le Joueur de Viole

 

 

Dessin de William Laparra pour le Joueur de viole

 

 

Conte lyrique en quatre actes divisés en cinq tableaux, livret et musique de Raoul LAPARRA, dédié à son fils Jules-Pagès Laparra.

 

 

Création à l'Opéra-Comique (3e salle Favart) le 24 décembre 1925. Mise en scène de Georges Ricou. Aux 4e et 5e tableaux, Ballets réglés par Louise Virard. Décors des 1er, 2e et 3e tableaux de Georges Mouveau, des 4e et 5 e tableaux de Raymond Deshays et Arnaud. Costumes dessinés par Mouveau, Marcel Multzer et Jules Pagès, exécutés par Mme Solatgès et M. Mathieu.

 

36 représentations à l'Opéra-Comique au 31 décembre 1950.

 

 

 

personnages

Opéra-Comique

24 décembre 1925 (création)

Opéra-Comique

19 mars 1926 (15e)

Opéra-Comique

02 mai 1927 (27e)

la Jeune Fille Mmes Yvonne BROTHIER Mmes Yvonne BROTHIER Mmes Yvonne BROTHIER
la Princesse Andrée CORTOT Andrée CORTOT Andrée CORTOT
la Mère du Joueur FERRAT Mathilde CALVET FERRAT
1re Marchande HERBLAY HERBLAY Henriette LEBARD
1re Dame Marthe LEBASQUE Marthe LEBASQUE
2e Dame ; 2e Marchande PRAZÈRES PRAZÈRES BERNADET
3e Dame Yvonne DUCUING Yvonne DUCUING Adélaïde Giuseppina VACCHINO
le Joueur de Viole MM. Gaston MICHELETTI MM. Gaston MICHELETTI MM. Gaston MICHELETTI
le vieux Luthier Félix VIEUILLE Félix VIEUILLE Félix VIEUILLE
le Roy Henri ALBERS Louis MUSY Louis MUSY
le Nain René HÉRENT René HÉRENT René HÉRENT
le Bailli Émile ROUSSEAU Émile ROUSSEAU Émile ROUSSEAU
le grand Symphoniste Louis MESMAECKER Louis MESMAECKER Louis MESMAECKER
le grand Décorateur ; 2e Marchand Roger BOURDIN Roger BOURDIN Louis GUÉNOT
le grand Lettré Willy TUBIANA Willy TUBIANA Willy TUBIANA
un Galant ; 1er Marchand Georges GÉNIN D'ARJAC D'ARJAC

Ballets

Mlle Simone ROSNE

M. MARIANNO et le Corps du Ballet

Mlles Simone ROSNE, Henriette ANDRÉ et les Dames du Corps de Ballet Mlles Simone ROSNE, Henriette ANDRÉ et les Dames du Corps de Ballet
Violon sur scène   Georges MAYET Georges MAYET
Chef d'orchestre Maurice FRIGARA Maurice FRIGARA Maurice FRIGARA

 

 

 

 

L’éternel effort de l'Homme et de la nature, dans le désir de l'œuvre mystérieuse, semblerait être l'idée inspiratrice du « Joueur de Viole ». Cependant, cela n'est qu'une résultante. Le vrai point de départ a été l'âme tétracorde du violon accordée aux quatre saisons : le rêve, en somme, de l'un des personnages, de ce vieux luthier que l'âge courbe vers la tombe dans la peur de mourir avant d'avoir trouvé !... Rien n'est derrière cet homme, dans l'avenir, pour continuer l'effort, sinon un fils, très paresseux il semble. Et, pourtant, ce mauvais apprenti, la nature le féconde tout à coup par l'amour ; et, sans travail, rien que pour avoir senti battre son cœur, un matin d'avril, devant la fille du Bailli, le voilà qui trouve la corde du Printemps !

 

Puis, vient l'Été. Fiancés maintenant, le Joueur de viole et la jeune fille mènent une vie de paradis dans un creux retiré du bois joli, derrière la maison du vieux luthier. C'est là, pourtant, que le destin vient les troubler. Le Roy du pays et des gens de sa cour en partie de campagne, y passent par hasard et les dénichent. Ce Roy très artiste, déjà charmé du site, déborde d'enthousiasme à la vue de la note humaine qu'y apportent les amoureux apeurés. Et lorsque le Joueur, à son commandement, attaque, sur la deuxième corde que lui a inspiré le triomphe glorieux de son amour, un thème estival dansé par son ami, la surprise, charmée de tous est à son comble. Les clameurs attirent le Bailli, suivi des parents du Joueur et de quelques villageois. Le joyeux tyran leur annonce sa décision d'amener les fiancés, sur-le-champ, à la Cour. Et voici les fiancés entraînés vers la gloire pendant que le vieux luthier, sous l'optimisme souriant du Bailli, demeure accablé parmi les rocs, regardant anxieusement dans l'avenir.

 

Et, au 3e acte, l'automne est tombé sur le verger que l'on aperçoit à travers les fenêtres d'une pauvre chambre : celle où se meurt le vieux Luthier. L'atelier est là, à côté, comme fourmillant encore de besognes. Mais l'artisan compte les heures ; il voudrait travailler encore, trouver la troisième corde, car la mort arrivera la première... Et non, pourtant, c'est le fils qui arrive, tombe dans les bras avides de sa mère et, ensuite, à genoux, près du moribond. Il pleure là son regret d'avoir quitté la maison pour la gloire... Mais il ne dit pas pourquoi... il ne dit pas ce qui lui a fait trouver la troisième corde... « Trouvée ? » Le vieux Luthier se soulève. Il veut l'entendre, cette dernière voix, vite, avant de finir. Et le fils la joue fiévreusement au-dessus de lui, dans une double et profonde douleur. Mais « quelque chose » l'arrête... Pourquoi la mère a-t-elle fermé les rideaux ?... Ah ! il comprend... C'est à lui de finir l'œuvre, désormais, le vieux est dans la lumière. Et lui reste dans le grand problème d'ici-bas, avec un serment sanglotant sur le corps du père.

 

Et, pourtant, le Joueur de viole ne reste pas à la maison ; la corde n'est pas brisée qui l'unissait à la jeune fille ; celle de la douleur. Et le voilà qui revient au crépuscule, dans le parc royal où, tout à l'heure, on s'amusait en musique, tout noir contre l'automne d'or. Et la jeune fille tremble, n'ose le regarder tandis qu'il s'avance dans l'allée où la solitude s'est faite et au fond de laquelle des cors attardés promènent leur tristesse. Et ce sont des mots d'une froideur volontaire qui, tout à coup, comme automates, viennent sur les lèvres de l'aimée, faisant tressaillir la silhouette du Joueur et craquer son cœur. Et pourtant celui de la jeune fille n'est pas mort ; l'automne a menti ! Sur son ami écrasé elle rouvre les bras... Mais des trompettes éclatent au château, avec des chœurs de joie, arrêtant le geste... Elle n'est pas prête à quitter tout cela ; elle y fuit, laissant le Joueur dans le soir, sans amour, rien qu'avec les cors retraînant leurs plaintes aux lointains saignants.

 

Et l'hiver est venu. Il neige maintenant dans le cœur de la jeune fille ; il neige des regrets poignants et son âme est comme le steppe qu'est devenue la campagne autour du château. En vain, les lumières éblouissantes de l'intérieur ; en vain, la fête forcenée qu'a ordonnée le Roy pour étourdir sa fiancée douloureuse ! Il monte en la jeune fille une rafale invincible ; elle monte aussi dans la nature, assourdissant les musiques qui voulaient l'assourdir, défonçant le palais, soufflant les lumières et poussant à l'intérieur l'exilé blême ; le Joueur ; le Joueur revenu, avec Dieu derrière, pour réclamer sa fiancée. Le Roy la refuse. « Alors, chante, dernière voix ! » Et le tragique musicien attaque le motif de la quatrième corde ; reptilienne, elle enlace la jeune fille, cette corde ; et la frêle enfant, devenue plus forte que le Roy, échappe à son étreinte, court au Joueur, qui se casse sous l'archet de la mort, et meurt avec lui, réunie au pauvre apprenti par le lien mystérieux de la dernière voix. Et le Roy, dont l'épée n'a rencontré que le vide, se saisit rageusement de la viole maudite, la brandit pour la briser... Mais son geste reste suspendu. Un cri humain est sorti de l'instrument et se prolonge en une longue mélodie. Le Roy regarde autour de lui. « Qui joue ? » Personne, puisque l'artiste est mort. Alors ce qui joue (il le comprend maintenant, le Roy, en s'agenouillant vaincu) c'est la chose qu'on ne tue pas ; l'œuvre immortelle !

 

(Raoul Laparra, programme de l’Opéra-Comique, 1926)

 

 

 

 

 

L'argument, rédigé par le compositeur lui-même, est le suivant :

« Un vieux luthier a fait le rêve de construire un instrument qui aurait les voix des quatre saisons. Malgré son expérience, sa tenace application, il ne peut arriver à le réaliser ; et c'est son fils, d'abord considéré par lui comme un mauvais apprenti, un paresseux, qui, à travers les joies et les épreuves de la vie, — l'amour, la gloire, la douleur et la mort, — trouvera les quatre cordes dictées par elles, et accomplira ainsi la pensée du vieux chercheur. »

Il s'agit donc d'une œuvre éminemment symbolique où le musicien-poète a cherché la correspondance la plus étroite entre le texte, la musique et le cadre. Les personnages représentent, à une époque qui reste indéterminée et peut aussi bien se situer au XVe siècle qu'au XVIIIe, des entités poétiques, et n'ont pas de nom ni de prénoms. Ce sont « le Joueur de viole », très jeune d'aspect, frêle et rêveur, vibrant et poétique, « type de l'artiste-né, à l'inspiration constante et naturelle », son père, « le Vieux Luthier », inquiet, fiévreux, dévoré par la hantise continuelle de l'œuvre et de la fuite du temps ; « la Jeune Fille », une blonde vive et rêveuse, nature aimable et faible, « s'épanouissant au hasard des appels de la vie » ; « la mère du Joueur », douce, humble et simple, « un peu comme l'âme du peuple quand il est encore lui-même et bon » ; « le Roy », galant et entouré d'une cour artiste ; sous sa grâce, beaucoup d'impérieuse volonté ; « le Bailli », père de « la Jeune Fille », philosophe et grand amateur de lutherie, ami et admirateur du Vieux Luthier ; « le nain », bouffon du Roy, instrument aveugle du hasard ; « la Princesse », très noble et très bonne, une brune d'allure espagnole, qui fait contraste avec la Jeune Fille blonde.

Pour le symbolisme de l'œuvre, les décors et les costumes jouent un rôle essentiel. Le verger fleuri du premier acte correspond à la naissance de l'amour. Une clairière, en été, où le Roy découvre le Joueur de viole, correspond à la naissance de la gloire. La chambre du Vieux Luthier mourant et le parc du château royal symbolisent la douleur de la mort et l'infidélité (la Jeune Fille se laissant prendre aux belles paroles du Roy). Le dernier décor, qui est le « salon du Bonheur », est le plus typique par son romantisme à contraste qui donne le ton à la pièce et à l'esthétique du compositeur : une immense tenture, décorée d'une idole gigantesque, méditant dans un paysage tropical, les yeux baissés, une main sur les lèvres, l'expression vaguement souriante et très énigmatique ; une estrade avec le trône du Roy et un siège pour la Jeune Fille ; une profusion de lumières ; des pantins à ressort qui se déclencheront au signal ; fleurs en guirlandes, étoffes ramagées, trophées éclatants, une violente « volonté d'optimisme », une truculence effrénée, une frénésie de gaieté à tout prix pendant qu'au dehors c'est l'hiver, jusqu'au moment où le mur, en s'écroulant, laissera paraître le Joueur de viole épuisé, que sa cape, couverte de neige, enveloppe comme un suaire ; et comme il tombe mort, la viole, qui roule à terre, continue de vibrer mélodieusement, symbole de l'œuvre immortelle qui survit au créateur. Même symbolisme dans les costumes. Ceux de la Jeune Fille peuvent en donner l'idée. Au premier acte, sa robe claire s'harmonise avec le printemps. Au second acte, elle est vaporeuse et claire, « nymphe et paysanne à la fois ». Au troisième, dans le parc témoin de sa trahison, elle doit donner « une impression de feuille morte ou de fleur agonisante ». Enfin, sa robe d'hiver est plus riche encore et comme désespérée.

Au moment où l'on s'apprête à célébrer le centenaire du romantisme, il n'est pas sans intérêt de prendre contact avec cette pièce — drame musical et poème symbolique à la fois — qui se rattache directement au théâtre du jeune Hugo et à la poétique convulsive du jeune Berlioz, comme si dans l'intervalle n'avaient jamais paru d'impressionnistes ni de néo-classiques. L'abondance même des explications de tout genre que le musicien a consignées dans des notes imprimées, en guise de préface, en tête de sa partition, n'est pas sans rappeler la démangeaison verbale des préfaciers romantiques noircissant des pages d'explications et de commentaires avant d'aborder ce qui seul nous importe : l'œuvre nue et sans voiles. Il n'est pas jusqu'à la qualité de la philosophie incluse dans ce conte musical qui ne rappelle les lieux communs du romantisme poétique tel qu'on le trouve, par exemple, dans les nouvelles musicales du jeune Flaubert, vers 1838, ou dans quelques romans idéologiques de George Sand comme les Sept cordes de la Lyre. Car, on l'a bien compris, dit même le musicien dans sa préface, ce conte est l'histoire d'une œuvre ou, si l'on veut, de l'éternel effort humain vers cet horizon où nous courons tous sans savoir pourquoi. Aussi l'idée des quatre roues qui nous charrient, celle des saisons, doit-elle être soulignée par chaque élément, qu'il s'appelle musique, jeu, costume ou décor.

Plus qu'un drame, c'est un conflit d'idées nobles sur l'arrière-fond symbolique des quatre saisons, — comme l'avait fait Goethe en son Werther ; et ce rapprochement est à l'honneur du musicien, dont le langage est tout à la fois facile et contrôlé. Parfois, on se prend à souhaiter que ce contrôle fût moins strict. R. Laparra a beaucoup de sensibilité ; on se demande si, à l'inverse de sa très vivante Habanera, elle n'est pas tenue en bride par une abstraction généreuse. La musique y évoque beaucoup plus volontiers l'atmosphère que les personnages, et le secret de leurs âmes a moins d'échos dans l'orchestre que l'alternance des saisons mélodieuses et mélancoliques. Mais c'était assurément l'intention de l'auteur : elle est réalisée.

(André Cœuroy, Larousse Mensuel Illustré, avril 1926)

 

 

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

(édition de décembre 1925)

 

 

Dans la pensée de tous ceux qui poursuivent une œuvre avec la peur de ne jamais l'achever, celle-ci a été écrite, unie au souvenir constant de mon frère :

Le Peintre WILLIAM LAPARRA.

Raoul Laparra

 

« Cent douleurs assaillent le cœur de l'homme ; dix mille lourdes tâches usent ses membres ; et chaque regard intérieur trouble les atomes de son âme, surtout lorsqu'il pense aux choses que ses forces ne peuvent accomplir ou seulement à celles que son esprit ne comprend pas. »

Ou-Yang Hsiu. « Automne » (1052).

 

ARGUMENT

Un vieux luthier a fait le rêve de construire un instrument qui aurait les voix des quatre saisons. Malgré son expérience, sa tenace application, il ne peut arriver à le réaliser ; et c'est son fils, d'abord considéré par lui comme un mauvais apprenti, un paresseux, qui, à travers les joies et les épreuves de la vie — l'amour, la gloire, la douleur et la mort —, trouvera les quatre cordes dictées par elles et accomplira ainsi la pensée du vieux chercheur.

 

 

PERSONNAGES et leurs caractères.

 

LE JOUEUR DE VIOLE, ténor.

Très jeune, d'aspect plutôt frêle, rêveur. Être excessivement vibrant et poétique ; type de l'artiste-né, à l'inspiration constante et naturelle.

LE VIEUX LUTHIER, basse.

Père du précédent. Inquiet, fiévreux, dévoré par la hantise continuelle de l'œuvre et de la fuite du temps.

LA JEUNE FILLE, soprano lyrique.

Une blonde à la fois vive et rêveuse. Nature aimable, sympathique, mais sujette à l'entraînement des ambiances avec, cependant, de la conscience, des retours amers sur elle-même. Avec cela, adolescente, s'épanouissant au hasard des appels de la Vie.

LA MÈRE DU JOUEUR, contralto.

Douce, humble et simple ; un peu comme l'âme du peuple, quand il est encore lui-même et bon. Dans sa naïveté, beaucoup de fines perceptions des choses ; un profond sens maternel.

LE ROY, baryton.

Entre deux âges, portant beau, galant, à goûts cultivés, et entouré d'une cour artiste. Sous sa grâce, beaucoup d'impérieuse volonté : un aimable tyran.

LE BAILLI, baryton.

Père de la Jeune Fille. Philosophe et grand amateur de lutherie. Ami et admirateur du Vieux Luthier.

LE NAIN, soprano léger (travesti) ou ténor.

Bouffon en chef du Roy. Il est, dans cette œuvre, comme l'instrument aveugle du hasard. Sans importance et, cependant, déterminant, d'un coup, la marche des destinées. Ironique et ayant l'air de comprendre le fond des choses, sans rien faire autre que rire et jouer des tours.

LA PRINCESSE, mezzo-soprano.

Nièce du Roy. Très noble et très bonne, beaucoup de compréhension et de tendresse. En contraste avec la Jeune Fille, c'est plutôt une brune au teint chaud, d'allure « espagnole ».

LE GRAND SYMPHONISTE, ténor.

Principale victime du Nain. Aigre, constamment tourné à la critique. Peu d'esprit, mais beaucoup de cheveux.

LE GRAND DÉCORATEUR, baryton.

Rapin royal, fréquemment occupé à prendre des notes pour les caprices de son maître.

LE GRAND LETTRÉ, baryton.

Aussi pédant que son collègue, le Grand Symphoniste, mais avec plus d'emphase et « d'allure ».

PREMIÈRE DAME, soprano.

DEUXIÈME DAME, mezzo-soprano.

TROISIÈME DAME, contralto.

UNE DAME D'HONNEUR (*), mezzo-soprano.

UN GALANT, ténor.

PREMIÈRE MARCHANDE, soprano.

DEUXIÈME MARCHANDE, mezzo-soprano.

PREMIER MARCHAND, ténor.

DEUXIÈME MARCHAND, baryton.

MARCHANDS ET MARCHANDES, ÉCOLIERS, SEIGNEURS ET DAMES, VALETS, MUSICIENS, ACROBATES, OUVRIERS, DÉCORATEURS, etc.

 

(*) Ce rôle peut être rempli par la Deuxième Dame, ainsi que celui de la Deuxième Marchande.

La Première Dame peut être aussi la Première Marchande. Le Grand Symphoniste ou le Galant (voire le Nain ténor) peuvent se charger du Premier Marchand et le Grand Décorateur ou le Grand Lettré, du Deuxième Marchand.

 

Entre la deuxième moitié du XVe siècle et la fin du règne de Louis XVI on peut choisir l'époque de l'action. Je la verrais plutôt prenant place à une époque de transition, comme la Régence (*), par exemple. En tout cas, les mélanges de styles et les anachronismes importent peu au sentiment de cette œuvre, s'ils s'harmonisent.

Comme pays, les gris finement colorés, les lignes stylées d'une Ile-de-France, préférablement. Au besoin, Beauvais, Vaux-le-Vicomte et les villages environnants, Nemours, Provins, etc., lieux dont certaines parties de cette œuvre ont été fortement influencées, peuvent offrir des aspects pour, dans un sens très libre, situer l'action et inspirer les décors.

(*) Ou encore à la soudure du moyen-âge et de la Renaissance (dernières années de Louis XII) ; aux premiers temps du règne de Louis XIV comme à l'Opéra-Comique de Paris, etc.

 

 

MUSIQUE ET JEU

Ne jamais traîner et, cependant, ne jamais écourter les silences. Quand de la musique sans vocale intervient dans cette œuvre au cours de l'action (comme, par exemple, au deuxième tableau du troisième acte, scène VII), ne pas la considérer a priori comme une longueur, mais la justifier par le jeu des artistes. Et cela tout simplement parce que ce n'est pas quand on dit des mots qu'est toujours le plus intense de l'action, mais souvent dans les intervalles.

Quant au geste, si la sobriété est une belle chose comme parti esthétique, le naturel prime tout. Un geste logique n'encombrera jamais ; il évitera, au contraire, une masse de petits mouvements injustifiés qui ne font que jeter du flou dans l'action, lorsque même ils ne contredisent pas absolument le texte et la musique. En général, les gestes sont dans le rythme, à l'orchestre ; et c'est là qu'il faut aller surtout les chercher pour les faire coïncider en scène avec la symphonie.

La grosse question des mouvements musicaux (des Tempos) est basée ici sur les rapports stricts de ces mouvements entre eux. Pour ne pas aller contre une tradition aussi générale qu'erronée, l'Andante est considéré comme un Tempo assez lent et l'Andantino comme un peu plus animé que l'Andante.

Le métronome est un grand traître, en ce sens qu'il précise souvent une erreur d'appréciation et la fixe au lieu de l'éviter. Le sens du mouvement, de l'allure, est surtout dans l'instinct, et l'instinct n'a jamais été un métronome.

L'idéal, dans cette œuvre, est de la donner en mesure et cependant souple. Il y a là un « modelé » en musique qui est fait de cela. Alors les parties gagnant à être absolument rigides, par leur caractère de violence ou d'énervement, comme bien des choses du quatrième acte, sortiront d'autant plus en contraste avec le relâché apparent (sur fond discipliné) des autres épisodes.

Pour ce qui concerne les masses (choristes, ballets, etc.) faire foule mais ne pas faire tas. Toujours dégager la comédie ou le drame. Le nombre n'est pas tout ; l'allure et l'art du groupement sont infiniment plus et peuplent souvent avec rien. Cela compte principalement pour le quatrième acte où un sens incomplet de cette loi peut être mortel à l'action.

Pour résumer, un vœu : de la sobriété, mais pas de froideur ; de la Vie !

 

 

LES COSTUMES

A part ceux du quatrième acte, ils doivent situer les saisons. Par celui de la Jeune Fille, principalement à l'acte Ier, le printemps doit être en quelque sorte symbolisé. Je vois celui qu'elle porte au deuxième acte dans une note vaporeuse et claire, nymphe et paysanne à la fois. Au tableau du parc (acte III), l'ensemble du vêtement de la jeune oublieuse (oublieuse ? elle croit avoir oublié, surtout) donnera une impression de feuille morte ou de fleur agonisante. Luxueuse aussi à la façon de certains chrysanthèmes, dans une idée de quelque chose de passé et de charmant. Cette robe sera riche désespérément, comme l'automne. Celle de l'hiver sera riche encore, mais dans un style plus grand, plus rigide, venu de l'état de fiancée royale et, malgré la volonté d'éclat que le Roy met partout, comme de l'influence occulte de la saison.

On voit que les quatre costumes de la Jeune Fille expriment aussi les quatre raisons d'être de la pièce et devraient presque suffire par eux-mêmes à la raconter.

Le Joueur est à dégager complètement des autres types. Lui, surtout, ne doit pas préciser d'époque. C'est l'artiste, éternellement en marge du Temps. Au premier acte, un charmant rêveur, un peu débraillé, couleur de nature. Au troisième acte, il s'est en vain civilisé ; il ne porte rien comme les autres, et son vêtement de deuil du deuxième tableau est une silhouette droite, comme serrée, « boutonnée » par la douleur.

Le Vieux Luthier est un bonhomme dessiné rudement, austèrement plutôt. Il est couleur de travail, celui-là, avec les luisants, les usures des choses qui ont longtemps peiné dans le frottement constant des labeurs. Il est le résumé des accessoires que l'on verra pendus ou entassés chez lui : de ces violes de toutes t'ormes et de tous les âges, expression de l'œuvre sans cesse poursuivie.

Car, on l'a bien compris : ce conte est l'histoire d'une œuvre ou, si l'on veut, de l'éternel effort humain vers cet horizon où nous courons tous sans savoir pourquoi. Aussi, l'idée des quatre roues qui nous charrient, celle des saisons, doit-elle être soulignée par chaque élément, qu'il s'appelle musique, jeu, costume ou décor.

 

 

DECORS

PREMIER ACTE
Un verger fleuri devant la maison du Vieux Luthier au printemps, le matin.

Impression générale blonde, claire, d'une fraîcheur d'enfance, lumière montante.

DEUXIÈME ACTE
Un bois, derrière la même maison, à midi, en été.

Lumière de canicule absorbée, cependant, par l'ombrage sylvestre du premier plan. Paysage où il fait bon être paresseux, alors que la surabondance des vies vous submerge.

TROISIÈME ACTE

PREMIER TABLEAU

La chambre du Vieux Luthier.

Tout en patine d'intérieur sur les murs et sur les choses ; on pourrait dire : dans la lumière même. Grand sentiment d'intimité partout et de douce habitude.

DEUXIÈME TABLEAU

Le parc du château royal.

Toutes les chaleurs mourantes de l'automne, dans les tons. Des « grappes » lourdes de feuillages devenus métalliques... Cuivrer, l'aire saigner l'harmonie de cela, la dorer aussi, mais rester cependant dans une tenue d'ensemble sobre et sans tapages. A très dessiner aussi, et fermement, dans ce qui indique un parc où l'architecture des jardins répond à celle du château lointain.

QUATRIÈME ACTE

Le Salon du Bonheur.

Ce décor est comme un grand jouet. Il faut beaucoup d'imagination dans les sujets et dans les taches. C'est le décor de la Vie qui ment et s'enferme pour ne pas voir ce qui est toujours derrière nous et nous attend. Grosse affaire de contraste entre la folie lumineuse d'un luxueux intérieur et l'harmonie nocturne, plate, unie, glaciale, que la Fin établira.

 

En résumé, pour les décors, des effets naturels ; aussi peu de « stylisation » que possible, excepté, si l'on veut, dans les fantaisies du IV. Que les quatre grands panneaux des saisons y donnent leurs taches différentes en absolus contrastes.

 

 

 

 

 

 

 

ACTE PREMIER


LE PRINTEMPS ET L'AMOUR.

 

 

Le matin se lève sur un verger fleuri, surplombé de collines qui en font un endroit très intime et comme un peu fermé. A gauche, vers le fond du verger, une maison ancienne, avec une échoppe où brille la lumière d'un matinal travailleur : un vieil artisan qu'on aperçoit besognant parmi des outils de toutes sortes et des instruments de musique, des violes surtout, à divers degrés de construction, accrochés ça et là.

Derrière la demeure s'élève l'écran bleu sombre d'un bois contre lequel s'exhale, droite, la mince fumée du chaume. La clarté monte aussi, et, avec elle, les cris des marchands allant vers le bourg.

Un petit mur à demi ruiné clôt le verger, à droite, bordant une route. Sur ce mur un jeune homme est assis, dans une attitude de rêveuse attente.

Une femme entre deux âges, dont la figure très douce s'encadre d'un petit bonnet provincial, balaie activement et met en ordre les abords de la maison et de l'échoppe. Et partout, partout, l'éclatement rose et blanc des arbres fruitiers en fleurs dit la saison du renouveau.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
LE VIEUX LUTHIER, LA MÈRE, LE JOUEUR, MARCHANDS ET MARCHANDES


UNE MARCHANDE, dont la voix se rapproche peu à peu.

Quand je fus mariée,

Rien n'avais ;

Mais, Dieu merci, j'en ai pour l'heure,

Que j'ai gagné à mes navets !

(Au moment où la marchande passe devant l'entrée du verger, la femme qui balayait va la rejoindre et cause un instant avec elle.)

 

UN MARCHAND, arrivant sur la route aussi, puis s'éloignant.

Harengs saurets de la nuit !

Je crie souvent parmi la ville.

La marchandise est utile

Et si je n'en vendis d'enhui (*).

(*) D'aujourd'hui.

(La bonne femme ayant fini sa causette, revient à son ouvrage, non sans avoir donné, au passage, une tape amicale sur la joue du jeune homme.)

 

LA MARCHANDE, reprenant son chemin.

A mes beaux poireaux

Qui cuisent dans l'eau !

 

UN SECOND MARCHAND.

A mes beaux choux blancs

En beuvant du vin blanc !

 

LE VIEUX LUTHIER, s'arrêtant un instant de travailler et montrant le jeune homme à la femme (*) qui balaie.

Ah ! le rêveur, le chétif, le paresseux, le mauvais apprenti !

(*) La Mère.

 

LA MARCHANDE, très loin.

Ho!...

 

UNE DEUXIÈME MARCHANDE.

A mes beaux poireaux !

 

LA MÈRE, avec un geste de protestation.

Oh ! mon homme...

 

LE VIEUX LUTHIER.

C'est honteux !

(Il se lève, comme pour aller gourmander le jeune homme, mais la Mère le retient doucement.)

Il me laisse peiner tout seul, sous le labeur... O femme, je le sens : je mourrai avant de l'avoir trouvée cette viole dont les cordes auraient les voix des quatre saisons et dont j'entends déjà chanter en moi les accents divins... Et cela pour avoir engendré ton « poète », comme tu l'appelles !

 

LA MÈRE.

Oui, « mon poète ». Je sens que mon petit est voué à de grandes choses...

 

LE VIEUX LUTHIER, religieusement.

La grande chose, c'est l'Œuvre.

 

LA MÈRE.

Oui... l'Œuvre... Mais c'est l'Amour aussi. (Prenant la main de son époux.) Rappelle-toi comme nous nous aimions, jadis...

 

LE VIEUX LUTHIER.

Oui, femme, parfois j'y pense encore ; et cela me revient comme un parfum ancien, et très cher... (Avec une âpre passion.) Mais l'Œuvre m'a pris... Elle m'a arraché à l'Amour, à tout !... Et j'ai suivi mon illusion... et laissé s'évaporer mes ans...

 

DEUXIÈME MARCHANDE, au loin.

Ho !...

 

 

PREMIÈRE MARCHANDE, plus loin encore.

Ho !

 

SECOND MARCHAND, au loin.

A mes beaux choux blancs, en beuvant du vin blanc !

 

 

LE VIEUX LUTHIER, continuant sa pensée.

... comme au ras de la colline, les nuages en hâte voyagent, se dissipent, à l'image de nos jours... Ils roulent leurs âmes d'or vers d'autres labeurs ; et nous, leurs frères pâles, sans yeux nous les suivons, et, comme eux, nous passons...

 

 

 

DEUXIÈME MARCHANDE.

Ho !

 

PREMIÈRE MARCHANDE.         

Ho !

 

 

LA MÈRE.

Nous sommes les fleurs fanées du dernier printemps. (Montrant son fils absorbé, vers lequel elle se dirige, pendant que le vieux luthier, sombre, retourne à son travail.) Mais en lui, nos parfums défunts se renouvellent...

 

 

(Elle arrive derrière le Joueur et lui met brusquement les mains sur les yeux.)

 

LE JOUEUR, surpris.

Ah !...

 

LA MÈRE.

Non, non ; ce n'est pas Elle... C'est moi, une pauvre maman, seulement... Ah ! si c'était Elle !...

 

LE JOUEUR, avec ravissement.

Si c'était Elle !...

 

LA MÈRE.

Oui, la Demoiselle du Bailli...

 

LE JOUEUR.

Elle !

 

 

VOIX D'ENFANTS, au loin, se rapprochant.

Quand revient le Printemps,

La belle Demoiselle

Ouvre son escarcelle

Pour les petits Enfants ;

Elle en sort des nougats,

Des nougats, des pastilles ;

Les uns sont pour les gars,

Les autres pour les filles.

Vivat !

 

LES ENFANTS.

Elle en sort des nougats,

Des nougats, des pastilles ;

Les uns sont pour les filles,

Les autres pour les gars.

(Les acclamations, les cris, les rires continuent, se rapprochant toujours.)

 

 

LE JOUEUR, avec émotion.

La voici !...

 

LA MÈRE, à son fils, tout en gagnant le portail.

Sûrement... Ton col est de travers... Mon Dieu !... Arrange tes cheveux... Vite !

(Regardant sur la route.)

Oui, c'est Elle, avec tous les marmots du village pendus à ses jupes, comme toujours... (A son fils.) Elle est si bonne, dis, et si jolie !... (*).

(*) A partir d'ici, la Mère peut doubler la partie du Joueur, en vue de la renforcer et en enchaînant ainsi : « Si belle, qu'on dirait, ainsi parée », etc.

 

LE JOUEUR, avec un sursaut de bonheur, comme apercevant ce qu'il attend.

Oh ! mère, on dirait, ainsi parée, la Déesse même de l'amour venant à nous, les bras remplis de roses et les yeux de Printemps !

 

 

  

SCÈNE II
LES MÊMES, LE BAILLI, LA JEUNE FILLE, LES ÉCOLIERS

(Cris, rires, batailles, brouhaha. La bande joyeuse des écoliers arrive, faisant un turbulent cortège au pacifique Bailli et à sa Jeune fille.)

 

LE BAILLI, appelant du chemin (*).

Holà ! luthier, holà !

(*) La Jeune Fille peut doubler ces appels.

 

LA MÈRE, s'empressant d'ouvrir le portail, avec une grande révérence.

Oh ! Monsieur le Bailli !... Mademoiselle !... (Aux enfants qui cherchent à la suite du Bailli et de sa fille à pénétrer dans le clos.) Non, pas vous, polissons !...

(Elle ferme le portail à leur nez, mais on les voit bientôt, au fond, escalader sournoisement le mur, pendant que la Mère s'entretient avec la Jeune Fille.)

 

LE BAILLI, au luthier reparu sur le seuil de l'échoppe, l'air découragé, presque honteux.

(Avec une bonne gaîté.)

Ah ! te voilà, hibou ! On t'arrache à tes sorcelleries ; et tu pestes, je gage ? Voyons, où en es-tu, avec ton Œuvre : cette fameuse viole qui aurait la voix des quatre saisons ?... Est-ce pour aujourd'hui ?...

 

LE LUTHIER, lentement, avec une désespérée mélancolie.

Pour aujourd'hui... ou pour demain.

... ou pour jamais !

 

LE BAILLI, lui montrant le ciel, de sa canne.

Allons, comment peux-tu douter avec un tel soleil ?...

(Esquissant un pas de danse.)

On danserait le minuetto, comme aux jours charmants d'autrefois !... On est tout frétillant d'aise, comme aux fêtes de nos vingt ans !... Et je me sens inspiré aujourd'hui, par ce temps délectable, et capable de la trouver moi-même, cette corde idéale du Printemps !

(Il entre dans l'échoppe, en y entraînant le luthier. Derrière eux, n'osant s'y aventurer, les écoliers regardent l'intérieur du réduit, à travers les carreaux, avec une avide curiosité.)

 

 

SCÈNE III
LA MÈRE, LA JEUNE FILLE, LE JOUEUR, LES ÉCOLIERS


LA MÈRE, voulant faire entrer la Jeune Fille dans la maison.
Mais venez donc vous rafraîchir, ma jolie Demoiselle...


LA JEUNE FILLE.

Pourquoi ?... L'air est comme une eau pure !... Et puis, j'ai hâte de me mettre en sabots, en mes sabots dondaine, ainsi qu'une fermière.

(Le Joueur ôte les siens et s'agenouille aux pieds de la Jeune Fille.)

(Pendant que le Joueur lui met ses sabots.)

Je veux revoir les agnelets et l'ânon dans son étable ; les roucoulantes tourterelles ; et surtout... (avec une petite œillade de côté au Joueur) le ruisseau au fond du bois.

 

LA MÈRE, les regardant, rayonnante et les poings sur les hanches.

Vrai Dieu ! vous faites un plaisant couple, à vous deux ! Sauf votre respect, mademoiselle, on vous prendrait pour la Belle et son amoureux, au beau Jardin d'Amour.

 

LA JEUNE FILLE, entre la badinerie et la conviction.

Elle y passa quelques semaines, la Belle, au beau Jardin d'Amour ; mais moi, ah ! c'est toute une vie que j'y voudrais demeurer, ainsi, dans la Simplicité... Et mon père me chercherait partout, et ma mère serait à grand' peine. (Au Joueur.) Berger, berger, mon doux berger, n'auriez-vous vu passer la Belle, (l'entraînant ailleurs en sautant et courant) avec ses sabots dondaine, avec ses sabots dondon... ?

 

 

SCÈNE IV

LA MÈRE, LES ÉCOLIERS


LES ÉCOLIERS, imitant la Jeune Fille.

Avec ses sabots dondaine,

Avec ses sabots dondon !

 

[ LES ENFANTS, s'enfuyant.

[ Avec mes sabots dondaine,

[ Avec mes sabots dondon !

[ LA MÈRE, saisissant son balai et courant sur eux.

[ Dehors, « avec vos sabots dondaine », petits lutins ! Dehors ! allez, et ne revenez plus, surtout !

 

LES ENFANTS, de la route.

Avec mes sabots dondaine,

Avec mes sabots !

(Ils se sont éparpillés comme une volée de moineaux, dans des lazzi, des rires ; les uns par le portail, les autres en escaladant le petit mur.)

 

 

SCÈNE V


LA MÈRE, seule.

C'est toujours à fureter partout, cette marmaille ! Si jamais ça entrait dans l'échoppe, Ah ! ça en ferait, du bel ouvrage !

(Au moment de rentrer dans la maison, elle s'efface respectueusement pour laisser passer le Bailli qui en ressort avec son vieil ami.)

 

 

SCÈNE VI

LE BAILLI, LE VIEUX LUTHIER, puis LE JOUEUR et LA JEUNE FILLE


LE VIEUX LUTHIER, montrant une viole au Bailli.

Voyez-vous, monsieur le Bailli, c'est la vibration qui n'y est pas encore,... la Vibration !... Ça devrait être... ça devrait être... oh ! tellement plus diaphane, et jeune, et pur !...

 

LE BAILLI, les mains croisées sur son bedon.

Diaphane, et jeune, et pur !... Ah ! nous avons été tout cela, jadis, mon pauvre ami... Nous avons été comme ces belles fleurs, sous le soleil, et comme ces enfants... (Il lui montre les jeunes gens qui se promènent en jouant ; la Jeune Fille minaudant, une colombe dans les bras.)

 

LE VIEUX LUTHIER.

Comment ! mon fils oser donner le bras à votre demoiselle !

 

LE BAILLI, plaisamment.

Un autre jour, je l'eusse fait pendre ; mais aujourd'hui...

(Le Joueur veut embrasser l'oiseau, et la Jeune Fille, qui prétend le protéger, reçoit, en le défendant, force baisers à sa place.)

(Souriant de la petite comédie amoureuse.)

Aujourd'hui, il fait si beau, si indulgent !... Car c'est le mois de la Jeunesse ! Nous sommes le Crépuscule déjà, mon vieux confrère... Place à l'Aube, place à l'Avenir, au nouveau Poème !...

(Ils s'éloignent, bras dessus, bras dessous).

 

 

SCENE VII

LE JOUEUR, LA JEUNE FILLE

 

LA JEUNE FILLE.

Non, laissez-moi cet oiseau ; laissez-moi lui conter mes peines... (Becquetant la colombe.) Écoute, ô mon oiseau chéri...

 

LE JOUEUR.

Que dit-elle ?

 

LA JEUNE FILLE, faussement boudeuse.

Ce n'est pas à vous que je parle, mais à mon tourtereau... (Nouveau transport vers l'oiseau.)

 

LE JOUEUR, plaisantant, mais très ému.

« Oiseau, oiseau, tu es heureux d'être entre les mains de ma Belle... Et moi, qui suis son amoureux, je ne puis pas m'approcher d'elle !... »

 

LA JEUNE FILLE, toujours feignant de ne pas s'occuper du jeune homme.

« Oiseau, mon oiseau, réponds-moi, ô mon oiseau du joli bois ! mon doux berger m'est-il fidèle ? »

 

LE JOUEUR.

« Faut-il être près du rosier sans en pouvoir cueillir la rose ? »

 

LA JEUNE FILLE, se penchant peu à peu vers lui.

« Cueillez, cueillez, mon bien-aimé, car c'est pour vous qu'elle est éclose. »

(Les deux jeunes gens s'embrassent longuement par dessus la colombe.)

 

LE JOUEUR, se redressant, comme soulevé d'inspiration.

Ah ! ce baiser... ce baiser, c'est comme une fleur... C'est comme le Printemps... comme tout le Soleil... Il me fait entendre des voix, ce baiser... Oh ! il y en a une qui chante, chante comme la voix dont parle mon père...

Je l'entends.... je l'entends... (Frappant sur son cœur.) Elle est ici, maintenant... Elle monte... Elle va jaillir... (Entraînant la Jeune Fille vers l'échoppe.) Viens, viens vite...

 

 

SCÈNE VIII

LES MÊMES, LES ÉCOLIERS, puis LA MÈRE

 

LES ÉCOLIERS, sortant de l'échoppe, comme voleurs poursuivis, chacun d'eux armé d'une viole.

Holà ! voici la dame... Échappons-nous !...

 

LA MÈRE, apparaissant sur le seuil ; à leur poursuite.

(Au Joueur.) Arrête-les ; mon fils !...

(Le Joueur s'empare, au passage, de la viole qu'emportait un enfant, et entre dans l'échoppe, suivi de la Jeune Fille.)

(Les bras en l'air.) Ah ! c'est épouvantable !!... (Menaçant les écoliers perchés sur les arbres.)

Si je vous attrape !.. Des choses si fragiles !.. Que va dire le père ?...

 

LES ÉCOLIERS, faisant mine de racler sur leurs violes.

Que va dire le vieux ? Que va-t-il dire ?... Il dira : « Ringue donc, ringue donc la corde du Printemps et des oiseaux chantants. » Ah ! ah !...

 

 

SCÈNE IX
LA MÈRE, LES ÉCOLIERS, LE BAILLI, LE LUTHIER


LE BAILLI, arrivant, faisant la grosse voix et agitant sa canne.

Hé ! petits polissons !... Attendez ; je m'en vais vous en faire jouer, de cette corde !

(Les écoliers s'éclipsent, abandonnant leur butin.)

 

 

SCÈNE X
LES MÊMES, sauf LES ÉCOLIERS


LE VIEUX LUTHIER, ramassant les violes, avec l'aide de sa femme.

Ils ont raison, monsieur le Bailli... Après tout ; à quoi est-ce bon, tout cela ?... A me tourmenter, à vieillir sans joie ; toujours espérant et toujours déçu. (Contemplant les instruments avec une pitié amère.) Ah ! pauvres choses ! pauvres choses !...

 

CORDE DU PRINTEMPS

(A ce moment, on entend un son de viole à l'intérieur de l'échoppe... Pétrifiés, les trois personnages ne trouvent pas un mot, tendent l'oreille. Inconsciemment, le vieux luthier s'agenouille lentement, la face illuminée d'extase, pendant que sa femme joint les mains, en regardant le ciel. Le Bailli reste la bouche ouverte, congestionné d'émotion. Les écoliers profitent de l'inattention générale pour réenvahir le verger.)

 

 

SCÈNE XI

LES MÊMES, LES ÉCOLIERS.


LE VIEUX LUTHIER.

C'est Elle !.. La Corde !... Elle !...

 

LE BAILLI.

Quelle sonorité !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Oui, c'est Elle ; telle que je l'entendis sans pouvoir la trouver, cette voix éthérée, couleur d'azur, ce chant du ciel !... Oh ! mon Dieu!... Enfin ! Enfin !...

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, LE JOUEUR, LA JEUNE FILLE

 

LA MÈRE, qui s'est précipitée dans l'échoppe et, suivie de la Jeune Fille, en ramène son fils.

(Au Vieux Luthier.)

Tiens ; le voici, ton mauvais apprenti ! (Poussant le Joueur dans les bras de son père.) Gronde-le, maintenant !

 

LE VIEUX LUTHIER, dans une émotion très tendre.
Pardonne, mon enfant... C'était moi, le mauvais apprenti, et toi, le maître... Mais je ne puis comprendre... Par quel miracle l'as-tu trouvée, cette corde divine ?...

 

LE JOUEUR, prenant la main de la Jeune Fille.

Par l'Amour...

Mais par un amour si grand que je ne pouvais trouver de paroles pour le dire... Alors, j'ai pensé à la musique... Et j'ai pris ta viole, père, l'ai arrangée pour qu'elle vibrât comme mon âme... Et voilà !...

 

LES ÉCOLIERS, répétant avec espièglerie.

Et voilà...

(Se mettant à danser autour du jeune couple.)

Voilà comment il l'a trouvée,

Jouant avec la Belle,

La voix de la saison nouvelle,

Dedans le joli jardinet

Où croit la rose et le muguet,

La voix qui chante comme l'alouette,

Ma luron, ma lurette,

Hovoy !

(Rideau.)

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

L'ÉTÉ ET LA GLOIRE

 

 

Derrière la maison du Vieux Luthier, dont on aperçoit, à gauche, une paroi du mur et le chaume, un creux dévale, boisé d'arbres aux beaux mouvements, parmi des roches.

En bas coule un ruisseau (*) au bord duquel, à l'abri d'un roc surplombant et formant grotte, le Joueur et sa mie se sont blottis : elle, étendue sur les genoux de son fiancé, rêvant, se laissant aller à la détente de l'ombre par cet ardent jour d'été ; lui, penché sur elle et, de temps en temps, la berçant au son de sa viole. Et l'on croirait voir, en la naïveté heureuse de leur idylle, un peu comme l'expression humaine de la nature intime et radieuse qui les entoure.

En haut, au fond, de la lumière dorée crépite sur les champs et les meules des coteaux blonds.

(*) A peu près ce qu'on appelle un « Ru », en Ile-de-France.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
LA JEUNE FILLE, LE JOUEUR


LA JEUNE FILLE.

Ami, qu'il est à mon gré, ce nid d'amour au joli bois ; ami, qu'elle est à mon gré, du ruisselet la plainte ! A mon gré qu'ils sont encore, les chœurs légers d'Éole, des gais oiseaux troubadours, jaloux de ta viole ! Vrai Dieu ! qui eût pensé qu'en eux tu trouverais, après celle du Printemps, la voix qui de l'été sort ?

Ami, qu'elle est à mon gré, lorsqu'en jouant tu l'imites, cette voix lançant au soleil sa chanson de cigale ! Qu'elle est à mon gré !...

 

 

VOIX AU LOIN, se rapprochant.

Et bon, bon, bon, et didan, diban bon.

C'est du grand duc de Guise

Qu'est mort et enterré,

Et bon, bon, bon, et didan, diban bon.

Aux quatre coins du poêle quat' gentilshomm's y avait dont l'un portait son casque et l'autre ses pistolets.

Et bon, bon, bon, et didan, diban, bon.

Puis lorsqu'il fut en terre, chacun s'alla coucher ;

Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls.

 

 

LE JOUEUR, à la Jeune Fille.

Écoute... Tu parlais de voix.

Quelles sont celles-ci ?...

 

LA JEUNE FILLE, prêtant l'oreille.

Ce ne sont pas des voix d'ici...

 

LE JOUEUR.

Viens ; laissons-les passer.

(Il se dissimule avec elle au fond de la grotte.)

 

 

  

SCENE II
LES MÊMES, LE ROY, LA PRINCESSE, LE GRAND SYMPHONISTE, LE GRAND DÉCORATEUR, LE GRAND LETTRÉ, LE NAIN, DAMES, SEIGNEURS DE LA COUR, VALETS

(Une sorte de petit faune apparaît : le Nain, suivi du Roi du pays et de sa folle Cour. On les sent tous un peu en goguette, comme enivrés de soleil, et dans la joie d'une bonne partie en pleine nature.)

 

LE NAIN, en fausset.

Tout seul !

(Il reçoit du Roy un coup de pied au séant et fait une cabriole.)


LE ROY.

La peste soit du chèvre-pied qui bêle parce qu'il est sans belle !

 

LES DAMES, se moquant du Nain.

Sans belle, ah ! ah !

 

LE ROY, prenant le Nain au menton.

En est-il une pour ce museau ?

 

LE NAIN, se carrant.

Toutes !

 

LES DAMES, voulant le corriger.

Qu'est-ce à dire ? Avorton, nabot !

 

LE ROY.

Çà, mignonnes, il est très beau.

 

LES DAMES, se détournant.

Ah ! fi, l'horreur !...

 

LE ROY.

Très beau, à force de laideur.

Mais ce qui n'est pas mal aussi, c'est bien cet endroit-ci !... (Au Grand Décorateur.) N'est-ce pas, mon cher peintre ? (Il s'assied négligemment sur l'herbe. D'autres l'imitent. On dispose une collation.)

 

LE GRAND DÉCORATEUR, prenant déjà des croquis.

Oh ! Majesté, divin !

Et quel décor on en ferait avec, là, des brebis, là, des dieux des forêts !

 

LE ROY.

Et complément de tout, quelque sujet humain que l'on mettrait, main dans la main, au bas de ce rocher, là-bas...

 

LE NAIN, au-dessus du roc que désigne le Roy.

Ah ! quel poème !

 

LE ROY.

Qu'y voit le drôle ?

 

LE NAIN.

Mais le sujet humain lui-même, ma parole ; et justement « main dans la main », âme dans l'âme !

(Le Joueur et la Jeune Fille apparaissent, avec l'expression d'oiseaux sauvages dénichés.)

 

LE GRAND LETTRÉ.

Voyez ce qu'a trouvé le nain !

 

TOUS.

Miracle !...

 

LE ROY, montrant la Jeune Fille avec admiration.

La nymphe Castalie !

 

LES SEIGNEURS, entre eux.

Mais oui !

 

LA PRINCESSE, indiquant le Joueur.

Orphée avec sa muse !

 

LES DAMES, entre elles.

Vraiment !

 

LE NAIN, au Joueur.

Ami, dis-moi... Hi ! hi !... Ta jolie veut-elle de mon cœur ?

 

LE JOUEUR, farouchement, avec un mouvement vers le Nain.

Méchant diable difforme... retire-toi !

 

LA JEUNE FILLE, au Joueur.

Joueur, du calme ! c'est jeu plaisant.

 

LE ROY, au Joueur.

Rassure-toi, mon beau jaloux ! (Montrant le nain.) Ce n'est qu'un fou.

 

LE NAIN, envoyant un baiser au Roy.

Merci !

 

LE ROY.

Un sot.

 

LE NAIN.

Et celui-ci, ce n'est qu'un roi.

 

LA JEUNE FILLE, dans un émoi ravi.

O ciel, le Roy !

 

LE NAIN.

Un roi de cœur (se frottant), sauf pour les dos.

 

LE JOUEUR, toujours rembruni.

Va, Seigneur Roy, suis ta route.

 

LE NAIN.

Joueur, petit Joueur, ce n'est qu'un roi joyeux...

Hi ! hi !... un roi ami des arts, et dame, parfois un peu des dames.

 

LE ROY, au Nain, lui montrant le fouet qu'il porte à la ceinture.

Assez, bavard ! Sinon je t'apprends la mesure.

 

LE NAIN.

Aïe ! aïe ! j'en ai tâté du passepied, majesté chère.

 

LE ROY, à la Jeune Fille.

Prenez ma main, gente bergère.

 

UNE PREMIÈRE DAME, à la Princesse, lui désignant les fiancés.

Sont-ils charmants !

 

LE NAIN, au Joueur.

Berger, si le loup fait risette, hi ! hi ! prends garde à tes amours !

 

UNE DEUXIÈME DAME.

Les beaux amants, Princesse !

 

LA PRINCESSE, à la Deuxième Dame.

Oui, le garçon surtout, avec sa grâce naïve...

 

LE NAIN, gravement.

Prends garde !

 

LE ROY, au Nain, tout en entraînant la Jeune Fille un peu à l'écart.

Paix ! ou bien ton dos...

 

LE NAIN, sarcastiquement.

Mi, fa, mi, do. Hi ! hi ! hi !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, qui, depuis un moment, examine avec stupéfaction la viole du Joueur.

Comment ?... Deux cordes, seulement, à une viole ! Mais tu es fou, mon garçon ; beaucoup plus fou que ce malheureux nain !... (Les bras au ciel.) Vit-on jamais tel instrument ?

(Avec des rires de pitié, il en appelle à l'assemblée.)

 

LE JOUEUR, au Roy.

Il n'est pas achevé, Seigneur. C'est celui qu'a rêvé mon père... Pauvre homme, hélas !... Il voit, entend de merveilleuses choses, et il se désespère de ne pouvoir les redire, ces voix... Et sur moi qui n'y connais mie, mais suis d'accord avec ma mie, ces choses descendent des cieux et, sur l'instrument, prennent corps harmonieux...

Déjà, le souffle, qui s'éveille et fit nos âmes s'aimer, lui mit une corde pareille au soupir qui monte de mai, aux gais appels des nids en fête. Mais cela n'est point grand' merveille, puisque ma belle a si beaux yeux, le cœur si tendre et la voix si douce qu'on croit ouïr l'oiseau d'amour...

Et, maintenant, l'été ajoute encore une autre corde au corps frémissant de la viole qui chantera bientôt toutes les voix du poème de la terre : son cri d'ivresse, à son éveil, et son midi, son soir (souriant), sa mort...

 

LE GRAND SYMPHONISTE, abasourdi.

Mais enfin, que raconte-t-il là ?

« Le souffle qui s'éveille... L'appel des nids en fête... Les beaux yeux de ma belle... poème de la terre... » C'est fou !

 

LE ROY.

Fou ? Non, c'est très beau.

 

LE JOUEUR, simplement.

Seigneur, désirez-vous ouïr la corde de l'été ?

 

LE ROY, charmé, à sa suite.

Est-ce imprévu, en vérité, ce nom, pour une corde ? (Au Joueur.) Mais oui, joue donc, puisque cela s'accorde avec cette saison jolie.

 

LE JOUEUR.

Et, s'il vous plaît, mon amie vous dansera le pas de la source.

 

LE ROY.

Oh ! complet ! (A la jeune fille.) Allez, charmante aux blonds appas ; (avec une tendre inflexion) puis vous reviendrez près de moi. Je me meurs de voir cette danse (comme en extase, déjà), oui, je me meurs, vraiment...

 

LES DAMES, observant le Roy.

Hum ! hum !

 

LES SEIGNEURS, de même.

Hum ! hum !

 

LES DAMES.

Oh ! si le Roy se meurt ; jeune fille, prudence !

 

CORDE DE L'ÉTÉ

(Le Joueur commence un motif caressant et ardent à la fois comme de l'ombre estivale, pendant que la Jeune Fille, avec une grâce de nature, rythme un pas improvisé par elle : une imitation des jeux capricieux d'un ruisseau avec ses ondulations. ses sauts, ses rêveries... Le Roy et sa suite suivent attentivement, sous l'empire d'un charme grandissant, en échangeant des gestes d'enthousiasme.)

 

LA PRINCESSE, qui a surtout regardé et écouté le Joueur.

Purement adorable, n'est-ce pas ?

 

UNE TROISIÈME DAME.

Incroyable !

 

LE ROY, au Grand Décorateur.

C'est contenu et chaud, cette sonorité, comme dans ce site, l'ombre lumineuse sous les hautes futaies...

 

LA PRINCESSE.

Et puis, il joue avec une âme ! Oh ! rencontrer cela, dans un village, (avec un coup d'œil oblique du côté du Grand Symphoniste) loin des maîtres, loin des écoles !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, sèchement.

Très beau, mettons ; mais primitif.

 

LA PRINCESSE.

Ingénu !

 

LE ROY.

Délectable !

 

PREMIÈRE DAME.

Inexprimable !

 

UN GALANT.

Bucolique !

 

DEUXIÈME DAME.

Virgilien !

 

LE GALANT.

Incomparable !

 

[ PREMIÈRE DAME.

[ D'un charme ! d'un savoureux !

[

[ LE NAIN, en flûteau.

[ Original !

[

[ TROISIÈME DAME.

[ Inimitable !

[

[ DEUXIÈME DAME.

[ D'un imprévu !

[

[ LES DAMES ET LES SEIGNEURS, faisant chorus.

[ Exquis !

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, LE VIEUX LUTHIER, LA MÈRE, LE BAILLI, PAYSANS ET PAYSANNES

 

LE BAILLI, qui, depuis un moment, descend le long des rocs, suivi de gens du village, attirés par le bruit.

O Sire...! Votre Majesté, dans cette humble campagne !


LE ROY.

Cette humble campagne, Monsieur le Bailli, c'est la nature et la suprême Majesté. Voyez ce qui sort d'elle avec les fleurs, avec les chants d'oiseaux (montrant le Joueur et la Jeune Fille) : un grand poète et son Inspiratrice. Nous voulons en parer notre Cour.

 

LA MÈRE.

Mon enfant, à la Cour !...

 

LE BAILLI.

Ma fille !

 

LES VILLAGEOIS, émerveillés.

A la Cour !... A la Cour !...

 

LE ROY.

Vous les y viendrez voir.

 

LE VIEUX LUTHIER, avec une intense expression d'angoisse.

Mais, l'Œuvre, alors... l'Œuvre !

 

LE ROY.

L'Œuvre s'achèvera dans nos parcs, dans nos châteaux, devenus le domaine de leur Idylle... Alors, vous comprenez, quels sujets d'inspiration !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Oh ! Sire, j'ai peur, j'ai peur...

 

LE ROY.

Mais peur de quoi, mon brave ami ?

 

LE VIEUX LUTHIER.

Oh ! pardonnez-moi... J'ai peur de trop de joie pour eux...

Il faut le bonheur calme pour suivre cette pensée... Il faut sentir sa racine sous ses pieds et ne pas la rompre...

(Avec un geste du côté de sa maison.)

Là-bas, dans notre échoppe, il semble que tout vous conseille... On y a tant vécu, on y a tant pensé que ses murs ont pris un visage humain : on y a tant peiné, on y a tant rêvé qu'on croirait parfois y sentir rôder les âmes des vieux luthiers du passé... (Serrant sa femme et son fils contre lui.) On y a tant aimé !...

 

LE JOUEUR.

O père, ne crains rien. Je tiens l'Œuvre, je le sens (montrant la jeune fille) puisqu'Elle m'accompagne !...

Je reviendrai bientôt, avec les autres voix...

 

LE NAIN, arrivant, d'une cabriole, au milieu du débat.

Oui, oui ; il n'y a que les grands voyageurs pour faire de grandes choses... (Se campant.) Mon père était grand voyageur.

 

LES VILLAGEOIS, amusés.

Oh ! oh ! ce nain !... Oh ! oh !

 

LE NAIN, pirouettant.

Et voilà ce que je voulais : des rires ! Ça va avec la saison... Et la danse aussi... Et la gloire !...

 

LES SEIGNEURS ET DAMES, entraînant le Joueur et la Jeune Fille à la suite du Roy.

Et la gloire, oui. Gloire !

 

LES PAYSANS, se mêlant au cortège.

(A la cantonade.)

Gloire au Joueur, gloire à sa Belle ! Gloire aux loyales amours... Ohé !

 

 

SCÈNE IV

LE VIEUX LUTHIER, LA MÈRE, LE BAILLI

 

LA MÈRE, contemplant le Vieux Luthier qui s'est laissé tomber tristement sur un roc, après avoir vainement essayé de suivre les autres.

Oh ! nous les arracher ainsi, sans un adieu ! Comme c'est dur, un roi !

 

LE BAILLI, mettant une main sur l'épaule du Vieux Luthier.

Courage, confiance ! Attendons la fin du Poème...! Pour le peindre, il faut toute la Vie, avec son rose, avec son or, avec son rouge...

 

LE VIEUX LUTHIER, hochant la tête.

Avec son noir aussi...

 

LE BAILLI, doucement mélancolique.

Quelquefois, oui, avec son deuil !...

 

VOIX DES GENS DE COUR, s'éloignant.

C'est du grand Duc de Guise

Qu'est mort et enterré...

Et bon, bon, bon,

Et didan, diban, bon...

Et bon, bon, bon...

(Rires, acclamations en décroissance.)

(Rideau.)

 

 

 

 

 

 

  

ACTE TROISIÈME

 

L'AUTOMNE ET LA DOULEUR

 

 

PREMIER TABLEAU

 

La chambre du Vieux Luthier, ouverte sur l'atelier d'où les violes ont débordé, accrochées aux murs, aux poutres du plafond, entassées sur des étagères et même sur le lit où gît le vieil artisan, à bout de force et tâchant de travailler encore. Partout, des essais, des modèles disent la recherche fiévreuse et incessante. A gauche, une fenêtre à petits carreaux regarde sur le verger qu'Octobre dore. Au fond, une porte basse, de caractère roman, à judas.

A l'extérieur, les arbres sont lourds de fruits ; à l'intérieur, un homme va mourir. Car, dans son lit à baldaquin garni de rideaux en toile de Jouy (*), le vieux se sent partir. Il arrête parfois son travail, pris par des défaillances, et fixe ses regards sur un berceau occupant un coin de la salle (le lit d'enfant du Joueur, sans doute). La Mère, fiévreusement, tâte le front, les mains du vieux, et va et vient du lit à la fenêtre, comme guettant l'arrivée de quelqu'un. Une atmosphère très mélancolique, que l'on dirait ancienne, règne dans l'humble logis où, au lever du rideau, sonne cinq fois le timbre fêlé d'une vieille horloge.

(*) Si l'on place l'action au XVIIIe siècle (Louis XVI).

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LA MÈRE, LE VIEUX LUTHIER


LA MÈRE.

Que regardes-tu fixement, dans ce coin ?

 

LE VIEUX LUTHIER, d'une voix éteinte.

Son berceau.

 

LA MÈRE.

Ah ! oui...

(Songeuse.)

Comme il y a longtemps !

 

LE VIEUX LUTHIER, reprenant lentement.

Oui, comme il y a longtemps que tu le balançais, là !... Depuis, que de choses !... Et qu'ai-je fait, mon Dieu ?... Il me semble que je n'ai rien fait... Cela a passé si vite !... Et me voici au seuil de la mort...

 

LA MÈRE.

Oh ! tais-toi !

 

LE VIEUX LUTHIER, haletant.

Je le sens... Elle me prendra avant de l'avoir revu...


LA MÈRE, avec une foi ardente.

Non, non... Je te dis que tu le reverras.

 

LE VIEUX LUTHIER, continuant dans sa hantise.

Elle arrivera ici avant Lui... Elle arrivera avant que j'aie trouvé la corde... la corde que j'ai presque... Aide-moi, femme...!

 

LA MÈRE.

Quoi ?

 

LE VIEUX LUTHIER.

Aide-moi un peu... que j'essaye encore une fois !

 

LA MÈRE.

Oh ! tu vas te fatiguer, mon pauvre ami...

 

LE VIEUX LUTHIER, obstinément, essayant de se soulever.

Aide-moi, femme...!

 

LA MÈRE, résignée, lui donnant une viole.

Allons !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Passe l'archet... (Il essaye de le faire courir sur la viole.) Il est bon... Il mord bien sur la corde... Mais la corde, elle... (secouant la tête) la corde... (Avec une grande détresse, mais jouant encore.) Non, ce n'est pas ça...

 

LA MÈRE, avec émotion.

Mais c'est parce que tu es faible... autrement ce serait très joli.

 

LE VIEUX LUTHIER.

Oui, c'est parce que je suis « faible »... (Repris de délire.) Je l'entends. Elle arrive... sur la route...

(Bruit de grille, à l'extérieur.)

 

LA MÈRE, tressaillant.

Oh ! ça va être Lui !

 

LE VIEUX LUTHIER, cherchant à reculer vers le mur, comme devant une vision.

Non, Elle... Elle, au portail, maintenant !

 

LA MÈRE.

Oui, quelqu'un a fermé le portail... Il me fait peur, de parler comme ça !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Elle traverse le verger...

 

LA MÈRE.

Non, non, ce n'est pas Elle...

 

LE VIEUX LUTHIER.

Elle approche du seuil.

 

LA MÈRE.

Tais-toi !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Elle va frapper...

 

LA MÈRE.

Tais-toi !

(On frappe.)

(Entre deux sentiments.) Ah !...

 

LE VIEUX LUTHIER.

« On » a frappé...

 

LA MÈRE.

Qui a frappé, derrière cette porte ?

 

LE JOUEUR, derrière la porte.

Mère !...

 

LA MÈRE, courant à la porte.

Ah ! Lui !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Lui !... (Il retombe sur son lit, épuisé, la bouche ouverte, sans pouvoir parler).

 

LA MÈRE.

Lui !...

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, LE JOUEUR


LA MÈRE.

Toi ! (En effet, le Joueur est au seuil, appuyé au montant, l'air exténué, très pâle.)

(Le prenant dans ses bras et l'étouffant de baisers.) (Presque parlé.)

Le petit... mon fils... mon... Oh ! Oh !.. enfin !... (Doux et profond.) Que je suis heureuse !... (Subitement inquiète.) Mais comme tu es pâle !... (Le tâtant.) Comme tes mains sont froides !... (Refermant la porte, elle amène, toujours enlacé, son fils vers le lit.) Mon Dieu, qu'il a maigri !... Qu'est-il donc arrivé ?...

 

LE JOUEUR, après un sursaut, regardant le Vieux Luthier.
Ah ! qu'est-il arrivé ici, d'abord, au pauvre père ?


LA MÈRE.

Eh ! l'âge, que veux-tu, comme à tout le monde !... Et puis, beaucoup de peine aussi de ton absence.

 

LE JOUEUR, s'agenouillant contre le lit.

Oh ! je t'ai fait du chagrin, père ?... Oh ! je n'aurais pas dû partir... Non, je n'aurais pas dû... Et tu avais raison... Il fallait la maison, pour finir l'Œuvre.

 

LE VIEUX LUTHIER, sortant avec effort de son mutisme.

Oui, il la fallait... Il fallait rester près des « autres » : des trépassés, des grands apôtres, des éternels vivants dont on sent les fantômes errer partout, sous ce vieux chaume... Ils t'eussent parlé bien souvent !

 

LE JOUEUR.

Ils m'ont inspiré et soutenu de loin, quand même (Sortant un objet de son sein.) Vois.

 

LA MÈRE, avec un cri de triomphe.

Oh ! la troisième voix, mon homme !

 

LE VIEUX LUTHIER, essayant de se lever sur son séant, pendant que son fils adapte la corde à une viole.

Oh ! l'entendre... l'entendre !...

 

LA MÈRE.

Pas tout de suite...

 

LE VIEUX LUTHIER, tenace, les dents serrées.

L'entendre !

 

LA MÈRE.

Un peu de patience.

 

LE VIEUX LUTHIER, avec une irritation douloureuse.

L'entendre !...

 

LA MÈRE.

Cela te ferait mal, peut-être.

 

LE VIEUX LUTHIER, passionnément.

Mal ? Tu veux que mon Rêve me fasse mal ? Mais quel mal pourrait-il donc me faire, s'il m'enlevait au ciel ? (Pleurant presque de désir.) Quel mal ?

 

LA MÈRE.

Avant tout, réjouis-toi... Puisqu'il a trouvé, c'est qu'il a été heureux... N'est-ce pas, fils, tu as été heureux ?... Elle t'aime toujours bien, la demoiselle ?

(Le Joueur baisse la tête.)

 

LE VIEUX LUTHIER, lentement.

Pourquoi ne répond-il pas ? (Un silence.)

 

LA MÈRE, tout coup, vivement.

Parce qu'il aurait trop à dire... Viens, mon petit, viens me raconter tout cela, là-bas, pour ne pas fatiguer le père. On viendra tout lui conter, après... (Remarquant une somnolence du Vieux Luthier.) Laissons-le dormir... (Le Joueur se dirige lentement vers l'endroit où est son berceau. Se penchant sur le vieux luthier.) Il faut te reposer, mon homme.

 

LE VIEUX LUTHIER, répétant, comme en rêve.

Il faut me reposer... (Il tombe dans une sorte de sommeil. Le timbre fêlé de l'horloge sonne six fois.)

 

LA MÈRE, au Joueur, dans un chuchotement ému.

Tu n'as pas répondu ?

 

LE JOUEUR, contemplant sa couche d'enfant.

« Dors, mon enfant, dors ».

 

LA MÈRE.

Que dis-tu ?

 

LE JOUEUR.

Je dis ce que tu me chantais, jadis : (balançant le berceau) « Dors, mon enfant ». (Très douloureusement.) Pourquoi n'ai-je pas dormi ?

 

LA MÈRE, convaincue.

Oh ! tu es malheureux...

 

LE JOUEUR, continuant sa pensée.

Dormi à jamais ?

 

LA MÈRE.

Oh ! fils ! Oh ! fils !

 

LE JOUEUR.

Dormi avant d'avoir aimé...

 

LA MÈRE.

Oh !...

 

LE JOUEUR.

Avant d'avoir cru au Printemps, à l'Été, et pleuré en Automne ?

 

LA MÈRE.

Pleuré, tu as pleuré ?

 

LE JOUEUR, profondément.

Oh !... (S'approchant de la fenêtre.) Alors, revoilà le verger... Jadis, ils avaient des fleurs, les pommiers... Et maintenant ils ont des fruits trop lourds... trop lourds... et ils ont l'air de souffrir, les pommiers... (Tombant dans les bras de sa mère.) Ah ! je suis peut-être un pommier aussi...

 

LA MÈRE.

Oh ! fils, dis-moi tout.

 

LE JOUEUR, se relevant avec une expression de haine.

Ah ! maudite l'heure où leurs voix ont résonné dans le bois. Si ces gens étaient passés sans nous voir, c'était le bonheur encor... mais on frappe un nain... il se sauve... il nous découvre... et voilà : c'est le malheur.

 

LA MÈRE, douloureusement.

Le malheur. Oh ! Mon Dieu !

 

LE VIEUX LUTHIER, revenant à lui et mâchonnant.

Il faut me reposer.

 

LA MÈRE.

Ah taisons-nous... Il se réveille ; prudence ! Oh ! ne pas lui causer cette dernière peine !

 

LE VIEUX LUTHIER.

Il faut me reposer... Oui, mais pas avant... pas avant... (avec une sourde passion) pas avant, fils, de l'avoir entendue... (Son élan aboutit à presque un râle.) Oh ! mais... mais il faut se hâter ! (Rattrapant à grand peine son souffle.) Je sens que ça s'en va... Joue, vite, joue... joue, par pitié !

 

LA MÈRE, tendant l'instrument au Joueur.

Tiens, vite, la viole...

 

LE JOUEUR, hâtivement.

Oui, père, tu vas l'entendre... de suite... (S'accordant.) Tiens, écoute.

 

CORDE DE L'AUTOMNE

(Il attaque un motif sur la corde que l'angoisse, la désillusion, lui ont fait trouver : la troisième, celle de l'Automne).

 

LE VIEUX LUTHIER, dont le visage, à mesure que son fils joue, s'illumine.

C'est bien cela ! Triste et tendre comme Octobre... Oh ! ma sonorité d'Automne... (Il ferme les yeux. Sa femme se penche anxieusement sur lui.) Je puis dormir, femme. (Il rouvre les yeux, les referme encore.) Dormir enfin... (Il rouvre encore les yeux, mais ne les referme plus ; la mère s'aperçoit de la fixité du regard et, en dévorant un sanglot, les lui clôt. Puis, elle ramène lentement les rideaux du lit, d'un geste de tendresse et de douleur infinies, pour cacher un peu plus longtemps la vérité à son enfant, qui ne s'est aperçu de rien et continue à jouer. Et le timbre d'horloge sonne sept fois).

 

LE JOUEUR, avec un vague malaise.

Mais pourquoi as-tu tiré les rideaux, mère ?... Il est trop dans l'ombre ainsi...

 

LA MÈRE, débordée par les larmes et la voix s'étranglant, mais maintenant les rideaux que le Joueur veut rouvrir.

Fils... Fils... Il est dans la Lumière !...

 

LE JOUEUR, comprenant.

Ah !...

(La mère lui laisse écarter les rideaux. Il tombe sur le corps de son père.)

 

LA MÈRE, courbée sur lui et l'étreignant.

Il t'a laissé avec son œuvre... Il faut la finir... (Lui montrant le vieux.) Regarde... il a confiance... il s'en est allé avec un sourire... Il sait que tu la finiras. Il ne faut pas le faire pleurer au ciel... Il a tant souffert ici-bas, le pauvre !... Toujours cherchant, toujours, et jamais satisfait... Il faut avoir pitié de lui, le pauvre, en ce monde... (fléchissant les genoux) et... là-haut...

 

LE JOUEUR, relevant la tête avec une expression d'immense chagrin.

Ah ! pauvre père !...

(Se redressant.)

Et moi, je serais lâche ?...

Parce qu'elle ne m'aime plus, j'abandonnerais ton Rêve ?... (Toujours en larmes, mais fermement.) Oui, père, dors,... souris... sois tranquille... Je ne sais pas comment... si c'est avec le bonheur ou la douleur, avec l'amour, avec la mort, ou avec tout cela ensemble... (Avec un geste de serment au-dessus du corps de son père.) Mais elle sera finie, ton Œuvre... Et je serai ton fils, une fois de plus... (Les yeux vers le ciel.) votre bon apprenti, vieux luthiers du passé ; dans le calme, dans la foi...

 

LA MÈRE, l'enserrant avec plus de force encore, comme pour le protéger ; d'une voix enveloppante et tendre, et le berçant presque.

Dans la maison.

(Rideau.)

 

 

 

 

 

 

  

ACTE TROISIÈME

 

L'AUTOMNE ET LA DOULEUR

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

Le rideau se lève sur le parc du château royal, où le Roy s'amuse en musique. A gauche (*), un petit orchestre exécute un air tendre et un peu triste sur lequel on danse lentement, sous le regard vide des termes antiques. On sent que la terrasse où le divertissement évolue, n'est que le début d'une série de niveaux architecturés en ascension vers un palais dont on aperçoit, au loin, l'un des angles, au delà des arbres géants d'une avenue qui fuit vers la droite, trouant les bois dans l'axe du couchant.

Ça et là, des couples fleuretant circulent parmi les taillis et charmilles qu'avivent la saison et l'heure. Et le soleil, rougissant déjà dans les buées, donne au noble site la saveur enveloppée d'un mélancolique et somptueux pastel.

(*) Côté jardin.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

DAMES et GALANTS, parlant entre eux en se montrant le Roy qui, sur la terrasse, danse la Pavane avec la Jeune Fille.

 

PREMIÈRE DAME, à son Galant.

Ah ! si vous m'aimiez seulement comme...

 

LE GALANT.

Comme ?...

 

LA PREMIÈRE DAME.

Comme le Roy aime la Jeune Fille ! Voyez : quels regards enivrés ! Et cette façon de la frôler, en passant près d'elle !...

 

UNE DEUXIÈME DAME, s'approchant, avec son galant, de la première.

C'est vraiment un amour immense.

 

UNE TROISIÈME DAME, de même.

Mais l'autre, ce pauvre Joueur, que va-t-il dire ?

 

PREMIÈRE DAME.

Mais aussi, pourquoi est-il parti ?

 

DEUXIÈME DAME.
Pour ne pas voir, sans doute, sa belle aimée du Roy.

 

PREMIÈRE DAME.

Son père avait prédit, pauvre bonhomme !... que la gloire ferait son malheur.

 

DEUXIÈME DAME, menaçant, sous cape, la Jeune Fille.

Oh ! La cruelle fille !

 

TROISIÈME DAME.

L'être sans âme !

 

DEUXIÈME DAME.

Elle a perdu la tête.

 

PREMIÈRE DAME.

Mais la tourner au Roy, cela c'est infâme !

(La danse cesse.)

 

DEUXIÈME DAME, montrant le Roy et la Jeune Fille qui descendent la terrasse, main en main.

Chut ! Les voici.

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, LE ROY, LA JEUNE FILLE

 

PREMIÈRE DAME, qui s'est, ainsi que les autres, précipitée au devant du couple.

Mademoiselle, vous avez dansé à ravir.

 

DEUXIÈME DAME.

On vous croirait née à la Cour.

 

TROISIÈME DAME.

La Pavane vous sied merveilleusement.

 

DEUXIÈME DAME.

Comme à une Infante...

 

PREMIÈRE DAME.

Une Fée...

 

TROISIÈME DAME, malicieusement.

Une reine...

(Toutes se retirent en chuchotant derrière leurs éventails, avec des regards en arrière vers le Roy et la Jeune Fille.)

 

 

SCÈNE III

LE ROY, LA JEUNE FILLE


LE ROY, reprenant le mot de la Troisième Dame à la Jeune Fille.

Reine de ce joli pays que l'automne, pour vous, semble parer de nouveaux charmes.

 

LA JEUNE FILLE.

Oh ! cet automne, je l'adore. Il est sublime, vibrant, glorieux... comme vous, ô mon Roy !

 

LE ROY, avec une pointe de mélancolie.

Comme moi !...

 

LA JEUNE FILLE.

Et ce château merveilleux, ce parc aux belles lignes, ces fêtes sans égales, tout cela devrait remplir la coupe de l'âme... mais pourtant !...

(On redanse sur la terrasse.)

 

LE ROY.

Pourtant ?...

 

LA JEUNE FILLE.

Pourtant... j'ai du remords...

 

LE ROY.

Du remords, pourquoi ?

Il se consolera.

 

LA JEUNE FILLE.

Jamais il n'oubliera...

 

LE ROY, avec scepticisme.

Ah ! ah !... C'est bien femme !... Présomptueuse autant que belle, n'est-il que vous au monde ?...

 

LA JEUNE FILLE.

Non, il y a d'autres femmes ; mais, dans son âme, il n'y aura jamais que cet amour...

 

LE ROY.

En êtes-vous bien sûre ?... Jamais est un grand mot, pour nos humaines flammes !...

 

LA JEUNE FILLE, répétant, avec une conviction profonde.

Jamais.

(La danse s'arrête.)

 

LE ROY, avec quelque impatience.

Soit ! Mais je ne permettrai pas qu'on se mette en travers de nos amours, et cor Dieu ! s'il ne se tient pas, gare !

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, LA PRINCESSE, qui passait près d'eux avec un gentilhomme ; congédiant son cavalier et s'approchant du Roy.

 

LA PRINCESSE.

Gare à qui ?

 

LE ROY.

Gare au Joueur !

 

LA PRINCESSE, laissant échapper un petit cri.

Oh !

(La danse reprend.)

 

LE ROY, scrutant l'attitude de la Princesse.

Cela vous peine ?... Pauvre enfant, vous l'aimez ?

 

LA PRINCESSE, vivement.

Moi ?...

 

LE ROY.

Belle, ne vous en cachez pas ! Je m'y connais.

 

LA PRINCESSE, avec une expression d'aveu.

Hélas ! le sait-il seulement ?

 

LE ROY.

Eh bien, qu'on le lui dise ! Et vous-même, ma nièce, sinon...

(La danse cesse.)

 

LA PRINCESSE.

Sinon ?...

 

LE ROY.

Je l'exile.

 

LA JEUNE FILLE et LA PRINCESSE, ensemble.

Oh !...

 

LE ROY, très rembruni par l'exclamation de la Jeune Fille.

Il ira, ce Joueur de viole, chercher sa quatrième corde ailleurs ; ou, s'il lui convient mieux, je serai le luthier qui la lui fournira.

 

LA PRINCESSE.

Comment ?...

 

LE ROY, faisant un geste autour de son cou.

Pour se pendre.

 

LA JEUNE FILLE et LA PRINCESSE.

Ah !

 

LE ROY, sèchement.

J'ai dit.

(Il se met à marcher nerveusement en fauchant de sa canne les feuilles mortes, mais sans trop s'éloigner et surveillant, du coin de l'œil, la Jeune Fille et la Princesse. On redanse sur la terrasse.)

 

 

SCÈNE V
LA JEUNE FILLE, LA PRINCESSE


LA PRINCESSE.

Pauvre Joueur !

 

LA JEUNE FILLE.

Oui, pauvre ami !

 

LA PRINCESSE, guettant l'expression de la Jeune Fille.

Vous le plaignez ? L'aimeriez-vous encore ?...

 

LA JEUNE FILLE.

Comment ne pas le plaindre ?... Voyez-vous... J'ai beau ne plus l'aimer, je me rappelle toujours cet autrefois où nous étions heureux.

 

LA PRINCESSE.

Vous ne l'êtes donc plus, vous ?

 

LA JEUNE FILLE.

Je le suis, moi... (La danse s'arrête.) mais lui ? On ne peut jamais bien savoir, avec lui... C'est un artiste...

 

 

SCÈNE VI
LES MÊMES, LE ROY, puis LE NAIN


LE ROY, qui est arrivé à petits pas derrière la Jeune Fille.

Et même un très grand artiste, et d'autant plus girouettant au caprice de tous les vents... (A la Jeune Fille) Peut-être vous a-t-il oubliée, la belle !...

 

LA PRINCESSE, montrant quelque chose dans la direction des bois.

Le voici....

 

LA JEUNE FILLE, retenant un cri.

Ah !

 

LE ROY.

Où ?

 

LA PRINCESSE.

Là... Rôdant...

 

LA JEUNE FILLE.

En noir !...

 

LE ROY.

En effet, c'est bien lui. (A l'assistance.) Tout le monde au château ! Il fait froid, décidément.

(Les gens se retirent. La Princesse, sur un signe du Roy, s'est dissimulée dans un taillis.)

 

LE NAIN, en passant près de la Jeune Fille.

Très froid ! (rire strident.) Hi ! hi ! hi ! hi !...

 

 

SCÈNE VII

LA JEUNE FILLE, LE JOUEUR

(La Jeune Fille fixe quelque chose qui approche, comme émue d'un orage intérieur... Le Joueur apparaît, en deuil sur l'ambiance d'or du paysage. Des cors traînent leurs sonneries dans les fonds. Restés seuls face à face, les deux amants demeurent un moment sans pouvoir parler.)

 

LA JEUNE FILLE, d'une voix éteinte, troublée, et osant à peine regarder le Joueur.

Ah ! vous voilà.... Je croyais que vous ne reviendriez plus... Pourquoi êtes-vous en deuil ?

 

LE JOUEUR, en une douloureuse explosion.

Demandez-le au ciel !... De là-haut, la voix du Vieux Luthier vous répondra peut-être...

 

LA JEUNE FILLE, avec une vive compassion.

Ah ! votre père n'est plus ?... Le pauvre homme !... Il était si bon !...

 

LE JOUEUR.

Il est mort dans son Rêve... il est mort dans la Joie... (avec volonté, chaque mot scandé) sachant que je continuerai l'œuvre...

Oh ! mais la continuer... Comment ? J'ai essayé, là-bas, à la maison. Mais elle ne m'inspirait plus... Quelque chose me manquait, qui était vous... Et le bois, « notre bois ». était devenu si triste ! et tous les fruits étaient tombés, au verger... et j'ai fui... (la tête basse, avec un accablement résigné) et voilà... (La Jeune Fille, comme profondément troublée, a, vers le Joueur, un mouvement qu'elle contient avec effort.)

 

LA JEUNE FILLE, doucement froide.

Pourquoi avez-vous fui ?

 

LE JOUEUR.

Pourquoi ?...

 

LA JEUNE FILLE.

Cela a dû causer de la peine à votre mère....

 

LE JOUEUR.

Ah ! je n'aurais pas dû fuir... pour vous retrouver encore avec ces mots qui ne sont plus les vôtres... Où est celle... où est celle d'autrefois ?... Où est la Belle du jardin, ma mie du ruisseau ?... Dites... rendez-la moi... (Presque sanglotant.) Oh ! rendez-la moi...

 

LA JEUNE FILLE, lentement, comme regardant au loin.

Elle est là-bas, dans autrefois... là-bas, dans le Printemps et dans l'Été passés... à jamais...

 

LE JOUEUR.

Et celle-ci qui est là, devant moi, qui est-elle ?...

 

LA JEUNE FILLE.

C'est celle de l'Automne... c'est celle de ce paysage... celle du château... (Avec hésitation.) C'est celle... celle... (brusquement décidée) du Roy...

 

LE JOUEUR, dans un cri de terrible douleur.

Du Roy !... Ah ! (Presque parlé, sans voix.) Tu ne l'avais pas dit !... Tu n'avais pas osé le dire... avant mon départ !...

J'avais senti... mais, tout de même, je ne croyais pas... Je souffrais... je ne voulais pas croire... mais maintenant... tu n'es plus assez bonne pour mentir... et tu me tues... tu me tues... (Pressant la main de la jeune fille sur sa poitrine). Ça craque ici... ça craque, cette corde qui est celle de mon cœur... Et c'est la quatrième... tu sais... et c'est la dernière... celle... celle de la mort.....

(Il s'abîme dans un silence désolé. Lei jeune fille, mélancoliquement pensive, se dirige vers l'endroit où est cachée la Princesse et l'amène doucement près du Joueur.)

 

 

SCÈNE VIII
LES MÊMES, LA PRINCESSE

 

LA PRINCESSE, très émue, au Joueur qui d'abord, comme indifférent à tout, ne bouge pas et ne relève que très lentement ensuite sa face triste.

La mort ?... Non... La corde du Printemps rechantera pour toi, si tu veux avec moi reprendre le chemin... achever l'œuvre magnifique, donner au monde les quatre paroles musicales jaillies de ton rêve : ces quatre soupirs de la Terre, du mystère éternel dont tout se renouvelle...

 

LE JOUEUR.

L'amour a fait pour moi un glas de ces voix.

 

LA JEUNE FILLE, très remuée.

Il faut aimer encore...

 

LE JOUEUR, à la Jeune Fille.

Qui dois-je aimer, dis-moi ?

 

LA JEUNE FILLE, montrant la Princesse.

Et te laisser sauver...

 

LE JOUEUR, avançant d'un pas vers la Jeune Fille.

Sauver par qui, dis-moi ?

 

LA PRINCESSE, secouant la tête.

Son âme est trop profonde, hélas ! et trop haute...

 

LA JEUNE FILLE.

Pour que ton père puisse être heureux, là-haut !...

 

LA PRINCESSE.

Pense à ton œuvre...

 

LE JOUEUR, ses mains crispées au ciel.

O père, dis-moi, de ta céleste échoppe, comment veux-tu qu'il la termine, l'Œuvre, désormais, ton mauvais, ton pauvre apprenti, puisque la corde... la corde du printemps charmant est brisée ?...

 

LA PRINCESSE, se redressant, avec une expression d'absolue conviction.

Ah ! elle n'est pas brisée, cette corde... Elle vous tient, tous les deux... Je le sens, Joueur, dans tes silences, dans tes cris ; dans tout ce qui, en vos paroles, jeune fille, ment à votre âme... Ah ! comment ai-je pu espérer ? Hélas ?...

(Des chants parviennent du château.)

 

[ VOIX AU CHÂTEAU.

[ Et bon, bon, bon,

[ Et didan, diban, bon.

[ C'est du grand Duc de Guise

[ Qu'est mort et enterré.

[ LA PRINCESSE.

[ Comment n'ai-je pas compris qu'un tel amour est éternel ?... (*)

(Elle disparaît vers le château ; sa voix se perd dans l'ombre.)

(*) A partir de cet endroit, la Princesse doit être en coulisse, pour l'impression de distance de la note tenue.

 

 

SCÈNE IX

LA JEUNE FILLE, LE JOUEUR

 

 

VOIX AU CHÂTEAU.

Et bon, bon, bon,

Et didan, diban, bon.

Aux quatre coins du poêle

Quat' gentilshomm's y avait,

Dont l'un portait son casque

Et l'autr' ses pistolets.

Et bon, bon, bon,

Et didan, diban, bon.

Après, venaient, les pages

Et les valets de pied.

Et bon, bon, bon,

 

 

LE JOUEUR, à la Jeune Fille, qui veut suivre la Princesse.

Où allez-vous ?...

 

LA JEUNE FILLE, montrant le château où les premières lumières brillent.

Là-bas.

 

LE JOUEUR, sombre et résolu, lui barrant la route.

Tu n'iras pas...

 

LA JEUNE FILLE.

On m'attend...

 

LE JOUEUR, l'enlaçant, dans une immense vague d'amour.

Et l'on t'attend aussi dans notre doux village...

 

LA JEUNE FILLE, luttant doucement.

Je dois partir... Mon devoir est ailleurs.

 

 

(Des échos de fanfares se mêlent aux voix parvenant du château.)

 

 

VOIX AU CHÂTEAU.

Et didan, diban, bon.

Et quand il fut en terre,

Et didan, diban, bon.

Et quand il fut en terre

Chacun s'alla coucher.

Et didan bon,

Et didan, diban, bon,

Les uns avec leurs femmes,

Et les autres tout seuls.

 

 

LE JOUEUR.

Au verger où chanta la corde du Printemps...

 

LA JEUNE FILLE, comme enivrée, lui montrant, à travers les arbres, les lumières qui se multiplient.

Le beau château s'éclaire !... Avril, c'est autrefois...

 

LE JOUEUR.

Au bois « Tant au gré » de ma mie, où celle de l'été vibra.

 

LA JEUNE FILLE.

Désormais, c'est l'automne...

(Se défendant contre l'émotion.)

Tais-toi...

 

LE JOUEUR, triomphalement.

Ah ! tu as frémi... Tout est sauvé !

 

LA JEUNE FILLE, résolument, la face détournée.

Tout est passé.

 

  

LE JOUEUR, l'abandonnant brusquement dans un geste de révolte désespérée.

Alors, rejoins ton Roy, et ta gloire, et l'orgie... Et laisse-moi seul, désormais, sans but, sans raison... Ah ! sans amour !... Sans amour, dans le soir, dans le deuil, dans l'Automne, et dans l'Hiver bientôt avec... avec la quatrième corde... (Prenant aux poignets la Jeune Fille, qui a reculé vers le château avec une expression de plus en plus terrifiée.) Ah ! mais, celle-là... cette dernière voix...

(D'un mouvement violent, il la rejette vers le château ; puis, avec un geste de menace passionnée, pendant qu'elle recule encore lentement, hagarde, et se perd dans la nuit :)

 

 

SCÈNE X
LE JOUEUR, seul.

Celle-là, tu la reconnaîtras, ma belle souveraine... Tu en auras peur comme d'un douloureux reptile... Tu la sentiras t'enlacer comme une étreinte, une étreinte qui te reprendra, à jamais cette fois, à jamais...

(Un silence... On ne voit plus la Jeune Fille... Tout est très solitaire, et le Joueur est dans cette absence, désolé et perdu... Tout est muet aussi... Seuls, les cors lointains, très affaiblis, résonnent, encore une fois, dans la lumière qui meurt, pendant que le soleil envoie une dernière lueur saignante, s'embrume tout à fait et disparaît...)

(Contemplant vaguement l'horizon, dans une rêverie douloureuse.)

A jamais !...

(Rideau lentement.)

[Château de Vaux-le-Vicomte, automnes 1922 et 1924.]

 

 

 

 

 

  

ACTE QUATRIÈME

 

L'HIVER ET LA MORT

 

 

On finit d'orner le Salon du Bonheur au château royal. Au fond, une immense et lourde tenture asiatique, sur glissière, cache une double baie entre colonnes (*). Cette tenture est décorée d'une idole gigantesque, méditant dans un paysage tropical, les yeux baissés, une main sur les lèvres, l'expression vaguement souriante et très énigmatique. En avant de cette tapisserie, on a élevé une estrade sur laquelle se dressent le trône du Roy et un siège pour la Jeune Fille.

Profusion de lumières, décorations humoristiques. Toutes sortes de pantins à ressorts attendant l'heure du déclanchement. Fleurs en guirlandes, en cascades, étoffes ramagées, trophées éclatants, pavoisements, peinturlures chantantes ; enfin, ambiance dénotant une « violente volonté d'optimisme », un effort d'une truculence effrénée vers l'Égaiement à tout prix. Sur la droite (côté cour) dans une haute cheminée, d'énormes troncs flambent, ajoutant encore à la luminosité de l'ambiance, et disant aussi la froide saison contre laquelle on se défend.

Au lever du rideau (**), le Grand Symphoniste, échevelé, fait répéter furieusement ses musiciens, pendant que le Grand Lettré braille ses dernières instructions aux Mimes chargés du divertissement. Autour d'eux, le Grand Décorateur et ses équipes mènent un tintamarre assourdissant. Des gens de tous emplois (***) circulent en hâte, des ouvriers grimpent à des échelles, en descendent ; et cette foule affairée se bouscule, se dispute dans une confusion, un brouhaha indescriptibles.

 

(*) En plus de cela, en avant de l'estrade, deux galeries, venant de chaque côté ; une porte basse, côté jardin.

(**) Le rideau attendra l'attaque de la musique pour se lever assez rapidement.

(***) Tapissiers, peintres, valets, cuisiniers, bouffons, etc.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
LE NAIN, LE GRAND SYMPHONISTE, LE GRAND DÉCORATEUR, LE GRAND LETTRÉ, LE GALANT, MUSICIENS, OUVRIERS, MIMES, etc.

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Allegro donc ! Plus de brio !

 

LE GRAND DÉCORATEUR, à des ouvriers posant des girandoles, guirlandes, etc.

Dépêchez-vous, là-haut !

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes, leur lisant sa mise en scène.

Vous entrerez par là.

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Hé ! nous sommes en fa !

 

LE GRAND DÉCORATEUR, s'arrachant les cheveux.

Tout changer au dernier moment, c'est fou !

 

LE NAIN.

Oui, fou ; mais justement, c'est ce que notre Roy désire.

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Alors, le général Le Rire ordonnera l'assaut...

 

LE GRAND DÉCORATEUR, à des peintres.

Ajoutez-moi, par là, de l'or ; de l'écarlate, ici.

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Più mosso !

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Sur les soucis, les preux de la Gaîté s'élancent...

 

LE GRAND DÉCORATEUR, aux Peintres.

Plus de bleu !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Toujours plus fort !

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Sus à leur fort !

 

LE GRAND DÉCORATEUR, aux Peintres.

Que ça fulgure, palsambleu !

 

[ LE GRAND SYMPHONISTE.

[ Plus vibrant, les trompettes !

[

[ LE GRAND LETTRÉ, comme fustigeant.

[ A coups de verge ! Hurrah !

[

[ LE GRAND DÉCORATEUR, avec des gestes « peintres ».

[ Que ça pète !

 

LE NAIN, donnant au vol une tape sur le crâne du Grand Lettré.

Pan !

 

LE GRAND LETTRÉ, furieux, le poursuivant en bousculant tout.

Scélérat !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, hors de lui, frappant avec rage sur son pupitre, arrêtant l'orchestre et interpellant ses collègues.

Ah ! ça... C'est un enfer, ici ! Avec tous ces coups de maillets et ces ordres braillés, on ne distingue plus un la bémol d'un si.

 

LE GRAND DÉCORATEUR, au Grand Symphoniste.

Votre cacophonie s'en moque.

 

LE GRAND SYMPHONISTE, avec dédain.

Mot de barbouilleur !

 

LE GRAND DÉCORATEUR, ramassant un récipient.
Voulez-vous un pot de couleur au milieu de votre génie ?

 

LE NAIN, montrant le Grand Symphoniste, dont l'appendice nasal rutile.

Pas sur le nez ; c'est déjà peint ! Hi ! hi ! hi !

 

LE GRAND LETTRÉ, voulant les apaiser.

Messieurs, de grâce !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, qui a saisi un instrument de l'orchestre, au Grand Décorateur.

Comme chapeau, voulez-vous une contrebasse basse ?


LE NAIN, glapissant.
Le Roy !

(Chacun se précipite à son poste).


LE GRAND SYMPHONISTE, à ses musiciens.

Reprenez au numéro quatre.

(Donnant la réplique d'orchestre.)

Fa, mi, ré, mi, fa, ré, mi, si, sol, la.

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Devant le troupes de la Joie, tout recule...

 

LE GRAND DÉCORATEUR, aux Peintres.
Que tout flamboie comme au soleil ! le Roy l'ordonne.

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Sa Majesté veut que ça sonne.

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Les soucis fuient.

 

LE GRAND DÉCORATEUR, aux Peintres.
Plus rouge encore !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Forte, les cors !

 

LE GRAND LETTRÉ, aux Mimes.

Sus aux ribauds !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, aux Musiciens.

Con fuoco !

 

 

SCÈNE II

LES MEMES, LE ROY

 

LE ROY, au Grand Symphoniste.

Oui, maestro, c'est ce qu'il faut : un tapage de Jéricho. (Au Grand Décorateur.) Quant à vous, mon peintre, parfait ; car ça ne sera jamais trop joyeux d'effet. D'autant plus que, ce soir, la nuit s'annonçant mal, le vent pourrait nous faire entendre sa musique... (Au Nain.) Et toi, frêle animal, qu'as-tu préparé de comique ?

 

LE NAIN, faisant partir un pétard sous les pieds du Grand Symphoniste.

Voilà !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, sautant en l'air.

Ah ! l'enragé !...

 

LE NAIN, se cachant sous une table.

C'est pour donner le la.

 

LE ROY, au Nain.

Et comme baladins, que m'as-tu engagé ?

 

LE NAIN, reparaissant d'un autre côté.

Rien que du rare, et d'un hilare à vous faire exploser en vingt mille fragments. Un spectacle inédit, enfin : des amours qui n'ont pas de fin ; des rois qui ne prennent jamais aux autres leurs objets aimés ; (saluant le Grand Décorateur) des singes brosseurs de portraits ; (autre courbette vers le Grand Lettré) des ânes Grands Lettrés ; (révérence au maestro) des symphonistes musiciens...

 

LE GRAND SYMPHONISTE, sur ses ergots, les bras croisés.

Sire, souffrirez-vous plus longtemps les audaces de ce maraud ?

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, UNE DAME D'HONNEUR (*)

(*) Ou 2e Dame.

 

UNE DAME D'HONNEUR, entrant brusquement, très agitée.

Oh ! Majesté... Majesté !...

 

LE ROY.

Qu'est-ce ?...

 

LE GRAND SYMPHONISTE, voulant tirer l'oreille au Nain qui s'esquive.

Ce baladin ?...

 

LA DAME D'HONNEUR.

Sa Grâce n'est pas bien...

 

LE ROY.

De la tristesse encore, je gage ?...

 

LA DAME D'HONNEUR.

Ah ! certes...

Je l'ai trouvée en pleurs, à sa fenêtre ouverte, malgré l'horrible froid, et regardant la nuit.

 

LE ROY, nerveusement.

Mais, enfin, j'avais dit de condamner de ce côté, les ouvertures donnant sur la nature !...

 

LA DAME D'HONNEUR.

On les avait fermées avec des barres, Majesté ; mais, on ne sait comment, sans cesse elle les rouvre...

 

LE ROY, consterné.

Oh ! pauvre bien-aimée, l'étrange état, vraiment ! Toujours vouloir s'exposer au dehors, au noir ! (A la Dame.) Tenez, conduisez-la ici. Ces gais préparatifs la distrairont... Et puis, ainsi, nous l'aurons sous les yeux.

 

LE NAIN.

Sans y voir beaucoup mieux. (Long rire sardonique.)

(La Dame sort.)

 

 

SCÈNE IV
LES MÊMES, sauf LA DAME D'HONNEUR


LE ROY, gravement, à l'assistance.

Mes chers amis, j'attends de vos cœurs inventifs un effort qui ramène le bonheur dans l'esprit de la future reine, que désole l'hiver.

 

LE NAIN.

Rien que l'hiver, papa ?

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, LA JEUNE FILLE et LA DAME D'HONNEUR

(La porte basse à gauche s'ouvre. La Jeune Fille paraît, soutenue par la Dame d'honneur.)

 

LE ROY, bas, au Nain.

Silence, fou !...

(S'empressant vers la Jeune Fille qui, appuyée au montant de la porte, semble ne pas pouvoir aller plus loin.)

Mon cher amour, parlez, de grâce... Quelque papillon noir qui passe ?...

 

LA JEUNE FILLE, la tête basse, comme fuyant les regards.

Il y a trop de monde ici.

 

LE ROY, aux assistants.

Mes amis, c'est parfait ainsi. Allez vous costumer.

(Les gens se retirent.)

 

 

SCÈNE VI
LE ROY, LA JEUNE FILLE


LE ROY, amenant doucement la Jeune Fille au milieu de la salle.

Mon ange aimé, levez les yeux... Contemplez la luxuriance de ce décor (lui montrant l'idole peinte sur le rideau du fond) et riez au Bonheur dont le symbole vous sourit et, par son geste, nous rappelle que les instants les plus délicieux se passent de paroles vaines. (La menant vers la cheminée.) Il nous conseille, pour combattre l'ennui de la morte saison, les plaisirs retirés de l'âtre, au sein de l'amie maison : (la faisant s'asseoir, tout près de lui, devant le brasier) bon vin en nos celliers, beau feu, nuit sans soucis, le cœur au cœur lié, et douce symphonie qui, de ses luths, de ses hautbois, endorme en nous les ennuis, et de son babil enchanteur, nous fasse plus suaves les nuits... (Avec un geste vers l'idole asiatique.) Car c'est le père mystérieux qui dans les âmes renouvelle, au nez d'Hiver, pâle vilain, (se pressant contre la Jeune Fille qui recule vers l'extrémité du banc) l'élan de la saison nouvelle...

 

LA JEUNE FILLE, rêveusement, les regards perdus dans la flamme du foyer.

L'élan de la saison nouvelle...

 

LE ROY, tendrement, lui prenant la taille.

Mais oui, chère âme...

 

LA JEUNE FILLE, se levant.

L'élan de la saison nouvelle...

(Après un silence et quelques pas vers le fond ; comme plongée dans des souvenirs.)

Oh ! mon Dieu !...

 

LE ROY, inquiet.

A quoi pensez-vous donc ?...

 

LA JEUNE FILLE, désignant la figure symbolique.

Au Bonheur...

O mon Roy ! accordez-moi le silence, un instant...

 

LE ROY.

Je me tais... Mais...

(Il veut la ramener vers le foyer.)

 

LA JEUNE FILLE, résistant.

Non, partez...

 

LE ROY.

Partir ?...

(Se rapprochant d'elle amoureusement).

Alors, que me donnerez-vous, farouche ?...

 

LA JEUNE FILLE, avec une expression très triste.

Je suis pauvre.

 

LE ROY, plus près encore.

De votre bouche peut tomber un trésor.

 

LA JEUNE FILLE, se détournant.

Un trésor ?...

 

LE ROY, ramenant la face de la Jeune Fille vers la sienne.

Un baiser...

 

LA JEUNE FILLE, résignée, avec un léger haussement d'épaule.

Prenez...

(Le Roy se penche sur ses lèvres... Bruit de vent à l'extérieur.)

(Se redressant avec frayeur.)

Qu'est-ce ?

 

LE ROY.

Puisque vous avez peur, je reste.

 

LA JEUNE FILLE, vivement.

Non, non...

 

LE ROY.

Si...

 

LA JEUNE FILLE, très fermement.

Roy, si vous restez, (avec un geste de serment) par l'Éternel, ce baiser sera le dernier !...

 

LE ROY.

Je m'en vais. (L'écartant encore du fon et la conduisant vers le foyer où il l'installe auprès d'une table supportant diverses curiosités : livres, objets automatiques, etc.) Mais laissez-moi vous supplier de ne pas trop rêver ; de demeurer, d'âme et de corps, dans ce décor de triomphale joie... (Menaçant le fond.) Et quant à ce pervers vieillard qu'on appelle l'Hiver, qu'il fasse notre siège, nous bombarde de neige ; je m'en vais riposter, de mon fort, par le Rire : un Rire sans pareil, de bacchanale et de délire, qui le fondra sous son soleil !

(Il sort par la galerie de gauche, en envoyant des baisers et en faisant un entrechat.)

 

 

SCENE VII
 

LA JEUNE FILLE, seule, maniant, machinalement, les objets disposés sur la table.

J'ai frissonné... (Se levant et reculant vers le fond, comme attirée par derrière.) On aurait dit quelque chose d'immense et de lointain, voulant entrer...

(Empoignant la tenture.) Oh ! sangloter d'exil, dans le noir, à mon tour !... (Dans une poussée lente, pénible, elle tâche d'écarter la tapisserie en la faisant glisser de droite à gauche (*)). Oh ! qu'il est lourd, ce grand rideau menteur !... Mes mains se brisent... (Lamentablement.) Au secours !...

(*) Mouvement cour-jardin.

(Grands éclats de rire, à la cantonade.)

(Laissant retomber ses bras.)

Non... Que diraient ces brutes ?...

(Avec un découragement douloureux.)

Elles riraient de mon angoisse... Elles riraient de mes remords... Alors...

(Cependant la tenture a cédé un peu et laisse voir un coin de paysage-fantôme, bleu de neige et de lune... Et la Jeune Fille reste sans mouvement devant cela, les mains sur les genoux et jointes, comme priant près d'un mort.)

Il faut rester devant l'Hiver où mon ami erre en l'exil : mon troubadour dont la viole soupirait le Chant de nos cœurs au clos charmant, dans le printemps, près du vieux chaume fumant...

Sans doute, la neige a blanchi le toit... (Avec un frisson.) Peut-être, elle tombe aussi sur Toi... Pitié, Seigneur, ayez de Lui !... Et pitié de moi, mêmement ; car j'ai trahi mon pauvre amant qui me berçait au bois d'amour, hélas ! si bien jouant, si bien aimant !...

Où est-il ?...

(Ecrasée d'une indicible mélancolie ; se laissant tomber contre le trône d'or, d'où, y appuyant sa tête douloureuse, elle continue à fixer le paysage.)

Où ?...

 

 

SCENE VIII
LA JEUNE FILLE, LE ROY

 

LE ROY, entrant en coup de vent, par la gauche, et n'apercevant pas d'abord la Jeune Fille que, de son côté, dissimulent la tenture et le trône.

Voilà ! le bal est prêt...

Ce sera, simplement, monstrueux de cocasserie !

(Il s'arrête brusquement, en voyant la Jeune Fille à la fenêtre, et a un mouvement de vive contrariété.)

Encore à la fenêtre, et regardant dehors ?... Je m'en doutais !...

(La Jeune Fille ouvre les lèvres, mais ne peut parler.)

(Penché sur elle.) Quels regards dilatés !... Qui donc croyez-vous voir, malheureuse chérie ?... (Appelant.) Çà, que l'on vienne, holà !...

 

LA JEUNE FILLE, retrouvant brusquement la voix.

Non, non...

 

 

SCÈNE IX

LES MÊMES, LE GRAND DÉCORATEUR, LE GRAND LETTRÉ et LE GRAND SYMPHONISTE, LE NAIN, SEIGNEURS et DAMES, puis MUSICIENS, MIMES, ACROBATES, BOUFFONS, VALETAILLE, etc.

(Les gens font irruption dans la salle.)

 

LE ROY, aux gens.

Ramenez la tapisserie... Cachez cela... cet affreux paysage... vite... Faites venir les symphonistes !...

Que l'on danse, que l'on s'ébatte ! Ça l'a reprise. (A la Jeune Fille.) Ah ! il ne fallait pas rester seule ; je vous le disais bien !

(Une fanfare à la cantonade éclate, se rapprochant.)

(Persuasif, et penché vers la Jeune Fille qu'il a installée à côté de lui, sur l'estrade bien protégée, maintenant, du rideau ramené.)

Tenez : écoutez cela, et regardez de ce côté...

 

LE RIRE

(Précédée d'une musique grotesque, l'armée du Rire fait son entrée par la galerie de gauche, derrière son général chevauchant un âne en carton.)

 

LE ROY.

Voyez... les troupes de la Joie qui entrent, suivant leur général le Rire... Ah ! ah ! ah !... le Chef irrésistible, avec sa trogne couleur de soleil !

(Remarquant l'attitude inquiète de la Jeune Fille à qui un nouveau bruit du vent fait retourner la tête.)

Mais vous n'écoutez pas... Vous écoutez dehors... (Prêtant lui-même l'oreille). En effet, on entend le vent...

 

LA JEUNE FILLE, d'une voix égarée.

Le vent ?...

 

LE ROY, forçant la jeune fille à regarder vers le spectacle.

Mais, qu'importe !... Attention à la suite de l'épopée !

 

LES SOUCIS

(Entrée, par la droite, de petits lutins noirs commandés par un grand démon larmoyant.)

 

LE ROY.

Voici les hordes du Souci, ce grand diable vert et rouge. Vert d'amertume et rouge de rage, le voilà qui fonce sur l'armée du Rire... (S'échauffant.) Bataille !.. L'autre riposte... Fustigez les marauds, braves guerriers !... (Dehors, une courte accalmie.) Mais crac ! le général Le Rire tombe blessé... (Houle isolée de vent, à l'extérieur.)

 

LA JEUNE FILLE, avec un geste frileux.

Blessé mortellement...

 

LE ROY.

Pas tellement.

 

LES AMOURS

(Accalmie encore, et entrée d'Amours portant lunettes.)

 

LE ROY.

Et voici les docteurs...

(Les Amours tâtent le pouls du Rire, l'auscultent, puis le chatouillent avec leurs ailes.)

(Riant avec exagération.)

Ah ! réussi, d'un drôle ! Les bonnes ordonnances : la danse, et l'amour par l'amour, et la gloire !... (A la Jeune Fille.) Comment être triste, avec tout cela ? Ah ! ah ! Le Rire ouvre un œil, puis deux ; sa bouche de tire-lire se remet en croissant vers le ciel... (Reprise des appels du vent, continus maintenant.) (Voyant l'expression absorbée de la Jeune Fille.) Mais, sur vos belles lèvres, hélas ! rien ne renaît... (Avec impatience.) Oh ! c'est inconcevable... (Voulant lui faire lever la tête.) Regardez... mais regardez donc !

(Le murmure du vent grandit à l'extérieur. Derrière eux, la tapisserie s'agite.)

 

LA JEUNE FILLE, dont le front retombe.

J'entends surtout...

 

LE ROY, exaspéré, lui faisant quitter l'estrade et reculant avec elle, peu à peu, sur la droite (*).

Moi aussi... L'épouvantable temps !... (Aux musiciens, qui se sont arrêtés en partie, interdits par les craquements sinistres que produisent les poussées du vent.) Dites-moi... Plus de fracas, vous autres... Des cymbales !... Et allez donc... (Aux mimes.) Ruez-moi bas ces rustres de cafards, mes bons petits soldats de la Bamboche. Ah ! ah !

(Il fait se blottir la Jeune Fille derrière une colonne (**)).

(*) Côté cour.

(**) Au second plan.

 

LA JEUNE FILLE.

J'entends encore...

 

LE ROY.

Allons plus loin... (Les assauts du vent se font plus fréquents, plus violents.) (Aux musiciens.) Plus fort, plus fort, bande gelée ! (Au ballet.) Ou voulez vous que je vous anime, moi ?

C'est infernal, à la fin !... De quoi avez-vous peur ?... Du vent ?... (Du premier plan, où, derrière une autre colonne, plus forte, et derrière lui-même, il tâche d'abriter la Jeune Fille.) Allez ! allez ! mais allez donc ! (Faisant claquer son fouet à bouffon.) Hop !...

(La musique prend une allure échevelée, pendant que le divertissement, cinglé, tourne au cirque, s'agite entre la peur et la joie forcée, contre la rafale qui redouble, mêlant une clameur incessante aux éclats de la fête.

Tout le monde, du reste (*), s'est mis à danser par terreur. On sent très bien que certains gambadent sans le savoir, la tête perdue, comme des totons, des fantoches vidés de leur paille.)

(*) Sauf la Jeune Fille et le Roy.

 

LE NAIN, diaboliquement.

Hi ! hi ! hi ! hi !... Hi ! hi ! hi ! hi !

 

LA JEUNE FILLE, dont l'expression a revêtu, de plus en plus, un caractère d'exaltation ravie mêlée d'effroi.

Voix du chaste pays d'amour !...

 

LE ROY.

Hop ! hop ! hop ! Virevoltez !

 

LA JEUNE FILLE.

O voix du beau verger fleuri sous l'aurore...

 

LE ROY.

Trémoussez-vous, couards !

 

LE NAIN.

Hi ! hi ! hi ! hi !

 

LA JEUNE FILLE.

Du bois feuillage et du ruisseau dans l'ombre !...

 

LE GRAND SYMPHONISTE, complètement affolé, mais « conduisant » toujours.

Plus fort, les cors !

 

LE GALANT, s'étourdissant.

A boire !

 

LE ROY.

Hop ! hop !

 

LE NAIN.

Hi ! hi ! hi ! hi !

 

LE ROY.

Voyez-les tourner, ma belle !

 

LE GRAND DÉCORATEUR, faisant apporter et fixer, tant bien que mal, de nouvelles torches.

Plus de lumière encore !

 

LE NAIN, toujours pirouettant, avec une joie cynique.

Les volets s'envolent ! Hi ! hi ! hi ! hi !

 

LE GALANT, dégringolant sur une grosse dame.

A boire !

 

LE ROY.

Hop ! hop ! hop ! hop !

 

LA JEUNE FILLE.

Ah ! vibrez encore en moi !...

 

LE GRAND LETTRÉ, désorienté, aux mimes.

Par mille diables !...

 

LE ROY.

Tourner comme la vie...

 

LE NAIN.

Le joli bal !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, le mors aux dents.

Forte ! Fortissimo !

 

LE ROY.

Comme la Joie...

 

LE NAIN.

Les belles noces royales, par ma bosse !

 

LE GRAND SYMPHONISTE, délirant.

Fortissississimo !...

 

LE GRAND LETTRÉ, aux mimes.

Plus de flamme !

 

LES GENS DE COUR, braillant ; quelques-uns dansant sur les tables, l'estrade, etc.

« C'est du Grand Duc de Guise...

 

LE ROY, enlaçant la Jeune Fille.

Tourner...

 

DEUXIÈME DAME, hurlant de peur en dansant.

Quelle rafale !...

 

PREMIÈRE DAME, de même.

C'est effroyable !

 

LES GENS DE COUR.

« Qu'est mort et enterré. »

 

LA JEUNE FILLE.

A jamais !...

 

DEUXIÈME DAME, priant en dansant.

Vierge !

 

LES GENS DE COUR.

« Et bon, bon, bon, et... »

 

LES TROIS DAMES, dans un même hurlement.

Au secours !

 

LE ROY, approchant ses lèvres de la Jeune Fille.

Comme l'Amour !

(Craquement effroyable.)

 

 

SCÈNE X
LES MÊMES, LE JOUEUR


UNE PARTIE DES GENS DE COUR.

Ah !

 

L'AUTRE PARTIE.

Madone !

 

LE NAIN, stridemment.

Hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !

(Les deux baies du fond viennent d'être enfoncées d'un coup furieux de rafale ; en même temps, la tenture a été arrachée, les lumières sont soufflées et, sur l'estrade, à la place du trône renversé et un pied sur lui, une silhouette tragique s'est dressée, contre le paysage livide du dehors révélé.

Les flammes du foyer, avivées par l'irruption du vent, éclairent violemment le visage de l'intrus, que sa cape, couverte de neige, enveloppe comme un suaire.)

 

TOUS, dans une exclamation.

Le Joueur !...

(La Jeune Fille reste sans voix, les bras ouverts devant l'apparition. Le Roy se retourne, cloué de surprise.)

 

TOUS, plus bas, avec stupeur.

Le Joueur... de... viole !... (Comme un long écho.) Oh !...

(Presque subitement, la tempête s'est apaisée. Un silence singulier, comme d'attente, s'établit. Le feu du foyer commence à brûler plus bas et la lune à se dégager peu à peu des nuages.)

 

LE JOUEUR, lentement, et d'une voix d'abord transformée, comme lointaine.

Oui, le Joueur... Le Joueur qui attendait à la porte, sans pouvoir entrer... Il écoutait vos rires odieux, en déchirant ses ongles aux murs... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !... Elle était là, qui riait... Et je n'étais plus qu'un mort pour Elle...

Oui, oui... je ne suis qu'un mort... mais un mort qui réclame sa proie, son amour. Entendez-vous, tous ?... Entends-tu, Roy ? Rends-la moi, il le faut ; car Dieu le veut.

Des éternelles profondeurs, l'ouragan est monté, derrière ma douleur... Maintenant, Dieu s'est tu,... Il t'écoute... Que lui répondras-tu ?...

 

LE ROY, les bras étendus derrière lui, devant la Jeune Fille.

(Après une sorte d'hésitation, brusquement.)

Jamais !

 

LE JOUEUR, sortant sa viole de dessous sa cape et levant son archet.

Alors, chante, dernière voix !...

 

LE ROY, avec rage.

Tais-toi !

 

CORDE DE L'HIVER

(Le feu est presque éteint. Le Joueur, dont la forme s'enlève maintenant en silhouette noire contre la lumière lunaire grandissante, attaque un motif de caractère profond et passionné qui, tout de suite, semble s'emparer de la Jeune Fille.)

 

LA JEUNE FILLE, comme se débattant dans une invisible étreinte et, retenue par le Roy, tendant tout son être vers le Joueur.

Ah !...

 

LE ROY.

Qu'avez-vous ?...

 

LA JEUNE FILLE.

La voix !... La quatrième corde !...

 

LE ROY.

Eh bien ?...

 

LA JEUNE FILLE.

Elle m'enlace, comme un bras vainqueur !... Elle est devenue plus forte que moi... Elle me serre au cœur...

 

LE ROY, aux assistants.

Retenez-la...

 

LA JEUNE FILLE.

Elle m'appelle...

 

LE ROY.

Elle va m'échapper !... Êtes-vous sourds ?... (Furieusement désespéré.) Elle m'échappe !..

 

LA JEUNE FILLE.

Elle m'aspire l'âme, de sa phrase ardente, et l'arrache...

 

LE ROY, au Joueur, tout en rattrapant la Jeune Fille, au moment où elle va l'atteindre.

Ménétrier d'enfer, prends garde !... Cesse ton air damné...

 

LA JEUNE FILLE, se dégageant et arrivant auprès du Joueur à l'instant où celui-ci chancelle.

Et l'emporte, en une vague tendre...

 

LE ROY.

Laisse ma reine, démon ; (dégainant) ou la mort...

(Il s'arrête devant le Joueur vacillant et suit, comme pétrifié, son épée inutile à la main, le déroulement de l'étrange scène.)

 

LA TROISIÈME DAME, désignant le Joueur.

Voyez... son archet tombe !...

 

LA DEUXIÈME DAME.

Il tombe aussi !...

 

LA PREMIÈRE DAME.

A peine il respire...

 

LA JEUNE FILLE, penchée sur le Joueur.

(Douloureusement.) Ah !..

 

LES DEUXIÈME ET TROISIÈME DAMES, LE GRAND DÉCORATEUR ET LE GRAND LETTRÉ.

Hélas ! il expire...

 

LA JEUNE FILLE, qui s'est agenouillée près du Joueur, secouée de sanglots.

(D'une voix altérée.) Ah ! la Corde s'est brisée... (Les mains crispées sur son cœur.) Et par moi !...

(Envahie, peu à peu, d'une sorte d'extase, et s'inclinant de plus en plus vers l'artiste et la viole tombés.)

Brisée !... non ! Elle m'appelle... Elle m'attache à Lui...

 

LE ROY, comme en un cauchemar, toujours immobile.

Qu'a-t-elle ?... Elle meurt aussi !...

 

LA JEUNE FILLE, sur le corps du Joueur.

A jamais !...

(Elle ne bouge plus.)

 

LES ASSISTANTS.

Elle meurt !...

 

LE ROY.

Elle meurt !...

(Retrouvant l'action dans un paroxysme de révolte.)

Et lui, lui, qui l'emporte... je n'ai même pas pu le frapper !... (Menaçant le cadavre du Joueur.) Ah ! manant, racleur hypocrite... tu t'es sauvé dans l'Inconnu ?... (Jetant son épée et saisissant la viole.) Mais ton œuvre, ta viole démoniaque, tiens : vois ce que j'en fais...

(Il brandit la viole pour la briser sur les dalles, mais arrête brusquement son geste, car une note déchirante, un vrai cri de femme, vient de s'échapper de l'instrument et lui vibre dans les mains.

Le feu du foyer est mort ; mais, au dehors, l'éther s'est épuré et le clair de lune règne seul, pénétrant dans le salon du Bonheur et illuminant la viole brandie par le Roy.)

Ah !... qu'est-ce qui sonne ?...

 

LES TROIS DAMES, LE GRAND SYMPHONISTE, LE GRAND DÉCORATEUR ET LE GRAND LETTRÉ.

Oh ! écoutez...!

(L'attitude des assistants prend une expression d'intense émerveillement.)

 

LE ROY, presque aphone de stupeur et collant son oreille à la viole.

On dirait que ça vibre, là, dans l'instrument... Et, pourtant, qui joue ?...

 

LES TROIS DAMES, LE GRAND DÉCORATEUR ET LE GRAND LETTRÉ.

Personne...

 

LE ROY, jetant la viole à ses pieds.

Maudite voix, te tairas-tu ?..

(Il a un geste d'effroi... A terre, le chant persiste dans l'instrument, qui, maintenant, semble dégager de lui-même une sorte de sourde phosphorescence.)

 

LES PREMIÈRE ET DEUXIÈME DAMES, LE GRAND SYMPHONISTE ET LE GRAND DÉCORATEUR.

Elle se plaint toujours !...

 

LE ROY, se martelant le front.

Oui, toujours... Je comprends... Elle chantera toujours, cette dernière corde, avec ses autres sœurs...

(S'agenouillant lentement, comme écrasé par une main mystérieuse.)

Avec l'Œuvre... l'Œuvre immortelle !...

 

LES ASSISTANTS, pliant aussi les genoux, inconsciemment, et profondément absorbés toujours par le thème de l'invisible archet.

Ah !...

(Rideau, très lentement.)

 

 

 

 

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