les Érinnyes

 

Marie Laurent (Clytemnestre) dans la création des Erinnyes à l'Odéon le 06 janvier 1873

 

Tragédie antique en deux actes de Charles Marie René LECONTE dit LECONTE DE LISLE (Saint-Paul, île Bourbon [auj. la Réunion], 22 octobre 1818 – 78.pavillon de Voisins, Louveciennes, 17 juillet 1894), d'après Eschyle, musique de scène de Jules MASSENET.

 

 

 

Leconte de Lisle

 

   partition

 

   livret

 

 

Première représentation le 06 janvier 1873 à l'Odéon, orchestre sous la direction d'Edouard Colonne.

 

Reprise au Théâtre-Lyrique de la Gaîté (Opéra-National-Lyrique) le 15 mai 1876, orchestre sous la direction de Jules Danbé.

 

Première fois à l'Opéra de Paris (Palais Garnier) le 12 août 1900, avec Mmes M. Laurent (Klytemnestre), Segond-Weber (Elektra), Delvair (Ismène), Fouquier (Cassandre), MM. Paul Mounet (Oreste), A. Lambert (Agamemnon), Ravet (un Serviteur), orchestre sous la direction d'Edouard Mangin.

Seconde représentation, avec la même distribution, le 06 juin 1901.

2 représentations à l’Opéra au 31.12.1961.

 

 

 

 

Le poète a fait passer dans notre langue les fortes images de l'Orestie, et toutes les personnes versées dans la connaissance des œuvres du génie grec ont apprécié son œuvre consciencieuse et son intelligence des beautés de l'original. Mais une traduction aussi littérale, sans un mélange des pensées que d'autres civilisations ont accumulées dans les âmes et des sentiments qu'un développement plus complet a mis dans les cœurs, ne pouvait longtemps captiver le public.
La musique que M. Massenet a écrite pour cette tragédie se compose d'une introduction, de deux intermèdes et d'un mélodrame. On n'y a employé que des instruments à cordes, sauf dans l'introduction, où l'on entend quelques accords de trombones. Je ne parle pas des timbales et du tam-tam. Le premier morceau a un caractère de tristesse soutenu. La succession d'accords un peu vagues et dans des tonalités indécises trouvait ici sa place beaucoup mieux que dans le cours d'une œuvre essentiellement lyrique. L'auteur a déployé dans l'espèce de déchaînement des éléments et des passions violentes qu'il a voulu exprimer les ressources d'une science d'orchestration consommée. Il y a employé les gammes stridentes des violons et les effets variés du rythme. L'un des intermèdes offre une cantilène dont la mélodie n'a rien de bien original, sur un accompagnement d'un sol passo dont l'effet est excellent. Cette forme d'accompagnement persistant a un peu passé de mode ; Méhul et Sacchini en ont usé et peut-être abusé ; mais il donne de l'ampleur à une composition, et ce procédé convenait à un sujet antique, dont les décorations mêmes ont une harmonie calme et majestueuse. Le mélodrame, pendant lequel Electre se plaint des malheurs de sa famille et gémit sur le sort de son père et de son frère, est pathétique ; c'est un récit de violoncelle avec sourdine, dans lequel, par deux, fois, une gamme chromatique descendante produit un effet d'expression douloureuse bien en situation. En résumé, la musique tient sa place honorablement dans l'œuvre dramatique si distinguée de M. Leconte de Lisle. Quant à lutter de puissance et d'intérêt avec la tragédie du vieil Eschyle, il n'y fallait pas penser. Gluck lui-même s'y serait montré inférieur, quoiqu'il ait écrit les deux Iphigénie, l'Alceste et l'Orphée. Le bailli du Rollet avait passé par là et aplani les obstacles. Pourquoi cette défaillance en présence de l'original ? Parce que notre système musical ne saurait se prêter à ces idées simples et fortes, d'une grandeur, d'une passion si réelles et si extraordinaires à la fois, que nos rythmes et nos formules modernes contrasteraient trop avec elles. Il n'est pas si facile d'exprimer, dans l'art des sons ces quatre choses qui forment la trame de l'Orestie : la terreur, la pitié, la fatalité et la crainte des dieux.
Les Erinnyes ont reparu à l'Opéra-National-Lyrique le 15 mai 1876 avec une musique beaucoup plus développée et des chœurs. M. Massenet a ajouté des morceaux et une instrumentation nouvelle, des clarinettes, des hautbois, des trompettes, des flûtes, des harpes ; il a introduit sa danse des Saturnales dans un ballet peu à sa place dans l'Orestie. L'effet de la tragédie a été beaucoup plus grand et plus réellement artistique à l'Odéon, avec les moyens restreints d'une orchestration sobre ; au Théâtre-Lyrique, la musique devient la principale partie de l'œuvre, qu'elle affaiblit en perdant elle-même son caractère. Joué par Taillade, Laute, Sicard, Mme Marie Laurent, Mlles Régnard, Broisat, Defresne et Volsy.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1er supplément, 1878)

 

 

 

 

 

Sous la forme à tous les égards très réduite qu'elle affecta tout d'abord, en 1873, la musique de scène écrite par Massenet pour le chef-d’œuvre dramatique de Leconte de Lisle était la première œuvre où le jeune compositeur ait abordé le genre sévère. Elle ne comprenait alors que les pages instrumentales de la partition actuelle. C'est même sous cette forme qu'elle fut exécutée au concert Pasdeloup d'abord, le 16 février 1873, six semaines après son apparition à l'Odéon. Pasdeloup avait ajouté à cette suite orchestrale la Danse des Saturnales, qu'on ne jouait pas à l'Odéon. Ce n'est que trois ans plus tard que le public parisien put connaître la partition de Massenet dans son entier, avec des chœurs et un orchestre complet ; car le compositeur n'avait instrumenté tout d'abord les Érinnyes que pour le quatuor, trois trombones, les timbales et un tam-tam.

Félix Duquesnel, qui était directeur de l'Odéon en 1872, avait reçu la pièce de Leconte de Lisle. Il considéra que c'était une tragédie d'un romantisme spécial qui avait besoin du secours de la musique. Mais, il n'était guère disposé à confier la partition des Érinnyes à un de ces nombreux musiciens célèbres, au talent en grisaille, dont la notoriété arrive à donner l'illusion à leurs contemporains.

Il chercha un jeune, et, pour le trouver, il s'adressa à Hartmann qui était non seulement un éditeur, mais un musicien professionnel. Hartmann lui désigna Massenet, à cause de la nature souple de ce dernier.

Massenet, qui venait d'avoir son Don César de Bazan représenté à l'Opéra-Comique et qui avait obtenu ainsi un succès d'estime, tout en ayant écrit quelques pages de premier ordre, fut appelé à l'Odéon par Félix Duquesnel.

Le jeune compositeur se présenta tout tremblant devant le directeur ; et au bout de cinq minutes, tous deux étaient les meilleurs amis du monde.

Après la lecture, Massenet chantonnait, ruminait déjà sa partition ; et quinze jours après, il l'apportait achevée au théâtre de l'Odéon, où, dans le cabinet directorial, sur le piano boiteux et fêlé qui occupe encore la même place que jadis, il en donnait audition.

Leconte de Lisle arpentait fiévreusement le bureau en disant :

« Croyez-vous que cette musique soit bien utile à mon drame, et qu'elle ne va pas empêcher d'entendre les vers ? »

Leconte de Lisle ajouta même que cette musique était insupportable. Il y eut une altercation assez vive entre le poète et le directeur qui soutenait que la musique était un chef-d’œuvre et qu'elle déterminerait le succès de la pièce.

Leconte de Lisle ne se calmant pas, Duquesnel le menaça de faire ajouter un ballet.

Il s'agissait, après cette... entente, de confier l'œuvre musicale à un chef d'orchestre. Vaucorbeil, commissaire du gouvernement, recommanda à Duquesnel un jeune musicien ; il s'appelait Édouard Colonne, c'était un gros garçon joufflu, blond et très gentil ; il fut chargé de recruter un petit orchestre composé d'excellents artistes, et il faut croire qu'il y réussit, puisque le premier violon fut Ysaye, le virtuose aujourd'hui si célèbre.

Les Érinnyes, poésie et musique, furent un gros succès, le soir de la première, auprès des dilettanti. Quant au public, il ne comprit pas la grandiose beauté dont resplendissait cette tragédie musicale. A la seconde représentation, l'Odéon fit une recette de six cents francs, à la troisième une de trois cents francs, et la pièce se traîna ainsi péniblement pendant vingt représentations.

Il fallut que la musique de Massenet fût popularisée par les concerts Pasdeloup, pour que les Érinnyes, reprises en 1876 à la Gaîté, et surtout à l'Odéon en 1889 sous la direction Porel, avec l'orchestre Lamoureux, obtinssent le succès que méritait cette farouche épopée. 

*** 

L'affabulation du drame de Leconte de Lisle peut se résumer en quelques lignes.

Tout le monde connaît, dans la mythologie grecque, les aventures terribles de la famille des Atrides. Après Eschyle, Sophocle et Euripide, pour ne citer que les grands tragiques grecs, Leconte de Lisle les a remises à la scène.

Au premier acte, Clytemnestra égorge son mari revenant de Troie, pour venger le meurtre d'Iphigénie et aussi pour pouvoir se livrer sans encombre à son amant. Au deuxième acte, Oreste égorge sa mère pour venger le meurtre de son père. Les Euménides le poursuivent et l'obsèdent ; l'expiation est terrible.

Le prélude commence par un mouvement de marche solennel et empreint de tristesse, dont le motif est d'une originalité sobre. Ensuite, vient un mouvement rapide dont le thème sifflant, emporté, sera utilisé dans les scènes du drame où apparaîtront les Érinnyes.

Puis vient une autre page instrumentale, un mélodrame aux sonorités mystérieuses pour accompagner les évolutions des Érinnyes.

Le troisième numéro de la partition est un chœur de vieillards suppliants, page noblement émue, d'un souffle tout classique, qui est suivie d'un autre chœur joyeux, destiné à célébrer le retour des vainqueurs. Ce chœur, comme l'autre, est superbe d'élan autant que de facture.

Les danses viennent ensuite, et forment une sorte de triptyque musical : d'abord une danse grecque où les motifs très caractéristiques se développent avec une harmonieuse eurythmie ; puis une expressive et douloureuse scène pantomimique : la Troyenne regrettant sa patrie perdue ; enfin une danse tour à tour emportée et gracieuse, après quoi revient le chœur de glorification.

Un nouveau mélodrame vient accompagner la tragique déclamation de Kassandra. Un motif poignant s'y répète au-dessus d'un rythme haletant, obstiné. Quelques mesures de musique, encore, viennent souligner le dialogue de Talthybios et d'Eurybathes. L'acte s'achève sur une dernière phrase chorale des vieillards argiens.

Le deuxième acte débute par une introduction de caractère passionné et profond. Puis vient une scène religieuse avec chœurs, dont les lignes d'une grandeur sobre évoquent le souvenir de Gluck, quoique l'ensemble reste d'une grande originalité sous son aspect classique. Un nouvel épisode instrumental se déroule ensuite, pendant qu'Elektra accomplit les libations. C'est une longue et lyrique phrase du violoncelle solo, doucement accompagnée en sourdine par les cordes, et soulignée par le pizzicato des contrebasses.

Charles Malherbe, l'archiviste si érudit de la bibliothèque de l'Opéra, qu'il faut toujours consulter quand on a besoin de documents précis et intéressants sur la musique, raconte, dans les notices remarquables qu'il a rédigées au jour le jour pour les programmes des concerts Colonne, l'histoire de cette élégie : « Cette mélodie, que le succès a popularisée, avait été conçue d'abord pour piano seul ; dédiée sous cette forme à Mlles Elvire Rémaury et Edwige Bertrand, elle est la cinquième d'un recueil de dix pièces de genre publié chez Girod avec le titre général Etude du style et du rythme, op. 10. C'était en réalité l'op. 1, autrement dit la première œuvre originale éditée de l'auteur, bien jeune alors, puisque, lors qu’il la composa, il appartenait encore au Conservatoire comme élève » [Notice de programme du concert Colonne du 17 octobre 1897].

Un chœur souterrain sans accompagnement résonne au moment où Orestès promet de venger son père, et produit une impression tragique. Il s'arrête lorsqu'apparaît Klytemnestra. Durant le mélodrame qui suit, le thème qui accompagnait les libations d'Elektra revient un instant. Quelques mesures tragiques accompagnent l'annonce du meurtre.

Un chœur au rythme rapide et saccadé commente la catastrophe qui punit le coupable.

La dernière scène est un tableau bref mais horrible de l'apparition des Euménides. Il commence par une déformation du thème des libations d'Elektra. Puis viennent les sifflantes gammes déjà entendues dans le prélude de l'œuvre. Les accents syncopés de l'orchestre soulignent la fuite éperdue d'Oreste poursuivi par les déesses de la vengeance.

Le succès de la musique de Massenet fut aussi grand que celui du drame de Leconte de Lisle.

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

manuscrit transcrit par Massenet en tête d'une partition imprimée des Erinnyes

 

 

 

 

 

 

 

acte I. Divertissement I. Danse Grecque

Orchestre Symphonique dir. Elie Cohen

Columbia DFX 88, mat. LX 1490, enr. le 06 février 1931

 

 

    

 

acte I. Divertissement II. la Troyenne regrettant la patrie perdue

Maurice Maréchal (violoncelle), Louis Gaudard (hautbois) et Orch. Symph. dir. Elie Cohen

Columbia DFX 92, mat. LX 1526-2, enr. le 24 avril 1931

 

 

    

 

acte I. Divertissement III. Final "Saturnales"

Orchestre Symphonique dir. Elie Cohen

Columbia DFX 88, mat. LX 1491, enr. le 06 février 1931

 

 

    

 

acte II. Scène religieuse

Maurice Maréchal (violoncelle) et Orchestre Symphonique dir. Elie Cohen

Columbia DFX 92, mat. LX 1527-1, enr. le 24 avril 1931

 

 

 

 

 

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