée ! Il faut un gouverneur

A l'héritier de ma puissance :

C'est toi que j'ai jugé digne de cet honneur !

 

TOUS.

Lui !

 

LE COMTE.

Sire ! ah ! qui me vaut cette injure suprême ?

 

LE ROI, avec hauteur.

S'attaquer à mon choix c'est se prendre à moi-même !

Il entre dans le palais. — Le comte demeure atterré.

 

 

SCÈNE III

LE COMTE, SES AMIS, DON DIÈGUE.

 

Au moment de sortir, Don Diègue revient sur ses pas, et la main tendue s'avance vers le comte.

 

LE COMTE.

Ainsi vous l'emportez ! Et la faveur du roi

Vous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi !

 

DON DIÈGUE, amicalement.

A l'honneur qu'il me fait ajoutez-en un autre ;

Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils,

Joignons d'un nœud sacré ma maison à la vôtre !

 

LE COMTE, ironiquement.

A de plus hauts partis

Ce beau fils doit prétendre !

 

DON DIÈGUE, se contenant.

Vous montrez un courroux que je ne puis comprendre !

Doit-on pas ce respect au pouvoir absolu

De n'examiner rien quand le roi l'a voulu.

 

LE COMTE.

Parlons-en mieux !... Le roi fait honneur à votre âge !

 

DON DIÈGUE.

Le roi, quand il en fait, le mesure au courage !...

 

LE COMTE.

Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras !

 

DON DIÈGUE, hors de lui.

Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas !

 

LE COMTE, de même.

Ne le méritait pas ! Moi !

 

DON DIÈGUE.

Vous !

 

LE COMTE.

Ton impudence,

Téméraire vieillard, aura sa récompense ;

Il le frappe au visage.

 

DON DIÈGUE, tirant son épée.

Achève et prends ma vie après un tel affront,

Le premier dont ma race ait vu rougir son front !

Ils engagent le fer. — Le comte le désarme et sort ; Don Diègue tombe accablé sur un siège de pierre au-dessous de la statue de saint Jacques.

 

LES AMIS DU COMTE, avec raillerie, à Don Diègue.

S'il vous plaît au disciple auguste

Conter votre histoire, seigneur,

Qu'elle s'arrête à l'heure juste

Où l'on vous fit son gouverneur !...

Ils sortent.

 

 

SCÈNE IV

 

DON DIÈGUE, seul, anéanti.

O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie !

Ah ! pourquoi n'ai-je pas, au tombeau glorieux,
Avant cette infamie

Rejoint les grands aïeux !

Maintenant que je vive ou bien que je succombe

De cet affront gardé me suivra le remords !...

Et j'irai sous le ciel, ou j'irai vers la tombe

Méprisé des vivants et repoussé des morts !...

 

LA VOIX DE RODRIGUE, dans l'église.

Je le jure !...

 

DON DIÈGUE, égaré.

Rodrigue !... il faudra que j'affronte

A l'instant son regard de douleur... et de honte !

Je fuirai !... Je ne puis

Le voir encore !... O Dieu ! rougir devant mon fils !

Don Diègue relève la tête.

Qu'ai-je dit ? fuir mon fils !... Non ! non ! je le réclame,

Qu'il vienne ! Avec mon sang je lui donnai mon âme,

Et le fer que mon bras ne peut plus soutenir,

Je veux le mettre au sien pour venger et punir !

 

 

Edouard de Reszké (Don Diègue) et Jean de Reszké (Rodrigue) lors de la création à l'Opéra

 

SCÈNE V

DON DIÈGUE, RODRIGUE.

 

Rodrigue rayonnant paraît sur le seuil de l'église.
 

DON DIÈGUE, s'élance au-devant de lui.

Rodrigue, as-tu du cœur ?...

 

RODRIGUE.

Tout autre que mon père

L'éprouverait sur l'heure !...

 

DON DIÈGUE.

Ah ! j'aime ta colère,

Mon fils !...

 

RODRIGUE, anxieux.

Parlez !

 

DON DIÈGUE.

On m'a devant tous outragé !...

Un homme m'a frappé lâchement au visage.

 

RODRIGUE, bondissant.

Ah ! mon père !... son nom... son nom ?...

 

DON DIÈGUE.

Et cet outrage

Mon bras affaibli ne l'a pas vengé !...

 

RODRIGUE, avec une fièvre croissante.

Son nom !... Son nom enfin... Il faut que je l’apprenne !

 

DON DIÈGUE.

Tu connais sa valeur...

 

RODRIGUE.

Il connaîtra la mienne !

Son nom ?... N'hésite pas !...

 

DON DIÈGUE.

Le comte de Gormas !

 

RODRIGUE, atterré.

Le père de Chimène !...

 

DON DIÈGUE.

C'est lui qui m'a frappé, n'as-tu pas entendu ?

La fortune t'impose une épreuve cruelle,

Mais plus que ta douleur mon offense est mortelle,
Sans toi, notre honneur est perdu !

 

RODRIGUE.

Ah ! mon sang s'est glacé dans mon cœur éperdu !...

Devais-tu m'imposer, ô fortune cruelle !

Pour la première épreuve une épreuve mortelle !

Ah ! tout mon bonheur est perdu !

En ce moment Chimène sort de l'église ; elle passe lentement derrière la colonnade, sans voir Rodrigue.

 

RODRIGUE.

Elle !...

Meurs en mon âme

Divin amour !

 

DON DIÈGUE, observant son fils, avec anxiété.

Tu trembles ?... tu faiblis ?...

 

RODRIGUE, revenant à lui.

Non ! qui peut vivre infâme

Est indigne du jour !

 

DON DIÈGUE, lui donnant son épée.

Prends ! Cours à la vengeance

Va, meurs ou tue ! A toi seul j'ai songé

Pour réparer l'offense !

 

RODRIGUE, résolument.

Mon père, tu seras vengé !

 

 

 

 

 

 

Acte II. 1er tableau. maquette par Henri Robecchi et Amable pour la création

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

UNE RUE À BURGOS.

 

La nuit. — Peu de lune. — A droite, le palais du comte. A gauche, une lampe allumée devant une madone.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

RODRIGUE, s'avance lentement.

Percé jusques au fond du cœur

D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Par l'injuste rigueur d'une juste querelle

Je deviens la victime, en étant le vengeur !

O Dieu, l'étrange peine !

Si près de voir l'amour récompensé,

En cet affront, mon père est l'offensé,

Et l'offenseur, le père de Chimène !

Il vaut mieux courir au trépas

Que de perdre deux fois celle qui m'est si chère !

J'attire en me vengeant sa haine et sa colère,

J'attire son mépris en ne me vengeant pas.

Tout redouble ma peine !...

Elle grandit à la vouloir guérir.

Allons, mon âme, et puisqu'il faut mourir

Mourons, du moins, sans offenser Chimène.

Il fait un mouvement pour s'éloigner. Revenant.

Non ! mon esprit s'était déçu !

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse.

Que je meure au combat, ou meure de tristesse

Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.

Ah ! qu'importe ma peine !

C'est trop déjà d'avoir tant balancé,

Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé

Et l'offenseur le père de Chimène !

Il s'élance vers la porte du palais. A ce moment, le comte paraît sur le seuil.

 

 

SCÈNE II

RODRIGUE, LE COMTE.

 

RODRIGUE.

A moi, comte, deux mots !

 

LE COMTE.

Parle !

 

RODRIGUE.

Ote-moi d'un doute...

Connais-tu bien Don Diègue ?...

 

LE COMTE.

Oui.

 

RODRIGUE.

Parlons bas ; écoute :

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,

La vaillance et l'honneur de son temps ? Le sais-tu ?

 

LE COMTE.

Peut-être ?

 

RODRIGUE.

Cette ardeur que dans les yeux je porte

Je l’ai prise en son cœur, et son sang est le mien !

Comte, le sais-tu bien ?

 

LE COMTE.

Que m'importe !

 

RODRIGUE.

A quatre pas d'ici je te le fais savoir !

 

LE COMTE.

Jeune présomptueux !

 

RODRIGUE.

Parle sans t'émouvoir !

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées

La valeur n'attend pas le nombre des années !

Oui ! tout autre que moi

Pourrait trembler d'effroi !

J'attaque en téméraire

Un bras toujours vainqueur !

Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur,
Car je venge mon père !

 

LE COMTE.

Te mesurer à moi !

Je tremblerais pour toi !

Va, sois moins téméraire !

Dispense ma valeur

D'un combat inégal et pour moi sans honneur.

Vois, je suis sans colère !

 

RODRIGUE, tirant son épée.

C'en est trop !... Je ne veux ni pitié ni merci !...

Marchons !... Marchons !...

 

LE COMTE.

Va-t'en !...

 

RODRIGUE.

Non ! non !... Assez de honte !...

 

LE COMTE.

Retire-toi d'ici.

 

RODRIGUE, s'avançant résolument.

L'épée à la main, comte !

C'est assez discourir.

 

LE COMTE, s'animant enfin.

Es-tu si las de vivre ?

 

RODRIGUE.

As-tu peur de mourir ?...

 

LE COMTE.

Viens ! jeune téméraire !
Viens donc, puisque tu veux affronter ma valeur.

 

RODRIGUE.

Va, j'aurai trop de force ayant assez de cœur,

Car je venge mon père !

Ils se battent.

 

LE COMTE, après un engagement.

Ah ! je le vois,
Ton bras est fort comme ton âme est fière

 

RODRIGUE.

Mes pareils à deux fois

Ne se font pas connaître...

Et pour leurs coups d'essai...

Transperçant le comte.

Veulent des coups de maître !

 

LE COMTE, tombant.

Ah !...

 

RODRIGUE, se précipitant sur le corps du comte.

Grand Dieu ! Qu'ai-je fait ?... Je n'ai plus qu'à mourir !

 

 

 

décor du 1er tableau de l'Acte II, gravure d'Auguste Tilly

 

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, PEUPLE et VALETS, entrant de plusieurs côtés à la fois, puis DON DIÈGUE et SES AMIS.

 

PREMIER GROUPE.

Un combat !... Où faut-il courir ?

Regardez... là !... Le comte !.. Notre maître !

Il est blessé !... Mortellement blessé !

 

AUTRES GROUPES, accourant.

Qu'est-ce donc ? Que s'est-il passe ?

Il respire encore peut-être ?

Non !... Son cœur est déjà glacé !

 

DON DIÈGUE, est entré avec plusieurs seigneurs de ses amis.

Gormas n'est plus !...

Se retournant vers les seigneurs.

Amis, dont le courage

S'offrait à venger mon outrage,

Vous le voyez, mon fils vous avait devancés !

Allant vers Rodrigue, les bras ouverts.

Rodrigue !... Mes affronts par toi sont effacés !

Je t'ai donné la vie, et tu me rends la gloire !

 

RODRIGUE, douloureusement.

Quand vous revient l'honneur ravi

Je ne me repens point de vous avoir servi,

Mais laissez-moi pleurer ma cruelle victoire !

Pour vous, j'ai tout perdu,

Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu !...

Pendant ce colloque de Don Diègue avec son fils, des valets ont emporté le corps du comte dans son palais. — Une partie de la foule les suit.

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, CHIMÈNE. Elle paraît sur le seuil du palais, pâle, échevelée.

 

CHIMÈNE.

Mort ! Mort !... Qui l'a tué ?... Qui donc ?

Elle vient en scène.

Ah ! je le jure

Par le ciel, par le sang de l'horrible blessure,

Celui-là, quel qu'il soit, je veux

Le frapper de ma main !...

Chant du Requiem dans l'intérieur du palais.

Avec des sanglots et comme se parlant à elle-même.

Mon père !...

Si grand, si glorieux,

Et si bon !... Ce matin, comme avec de doux yeux

Il disait : Mon enfant peut l'aimer et me plaire !...

A ces mots, Rodrigue se voile le visage de ses mains.

Chant funèbre dans le palais. Se redressant et avec un cri farouche.

Non, pas d'oubli, ni de pardon !

A la foule.

Mais répondez-mol donc !...

Il faut que l'on me nomme

Le meurtrier !...

Silence général. — Chimène allant à l'un des assistants.

C'est toi ?... Non ! tu l'aimais !...

A un autre.

C'est toi, peut-être ?... Ah ! tu n'aurais jamais

Eu ce courage.

A un autre.

Toi ?...

Avec une rage croissante.

Dieu !... Le nom de cet homme,

Qui m'a pris mon bonheur, mon orgueil, mon appui !...

Parlez ! Parlez !...

Elle arrive devant Rodrigue et pousse un cri en le voyant si pâle et si accablé. Elle a tout compris. — Avec horreur.

Ah !... Lui !... Ciel !... Rodrigue !... C'est lui !...

Le rideau tombe lentement pendant que l'on entend encore dans l'intérieur du palais le chant religieux.

 

 

 

 

 

 

Acte II. 2e tableau. maquette par Henri Robecchi et Amable pour la création

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

LA GRANDE PLACE DE BURGOS.

 

À gauche, le palais du Roi. — Journée de printemps. — Clair soleil. — Foule. — Tableau très animé dès le lever du rideau. — Danses populaires.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

LA FOULE. — On danse.

Jour béni ! jour de largesse,

D'espérance et de gaîté !...

Nos cœurs sont pleins d'allégresse,

Le ciel est plein de clarté,

Et les peuples ont l'ivresse

Quand les rois ont la bonté !...

L’Infante paraît et va de groupe en groupe, suivie de moines et de jeunes filles portant des corbeilles et des aumônières.

 

L'INFANTE, à un groupe de vieillards et d'enfants.

Plus de tourments et plus de peine

Au jour attendu si longtemps !

Le printemps sans la joie humaine

Serait-il encor le printemps ?

Distribuant les aumônes.

Prenez, c'est Dieu qui vous le donne !

Alleluïa !... Alleluïa !...

Dieu jamais ne nous abandonne

Quand jamais on ne l'oublia !...

Alleluïa !

 

LES MOINES et LES JEUNES FILLES.

Alleluïa !... Alleluïa !...

Deux couples de fiancés s'approchent de l'Infante.

 

L'INFANTE.

Allez en paix, vous que l'on aime,

Allez en vous donnant la main.

N'avez-vous pas le bien suprême

Que tant de cœurs cherchent en vain !

L'amour ! c'est Dieu qui nous le donne !

Alleluïa ! Alleluïa :

Gardez ce trésor qui rayonne

Et que le ciel vous confia !...

Alleluïa !...

 

LES MOINES et LES JEUNES FILLES.

Alleluïa !... Alleluïa !...

 

 

 

Plus de tourments et plus de peine

Félice Corin-Levasseur (l'Infante) et Piano

cylindre Bettini n° 14, enr. à Paris en 1900/1901

 

 

    

 

Plus de tourments et plus de peine

Catherine Mastio (l'Infante) et Orchestre

Odéon 33510, mat. XP 98, enr. à Paris en 1904

 

 

 

Plus de tourments et plus de peine

Alice Verlet (l'Infante) et Orchestre

Disque Pour Gramophone 33733, mat. 5932h, enr. à Paris en juin 1908

 

 

 

Plus de tourments et plus de peine

Yvonne Gall (l'Infante) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 209, mat. 3274, enr. à Paris en 1917

 

 

LE CHŒUR

Jour béni, jour de largesse

D'espérance et de gaîté,

Nos cœurs sont pleins d'allégresse,

Le ciel est plein de clarté !

De nouveaux groupes arrivent en scène.

 

Ballet

I. Castillane

II. Andalouse

III. Aragonaise

IV. Aubade

V. Catalane

VI. Madrilène

VII. Navarraise

 

 

    

 

Ballet - 06. Madrilène

l'Orchestre Symphonique du Gramophone

Disque Pour Gramophone 030623, mat. 2565v, enr. à Paris vers 1910

 

 

    

    

 

Air de Ballet

1. Entr'acte - Andalouse

2. Aragonaise - Finale

Musique de la Garde Républicaine dir. César Bourgeois

Pathé saphir 80t n° 6439, mat. 5565 et 5566, enr. le 17 septembre 1920

 

 

    

    

 

Ballet

01. Castillane

02. Andalouse - 04. Aubade

Orchestre dir. François Rühlmann

Pathé X 8711, mat. N 300.601 et N 300.602, enr. en 1930

 

 

    

    

 

Ballet

06. Madrilène

07. Navarraise

Orchestre dir. François Rühlmann

Pathé X 8711, mat. N 300.601 et N 300.602, enr. en 1930

 

 

SCÈNE II

L'INFANTE, LE ROI, SEIGNEURS, CHIMÈNE, LA FOULE.
Le roi paraît.

 

LA FOULE, apercevant le roi, le salue de ses cris de joie.

Le Roi !... Le Roi !... Salut à notre maître,

Au généreux et doux seigneur.

Le roi descend les degrés du palais. L'infante s'avance vers lui.

 

L'INFANTE.

Mon père !... Ah ! que j'ai de douceur

A voir toujours, quand vous daignez paraître,

Ce peuple si joyeux sur vos pas accourir !

 

LE ROI, avec tendresse.

Des respects, de l'amour qu'il témoigne à toute heure,

Ma fille, je vous dois une part... la meilleure :

Je fais craindre ma loi, vous la faites chérir !...

On entend au dehors la voix de Chimène criant : Justice : — Mouvement général.

 

CHIMÈNE, entrant précipitamment.

Sire !... Sire !... Justice !... On a tué mon père !...

Je me jette à vos pieds ; j'embrasse vos genoux !

Ah ! Sire, écoutez ma prière !

Vengez ce noble sang qui fumait de courroux

De se voir répandu pour d'autres que pour vous !...

 

LE ROI.

Et de qui faut-il donc que je tire vengeance ?...

 

CHIMÈNE.

De Rodrigue !

 

LE ROI, douloureusement.

Rodrigue !... Ah ! j'attendais ce nom,

Il n'est pas de ceux-là qui gardent une offense !

 

CHIMÈNE.

Sire, je l'ai juré : ni pitié, ni pardon,

Jamais, jamais pour cet infâme !

J'implore ta justice, ô roi...

Voyant l'hésitation du roi, elle se redresse.

Je la réclame !...

 

LE ROI.

Ah ! puisse par le ciel l’arrêt m'être dicté

Lorsque j'hésite encore !...

 

CHIMÈNE.

A-t-il donc hésité

Lui ;... pour briser mon âme ?

Afin que ton esprit

En ce moment s'éclaire

Ne cherche pas au ciel, interroge la terre !...

Roi, par le sang versé le devoir est écrit !...

Avec plus de douleur et de passion.

Lorsque j'irai dans l'ombre

Aux plis d'un voile sombre

Cachant mon front terni,

Faut-il que je le voie

Passer ivre de joie

Et d'orgueil impuni !...

C'est en toi que j'espère,

Tu seras mon soutien,

Il a tué mon père !...

 

 

 

décor du 2e tableau de l'Acte II, estampe d'Emile Bayard

 

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, DON DIÈGUE, RODRIGUE, L'ENVOYÉ MAURE.

 

DON DIÈGUE, qui a paru sur les dernières paroles de Chimène, s'avançant la main posée sur l'épaule de Rodrigue.

Il a vengé le sien !

Mouvement général de la foule.

 

TOUS, divers groupes.

Honneur à lui !... Malheur à lui !... Justice !... Grâce !...

— Punissez tant d'audace !

— Pardonnez sa valeur !

— Honneur à lui ! — Sur lui malheur !...

 

LE ROI, d'un geste, impose silence à la foule et à ses seigneurs, puis se tournant vers Don Diègue.

Vous, Don Diègue, parlez !

 

DON DIÈGUE.

Qu'on est digne d'envie

Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie...

Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu

Recevoir un affront et demeurer vaincu,

Moi dont les longs travaux ont acquis tant de gloire !

Moi !... que jadis, partout, a suivi la victoire !...

Rodrigue est mon fils, Sire !... Un fils digne de moi,

Digne de son pays et digne de son roi !

Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,

Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire !

Immolez donc celui que les ans vont ravir

Et conservez pour vous le bras qui peut servir !

Satisfaites Chimène,

Je consens à ma peine,

Et loin de murmurer d'un rigoureux décret,

Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

 

CHIMÈNE, avec énergie.

Sire ! Mon père est mort ! Et j'attends votre arrêt.

 

ENSEMBLE

LE ROI.

Ah ! je doute et je tremble à l'arrêt qu'il faut rendre !

Par le juge éternel que je sois entendu !...

Si le sang veut du sang, s'il osa le répandre.

Par l'honneur qu'il servait n'est-il pas défendu ?

 

L'INFANTE.

Que sévère ou clément soit l'arrêt qu'il faut rendre,

Les voilà séparés par le sang répandu !...

Et je sens, malgré moi, tout mon cœur se reprendre

A l'espoir d'un bonheur qui m'était défendu !...

 

RODRIGUE.

O tourment de la voir !... ô douleur de l'entendre !

Comme il est loin de moi le bonheur attendu !

A quoi bon résister et pourquoi me défendre ?...

A jamais entre nous est le sang répandu !

 

CHIMÈNE.

Qui pourrait hésiter dans l'arrêt qu'il faut rendre,

N'est-il pas réclamé par le sang répandu ?

Rien ne peut le sauver !... Rien ne doit le défendre.

Je tiendrai le serment par le ciel entendu !....

 

DON DIÈGUE.

Un affront à punir veut du sang à répandre,

Et l'arrêt sans terreur est par nous attendu.

Par l'honneur qu'il servait et qu'il a su défendre

Que Rodrigue à son tour soit aussi défendu !

 

AMIS DU COMTE et LA FOULE.

Il n'est plus, celui-là, qui savait nous défendre !

Rigoureux soit l'arrêt en ce jour attendu !

Oui, le sang veut du sang ; il osa le répandre

Et Rodrigue à jamais par son crime est perdu !

 

AMIS DE DON DIÈGUE et LA FOULE.

Un affront à punir veut du sang à répandre

Et l'honneur est toujours des vaillants entendu !

C'était lui qu'il servait et qu'il a su défendre,

Que Rodrigue à son tour soit par lui défendu !

Soudain des appels de trompettes retentissent au dehors.

 

LE ROI.

Ces appels ?... Qu'est-ce donc ?...

 

LE CHŒUR, regardant.

Sire !... Un cavalier maure !...

Paraît un cavalier suivi de quelques soldats maures.

 

LE ROI.

L'infidèle ose-t-il encore

Paraître devant moi !

 

L'ENVOYÉ MAURE.

Roi !

Boabdil notre maître et l'Elu du Prophète,

Lassé de son repos que vous nommiez retraite

A repris le chemin qui mène à tes Etats

Et par ma voix t'appelle à de nouveaux combats !

Mouvement dans la foule.

 

LE ROI.

Puisque ton maitre à la défaite

Veut ramener ses compagnons,

Retourne sur tes pas !... Dis-lui que nous venons !...

 

TOUS.

Retourne sur tes pas !... Dis-lui que nous venons !...

 

LE ROI.

Quant au nombre de ceux qui tentent l'aventure,

Peu nous importe avant le combat commencé !

Car nous savons, je te le jure,

Ce qu'il en restera quand nous aurons passé !

 

TOUS.

Il n'en restera plus quand nous aurons passé !

L'envoyé maure s'éloigne.

 

LE ROI, à ses seigneurs.

Vous avez entendu sa parole hautaine ?...

A Rodrigue, avec un reproche douloureux.

Rodrigue, qu'as-tu fait ?... Quand notre ennemi reparaît,

Mon plus vaillant guerrier, mon plus fier capitaine

Tu me l'as enlevé !

 

DON DIÈGUE, s'avançant résolument.

Eh bien ! Sire, qu'il le remplace !...

Dans cette sombre nuit s'il vous a trop prouvé

Sa force et son audace,

Qu'il les atteste mieux au jour qui s'est levé !

Aux soldats. — Au peuple.

Oui, qu'il soit votre chef ! Si vous voulez le suivre,

Si son bras le défend, le pays est sauvé !

 

TOUS.

Oui ! qu'il soit notre chef ! Oui, nous voulons le suivre,

Si son bras le défend, le pays est sauvé !

 

RODRIGUE, frémissant, au Roi.

Ah ! Sire ! Ecoutez-les !... Permettez-moi de vivre

Un jour encor !... Le temps d'être vainqueur...

 

LE ROI.

J'y consens !... Sois leur chef !...

 

CHIMÈNE.

Lui !... Dieu vengeur !...

 

LE ROI, à Rodrigue.

Va combattre pour la patrie !...

A Chimène.

Nous compterons après !... J'ai pour gage sa vie !...

 

ENSEMBLE.

CHIMÈNE.

Ah ! justice d'abord, justice !... Ecoutez-moi !...

C'est la cause de Dieu que déserte le Roi !

 

L’INFANTE, à Chimène.

Suspendre sa justice est le devoir du Roi !

Laisse Dieu prononcer entre Rodrigue et toi !

 

LE ROI, DON DIÈGUE, SES PARTISANS, LA FOULE.

Va combattre, Rodrigue, et prouver à ton Roi

Que ce qu'il perd au comte, il le retrouve en toi !

 

LES PARTISANS DE CHIMÈNE.

C'est la cause de Dieu que déserte le Roi !

 

RODRIGUE, à Chimène.

Ah ! laisse-moi mourir pour l'Espagne et le Roi ;

Ma mort en les servant te vengera de moi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O jours de première tendresse

Mathilde Comès (Chimène), Agustarello Affre (Rodrigue) et Orch.

Pathé 90t P 1502-1, réédité sur 80t P 2533, enr. en 1910

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

LA CHAMBRE DE CHIMÈNE.

 

 

Entr'acte

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

CHIMÈNE, assise, accablée, la tête dans ses mains.

De cet affreux combat je sors l'âme brisée !...

Mais enfin je suis libre, et je pourrai, du moins,

Soupirer sans contrainte et souffrir sans témoins.

Pleurez, pleurez, mes yeux ! Tombe, triste rosée

Qu'un rayon de soleil ne doit jamais tarir !...

S'il me reste un espoir, c'est de bientôt mourir !

Pleurez, mes yeux !... Pleurez toutes vos larmes !...

Se redressant.

Mais qui donc a voulu l'éternité des pleurs ?...

O chers ensevelis, trouvez-vous tant de charmes

A léguer aux vivants d'implacables douleurs ?

Rêveuse.

Je me souviens ! Je crois encor l'entendre dire :

« Tu ne saurais jamais conduire

» Qu'aux chemins glorieux.

» Ou qu'aux sentiers bénis... »

Douloureusement.

Pleurez, pleurez, mes yeux !

Rodrigue paraît.

 

 

 

Pleurez, mes yeux !

Felia Litvinne (Chimène) et Alfred Cortot au piano

Disque Pour Gramophone 33158, mat. 1358f, enr. à Paris le 22 décembre 1902

 

 

    

 

Pleurez, mes yeux !

Nellie Melba (Chimène) et Orchestre

Disque Pour Gramophone 2-33020, mat. 4208f, réédité sur Gramophone DB 711, enr. à Londres le 19 mai 1910

 

 

 

Pleurez, mes yeux !

Marguerite Sylva (Chimène) et Orchestre

cylindre Edison 40021, enr. aux USA en 1910

 

 

    

 

Pleurez, mes yeux !

Marguerite Mérentié (Chimène) et Orchestre

Pathé saphir 90t n° 41, réédité sur 80t n° 70, enr. en 1911/1912

 

 

    

 

Pleurez, mes yeux !

Suzanne Brohly (Chimène) et Orchestre

Gramophone W 391 (033192), mat. 03391v, enr. à Paris le 24 novembre 1920

 

 

 

Pleurez, mes yeux !

Charlotte Tirard (Chimène) et Orchestre des Concerts Lamoureux dir. Albert Wolff

Polydor 566.024, enr. en 1929

 

 

 

Pleurez, mes yeux !

Germaine Cernay (Chimène) et Orchestre dir Gustave Cloëz

Odéon 123.692, mat. XXP 7066, enr. le 16 mai 1930

 

 

    

 

Pleurez, mes yeux !

Maria Callas (Chimène) et Orchestre dir. Georges Prêtre

enr. en 1961, et Hambourg en 1962 (vidéo)

 

 

 

SCÈNE II
CHIMÈNE, RODRIGUE.

 

CHIMÈNE, avec effroi.

Rodrigue !... Toi, toi dans cette demeure !...

 

RODRIGUE, doux et résigné.

Alors que je te laisse ou devant que je meure

Une dernière fois j'ai voulu te revoir !...

 

CHIMÈNE, sombre.

Tu viens me reprocher l'éclat de ma colère !...

Pourtant je sais de toi comme on fait son devoir !...

 

RODRIGUE, toujours loin d'elle.

De ce que tu peux faire

Je ne reproche rien,

Venant de toi, Chimène, tout est bien !

En vain tu seras cruelle ;

Je garde à ton cœur fermé

Reconnaissance éternelle

De m'avoir un jour aimé !

 

ENSEMBLE.

O jours de première tendresse

Même alors que vous n'êtes plus,

En nous demeure votre ivresse
Comme on reste ébloui de rayons disparus !...

 

CHIMÈNE, émue.

Qui de nous deux, Rodrigue, a la plus rude peine ?

 

RODRIGUE.

Celui-là qui n'a point l'oubli de ses amours !...

 

CHIMÈNE.

Mais la gloire t'attend aux chemins où tu cours !

 

RODRIGUE.

Y devais-je courir en emportant ta haine ?

 

CHIMÈRE

Va, je ne te hais pas !

 

RODRIGUE, se rapprochant.

Tu le dois !...

 

CHIMÈRE.

Je ne puis !... Hélas !

Si d'un autre que toi j'avais appris les larmes,

Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir

L'unique allègement qu'elle eût pu recevoir ;

Mais quand c'est de toi seul que viennent mes alarmes,

Mon faible cœur se brise à te vouloir punir...

Je demande ta vie... et crains de l'obtenir !

 

RODRIGUE.

O miracle d'amour !...

 

CHIMÈNE.

O comble de misères !

 

ENSEMBLE.

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

 

CHIMÈNE.

Ah ! Rodrigue, qui l'eût pensé !

 

RODRIGUE,

Ah ! qui nous l'aurait dit, Chimène ?...

 

ENSEMBLE.

Que la félicité prochaine

Aurait si loin de nous et si vite passé !

 

CHIMÈNE.

Tais-toi! c'est assez de blasphèmes !

J'offense en t'écoutant

Et la tombe et le ciel ! Va-t'en, va-t'en, va-t'en !

 

RODRIGUE, qui a reculé sous le geste et la parole de Chimène.

Reçois donc mes adieux suprêmes ! Je vais mourir !...

 

CHIMÈNE, faisant un pas vers Rodrigue, comme pour le retenir.

Mourir !... L'ennemi qui t'attend

Est-il si redoutable

Qu'il donne l'épouvante à cette âme indomptable !

Ou n'as-tu de courage et d'élan et d'ardeur

Que pour frapper mon père et me briser le cœur ?

Quoi ! faut-il que ce soit Chimène qui t'engage

A conserver des jours qui lui sont un outrage ?

Va, cours, vole au combat ! Et qu'importent la rage

Et le nombre et l'instant et le lieu. Souviens-toi !

Sauve, tu l'as juré, ton pays et ton roi !

Te dirai-je encor plus ! Va, songe à ta défense.

Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, entends-moi ;

Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence,

Tu le peux, tu le dois,

Reviens si grand et si chargé d'exploits

Qu'on serait moins coupable en contemplant ta gloire

D'oublier le passé que d'en garder mémoire !

 

RODRIGUE.

Elle pardonnerait ! Dieu ! pouvais-je le croire ?

 

ENSEMBLE,

CHIMÈNE.

Pour celui que j'aimais

Mon cœur tressaille encore,

Et Dieu qu'en vain j'implore

Nous sépare à jamais !

 

RODRIGUE.

Dieu bon, tu le permets !

De celle que j'adore,

Le cœur tressaille encore !

Avec éclat.

Je reviendrai vainqueur !

 

CHIMÈNE, éperdue.

Ah ! qu'ai-je dit ! non ! non !

Adieu, va-t'en ! Non ! pas d'oubli ni de pardon !

Je n'ai rien dit !

Ces mots me font mourir de honte.

Elle s'enfuit.

 

 

SCÈNE III

 

RODRIGUE, seul.

Avec enivrement.

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte ?

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans,

Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants !

Accourez par les mers, par les monts ou la plaine !

La terre est à Rodrigue et Rodrigue à Chimène !

 

 

 

 

 

 

Acte III. 2e et 4e tableaux. maquette par Auguste Rubé, Philippe Chaperon et Marcel Jambon pour la création

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

LE CAMP DE RODRIGUE.

 

A l'horizon, la mer. — Le soir. — Des capitaines et des soldats boivent et chantent. — A gauche sont accroupis des prisonniers, des captives et du musiciens maures. — Désordre pittoresque.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

CAPITAINES et SOLDATS.

Vivons sans peur et sans remords

L'enfer est un mensonge et le ciel est un rêve

Mais la terre est à nous, car nous sommes les forts
Et notre droit c'est notre glaive !

Du vin, de l'amour, de l'or,

Chaque jour fêtes nouvelles !

Pour nous les femmes sont belles !

Pour nous s'emplit le trésor !

Sur un geste des capitaines, deux captives se lèvent et dansent. — Les musiciens les accompagnent avec leurs instruments.

 

 

Rapsodie mauresque

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, RODRIGUE.

 

Rodrigue paraît suivi d'un groupe de capitaines et de soldats.
 

RODRIGUE, aux soldats qui boivent.

Insensés !... Vous donnez à la honteuse ivresse

Le temps que le Seigneur vous laisse

Pour vous préparer à la mort ?

Mouvement.

 

CAPITAINES et SOLDATS, deuxième groupe, avec assurance.

La victoire est à nous !...

 

RODRIGUE.

Non !... Une armée immense

S'étend autour de nous, et grandit et s'avance ;

Contre elle faut tenter notre suprême effort !...

 

SOLDATS, premier groupe.

Non !... Pourquoi résister ?... Partons avant l'aurore ?...

Fuyons !...

 

RODRIGUE.

Qui parle de s'enfuir ?

 

SOLDATS, deuxième groupe.

Nous sommes avec toi !...

 

RODRIGUE.

Nous pouvons vaincre encore !

 

SOLDATS, premier groupe.

Le sort est contre nous !

 

RODRIGUE.

On peut toujours mourir !...

 

ENSEMBLE.
CAPITAINES et SOLDATS, deuxième groupe.

Tu ne seras pas seul à l'instant redoutable,

Il en est parmi nous qui ne désertent pas !...

 

SOLDATS, premier groupe.

Combattre sans espoir est démence coupable ;

Nous gardons notre sang pour de plus sûrs combats !

 

RODRIGUE.

Allez donc !... Et que Dieu vous juge !

Dans Grenade il est un refuge,

Le Roi s'y retranche aujourd'hui ;

Quand vous le trahissez, nous, nous mourrons pour lui !

 

ENSEMBLE.
DEUXIÈME GROUPE.

Tu ne seras pas seul à l'instant redoutable,

Il en est parmi nous qui ne désertent pas !...

 

PREMIER GROUPE.

Combattre sans espoir est démence coupable ;

Nous gardons notre sang pour de plus sûrs combats !

 

RODRIGUE, d'un dernier geste chasse les fuyards, puis se tourne vers ses soldats. — La nuit est venue peu à peu.

Amis au cœur fidèle,

Cherchez dans le repos l'oubli de notre sort !

Que l'ange du sommeil effleure de son aile

Les fronts déjà promis à l'ange de la mort !

Les soldats s'éloignent. Les derniers appels de trompettes se répondent puis s'éteignent au loin dans le camp. — Tout repose.

Changement à vue.

 

 

 

 

 

 

Acte III. 3e tableau. maquette par Auguste Rubé, Philippe Chaperon et Marcel Jambon pour la création

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

TROISIÈME TABLEAU

LA TENTE DE RODRIGUE.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

RODRIGUE, seul, avec un profond découragement.

Ah ! tout est bien fini... Mon beau rêve de gloire,

Mon rêve de bonheur s'envolent à jamais...

Tu m'as pris mon amour, tu me prends la victoire,

Seigneur, je me soumets !

O souverain, ô juge, ô père,

Toujours voilé, présent toujours,

Je t'adorais au temps prospère,

Et te bénis aux sombres jours.

Je vais où ta loi me réclame,

Libre de tous regrets humains,

Ta seule image est dans mon âme

Que je remets entre tes mains.

Une lueur grandit peu à peu et se détache sur le fond de la tente. — C'est l'image vivante de saint Jacques qui apparaît pendant que des voix célestes se font entendre.

 

 

 

O souverain, ô juge, ô père

Léonce Escalaïs (Rodrigue) et Piano

Fonotipia 39563, mat. XPh 1720, enr. à Milan le 20 mars 1906

 

 

    

 

O souverain, ô juge, ô père

Enrico Caruso (Rodrigue) et Orchestre dir. Walter B. Rogers

Victor 88554, mat. C-17122, édité sur Disque Pour Gramophone 2-032025, enr. à Camden, New Jersey, le 02 mai 1916

 

 

 

O souverain, ô juge, ô père

Paul Franz (Rodrigue), un baryton (Saint Jacques), Chœurs et Orchestre

 

 

    

 

O souverain, ô juge, ô père

Georges Thill (Rodrigue) et Orchestre dir. Eugène Bigot

Columbia LFX 309, mat. LX 1660-2, enr. à Paris le 02 février 1933

 

 

 

SCENE II

RODRIGUE, SAINT JACQUES.

 

RODRIGUE.

Ces voix... ces voix d'en haut !... la nuit s'éclaire !...

 

SAINT JACQUES.

Rodrigue, jusqu'au ciel a monté ta prière.

Qui donne le fardeau prête aussi le soutien,

Et je l'apporte au fils, au soldat, au chrétien !

 

RODRIGUE.

Ah ! saint Jacques !... Naguère
Il a reçu ma foi,

Il m'entendait !... il vient à moi !...

 

SAINT JACQUES et LES VOIX DU CIEL.

Le bonheur, la gloire

Viennent du Seigneur ;

En lui tu sais croire,

Tu seras vainqueur !

La vision disparaît.

 

RODRIGUE, avec égarement.

La vision s'efface

Sous le ciel étoilé !...

Comme transfiguré.

Ah ! le souffle d'en haut a passé sur ma face !...

Dieu m'a parlé !...

La foudre éclate. — Le tonnerre gronde avec force. — La tente s'engloutit.

 

 

 

 

 

 

Acte III. 2e et 4e tableaux. gravure d'Auguste Tilly

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

QUATRIÈME TABLEAU

LE CAMP.

(même décor qu'au 2e tableau de l'Acte III)

 

Au lever du jour. — Les soldats accourent par groupes. — Les fanfares se rapprochent.

 

 

SCENE UNIQUE

RODRIGUE, SOLDATS.

 

LES SOLDATS.

Debout ! amis ! aux armes !

 

RODRIGUE.

Dieu m'a parlé ! compagnons, plus d'alarmes !

 

LES SOLDATS.

Nous sommes prêts ! Mourons en combattant !

 

RODRIGUE.

C'est le triomphe et non la mort qui nous attend !...

Il tire son épée ; tous l'imitent.

O noble lame étincelante,

Pure comme un regard d'enfant,

A moi, gardienne vigilante

Et fais notre honneur triomphant !

Viens ! dans les batailles nouvelles

Mets ta rayonnante clarté !

Viens ! sois de flamme, prends des ailes

Pour l'Espagne et sa liberté !...

Attaque du camp par les soldats maures. — Mêlée.

 

 

 

 

 

 

Acte IV. 1er tableau. maquette par Jean-Baptiste Lavastre pour la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il a fait noblement ce que l'honneur conseille

Paul Aumonier (Don Diègue) et Piano

Odéon 6136, enr. à Paris le 01 août 1904

 

 

 

Il a fait noblement ce que l'honneur conseille

Armand Narçon (Don Diègue) et Orch. dir. Joseph-Etienne Szyfer

Columbia RFX 4, mat. LX 1198

 

ACTE QUATRIÈME

 

PREMIER TABLEAU

À GRENADE.

 

Une salle dans le palais du Roi.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

DON DIÈGUE, SOLDATS.

 

Don Diègue est assis ayant devant lui un groupe de ceux qui, dans le camp, ont abandonné Rodrigue.

 

DON DIÈGUE.

Ainsi mon fils est mort !...

 

SOLDATS.

Son imprudent courage

L'a jeté sur les rangs d'ennemis trop nombreux !

Nous avons, plus heureux,

Su nous faire un passage !...

 

DON DIÈGUE, avec mépris.

Vous avez fui !...

 

LES SOLDATS, insolemment.

Rodrigue est mort vaincu !

 

DON DIÈGUE, se levant brusquement.

A la défaite, au moins, il n'a pas survécu !...

Avec une grandeur tragique.

Il a fait noblement ce que l'honneur conseille :

Sous les drapeaux sacrés tomber enseveli !...

Et c'est au premier rang que le héros sommeille

Dans la sérénité du devoir accompli !

Pour son peuple et son Roi, comme une pure offrande,

Quand il donna ses jours sans avoir hésité,

Ma douleur à le perdre est encore moins grande

Que n'est grand mon orgueil de ravoir enfanté !...

S'avançant menaçant et terrible vers les soldats.

Vils déserteurs des nobles tâches,

Faces de traîtres et de lâches,

Loin de moi !...

Sortez !... Sortez tous !...

Les soldats ont reculé au geste de Don Diègue. Ils s'arrêtent confus près de la porte qu'ils ne franchissent que sur le dernier mot du vieillard.

J'aime mieux mon fils mort que vivant comme vous !

Sortie des soldats. — L'Infante et Chimène paraissent sur ces dernières paroles.

 

 

SCENE II
DON DIÈGUE, L'INFANTE, CHIMÈNE.

 

L'INFANTE, avec un cri douloureux.

Mort ! C'était vrai !

 

CHIMÈNE, de même.

Dieu ! que je meure !...

L'Infante s'avance doucement vers Don Diègue et cherche à consoler le vieillard qui ne s'est pas aperçu de l'entrée des deux femmes.

 

ENSEMBLE.
CHIMÈNE, défaillante, à elle-même.

O cœur deux fois brisé, pleure librement, pleure

Tant de bonheurs perdus !

Oui, pleure !... Avec celui qui te laisse à cette heure

Toute joie est partie et ne reviendra plus !

 

L'INFANTE.

O père au cœur brisé, pleure librement, pleure !

Oui, pleure ! Avec celui qui te laisse à cette heure

Toute joie est partie et ne reviendra plus !

 

DON DIÈGUE.

Quand le sort a trahi nos armes,

Ah ! j'ai bien le droit de verser des larmes

Sur le pays blessé, sur l'enfant qui n'est plus !...

 

CHIMÈNE, revenant peu à peu à elle, s'avance brusquement.

Eclate, ô mon amour, cesse de te contraindre.

Parle bien haut, mon cœur, tu n'as plus rien à craindre !

Le même coup fatal qui, soudain, a jeté

Mon âme au désespoir, l'a mise en liberté !...

Oui ! Je l'aimais encor !... Le deuil, le sang, le crime,

Les souvenirs et les serments d'un jour,

Ainsi que des débris emportés vers l'abîme

Tout avait disparu dans mon immense amour !

Ah ! je cachais à tous l'invincible tendresse ;

Mais Rodrigue a su lire au fond du cœur fermé,

Et j'ai cette douceur, du moins, en ma détresse

De songer qu'en mourant il se savait aimé !...

Tout à coup une joyeuse fanfare éclate au dehors. — Le Roi a paru sur le seuil et contemple cette scène.

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, LE ROI.

 

DON DIÈGUE, à l'Infante, à Chimène.

Ecoutez !...

 

LE ROI, s'avançant.

Vous pleurez ! quand notre ville est pleine

De joyeuse rumeur !

 

CHIMÈNE, éplorée.

Hélas !

 

DON DIÈGUE, de même.

Sire !

 

LE ROI

Venez, Don Diègue ! et vous, Chimène,

Ecoutez !...

Les fanfares se rapprochent et éclatent de nouveau.

 

CHIMÈNE, comprenant tout.

Ah !... Rodrigue est vivant !

 

DON DIÈGUE, de même, entraînant Chimène.

Et vainqueur !

Changement à vue.

 

 

 

 

 

 

Acte IV. 2e tableau. maquette par Jean-Baptiste Lavastre pour la création

 

 

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE COUR DANS LE PALAIS DES ROIS À GRENADE.

 

Foule en scène. — Grand mouvement.

 

 

SCENE UNIQUE

LE ROI, L'INFANTE, CHIMÈNE et DON DIÈGUE, prennent place, DAMES, SEIGNEURS et PEUPLE, puis SOLDATS, PRÊTRES, CAPTIFS et CAPTIVES, ROIS MAURES, et enfin RODRIGUE.

 

DAMES, SEIGNEURS et PEUPLE.

Gloire à celui que les Rois maures

Ont acclamé leur Cid et choisi pour seigneur !

Que ce nom, salué par les clairons sonores

Reste toujours son nom ! Gloire au Cid... au vainqueur !

Le défilé commence. — Soldats, prêtres, captifs et captives, Rois maures et Rodrigue à la tête de ses compagnons.

 

 

Marche du Cid

 

 

RODRIGUE, au Roi.

O Roi !... C'est de ta main que je tiens cette épée :

Si du noble pays qui m'a commis l'honneur

D'assurer son repos, d'affermir sa grandeur,

L'espérance n'est pas trompée

C'est à toi que la gloire en revient… après Dieu !

Cris du peuple : Gloire au Cid !

 

LE ROI.

Garde le nom de Cid et reçois leur hommage ;

Mais je te dois encore le prix de ton courage ;

Parle donc, mon Rodrigue, et j'accomplis ton vœu.

 

RODRIGUE.

La récompense que j'envie

Ah !... je la paierais de ma vie,

Mais ce n'est pas de vous que je puis l'obtenir...

 

LE ROI.

Chimène !... Tu l'entends !... Réponds !...

 

CHIMÈNE, à part.

Oh ciel !... A peine

Je puis me soutenir !...

 

TOUS.

Ah ! répondez, Chimène !...

 

CHIMÈNE, se redressant.

Que je réponde !...

Regardant en face toute l'assistance.

Eh !... quoi !...

A ta couronne, ô Roi,

Il donne une splendeur nouvelle !...

Prêtres, il a brisé l'orgueil de l'infidèle !...

Seigneurs, il défendit vos trésors !... Et tu dois

Ton salut, peuple, à ses exploits !...

Et lorsque vient le jour de payer ses vaillances,

C'est à moi qu'on remet le soin des récompenses !...

A moi, dont il a fait le deuil, et qui pourrais

Accabler ses lauriers du poids de mes cyprès !...

Reconnaissez-le tous, la faveur est étrange !...

Elle toise l'assemblée d'un regard ironique et méprisant.

S'il me reste un devoir c'est celui de punir !...

 

LE ROI.

Je t'ai promis, Chimène, un arrêt qui te venge ;

Réclame le serment !... Je prétends le tenir !...

 

TOUS, s'adressant à Chimène.

Parle !... Prononce !... Oserais-tu punir ?...

 

CHIMÈNE, égarée.

Quoi !... ce front glorieux, cette âme

Si pleine de douceur !... Ce héros, cet amant

Seraient frappés !... Par qui ?... Par moi !... Seigneur clément !

C'est impossible !... C'est indigne !... C'est infâme !

 

RODRIGUE, qui s'est avancé.

Puisque tu ne saurais, Chimène, en ce moment

Accorder le pardon ou dicter le supplice,

C'est moi qui me ferai justice.

Il porte la main à sa dague.

 

CHIMÈNE.

Rodrigue !...

 

RODRIGUE.

Va, je mourrai doucement...

Car un instant j'ai vu ta rigueur désarmée,

Et tu diras parfois, en déplorant mon sort :

« S'il ne m'avait aimée

» Il ne serait pas mort ! »

 

CHIMÈNE.

Ah ! mon père, tu vois mes tourments, mon délire,

Sur ton enfant, dans l'ombre, à cette heure incliné !...

Vivant, je n'ai jamais connu que ton sourire ;

Où s'envola ton âme on ne sait plus maudire,

Mon amour par le tien me sera pardonné !

Elle s'élance vers Rodrigue.

Non, tu ne mourras pas !

Au Roi.

Je l'aime !

 

DON DIÈGUE, désignant tour à tour Chimène et Rodrigue.

Cette âme et digne de ce cœur !...

 

TOUS.

L'amour a triomphé dans le combat suprême

Gloire au Cid, au vainqueur !

 

 

 

 

décor du 2e tableau de l'Acte IV, dessin d'Adrien Marie

(médaillons : 1. Le serment de Rodrigue ; 2. Le duel entre Rodrigue et le comte de Gormas (M. Plançon) ; 3. Duo d'amour : Rodrigue et Chimène ; 4. L'entrée de l'envoyé des Maures ; 5. La danse mauresque par Mlle Keller)

 

 

 

 

 

    

 

Air du Roi "C'est vous que l'on bénit" (ne figurant pas dans la partition originale)

Jean Noté (le Roi) et Orchestre

Pathé 90t n° P.117-2, enr. à Paris en 1910

 

 

 

 

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