la Guitare

 

 

 

Opéra-comique en un acte, livret de Xavier de COURVILLE, musique de Carlos PEDRELL, compositeur uruguayen (Minas, Uruguay, 16 octobre 1878 – 92.Montrouge, 09 mars 1941).

 

Créée à Paris, au Trianon-Lyrique, le 21 février 1924, avec Mlle Tess Davidson et M. Alban Derroja, orchestre sous la direction d'Albert Jacob.

 

 

 

 

 

une scène de la Guitare lors de la création au Trianon-Lyrique

 

 

 

 

La représentation se terminait sur la Guitare de MM. Xavier de Courville et Carlos Pedrell. C'est une zarzuela pour amateurs distingués. Elle m'a donné un plaisir sans mélange. Des trois ouvrages de cette soirée, la Guitare est le plus original et le plus séduisant, sinon le plus important.

M. Xavier de Courville connaît à merveille son dix-huitième siècle. Il a un esprit aussi aisé qu'érudit. Qui de nous n'a admiré à la Petite-Scène ses judicieuses reconstitutions des divertissements de l'ancien répertoire ? Le libretto poétique et enjoué qu'il a confié à M. Carlos Pedrell tient autant des parades italiennes que des libres fantaisies d'Alfred de Musset. Ecoutez :

La frissonnante Cœlia n'a pu résister aux sérénades roucoulées, sous son balcon, le soir, par l'amoureux Fabio. Elle se laissera enlever, cette nuit. Surchargé de bagages, Fabio se glisse mystérieusement dans le patio. Deux mules attendent au dehors le couple passionné. L'amant appelle en vain Cœlia qui ne veut pour se rendre qu'une sérénade dernière. Mais Fabio, absorbé par tous les préparatifs vulgaires de l'enlèvement, n'a plus songé à prendre sa guitare. Erreur impardonnable. La belle énervée somme le séducteur harassé de lui faire entendre, sur-le-champ, une sérénade avec guitare. Fabio court chercher l'instrument. Quand Fabio revient, Cœlia a changé de sentiment. Elle ne se prête plus à l'enlèvement…

Vous saisissez les allusions madrigalesques et suggestives de cette brève galanterie. Elle est écrite dans un langage d'une pureté et d'une grâce irréprochables. Par sa brillante facilité à s'exprimer, M. Xavier de Courville l'emporte sur toutes nos réflexions. C'est une charge difficile que de divertir son semblable. M. de Courville y fait de son mieux et y réussit. Voilà bien le théâtre souriant, élégant et léger qui enchantera notre cœur et ne prendra sur nous aucune autorité fâcheuse. La Guitare est d'une imagination aussi fraîche que bien arrangée.

La partition de M. Carlos Pedrell, curieuse, un peu grêle, d'un charme ambigu, d'une plaisante invention, toute en mouvements rapides et en rythmes fantasques séduit par cent détails exquis. Sans faire assaut d'esprit, le musicien a des trouvailles modales et harmoniques du plus piquant effet. Il n'a pas oublié la Rapsodie espagnole de M. Maurice Ravel. Mais il écarte, avec une précaution marquée, tout développement un peu appuyé. Ses sonorités vives et amorties, ses élans mélodiques vite brisés, ses rythmes attaqués puis étouffés à contretemps, ses souvenirs flottants de tonadillas forment un vocabulaire coloré, quelquefois affecté, tourmentant et quintessencié. On entend dans son orchestre abrégé le ramage sinueux et fuyant d'étincelants oiseaux des îles et les crépitements secs d'une guitare désaccordée. Il entoure de traits ondulants et emmêlés la déclamation la plus baroque du monde. Rien n'est d'un comique plus délicat que ces sérénades éparses, distraites et toujours contrariées. M. Carlos Pedrell conte avec tous les timbres acides et futés de l'orchestre l'enlèvement manqué de Cœlia, par une fiévreuse nuit d'Espagne.

Une belle Américaine, Mlle Tess Davidson, et un svelte chanteur pyrénéen, M. Alban Derroja, interprètent sans trop de mélancolie cette prompte et mordante satire sentimentale. Pourtant l'orchestre m'a semblé indigent et compassé. Un peu plus d'énergie et de finesse, messieurs. Vous avez à déployer des châles ibériques aux broderies inachevées, entremêlées ou défaites, mais éclatantes. Ce n'est pas là les pourpoints poussiéreux des Mousquetaires au couvent, ni les falbalas fatigués de la Fille de Madame Angot. Ne devez-vous pas soutenir l'opinion que j'ai formulée en commençant cette chronique ? Et le Trianon-Lyrique ne pourrait-il pas devenir, à de certaines représentations, un centre effervescent de musique théâtrale d'avant-garde ?

(Henry Malherbe, le Temps, 27 février 1924)

 

La Guitare est une fantaisie assez aimable ; une Espagnole, Célia, devait s’enfuir avec Fabio, mais il a oublié d’emporter parmi ses nombreux bagages sa guitare ; il court la chercher : entre temps, la belle se ravise. Mlle Tess Davidson qui joue Célia a une fort jolie robe, de fort jolis bras, une voix agréable, mais méritait-elle tout à fait l’enthousiasme qu’elle a éveillé dans une certaine partie du public ?

(Jean Royer, le Ménestrel, 29 février 1924)

 

On peut conjecturer qu'après avoir réuni, pour les offrir au public spécial des répétitions générales, la Farce du chaudronnier, de M. Fijan, la Belle de Haguenau, de M. Fouret, et la Guitare, de M. Pedrell, M. Masson séparera ces trois comédies en musique, qui s'en trouveront bien. Nous ne nous arrêterons pas à la première pochade sans grand intérêt, mais la Belle de Haguenau et la Guitare, qui s'opposent comme jour et nuit, sont deux œuvres fort réussies, chacune en son genre, et qui méritent l'attention et la sympathie.

La Guitare est un bref opéra-comique de M. Xavier de Courville, mis en musique par M. Carlos Pedrell. Les spectacles de la Petite Scène et quelques articles pénétrants nous ont fait connaitre M. de Courville pour un esprit charmant, raffiné, ami de la fantaisie et tout ensemble de la raison. Dévôt de Mozart et de Musset, il a composé à l'intention de M. Carlos Pedrell un marivaudage d'où sont exclus (volontairement, semble-t-il) tous les artifices propres à animer un livret.

C'est un dialogue poétique, un gracieux bavardage qui laisse la musique maîtresse de tous ses mouvements. Fabio doit renoncer à enlever la belle Celia parce qu’un enlèvement espagnol ne saurait se faire sans guitare, et Fabio a oublié sa guitare. C'est exactement tout, et c'est délicieux, parce que M. de Courville est un homme de goût et parce que M. Carlos Pedrell est un adorable musicien, digne neveu de l'illustre fondateur de l'Ecole moderne espagnole. M. Pedrell n'a pas appris sa langue maternelle dans le traité d'orchestration de Rimski-Korsakov : ses hispanismes ont la naïveté — je veux dire le naturel — de la prose de M. Jourdain, mais il est trop fin pour nous parler la langue des carrefours : il est un poète et sa délicatesse ne s'effraye pas d'une pointe de préciosité. S'il y a du Cervantès chez Manuel de Falla, il y a du Gongora chez M. Carlos Pedrell. Et quel exquis gongorisme ! Limpide, légère et parfumée, cette musique évoque tous les prestiges de l'Espagne et crée une atmosphère sans rien emprunter directement au bazar de la couleur locale. Evoquer une guitare au moyen d'une guitare, le beau tour de force !

L’œuvre exquise de M. Carlos Pedrell est bien mise en valeur par M. Alban Derroja et par le charmant soprano de Mlle Tess Davidson que les sons suraigus n'effrayent pas.

(Roland-Manuel, Lyrica, mars 1924)

 

 

 

 

 

 

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