Dans l'Ombre de la Cathédrale

 

 

Drame lyrique en trois actes, livret posthume de Maurice LÉNA et Henry FERRARE, d'après Dans l'Ombre de la Cathédrale [la Cathedral], roman (1902) de l'écrivain espagnol Vicente BLASCO IBAÑEZ (Valence, 29 janvier 1867 06.Menton, 28 janvier 1928), musique de Georges HÜE.

 

   partition

 

Dédicacé par Georges Hüe à sa femme.

 

 

Création à l'Opéra-Comique (3e salle Favart) le 07 décembre 1921. Mise en scène d’Albert Carré. Décors d'Alexandre Bailly (1er et 3e actes) et Lucien Jusseaume (2e acte). Costumes de Marcel Multzer. Au 3e acte, Danse liturgique réglée par Mme Stichel, dansée par Mlles Simone ROSNE, PERNOT, TEISSEYRE, GOETZ PILLEYRE, Lucile et Hélène SAUVEGARDE et le corps de ballet.

 

27 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950.

 

 

 

personnages

emplois

Opéra-Comique

07 décembre 1921

création

Opéra-Comique

20 mai 1932

20e

Sagrario, fille d'Esteban soprano Mmes Marthe DAVELLI Mmes Véra PEETERS
Tomasa, tante d'Esteban mezzo-soprano Jeanne TIPHAINE Mathilde CALVET
une Voix soprano solo Marthe COIFFIER Denise PERRY
un Enfant de chœur mezzo-soprano Germaine GALLOT VÉRY
Manuel ténor MM. Charles FRIANT MM. Charles FRIANT
Esteban, frère de Manuel basse chantante Félix VIEUILLE Félix VIEUILLE
Mariano, le sonneur basse Louis AZÉMA Louis AZÉMA
Pérèz, le bedeau baryton Charles PANZÉRA Jean VIEUILLE
Pepe, le perrero ténor Victor PUJOL Victor PUJOL
un Prêtre ténor Francis DONVAL Francis DONVAL
un Chanoine   BRUN BRUN
Habitants du cloître, Dévotes, Mendiants, Clergé, Cadets de l'Ecole militaire, un Moine, un Matador      
Chef d'orchestre   Alphonse CATHERINE Louis FOURESTIER

 

L'action se passe à Tolède, dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

 

 

 

     Théâtre National de l'Opéra-Comique. — Dans l'Ombre de la Cathédrale, drame lyrique en trois actes tiré du roman de Blasco Ibañez par Maurice Léna et Henry Ferrare, musique de Georges Hüe ; Dame Libellule, ballet-pantomime en un acte, livret de Georges Lemierre, musique de M. Blair-Fairchild.

 

     De jolies formes féminines, des animaux de conte, de la clarté dans un bain d'agréables sonorités. Le subtil Jusseaume a peint pour cela un vrai petit poème de grenouillère, et tel surtout à partir du moment où la lumière se met au bleu ; paysage charmant, à l'échelle amusante d'une vision d'insecte.

Le tout fait grand honneur à l'Opéra-Comique, et l'on a légitimement fêté le compositeur, M. Blair-Fairchild, secondé à ravir par la baguette magique de Louis Hasselmans. Mais que l'Amérique nous excuse, pour l'instant, car j'aperçois certaine porte ogivale derrière laquelle se cache quelque chose... quelque chose de tellement mystérieux, enveloppant : l'Ombre, vous savez… l'ombre de la cathédrale !

 

***

 

     De l'œuvre de Blasco Ibañez se dégage une belle idée, une frappante leçon : l’Idéaliste prêche sa doctrine au peuple qui, le prenant à la lettre, le met en demeure de la transformer en action. Par un jeu malin du Destin, le Rêveur doit prendre la défense de « l'Idole » qu'il a voulu renverser et mourir pour elle. Ce thème est émouvant parce qu'il est l'histoire de tous les jours, celle que les épisodes politiques et sociaux répètent constamment. Il en émerge ce caractère douloureux et crucifié de Manuel qui est bien, à lui seul, toute l'œuvre. Autour de son calvaire s'élève la cathédrale ; et l'action ne sort pas des murs de l'énigmatique Géante.

     Ici, rien ne transpire du dehors ; que pourrait-il venir, du reste, de la lumineuse morte qu'est Tolède ? C'est le retour d'un cœur à son berceau, à son tombeau. L'action (d'âme surtout) ainsi rétrécie, confinée, ensépulcrisée, n'en acquiert que plus de dynamisme intime. Au premier acte, nous sommes dans la galerie inférieure du cloître donnant accès au sanctuaire. Je me rappelle comment on y entre, dans ce sanctuaire, ce monde de silence et de mystère : obliquement, les pieds meurtris des cailloux de la rue, comme pour mériter le ciel... Le geste d'entrée est un symbole... On laisse à droite le cloître... Ah ! ce patio sacré, ces jardins clos d'Espagne, comme le silence y chante et comme ils sont bien faits pour rêver d'amour, d'un amour très frère de la mort, plein d'épreuves tragiques et d'âpres enlacements !... C'est là, dans un parfum de cimetière, que fleurira l'idylle de deux agonisants meurtris par le « Dehors » féroce, de ces deux cyprès-amants : Sagrario, l'abandonnée ; Manuel, l'isolé au désert magnifique d'un rêve impossible...

     Impossible ? En tout cas, pas à son heure et étrangement égaré, certes, dans l'ombre de la cathédrale... Mais quel charme mystérieux émane de ce clair-obscur mystérieux et comme on comprend l'émotion de l'enfant prodigue à en retrouver la fraîcheur ! Comme, après les villes fumantes et explosives du nord, ce mutisme du sanctuaire, dans celui de la ville somnolente retourne son âme vers le passé, lui en montre la force inerte en face de l'avenir ! Et le peuple des mendigots est là : toute la grouillerie lépreuse vivant de la Géante et de son ombre, avec l'heure de la messe et la voix tombante des cloches. Ah ! Jesus Maria ! que de générations pouilleuses, avant celle-ci, ont fait entendre la même aigre dispute, au seuil du temple ou de ses ancêtres païens !

     Comment soulever tant de siècles, pauvre Manuel ? Et les bras d'Esteban, son frère, le bon Silenciero, s'ouvrant vers lui, n'ont-ils pas pour l'épris d'espace une expression d'étouffement ? Silenciero : veilleur du silence, gardien de l'ombre !... Il est repris, Manuel, par cette ombre, délicieusement et tragiquement ; et puis, qui nous dit qu'elle n'est pas le vestibule de la vraie Clarté ?

     Et, au deuxième acte, le voilà en famille, en haut du patio d'où monte une si bonne odeur d'amour et de mort, d'où l'on ne voudrait jamais sortir, où l'on est tellement mieux qu'ailleurs pour aimer et « reposer » !

     Ils sont autour de lui, les gagne-petit, les « rats » de l'ombre de la cathédrale. Et le Rêveur leur verse la lumière, poison pour eux, êtres de caves, poison qui causera sa mort... Manuel forge l'arme qui le frappera, avec toute son ardeur, toute sa foi...

     Histoire encore, histoire de l'homme, des peuples ! Et il ne comprend pas pourquoi son frère Esteban s'apeure... Son cœur est tellement plein d'amour ! Mais il prêche à des ventres, c'est tout... Dans un moment il trouvera une âme.

     En effet, Sagrario, la fille abandonnée, revient à son tour au foyer, d'un vol blessé... Il l'imposera aux préjugés paternels d'Esteban, en réveillant en lui l'amour, toujours, la grande Corde... C'est elle encore, cette corde, qui sonnera, mais si douce, comme une harpe lasse, quand les deux destinées flétries de Sagrario et de Manuel se rapprocheront, à la fin de l'acte, pour aimer, pour mourir surtout, ensemble.

     Et voilà pourquoi, peut-être, on aperçoit, par la porte, le haut des cyprès du patio, des cyprès amis qui regardent tranquilles, ni douloureux, ni heureux, bien les témoins sans voix de ce pauvre mystère où deux êtres qui vont partir se regardent encore au seuil d'un pays inconnu...

     Alors, après, c'est tout à fait au cœur de l'ombre, mais encore combattue des lumières rituelles.

     Ce troisième acte, peu à peu, laisse tout retomber en une sorte de prélude au néant. Et c'est, cette fois, contre le sein de l'Ombre, dans son noir baiser, que Manuel veille sur la Vierge, dont il est devenu le gardien. Et c'est là que la lutte anonyme aura lieu avec les rats-disciples qui tueront leur maitre au nom de ses principes.

     Il n'y a pas de « vol » pour eux ; il y a, comme l'a prêché Manuel, l'or inutile qui pare la Vierge pendant qu'on crève de faim ; et, comme Manuel s'oppose à leur geste, ils ne comprennent plus du tout, cette fois, ils s'élancent violemment, ils l'assomment, puis fuient, en rongeurs apeurés par la cloche que sonne la main agonisante du gardien, dans l'ombre toujours, dans l'ombre de la cathédrale... Et les survenants trouvent le révolutionnaire expirant à son poste, aux pieds de « l’Idole » inviolée.

     Dans Blasco Ibañez (si je me rappelle bien) l'ironie cruelle est poussée plus loin, et Manuel est pris pour le profanateur même de la Vierge. Je ne crois pas que le caractère du drame gagne en force à être, pour ainsi dire, émoussé, assagi à sa conclusion. Cependant l'arrangement de cette fin est fort ingénieux. Il maintient, après tout, le héros dans sa vision exaspérée de bonté ; seulement, sous le baiser suprême de Sagrario, l'amante-sœur, il en fait dépositaire la Vierge, désormais splendidement veuve de ses parures, redevenue « paysanne », redevenue la mère du grand Manuel d'il y a dix-neuf cents ans.

     Ce n'est pas à M. Georges Hüe que nous reprocherons tel ou tel passage où la musique eût pu tout aussi bien laisser la parole agir pour son compte, mais au malentendu général et persistant dont, à partir du miracle de Bayreuth, a souffert le théâtre lyrique. Au contraire, toutes les fois que la situation retombe dans le domaine naturel d'Euterpe, la muse de M. Hüe n'a pas manqué d'en tirer un heureux parti.

     Un sens théâtral remarquable se manifeste, au premier acte, dans le traitement des mendiants en dispute, joliment soudé à la rêverie de Manuel, puis dans la sortie de messe, sous la déclamation puissante des cloches, dans les bouffées d'orgue... Frappante aussi, la fresque religieuse du troisième acte, le menuet au charme désuet, alternant sa chorégraphie avec les antiennes, vestige de cérémonies païennes que la Giralda de Séville maintient encore... Et avec raison... Quel plus direct hommage au ciel que la danse, mouvement même de la création ?

     Enfin, dans cette œuvre, la musique, loin d'être une intruse, ce qui serait déjà un rare mérite, accentue les passages d'essence lyrique et les colore. En considérant la substance du thème, on peut s'imaginer ce qu'elle exige d'un compositeur, comme qualités de compréhension, de vision et d'exécution. M. Georges Hüe a noblement relevé le défi et accompli sa tache. Au théâtre, maintenant, à continuer la sienne, si brillamment commencée, et à soutenir l'œuvre, à donner le temps au public de s'en imprégner et de l'adopter.

     En ce qui concerne l'interprétation, M. Friant incarne bien l’âme de Manuel, déchirée entre le passé et l'avenir ; Vieuille donne la note exacte d'Esteban, le brave homme à la tranquille philosophie, la seule, peut-être, à l'échelle de nos forces ; Mariano est caractéristiquement indiqué par Azéma ; Mlle Davelli est une touchante Sagrario ; Mme Tiphaine une Tomasa simplement humaine. Le sympathique orchestre de la maison marche comme un seul homme sous l'habile direction du brillant Catherine. Décors de Bailli et Jusseaume ; c'est dire que l'ambiance y est en plein. Mise en scène parfaite, naturellement. Vous savez qui s'en occupe ! En somme, dans ce rendu, chaque chose est excellente en elle-même. Mais pourquoi (comme toujours et partout, ai-je une impression un peu pâle et floue de l'ensemble ? Peut-être faute de mastic entre les éléments. Cette question du bloc lyrique serait trop longue à développer ici et dépend encore du bagage lumineux des rêves de Manuel. Mais l'on serait mal venu, à notre époque, de demander plus, car ce que l'Opéra-Comique donne, est, à ma connaissance, unique jusqu'à présent et fait que le nom d'Albert Carré symbolisera l'un des plus importants efforts du théâtre musical.

     Pour conclure, nous n'aurons pas la prétention, parce que justement du métier, de couler un verdict dans du bronze. On ne juge pas si vite une manifestation d'art quand on doit avoir la conscience de ce que cela signifie. Nous nous bornons à indiquer une impression qui est profonde puisqu'elle réveille si vivement en nous le souvenir de la mystérieuse cathédrale et de son ombre.

(Raoul Laparra, le Ménestrel, 09 décembre 1921)

 

 

 

 

    

Le Ménestrel a bien voulu reproduire ici, cet été, la conférence que je fus chargé, aux Concerts-Pasdeloup, de consacrer à la carrière d'un de nos meilleurs musiciens contemporains, M. Georges Hüe. Il ne paraîtra peut-être pas inopportun, au lendemain du succès que vient de rencontrer, à l'Opéra-Comique, son récent ouvrage, de dire ici, — et cela malgré l'excellente étude qu'en a déjà faite M. Laparra, — en quoi cette œuvre nouvelle confirme ou modifie les conclusions que j'avais déjà formulées quant aux caractéristiques essentielles de la personnalité de ce brillant compositeur.

Ce ne sera ni inopportun ni inutile, car ce qui fait l'intérêt de l'apparition d'un ouvrage nouveau, signé d'un musicien qui compte parmi les plus sincères de notre temps et les plus désintéressés du succès facile, c'est l'étape qu'elle marque dans l'évolution du mouvement artistique contemporain, Or, à l'époque actuelle, rien n'est plus difficile à définir que cette évolution. De tout temps, le public artistique s'est dit : « Où allons-nous ? » A aucun moment il ne s'est posé cette question avec plus d'angoisse.

Nous aussi, nous avons vécu dans l'ombre d'une cathédrale, celle du formidable monument wagnérien. Longtemps, cette ombre s'est projetée sur l'œuvre des jeunes musiciens français, de M. Vincent d'Indy à M. Gustave Charpentier et à M. Bruneau, pour ne citer que des noms illustres. Comme toujours, la nouvelle doctrine connut ses extrémistes, et il fut un temps où, dans une partition, pas une note ne devait être étrangère à un développement de l'un des vingt ou trente thèmes qu'elle renfermait. Wagner avait voulu le thème du glaive et celui du chapeau. Nous eûmes celui de la porte, du blé, de la mer, de la rivière, de la montagne...

Puis ce fut la réaction. Plus de développements symphoniques, plus de thèmes conducteurs, rien que des mélopées fragmentaires s'alignant sans plan défini, au travers d'harmonies raffinées, conçues de préférence en dehors de toutes les agrégations sonores connues. Actuellement, avec les émules de M. Stravinsky, nous en sommes à l'improvisation continue et à la simple incohérence. La peur de paraître réactionnaire, aussi funeste en art qu'en politique, conduit les jeunes gens pressés de fixer l'attention, ici comme là, à tous les excès.

L'ouvrage de M. Georges Hüe arrive bien à son heure pour renforcer la cause du bon sens et du goût. Il ne s'interdit l'emploi d'aucune des nouveautés de l'écriture musicale, pas plus les progressions des divers renversements des accords de septième ou de neuvième que l'emploi des mesures à cinq ou sept temps : son orchestre n'ignore aucun des raffinements de la technique moderne, et pourtant sa tablature est simplement celle de Tristan.

Quelques thèmes suffisent à dresser l'armature symphonique de tout l'ouvrage, dont deux essentiels, mais ce sont de véritables matériaux de construction, qui symbolisent non des personnages, des figures ou des objets, mais de grandes idées fondamentales, dont le conflit est à la base de l'action lyrique.

Il y a, d'abord, celui de la cathédrale, placé au seuil même de la partition. Grave et solennel, ce thème de la cathédrale, évocateur de tout ce que ce mot renferme, est constamment présent et figure presque à chaque scène de l'ouvrage, transformant constamment son rythme, calme ou violent, s'adornant d'harmonies lumineuses ou sombres, toujours reconnaissable et toujours éclairant la situation scénique, passant du grave à l'aigu, dans le monologue de Manuel et dans sa scène avec son frère Esteban, — devenant, au cours de celle-ci, un 6/8 familier, quand Esteban raconte sa vie simple dans son logis de sacristain, — au deuxième acte, un 9/8 plus ordonné, aux sonorités délicates. quand Manuel décrit à ses compagnons le culte quasi païen voué à la Vierge — un 3/4 solennel, comme basse du chant religieux de l'orgue, un 4/4 majestueux et rythmé, dans une seconde intervention de cet instrument avant le Pater. Il se développe en ondulations affectueuses dans la scène où Manuel commente la prière sacrée et en fait l'application aux sentiments paternels qu'il cherche à réveiller chez Esteban ; on le retrouve dans sa calme forme originelle lorsque celui-ci, ayant rouvert ses bras à sa fille, retourne à la chapelle pour prier. Il reparaît au dernier acte quand Sagrario laisse Manuel seul dans la chapelle, soumis à l'influence du milieu ; il subit une déformation sarcastique, s'émiette en tronçons, lorsque les bandits se présentent pour dévaliser l'autel ; il accompagne, sous une forme impassible, la discussion qui s'engage entre ceux-ci et Manuel, et, réduit à son élément caractéristique, conclut l'ouvrage dans une large formule de recueillement.

A côté de lui figure le thème révolutionnaire, débutant par une affirmation brutale, en direction descendante, à la manière d'un coup de poing, pour se redresser aussitôt ambitieusement ; il apparaît chaque fois que l'idée anarchiste est en cause, soit dans la bouche de Manuel, soit dans celle de ses nouveaux disciples ; il se transforme souvent en un 9/8 dont le premier temps, saccadé, est caractéristique, s'amplifie à la hauteur d'un hymne quasi religieux, quand Manuel décrit son idéal à ses compagnons, devient trépidant et saccadé à l'heure de l'action.

Les autres thèmes ont un caractère épisodique, celui de l'amour fraternel et celui de la bonhomie familiale, avec le trottinement empressé de la bonne Tomasa — celui de l'amour, avec ses amples sauts de septième, descendantes et ascendantes, — celui de l'enfance de Sagrario, etc.

Mais tout cela n'est qu'une armature, d'ailleurs solide et ingénieuse, qui donne à l'œuvre entière son équilibre et son homogénéité. Entre ses mailles, si j'ose dire, des idées musicales nouvelles apparaissent à chaque scène et leur donnent leur physionomie particulière : c'est le rythme curieux de la scène des mendiants, les fanfares qui saluent le passage du torero populaire, le frais dessin des doubles croches, dialoguant aux deux parties du contrepoint, au cours de la scène entre Manuel et Sagrario, la mélopée qui accompagne la légende racontée par celle-ci ; ce sont aussi les danses liturgiques, charmantes et délicates, du 3e acte, dont je ne saurais assez dire le caractère si spécial et si heureusement trouvé, avec la grâce un peu pompeuse de leur rythme, qui est celui d'un ancien menuet, tandis que les pizzicati discrets des basses évoquent celui des danses nationales espagnoles, dans un mouvement assez lent pour ne pas compromettre la gravité du lieu saint. C'est enfin la fraîche mélodie populaire dans laquelle Sagrario chante sa touchante prière à la Vierge.

J'en ai dit assez pour montrer de quelle manière M. Georges Hüe entend l'emploi des thèmes dans un ouvrage lyrique, c'est-à-dire comme un élément d'unité. Il n'a point fait autrement dans les ouvrages qui ont précédé celui-ci : peut-être les a-t-il interprétés plus librement, usant moins de leur évocation intégrale, les transformant davantage en éléments symphoniques. Il est resté fidèle à une méthode qui nous apparaît de plus en plus comme la bonne, quand on voit à quelles incohérences aboutissent facilement ceux qui font profession de la mépriser par système. Et, comme précédemment, ces thèmes n'ont rien d'arbitraire ; toujours ils traduisent, par leur graphique, aussi clairement qu'il est possible, la forme et la direction d'un élan, répondant à l'idée qu'ils veulent exprimer.

L'écriture de l'ouvrage tout entier est franchement contrapunctique ; mais elle a acquis ici une élégance et une liberté singulières. Le babillage des parties intermédiaires y est constamment intéressant, et l'on ne saurait assez louer le tact qui préside à l'écriture des basses, cette pierre de touche du musicien, disait M. Saint-Saëns : jamais elles ne déroulent de lourds dessins piétinants et encombrants, pas plus qu'elles ne s'étalent en pédales complaisantes et interminables. A l'orchestre, elles sont d'une légèreté remarquable, grâce à la discrétion avec laquelle l'auteur emploie les contrebasses et la clarinette basse : presque constamment, les violoncelles ou le basson lui suffisent.

En même temps, cette écriture est très largement espacée en hauteur. C'est là le secret de la plénitude et de la légèreté, tout à la fois, de l'orchestre de M. Georges Hüe : il lui suffit d'une ligne mélodique, d'allure très libre, évoluant entre le chant et la basse, pour donner, avec un orchestre très simple, l'impression d'une richesse sonore extraordinaire. Il ne recule pas devant l'intervention du violon ou du violoncelle solo, mais avec quelle discrétion !

Puisque j'en suis sur ce point, comment ne pas signaler la maîtrise avec laquelle sont figurés, par l'habile entrelacement des parties, les mouvements de la foule, à son entrée et à sa sortie. pendant le premier acte — l'ardeur de la révolte après le discours de Manuel, au second — la violence tragique de la scène de l'assassinat, au troisième ; courtes pages, mais d'une touche si puissantes, qu'elles suffisent, à, travers tout l'ouvrage, à créer les contrastes nécessaires au cours d'une action plus féconde en discours qu'en gestes.

J'en arrive, à ce propos, à la façon dont M. Georges Hüe a traduit musicalement le livret qui l'avait séduit. J'ai vu avec étonnement discuter la valeur de celui-ci par certains critiques : au vrai, il en est peu d'aussi favorables au développement d'une action lyrique, puisqu'il met en conflit deux grandes idées, la foi et la recherche du bonheur social, et qu'il les réconcilie comme deux formes de l'idéal d'amour. C'est ce qui fait la beauté et la haute portée du magnifique roman de Blasco Ibañez, et il me semble qu'on ne pouvait transporter celui-ci à la scène avec plus de bonheur et en termes plus appropriés que ne l'ont fait M. Maurice Lena et Mme Henry Ferrare. Ceux qui ont regretté le développement insuffisant, en apparence, du rôle de Sagrario, ont prouvé simplement qu'ils n'avaient pas compris où était le véritable sujet.

Dans la conférence que je rappelais tout à l'heure, je faisais remarquer que M. Georges Hüe, dont toute la musique est empreinte d'une grâce et d'une délicatesse que l'on épithétise facilement du terme de « féminine », s'est toujours complu davantage à fouiller le caractère de ses personnages masculins. On a remarqué depuis longtemps qu'au Salon, les femmes peintres exposent surtout des portraits d'hommes. Dans tous ses ouvrages, disais-je, il donne à la femme un rôle, non pas certes effacé, mais simple et tout d'une pièce ; il n'y a pas manqué cette fois-ci, d'autant moins que le livret s'y prêtait parfaitement. A vrai dire, le personnage de Manuel emplit toute la pièce de ses expositions et de ses revirements. Sagrario est une âme simple, sans complications, comme Tomasa. Elle n'est qu'amour et foi, ces deux sentiments n'en faisant qu'un ; elle ne représente ici qu'un des facteurs des évolutions psychologiques de Manuel. Et cette fois M. Georges Hüe avait raison. En créant artificiellement des péripéties sentimentales entre Sagrario et Manuel, il risquait d'égarer l'auditeur sur le sens même de l'ouvrage.

Il faudrait aussi louer l'art avec lequel est conduite la déclamation, qui n'est jamais ni le récitatif ni la cantilène. C'est le véritable langage lyrique, superposé constamment au commentaire de l'orchestre, celui-ci déroulant le décor, tous les décors même, celui du lieu comme l'état d'âme. Mais à quelles hauteurs ce langage ne s'élève-t-il pas, lorsque Manuel crie son enthousiasme pour son idéal de lumière, de science et de justice, plus tard son doute quand il se demande si la science n'est pas une nouvelle idole aussi décevante que l'autre, et surtout à la conclusion, une des plus belles que je connaisse au théâtre, quand il entonne le Salve Regina, au milieu de l'éclat de trompettes quasi célestes, sanglant comme un martyr et déjà halluciné comme un visionnaire !

Oui, M. Georges Hüe a écrit une très belle œuvre, faite de sincérité et de tact, de lyrisme et de clairvoyance tout à la fois ; laissant de côté toute préoccupation de métier, encore que le sien soit admirable et vraiment sain, il a eu ici spontanément, et pour parler comme Pascal, cette véritable éloquence qui se moque de l'éloquence. En art, comme en littérature, les grandes pensées viennent du cœur. Et par là il a su trouver le chemin de celui du public, sans le chercher par aucune flatterie. L'accueil fait à l'ouvrage par l'assistance, pourtant si blasée, de la répétition générale, était déjà de bon augure. Arrivée devant le grand public, l’œuvre a rencontré le grand succès qu'elle méritait et déchaîné l'enthousiasme de la foule.

Allons, il reste encore, en dépit de quelques égarés, de bons et nobles musiciens dans l'école française contemporaine, et M. Georges Hüe vient de se classer magnifiquement au premier rang de ceux-là.

(Raoul Brunel, le Ménestrel, 16 décembre 1921)

 

 

 

 

    

Issu d'une famille attachée depuis de nombreuses générations au service de la cathédrale de Tolède, prédestiné, tant par la précocité de son intelligence que par sa piété au sacerdoce, Manuel Luna a été arraché à la vie contemplative par la guerre carliste. Il s'est engagé et a combattu bravement. Mais, au gré des aventures, sa vocation s'est peu à peu éteinte. Sa foi n'a pas résisté au contact des hommes ou, plutôt, elle s'est vouée à un autre culte. Des espoirs ardents de fraternité et de justice sociale l'entraînent jusqu'à l'apostolat. Il est devenu un de ces libertaires internationaux qui menacent les institutions régulières et que se dénoncent les polices coalisées. Il a connu les plus dures captivités ; il est sorti des geôles délabré, miné par un mal incurable. Traqué dans son propre pays, il a pu, sans être reconnu, revenir aux lieux de son enfance, et l'aube le surprend sous le porche de la cathédrale, où son frère Esteban, « silenciaire » vigilant, vient pour chasser les mendiants importuns. Esteban accueille avec joie l'enfant prodigue et lui donne asile dans son logis du cloître haut, où nul ne viendra l'inquiéter ; car, seuls, sa tante Tomasa et lui-même savent que Manuel et le compagnon Luna, fameux dans les fastes de l'anarchie, ne font qu'un.

Manuel a retrouvé sa chambre d'enfant. Il se sait condamné et n'attend rien de la vie. Sa chimère est morte. Et, pourtant, ses vieux enthousiasmes le reprendront parfois. Malgré les sages conseils d'Esteban, il se laisse aller à des paroles imprudentes. Il se répand, en présence des serviteurs de la cathédrale, aveuglément dévoués jusque-là à l'accomplissement de leur tâche, en diatribes contre le capital qui écrase le travail et sème, dans ces consciences ingénues, les germes de haine des catéchismes révolutionnaires.

Une place est vide encore au foyer : celle de Sagrario, la fille d'Esteban, la « perle » du cloître, qui, dans un moment d'égarement, s'est enfuie pour suivre à Madrid un « cadet » qui la courtisait et n'a pas tardé à l'abandonner. Un jour, Tomasa a retrouvé la trace de la jeune fille, qu'elle décide à implorer le pardon de son père. C'est, de nouveau, une enfant prodigue qui revient. Et ces deux êtres dévoyés, que la vie a rejetés dans ce coin perdu comme deux épaves, se sentent unis par une tendresse faite de pitié mutuelle, de résignation, de fraternité douloureuse, qui rachètera leurs misères. Manuel aide Sagrario dans ses menus travaux ; il prend part à une procession solennelle ; il assiste à l'office et supplée, la nuit, le gardien de veille. Or, au cours d'une ronde, il entend un bruit suspect. Ce sont le cordonnier, le sonneur et son propre neveu, qui, trop dociles à ses enseignements, ont décidé d'en finir avec leur sort misérable et de s'enrichir, à leur tour, par la reprise individuelle. Mais Manuel, dont l'utopie répudie la violence et qui croit à la force inéluctable de la vérité, défend le trésor dont il a la garde. Et, comme il veut s'opposer à sa tentative criminelle, le cordonnier l'assomme. Manuel tombe, non sans avoir pu faire tinter la cloche d'alarme. On accourt ; il meurt entre les bras d'Esteban et de Sagrario, qui tairont le nom de ses assassins, victimes des instincts qu'il a lui-même déchaînés.

Il faut être marqué du signe d'Euterpe pour trouver matière à musique dans le roman infiniment attachant, d'ailleurs, de Blasco Ibañez. L'action proprement dite, lors même qu'on ne la mesure pas platement au nombre des péripéties, y apparaît à peu près nulle. Elle évolue beaucoup plus dans les idées que dans les faits, parmi les controverses sociologiques, historiques ou esthétiques, jusqu'au dénouement sauvage d'un meurtre sur les marches d'un autel.

La logique sonore étant d'une autre essence que la dialectique, faute de philosopher, le compositeur eût pu, comme les véristes, être séduit par les contrastes, à la manière dramatico ou mélodramatico-romantique, de l'adaptation. Il eût pu, avec la complicité du pastiche ou de citations empruntées à un folklore inépuisable, s'abandonner au mirage de la couleur locale. Il a choisi la meilleure, sinon la plus large part, l'émotion, qui peut soutenir toute une tragédie : Bérénice, par exemple, et dont il a été, à la lecture, presque insensiblement pénétré. Encore qu'il ait écrit, à plusieurs reprises, avec succès, pour le théâtre, Georges Hüe est le musicien de cette intimité, d'autant plus fervente que plus de pudeur la dissimule. De ses deux œuvres les plus récentes, l'une, un poème symbolique né de la guerre, est intitulée précisément Emotions ; l'autre, un cycle, de mélodies, Versailles, exhale une secrète nostalgie du passé.

Ici même, nul dessein d'éblouir, nulle violence. Le pittoresque vaut par la justesse et la précision du trait. Selon la tradition classique, il évoque et suggère plutôt qu'il ne décrit. Tels le tableau initial, les rumeurs du matin, le défilé des abbés et des matadors et, sur un rythme claudicant, des aveugles, culs-de-jatte ou béquillards ; telle la scène où, sur un thème alerte, finement développé, apparaît Tomasa ; tels, enfin, le début du troisième acte, la cérémonie liturgique qui se déroule selon un rit somptueux, où le « Menuet de la Vierge », dansé dans la chapelle, suivant l'usage non pas précisément de Tolède, mais de Séville, alterne avec les chants religieux ; où la pantomime, les hymnes et la symphonie forment la plus harmonieuse trinité.

Si l'éloquence communiste n'a que médiocrement échauffé l'imagination du compositeur, la musique atteint, par contre, dans les scènes purement pathétiques, à la plus délicate et la plus profonde émotion, lorsque Manuel évoque son passé, tandis que murmure le thème de la cathédrale ; dans les dialogues d'Esteban et de Manuel, de Tomasa et de Sagrario ; dans la scène du pardon ; dans cette page, surtout, qui domine les autres : la rêverie de Sagrario et de Manuel, demeurés seuls tous les deux, dans la communion de leur détresse.

Parce que l'unique souci de l'expression en détermine la forme, cette musique échappe à la formule. Sans s'asservir à tout ce que le système du « motif conducteur » peut avoir de rigoureux, Georges Hüe a, cependant, recours aux thèmes caractéristiques : celui de la cathédrale, d'abord, qui se dresse comme un portail au seuil du prélude, — ou aux allusions thématiques, telles que les trois premières notes, stridentes, incisives de l' « Internationale », dont la menace vient jusque pendant l'office troubler la sérénité des cantiques. Un style sobre, une déclamation libre, souple, qui ne répugne pas, d'ailleurs, aux coupes régulières, tel l'air d'Esteban : « Content du sort que Dieu m'a fait » ; une langue musicale simple, claire, substantielle et, si l'expression l'exige, assez raffinée pour intriguer les zélateurs de la dissonance, un orchestre coloré, moelleux, témoignent, une fois de plus, d'une maîtrise incontestable. Si, dans l'ensemble, on garde l'impression d'une certaine monotonie, la faute n'en est pas imputable à la qualité de la musique, mais plutôt à l'abnégation d'une « retraite sentimentale », à un détachement volontaire de l'effet. Et, en regrettant que l'ombre de la cathédrale ne laisse point rayonner assez de lumière pour que la fleur du lyrisme puisse s'épanouir pleinement, on rend hommage à des mérites dont la probité n'est pas le moins exemplaire.

(Paul Locard, Larousse mensuel illustré, avril 1922)

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Acte I. – le Cloître bas
01 Récit Tu sais de quelle ardeur, quand éclata la guerre Manuel
02 Récit Pour moi, content du sort que le Bon Dieu m'a fait Esteban
Acte II. – le Cloître haut
03 Légende C'est de saint Leucanère et de sainte Leucille Sagrario
Acte III. – la Chapelle de la Vierge
04 Menuet de la Vierge    
05 Prière Mère compatissante, tout notre espoir est à vos genoux Sagrario
06 Récit et air Quelle étrange faiblesse ! Dans cette vision de ma dévote enfance Manuel

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE PREMIER

 

 

Dans la cathédrale de Tolède, le cloître bas. Fresques aux murs. Par côté, une porte ogivale, donnant accès de la rue dans le cloître. Au fond, de face, donnant sur l'intérieur de l'église, une autre porte monumentale et précédée de quelques marches ; elle est noire et dorée, somptueusement sculptée de feuillages peints, avec des châteaux et des lions sur les montants, et deux statues de prophètes. Grandes verrières polychromes. C'est un dimanche, le matin. Il commence à faire jour.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

MANUEL, enveloppé d'une cape, entrant et s'assurant que le cloître est vide.

Personne...

(Regardant autour de lui.)

Rien n'a changé depuis dix ans...

C'est bien le même cloître où jouait mon enfance ;

(Avec un geste vers l'église encore fermée.)

Et je devine là, dans la même pénombre,

Le même coin de nef où d'un cœur si dévot

Ma jeunesse naïve a tant rêvé du ciel !...

Rien n'a changé... que moi.

Qu'êtes-vous devenus, rêves du Séminaire ?...

Je ne crois plus à votre Pays Bleu ;

Et désormais, tourné vers un Messie nouveau,

Je ne vois plus ici qu'un faux Dieu d'ignorance,

De servitude et de mensonge !...

Qu'êtes-vous devenus, rêves du Séminaire ?...

Et voilà cependant que traqué comme un fauve,

A ce Dieu que je nie

Je viens humblement demander asile...

Quelle dérision !...

(Six heures sonnent au clocher ; puis c'est le grêle tintement d'une cloche d'appel.)

La cloche du chapitre :

J'en reconnais le son... C'est la première messe.

(Bruits indistincts, des pas, des voix lointaines.)

Dans l'immense ruche de pierre,

Confusément la vie s'éveille...

(Grincements de clefs, on tire des verrous.)

A l'heure coutumière,

La vieille porte va s'ouvrir...

(S'ouvre en effet la grande porte, livrant passage à deux hommes ; Manuel s'efface derrière un pilier.)

Mariano, le sonneur,

Et le gardien de nuit que le matin libère...

(Adieu, dit le gardien prenant congé ; A ce soir, lui répond Mariano. Ils sortent, laissant la grande porte ouverte à deux battants. A l'intérieur de l'église, quelques mesures d'un chant d'orgue.)

Premier soupir de la prière vaine...

Et voici, s'acheminant

A leur machinale besogne,

Les premières bigotes,

Les premiers mendiants...

(Vêtues de noir, la mantille sur les yeux, quelques dévotes, un livre d'heures à la main, traversent le cloître, entrent dans l'église. Béquillards, aveugles, cul-de-jatte, stropiats et loqueteux de toute espèce, hommes et femmes, habitués du cloître bas, arrivent en même temps et s'installent sur les marches.)

MANUEL, pendant que les mendiants s'installent à leurs postes, avec un geste vers le groupe.

Au seuil du même temple, inutile et plein d'or,

Le même tas humain de sordide misère...

Rien n'a changé !

 

 

SCÈNE II
MANUEL, LES MENDIANTS

 

LES MENDIANTS, se querellant.

Ma place !... Ma place !...

Au diable ! C'est la mienne !

Filou ! Menteur !

Bancroche ! Béquillard !

Va-nu-pieds ! Mendigot !

 

TOUS.

Silence !... Des clients !

(Isolés ou par groupes, des fidèles arrivent, entrent dans l'église.)

 

LES MENDIANTS, tendant la main ou leur sébile.

La charité, señor...

Señora, Señora, la charité...

(Psalmodiant.)

Dieu vous le rende.

(Arrivent des abbés, longs manteaux noirs.)

Nos Messieurs les abbés !

(Les mendiants s'inclinent, familiers tout de même. Geste amical des abbés. Une mendiante, selon l'usage aux pays latins baisera la main de l'un d'eux.)

 

UN MENDIANT, désignant un jeune abbé, plus élégant, venu après les autres.

D'où vient-il, celui-là ?

 

UN AUTRE MENDIANT.

Demande à Jacinta.

(Groupe de jeunes filles et de jeunes gens, dont plusieurs Cadets de l'Ecole Militaire.)

 

LES MENDIANTS.

La charité, señoritas...

 

UNE MENDIANTE.

Et vous aurez, chacune, un beau mari !

(Paraît un moine capucin.)

 

LES MENDIANTS, s'agenouillant tous.

Bénissez-nous, mon Père.

(Le moine les bénit, machinal. Une mendiante baisera dévotement le bas de sa robe.)

Amen ! Deo gracias.

(S'avance enfin un matador, suivi de sa cuadrilla. Les mendiants, aussitôt, se relèvent d'un bond ; le béquillard laisse là sa béquille, le cul-de-jatte sa voiturette et l'aveugle sa cécité ; tous, entourant le matador et l'acclamant.)

Conchito ! Conchito ! Le roi des toreros !

Vive Conchito !

Gloire au grand Conchito !

 

TOUS.

Olé ! Olé ! Olé !

 

 

SCÈNE III

MANUEL, LES MENDIANTS, ESTEBAN

 

ESTEBAN, entrée soudaine et indignée ; il brandit la verge de bois, insigne du silenciaire.

Silence, les braillards !...

Troubler ainsi l'office !...

Allons, oust ! à la porte !

 

MANUEL, derrière un pilier.

C'est lui.

 

LES MENDIANTS, en révolte.

Ah !...

Nous protestons... Liberté du travail !...

Non... Non... Non... Non...

Nous resterons !

 

ESTEBAN, se fâchant et les chassant.

A la porte !

 

LES MENDIANTS, au dehors.

Liberté du travail !

(Haussement d'épaules d'Esteban. Il referme la porte de l'église.)

 

MANUEL, derrière le pilier.

C'est bien lui !...

(Il se met sur le passage d'Esteban qui se dispose à sortir.)

 

ESTEBAN, s'arrêtant, surpris, dévisageant Manuel et le reconnaissant enfin.

Manuel !

 

MANUEL.

Mon frère !

(Esteban lui tend les bras : longue et tendre accolade.)

 

ESTEBAN.

Est-ce bien toi ?... Si maigre !... Si changé !...

 

MANUEL.

Oui, bien changé... de corps et d'âme...

 

ESTEBAN.

Que fais-tu ?... D'où viens-tu ?...

 

MANUEL.

Je ne sais...

De Paris... de Madrid... et de partout chassé

Par la misère et la police...

 

ESTEBAN.

Mon pauvre Manuel !

 

MANUEL.

Traînant comme un haillon ma vie exténuée,

Pour y mourir, vois, je reviens au gîte

Mendier un asile...

Plus rien ailleurs pour moi

Que l'hôpital ou la prison.

 

ESTEBAN, lui prenant la main, avec élan.

Ah ! Manuel, enfant prodigue,

Dans mon logis et dans mon cœur

Sois le bienvenu !

On te soignera,

On te guérira...

 

MANUEL.

Guérir ?...

Je ne tiens plus à vivre...

J'ai trop souffert, j'ai fait de trop beaux rêves,

Trop cruellement brisés...

 

ESTEBAN.

Toujours cette chimère !

 

MANUEL.

Elle est si belle !... Elle plane si haut !...

D'autres viendront qui, plus heureux que moi,

Jusque dans la nue iront la saisir ;

Et la Chimère, alors, sera la Vérité !

 

ESTEBAN.

Ne la trouvons-nous pas dans la foi de nos pères ?

 

MANUEL.

Je ne l'y trouve plus...

(Un silence, assez long.)

 

ESTEBAN, comme à lui-même, évoquant le passé.

Je me souviens d'un petit Manuel

Qu'on eût pris pour un angelot.

Qu'il était donc gentil, en soutanelle rouge

Et surplis de dentelle !...

Je me souviens aussi d'un grand séminariste

A ce point fervent et savant

Que ses maîtres disaient : « Il sera notre gloire,

Et pour l'Eglise, un nouveau saint Thomas !... »

 

MANUEL.

Tous deux sont morts...

Tu sais pourtant de quelle ardeur,

Quand éclata la guerre,

Je m'enrôlai sous le drapeau carliste

Et combattis pour le trône et l'autel...

Ce fut mon premier pas au plein air de la vie...

Bientôt, grisé d'espace et de libre clarté,

Loin de l'église et de son ombre,

Je pris ma route au grand soleil !...

J'allais de ville en ville ;

Je regardais et je lisais.

Mes yeux s'ouvraient tout grands sur un monde ignoré

Où songeait le penseur, où flamboyait l'usine,

Où dans l'âpre conflit des Idées et des Forces,

Magnifiquement se forgeait l'Avenir...

Là, comme deux éclairs, j'ai vu luire ces mots :

Fraternité... Justice...

Et surgissant de la nuit du passé,

Tel un colosse de lumière,

Grave à la fois et souriante,

M'apparut la Science !...

Alors, et comme ici jadis,

Je m'agenouillai...

Mais cette fois devant le vrai Dieu,

Devant le vrai Sauveur,

Car la Science, affranchissant le monde,

Sur les idoles renversées

Proclamera l'Universel Bonheur !...

 

ESTEBAN.

Illusion de Songe-Creux !...

 

MANUEL, d'une voix basse.

Seulement, la bataille est rude,

Et je n'y fus, hélas, qu'un débile soldat...

 

ESTEBAN.

A quoi bon tant de peine ?

L'humanité, vois-tu, ne changera jamais.

 

MANUEL.

Tout change ! Elle changera !

 

ESTEBAN.

Pire, sans doute !

 

MANUEL.

Toujours meilleure !...

(Un temps.)

 

ESTEBAN.

Pour moi, content du sort que le Bon Dieu m'a fait,

Paisiblement je vis où vécut la famille,

Et fidèle à la même foi.

J'aime la cathédrale et je sens qu'elle m'aime.

Ma vie dans la sienne se fond,

Se mêle à son encens, sommeille dans son ombre,

Chante avec son clocher, prie dans la voix de l'orgue.

Peints aux vitraux ou taillés dans la pierre,

J'ai pour amis tout son peuple muet

D'images saintes ;

Et dans leurs yeux que l'on croit sans lumière

S'anime, quand je passe, un familier regard...

(Mettant la main sur l'épaule de Manuel.)

Voilà... Je suis dévot à Notre-Dame ;

Je veille avec amour au soin de sa chapelle.

Je gagne peu, mais ce peu me suffit ;

Et dans ce même cloître où je vécus paisible

J'espère bien paisiblement mourir...

(Passe au fond de la scène Tomasa, affairée.)

Mais voici Tomasa...

 

MANUEL, à part.

Ma tante !

 

 

SCÈNE IV

MANUEL, ESTEBAN, TOMASA

 

ESTEBAN, appelant.

Hé ! Tomasa !

 

TOMASA, se retournant, puis venant.

Quoi donc ?

 

ESTEBAN.

Mets un couvert de plus,

(Montrant Manuel.)

Nous avons un hôte.

(Les présentant l'un à l'autre, plaisamment.)

Ma tante... et Monsieur...

Tomasa qui déjà saluait, reconnaissant tout a coup Manuel et s'exclamant.

Manuel !... C'est notre Manuel !...

Viens qu'on t'embrasse, garnement !...

 

MANUEL.

Ma bonne tante !

 

TOMASA, l'examinant ensuite et lui tâtant les joues.

Jésus ! Comme il est maigre !...

Qu'as-tu donc fait là-bas, mauvais sujet,

Pour y gagner une aussi triste mine ?

Rien de très catholique, je pense.

(Avec une affectueuse rudesse.)

Mieux valait prendre la soutane :

Tu serais plus gras.

 

ESTEBAN.

Il serait devenu chanoine !...

 

TOMASA, renchérissant.

Peut-être évêque !...

 

ESTEBAN.

Peut-être cardinal !

 

MANUEL, souriant.

Peut-être pape !

 

TOMASA.

Et pourquoi non ?

Le grand pape Grégoire

Etait le fils d'un simple charpentier !

 

MANUEL, souriant.

Jésus aussi !...

(Haussement d'épaules amical d'Esteban et de Tomasa.)

ESTEBAN et TOMASA, alternant.

Mais enfin, le voilà !...

Nous le tenons, nous le gardons !...

Surtout plus d'anarchie !

Personne ici que nous ne sait tes aventures.

 

MANUEL, avec un geste las.

Soyez tranquilles !...

Et d'ailleurs, avant peu...

 

TOMASA.

Pas de sottises !...

On te remplumera, ma cuisine s'en charge...

Tout justement, pour aujourd'hui Dimanche,

Une Olla potrida, comme je sais les faire,

Mijote sur la braise.

Tu m'en diras des nouvelles !

 

ESTEBAN.

Et nous l'arroserons d'un petit vin !...

(Une mine gourmande achève la phrase.)

 

MANUEL, souriant.

Un peu de lait me suffira...

(Prenant leurs mains dans les siennes et les y gardant.)

Merci...

Mais je cherche ta fille.

Où donc est-elle

Que son oncle l'embrasse ?...

(A cette question, Esteban, devenu sombre, Tomasa, gênée, quittent la main de Manuel et s'écartent en silence.)

Tu ne réponds pas ?...

(Avec inquiétude.)
Malade ?...

Ah ! ton silence me fait peur.

(A Tomasa, d'une voix angoissée.)

Morte ?...


ESTEBAN, qui a entendu.

Morte... pour moi...

Sagrario n'est plus ma fille...

Si tu veux m'épargner

La pire douleur et la pire honte,

Manuel, devant moi,

Ne prononce jamais son nom.

(Un silence.)

 

TOMASA, enfin, à Manuel qui, d'un regard anxieux, l'interroge ; — à mi-voix.

Une surprise, hélas,

De sa jeunesse et de son cœur…

Partie à Madrid...

Et bientôt abandonnée...

(Avec un geste vers Esteban.)

Pour le moment, intraitable !

Mais… à nous deux… plus tard…

(A Esteban.)

Allons, vieil entêté,

Quitte cet air de croque-mort.

On a bien, dans la vie,

Le temps de souffrir !...

Aujourd’hui grande fête :

Nous tuons le veau gras…

(A Manuel.)

Et regard, voici, pour fêter avec nous

Ton retour au bercail,

Trois de nos rats d’église

Les reconnais-tu ?

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, MARIANO, PEREZ, PEPE, puis LES MENDIANTS

 

MANUEL, sans hésitation, les saluant tous trois de leurs noms, quand ils entrent.

Mariano... Perez... Pepe...

 

MARIANO, PEREZ, PEPE, hésitant d'abord, puis s'exclamant.

C'est Manuel !...

 

MANUEL, souriant.

Lui-même !...

(Poignées de mains.)

 

ESTEBAN.

Il revient de Paris !...

 

MARIANO, PEREZ, PEPE.

Paris !... Paris !... Paris !...

Notre-Dame !... Les grands boul'vards !...

 

TOUS TROIS, avec, chacun, une expression différente.

Paris !...

 

MARIANO, répondant au geste interrogatif de Manuel.

Moi, je sonne toujours... Faut bien gagner sa vie...

 

PEREZ.

Moi, toujours bedeau ;

Et maintenant six mioches à nourrir.

 

PEPE.

Moi, toujours perrero (1),

Toujours célibataire !

(A l'oreille et clignant de l'œil.)

Mais on trouve à se consoler.

(1) De perro, chien : celui qui chasse les chiens de l'église.

 

ESTEBAN, les invitant tous trois.

Nous déjeunons ensemble...

A tout à l'heure, les amis.

 

TOUS LES TROIS, s'en allant.

Convenu !

 

TOMASA, s'en allant aussi.

Je cours à ma cuisine.

(Déjà, sur la fin de la scène, on verra quelques personnages sortir de l'église. Avant de s'en aller, Mariano, Perez et Pepe auront ouvert la grande porte à deux battants, livrant ainsi passage au gros des fidèles qui traversera la scène, tandis que sonnent les cloches et que l'orgue joue bruyamment une allègre sortie de messe. Les mendiants sont revenus.)

 

LES MENDIANTS, à leur poste.

La charité ! Dieu vous le rende !

La charité ! La charité !

(Sort enfin le matador avec sa cuadrilla, jetant, fastueux, des poignées de sous aux mendiants et leur distribuant des cigares.)

 

LES MENDIANTS, enthousiastes.

Vive Conchito !

(Esteban, de sa verge de bois, les menace plaisamment ; un geste de Manuel souriant lui conseille l'indulgence. Et tous deux s'en vont, Manuel au bras d'Esteban, tandis que, du côté opposé, la foule s'écoulera joyeusement par la porte qui donne sur la rue.)

La toile baisse rapidement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

Dans le cloître haut, chez Esteban. Une chambre aux murs jaunis, où sont fixées des images saintes. Quelques pots à fleurs. Deux portes : l'une, au fond, s'ouvrant sur la cuisine ; l'autre, la porte d'entrée, à droite, donnant sur la galerie du cloître. Deux fenêtres : l'une, sur la galerie, par où l'on aperçoit la cime des cyprès du verger intérieur ; l'autre, à gauche, sur le dehors. Au fond, un étroit escalier en colimaçon ménagé dans le mur, et communiquant avec l'étage supérieur. Vieux meubles polis par l'usage : chaises, tables, prie-Dieu, etc.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

MANUEL, MARIANO, PEREZ, PEPE, d'autres gens du cloître, puis ESTEBAN

 

TOUS, autour de Manuel. Ils sont à diverses places dans la chambre, plusieurs assis près de la table.

Bravo ! Bravo !

Manuel a raison !

 

MANUEL.

Oui, l'on vous traite en esclaves !...

Aux prolétaires de l'église,

Comme à ceux de l'usine,

Même collier d'infamante misère.

Partout le Capital opprime le Travail :

Tout aux uns, rien aux autres !

 

TOUS.

Il a raison.

 

MANUEL.

Que de trésors, dans cette cathédrale,

Qui dorment là, d'un avare sommeil,

Et ne servent à rien qu'à parer des idoles !...

Que de vie étouffée,

Que de bonheur perdu !

 

TOUS.

Il a raison ! Il a raison !

 

DEUX GROUPES.

On nous dépouille ! On nous affame !

 

TOUS.

A bas le Capital !...

 

MANUEL, les calmant d'un geste.

Mais... pas de violence !

Rien n'en sort qui ne soit mauvais...

C'est à l'Idée toute puissante,

Sans bombe ni poignard, à coups de lumière,

De frayer le chemin vers la Cité Future...

(Avec un ardent mysticisme.)

Là, mes amis, plus de misère !

Là, dans la paix de l'absolu bonheur,

Maître de tous secrets,

Souverain de la vie et Conquérant du sort,

L'Homme Nouveau deviendra l'Homme-Dieu...

Mais il faut attendre...

D'autres que nous moissonneront ;

C'est notre gloire de semer...

(Un silence lourd et mécontent.)

 

MARIANO.

La gloire, viande creuse.

 

MANUEL.

Préparons l'avenir !

 

PEREZ.

L'avenir, c'est trop loin !...

 

MANUEL.

Pas de vil égoïsme !

 

PEPE.

Que m'importent les autres !

 

GROUPES DIVERS, dans un sourd murmure d'abord.

Trop de misère ! Trop de honte !

(Dans un crescendo de plus en plus tumultueux.)

A notre tour ! Je veux ma part !

A nous le droit ! A nous le nombre ! A nous la force !

Vive la Sociale !

A bas les exploiteurs !

 

TOUS, debout et gesticulant.

A bas les exploiteurs !

A bas ! A bas ! A bas !

 

MARIANO et PEPE, quand les autres voix se sont tues.

A bas l'Eglise !

(Tumulte et brouhaha approbateurs. A ce moment, au clocher de la cathédrale, lents et graves tintements d'une cloche puissante.)

 

TOUS, excepté Mariano, Pepe et Perez, s'arrêtant alors brusquement, comme pris en faute, ressaisis par l'habitude et le respect héréditaires ; à mi-voix, dans un murmure, et se signant.

L'heure du Salut...

(D'un geste machinal, ils se découvrent et s'inclinent, dans un grand silence. Seuls, Mariano et Pepe, par manière de protestation, enfonceront leur chapeau et s'assoiront d'un air de défi. Perez, hésitant, resterait peut-être debout : de force Mariano l'oblige à s'asseoir et Pepe, d'autorité, lui remettra son chapeau sur la tête.)

 

LA MAÎTRISE, aux profondeurs de la cathédrale, accompagnée par l'orgue.

Laudate Dominum, omnes gentes ; laudate eum omnes populi.

 

TOUS, sur la scène, excepté Manuel, Mariano, Pepe et Perez, récitant :

Adoremus in æternum Sanctissimum Sacramentum.

 

LA MAÎTRISE.

Gloria Patri, Gloria Filio, Gloria Spiritui Sancto !

 

TOUS, se signant.

Amen !

(Se poussant du coude.)

Allons, à la besogne !
(Ils gagnent la porte, lentement, d'un air gêné.)

 

 

SCÈNE II

MANUEL, ESTEBAN, entré depuis quelques instants au cours de la scène précédente et dont toute l'attitude aura protesté contre un pareil scandale, puis TOMASA, puis SAGRARIO.

 

ESTEBAN.

Mes compliments !...

Joli travail que tu fais là...

Et ta promesse ?

 

MANUEL.

Pardon... Mais c'est plus fort que moi.

Je les plains tant !

 

ESTEBAN.

Pourquoi ?... Sommes-nous donc à plaindre ?

 

MANUEL, dont la réflexion ne s'applique pas moins à Esteban qu'aux autres.

Je m'indignais de les voir asservis

Au point d'aimer leurs chaînes ;

J'avais besoin de leur crier à tous :

« Comprenez donc enfin, vous êtes des esclaves... »

 

ESTEBAN, après un haussement d'épaules.

Qui ne l'est pas sur terre ?

Et de connaître son malheur

En est-on plus heureux ?...

Tout ça finira mal.

Déjà... tout à l'heure...

 

MANUEL.

Allons donc ! feu de paille...

Un son de cloche, tout s'éteint,

Et le cri de révolte

Se mue en patenôtre.

Pas dangereux, ces anarchistes-là !

 

ESTEBAN, maussade.

Ce n'est pas mon avis !...

(Mimique pessimiste. Puis :)

Je descends pour l'Hommage,

Et je reviens.

(Par l'autre porte entre Tomasa qui, d'un regard, s'assure d'abord qu'Esteban n'est plus là.)

 

MANUEL, allant à Tomasa.

Eh ! bien ?

 

TOMASA, à mi-voix.

Elle est ici...

Ce n'est pas sans peine

Que j'ai pu l'amener...

La pauvre n'osait pas : elle craint tant son père !

Mais sa promesse de venir,

A Manuel jurée,

L'a décidée enfin.

 

MANUEL, avec émotion.

Chère Sagrario !...

Ah ! quand je l'ai revue,

Si douloureuse et si malade,

Que ma détresse eut pitié de la sienne !

 

TOMASA, attendrie.

Je me souviens.

 

MANUEL.

Elle avait peur, d'abord...

Son cœur, maintenant, se rassure

Et lentement il commence à s'ouvrir...

 

TOMASA.

Ne crois-tu pas, Manuel, qu'elle t'aime ?

Et ne l'aimes-tu pas ?

 

MANUEL, pensif.

Peut-être...

(Un silence.)

 

TOMASA, enfin, dans une invocation.

Après tant de misère,

A ces enfants, Seigneur, accordez votre grâce,

Et qu'ils aient enfin, sur la terre,

Un peu de bonheur !

(Apercevant Esteban.)

Le voici...

(Rentre Esteban. — Manuel, qui s'est assis, feuillette un livre. Esteban s'assied aussi et, les bras croisés, fume sa pipe. Tomasa va et vient, s'occupant du ménage. Un moment de silence, que remplit le chant éloigné de l'orgue.)

 

ESTEBAN, après que l'orgue s'est tu.

L'office va finir.

 

LA MAÎTRISE, dans la cathédrale, répondant au Dominus Vobiscum du prêtre à l'autel, qu'on ne peut entendre.

Et cum Spiritu tuo.

 

ESTEBAN, fumant toujours sa pipe et psalmodiant à mi-voix, machinalement.

Benedicamus Domino.

 

LA MAÎTRISE.

Deo gratias...

 

TOMASA, échangeant avec Manuel un signe d'intelligence.

Récitons le Pater.

(A Manuel, avec une indulgence bourrue.)

Pas toi, bien sûr, affreux païen !

 

ESTEBAN, agenouillé, se signant.

Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

 

TOMASA.

Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ; (Avec une intention marquée.) pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laisse pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.

(Ils se signent ensemble.)

 

MANUEL, quittant son livre ; il a suivi la fin de la prière.

Belle prière, tout de même,

Ce Pater.

 

ESTEBAN.

Tiens, tu consent à l'avouer !

 

MANUEL.

« Que votre règne arrive... »

C'est le règne, je pense,

De la Justice et de l'Amour...

Quand viendra-t-il ?...

« Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons… »

(Avec une intention marquée.)

Quoi de plus beau que le pardon ?

 

TOMASA.

Mais quoi de plus rare ?...

(Esteban, surpris, les regarde alternativement, avec un vague soupçon.)

 

MANUEL.

On a vu des pères

A leur enfant le refuser !

 

ESTEBAN, sur la défensive, cette fois, et d'un ton rude.

Que veux-tu dire ?

 

MANUEL, lui montrant alors Sagrario qui vient d'entrer, silencieusement introduite par Tomasa.

Que tu dois pardonner !

 

ESTEBAN, reculant d'un pas, et dans une sourde exclamation.

Sagrario !...

 

MANUEL et TOMASA, avec un geste, tous deux, vers la pauvre fille.

Pardonne !

(Un silence. — Vêtue de noir, pauvrement, belle encore, mais le visage déjà flétri par la misère et le chagrin, Sagrario reste à genoux, baissant la tête, immobile et toujours muette, navrant symbole de lassitude et de souffrance. Par un instinctif mouvement d'émotion paternelle, Esteban s'est penché sur elle. « Est-ce donc là sa fille ?... » Mais se roidissant contre sa pitié, il s'écarte de quelques pas, détourne les yeux.)

 

TOMASA, ramenant vers Sagrario le regard d'Esteban.

Regarde...

Oui, c'est bien elle ;

C'est bien ta fille...

Te souvient-il encor d'une enfant rose et blonde,

— Un abricot des cigarrales — (2)

Qui jouait là, vive, rieuse,

Près d'une double tendresse ?...

Sa mère est morte ;

L'enfant est morte pour son père.

Te souvient-il aussi de cette jeune fille

Si belle ?

Nous tous, les gens d'ici,

Nous la nommions : « La Perle du cloître » :

Si lumineuse de santé,

Si fraîche à voir avec ses grands yeux clairs

Et sa bouche fleurie !...

Comme il semblait qu'elle fût née pour le bonheur !...

Eh, bien ! regarde !...

(Un silence douloureux ; sanglots muets de Sagrario.)

(2) On appelle cigarrales des vergers qui se trouvent aux environs de Tolède. On y cultive des abricots renommés.

 

ESTEBAN.

Ce bonheur dont tu parles,

C'est elle, entends-tu bien, qui n'en a pas voulu...

Il était là, près de son père qui l'aimait...

Son devoir, notre honneur,

Et le souvenir de sa mère,

Pour un caprice, elle a tout oublié...

J'ai meilleure mémoire :

Je n'oublie pas sa honte

Qu'elle s'en aille !

(Sous le geste qui la chasse, Sagrario s'est relevée. Avec cette résignation dans le désespoir qu'amène l'accablement d'une longue souffrance, elle fait, lente, machinale, quelques pas vers la porte. Mais Tomasa l'arrête, la retient dans ses bras, ou Sagrario cachera son visage et ses larmes.)

 

MANUEL, cependant.

Es-tu donc sans pitié ?

 

ESTEBAN.

Toute faute s'expie.

 

MANUEL, montrant Sagrario.

N'a-t-elle pas souffert ?

 

ESTEBAN.

Pas de brebis galeuse !

 

MANUEL.

A Madeleine pécheresse,

Jésus que tu renies,

Jésus qui fut des nôtres,

Disait : « Relève-toi ! »

 

ESTEBAN.

Je ne suis pas un Dieu !

 

MANUEL.

Sois du moins un père !

 

TOMASA, caressant les cheveux de Sagrario.

Sa mère, sûrement, l'eût embrassée déjà...

(Emotion visible d'Esteban, à l'évocation de ce souvenir ; s'arrêtant enfin devant Sagrario.)

 

ESTEBAN.

Mais toi... n'as-tu donc rien à dire ?

(Geste las de Sagrario. « A quoi bon ? » signifie ce geste.)

Parle enfin... Défends-toi... Ton excuse ?...

 

SAGRARIO, sans relever la tête, à voix basse.

L'Amour...

(D'un geste violent, Esteban réprouve une pareille excuse.)

 

TOMASA, répondant à ce geste.

Oui, l'Amour...

De quoi fut-il donc fait, pour l'enfant que tu chasses,

L'amour que tu condamnes,

D'une éperdue tendresse,

De sacrifice et de misère.

Tu le prends pour la faute :

C'est lui qui la rachète !

Comme tu prends pour de l'honneur

La cruauté de ton orgueil.

 

MANUEL.

N'accuse que la vie

 

TOMASA.

Et non pas sa victime.

 

MANUEL, s'exaltant.

La Vie qui n'est qu'un piège à prendre la faiblesse,

Dont l'hypocrite lâcheté

Persécute l'Amour,

Quand il est vrai, quand il se donne,

Et le salue très bas, quand il sort de l'église,

Béni, légitime... et vénal...

(S'excusant de sa violence.)

Pardon... Mais ce juge implacable,

Ce n'est plus toi, si bon...

Frère,

Toi qui m'as recueilli,

Toi qui m'as sauvé,

Toi qui m'es un père,

Cette place au foyer, ce pain que tu me donnes,

A ton enfant malade, et sans pain, et qui pleure,

Ne les refuse pas !

(Pâle, bouleversé par une émotion croissante, Esteban, toutefois, ne cède pas encore.)

 

MANUEL.

Alors, je n'ai plus qu'à partir...

Quand on chasse l'enfant, rester, moi ? De quel droit ?

Voler sa place ?

Non !

(Se tournant vers Sagrario.)

Sagrario, notre sort est le même ;

Partons ensemble.

(A Esteban.)

Adieu !

(A Sagrario.)

Viens !

(Ils se dirigent vers la porte, quelques pas : ils vont sortir.)

 

ESTEBAN, dans un brusque sanglot, à sa fille.

Reste !...

(Autour du pauvre homme qui pleure, affaissé sur une chaise, Manuel, qui lui serre la main, Sagrario, à genoux, et baisant l'autre main, Tomasa, bourrue et radieuse, essuyant des larmes de joie. Un long silence.)

 

TOMASA, enfin, à Esteban.

Viens-t'en prier à la chapelle :

On y pleure mieux.

(Tomasa, d'une mine attendrie, confirme à Sagrario, dont la discrétion l'avait déjà senti, qu'elle ne doit pas les accompagner ; et comme un geste de la jeune fille lui demande timidement un peu d'ouvrage, elle lui désigne, avec un sourire affectueux, une corbeille pleine de linge d'église à raccommoder. Après un maternel baiser de la tante à la nièce, lente sortie d'Esteban et de Tomasa, Esteban appuyé au bras de Tomasa, tandis que, lentement aussi, Sagrario se dirige vers la fenêtre où, tout de suite, s'asseyant, elle se met à coudre.)

 

 

SCÈNE III
MANUEL, SAGRARIO

 

(Sagrario, le front penché sur son aiguille ; debout à quelque distance, Manuel la contemple avec une affectueuse compassion. Un silence.)

 

MANUEL, enfin, à lui-même.

Pauvre Sagrario !...

(Un temps. Il fait quelques pas vers Sagrario.)

Ton cœur a bien souffert !

 

SAGRARIO, sans relever la tête.

Hélas !...

 

MANUEL, se rapprochant encore, puis s'asseyant auprès d'elle.

Donne-moi ta main...

(Il prend sa main.)

Elle est pâle, et veinée de pâles routes bleues

Qui mènent doucement jusqu'à ton cœur malade.

 

SAGRARIO.

Et la tienne est de même...

On dirait les deux sœurs.

 

MANUEL.

Nos pauvres mains...

Ne crois-tu pas que d'être ainsi malades,

Tous deux du même mal,

C'est un lien, qui n'est pas sans douceur,

Entré nos deux misères ?...

(Un temps. — Le silence même de Sagrario trahira son émotion.)

 

MANUEL, enfin.

A présent, dans la vie,

Que penses-tu faire ?

 

SAGRARIO.

Attendre de mourir...

Il ne faut pas me plaindre !

Je ne souffre plus...

La vie n'est plus pour moi, comment pourrais-je dire ?...

Qu'une rumeur, très loin, au fond d'un grand silence...

Je m'en irai comme on s'endort...

En attendant, je travaillerai.

 

MANUEL.

Tu ne sortiras point ?

 

SAGRARIO.

Non, je travaillerai...

Un coin seulement, près de la fenêtre,

Pour y coudre le jour ;

Et pour y coudre encor, le soir, près de la lampe,

Un peu de sa clarté,

C'est tout ce qu'il me faut...

On ne me verra pas.

On ne m'entendra pas.

J'écouterai d'ici la messe et les offices.

J'aurai pour compagnons le murmure de l'orgue,

Le va-et-vient de mon aiguille,

Et ma prière à la Madone.

 

MANUEL.

Prier... A quoi bon prier ?...

 

SAGRARIO.

Prier, quelle douceur !...

On oublie toute peine ;

C'est un voyage au Paradis...

Et revenu de là-haut sur la terre,

On garde au fond du cœur la vision du Ciel...

Prier, c'est doux... comme la mort.

 

MANUEL, à lui-même.

La mort...

(Dans un élan passionné, comme essayant de ressaisir la vie.)

Puisqu'elle doit venir, la mort inévitable

Et pour nous si prochaine,

Avant que nos deux cœurs s'arrêtent pour jamais,

Ah! si du moins, l'un près de l'autre,

Ne fût-ce qu'un jour,

Ils pouvaient battre ensemble !

 

SAGRARIO, se reculant un peu.

Non... Non... Cet amour-là, j'en ai peur !

 

MANUEL, avec une sorte de honte, se maîtrisant.

Non !...

(A lui-même, d'une voix basse, presque parlé.)

Nous n'avons pas le droit de jeter en pâture

A la souffrance

De pauvres êtres nés de nous,

Dès le berceau marqués du sceau de notre mal...

(Un temps.)

 

SAGRARIO.

Il est un autre amour, plus constant et plus doux,

Blanc comme notre enfance,

Profond d'être si pur,

Souvent muet, pour que les âmes

Plus tendrement se causent...

Aimons-nous ainsi.

 

MANUEL, acquiesçant avec tendresse.

Chère Sagrario !

 

SAGRARIO.

C'est ainsi que s'aimèrent,

Jadis,

Les fiancés de la Sainte Légende.

 

MANUEL.

Raconte-moi, petite fille,

Ta belle histoire...

 

SAGRARIO.

C'est de saint Leucanère et de sainte Leucille,

Dont j'ai connu la vie dans un livre d'images ;

Beaux et jeunes tous deux,

Et qui s'aimaient.

 

MANUEL.

J'écoute...

 

SAGRARIO.

Le jour des fiançailles,

Comme ils échangeaient l'anneau d'or,

Voici que sur l'autel, par un soudain miracle,

Notre-Dame s'anime...

Elle descend trois marches,

Et de sa voix si tendre :

« Quittez les amours de la terre :

» Un souffle à peine les effeuille,

» Ce n'est qu'au ciel, dans le jardin suprême,

» Que fleurissent les fleurs de l'Eternel Amour ! »

Et la Vierge tenait un lys dans chaque main...

Et donc, moine au moustier,

Nonne sous le voile,

Chastement ils vécurent,

Séparés, tout de même unis :

A la même heure, chaque soir.

Ils s'endormaient tous deux ;

Et chaque soir, muées en deux beaux anges,

Se rejoignaient leurs âmes...

Une dernière fois, tous deux ils s'endormirent...

Et cette fois, pour jamais fiancés,

Ils se réveillèrent ensemble

Aux saintes fleurs du Paradis…

(Un silence.)

 

MANUEL, enfin.

Sœur bien-aimée...

(Et lentement leurs mains s'unissent ; et tendrement, chastement, ils resteront ainsi, muets, sans bouger, dans la douceur du soir tombant. La toile baisse très lentement.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

Le sanctuaire de la Vierge. On aperçoit, se profilant à gauche, quelques trouées de la cathédrale. Le sanctuaire est brillamment illuminé. Grands cierges à l'autel, profusion d'autres cierges aux candélabres d'offrande. Sur l'autel, où l'on accède par de larges marches, une madone d'un luxe voyant et barbare. C'est le jour de sa fête. On l'a vêtue, pour ce jour et pour cette nuit-là, d'étoffes précieuses, parée de tous ses bijoux. Manteau royal et robe gonflée en façon de crinoline, ruisselants d'or, de diamants, de perles, énorme couronne à cabochons, pendants d'oreilles, bracelets. Entre l'autel et le chœur pend de la voûte la corde d'une cloche.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

(C'est la fin de complies. La maitrise, accompagnée alternativement par l'orgue et par l'orchestre, comme il est d'usage aux grandes fêtes, chante à deux chœurs le Salve Regina. Un prêtre à l'autel. Enfants de chœur balançant l'encensoir, les deux bedeaux vêtus de noir, le sacristain (l’azul de la Vierge) vêtu de bleu ciel (haute canne à pomme d'argent), enfin le groupe des chanoines, vêtus de rouge, agenouillés. L'assistance, au besoin, s'entreverra de côté.) (3).

(3) L'archevêque peut figurer dans la cérémonie.

 

UN PRÊTRE, derrière le rideau.

Salve, Regina !

 

LA MAÎTRISE, derrière le rideau.

Salve, Regina, Mater misericordiæ, salve!

(Le rideau se lève.)

O vitæ dulcedo nostræ, o spes unica. Ad te clamamus exules. Ad te suspiramus gementes et flentes. O dulcis Virgo Maria, salve.

 

UN ENFANT DE CHŒUR.

Ave, Maria, gratia plena. Benedicta tu in mulieribus. Ave, Maria !

 

MENUET DE LA VIERGE (4)

 

(4) Dansé par de jeunes garçons en costume d'apparat seigneurial, devant l'autel de la Madone. C'est un vieil usage conservé dans plusieurs cathédrales d'Espagne.

 

LA MAÎTRISE et VOIX DIVERSES.

Ave, Maria, gratia plena. Dominus tecum. Ave, Maria.

 

UNE VOIX.

Benedicta tu in mulieribus. Sancta Maria, ora pro nobis.
 

LA MAÎTRISE et VOIX DIVERSES.

Sancta Maria, ora pro nobis.

 

LE PRÊTRE, à l'autel, bénissant.

Benedicamus Domino.

 

LA MAÎTRISE.

Deo gratias.

 

LE PRÊTRE.

Divinum auxilium maneat semper vobiscum.

 

LA MAÎTRISE.

Amen !

(Sortie du prêtre et des chanoines en deux files, précédés du sacristain, des bedeaux et des enfants de chœur. — Brouhaha de la foule qui se retire. — Dans la chapelle, maintenant silencieuse, génuflexions, devant l'autel, de quelques dévotes, dont plusieurs offrent un cierge. — La scène reste vide.)

 

 

SCÈNE II

ESTEBAN, puis MANUEL

 

(Entrée d'Esteban, son trousseau de clefs à la ceinture. Pendant quelques instants, il fait le ménage de la chapelle et de l'autel, dont il éteint les cierges, sauf deux. Les cierges d'offrande continueront à brûler.)

 

MANUEL, entrant.

Me voilà prêt.

 

ESTEBAN, se retournant et d'un geste circulaire montrant la chapelle.

Ta chambre aussi...

(Allant à Manuel et lui tapant sur l'épaule.)

Première nuit de garde,

(Un geste vers la Madone.)

Et la nuit même de sa fête !

 

MANUEL, souriant.

Grand honneur pour moi !

 

ESTEBAN, avec admiration.

Comme elle est belle !...

Sa plus riche toilette

Et tous ses bijoux !...

Ça représente une somme.

 

MANUEL.

Je la voudrais plus simple.

(Haussement d'épaules d'Esteban qui signifie : « Tu n'y connais rien ! » — Dix heures sonnent.)

 

ESTEBAN, s'en allant.

Allons, bonne nuit...

Dix heures... je te laisse.

(Remuant ses clefs.)

Dans un instant, je t'enferme...

Toi, n'oublie pas la ronde !

 

MANUEL.

Sois tranquille...

 

ESTEBAN.

Par ces temps d'anarchie,

Jamais trop de prudence !

(Le poussant du coude en souriant.)

Misérable anarchiste !

(Sur un geste mélancolique et dénégatif de Manuel.)

Oui, maintenant,

Tu mets de l'eau dans ton vin !

Tu n'as pas tort !...

Adieu !

(Tout en s'en allant.)

Voilà Sagrario.

Elle t'apporte pour la nuit

De bonnes choses, bien sûr.

(Arrêtant Sagrario qui vient d'entrer et jetant un coup d'œil dans le panier qu'elle porte, et Manuel.)

Enfant gâté !...

(Au seuil.)

A demain !

(Il sort.)

 

 

SCÈNE III

MANUEL, SAGRARIO

 

SAGRARIO, portant un panier, une couverture roulée, un autre objet encore, enveloppé de papier blanc.

Voici du pain, des fruits et des pâtes sucrées,

Avec un peu de vin...

Pour la nuit, cette manta bien chaude.

 

MANUEL, la remerciant et la débarrassant.

Bonne et prudente sœur !...

Mais à quoi bon tant de soins,

Quand on ne peut guérir ?

 

SAGRARIO, gentiment enfantine.

Dieu nous guérira...

Oui, je reprends courage...

Maintenant que je t'aime,

Je ne veux plus mourir et je veux que tu vives.

 

MANUEL, avec un geste à la fois las et souriant.

La vie !...

 

SAGRARIO, avec, mais un peu seulement, l'exaltation fiévreuse de la malade.

La vie !...

Longtemps si morne, si glacée,

Je la revois enfin, maintenant que je t'aime,

Souriante et fleurie.

Une sève nouvelle a ranimé son teint ;

Et dans ses yeux, quelle heureuse lumière !

Oui, je la reconnais, elle nous tend les bras ;

Tous nos bonheurs perdus, elle va nous les rendre !

 

MANUEL.

Chère Sagrario... (A part.) Pauvre Sagrario !...

 

SAGRARIO, timidement.

Si tu voulais... seulement...

(Sur un geste affectueux qui l'invite à parler.)

Prier avec moi !

 

MANUEL.

Chère et douce entêtée !

(Et tendrement son geste refuse.)

D'ailleurs, moi, pourquoi vivre ?

Pour veiller, dans un temple,

Sur un trésor usurpé ?

Si tu savais combien je suis las !...

Je voulais affranchir des âmes,

Et je déchaîne des instincts.

J'ai dit : « Pas d'égoïsme et pas de violence ! » ;

Et me voilà suspect...

Sagrario, ma sœur de misère,

Ah ! pourquoi vivre !

 

SAGRARIO.

Pour aimer qui vous aime...

Et pour gagner le Paradis.

 

MANUEL.

Chimère, hélas !

 

SAGRARIO.

Qui sait ?...

Rien que d'y croire, ami, c'est déjà du bonheur...

Il est si beau, si calme, si pur !...

Tu rêves de justice et de fraternité :

C'est là-haut seulement, vois-tu, qu'on trouve ça ;

Et s'il est ici-bas tant de joie dans l'amour,

C'est qu'un peu de ciel s'y reflète...

(Lui prenant la main et cherchant à l'attirer vers l'autel.)

Prions ensemble.

 

MANUEL, se dégageant avec douceur.

Je ne sais plus... Je ne puis...

 

SAGRARIO, tristement.

Alors, je prierai pour nous deux...

(Surmontant sa tristesse et développant avec précaution le papier de l'objet apporté.)

Regarde ce beau cierge...

Il est de cire fine,

Mêlée d'encens.

Vois, il est peint aux couleurs de la Vierge,

Fleuri des lys et des roses qu'elle aime...

C'est un cierge de riche !... Il coûte vingt réaux,

Ne me gronde pas !...

Puisque ce soir, pour la première fois,

Tu veilleras sur la Madone,

Je veux, en notre nom, l'offrir à son Image,

Avec ces fleurs.

(Tout en allant vers l'autel, tenant le cierge et les fleurs, montrant la Madone :)

Elle te connaît bien...

Que de fois ici-même,

Rappelle-toi,

Le petit Manuel, en robe de clergeon,

Dévotement a servi la messe !

Tu l'aimais tant jadis !... Elle t'aime toujours !

(Brève pantomime. Sagrario, allumant le beau cierge, le placera sur un candélabre d'offrande, Puis, elle disposera les fleurs dans un des vases de l'autel ; et devant l'autel même, elle en sèmera quelques-unes sur le tapis. A ce moment, tournée vers Manuel et lui tendant une rose blanche, pour qu'il fasse à la Vierge l'offrande au moins d'une fleur, elle dira, dans une attitude de tendre imploration :)

Pour me faire plaisir !

(Sourire indulgent de Manuel : il offrira la rose, moins d'ailleurs à la Vierge qu'à Sagrario elle-même. Après un regard plein d'une affectueuse reconnaissance, Sagrario s'agenouillera sur une marche de l'autel.)

 

SAGRARIO, agenouillée.

Mère compatissante,

Tout notre espoir est à vos genoux.

Pitié pour moi,

(Se tournant à demi vers Manuel.)

Pitié pour lui !

Puisque son cœur est bon, c'est qu'au fond il vous aime.

Ramenez-y la foi.

Donnez-nous sur la terre, après tant de souffrances,

Un peu de bonheur,

Ou bien, s'il faut mourir,

Donnez-nous de mourir ensemble...

Mère compatissante !

(Elle reste à genoux, abîmée dans sa ferveur.)

 

MANUEL, à l'autre bout de la scène, comme exilé d'une foi qu'il regrette, mais qu'il ne peut plus partager, contemplant Sagrario à genoux.

Comme toi, près de toi, que je voudrais prier !...

Qu'il serait doux à mon dernier sommeil

De se blottir, comme elle,

Au sein maternel et divin !...

Comme toi, près de toi, que je voudrais prier !

(Etreint d'une émotion qu'il ne peut plus contenir, Manuel, à ces derniers mots, s'est caché les yeux de ses mains. Sagrario, qui s'est relevée, se retourne alors vers lui. Elle aura d'abord un mouvement de surprise inquiète, puis, allant à Manuel, d'un geste tendre, elle écartera les mains qui lui cachent le visage aimé.)

 

SAGRARIO, avec une joie pieuse.

Une larme !...

(Et comme Manuel essaie de nier.)

Je la vois briller...

Larme bénie,

Nouveau baptême !

Regretter la foi, c'est la retrouver...

Pleure !

(Long regard à la Vierge ; lente génuflexion, suivie d'un bref élan de muette action de grâces. Puis, à pas silencieux, suspendus, pour ne pas troubler une émotion qu'elle espère féconde, Sagrario se retire, les yeux toujours vers Manuel. Une fois encore, au seuil, elle dira, suppliante et joignant les mains.)

Oh ! pleure !

(Avant de sortir, un long baiser, de la main. Resté jusqu'alors immobile, les yeux fixes, comme ailleurs, Manuel a relevé la tête et rend à Sagrario son baiser.)

 

 

SCÈNE IV

MANUEL, seul.

 

MANUEL, se ressaisissant.

Quelle étrange faiblesse !...

Dans cette vision de ma dévote enfance

Et dans ce culte si touchant,

(Embrassant d'un geste la cathédrale,)

Dans cette majesté séculaire et profonde,

Dans notre amour, dans ma désespérance,

Et dans l'approche de la mort,

Autant de pièges à mon cœur

Pauvre Sagrario !...

Elle est heureuse... presque !

Et bientôt, nous allons mourir.

Mais elle, confiante,

S'en ira tendrement, et les yeux pleins d'extase,

Vers son beau pays de lumière...

Moi, vers la nuit et le néant...

La mort, la vie,

Partout le mystère...

La Science, la Raison,

Une lueur à peine au fond de l'ombre épaisse,

Illusion peut-être...

Et j'en ai fait mon Dieu !

Si tu n'es rien qu'une idole nouvelle,

Impuissante Raison,

Ah de quel droit alors viens-tu donc, dans ce temple,

Renverser l'idole chrétienne ?

Elle, du moins, savait consoler.

(Se rapprochant de l'autel, et dans une sorte d'imploration douloureuse, s'adressant à la Madone.)

Symbole de tendresse et de miséricorde,

Pourquoi n'êtes-vous qu'un divin mensonge ?

Si bonne, si pure,

Que n'êtes-vous la Vérité ?

Et pourquoi tant de faste ?

A votre sein de mère,

Pourquoi tant de bijoux ?

Vous ne portiez jadis qu'une robe de laine

Et qu'un voile de lin.

Redevenez la simple paysanne !

Cette couronne qui le souille,

Arrachez-la de votre front,

Et de tous ces bijoux d'avare courtisane,

Vous, la chaste Pitié,

Pour les malheureux faites-en du pain !

(A ce moment, dans le silence profond de la cathédrale, onze heures sonnent au clocher. Sur les candélabres d'offrande, beaucoup de cierges, maintenant, sont éteints, ou ne sont plus qu'une vacillante lueur.)

C'est l'heure... Allons, que je fasse ma ronde.

(Il allume sa lanterne, puis s'enveloppant dans la manta.)

Pour obéir à Sagrario.

(Comme il s'éloigne et qu'il va sortir de la chapelle, un bruit de pas et de voix le fait se retourner, surpris. Un instant, il restera dans l'ombre du fond, observant sans qu'ils puissent encore le voir, les nouveaux arrivants ; puis il reviendra sur ses pas.)

 

 

SCÈNE V

MARIANO, PEREZ, PEPE, entrant, Mariano d'abord, puis les deux autres, tous trois légèrement avinés, MANUEL.
 

MARIANO.

Personne ?

 

PEREZ.

A sa ronde, sans doute.

 

PEPE.

Si l'on faisait le coup ?

 

MARIANO.

Motus ! le voilà !...

 

MANUEL, avec surprise, mais amicalement.

Vous ici ?... A cette heure ?

 

TOUS TROIS.

Nous-mêmes...

 

MANUEL.

Et par où ?

 

PEPE.

Tout bonnement par la porte !

 

MARIANO, agitant son trousseau de clefs.

Le sonneur a toujours les doubles !

(Un temps.)

 

MANUEL.

Et que voulez-vous... camarades ?

 

PEREZ, un peu gêné, se grattant la tête.

Ce que nous voulons...

 

PEPE, exhibant une bouteille.

D'abord, trinquer avec toi...

 

MANUEL.

Vous savez bien que je ne bois pas.

 

PEPE.

Oui, les savants, c'est des messieurs, ça ne boit pas.

 

MARIANO, intervenant brutal.

Pas tant d'histoires... Ce que nous voulons...

 

MANUEL.

Eh bien ?

 

MARIANO.

C'est les bijoux de la Madone !

 

TOUS TROIS, avec le même geste confirmatif.

Voilà !...

 

MANUEL.

Vous plaisantez !

 

PEPE.

Sérieux comme trois papes !

 

MANUEL.

Vous êtes fous ?

 

PEREZ.

Nous, tes élèves !

 

MANUEL.

Vous êtes ivres alors !

 

PEPE, qui titube en effet.

A peine...

 

TOUS TROIS, scandant les mots.

Nous voulons les bijoux !...

 

MARIANO, allant à Manuel et lui frappant sur l'épaule.

Parlons peu, mais parlons bien...

Tu nous l'as dit toi-même :

« Le capital opprime le travail ;

» Tout aux uns, rien aux autres ! »

(Violemment.)

Pourquoi ?

Sous le fouet du maître,

Quand l'esclave, à bout de souffrances,

Commence à gronder,

Vous, les rêveurs, vous nous dites alors :

« Patience... Attendez... L'Avenir ! »

Non, non, métier de dupes.

Nous sommes las de crever la faim !...

(Montrant la Madone ; avec emportement.)

Ici, voilà de l'or,

De l'or sué par notre peine,

Taché de notre sang,

De l'or qui ne fait rien — que parer une idole,

C'est ton mot.

Tout cet or-là, qu'on nous a volé,

Entends-tu bien, nous venons le reprendre !

 

TOUS TROIS.

Nous voulons les bijoux !...

(Un silence.)
 

MANUEL, avec accablement.

O mon beau rêve, où te voilà tombé ?...

(Suppliant.)

O mes amis, est-ce bien vous ?...

Vous, de si brave gens, saccager et voler !...

Cet or n'est pas à nous, non plus qu'à cette église.

C'est le patrimoine commun.

Piller cette Madone,

C'est dépouiller nos frères,

C'est imiter nos oppresseurs...

Je vous supplie !

 

MARIANO.

Après nous le déluge !

 

PEREZ.

Je veux du pain pour mes enfants.

 

PEPE, cynique.

Moi, des sous pour la noce.

 

PEREZ, ricanant.

As-tu peur d'un miracle ?

 

MARIANO, avec un geste vers la Madone.

Prends ta part du magot !

(Manuel, cependant, ira de l'un à l'autre, désespéré, répétant avec angoisse : Mes amis !... mes amis ! Enfin, débordé par la colère croissante des trois hommes, et révolté par ces derniers mots : Prends ta part du magot ! résolument il se place devant l'autel, barrant le chemin.)

 

MANUEL.

Votre complice, moi ! Jamais !

 

TOUS TROIS.

Place !

 

MANUEL.

Vous ne passerez pas.

 

TOUS TROIS.

Place !

 

MANUEL.

Non !

 

TOUS TROIS.

Place ! Place ! Place !

 

MANUEL.

Non !

(Ruée des trois hommes vers l'autel, Mariano en tête, brandissant son trousseau de clefs.)

 

MARIANO, assénant un coup terrible à Manuel qui tâchait de le repousser.

Tiens donc !

 

MANUEL, poussant un cri.

Ah !...

(Frappé mortellement à la tête et chancelant sous le coup, Manuel, cependant, trouve encore la force d'aller jusqu'à la corde qui pend de la voûte. Il s'y cramponne alors et, par un effort suprême, avant que ses agresseurs aient pu l'en empêcher, il parvient à sonner la cloche. Glissant ensuite, épuisé, le long de cette corde à laquelle il essaye vainement de se retenir, il tombe enfin sur les dalles, devant l'autel, où il reste étendu. Au tintement désespéré de la cloche dans la nuit, à la vue de Manuel gisant à leurs pieds, les trois hommes, terrifiés, s'arrêtent.)

 

TOUS TROIS.

Ah !...

(Séparément.)

Qu'ai-je fait ! Malheur ! Mort ! Mort ! Il est mort ! Entendez. On vient. Fuyons.

(Bruits, dans la cathédrale, d'une porte qui s'ouvre, de pas qui se précipitent. Les trois hommes disparaissent.)

 

 

SCÈNE VI

MANUEL, ESTEBAN, puis TOMASA, SAGRARIO, précédées ou suivies des gens du cloître, de chanoines, arrivant par groupes ou séparément.

 

ESTEBAN, accouru le premier ; il aperçoit à terre Manuel qui, reprenant ses sens, essaye péniblement de se soulever : courant à lui.

Ah !

(Le soutenant dans ses bras.)

L'atroce blessure.

(Il en étanche le sang.)

MANUEL, reprenant connaissance.

Où suis-je ?

 

ESTEBAN.

(Manuel remercie d'un signe.)

Qui t’a frappé ?

 

MANUEL, écartant la question.

Je ne sais pas.

 

ESTEBAN.

Mariano ?... Perez ?... Pepe ?

 

MANUEL.

C'est moi le seul coupable.

(Mais il voit, dans ses yeux, qu'Esteban a deviné ; alors fiévreusement.)

Jure-moi le silence...

Jure !... Sur la Madone !...

(Comme Esteban se résout enfin à jurer.)

Merci !

(Brusquement, il est secoué d'un spasme de souffrance.)

 

ESTEBAN, affolé.

Que faire ? (appelant.) A l'aide !

(On entre, Tomasa et d'autres. on s'empresse. On veut emporter le blessé.)

 

MANUEL, maîtrisant sa douleur, d'une voix entrecoupée.

Non, je veux mourir ici.

(A Sagrario qui vient d'entrer et qui s'affaissant près de Manuel, haletante, sanglotante, lui baise éperdument les mains.)

Sagrario !

(Un silence où l'on entend sangloter Sagrario à demi-pâmée.)

 

MANUEL.

Ne pleure pas...

Vois-tu, cela vaut mieux ainsi...

 

SAGRARIO, dans un douloureux reproche.

Tu m'abandonnes !

 

MANUEL, pour lui complaire.

On se retrouvera... peut-être !...

(Cependant Tomasa, recevant un crucifix des mains d'un chanoine, s'est approchée du mourant. Manuel, d'un geste las, écartera le crucifix.)

 

SAGRARIO, le prenant à son tour des mains de Tomasa et le présentant à Manuel, tendrement suppliante et pleurante.

Pour me faire plaisir !... Pour ta Sagrario !...

 

MANUEL, acceptant cette fois le crucifix et l'effleurant de ses lèvres.

Pour toi !...

(Le contemplant ensuite avant de le rendre à Sagrario.)

Et puis, c'est de l'amour...

De la souffrance...

De l'espoir...

(A Sagrario.)

Va, nous avons tous deux, au fond, la même foi,

Et nous rêvons, tous deux, d'un même ciel,

Que je voulais, moi, sur la terre...

(Gagné par le délire, se tournant vers la Madone, dans une hallucination suprême, et soulevé peu à peu par le transport de son extase, jusqu'à se redresser, presque debout.)

Regarde... La Vierge...

Plus de bijoux... plus de couronne...

Son cœur a tout donné...

Comme elle est belle, maintenant !...

(Les yeux comme agrandis par une vision immense.)

Comme elle est grande !...

A son geste se lève, illuminant le monde,

La splendeur d'une immense aurore !

Salve, Regina !

Salut, salut enfin, fraternelle justice,

Universel bonheur !

(A ce dernier mot, il défaille à nouveau dans les bras de Sagrario agenouillée sur une marche de l'autel. Derrière elle, Esteban, Tomasa, puis les chanoines, puis tous les assistants également à genoux.)

 

LES CHANOINES, psalmodiant.

Consolatrix afflictorum !

 

TOUS LES AUTRES, sauf Manuel agonisant et Sagrario.

Ora pro nobis !

 

MANUEL, soulevant la tête une dernière fois, avec un dernier geste vers la Madone, et dans un dernier souffle.

Comme elle est pâle !...

Ah !... C'est la douce mort !...

(Et cherchant la main de Sagrario, appuyant la tête sur son épaule, il expire.)

 

LES CHANOINES.

Mater misericordiæ !

 

TOUS LES AUTRES, sauf Sagrario.

Ora pro nobis !

 

SAGRARIO, toujours à genoux devant l'autel et tenant embrassé le corps de Manuel ; à la Madone, dans un sanglot.

Ne m'oubliez pas !

(Lentement, elle met un baiser d'amour, le premier, aux lèvres du mort.)

Rideau.

 

 

 

 

 

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