Deburau

 

 

Comédie en vers libres, en quatre actes et un prologue, de Sacha GUITRY. Création au Théâtre du Vaudeville le 08 février 1918.

 

Musique de scène d'André MESSAGER pour la reprise au Théâtre Sarah-Bernhardt le 07 octobre 1926. Partition dédicacée par le compositeur à la mémoire de Gabriel Fauré.

 

 

 

personnages

Théâtre du Vaudeville,

08 février 1918

Théâtre Sarah-Bernhardt,

07 octobre 1926

Marie Duplessis Mmes Yvonne PRINTEMPS Mmes Yvonne PRINTEMPS
Justine (Colombine dans la pantomime) J. FUSIER Y. GAY
Mme Rédard (la Duchesse dans la pantomime) FAVREL Jeanne DELYS
Clara (la Soubrette dans la pantomime) Régine FÉLYANE M. DESFONDS
Honorine Cécile DUCARRE FERNIER
Madame Rabouin, marchande à la toilette Rosine MAUREL M. Louis MAUREL
une Dame Alys DELONDE Mmes Alice TISSOT
une Femme de chambre RIENZI VIOLAINE
la Caissière DE GAULTRET Marcelle BAILLY
Jean-Gaspard Deburau (Pierrot dans la pantomime) MM. Sacha GUITRY MM. Sacha GUITRY
Monsieur Bertrand CANDÉ Roger KARL
Robillard BARON fils NUMÈS
Laurent (le Marchand d'habits dans la pantomime) LOUVIGNY L. SCOTT
Laplace (Cassandre dans la pantomime) FERNAL CHANOT
Clément, directeur et comédien du Théâtre des Funambules (le Marquis dans la pantomime) BARRAL, de la Comédie-Française GRÉGOIRE
Charles Deburau HIERONIMUS, de la Comédie-Française Mme Yvonne PRINTEMPS
un Jeune homme DE GARCIN MM. PUYLAGARDE
un Docteur GILDÈS H. MONTEUX
un Journaliste ESENE Paul DUFRÉNY
un Machiniste MORANA Léon RICHARD
l'Aboyeur des Funambules Félix GALIPAUX MAXIME-LÉRY
Chef d'orchestre   Raoul LABIS

 

Il y a en outre un orchestre composé de deux violons, d'un piano, d'une contrebasse, d'un piston, d'un tuba, d'une grosse caisse et d'un chef.

La figuration ne comporte pas moins de 70 à 80 personnes, parmi lesquelles il y a Victor Hugo, George Sand, Alfred de Musset et un petit garçon de dix ans qui joue au deuxième acte le rôle de Charles Deburau.

 

 

 

En 1951, Sacha Guitry réalisa Deburau, adaptation cinématographique de sa pièce. "Utilisant l'essentiel d'une partition ravissante écrite pour Deburau naguère par André Messager, Louis Beydts composa la musique nouvelle du film".

 

 

 

Scène de l'interview dans le film Deburau (1951)

 

 

 

 

Le prologue est une reconstitution pittoresque de la façade du théâtre des Funambules en 1818, quand le célèbre mime Deburau (1796-1846) attirait au boulevard du Temple une foule enthousiaste et les hommages dithyrambiques des meilleurs esprits : Théophile Gautier, Jules Janin, Gérard de Nerval, George Sand, Théodore de Banville. C'était l'ancien « théâtre des Chiens savants », voisin du théâtre de « Mme Saqui » et du « Petit Lazary ». Le décor nous montre la façade portant l'écriteau, le guichet de la vendeuse des billets, les musiciens de l'extérieur, la foule en costumes de l'époque se précipitant au spectacle. On entend le boniment du pitre, qui tient la grosse caisse et qui fait l'exposition en vantant les triomphes de son patron et en échangeant quelques mots avec un habitué.

 

Au premier acte, la toile se lève sur l'intérieur du théâtre. Au fond, la scène. A droite et à gauche, les loges. Au milieu, les chaises du parterre. Au premier plan, une barrière, le long de laquelle sont quelques tables de café pour les consommateurs, près de l'entrée.

 

La salle est comble : grisettes, soldats, ouvriers, étudiants en costumes d'alors, font un ensemble intéressant comme la réalisation d'une estampe ancienne. La toile découvre sur le théâtre du fond le décor où Deburau va jouer sa célèbre pantomime, Marchand d'habits : il tue, pour le voler, un marchand fripier, mais le fantôme le poursuit, le corps traversé d'une épée dont il finit par percer l'assassin en l'appuyant contre lui pour une valse infernale. La véritable pantomime est beaucoup plus étendue et variée : elle a été réduite ici à l'état d'épisode. Le succès de Deburau est considérable ; il est acclamé, rappelé ; puis la foule se retire et s'écoule dans un défilé divertissant, qui semble un fragment d'histoire du costume. Le théâtre se vide. La troupe des artistes : Robillard, Clément, Laurent, Justine, Mmes Rebard, Clara, commentent le succès et la recette ; le directeur, Bertrand, est enchanté et augmente Deburau en portant ses appointements à 35 francs par semaine. Jules Janin a fait sur lui un feuilleton dans les « Débats » : on nous le lit. Un reporter vient interviewer l'artiste, qui prend cette occasion adroite de nous mettre au fait de toute sa vie : sa naissance en Bohême, ses exercices dans le cirque paternel, sa misère et ses succès de mime.

 

Ils lui valent des succès d'un autre ordre. Une spectatrice lui fait des avances. Il la repousse. Mais une autre entre : c'est Marie Duplessis (1816-1846), celle qui sera Marguerite Gautier, la Dame aux Camélias, l'héroïne du drame où Dumas fils a conté la passion d'Armand Duval. Deburau subit aussitôt son charme et la suit.

 

Le deuxième acte se passe chez la Duplessis. Deburau est follement épris d'elle, mais celle-ci a déjà épuisé son caprice et s'ennuie. L'arrivée d'une tireuse de cartes met fin au duo d'amour. A peine Deburau est-il sorti qu'arrive le nouveau vainqueur du cœur de Marie, Armand Duval. Le pauvre mime revient à l'improviste, juste à temps pour voir son rival dans les bras de son aimée. Il s'enfuit.

 

Le troisième acte se passe plusieurs années plus tard. Deburau pense toujours à Marie. Il est vieilli, maussade, malade, jaloux de son fils qui se sent attiré vers la pantomime. Marie vient lui faire une visite de charité et lui amène un médecin. Celui-ci lui recommande et lui ordonne de la distraction, de l'occupation : il devrait recommencer à jouer, car l'oisiveté le tue. Deburau renaît à cette idée. Le jour même, il jouera Pierrot.

 

Et voici l'acte IV, même décor qu'à l'acte II, mais combien différente est la foule ! Elle siffle, hurle, conspue, et le directeur, Bertrand, grogne : « Il est trop vieux ! » La recette baisse ; il ne veut plus de cette épave. Deburau sera remplacé par un autre mime, qui a aussi laissé un nom dans l'histoire de la pantomime, Legrand.

 

Le pauvre vieux se lamente de voir son nom retiré de l'affiche. Eh bien ! non, ce nom ne disparaîtra pas ; il restera en face du nom de Pierrot ; on lui ajoutera seulement un C., et Pierrot sera Charles Deburau, le fils Deburau, qui perpétuera la gloire paternelle. Séance tenante, pour la représentation du soir, le père grime lui-même le jeune homme, l'enfarine, lui colle le serre-tête sur la chevelure, l'habille de blanc, et voilà Pierrot redivivus ; il lui donne les conseils de son art et de son expérience, il lui fait répéter son rôle. A présent, Charles est prêt, et la toile du théâtre des Funambules se lève au moment où celle du Vaudeville descend.

 

Cet ouvrage présente un double intérêt. D'abord un intérêt documentaire de reconstitution ingénieusement présentée par le décor et les personnages. Nous retrouvons le Deburau enfariné des vieilles images, le petit théâtre et ses accessoiristes, la marchande de coco, la vogue de la pantomime dont Champfleury a dit l'épopée, et cette Marie Duplessis « au chaste ovale, aux beaux yeux noirs ombragés de longues franges, aux sourcils d'un arc pur » (Théophile Gautier), qui disait que « le mensonge blanchit les dents ». Deburau, homme privé, est assez peu connu pour que l'auteur ait pu lui forger un caractère à sa guise : il a laissé de côté l'épisode fameux de l'ouvrier tué par le mime dans la rue d'un coup de canne plombée.

 

L'intérêt littéraire n'est pas moindre. Le rôle de Deburau, le seul qui soit poussé et étudié, parmi les autres qui sont des comparses, nous donne la psychologie d'un être bon, tendre, vaniteux, fier et jaloux de son talent d'artiste. Ce portrait est tracé d'une main adroite, qui sait fouiller les replis de l'âme.

 

La pièce est écrite en vers libres d'une prosodie un peu vagabonde, mais claire et simple. Le défaut est qu'elle est un monologue, car les répliques et les partenaires n'ont guère d'importance. Des scènes sont jolies : scène de la rivalité des artistes au premier acte, scène de la lecture de l'article du Journal des Débats ; l'interview du reporter est un agréable récit, d'un sentiment touchant. Le duo du mime et de Marie, les confidences de Marie à Mme Rabouin, la tireuse de cartes, sur son état d'âme de grisette philanthropique, le chagrin de l'artiste vieillissant, la transmission des pouvoirs à son fils sont des pages pleines d'agrément, qu'on voudra relire.

 

(Léo Claretie, Larousse Mensuel Illustré, mai 1918)

 

 

 

 

 

Une scène de Deburau.

 

Le théâtre Sarah-Bernhardt vient de reprendre Deburau, l'exquise comédie en vers libres de Sacha Guitry, interrompue en plein succès par les bombardements, en janvier 1918.

 

Nous donnons ici la scène d'une sensibilité si fine et d'une émotion si délicate dans laquelle le mime Deburau (M. Sacha Guitry), devenu célèbre, interviewé par un journaliste, lui raconte les débuts de sa carrière mouvementée :

 

LE JOURNALISTE

C'est bien à monsieur Deburau que j'ai l'honneur

De parler ?

 

DEBURAU

Oui, monsieur, oui... vous désirez ?

 

LE JOURNALISTE

Je suis un journaliste et mon journal m'envoie

Pour obtenir de vous, monsieur, de vive voix

Quelques renseignements précis sur vos débuts...

L'article de Janin vous a mis très en vue...

Et nous voudrions bien...

 

DEBURAU

Mes débuts... mes débuts...

C'est déjà loin tout ça...

 

LE JOURNALISTE

Votre enfance...

 

DEBURAU

Oh ! Là. Là !...

 

LE JOURNALISTE

C'est encore plus loin ?

 

DEBURAU

Plus loin que mes débuts ?

Non, c'est la même époque !

 

LE JOURNALISTE

On a des souvenirs que parfois l'on évoque...

 

DEBURAU

Pas moi !

Car ça dépend je crois

Des souvenirs qu'on a !

Les miens

Ne sont pas gais,

Monsieur, je vous préviens !

 

LE JOURNALISTE

Oh ! Mais, monsieur, ça ne fait rien !

 

DEBURAU

Enfin… je vais pour vous, monsieur, les évoquer !

(A Robillard.)

Dire que j'ai tant fait pour oublier tout ça...

Et qu'il faut que je m'en souvienne !

 

LE JOURNALISTE

N'évoquez que les bons...

 

DEBURAU

Hélas ! Les autres viennent...

Tant pis ! Les voici donc...

Voici ma vie...

Miséricorde !

Je naquis près de Varsovie...

Mon père était danseur de corde,

Directeur d'un cirque ambulant,

On l'appelait « l'homme volant »...

 

LE JOURNALISTE, qui prend des notes.

« L'homme volant » ?

Vous étiez trois enfants ?

 

DEBURAU

Cinq, monsieur... dont deux filles !

C'était toute la troupe et toute la famille !

Mon frère Etienne était très fort...

Chaque jour il risquait en souriant la mort !

Il faisait, en effet, le grand saut périlleux...

Et, vraiment, c'était merveilleux,

Sur la corde étant accroupi !

Il était grand...

Maigre... et très sec...

Assez méchant...

Non... rayez qu'il était méchant !

Mon autre frère Newmansec...

New-man-sec...

Etait lui « le roi du tapis »…

C'était un vrai gamin...

Léger, charmant, toqué...

Ce qu'on appelle un chenapan !

Son pauvre petit corps était tout disloqué...

Il marchait sur les mains…

Il aurait pu certainement,

S'il avait travaillé, finir « homme-serpent »...

 

LE JOURNALISTE

« Homme-serpent » !...

 

DEBURAU

Ma sœur aînée... était... jolie !

(A Robillard.)

Tu l'as connue !

Elle a fait depuis des folies !

(Au journaliste.)

Ne mettez pas non plus

Qu'elle a fait des folies !

La plus jeune était très habile

Et pouvait danser sur le fil !

Moi, j'étais chétif, indolent...

Et je n’avais aucun talent

Acrobatique !

Ah ! Que de gifles ! Que de coups !

J'ai failli me rompre le cou

Sur toutes les places publiques !

J'étais la honte de la troupe !...

Je l'ai senti souvent à l'heure de la soupe !

J'avais un maillot rose, incroyable... inouï...

Depuis longtemps le rose étant évanoui,

Il avait cette couleur assez spéciale

Qu'on appelle la couleur sale !

Il était sale, exactement… avec des trous

Un peu partout...

Et des reprises

Vertes, marron, jaunes ou grises !

Et nous allions de ville en ville,

Toujours marchant !...

En hiver on couchait la nuit dans les asiles...

On couchait en été n'importe où... dans les champs !

Ah ! Si c'est ça, la liberté... nous étions libres !

Nous avons traversé le monde en équilibre !

Que de chagrins ! Que de dangers ! Que de périls !

Mon existence alors n'a tenu qu'à ce fil...

C'est dans mon horoscope !

Et quand je pense

A mon enfance...

Quelquefois...

Je vois...

Oui, je vois dans l'espace...

Je vois un fil d'archal qui traverse l'Europe...

Avec ma famille qui passe !

Je n'ai pas autre chose à vais dire, monsieur !

 

LE JOURNALISTE

Merci, monsieur... C'est tout à fait délicieux !

 

(le Gaulois, 11 octobre 1926)

 

 

 

 

 

    

 

Acte I. Scène de l'Interview

Sacha Guitry (Deburau) et Orchestre

Gramophone W 1044, mat. 2-039289, enr. vers 1929

 

 

 

Acte I. Scène de l'Interview

Sacha Guitry (Deburau) et Orchestre dir Louis Beydts

version filmée, 1951

 

 

 

 

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