Isoline

 

 

 

Conte de fées en trois actes et dix tableaux, livret de Catulle MENDÈS, musique d'André MESSAGER.

 

   partition

 

livret

 

              

 

Pavane des fées (extrait du Ballet d'Isoline), publiée le 05 septembre 1908

 

 

Création à Paris, théâtre lyrique de la Renaissance, le 26 décembre 1888 ; danse réglée par M. Gredelue ; décors d'Amable et Lemeunier ; costumes dessinés par Lucien Métivet, exécutés par Landolff.

 

 

Première à l’Opéra-Comique (3e salle Favart) le 21 novembre 1958, dans une version en deux actes et onze tableaux ; mise en scène de Paul Maquaire ; chorégraphie de George Skibine ; maquettes des décors et des costumes de Jean-Pierre Ponnelle ; décors exécutés par Maurice Moulène ; costumes exécutés par MM. H. et A. Mathieu. Texte de la présentation de Jacques Carton, enregistré par Paul-Emile DEIBER de la Comédie-Française.

 

9 représentations à l'Opéra-Comique en 1958, 14 en 1959, soit 23 au 31 décembre 1972.

 

 

 

personnages

Théâtre de la Renaissance

26 décembre 1888

(création)

Opéra-Comique

21 novembre 1958

(1re)*

Opéra-Comique

28 décembre 1958

(9e)**

Opéra-Comique

06 février 1959

(16e)***

Isolin Mmes Maria NIXAU M. Alain VANZO M. Raymond AMADE M. Alain VANZO
Isoline Antonia AUSSOURD Mmes Liliane BERTON Mmes Liliane BERTON Mmes Liliane BERTON
Titania Berthe THIBAULT Christiane CASTELLI Christiane CASTELLI Christiane CASTELLI
la Reine Amalasonthe FRANCE Ione CLAIRE Gabrielle RISTORI Gabrielle RISTORI
Roselio THEVEN M. Pierre GERMAIN M. Pierre GERMAIN M. Pierre GERMAIN
la Belle Fille Jeanne GALLOIS Mmes Paulette CHALANDA Mmes Paulette CHALANDA Mmes Paulette CHALANDA
Violante
la Pensionnaire LAPIERRE Marthe SERRES Marthe SERRES Marthe SERRES
Nicette
Chloé PRÉCOURT Micheline DUMAS Irène SICOT Irène SICOT
1re Désolée BURTY Germaine CHELLET Germaine CHELLET Germaine CHELLET
2e Désolée TIPHAINE Jacqueline CAUCHARD Edmée SABRAN Ginette CLAVERIE
Éros MM. MORLET MM. Gabriel BACQUIER MM. Gabriel BACQUIER MM. Gabriel BACQUIER
Obéron
Daphnis WOLFF Robert LAMANDER Robert LAMANDER Robert LAMANDER
Chef d'orchestre GABRIEL-MARIE Georges PRÊTRE Georges PRÊTRE Georges PRÊTRE

 

* Au 8e tableau, Ballet :

Mlle Liane DAYDÉ, M. Michel RENAULT.

Mlles Mona du Chateau, Lyna Garden, Gisèle Adloff, Paule Morin, Antoinette Erath, Madeleine Dupont, Sylvie Gauchas, Olga Alexandrowicz, Christiane Payen, Claudette Scouarnec, Janine Julien.

MM. Serge Reynald, Alain Couturier, Jean-Pierre Toma, Jean Giraudot, Jean-Pierre Martino, Guy Leonard, Michel Lainer, Yves Casati, Antonin di Rosa, Raymond Raynald, Jacques Vald, Alain Vicart, Guy Neyrand.

 

** Au 8e tableau, Ballet :

Mlle Micheline GRIMOIN, M. Jean-Bernard LEMOINE.

Mlles Mona du Chateau, Lyna Garden, Gisèle Adloff, Paule Morin, Antoinette Erath, Madeleine Dupont, Sylvie Gauchas, Olga Alexandrowicz, Christiane Payen, Claudette Scouarnec, Janine Julien, Josette Jeisler, Michèle Baude, Martine Maugendre, Françoise Lamone, Josyane Consoli.

MM. Serge Reynald, Alain Couturier, Jean-Pierre Toma, Jean Giraudot, Jean-Pierre Martino, Guy Leonard, Michel Lainer, Yves Casati, Antonin di Rosa, Raymond Raynald, Jacques Vald, Alain Vicart, Guy Neyrand.

 

*** Au 8e tableau, Ballet :

Mlle Christiane VAUSSARD, M. Jean-Paul ANDREANI.

Mlles Mona du Chateau, Lyna Garden, Gisèle Adloff, Paule Morin, Antoinette Erath, Madeleine Dupont, Sylvie Gauchas, Olga Alexandrowicz, Christiane Payen, Claudette Scouarnec, Janine Julien, Josette Jeisler, Michèle Baude, Martine Maugendre, Françoise Lamone, Josyane Consoli.

MM. Serge Reynald, Alain Couturier, Jean-Pierre Toma, Jean Giraudot, Jean-Pierre Martino, Guy Leonard, Michel Lainer, Yves Casati, Antonin di Rosa, Raymond Raynald, Guy Neyrand.

 

 

 

 

Maria Nixau, créatrice du rôle d'Isolin

 

 

 

 

Antonia Aussourd, créatrice du rôle d'Isoline

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alain Vanzo (Isolin) à l'Opéra-Comique en novembre 1958

 

 

 

Deux maquettes de Jean-Pierre Ponnelle peintes pour les représentations d'Isoline à l'Opéra-Comique

 

 

 

Gabriel Bacquier (Obéron) à l'Opéra-Comique en novembre 1958

 

 

 

 

Une vieille querelle entre le Roi et la Reine des Fées, Obéron et Titania, est à la base de ce conte féerique qui a nom Isoline.

La petite Princesse Isoline, fille de la Reine Amalasonthe et filleule de la Reine des Fées Titania, est l'enjeu de cette querelle : « Quand Isoline viendra en âge d'être mariée », dit Titania en se penchant sur le berceau de sa filleule, « elle épousera un prince si beau et si amoureux que jamais on n'en aura vu d'aussi charmant ni d'aussi épris ».

Mais Obéron veille et oppose à sa femme la Reine Titania la prédiction suivante : « Le soir même des épousailles, au moment où le jeune époux s'approchera de la mariée, juste à ce moment là, Isoline deviendra un garçon !... »

Il ne reste donc plus à Titania que de combattre le sinistre projet de son époux. Pour cela, tous, dans le château de la Reine Amalasonthe, s'efforceront d'éviter qu'Isoline puisse approcher les jeunes gens, les jeunes seigneurs, afin qu'elle ne se marie jamais. La pauvrette vivra enfermée dans une salle basse de la tour, sous la garde de duègnes affreuses et acariâtres.

Mais Obéron, qui poursuit son noir dessein, fera en sorte que le jeune prince Isolin pénétrera dans l'intérieur du château et parviendra à enlever la princesse.

Amalasonthe avec son armée partira à la poursuite des fugitifs et livrera un combat au Prince Isolin.

Isolin sortira vainqueur de ce combat et épousera la Princesse Isoline.

Le soir des noces, tous les gens du château attendent, anxieux de voir se réaliser la prophétie d'Obéron. Titania, qui n'a pas abandonné la partie, obtiendra qu'au moment où Isoline deviendra un garçon (par la volonté de son époux), Isolin, lui, deviendra une fille !...

Le mariage pourra avoir lieu et ce sera pour la fin, le départ de tous les amoureux de la Terre « vers Cythère aux bois ombreux ».

(programme de l'Opéra-Comique, 1958)

 

 

 

 

 

C'est bien un vrai conte de fées. Isoline est la protégée de Titania, la reine des fées, qui l'aime beaucoup. Mais Titania, pour affaires de ménage, est brouillée avec son mari, Obéron, qui veut se venger sur la protégée de sa femme. Il décrète donc qu'Isoline, au moment où elle recevra le premier baiser d'amour, sera changée..... en homme. Tout le monde et sa mère s'emploient pour qu'Isoline ne connaisse pas ce doux et fatal baiser ; mais Obéron veille et sert d'entremetteur magique entre Isoline et le beau chasseur Isolin. Après une foule de péripéties des plus fantastiques, le mariage des deux tourtereaux va s'accomplir. D'où grande colère d'Obéron, qui change Isoline en un Isolin. Mais, comme Titania ne manque pas de pouvoir magique, elle change Isolin en une Isoline ; le mariage s'accomplit quand même, et tout le monde est satisfait.

La partition, que M. Messager a écrite avec beaucoup d'élégance et un grand sentiment poétique, est très mélodique et contient plusieurs morceaux très gracieux. La musique du prologue, « l'embarquement pour Cythère », est absolument réussie avec son chœur, Dans le parfum des lys éclos, la scène de Daphnis et Chloé, celle où Isoline voit en rêve Isolin. Dans les tableaux suivants il nous faut signaler la scène et le chœur des duègnes, II a menti le poème, qui rappelle un peu le style de l'opérette ; le quatuor, Par ma royale javeline ; la romance, Hélas mon cœur, et le finale du 4e tableau, Dragon radieux d'un coup d'aile. Le tableau du pays sans miroirs contient un duo charmant, Au bruit de l'eau qui coule, la scène de la chapelle, très bien traitée, avec la phrase d'Obéron, Sous vos tendres nœuds, a laquelle les chœurs viennent se mêler. Citons encore le ballet et le dernier duo d'amour. Le chœur d'introduction, Dans le parfum des lys éclos, sert de conclusion à cette jolie partition. Isoline a été montée avec un assez grand luxe à la Renaissance et suffisamment interprétée par Mmes Nixau, Aussourd, B. Thibault, France, Theven, et MM. Morlet et Wolff.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

 

Isoline à la Renaissance.

Voilà du nouveau ; que la tentative soit plus ou moins heureuse, il n'en convient pas moins de l'apprécier à sa valeur, car du nouveau à notre époque ne se trouve pas facilement sous la calotte des auteurs. Donc M. Catulle Mendès, — ce nom est doux comme le miel des abeilles — a trempé sa plume rose dans son encrier bleu et a pris pour papyrus des ailes de papillon. Et alors Mab, la petite fée, s'échappant d'un songe, est venue s'accouder gentiment sur son épaule de poète et lui a soupiré l'histoire des amours d'Isoline, fille de la reine Amalasonthe, avec Isolin, fils du roi de Trébizonde. Titania voulait les favoriser, niais Oberon, qui gardait rancune à Titania de lui avoir refusé un page qu'il ambitionnait, entendit les contrarier. Le nain jaloux avait imaginé de faire d'Isoline un garçon le soir même des noces, ce qui était assurément désobligeant pour un époux ; mais Titania veillait, et, pour arranger les choses, fit d’Isolin une fille. Vous voyez que c'est très gracieux. Mais ce qu'on ne peut raconter, c'est l'air ambiant, lys grâces et les frivolités qui enveloppent cette mignonne aventure. Il faut passer par la forêt enchantée de Brocéliande, où la fantaisie du poète nous conduit, pour avoir la perception exacte de toutes ces merveilles et de toutes ces délicatesses.

Le musicien, M. Messager, ne s'est pas fait prier pour suivre le divin Catulle où il voulait le mener, dans ces pays de féeries, dont la musique semble être la langue naturelle. Cette petite partition d’Isoline est vraiment voluptueuse ; elle est d'un joli sentiment et d'une aimable couleur de rose qui court d'un bout à l'autre ; peut-être lui souhaiterait-on çà et là des idées un peu plus personnelles. Si M. Mendès, qui nous paraît du dernier bien avec ces puissantes dames les fées, avait fait toucher par l'une d'elles le front de son compositeur d'une baguette d'originalité, nous aurions là une petite œuvre tout à fait parfaite. Qu'il s'en dégage à la longue quelque monotonie, c'est bien possible, mais c'est de l'ennui si harmonieux ! Je ne sais quelle figure fera le public en face de ce petit ouvrage si mignard et si bien pourléché, mais quoi qu'il arrive, — je sais bien qu'au fond cela ne consolera pas le directeur, — il vaut mieux tomber par une œuvre d'art que par une pantalonnade quelconque.

M. Silvestre a d'ailleurs broché ce gentil conte de fées avec bien du goût. Cela vaut autant à l’œil qu'aux oreilles. Mmes Nixau et Berthe Thibault, qui ne sont pas les moins jolis morceaux de la partition, n'ont pas peut-être tout ce qu'il faut pour débiter les poésies de M. Catulle Mendès. Leur voix parlée, qui prend souvent des accents nasillards, semble rebelle à la diction du vers, qui d'ailleurs demande une étude toute spéciale. En revanche, M. Morlet et Mlle Aussourd semblent s'y prêter mieux, et l'interprétation générale n'a rien gâté à l'impression charmante de cette soirée peu banale.

(H. Moreno [Henri Heugel], le Ménestrel, 30 décembre 1888)

 

 

 

 

 

Pendant que l'Éden et la Gaîté s'annexaient ainsi deux des œuvres de son ancien répertoire, la Renaissance, se disposait à leur emprunter leur genre, à implanter sur son étroit terrain la grande féerie, non plus la féerie à coq-à-l'âne et à calembredaines, traversée de couplets de facture, mais la féerie musicale pure, telle qu'on l'aurait pu concevoir pour quelque Opéra en quête d'une fantaisie de poète et de musicien.

 

On brossait des décors destinés à donner au spectateur l'illusion d'une vaste étendue, on découvrait des trappes, on remontait des trucs, on machinait les dessus et les dessous, et finalement, on nous donnait Isoline de M. Catulle Mendès, musique de M. André Messager.

 

M. Catulle Mendès parait avoir voulu désarmer d'avance la critique en appelant lui-même son ouvrage « Conte des fées ». Ce n'est ni un opéra, ni un opéra-comique, ni un drame musical, c'est un « conte », un conte en musique ; mais quoi qu'il en soit, la suite du titre nous apprenant que ce conte est en « trois actes et dix tableaux », il faut bien admettre qu'il a quelque prétention à être, comme on dit, « du théâtre ».

 

Le prologue nous fait voir une sorte de revue des Amours, un départ pour Cythère, non point dans le bleu décor vaporeux, avec les personnages en vestes de soie du tableau du Louvre, mais dans un autre paysage de rêve, avec des amoureux de toutes les époques, depuis les belles Grecques en tunique blanche, jusqu'aux filles nées de la fantaisie moderne, le museau rose sous le large auvent du chapeau Directoire, ceintes de l'écharpe couleur aurore et du corset noir ; fleurs d'amour, fleurs de vice, ingénues pensionnaires en robe carmélite, bergères poudrées, pages et châtelaines, petits abbés et paladins, et seigneurs à petits canons et à grandes perruques, et gentilshommes en pourpoint d'or, et beaux chasseurs légendaires au flanc desquels sonne le cor d'argent sur la trousse de l'arbalétrier ! Tout ce monde se meut, se groupe, se coordonne et se désordonne sous l'œil encourageant d'Éros, patron de la barque qui conduit les amoureux à Cythère. — Isoline y rencontre Isolin. — On ne comprend pas grand' chose à tout cela ; on ne sait où cela mène, mais c'est d'une fantaisie si pimpante et tout le monde y parle un langage si délicieusement fleuri qu'on ne se montre point exigeant sur la raison d'être de ces créations.

 

Les amours d'Isoline et d'Isolin, la querelle et la réconciliation d'Obéron et de Titania font après ce prologue le fond du conte. Il s'agit, pour l'un, de marier Isolin à Isoline, pour l'autre d'empêcher ce mariage. Mille épreuves, mille embûches se présentent, dont les amoureux sortent toujours vainqueurs. Enfin, au moment où ils ont triomphé, où, unis par un bon ermite, en froc de pourpre, qui n'est autre que l'Amour lui-même, ou si l'on veut Obéron, incarnation d'Éros, Isolin et Isoline se trouvent dans la chambre nuptiale. Là, au premier baiser échangé, un coup de tonnerre retentit, les ténèbres les plus opaques enveloppent les deux époux. Quand ils se revoient, ils ont changé de sexe Isoline est devenue Isolin et Isolin Isoline. Ce double hermaphrodisme est le fait d'une double idée d'Obéron et de Titania, se rencontrant pour se contrecarrer.

 

C'est d'une fantaisie un peu raffinée et d'un intérêt un peu spécieux ; mais en somme, il y a mariage et double mariage, puisqu'il y a double époux et double épouse, l'un étant l'autre et l'autre étant l'un. Eh ! que faut-il de plus dans un conte féerique ?

 

Des épisodes agrémentent la trame de cette histoire : les colères de la reine Amalasonthe, mère d'Isoline, amazone qui ne craint pas de s'offrir aux coups du ravisseur de sa fille ; le pays des miroirs où les belles ne peuvent plus savoir qu'elles sont belles, leur reine ayant fait disparaître ou détruire tous les miroirs, tarir toutes les fontaines où l'on pourrait se mirer ; les enchantements de la forêt de Brocelyande, où Isolin se défend contre les apparitions charmeresses.

 

Le tout représente un amalgame de la féerie naïve et de la féerie héroïque, chère à Richard Wagner. Isolin traversant la forêt et triomphant des spectres court vêtus qui la hantent, est quelque peu cousin de Siegfried et de Parsifal. Obéron et Titania évoquent le souvenir des visions de Shakespeare. Et il entre dans cet amalgame un grain de modernisme qui en pimenterait l'intérêt, si l'intérêt s'en dégageait réellement.

 

Le malheur, c'est que l'intérêt réside dans le spectacle et non point dans l'action. Alors, quand le spectacle ne retient pas l'attention, il se dégage parfois des faits un pénétrant ennui.

 

Et pourtant, tous ces héros, toutes ces fées, tous ces génies, toutes ces amoureuses parlent une langue d'une poésie merveilleuse. Je me demande pourquoi M. Catulle Mendès a appelé la musique à son aide, alors que ses rimes sonnent comme le cristal le plus pur et que ses strophes chantent tout naturellement sans avoir besoin d'être accompagnées. Il est certain que, réduites à leur simple expression poétique et dites par des comédiens ordinaires, ses tirades eussent donné, toutes nues, plus de vie à son œuvre qu'elles n'en donnent, habillées de musique.

 

Les chœurs eux-mêmes parlent ici une langue plus harmonieuse et plus élégante que les premiers sujets dans un opéra banal :

 

Allons, les jeunes gens heureux,

Les belles et les amoureux,

Pour la Cythère aux bois ombreux

Embarquez-vous sur la trirème !

Dans le parfum des lis éclos,

Dans les harmonieux sanglots

De la brise errante et des flots,

C'est à Cythère que l'on aime !

 

Ainsi débute le prologue.

 

Nul n'est plus maitre de sa forme que le poète d'Isoline. C'est un ciseleur et un émailleur de premier ordre. Il va même jusqu'à nous donner la nostalgie du vulgaire, tant sont précieuses ses recherches. Pourquoi faut-il, serions-nous tentés de dire, que la musique nous dérobe une partie de l'éclat de ces rimes et de ces périodes savamment cadencées ? La diction d'artistes, tels que ceux de la Comédie-Française, leur garderait seule leur vraie valeur.

 

Je ne veux point établir que M. Catulle Mendès ait eu tort de s'associer M. André Messager pour le complément de son ouvrage ; je veux dire seulement que le tempérament de cet ouvrage, écrit en vue d'un musicien, se serait volontiers passé de musique, l'action en étant obscure, et se dérobant comme les mobiles des personnages à tout examen sommaire, et que M. André Messager eût gagné à son tour à plus de variété et à plus de relief dans les inventions de son collaborateur.

 

Ceci posé, je ne puis que rendre hommage à l'inspiration délicate de M. André Messager. C'est un musicien de fine race, qui a la rare qualité de ne pas chercher à s'affranchir de l'influence de son poème. C'est pourquoi sa partition a presque continuellement des tons de camaïeu que rompent fort heureusement des traits lumineux comme la valse : « Je suis jolie ! » chantée par Isoline apercevant pour la première fois son image dans l'acier pur d'une lame d'épée, les airs de danse dans la forêt de Brocelyande et toute la scène au bord de l'étang, entre Obéron et Titania, scène qui m'a particulièrement séduit.

 

Je vois, en M. André Messager, un musicien d'une sérieuse valeur. Isoline à la Renaissance, comme les Deux Pigeons à l'Opéra, nous le doivent faire classer en bon rang à la suite de M. Léo Delibes. Il a eu des succès antérieurs dans le genre facile de l'opérette : il n'a pas encore fait ses preuves dans le domaine de la musique dramatique ; mais il est fort jeune et il a de qui tenir, vivant dans l'intimité et dans l'étude des maîtres d'aujourd'hui et d'autrefois.

 

L'interprétation d'Isoline est confiée à l'excellent baryton Morlet, qui a dans le jeu et dans la diction un peu du mordant des Coquelin ; à Mmes Nixau, Aussourd et Berthe Thibault, diversement agréables à voir et à entendre. La mise en scène fait honneur à la direction de la Renaissance. Il serait intéressant de voir un ouvrage de ce caractère se produire sur une grande scène, avec des ressources chorales et orchestrales plus considérables, des masses se mouvant plus à l'aise dans un décor plus aéré. Ici le tableau semble parfois près de faire craquer le cadre.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 janvier 1889)

 

 

 

 

 

Ceci est bien, en effet, un vrai conte de fées, d'une couleur blonde et rose, tout empreint de grâce et parfumé de poésie. Peut-être même l'élégance en était-elle trop complète pour être réellement scénique, et cela lui fit-il tort auprès des spectateurs vulgaires du genre de l'opérette, toujours plus amateurs de drôleries et de gaudrioles que de poésie et de beau langage. L'auteur nous fait voir, dans cette pièce, l'histoire des tendres amours d'Isoline, fille de la reine Amalasonthe, avec Isolin, fils du grand roi de Trébizonde, histoire qui, dans ses lignes générales, se réduit à ceci. La fée Titania protégeait les deux enfants et les voulait favoriser, tandis que le méchant nain Obéron, qui lui gardait rancune de lui avoir refusé un page qu'il ambitionnait, songeait au contraire, par colère et par dépit, à entraver leurs désirs. Il n'imagina donc rien de mieux, le soir même des noces, que de transformer Isoline en garçon, ce qui rendait assurément le mariage difficile. Heureusement Titania veillait, et, pour tout arranger, d'Isolin elle fit une fille. Tel est le conte réduit à sa plus simple expression ; mais c'est le milieu poétique, c'est la grâce du langage, c'est la fertilité des incidents qui en faisaient une œuvre tout aimable et parfois séduisante. Sur ce canevas délicatement brodé, M. Messager écrivit une musique qui valait elle-même par la distinction de la forme et l'élégance de l'ensemble, mais à qui l'on eût souhaité sans doute un fonds plus solide et un peu plus de véritable originalité. Telle qu'elle était, cependant, elle cadrait bien avec le sujet et faisait corps avec lui. L'interprétation, d'ailleurs, était excellente, et Isoline était fort bien jouée et chantée par Mlles Nixau, Blanche Thibault et Aussourd, et par M. Morlet.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

Théophile Gautier avait, un beau jour, appelé de ses vœux une féerie théâtrale qui, au lieu d'être bâclée sur le scénario à tout aller d'un vague machiniste, eût été conçue et exécutée par un authentique poète.

 

Ce vœu — ou ce rêve — un jeune parnassien qui longtemps lui avait été cher, devait tenter de le réaliser, de le faire vivre aux chandelles : Catulle Mendès écrivait Isoline.

 

Et comme le seul exemple que le bon Théo eût pu lui donner, ce ne pouvait être que le Songe d'une Nuit d'été, c'est Obéron et Titania qui en devenaient les premiers personnages.

 

Mendès leur en adjoignit bien d'autres : Eros et Nicette, Daphnis et Chloé, Roselio et Violante, et tout le petit monde puéril et charmant des fêtes galantes et des Embarquements pour Cythère — les amants et les belles tout cela dans une coulée de vers à rimes richissimes, lesquels faisaient bonne mesure d'or, de neige, de lis, de glycines, d'escarboucles et de béryls ; une mesure qui a, aujourd'hui, de quoi nous couper le souffle.

 

Mais ce bric-à-brac parnassien, en 1888, donnait le change ; et c'est ainsi que Victor Sylvestre qui prenait cotte année-là la direction du Théâtre de la Renaissance n'hésitait pas à engager sa fortune pour monter l'œuvre fastueusement. Il devait s'y ruiner.

 

En dépit de tout, rien ne serait resté de ce spectacle qui avait ébloui le public de la Renaissance au lendemain de la Noël de cette année-là, rien, si, au joaillier ès-rimes, comme on disait alors, ne s'était joint un joaillier ès-rythme ou ès-notes : André Messager.

 

Car la partition d'André Messager nous reste, après soixante ans, exquise entre toutes et le ballet qui se déroule en forêt de Brocéliande — on ne pouvait faire moins — n'est rien moins qu'un petit chef-d’œuvre.

 

Il a seul survécu. Car l’impossible texte écarta l'œuvre de l'Opéra-Comique, où elle avait semblé devoir trouver sa place ; seul Reynaldo Hahn devait le faire revivre, pour quelques soirs d'entre les deux guerres, au Casino de Cannes.

 

Il importe peu de savoir qu'en ces pages dansées, sylphes et fées tentent, sans résultat, de séduire Isolin, un peu comme les filles fleurs tentaient de séduire Parsifal. Sans aucune arrière-pensée littéraire, on y goûtera cette écriture élégante et déliée, cette mélodie souple et toujours inventée « où les dièses sont des perles et les bémols des diamants ».

 

(José Bruyr)

 

 

 

 

 

Isoline est de peu postérieure à la partition des Deux Pigeons. Composée en 1887 au cours d'un séjour de vacances à Montvilliers, elle fut créée le 26 décembre 1888 au Théâtre de la Renaissance. C'est un conte lyrique en 10 tableaux sur un livret assez précieux de Catulle Mendès : conte bleu et rose, plein de rêve, d'irréel qui reflète le goût d'une époque, où avec les symbolistes, on affectait de préférer les teintes estompées aux couleurs violentes. Isoline est la fille de la reine Amalasonthe et la filleule de la fée Titania. Elle se trouve être l'enjeu d'une vengeance du magicien Obéron à l'encontre de son épouse (Titania). Obéron a en effet annoncé qu'il changerait Isoline en garçon le jour de son mariage. Aussi bien Titania et la reine font-elles de leur mieux pour empêcher Isoline de tomber amoureuse. En vain, Obéron a envoyé à la jeune fille un rêve troublant : elle s'est vue aux bras du Prince Isolin, fils du roi de Trébizonde, s'embarquant pour Cythère. Isoline et Isolin pourront-ils céder à leur passion ? La lutte s'engage pleine de ruses et de sortilèges, entre Obéron et Titania, l'une voulant interdire le mariage, l'autre hâter sa conclusion. Mais Obéron semble triompher, puisque Isolin a finalement obtenu la main de la princesse. C'est alors qu'Isoline est métamorphosée en garçon. Incontinent, Titania transforme Isolin en demoiselle. L'équilibre est rétabli et les deux jeunes gens pourront enfin s'embarquer réellement pour Cythère.

 

Le ballet prend place au 7e tableau. Il a pour cadre la forêt de Brocéliande, que le prince Isolin doit traverser à la tête de son armée venant à la rencontre des armées de la reine Amalasonthe. Une introduction (Moderato) avec chœurs à bouches fermées, crée l'atmosphère. Apparaît la fée Titania, qui en un récitatif rassemble les fées de la forêt et leur donne pour mission de séduire le jeune homme. (Les chœurs et le court récit de Titania par tradition, ne figurent jamais dans la version orchestrale). Entrée d'Isolin (introduction et tempo di mazurka). La première danseuse entre alors en scène (Maestoso et Molto moderato) et c'est le Pas de la séduction. Isolin ne se laisse pas détourner de son chemin (Allegro - Andante - Valse). Dialogue invisible entre Obéron et Titania. L'armée d'Amalasonthe traverse la scène. Combat. Triomphe d'Isolin :

 

Sous le fer victorieux l'orgueil de la reine s'incline

Elle demande grâce et promet Isoline.

 

Fanfares, rideau.

 

(Roger Blanchard)

 

 

 

 

 

Isoline n'a pas eu un sort aussi heureux que les Deux Pigeons, du moins sur le plan théâtral. C'est que cet ouvrage n'avait pas la chance d'être un simple ballet.

 

C'était un « conte de fées en trois actes et dix tableaux », dû, pour le livret, au poète parnassien Catulle Mendès. L'impossible mari de Judith Gauthier et gendre du bon Théophile, grand ciseleur de vers devant l'Eternel, s'en était donné à cœur joie. Qu'on en juge pair cet échantillon du prologue :

 

Allons, les jeunes gens heureux,

Les belles et les amoureux,

Pour la Cythère aux bois ombreux

Embarquez-vous sur la trirème !

Dans le parfum des lys éclos,

Dans les harmonieux sanglots

De la brise errante et des flots,

C'est à Cythère que l'on aime

 

Le sujet est féerique à souhait : Isoline, fille de la reine Amalasonthe, est la filleule de la fée Titania. Or, le « nain vert » Obéron se trouve avoir un compte à régler avec Titania son épouse et, histoire de contrarier celle-ci, fait savoir qu'Isoline se changea en garçon le soir de son mariage. Il cherche même à hâter l'accomplissement de sa vengeance en rendant Isoline amoureuse du prince Isolin. Aussi Titania s'efforce-t-elle, à grands coups de sortilèges, de dresser des obstacles entre sa protégée et le prince. Peine perdue ! L'amour est évidemment le plus fort et le mariage va être conclu. La pauvre Isoline aussitôt change de sexe, d'où une situation bien embarrassante que résout Titania d'élégante façon : elle transforme Isolin en fille, de sorte que l'embarquement pour Cythère pourra avoir lieu dans les conditions les plus satisfaisantes.

 

Le ballet proprement dit, qui est d'ailleurs partiellement mêlé de chœurs et coupé par un récitatif de Titania, se situe aux deux tiers de l'œuvre. La Pavane correspond à l'entrée des fées de la forêt de Brocéliande, convoquées par Titania pour détourner Isolin et lui faire oublier Isoline. Le prince, suivi de son armée, entre en scène sur la Mazurka. Une fée déploie alors ses charmes sur le célèbre solo de clarinette de la Scène de la Séduction. Mais Isolin lui échappe (Valse) et poursuit son chemin. Il battra tout à l'heure les troupes de la reine Amalasonthe et obtiendra la main d'Isoline.

 

La précocité littéraire, en 1888, passait pour être fort à la mode. Elle fut pourtant cause de l'échec d'Isoline auprès du grand public. Le directeur du Théâtre de la Renaissance, Victor Silvestre, sut qu'il était ruiné peu après la première représentation du 28 décembre. Son chef d'orchestre Paul Letombe lui succéda, sans autre résultat que de prolonger l'agonie de l'entreprise. Isoline disparut de l'affiche et le spectacle ne fut jamais remonté à Paris, ni ailleurs. En 1930, Reynaldo Hahn fit entendre à Cannes la délicieuse partition, dont subsiste en tout cas l'un des chefs-d'œuvre de la musique de ballet.

 

(Maurice Tassart, 1969)

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

1er Tableau (Prologue) — le Rêve d'Isoline
scène I Invitation au voyage Allons, les jeunes gens heureux  
scène II Scène de Daphnis et Chloé Hier, sur mon chemin  
scène III Scène de la Belle Fille Avez-vous de la place encore  
scène IV Scène de la Pensionnaire    
scène V Scène d'Éros, d'Isolin et d'Isoline Soudain, c'est un songe  
2e Tableau — Sur la Tour
01 Scène et Chœur des Duègnes Il a menti le poème Isoline, Violante, Nicette
02 Quatuor Par ma royale javeline Obéron, Titania, la Reine, Roselio
3e Tableau — la Vérité sur le Mariage
01 Romance Hélas ! mon cœur sera veuf de sa rêverie Isoline
02 Duo Quand vous tournez vers moi les yeux Isoline, Isolin
4e Tableau — la Chimère d'or et de neige
  Scène et Final Fuyons par la nuit claire et brune  
5e Tableau — le Pays sans miroirs
01 Chœur des Désolées Nous sommes les malheureuses  
02 Couplets Parmi des blancheurs de neige Isoline
03 Duo Au bruit de l'eau qui coule... Ah ! je suis jolie Isoline, Isolin
6e Tableau — le Joyeux Pays
  Ensemble final Que de miroirs  
7e Tableau — Au bord de l'étang
  Romance et Duo Charme, rêve, image Titania, Obéron
8e Tableau — la Forêt de Brocéliande
  Ballet    
9e Tableau — le Soir des Noces
01 Chœur nuptial Ils sont unis les amoureux  
02 Duo Nous sommes seuls enfin Isoline, Isolin
10e Tableau — l'Embarquement pour Cythère

 

 

 

 

 

 

5e tableau. "Ah ! je suis jolie"

Yvonne Brothier (Isoline) et Orchestre dir Joseph-Etienne Szyfer

Gramophone DA 4830, mat. 0W1471-1, enr. le 08 avril 1932

 

 

 

 

 

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