Francastor

 

 

 

Opérette en un acte, livret de Jules Gustave LABOTTIÈRE (76.Le Havre, 11 janvier 1818 ) et Achille EYRAUD (1821 1882), musique de Frédéric BARBIER.

 

   partition

 

 

Création aux Folies-Nouvelles le 22 mai 1858.

 

Représentation au théâtre du Chalet-des-Iles en août 1861.

 

 

 

personnages emplois créateurs
Louisette Dugazon Mlle FERNEY
Francastor basse chantante MM. TISSIER
Saturnin trial GOURDON

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Ouverture    
01 Duettino Ah ! le joli petit ménage Louisette, Saturnin
02 Air Le beau tambour-major Francastor
03 Couplets J'aime l'éclat Louisette
04 Couplets et Duetto La pipe culottée Louisette, Francastor
05 Final Il faut qu'en vous voyant Louisette, Saturnin, Francastor

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

(édition de 1883)

[Les changements de position des personnages sont indiqués entre crochets] (en rouge, les parties chantées)

 

 

ACTE UNIQUE

 

 

La scène se passe dans un village. A droite, au premier plan une maison près de laquelle est un banc ; à gauche, au second plan, une grille ; en face, un talus. Au fond, la campagne.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

SATURNIN, LOUISETTE

(Louisette est assise et file au rouet.)

 

SATURNIN

Est-ce que vous croyez, Louisette, que cela peut se passer ainsi ?

 

LOUISETTE

Que voulez-vous ? Il le faudra bien !

 

SATURNIN

Il faudra que vous n'épousiez personne... personne, excepté moi... Voilà ce qu'il faudra.

 

LOUISETTE

Si pourtant mon tuteur le veut absolument ?

 

SATURNIN

Mon Dieu ! Je respecte ce vieillard : c'est votre tuteur, mais il est complètement idiot. Quelle diable d'idée lui a pris de vous marier à un tambour-major, sous prétexe qu'il est votre cousin et que votre oncle Dandelou vous a fait son héritière à condition de l'épouser !... Je respecte la mémoire de l'oncle Dandelou, mais c'est un fier imbécile !

 

LOUISETTE, se levant.

Il est certain que ce maudit testament fait tout le mal, et que mon tuteur ne tient à me donner mon cousin Francastor qu'à cause de l'héritage.

 

SATURNIN

Oh ! je sais bien que ce n'est pas parce qu'il est tambour... si major qu’il soit ; mais enfin, il n'est point encore arrivé, et tant qu'il ne sera pas ici...

 

LOUISETTE

Il ne tardera pas ; je crois même qu'il viendra aujourd'hui, d'après ce qu'il nous marque dans une lettre.

 

SATURNIN

Voyons-la cette affreuse lettre de l'affreux cousin.

 

LOUISETTE

La voici.

(Elle lui donne la lettre.)

 

SATURNIN, lisant.

« Ma chère cousine, — Vous n'êtes pas sans savoir que votre oncle, le père Dandelou, a fait un testament photographe, avant sa mort. » — Il parait que c'est avant sa mort... « Ce testament dont auquel il vous a nommée locataire univermicelle de la fortune qu'il a amassée, avant sa mort. » — Il paraît que c'est toujours avant sa mort — « à la condition que vous m'épouserez maritalement. Dans cette concurrence, comme mon régiment passe dans quelques jours auprès de votre village, je profiterai de la première occasion pour aller vous trouver, en uniforme, avec canne et plumet, à seule fin de vous conduire à l'autel garni de l'hyménée. Va sans dire que je serai z'enchanté de vous voir après le laps qui s'est écoulé, car voilà bien quéque chose comme quinze ans que je vous ai perdue de vue ! »

 

LOUISETTE

J'avais alors trois ans !

 

SATURNIN, lisant.

« Je présuppose que vous devez être bien sangée de depuis, à votre avantage s'entend. — Agrégez, chère cousine, la compagnie d'assurances des salutations respectables de celui qui se dit pour la vie, — Votre cousin, Francastor. » Voilà un joli petit poulet ! bien galant bien gentil et quelle écriture ! des pattes d'éléphant ! Il aura écrit ça avec son plumet !

(Il remet la lettre à Louisette.)

 

LOUISETTE

Vous le voyez, Saturnin, si je refuse, je suis ruinée ; et comme vous n'avez rien vous-même...

 

SATURNIN

Ça fait qu'à nous deux nous n'aurions guère que des enfants... Cependant, à bien considérer, j'ai une sœur qui gagne quelque argent comme danseuse au Cercle Olympique... comme elle est venue passer son congé ici au village, (Il indique la grille.), elle nous fera ben sûr un superbe cadeau le jour de notre mariage. Car, il n'y a pas à dire, nous nous marierons. Vous ne pouvez pas épouser un tambour-major, un homme habitué à se servir de sa canne, et qui vous mènerait à la baguette ! vous si bonne, si douce, si bravounette... au lieu qu'avec moi vous seriez si heureuse !

 

DUETTINO

 

ENSEMBLE

 

Oh ! le joli petit ménage

Que nous saurions faire tous deux !

Quoique unis par le mariage,

Nous serions toujours amoureux.

 

LOUISETTE [Louisette, Saturnin]

L'été, sous la verte feuillée,

Nous nous redirions nos amours.

 

SATURNIN

L'hiver, de la longue veillée

Les instants nous sembleraient courts.

 

ENSEMBLE

Oh ! le joli petit ménage

Que nous saurions faire tous deux !

Quoique unis par le mariage

Nous serions toujours amoureux.

 

SATURNIN

En attendant, permettez-moi une petite brassade.

(Il court après elle pour l'embrasser.)

 

LOUISETTE, courant vers le talus.

Non, non... Ah! mon Dieu ! voyez-vous... là… sur la montagne ?

 

SATURNIN

C'est le cousin ! le Francastor ! (Ils descendent la scène.) Il faut pourtant que je trouve un moyen de vous arracher de ses griffes ! mais lequel... voilà le chiendent ! comme dit ma sœur... (Il réfléchit.) Ah ! à propos de ma sœur... une idée !

 

LOUISETTE

Quoi donc ?

 

SATURNIN

J'ai mon plan. Mais voici le tambour… venez avec moi. Je vas vous conter ça.

 

(Ils entrent vivement par la grille à gauche.) — Musique. — (Francastor descend majestueusement du talus.)

 

 

SCÈNE II

 

FRANCASTOR

 

AIR

 

Le beau tambour-major ! c'est ainsi qu'on me nomme.

Six pieds sans mon bonnet... Je suis assurément,

Je suis le plus grand homme

De tout le régiment.

 

Grade noble, imposant ;

Comme, en me regardant,

On connaît aisément

Que je suis né vraiment

Pour le commandement !

Il faut me voir quand je lève ma canne

Pour commander un roulement !

Rapataplan,

Rapataplan.

(Il marche en se dandinant.)

Partons, compagnons, cheminons, marchons.

Avançons, guidons, clairons, bataillons !

Auprès du sesque qui nous damne,

Je connais aussi l'art charmant

De commander le sentiment ;

Et quand je passe, bien souvent

Je vois femme jolie

Qui soupire et s'écrie :

Ah ! ah !

Le beau tambour-major ! c'est ainsi qu'on me nomme.

Six pieds sans mon bonnet... je suis, assurément,

Je suis le plus grand homme

De tout le régiment.

(Vers la fin, Saturnin entre par la gauche, et reste au fond regardant Francastor.)

 

 

SCÈNE III

SATURNIN, FRANCASTOR

 

FRANCASTOR, se tournant vers la droite.

Il n'y a donc personne dans ce village... (Apercevant Saturnin.) Ah ! je rencontre enfin un individuel !

 

SATURNIN, à part. [Francastor, Saturnin]

Tâchons d'attirer son attention.

(Il feint de sangloter.)

 

FRANCASTOR, à part.

A-t-il l'air effaré cet homme champêtre ! (A Saturnin.) Jeune homme !

 

SATURNIN

Aou ! Aou ! Aou !

 

FRANCASTOR

Comment Aou ! Aou !... (Avec un ton emphatique qu'il conserve dans tout son rôle.) Jeune homme de la nature, tu m'as l'air un tant soit peu vexé... tes yeux sont ouverts comme des portes écorchères !

 

SATURNIN, à part.

Qu'est-ce qu'il parle donc d'écorcher ?

 

FRANCASTOR

Ne te gêne pas... Tel que tu me vois, je suis t'un bon enfant. Dis-moi le sujet de tes pleurs.

 

SATURNIN

Aou ! Aou !

 

FRANCASTOR

Comment, encore Aou !... Serais-tu fracturé dans tes amours ? Ta belle aurait elle des rapports inqualifiables avec quelque autre imbécile de cet endroit ?

 

SATURNIN

Ah non !... tambour.

 

FRANCASTOR

Major.

 

SATURNIN

Tambour-major.

 

FRANCASTOR

Tant mieux, nom d'une peau d'âne ! Car un rival, vois-tu, on doit l’éplatir comme un inceste qui vous incommode (Il frappe par terre avec sa canne. — Saturnin, effrayé, s'enfuit.) Comment, tu te sauves !... Avance à l'ordre.

 

SATURNIN, avançant.

Oui... laissons mes affaires, tambour-major, et parlons de vous. Quoi donc que vous venez faire dans ce village ?

 

FRANCASTOR

Tel que tu me vois, éleveur de légumes, je viens me jeter dans les bras d'une épouse légitime ; je viens lui apporter ma grâce, ma beauté et mon esprit, le tout z'avantagé par une inrudition peu commune.

(Il lui donne un coup d'épaule.)

 

SATURNIN

Le fait est, tambour... major... que vous paraissez fistrement instruit. (Il essaye de pousser d'un coup d'épaule Francastor qui ne bouge pas. — A part.) Qué peuplier !

 

FRANCASTOR

Que veux-tu ? le tambour-major aime à dominer par l'intellect comme par la taille. La lecture est une de mes passions. Je connais l'histoire, la mystrologie, oh ! la mystrologie surtout, et pas mal d'autres choses. Mais revenons à la belle qui m'attend avec la même impatience que Calypso attendait dans son île le fameux Jupiter sous les traits de Mercure.

 

SATURNIN

Ah !... Mercure... Quel Mercure ?

 

FRANCASTOR

Comment, tu ne connais pas Mercure... le dieu de la guerre… le fils de Minerve et de Carton d'Utique ?

 

SATURNIN

Je ne connais point non plus tous ces gens-là. Après ça, il n'y a pas longtemps que je suis dans le pays.

 

FRANCASTOR

Dis-moi, pourrais-tu au moins m'indiquer où gîte une jeune fille répondant au nom de Louisette Vercheux ?

 

SATURNIN

Louisette... mais c'est la meilleure camarade de ma sœur... ma sœur qu'est danseuse à Paris. (A part.) Ça servira !

 

FRANCASTOR

Ah ! tu as une sœur qu'est danseuse à Paris… mais ça ne me dit pas où perche Louisette.

 

SATURNIN, lui montrant la porte à droite.

C'est là, major, dans cette maison.

 

FRANCASTOR, se dirigeant vers la maison.

Très bien.

 

SATURNIN [Saturnin, Francastor]

Seulement elle est aux foins pour le quart d'heure… Si vous voulez, je vas aller vous la qu'ri.

 

FRANCASTOR, se retournant et venant à lui.

Hein ? que dis-tu ?

 

SATURNIN

Je dis que je vas aller vous la qu'ri.

 

FRANCASTOR

Comment, vous la qu'ri ? vous la sercher, imbécile ! Apprends donc à parler. (A part.) On voit bien qu'il n'a pas fait sa ristorique !

 

SATURNIN

La sercher ou la qu'ri, c'est tout comme.

 

FRANCASTOR

Tel que tu me vois !... c'est moi qui serai son chef de file. Dans quarante-huit heures, heure militaire, il faut que M. le maire se soit écharpé à notre intention... Tiens, tu me plais, tu seras mon témoin, et le premier invité au repas qui rappellera par l'abondance les noces de Ganache.

 

SATURNIN

Qu'est-ce que c'est que Ganache ? C'est-y un tambour... major ?

 

FRANCASTOR

Mais non, c'est un général grec... (A part.) Ce que c'est quand on ne connaît pas sa mystrologie ! (A Saturnin.) Allons, tu n'es pas encore parti ?

(Il le menace de sa canne.)

 

SATURNIN, se sauvant à droite (deuxième plan.)

On y va. (Appelant.) Hé ! Louisette ! Louisette !

 

 

SCÈNE IV

 

FRANCASTOR, seul.

Maintenant, attendons la cousine... et préparons-nous à la subjuguer. Je présuppose que ce ne sera pas long. (Avec fatuité.) Il y a des gens qu'il leur suffit de se montrer... les femmes aiment tant les bel-hommes et l'uniforme ! Mais je ne me trompe pas, j'entends le froufrou d'une robe... faisons mon effet de taille. (Chantant et tournant le dos.) Tra, la, la, la.

 

 

SCENE V

LOUISETTE, FRANCASTOR

 

LOUISETTE, entrant par la grille à gauche, un bouquet à la main. Elle porte un chapeau de paille élégant et une robe de gaze gonflée de crinoline.

C'est tout de même une drôle d'idée qu'a eue Saturnin de me faire passer pour sa sœur.

 

FRANCASTOR

Hum ! hum !

 

LOUISETTE, l'apercevant.

Ah !

 

FRANCASTOR, à part.

Elle est z'émue ! (Haut.) Petite ! (Apercevant Louisette.) Tiens, ce n'est pas Louisette... (Saluant.) Pardon, Madame !...

 

LOUISETTE, faisant une grande révérence.

Monsieur ! j'ai bien l'honneur. [Francastor, Louisette] (A part.) Tâchons de prendre aussi ses manières.

 

FRANCASTOR, à part.

Quelle architecture !... Cherchons un moyen orthodoxe d'engager la conversation. (A Louisette.) Madame habite ce local agreste ?

 

LOUISETTE

J'y passe quelquefois l'été, près de mon frère qui est de ce village.

 

FRANCASTOR

Ah ! oui, je me rappelle. Vous êtes la sœur dont m'a parlé le lourdaud que j'ai vu tout à l'heure. Il est bien laid !... vous lui ressemblez... (Se reprenant.) Vous lui ressemblez, mais en beau !

 

LOUISETTE

Vous me flattez, Monsieur !

 

FRANCASTOR, avec transport et mettant la main sur son cœur.

A peine assez, Madame, à peine assez ! (Lui présentant son bras.) Madame va se promener ? Il fait un temps superbe !

 

LOUISETTE

Un peu chaud, pourtant.

 

FRANCASTOR

Oh oui !... surtout à votre alentour ! femme phosphorique !

 

LOUISETTE

Monsieur...

 

FRANCASTOR

Tel que tu me vois... (A part.) Ah, sapristi ! (Se reprenant, à Louisette.) Tel que vous me voyez, permettez-moi de vous réitérer que vous méritez cet hommage, car vous avez les cheveux de Phaéton et la taille de la Vénus de Milon... déesse de l'agriculture et du commerce.

 

LOUISETTE

Quelle est cette Vénus ?

 

FRANCASTOR

C'est une estatue de femme.

 

LOUISETTE

Et Milon ?

 

FRANCASTOR

C'est un bonnetier qui en a une dans son escalier… pourquoi l'on dit la Vénus de Milon... (A part.) Quelle femme et quelle mise ! (A Louisette.) Madame, vous habitez là une robe d'un fier calibre !

 

LOUISETTE

N'est-ce pas que c'est gentil, beau tambour ?

 

FRANCASTOR

Beau tambour ! Elle est vraiment espirituelle !

 

LOUISETTE, prenant de grands airs.

Quand on a, comme moi, dix mille francs d'appointements... on peut se permettre ces petites dépenses.

 

FRANCASTOR, à part.

Dix mille francs tous les ans... Crelotte ! c'est ça qui mettrait du beurre dans mes bo... non, je me trompe : (Se reprenant.) C'est ça qui mettrait du foin dans mes épinards !

 

LOUISETTE

Aussi, le luxe est ma vie, mon seul bonheur !

 

COUPLETS

 

I

J'aime l'éclat de la toilette,

J'ai des bijoux, des diamants,

Une calèche fort coquette,

Les parfums les plus enivrants.

Je hais la tristesse sévère,

Tous les plaisirs sont de mon goût.

Mais ce que j'aim' par-dessus tout,

C'est d'être admirée et de plaire.

(Elle passe devant Francastor en lui faisant sentir son bouquet.)

 

II

J'aime la musique et la danse ;

J'aime à chanter un gai refrain,

Il faut me voir quand je m'élance

En fin corsage de satin.

J'aime à valser, vive et légère,

Dans un tourbillon gracieux ;

Mais ce que j'aime encor bien mieux,

C'est d'être admirée et de plaire.

 

FRANCASTOR, à part.

Délirante ! enivrante ! subjuguante ! Elle m'a complètement ému z'et facciné ! De son côté particulier, elle ne paraît pas éloignée d'avoir une correspondance analogue... il faut se déclarer... (Avec un grand geste.) Madame !...

(Louisette passe à droite.) [Louisette, Francastor]

 

LOUISETTE

Mais, Monsieur !... (A part.) Et Saturnin qui ne vient pas... quel embarras !

 

(Entre Saturnin appelant son cousin ; Louisette sort par la grille, Francastor la suit, mais Saturnin l'arrête. — Il est déguisé en paysanne : grande coiffe, robe très courte, large tablier, bas bleus et sabots. Il tient à la main une tartine de fromage mou.)

 

 

SCÈNE VI

FRANCASTOR, SATURNIN

 

SATURNIN

Mon cousin, mon cousin !

 

FRANCASTOR, la regardant.

Quel est ce meuble champêtre ?

 

SATURNIN

C'est-y vous qu'êtes mon cousin ?

 

FRANCASTOR, à part.

Grand Dieu ! est-ce que ce serait là ma future ! (Haut.) Sériez-vous par hasard, la cousine Louisette, dont à laquelle je viens afin que...

 

SATURNIN

C'est moi tout de même. Souffrissez...

(Il veut l'embrasser, et lui touche la figure avec sa tartine.)

 

FRANCASTOR, la repoussant.

Allons donc ! du fromage à la crème !... (Il s'essuie le nez et goûte le fromage.) Il n'est pas mauvais. (Saturnin se mouche bruyamment.) Crelotte ! Je n'aime pas les femmes qui font de la trompette avec leur nez. (Il considère Saturnin.) Physique peu agréable, et bien mal développé dans ses aménagements. Eh bien ! vous me croirez si tu voudras : tel que tu me vois, je ne vous aurais nullement reconnue à la première revue.

 

SATURNIN

Dam ! Vous m'avez quittée si jeune, si petite !

(Il regarde Francastor d'un air piteux.)

 

FRANCASTOR

Il est de fait. Et, malheureusement, vous n'avez pas beaucoup grossi, ni embelli de depuis.

 

SATURNIN

Comment, je n'ai ni belli ni grossi ?

 

FRANCASTOR

A peine assez, petite, à peine assez !

 

SATURNIN, montrant sa jambe.

Mais regardez-moi cette jambe, et ce pied. C'est y ça un pied ?

 

FRANCASTOR

J'avoue que ce n'est pas la taille qui lui manque... On dirait une boîte à violon.

 

SATURNIN

Et puis, je n'ai pas de caroline, moi... C'est naturel, ça, mon gros trognon !

(Il se pavane et montre sa taille.)

 

FRANCASTOR

Cristi ! quelle surface ! C'est droit comme ma canne. L'autre était bigrement plus soufflée ! (A Louisette.) Enfin, c'est votre taille, vous ne pouvez pas m'en montrer plus que vous n'en avez individuellement.

 

SATURNIN

Bédam !

 

FRANCASTOR

C'est égal, ça va me chiffonner d'avoir au bras une femme d'un si mince calibre, moi Victor-Anténor Francastor, surnommé, tout d'abord, le beau tambour-major... c'est-à-dire, le plus beau des hommes, le tambour-major étant la crème de l'espèce.

 

SATURNIN

Ah ! vous aimez la crème ; eh ben...

(Il lui présente la tartine de manière à lui barbouiller le nez.)

 

FRANCASTOR

Allons, bien, encore de la crème ! (Il s'essuie et la goûte.) Point mauvaise du tout.

 

SATURNIN

Dites-moi, cousin, est-ce que vous allez vous marier avec ça là-haut ?

 

FRANCASTOR

Quoi, ça, là-haut ?

 

SATURNIN, désignant le plumet.

Eh ben, l'affaire qui remue... le plumeau ?

 

FRANCASTOR

Qu'elle est grue, cette naïade !

 

SATURNIN

Comment, je suis grue et naïade ! Est-ce que vous ne voudriez plus de moi, maintenant ?

 

FRANCASTOR

Mais si fait, puisque ça m'est ordonné par le testament photographe de l'oncle Dandelou.

(Il tire un papier de sa poche.)

 

SATURNIN

Ah ! voyons... défricher-moi ça.

 

FRANCASTOR

Rien de plus facile... (Il tourne le testament en tout sens.) Est-ce que vous pourriez lire ce papier, vous ?

 

SATURNIN

Moi ? (A part.) Finassons ! (Haut.) Je ne sais pas... on ne m'a jamais appris...

 

FRANCASTOR

C'est pourtant pas bien difficile... Tenez, par exemple, voyez-vous cette lettre qui est en tête et plus grande que les autres... comme qui dirait un tambour-major ?

 

SATURNIN, regardant.

Cette grande lettre qui a trois jambes ?

 

FRANCASTOR

Juste. Voulez-vous savoir...

 

SATURNIN

C'est-y pas un O ?

 

FRANCASTOR, riant.

Ça, un O ! c'est un Isque, ignorante.

 

SATURNIN

Allons, défrichez-moi ça..., le photographe.

 

FRANCASTOR

Tout de suite. (A part, retournant le papier.) Si encore je savais lire ! Les livres, ça va encore... mais, pour les papiers, j'ai de la peine... Par bonheur que je me suis fait apprendre celui-ci par mon ami le caporal, qui me fait mes lettres.

(Il le retourne encore.)

 

SATURNIN

C'est peut-être votre trique qui vous gêne... passez-moi la trique.

(Il prend la canne par le milieu.)

 

FRANCASTOR, la reprenant.

Laissez donc... Vous y avez encore fourré de la crème ! (Il y pose les lèvres.) Heureusement qu'elle est bonne.

 

SATURNIN

Voyons ce testament.

 

FRANCASTOR

Voici : « Moi, Pierre-Ignace-Pantaléon Dandelou, donne-z-et lègue six mille francs à ma nièce Louisette... »

 

SATURNIN

C'est moi la nièce Louisette.

 

FRANCASTOR

Hélas, oui ! (Retournant le testament.) « Sous condition qu'elle épousera son cousin Francastor, » c'est moi, « à moins qu'il ne refuse. » (Il met le testament dans sa poche.) Mais je ne refuse point... pas si bête : il y a six mille francs à encaisser, et il ne siérait pas à un tambour de dédaigner la caisse. (Riant.) Oh ! ceci est une manière de calembourde à l'usage des gens d'esprit, appelée, je ne sais trop pourquoi, le coq et l'âne.

(Il rit.)

 

SATURNIN

Comme ça c'est moi qui suis le coq, et c'est vous qui êtes...

 

FRANCASTOR

Allons, pas de comparaisons inconsidérées !

 

SATURNIN

N'empêche pas que vous paraissez aimer diantrement la fortune.

 

FRANCASTOR

A peine assez, petite. L'or n'est point une chimère..., comme dit Figaro dans Guimauve Tell,... musique de Scribe.

 

SATURNIN

Ainsi donc, pour quelques écus, vous m'épouserez malgré mon ignorance !

(Louisette paraît à la grille.)

 

FRANCASTOR

Il est vrai, nymphe des champs, que vous êtes passablement inculte z'et agreste... Mais, tant pis... tel que tu me vois, j'ai de l'esprit pour deux. (A part, pendant que Louisette et Saturnin se concertent un instant.) [L. S. F.] C'est égal, ce physique ne me séduit point... Moi qui me faisais une idée superbe de ma cousine, et qui me plaisais à la comparer à une gravure que nous avons dans la chambrée, et qui représente la belle Judith tranchant la tête de Roméo ! Je trouve du déchet.

 

SATURNIN, lui frappant sur l'épaule.

J'y pense, mon cousin, il fait chaud ; vous voudriez peut-être bien vous rafraîchir un brin ?

 

FRANCASTOR

Ça n'est pas de refus !

 

SATURNIN

Il y a le puits, à côté...

 

FRANCASTOR

Allons donc ! le puits ! est-ce que tu me prends pour un canard... sauvage ?

 

LOUISETTE, descendant la scène, à Saturnin.

Louisette !

 

FRANCASTOR, à part.

Dieu, ma belle !... attention.

(Il va poser son bonnet et sa canne sur le banc.)

 

 

SCÈNE VII

SATURNIN, LOUISETTE, FRANCASTOR

 

LOUISETTE, à Saturnin.

Louisette, allez chercher du rhum, et du meilleur.

 

SATURNIN

Bien, Mademoiselle. (A Francastor.) Adieu, cousin ! (Il lui envoie des baisers qu'il fait sur la paume de sa main, et il sort en gambadant et en criant) Mon cousin est arrivé ! mon cousin est arrivé !

 

 

SCÈNE VIII

LOUISETTE, FRANCASTOR

 

FRANCASTOR, à part.

Quel cocombre ! Mais je conçois l'apologe : la belle a voulu renvoyer la paysanne.

 

LOUISETTE

Vous aimez le rhum, je suppose.

 

FRANCASTOR

Je l'adore. (Déclamant.) Rhum ! l'unique objet de mon contentement !... comme dit au Théâtre-Français le fameux Grassot... Le rhum et ma pipe c'est mon bonheur ! (Il tire sa pipe de sa poche et la présente à Louisette.) Flairez-moi un peu ça... quel bouquet !... depuis seulement deux mois que je la fume.

 

LOUISETTE, souriant et repoussant le bras de Francastor.

Je vous crois.

 

FRANCASTOR

Vous avez bien raison !

 

COUPLETS ET DUETTO

 

AIR

 

La pipe culotée

Est un creuset divin

D'où s'envole en fumée

Le plus sombre chagrin.

Négociants en crise,

Notaires en danger,

Femmes qu'on tyrannise,

Maris qu'on fait rager ;

Pour guérir votre mal,

Que rien ne vous retarde,

Bourrez votre bouffarde,

Fumez du caporal,

Rien n'est égal

Au caporal !

(Louisette, en se promenant, va vers le fond à droite.)

Sacrebleu ! qu'elle est belle !

Quel objet séduisant !

Tout me ravit en elle,

Et physique et talent ;

Efforçons-nous de plaire,

Je serai trop chançard

Si, pour ma ménagère

Je l'obtiens tôt z-ou tard.

 

De ma prestance,

Et de mon élégance,

Il faudra, je le dis,

Que son cœur soit épris.

Bonne aventure,

Non, jamais, je le jure.

Non, jamais, je ne vis objet plus séduisant,

Plus charmant.

 

LOUISETTE s'avançant. [Francastor, Louisette] (A part.)

De sa prestance,

De sa noble élégance,

Et de ses mots fleuris

Il croit mon cœur épris.

Quelle aventure !

Non, jamais, je le jure,

Jamais je ne connus un fat plus amusant,

Plus pédant.

 

FRANCASTOR, à part.

Décidément, c'est l'ange de mes rêves ! Il faut que je me redéclare ! (Haut, avec embarras.) Madame !... pour quant à moi... tel que tu me vois... j'ai une âme sincère et franche de port, et je vous fais à savoir que le sentiment... dont un cœur qui soupire... et l'amour, la passion philosophale... voilà.

(Entrée de Saturnin par la grille. Il pose sa bouteille sur le banc et il écoute.)

 

LOUISETTE

Monsieur, votre franchise me plaît... et, à mon tour, si je n'étais point une timide jeune fille, je vous avouerais...

 

FRANCASTOR

Avouez ! avouez ! Madame !

 

LOUISETTE

Que si jamais je donne mon cœur et ma main, ce sera à un homme dont les avantages physiques...

 

FRANCASTOR

Assez, Madame, sulcifit ! (A part.) Elle est prise ! (A Louisette.) Moi aussi, je suis libre, et dès lors conséquemment nous pouvons visiter cette murnicipalité !

 

LOUISETTE

Permettez ! Il faut d'abord savoir si nos caractères, nos goûts se conviendront en tout point.

 

FRANCASTOR

C'est juste, mais nous avons les mêmes goûts... j'aime la pipe et vous aussi...

 

LOUISETTE

Moi ?

 

FRANCASTOR

Puisque vous m'avez dit que vous aimiez les parfums. Ainsi donc, puisque je vous concorde autant que vous me concordez, l'affaire est consumée... [Francastor, Saturnin, Louisette] (Il se met à genoux et veut embrasser la main de Louisette ; Saturnin s'interpose et lui met sa tartine sous le nez.) Allons donc ! toujours de la crème !

(Il se relève.)

 

 

SCÈNE IX

FRANCASTOR, SATURNIN, LOUISETTE

 

SATURNIN, portant le rhum et un verre.

V’là le rhum, mon cousin Castor.

 

FRANCASTOR, en colère.

Francastor... (A part.) Dieu ! quelle oie ! (Il se verse un verre. A Louisette.) A la vôtre, Madame.

(Il boit.)

 

SATURNIN

J'ai annoncé votre arrivée à mon tuteur, et il m'a dit qu'il serait content de vous parler après sa fenai...ai...son.

 

FRANCASTOR, l'imitant et se versant un autre verre.

Sa fenai...ai...son ! Crelotte ! qu'elle est laide, mon Dieu ! (Il dépose la bouteille et le verre et passe au milieu.) [Saturnin, Francastor, Louisette] Rien ne presse, petite, car, comme vous savez que nous n'avons point la même conformation de goûts ni de taille, pour notre bonheur à vous et à moi, j'épouse mademoiselle.

 

SATURNIN, pleurant.

Ah ! Comment, mon cousin, quand vous m'aviez promis !...

 

LOUISETTE

J'aurais une rivale !

 

FRANCASTOR, mettant la main sur la bouche de Saturnin qui sanglote.

Non, non, Madame ! (A Saturnin qui pleure en ouvrant une grande bouche.) Chut !... Fermez le caisson.

 

SATURNIN, pleurant toujours.

Mais est-ce que ce n'était pas moi que vous aviez d'abord choisie pour votre moitié ?

 

FRANCASTOR

Ma moitié... allons donc ! vous feriez mon tiers tout au plus, et encore à peine assez, à peine assez. (Gémissements de Saturnin.) Fermez donc le caisson !

 

SATURNIN

Mais le testament de votre oncle Dandelou vous ordonne de vous marier avec moi !

 

FRANCASTOR, sortant le testament de sa poche.

Ça m'importe peu. (A Louisette.) Tenez, Madame ! le voilà le testament de l'oncle Dandelou, je le déchire en mille millions de pièces. (Il le déchire et lance les morceaux.) J'en fais de la neige.

(Saturnin et Louisette rient aux éclats.)

 

SATURNIN, dansant.

Ah ! quel bonheur ! vous v'là héritière, maintenant, mam'zelle Louisette !

 

FRANCASTOR

Comment, mam'zelle Louisette !... où donc ?... (Désignant Louisette.) Ici ?

 

SATURNIN

Oui.

 

FRANCASTOR

Eh bien !... et toi ?

 

SATURNIN

Aou ! aou ! aou !

 

FRANCASTOR

Aou ! aou ! Dieu ! cette femme est un homme... (Au public.) Je suis refait, tel que tu me vois !

 

SATURNIN, tapant sur le ventre de Francastor.

A peine assez, tambour, à peine assez !

 

FRANCASTOR, avec colère.

Ah ! coquin ! il faut que je te casse ma canne sur ton homéopathe !

(Il va prendre sa canne sur le banc à droite et menace Saturnin.) [Saturnin, Louisette, Francastor]

 

SATURNIN, l'implorant.

Comment, tambour ! vous frapperiez une faible femme ?

 

FRANCASTOR, à part.

Ah çà ! voyons... est-ce une femme, ou un homme… ou un Auvergnat ?

 

SATURNIN, allant vers lui. [Louisette, Saturnin, Francastor]

Ne vous fâchez pas... c'est une finasserie... nous nous aimions depuis longtemps, Louisette et moi... faut nous pardonner !

 

FRANCASTOR

Comment, te pardonner! et les six mille francs… crois-tu que ça se pardonne ?

 

SATURNIN

Eh bien ! ça va-t-y ? nous sommes trois, partageons : un tiers chacun.

 

FRANCASTOR, à part.

Deux mille francs... sans me marier... j'y gagne encore. (Haut.) J'accepte, et je retourne au régiment.

(Il va prendre son bonnet.)

 

SATURNIN

Un instant ! vous restez à dîner avec nous.

 

FRANCASTOR

Je dîne avec vous, c'est dit ! Donne-moi ta main, et restons unis comme Daphnis et Cléopâtre, Polusque et Francastor !

 

ENSEMBLE

 

Je/Il reste au régiment pour qu’on s’écrie encor :

Le beau tambour-major !

C'est ainsi qu'on me/le nomme ;

Je suis/Il est assurément

Je suis/Il est le plus bel homme

De tout le régiment !

 

 

 

 

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