l'Illustre Frégona

 

 

 

Zarzuela en trois actes, avec danses, tirée de la Ilustre Fregona, nouvelle (1613) de Miguel de Cervantès, livret et musique de Raoul LAPARRA.

 

Création au Théâtre de l'Opéra de Paris (Palais Garnier) le 16 février 1931. Mise en scène de Jacques Rouché. Décors de Georges Mouveau (1878 – Paris, 04 avril 1959). Costumes de J. Pagès. Danses castillanes dans les 1er et 3e actes réglées par Juan Martinez. Création avec les ballets Un prélude dominical de Guy Ropartz et l'Orchestre en liberté d'Henry Sauveplane.

 

24 représentations à l'Opéra de Paris au 31 décembre 1961.

 

 

 

personnages

Opéra de Paris,

16 février 1931 (création)

Opéra de Paris

21 février 1940 (20e) et 07 avril 1940 (24e)

la Frégona Mmes Fanny HELDY Mmes Eliane CARRIER
la Galléga Ketty LAPEYRETTE Ketty LAPEYRETTE
la Arguello Germaine HAMY Germaine HAMY
Tia Juana Jeanne MONTFORT Jeanne MONTFORT
Tomas MM. Miguel VILLABELLA MM. Edmond RAMBAUD
Lope Henri FABERT Raoul GILLES
El Sevillano Albert HUBERTY Albert HUBERTY
le Corrégidor de Tolède GROMMEN Humbert TOMATIS
don Diègo Fred BORDON André RICHARD
Barrabas Jean CLAVERIE Gustave DUTOIT
Perriquito Raoul JOBIN Raoul GOURGUES
don Juan Armand NARÇON Armand NARÇON
l'Alguazil Edmond WARNERY Charles CAMBON
Danses Mmes Laura de SANTELMO (la Carmencita), MARTINEZ, MM. Juan MARTINEZ, JUANITO, CORTIJO, Mlles SEVILLANITA, SERRANITA, SANCHA, SANTAMARIA, FLORITA Mlle la JOSELITO (la Carmencita), MM. CORTIJO PALACIOS, José TORRES
Chef d'orchestre M. François RÜHLMANN M. François RÜHLMANN

 

 

Autres interprètes à l'Opéra de Paris :

 

la Frégona : Mmes Yvonne GERVAIS (1931), Marthe NESPOULOUS (1931).

Lope : M. WARNERY (1931).

Perriquito : M. LE CLEZIO (1931).

 

 

 

 

Cervantès, comme on sait, a écrit une douzaine de Nouvelles, qu'il a qualifiées d'exemplaires, parce qu'on peut, selon lui, puiser dans chacune d'elles quelque utile exemple. « La ilustre fregona » n'est pas l'une des plus originales, mais c'est peut-être celle qui a le plus de grâce, et je comprends que M. Raoul Laparra s'en soit épris pour la porter à la scène.

Celle que la ville de Tiède appelle « la célèbre laveuse de vaisselle » est une jeune fille d'une beauté extraordinaire, nommée Costanza, que l'on croit servante dans l'auberge du « Sévillan », mais qui, en réalité, nous le saurons plus tard, a été confiée, dès sa naissance, à cet hôtelier et sa femme, et élevée, par eux, comme leur propre enfant. Chaque nuit, quelque sérénade se fait entendre sous les fenêtres de la posada, mais Costanza dort paisiblement dans l'alcôve de sa mère et les ignore.

Un jour, sur sa réputation, deux jeunes gens arrivent à l'auberge. Ce sont des fils de famille, de Burgos, qui ont trouvé amusant de courir le monde en picaros et sous une défroque de paysans. L'un se dit Lope, l'autre Tomas. Mais ce dernier est saisi d'un amour si éperdu, à la vue de la servante supposée, qu'il s'engage comme valet, et son ami, pour ne pas l'abandonner, en fait autant. C'est d'ailleurs en vain que Tomas cherche à parler à Costanza. Il lui écrit, pourtant, non sans avouer son état véritable, et les comptes qu'il est chargé de dresser sont émaillés de vers à la louange de son idole. Après divers incidents, invites importunes et comiques des autres servantes, querelles avec d'autres valets, rixes dans la rue..., nous trouvons Lope en prison et le corrégidor vient enquêter dans la posada. Là-dessus, deux vénérables gentilshommes se présentent : ce sont les pères de nos vagabonds, et l'un d'eux vient chercher... celle qui est sa propre fille, cette Costanza. Lope et l'ornas ne tardent pas à être reconnus, pardonnés, et fiancés : Lope à la fille du corrégidor et Tomas à sa chère fregona.

On sent assez quels développements M. Laparra eût pu donner à cette petite histoire. Tout au contraire, il l'a réduite encore. Il s'est borné, mais c'était essentiel, à attribuer un rôle actif à Costanza que, dans la nouvelle, sa réserve pudique maintient à peu près dans l'ombre. Il a laissé s'épanouir en toute liberté sa fine fleur de distinction, au milieu des réalismes de l'auberge, il l'a faite passionnée, il lui a donné une voix de charme... Il a, au surplus, maintenu Lope et Tomas dans leurs emplois, en butte aux lourdes agaceries des servantes, mais il leur a prêté des caractères plus marqués : l'un, de gai compagnon toujours chantant et guitare en main, l'autre, de poète, au lyrisme exalté. L'épisode de la prison est amené d'une façon plus plaisante, par une tuile que reçoit le fils du corrégidor pendant sa sérénade, par les huées rieuses qui accueillent l'alguazil, par la bouffonne importance du corrégidor intervenu... Et toute cette comédie marche d'un tel train, M. Laparra a tellement la crainte des longueurs, qu'on lui reprocherait plutôt, chose rare, de ne pas la pousser plus à fond. Mais quoi..., c'est une zarzuela, l'opérette espagnole : les personnages nous amusent parce qu'ils s'amusent les premiers.

Le souple musicien a mis en pleine et chaude lumière cette verve endiablée, mais dans un style qui n'est jamais vulgaire et où l'on sent la race. Au surplus, pour lui donner tout son prix, il n'a pas manqué de puiser dans ce trésor, qu'il connaît si bien, des rythmes de danses et de chansons de la vieille Espagne. Ces rythmes, il semble qu'ils soient l'expression naturelle et instinctive du langage même. Quand Costanza lit la lettre qu'elle a reçue de Tomas, la mélodie s'épand dans toute son ampleur, mais dès qu'elle reprend ses propres réflexions, les rythmes reprennent en même temps.

Et quelle ingéniosité dans leur emploi, quelle variété dans la belle humeur des ensembles, quelle poésie dans ce paysage de rêve que font surgir les préludes ! Celui de « la Nuit Tolédane », surtout, avant le second acte, est d'un charme intense. A la fin du premier, tel effet, celui des violons à l’aigu frémissant doucement sur une longue note de cor, est vraiment délicieux. Mais le troisième, où les harpes s'unissent aux violoncelles, où l'ensemble des cordes prend une expression si pénétrante, où murmurent les deux guitares ajoutées à l'orchestre, n'offre pas une moindre séduction.

Le premier acte comporte trois tableaux. C'est d'abord l'entrée de la posada, où des laveuses plient le linge, où des passants esquissent une danse, où arrivent Lope et Tomas, bientôt caractérisés, l'un par la piquante seguidille qu'accompagne sa guitare, l'autre par un motif large et distingué, du plus joli goût. Puis voici l'hôtelier et sa femme dans leur chambre, songeant mélancoliquement au départ probable de leur fille adoptive, qu'on entend chanter au dehors..., et que nous voyons, en effet, assise, seule, dans la cour intérieure. Tomas s'approcherait d'elle, si deux servantes n'intervenaient plaisamment, si Lope ne leur adressait de comiques couplets, et si d'autres serviteurs, accourus, n'organisaient des danses variées. La scène se vide pourtant, et Tomas, seul et guitare en main, à son tour, peut épancher sous la fenêtre de sa belle toute la mélancolie de son amour. Ah ! que ce tientos est largement et franchement mélodique, et qu'on a plaisir à voir enfin un musicien oser suivre une idée lyrique, sans la compliquer, et dans toute sa grâce enveloppante !

Mais je n'ai pas dit le « clou » de cette mise en scène. Elle tient toute sur une scène tournante, laquelle comprend quatre décors, exactement reliés entre eux (remarquez-le bien), qui se succèdent tantôt de gauche à droite, tantôt de droite à gauche, au cours des allées et venues des personnages. La construction et l'éclairage, les chaudes couleurs de cette auberge, vue ainsi au dedans comme au dehors, sont de vraies merveilles : réellement, on n'y sent pas la machinerie. L'idée — je le sais — vient de M. Jacques Rouché, comme toute cette évocation à la fois sobre et pittoresque de la vieille Espagne. Elle est sans précédents à l'Opéra, et la perfection de sa réussite lui fait le plus grand honneur.

Le second acte nous retient d'abord devant ce même décor de la cour, où les deux servantes, avant de s'aller coucher, chantent plaisamment leurs espoirs d'amour sur un rythme de fandango. Mais voici Costanza qui descend lentement de sa chambre, en lisant la lettre de Tomas ; voici Tomas lui-même qui la rejoint et la grise de son éloquence passionnée... « Taisez-vous ! » murmure encore la jeune fille. Mais elle est déjà vaincue, et un élan lyrique charmant s'épanouit sur les lèvres des deux amants. — La scène de la tuile, et l'ensemble comique de la foule survenue à moitié réveillée : « C'est le rat ! C'est le chat ! » terminent le tableau. Tomas et Costanza ont fui sans mot dire dans une salle intérieure à balcon, qui est le quatrième décor.

Nous y trouvons, au troisième acte, l'hôtelier et sa femme découvrant, sur le livre de comptes, les vers adressés à Costanza et appelant celle-ci, qui fait l'aveu (délicat) de son amour. Cependant la scène nous ramène au décor du patio de l'auberge, pour l'arrivée du corrégidor et bientôt celle des pères, ensemble syllabique amusant... ; puis nous rouvre la pièce intérieure pour la scène (grave et harmonieuse) où le père réclame sa fille et où celle-ci, somptueusement parée, s'arrache toute en larmes des bras de ses parents adoptifs... ; mais si, en France, tout finit par des chansons, en Espagne tout finit par des danses. Carmencita commence — c'est la fille du corrégidor, qui s'est éprise de Lope prisonnier et qui est venue avec lui ; — puis la scène tourne, et nous voici sur la place devant l'auberge, où tous les serviteurs, tout le peuple saute et tourne en danses effrénées puis acclame les nouveaux fiancés... ; puis elle tourne encore, et c'est la chambre, où danse aussi... ; elle tourne toujours, et c'est le patio, où l'on danse encore... Une sorte d'enthousiasme a saisi les spectateurs à leur tour devant ce dénouement ainsi conçu et, après maintes relevées du rideau, le compositeur, tout surpris, a été traîné sur la scène pour recevoir sa part des acclamations.

M. Raoul Laparra est très difficile sur le choix de ses interprètes : aussi nous donne-t-il des réalisations scéniques d'une cohésion exceptionnelle. Comment imaginer une Costanza plus ardente et plus fière que Mlle Fanny Heldy, dont les moindres nuances sont faits de grâce naturelle et dont la voix est si expressive et si prenante ? Qui, mieux que M. Villabella (et pour cause), nous donnerait l'impression de l'Espagne vibrante et lyrique, et comme sa belle voix se marie heureusement ; dans la bouche du poète, à celle de la fregona ! Le spirituel et frétillant chansonnier, son compagnon, ne pouvait être que M. Fabert, la gaîté et la fantaisie. L'hôtelier et sa femme sont peints sur nature avec M. Huberty et Mme Montfort, et leurs folles servantes prennent un relief le plus plaisant du monde avec Mlles Lapeyrette et Hamy. Le gros corrégidor, c'est M. Grommen, et le maigre alguazil M. Warnery. Les deux nobles seigneurs ont la haute taille de MM. Narçon et Bordon. Enfin la Carmencita, fille du corrégidor, qui s'est éprise du prisonnier Lope, n'est autre que la merveilleuse danseuse Laura de Santelmo. Aussi bien, toute la danse, ici, est représentée par une compagnie espagnole, d'une vivacité, d'une fougue incomparables.

Pour l'orchestre, dont les moindres nuances ont leur prix, il est dirigé avec beaucoup de finesse par M. Rühlmann. En vérité, l'Opéra nous a bien rarement conviés à un régal aussi artistique en tous points.

(Henri de Curzon, le Ménestrel, 20 février 1931)

 

 

 

 

 

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