le Médecin malgré lui

 

 

 

Opéra-comique en trois actes, livret de Jules BARBIER et Michel CARRÉ, d'après le Médecin malgré lui, comédie en trois actes (Théâtre du Palais-Royal, 06 août 1666) de MOLIÈRE, musique de Charles GOUNOD.

 

 

   partition ; manuscrit ; partition d'orchestre

 

 

Création au Théâtre-Lyrique (boulevard du Temple), le 15 janvier 1858.

Représentations au Théâtre-Lyrique : 58 en 1858, 22 en 1859, 4 en 1860, 15 en 1862, 6 en 1866, 21 en 1867, 4 en 1868, 12 en 1870, soit 142.

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 25 février 1859.

 

Première à l'Opéra-Comique (2e salle Favart) le 22 mai 1872 avec la création de Djamileh de Bizet. Reprise le 15 mai 1886 avec Lucien Fugère (Sganarelle). Reprise le 25 novembre 1902 avec Fugère également.

 

Représentations à l’Opéra-Comique : 27 entre le 22.05.1872 et le 31.12.1899 ; 55 entre le 01.01.1900 et le 31.12.1950 ; 9 en 1966, 3 en 1967, soit 94 au 31.12.1972.

 

 

=>  Livret

 

 

 

personnages

emplois

Théâtre-Lyrique

15 janvier 1858

(création)

Monnaie de Bruxelles

25 février 1859

(1re)

Opéra-Comique

22 mai 1872

(1re)

Opéra-Comique

06 novembre 1902

(28e)

Lucinde, fille de Géronte soprano Mmes Esther CAYE   Mmes Jeanne Flore Eugénie GUILLOT Mmes Jeanne DAFFETYE
Martine, femme de Sganarelle mezzo-soprano Amélie FAIVRE Mmes MEURIOT Marguerite Jeanne Camille DECROIX Jeanne MARIÉ DE L'ISLE
Jacqueline, nourrice chez Géronte mezzo-soprano Caroline GIRARD FEITLINGER Alice DUCASSE Jeanne TIPHAINE
Géronte, père de Lucinde basse MM. Joseph LESAGE MM. MENGAL MM. Elias NATHAN MM. GOURDON
Léandre, amant de Lucinde ténor Désiré FROMANT AUJAC COPPEL JAHN

Sganarelle, mari de Martine

baryton

Auguste Alphonse Edmond MEILLET

CARMAN

ISMAËL

Lucien FUGÈRE

Monsieur Robert, voisin de Sganarelle trial Ernest LEROY   Louis PALIANTI DELAHAYE

Valère, domestique de Géronte

basse

Emile WARTEL BORSARY

François BERNARD

Léon ROTHIER

Lucas, mari de Jacqueline ténor Adolphe GIRARDOT GOURDON Paul BARNOLT Georges MESMAECKER
Fagotiers et Fagotières, Paysans          
Chef d'orchestre   Adolphe DELOFFRE   Adolphe DELOFFRE Alexandre LUIGINI

 

 

 

personnages

Opéra-Comique

15 janvier 1922*

[2e acte seul]

Opéra-Comique

24 mars 1938**

(45e)

Opéra-Comique

18 avril 1938**

(49e)

Opéra-Comique

07 décembre 1940**

(67e)

Opéra-Comique

07 novembre 1945

(78e)

Lucinde Mmes Antoinette RÉVILLE Mmes Germaine CHELLET Mmes Germaine CHELLET Mmes Martha ANGELICI Mmes Madeleine DROUOT
Martine   Aimée LECOUVREUR Aimée LECOUVREUR Aimée LECOUVREUR Marguerite LEGOUHY
Jacqueline Jeanne TIPHAINE Jeanne MATTIO Jeanne MATTIO Jeanne MATTIO Renée GILLY
Géronte MM. Fernand ROUSSEL MM. Louis MOROT MM. Louis MOROT MM. Louis MOROT MM. Jean VIEUILLE
Léandre Miguel VILLABELLA Louis ARNOULT Gabriel COURET René BONNEVAL Raymond MALVASIO

Sganarelle

René HÉRENT

Louis MUSY

Louis MUSY

Louis MUSY

Louis MUSY

Monsieur Robert   Alban DERROJA Alban DERROJA Alban DERROJA Alban DERROJA

Valère

Pierre DUPRÉ

Georges BOUVIER

Georges BOUVIER

Jean VIEUILLE

Jean DROUIN

Lucas Georges MESMAECKER Victor PUJOL Victor PUJOL Victor PUJOL Frédéric LE PRIN
Chef d'orchestre Émile ARCHAINBAUD Roger DÉSORMIÈRE Roger DÉSORMIÈRE Roger DÉSORMIÈRE Roger DÉSORMIÈRE

 

* Le 15 janvier 1922, à l'occasion des fêtes du Tricentenaire de Molière, il a été donné à l'Opéra-Comique, en matinée et en soirée, deux représentations du second acte seul.

** Décors et costumes de Serge Magnin. Mise en scène de Jean Mercier. Au 2e acte, Divertissement réglé par Constantin Tcherkas.

 

 

 

 

Louis Musy (Sganarelle) et Aimée Lecouvreur (Martine) à l'Opéra-Comique en 1938

 

Germaine Chellet (Lucinde) et Louis Musy (Sganarelle) à l'Opéra-Comique en 1938

 

 

 

 

Résumé.

 

Acte I : Une forêt. — Le fagotier Sganarelle bat tous les jours sa femme ; celle-ci cherche une occasion de se venger. Viennent à passer deux messagers : la fille du riche Géronte, Lucinde, a perdu la parole et l'on aurait besoin de suite d'un grand médecin. La femme du vilain dit alors aux serviteurs que son mari est un excellent médecin, mais qu'il n'en veut pas convenir avant qu'on l'ait roué de coups. Bien battu et « médecin malgré lui », Sganarelle suit les serviteurs à la cour.

 

Acte II : Une chambre dans la maison de Géronte. — Présenté au bonhomme Géronte, le faiseur de fagots prend le vieillard pour un confrère, et sur les dénégations de celui-ci il le fait docteur à coups de bâton. Trouvant la nourrice à son goût, il veut l'ausculter et la médicamenter. Mis en présence de la belle malade, le docteur improvisé gagne d'emblée son diplôme par un compliment physiologique qui fait rire Lucinde en attendant qu'elle recouvre la parole. Dans une consultation burlesque, il étale sa science incompréhensible. Il se défend de recevoir des honoraires mais enfin il les reçoit, et quand le beau Léandre, l'amant éconduit, vient suborner le docteur, Sganarelle accepte encore une bourse, tout en s'indignant de la démarche.

 

Acte III : Même décor qu'au deuxième acte. — Léandre figure en qualité d'apothicaire ; le docteur le présente à titre auxiliaire. O miracle ! Lucinde, qui se trouve à côté de Léandre, grâce à un manège du docteur, Lucinde recouvre la parole ! Elle ne veut pour mari que Léandre ; le père n'en veut pas. Sganarelle prescrit en termes ambigus une prompte fuite ou un enlèvement. Les amants lui obéissent. Dénoncé presqu'aussitôt, Sganarelle court le risque d'être pendu ; mais Léandre revient avec un héritage et se fait agréer du père. Sganarelle pardonne à sa femme le tour qu'elle lui a joué, mais reste médecin, car il se plaît à ce métier.

 

 

 

 

 

Nos scènes lyriques ne se refusent rien. Déjà nous devons à Favart l'incarnation musicale de Maître Pathelin. Plus audacieux encore, voici le boulevard du Temple qui porte la main sur le répertoire de Molière.

Mais qui donc est assez osé pour se mesurer avec notre grand Poquelin ? Quel téméraire fabricant de chansons vient accoupler sa lyre à l'œuvre du géant ?

Rassurez-vous : c'est un musicien de très bonne maison ; il peut lutter avec les forts ; déjà son luth a fait résonner les voûtes saintes de ses mâles et solennels accents ; déjà ses chants ont délecté les salons et les théâtres : c'est Charles Gounod, l'homme aux hymnes pieuses, l'homme aux douces et austères symphonies. Le musicien est donc tout à fait digne du poète.

Mais que dis-je ? quel rapport existe-t-il entre la harpe sainte et les joyeusetés de Sganarelle ? Aucun, je vous jure. Et pourtant M. Gounod vient de réussir de la façon la plus merveilleuse.

Généralement dans ce pays-ci on a l'habitude de classer les artistes par catégories, de leur assigner des aptitudes spéciales, de les condamner à se mouvoir dans un cercle déterminé. Un homme a-t-il réussi dans un genre, on entend, on veut qu'il s'y éternise.

Ce préjugé, — car c'en est un, — demandait à être sapé.

M. Gounod s'en est chargé.

Ne fixons donc point de limites à l'expansion du génie humain ; laissons-le s'ébattre dans les riants sentiers de la gaudriole, ou s'élever vers l'élégie, ou se complaire enfin dans les cantiques si bon lui semble ; qu'on puisse, à son gré, passer du grave au doux, du plaisant au sévère. Ainsi le veut la liberté musicale.

Quand je dis que M. Gounod a merveilleusement réussi, j'entends le mot dans sa plus large acception. Il n'a pas seulement remporté une de ces faciles victoires que proclament les masses, mais il a réussi au point de vue de l'art. Son Médecin malgré lui est un délicieux pastiche. C'est du Lully, c'est du Monsigny, c'est du Grétry ; c'est de l'archaïsme lyrique aux tons chauds, colorés, combinés en outre avec les harmonieuses nuances de la palette moderne. C'est dire que Gounod ne s'est point effacé dans son œuvre rétrospective.

Parfois la couleur italienne se fait jour à travers ce tableau historique si franc et si nettement accusé ; alors c'est le gazouillement de Mozart ou de Cimarosa.

Pour être juste, il faudrait citer presque tous les morceaux, — depuis l'ouverture, dont les thèmes sont habilement taillés dans le corps de ces trois actes, — jusqu'à la scène finale.

On a particulièrement fêté les couplets de Meillet (Sganarelle) : Qu'ils sont doux, vos petits glouglous ; puis le trio qui suit, et le chœur des paysans, qui renferme les plus fines modulations ; au second acte la gracieuse sérénade de Froment (Léandre), les couplets de Mlle Girard (Jacqueline) redemandés ; la scène de la consultation, qui forme un ravissant quintette en style bouffe ; la procession des musiciens, et le divertissement pastoral.

Une autre scène de consultation, celle des paysans au troisième acte : Serviteur, monsieur le docteur, a obtenu des applaudissements non moins vifs. A cette scène succède un fort joli duo entre Sganarelle et Jacqueline ; puis vient un quintette et un chœur final portant cette vigoureuse empreinte archaïque dont l'ouverture a fait son profit.

Meillet, dans le rôle de Sganarelle, a déployé toute sa verve de comédien et de chanteur. Il a eu les honneurs de la soirée. Froment (Léandre) s'est particulièrement distingué dans sa sérénade du second acte ; son fabliau du divertissement a été moins goûté. C'est, du reste, le morceau le moins réussi de la partition. Mlle Faivre est une piquante Martine. Ses couplets du premier acte, A Corsaire, Corsaire et demi, ont été très goûtés. Mlle Girard, Jacqueline, a été charmante, costume compris. Girardot, Lesage, Wartel, Leroy, Mlle Caye se sont fort bien acquittés de leur tâche, et les chœurs ont fait des prodiges.

Mentionnons aussi la mise en scène, notamment le divertissement coquet du second acte.

Bien entendu qu'après la chute du rideau, le nom du compositeur a été salué par d'enthousiastes bravos.

Mais non content de cette ovation usuelle, le public a demandé le maestro en personne ; et Sganarelle, de son robuste bras de bûcheron, est allé enlever M. Gounod du fond d'une baignoire d'avant-scène comme on enlève un fagot, et l'a déposé sur le théâtre aux joyeuses acclamations de la salle entière.

MM. Barbier et Carré, les poètes-arrangeurs du Médecin malgré lui, ont eu le bon goût de ne pas se faire nommer. C'est à la presse de les indemniser de cet acte d'abnégation. Ils ont très convenablement fait leur œuvre. Leur contingent rimé est respectueusement taillé dans le texte même de Molière, il est fort bien rythmé et coupé avec ce talent dont ils ont déjà donné des preuves.

J'ai oublié de vous dire que le Théâtre-Lyrique a voulu fêter en même temps l'anniversaire de Molière (c'était le 15 janvier), et un hymne en l'honneur du grand poète a été chanté par Mme Miolan-Carvalho et tous les artistes du théâtre, avec accompagnement de chœurs. Ce chant, tiré de l'opéra de Sapho, de M. Gounod, a dignement complété la soirée.

 

(Jules Lovy, le Ménestrel, 17 janvier 1858)

 

 

 

 

 

En adaptant cette comédie à la forme lyrique, en transformant les scènes en trios, sextuors, couplets et chœur, on n'a pas pu parvenir à lui donner l'air d'un opéra-comique. La musique de M. Gounod paraît être une œuvre séparée du sujet. On l'écoute avec plaisir, parce qu'elle est fort intéressante, fort distinguée. Malgré les efforts du compositeur pour lui donner une tournure archaïque, et particulièrement l'empreinte du XVIIe siècle, elle est restée une œuvre très moderne, très raffinée, pleine de détails, parfois trop ingénieux et maniérés, accusant partout une science exubérante de l'orchestration et du contre-point. Quant à la gaieté, la rondeur, le tour gaulois de la pièce de Molière, la musique n'en offre nulle part la plus légère trace, et les passages les plus intéressants du dialogue ont je ne sais quelle teinte mélancolique dont l'auteur ne peut jamais s'affranchir. Nous n'exceptons pas les couplets de la Bouteille, chantés par Sganarelle :

 

Qu'ils sont doux,

Bouteille jolie,

Qu'ils sont doux

Vos petits glouglous

 

Il est impossible d'imaginer des combinaisons plus ingénieuses et dont l'effet soit plus imitatif tout en restant musical, que celles de l'accompagnement par les flûtes, les cors, les clarinettes et les bassons. Mais tout ce luxe n'est pas de mise lorsqu'il s'agit d'un bûcheron entonnant une chanson à boire. Parmi les morceaux saillants de la partition, nous rappellerons le duo de Sganarelle et de Martine, le sextuor de la consultation, les couplets de la nourrice, la pastorale chantée par Léandre déguisé en berger ; le chœur : Serviteur, monsieur le docteur, et le quintette du troisième acte.

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, 1869)

 

 

 

 

 

Ce même soir, l'Opéra-Comique reprenait le Médecin malgré lui de Charles Gounod. Quelle grâce aisée, quel esprit et quelle verve de style dans ce petit chef-d’œuvre, — cruelle leçon de haut goût donnée à la tourbe des opérettes qui cherchent le rire dans la trivialité ! C'est tantôt du Lulli, du Rameau, avec le tour exquis des meilleures inspirations de Mozart.

Ismaël y est amusant au possible et suffisamment entouré pour assurer à cette reprise une série fructueuse de représentations. Mlle Ducasse surtout mérite une mention particulière.

Le dirons-nous, en écoutant cet ouvrage si complètement français, nous ne pensions pas sans amertume à son auteur, qui semble s'en être allé chercher une autre patrie sur les bords de la brumeuse Tamise et jouer au nouvel Haendel chez nos voisins d'outre-Manche ; — et cela, au moment où la France a plus besoin que jamais de toutes ses gloires artistiques, pour conserver au moins une suprématie, la plus enviable, celle de l'intelligence.

Espérons qu'il n'y a là, chez l'auteur de Faust, que fantaisie et caprice passager et que l'homme qui a conçu Gallia, qui a su trouver de si nobles accents pour pleurer les malheurs de son pays, n'oubliera pas que la vraie patrie et le soleil sont de ce côté du détroit.

Nous ne saurions quitter le Médecin malgré lui sans payer notre dette de reconnaissance à M. Carvalho qui, le premier, nous fit connaître cette partition bouffe de Gounod, après nous avoir initié, le premier aussi, aux splendeurs de Faust et de Roméo, ainsi qu'aux séductions de Mireille.

 

(H. Moreno [Henri Heugel], le Ménestrel, 26 mai 1872)

 

 

 

 

 

Le rôle de Sganarelle a été repris par Sainte-Foy pendant le court séjour qu'il fit au Théâtre-Lyrique, et plus tard par Ismaël à l'Opéra-Comique. — Partition-pastiche où abondent les fours de style et les effets rythmiques familiers aux musiciens du XVIIe siècle. — Le soir de la première représentation, la toile de fond s'est ouverte après le dénouement et a laissé voir une sorte d'Olympe éclairé par des lueurs d'apothéose. Mme Carvalho, qui n'était pas de la pièce, a paru alors dans un costume à l'antique et a chanté des stances à Molière. M. Gounod s'est montré à son tour, mais vêtu à la moderne ; il a salué le public, et le rideau est tombé. — Ce n'était pas la première fois que la comédie de Molière tentait un compositeur. En 1792, le Médecin malgré lui, arrangé par Désaugiers père, fuit mis en musique par Désaugiers fils, et représenté au Théâtre Feydeau. L'air du Ça ira, intercalé dans la partition, pourrait au besoin lui servir de date.

 

(Albert de Lasalle, Mémorial du Théâtre-Lyrique, 1877)

 

 

 

 

 

Le Médecin malgré lui fut transporté à l’Opéra-Comique, où l'on en fit une reprise en 1872, et une seconde le 15 mai 1886. Mais, chose assez singulière, cette partition si piquante et si spirituelle n'y obtint point de succès et ne put se maintenir au répertoire. Qui sait si elle n'y retrouvera pas un jour la vogue de Mireille et de Philémon et Baucis ?

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

Le Médecin malgré lui fut créé en 1858 au Théâtre-Lyrique et obtint 58 représentations consécutives. Ce fut le premier grand succès de Gounod et pas une note hostile ne se mêla aux éloges de la critique.

A l'Opéra-Comique, Du Locle et de Leuven, directeurs, montèrent le Médecin malgré lui le 22 mai 1872, avec Ismaël dans Sganarelle. Nouvelle reprise en 1886, 15 mai, par Carvalho avec Fugère. Dernière reprise en 1902, 25 novembre, par Albert Carré avec Fugère.

L'ouvrage a eu en tout 142 représentations au Théâtre-Lyrique.

 

Sganarelle fait des fagots dans la forêt, mais les fagots sont diablement « salés », et il boit fréquemment un coup à la bouteille. Sa femme Martine lui reproche sa paresse et son ivrognerie. Elle a quatre petits enfants sur les bras.

« Mets-les à terre » répond Sganarelle. Il finit par la faire taire à coups de bâton. Un voisin, M. Robert, en prend sa part pour avoir voulu intervenir. Mais Martine, bien qu'ayant déclaré vouloir être battue, veut se venger. Arrivent l'intendant et le valet du seigneur Géronte, à la recherche d'un médecin : la fille du maître, la belle Lucinde, aimée de Léandre, a été accordée par son père à un riche prétendant ; du coup, elle est devenue muette. Martine leur propose Sganarelle ; mais c'est un original, qui ne consent à guérir les gens qu'après avoir reçu force coups de bâton. Sganarelle nie sa science ; mais il est si bien rossé qu'il se reconnaît médecin, aimant mieux consentir à tout que de se faire assommer.

Arrivé au château, Sganarelle prend Géronte pour un confrère, et, sur ses dénégations, le fait docteur à coups de bâton. Il veut ausculter la nourrice, complimente sa belle malade, étale une science incompréhensible et fait des citations de son cru. Il place par mégarde le cœur à droite ; on le lui fait remarquer : « Nous avons changé tout cela », répond-il. Léandre, l'amant éconduit, vient suborner le docteur ; celui-ci s'indigne de la démarche, mais accepte une bourse bien garnie.

Au troisième tableau, Léandre est devenu apothicaire et l'auxiliaire du docteur ; Lucinde recouvre la parole. Elle ne veut que Léandre pour mari ; Géronte s'y oppose. Sganarelle leur fait une ordonnance appropriée à leur cas : « Je ne vois qu'un seul remède, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium. » Les amants obéissent. Sganarelle risque d'être pendu ; mais Léandre a fait un héritage. Géronte accorde son consentement.

 

(programme de l’Opéra-Comique, 23 mars 1938)

 

 

 

 

 

 

 

de g. à dr. : Janine Boulogne (Jacqueline), Georgette Rispal (Lucinde), X, Jean-Christophe Benoît (Sganarelle), Gérard Dunan (Léandre), Michel Roux (Géronte)

 

 

Le Médecin malgré lui, de Gounod, une œuvre qui ne devrait jamais quitter le répertoire de la salle Favart étant donné la très haute qualité de sa facture et de son inspiration musicales, devait, en 1966-67, donner l'occasion à Jean-Christophe Benoît de faire une belle démonstration, non seulement de ses qualités vocales et musicales, mais aussi de la force de son rayonnement comique.

 

(revue l'Opéra de Paris n° 25, 2e trimestre 1967)

 

 

 

 

trois attitudes de Jean-Christophe Benoït (Sganarelle)

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Ouverture    

Acte I

01 Duo Non ! je te dis que je n'en veux rien faire Martine, Sganarelle
02 Couplets Toute femme tient sous sa patte Martine
03 Couplets Qu'ils sont doux ! Sganarelle
04 Trio Monsieur, Monsieur, n'est-ce pas vous ? Lucas, Sganarelle, Valère
05 Chœur de Fagotiers et Fagotières Nous faisons tous ce que nous savons faire Chœurs

Acte II

  Entr'acte    
06 Sérénade Est-on sage dans le bel âge Léandre
07 Couplets D'un bout du monde à l'autre bout Jacqueline
08 Sextuor Eh bien ! charmante demoiselle Lucinde, Jacqueline, Lucas, Sganarelle, Valère, Géronte
09 Finale Sans nous tous les hommes deviendraient malsains Léandre, Chœurs
09bis Fabliau Je portais dans une cage Léandre

Acte III

  Entr'acte    
10 Air Vive la médecine ! Sganarelle
11 Scène et Chœur Sarviteur, monsieur le Docteur Sganarelle, Chœurs
11bis Changement à vue    
12 Duo Ah ! que j'en sais, belle nourrice Jacqueline, Sganarelle
13 Couplets et Ensemble Rien n'est capable, mon père Lucinde, Jacqueline, Léandre, Sganarelle, Géronte
14 Finale Nous faisons tous ce que nous savons faire Chœurs

 

 

 

LIVRET

 

 

 

(édition de 1858)

[en rouge, les parties chantées]

 

ACTE PREMIER

 

 

Le théâtre représente une forêt.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
SGANARELLE, MARTINE.

 

n° 01. Duo

 

SGANARELLE.

Non, je te dis que je n'en veux rien faire !

Je suis le maître ; il faut te taire !

 

MARTINE.

Et je te dis, moi, qu'il faut m'obéir !

Je suis lasse de te servir.

 

SGANARELLE.

Ah ! qu'avoir une femme est une sotte affaire !

Et qu'Aristote a bien raison

Quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon !

 

MARTINE.

Voyez donc l'habile homme, avec son Aristote !

 

SGANARELLE.

Oui, sans doute, habile homme autant qu'on te croit sotte !

Trouve-moi, je te prie, un faiseur de fagots

Qui sache comme moi raisonner sur les mots ;

Qui se puisse vanter d'avoir, en homme sage,

Servi dix ans publiquement

Un fameux médecin ; et qui, dans son jeune âge,

Ait su par cœur son rudiment !

 

MARTINE.

Peste du fou fieffé !

 

SGANARELLE.

Peste de la coquine !

Qui me fit signer ma ruine !

 

[ MARTINE.

[ Hélas ! près de lui,

[ Je maigris, je pleure ;

[ Je crève d'ennui !

[ Maudite soit l'heure

[ Où je m’avisai d’aller dire : Oui !

[

[ SGANARELLE.

[ Les chansons ont fui

[ Ma pauvre demeure ;

[ Je crève d'ennui !

[ Maudite soit l'heure

[ Où je m’avisai d’aller dire : Oui !

 

MARTINE,

C'est bien toi qu’il faut plaindre !

 

SGANARELLE.

Il te sied bien de geindre !

 

MARTINE.

Un traître, un fourbe, un enragé !

Qui me mange tout ce que j'ai !...

 

SGANARELLE.

Tu mens, j'en bois une partie.

 

MARTINE.

Qui passe au cabaret sa vie !

 

SGANARELLE.

C'est que j'y suis mieux qu’au logis !

 

MARTINE.

Un ivrogne dont je rougis,

Qui vendrait notre lit pour boire !

 

SGANARELLE.

Tu t'en lèveras plus matin.

 

MARTINE.

Un misérable, un libertin,

Dont le pays connaît l'histoire,

Et qui, sans en prendre embarras,

M'a mis quatre enfants sur les bras !

 

SGANARELLE.

S'ils te gênent, mets-les à terre !

 

MARTINE.

Les malheureux meurent de faim,

Et pleurent pour avoir du pain.

 

SGANARELLE.

En les fouettant on les fait taire !

 

[ MARTINE.

[ Hélas ! près de lui,

[ Je maigris, je pleure ;

[ Je crève d'ennui !

[ Maudite soit l'heure

[ Où je m’avisai d’aller dire : Oui !

[

[ SGANARELLE.

[ Les chansons ont fui

[ Ma pauvre demeure ;

[ Je crève d'ennui !

[ Maudite soit l'heure

[ Où je m’avisai d’aller dire : Oui !

 

MARTINE.

Et tu prétends encor qu'il en soit de la sorte ?...

 

SGANARELLE.

Holà ! ma femme, doucement !

Calmez l'ardente qui vous emporte.

 

MARTINE.

Que j'endure éternellement

Ton insolence et ton ivrognerie ?...

 

SGANARELLE.

Ne nous fâchons pas, je vous prie.

 

MARTINE.

Que je ne sache pas te ranger au devoir ?...

 

SGANARELLE.

Ma femme, vous devez savoir

Que je n'aime pas la grimace,

Et que j'ai le bras assez bon.

 

MARTINE.

Je me moque de ta menace.

 

SGANARELLE.

Ma chère âme, gare au bâton !

 

MARTINE.

Crois-tu me forcer à me taire ?

 

SGANARELLE.

Votre peau, ma douce moitié,

Vous démange, à votre ordinaire ;

Je vais vous frotter sans pitié.

 

MARTINE.

Ivrogne !

 

SGANARELLE.

Ma petite femme !

 

MARTINE.

Sac à vin !

 

SGANARELLE.

Je vous rosserai !
 

MARTINE.

Voleur !...

 

SGANARELLE.

Je vous étrillerai.

 

MARTINE.

Gueux ! insolent ! traître ! pendard ! infâme !

 

SGANARELLE.

Ah ! vous en voulez donc, cher trésor de mon âme ?...

(Il prend un bâton et la bat.)

Eh bien ! en voilà !

Acceptez cela.

Si l’on vous bâtonne,

Mon cœur, ma mignonne,

Les coups qu'on vous tienne

Sont pour votre bien.

Pour calmer l'orage,

Pour vous rendre sage,

Je sais faire usage

Du bois que je tiens ;

De vous apaiser voilà le moyen !

 

MARTINE, criant.

Ah ! ah ! ah ! ah !

Lâche ! coquin ! pendard ! maraud ! fripon ! vaurien !

 

 

SCÈNE II
SGANARELLE, MARTINE, M. ROBERT.

 

M. ROBERT.

Holà ! holà ! fi ! qu'est ceci ? Quelle infamie ! peste soit le coquin de battre ainsi sa femme !

 

MARTINE, à M. Robert.

Et je veux qu'il me batte, moi.

 

M. ROBERT.

Ah ! j'y consens de tout mon cœur.

 

MARTINE.

De quoi vous mêlez-vous ?

 

M. ROBERT.

J'ai tort.

 

MARTINE.

Est-ce là votre affaire ?

 

M. ROBERT.

Vous avez raison.

 

MARTINE.

Voyez un peu cet impertinent qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes !

 

M. ROBERT.

Je me rétracte.

 

MARTINE.

Qu’avez-vous à voir là-dessus ?

 

M. ROBERT.

Rien.

 

MARTINE.

Est-ce à vous d'y mettre le nez ?

 

M. ROBERT.

Non.

 

MARTINE.

Mêlez-vous de vos affaires.

 

M. ROBERT.

Je ne dis plus mot.

 

MARTINE.

Il me plaît d'être battue.

 

M. ROBERT.

D'accord.

 

MARTINE.

Ce n'est pas à vos dépens.

 

M. ROBERT.

Il est vrai.

 

MARTINE.

Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. (Elle lui donne un soufflet.)

 

M. ROBERT, à Sganarelle.

Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur... Faites, rossez, battez comme il faut votre femme ; je vous aiderai si vous le voulez.

 

SGANARELLE.

Il ne me plais pas, moi.

 

M. ROBERT.

Ah ! c'est une autre chose.

 

SGANARELLE.

Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.

 

M. ROBERT.

Fort bien.

 

SGANARELLE.

C'est ma femme et non la vôtre.

 

M. ROBERT.

Sans doute.

 

SGANARELLE.

Vous n'avez rien à me commander ?

 

M. ROBERT.

D'accord.

 

SGANARELLE.

Je n'ai que faire de votre aide.

 

M. ROBERT.

Très volontiers.

 

SGANARELLE.

Et vous êtes un ignorant de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce. (Il bat M. Robert et le chasse.)

 

 

SCÈNE III

SGANARELLE, MARTINE.

 

SGANARELLE.

Oh çà ! faisons la paix nous deux. Touche là.

 

MARTINE.

Oui, après m'avoir ainsi battue !

 

SGANARELLE.

Cela n'est rien. Touche.

 

MARTINE.

Je ne veux pas.

 

SGANARELLE.

Eh !

 

MARTINE.

Non.

 

SGANARELLE.

Ma petite femme.

 

MARTINE.

Point.

 

SGANARELLE.

Allons, te dis-je.

 

MARTINE.

Je n'en ferai rien.

 

SGANARELLE.

Viens, viens, viens.

 

MARTINE.

Non, je veux être en colère.

 

SGANARELLE.

Fi ! c'est une bagatelle. Allons, allons.

 

MARTINE.

Laisse-moi là.

 

SGANARELLE.

Touche, te dis-je.

 

MARTINE.

Tu m'as trop maltraitée.

 

SGANARELLE.

Eh bien ! va, je te demande pardon, mets là ta main.

 

MARTINE.

Je te pardonne ; (Bas, à part.) mais tu me le payeras.

 

SGANARELLE.

Tu es une folle de prendre garde à cela ; ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié ; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection... Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots.

 

 

SCÈNE IV

MARTINE, seule.

Va, va, tu n'en es pas où tu crois !....

 

n° 02. Couplets
 

I.

Toute femme tient sous sa patte

De quoi se venger d'un mari ;

Mais l'atteinte est trop délicate,

Son front serait trop tôt guéri ;

Je veux une injure plus vive,

Et dont la mémoire survive !...

Cher époux, mon ami,

A moi vous aurez affaire :

A corsaire

Corsaire et demi.

 

II.

Quelque mine que je lui fasse,

Le traître aura son châtiment !

Mon cœur encor n'a pas fait grâce

Et garde son ressentiment.

Une femme que l'on bâtonne

Sait rendre les coups qu'on lui donne.

Cher époux, mon ami,

A moi vous aurez affaire :

A corsaire

Corsaire et demi.

 

 

SCÈNE V
VAL
ÈRE, LUCAS, MARTINE.

 

LUCAS, à Valère, sans voir Martine.

Parguenne ! j'avons pris là tous deux une guèble de commission ! et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.

 

VALÈRE, à Lucas, sans voir Martine.

Que veux-tu, mon pauvre nourricier ?... il faut bien obéir à notre maître ; et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne, et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.

 

MARTINE, à part, se croyant seule.

Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?

 

LUCAS, à Valère.

Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ?...

 

VALÈRE, à Lucas.

On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord ; et souvent, en de simples lieux...

 

MARTINE, se croyant toujours seule.

Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurais digérer ; et... (Heurtant Valère et Lucas.) Ah ! Messieurs ! je vous demande pardon ; je ne vous voyais pas, et cherchais dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.

 

VALÈRE.

Chacun a ses soins dans le monde ; et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.

 

MARTINE.

Serait-ce quelque chose où je vous puisse aider ?...

 

VALÈRE.

Cela se pourrait faire, et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme qui apporte quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle ; mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font, le plus souvent, ce que les autres n'ont su faire ; et c'est là ce que nous cherchons.

 

MARTINE, bas, à part.

Ah ! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ; et nous avons un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées.

 

VALÈRE.

Hé !... de grâce !... où pouvons-nous le rencontrer ?

 

MARTINE.

Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois.

 

LUCAS.

Un médecin qui coupe du bois !

 

VALÈRE.

Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire.

 

MARTINE.

Non ; c'est un homme extraordinaire, qui se plaît à cela ; fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est ; il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paraître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du ciel pour la médecine.

 

VALÈRE.

C'est une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlée à leur science.

 

MARTINE.

La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire ; car il va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité ; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.

 

VALÈRE.

Voilà une étrange folie !

 

MARTINE.

Il est vrai ; mais après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.

 

VALÈRE.

Comment s'appelle-t-il ?

 

MARTINE.

Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connaître : c'est un homme qui a une longue barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.

 

LUCAS.

Un habit jaune et vart ! C'est donc le médecin des parroquets !

 

VALÈRE.

Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ?...

 

MARTINE.

Comment ! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenait morte il y avait déjà six heures, et l'on se disposait à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lut mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n’eût été.

 

LUCAS.

Ah !

 

VALÈRE.

Il fallait que ce fût quelque goutte d’or potable.

 

MARTINE.

Cela pourrait bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu’il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu’il sait faire, et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à la fossette.

 

LUCAS.

Ah !

 

VALÈRE.

Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.

 

MARTINE.

Qui en doute ?...

 

LUCAS.

Tétigué ! v'là justement l'homme qu'il nous faut ; allons vite le charcher.

 

VALÈRE.

Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.

 

MARTINE.

Mais souvenez-vous bien, au moins, de l’avertissement que je vous ai donné.

 

LUCAS.

Eh ! morguenne ! laissez-nous faire ; s’il ne tient qu'à battre, la vache est à nous.

 

VALÈRE, à Lucas.

Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre ; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde. (Martine sort.)

 

 

SCÈNE VI
SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.

 

SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.

La, la, la...

 

VALÈRE.

J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.

 

SGANARELLE, entrant avec une bouteille, sans apercevoir Valère ni Lucas.

Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup. Prenons un peu d'haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables. (Il chante.)

 

n° 03. Couplets

 

I.

Qu'ils sont doux, bouteille jolie,
Qu'ils sont doux

Vos petits glougloux !

Ah ! bouteille, ma mie,

Pourquoi vous videz-vous ?

Mon sort ferait bien des jaloux

Si vous étiez toujours remplie !

Qu'ils sont doux, bouteille jolie,

Qu'ils sont doux,

Vos petits glougloux !

 

Aux amants qu'on pousse à bout

L'amour fait verser des larmes ;

Mais ce n'est pas notre goût,

Et la bouteille a des charmes

Qui nous consolent de tout !

Qu'ils sont doux, bouteille jolie,

Qu'ils sont doux,

Vos petits glougloux !

 

II.

Un mari n'a pas toujours

Tout le bonheur qu'il désire :

Mais nous avons un secours,

Et le bon vin nous fait rire,

Quand on rit de nos amours !

 

Ah ! bouteille, ma mie,

Pourquoi vous videz-vous ?

Mon sort ferait bien des jaloux

Si vous étiez toujours remplie !

Qu'ils sont doux, bouteille jolie,

Qu'ils sont doux,

Vos petits glougloux !

 

VALÈRE, bas à Lucas.

Le voilà lui-même.

 

LUCAS, bas à Valère.

Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.

 

VALÈRE.

Voyons de près.

 

SGANARELLE, embrassant sa bouteille.

Ah ! petite friponne !... que je t'aime, mon petit bouchon ! (Il chante.)

Mon sort ferait...

(Apercevant Valère et Lucas qui l'examinent, il baisse la voix.)

Bien des jaloux…

Si...

(Voyant qu'on l'examine de plus près.)

Que diable !... à qui en veulent ces gens-là ?

 

VALÈRE, à Lucas.

C'est lui, assurément !

 

LUCAS, à Valère.

Le v’là tout craché comme on nous l'a défiguré. (Sganarelle pose sa bouteille à terre ; et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté ; Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle reprend sa bouteille et la tient contre son estomac avec divers gestes qui font un jeu de théâtre.)

 

SGANARELLE, à part.

Ils se consultent en me regardant... Quel dessein auraient-ils ?...

 

n° 04. Trio

 

VALÈRE.

Monsieur...

 

LUCAS.

Monsieur...

 

VALÈRE.

N'est-ce pas vous

Qui vous appelez Sganarelle ?...

 

SGANARELLE.

Hé ! plaît-il ?

 

LUCAS.

Monsieur, dites-nous

Si c'est ainsi qu'on vous appelle ?

 

SGANARELLE.

Voire, selon ce qu'on lui veut.

 

LUCAS.

On va vous faire, si vous l'êtes,

Mille civilités honnêtes.

 

SGANARELLE

S'il est ainsi, cela se peut :

C'est Sganarelle qu'on me nomme.

 

VALÈRE.

Monsieur, vous nous voyez ravis !

(Bas à Lucas.)

Par ma foi, nous tenons notre homme !

Le hasard nous a bien servis.

 

LUCAS, à Sganarelle.

Nous venons tout droit de la ville,

Monsieur, pour avoir votre avis.

 

SGANARELLE.

En quoi puis-je vous être utile ?

 

VALÈRE.

Monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît.

 

LUCAS.

Si le soleil vous incommode,

Boutez dessus, Monsieur.

 

SGANARELLE.

C’est fait.

(Il se couvre.)

Peste des saluts à la mode !

 

[ SGANARELLE, à part.

[ Qui sont ces gens-ci,
[ Et que dois-je faire ?

[ Parler ou me taire,

[ Ou m’enfuir d’ici ?

[

[ VALÈRE et LUCAS, à part.

[ C’est lui ! le voici !

[ Il aura beau faire,

[ Concluons l’affaire

[ Sans sortir d’ici.

 

VALÈRE.

Il ne faut pas trouver étrange,

Monsieur, que nous venions à vous...

 

SGANARELLE.

Ma foi, vous pourriez perdre au change.
 

LUCAS.

Vous êtes bien connu de tous.

 

SGANARELLE.

Un nom, Messieurs, en vaut un autre.

 

VALÈRE.

Il n'en est point d'égal au vôtre.

 

SGANARELLE.

Il est vrai que, pour le fagots,

Personne ne les sait mieux faire.

 

VALÈRE.

Ne plaisantons pas sur les mots,

Monsieur, ce n'est pas là l'affaire.

 

SGANARELLE.

Je les vends cent dix sols le cent.

 

LUCAS.

Ne faites donc point l'innocent !

 

SGANARELLE.

C'est un prix fait pour tout le monde ;

Je ne puis les donner à moins.

 

VALÈRE.

Il faut, Monsieur, qu'on nous réponde.

 

LUCAS.

Monsieur, nous avons des témoins.

 

SGANARELLE.

Non, non, je n'en puis rien rabattre.

 

VALÈRE.

Ne nous forcez pas à vous battre.

 

SGANARELLE, se reculant.

Oui-da, le prenez-vous ainsi !...

 

[ SGANARELLE, à part.

[ Qui sont ces gens-ci,
[ Et que dois-je faire ?

[ Parler ou me taire,

[ Ou m’enfuir d’ici ?

[

[ VALÈRE et LUCAS, à part.

[ Bon, nous y voici !

[ Il aura beau faire,

[ Concluons l’affaire

[ Sans sortir d’ici.

 

VALÈRE.

Allons, Monsieur, est-il honnête,

Qu'un homme comme vous s'entête

A tenir enterrés les beaux talents qu'il a !

 

LUCAS.

Pourquoi toutes ces frimes-là ?

 

SGANARELLE.

Comment !

 

LUCAS.

Nous croyez-vous si bêtes !

 

SGANARELLE.

Pour qui diable me prenez-vous ?

 

VALÈRE.

Pour un grand médecin, Monsieur, comme vous êtes.

 

SGANARELLE.

Médecin vous-même.

(A part.)

Ils sont fous !

 

VALÈRE.

Monsieur, que vous sert-il de feindre ?

Prenez garde de nous contraindre

A quelque dure extrémité.

 

SGANARELLE.

Messieurs, je ne suis point médecin, je le jure,

Et je ne l'ai jamais été.

 

VALÈRE.

Monsieur, vous vous faites injure.

 

SGANARELLE, à part.

Morbleu ! quel est donc leur dessein ?...

 

LUCAS et VALÈRE.

Voyons, êtes-vous médecin ?

 

SGANARELLE.

Non !

 

VALÈRE et LUCAS.

Non ?

 

SGANARELLE.

Mille fois non !

 

VALÈRE et LUCAS.

Essayons du remède !

(Ils prennent un bâton chacun et frappent Sganarelle.)

 

SGANARELLE, criant.

Ah ! ah ! ah ! au secours ! à l'aide !

Je suis, Messieurs, pour cette fois,

Tout ce qu'il vous plaît que je sois.

 

[ SGANARELLE.

[ Me voilà pour vous plaire,

[ Médecin, médecin,

[ Et même apothicaire

[ Si c'est votre dessein.

[ Mais laissons, je vous prie,

[ Les bâtons en repos ;

[ J'ai mon diplôme au dos !

[ Vive la médecine et l'apothicairie !

[

[ VALÈRE et LUCAS.

[ Me voici hors d'affaire !

[ Il se dit médecin,

[ Et même apothicaire,

[ Pour servir mon dessein.

[ Notre homme, je parie,

[ Ne croit plus à propos

[ De nous tourner le dos !

[ La partie est gagnée, et Lucinde est guérie.

 

VALÈRE.

Ah ! voilà qui va bien, Monsieur, je suis ravi de vous voir raisonnable.

 

LUCAS.

Vous me boutez la joie au cœur quand je vous vois parler comme ça.

 

VALÈRE.

Je vous demande pardon de toute mon âme.

 

LUCAS.

Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise.

 

SGANARELLE, à part.

Ouais ! serait-ce bien moi qui me tromperais, et serais-je devenu médecin sans m'en être aperçu ?

 

VALÈRE.

Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez, assurément, que vous en serez satisfait.

 

SGANARELLE.

Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ?... est-il bien assuré que je sois médecin ?

 

LUCAS.

Oui, par ma figué !...

 

SGANARELLE.

Tout de bon ?

 

VALÈRE.

Sans doute.

 

SGANARELLE.

Diable emporte si je le savais !

 

VALÈRE.

Comment ! vous êtes le plus habile médecin du monde.

 

SGANARELLE.

Ah ! ah !

 

LUCAS.

Un médecin qui a guari je ne sais combien de maladies.

 

SGANARELLE.

Tudieu !

 

VALÈRE.

Une femme était tenue pour morte il y avait six heures ; elle était prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre.

 

SGANARELLE.

Peste !

 

LUCAS.

Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés ; et vous, avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds et s'en fut jouer à la fossette.

 

SGANARELLE.

Diantre !

 

VALÈRE.

Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.

 

SGANARELLE.

Je gagnerai ce que je voudrai ?

 

VALÈRE.

Oui.

 

SGANARELLE.

Ah ! je suis médecin, sans contredit. Je l'avais oublié, mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question ?... où faut-il se transporter ?

 

VALÈRE.

Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole.

 

SGANARELLE.

Ma foi, je ne l'ai pas trouvée.

 

VALÈRE, bas à Lucas.

Il aime à rire. (A Sganarelle.) Allons, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Sans une robe de médecin ?

 

VALÈRE.

Nous en prendrons une.

 

SGANARELLE, présentant sa bouteille à Valère.

Tenez cela, vous ! voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.

 

LUCAS.

Palsanguenne ! v'là un médecin qui me plaît ; je pense qu'il réussira, car il est bouffon. (Ils sortent.)

 

 

SCÈNE VII
FAGOTIERS et FAGOTIÈRES.

 

n° 05. Finale

 

Nous faisons tous ce que nous savons faire :

Les fagotiers sont faits pour faire les fagots !

La science et l'esprit ne sont pas notre affaire ;

Et nous nous contentons d'être parmi les sots.

 

CHŒUR DES JEUNES FAGOTIÈRES.

Ici l'ombre des ormeaux

Donne un teint frais aux herbettes,

Et les bords de ces ruisseaux

Brillent de mille fleurettes

Qui se mirent dans les eaux.

Prenez, bergers, vos musettes,

Ajustez vos chalumeaux,

Et mêlons nos chansonnettes

Aux chants des petits oiseaux.

Le zéphyr, entre ces eaux,

Fait mille courses secrètes ;

Et les rossignols nouveaux

De leurs douces amourettes

Parlent aux tendres rameaux.

Prenez, bergers, vos musettes

Ajustez vos chalumeaux,

Et mêlons nos chansonnettes

Aux chants des petits oiseaux !

(Les fagotiers mangent et boivent, assis à l'ombre. — Les fagotières se réjouissent en dansant.)

 

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

Le théâtre représente une chambre de la maison de Géronte.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

LÉANDRE, chantant derrière le théâtre.
 

n° 06. Sérénade

 

I.

Est-on sage,
Dans le bel âge,

Est-on sage

De n'aimer pas ?

Que sans cesse

L'on se presse

De goûter les plaisirs ici-bas :

La sagesse

De la jeunesse

Est de savoir jouir de ses appas !

 

II.

L'amour charme

Ceux qu'il désarme ;

L'amour charme,

Cédons-lui tous :
Notre peine

Serait vaine

De vouloir résister à ses coups !

Quelque chaîne

Qu’un amant prenne,

La liberté n'a rien qui soit si doux !

 

 

SCÈNE II

GÉRONTE, puis VALÈRE, LUCAS et JACQUELINE.


GÉRONTE.

Le diantre soit des amoureux et de leurs chansons. Il faut que j'apprenne à ce Léandre à aller chanter ailleurs que sous les fenêtres de ma fille ! Je...

 

LUCAS, entrant, suivi de Valère.

Monsieur !

 

VALÈRE.

Monsieur !

 

JACQUELINE.

Monsieur !

 

GÉRONTE.

Quoi ? qu’est-ce ?

 

LUCAS.

Nous le tenons.

 

GÉRONTE.

Qui ? Léandre ?

 

LUCAS.

Eh ! non, votre médecin !

 

VALÈRE.

Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait ; et nous avons amené le plus grand médecin du monde !

 

LUCAS.

Oh ! morguenne ! il faut tirer l'échelle après c’ti-là ; et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souliers.

 

VALÈRE.

C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.

 

LUCAS.

Qui a guari des gens qui étiant morts !

 

VALÈRE.

Il est un peu capricieux, et parfois il a des moments où son esprit s'échappe et ne paraît pas ce qu'il est.

 

LUCAS.

Oui, il aime à bouffonner, et l'on dirait parfois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête.

 

VALÈRE.

Mais, dans le fond, il est toute science ; et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées.

 

LUCAS.

Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisait dans un livre.

 

VALÈRE.

Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui.

 

GÉRONTE.

Je meurs d'envie de le voir, faites-le-moi vite venir.

 

VALÈRE.

Je vais le quérir. (Il sort.)

 

 

SCÈNE III

GÉRONTE, JACQUELINE, LUCAS.

 

JACQUELINE.

Par ma fi, Monsieur, c'ti-ci fera justement c' qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera quessi-queumi, et la meilleure médeçaine que l'an pourrait bailler à votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui alle eût de l'amiquié.

 

GÉRONTE.

Ouais ! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses !

 

LUCAS.

Taisez-vous, notre minagère Jacquelaine, ce n'est pas à vous à bouter là votre nez.

 

JACQUELINE.

Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire ; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de séné, et qu'un mari est un emplâtre qui guarit tous les maux des filles.

 

GÉRONTE.

Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger avec l'infirmité qu'elle a ? et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés ?

 

JACQUELINE.

Je le crois bian ; vous li vouliez bailler un homme qu'elle n'aime point. Que ne preniais-vous ce monsieur Léandre qui li touchait au cœur ? Elle aurait été fort obéissante ; et je m'en vas gager qu'il la prendrait, li, comme alle est, si vous la li vouliais donner.

 

GÉRONTE.

Ce Léandre n'est pas ce qu'il faut ; il n'a pas du bien comme l'autre.

 

JACQUELINE.

Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié.

 

GÉRONTE.

Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons ; il n'est rien tel que ce qu'on tient ; et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs les héritiers ; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un.

 

JACQUELINE.

Enfin, vous aurez beau raisonner, Monsieur, j'en sis pour ce que je sais.

 

n° 07. Couplets

 

D'un bout du monde à l'autre bout,

Croyez ce qu'en dit la sagesse ;

En mariage, comme en tout,

Contentement passe richesse !

Suivons notre désir ;

A chacun son plaisir !

 

I.

On voit des pères sans cervelle

Et curieux mal à propos,

Qui demandent : Qu'a-t-il ? qu'a-t-elle ?

Ces pères-là sont de grands sots.

Une fille, quoiqu'on en glose,

Préfère un mari bien dispos

A tous les trésors du Potose !

D'un bout du monde à l'autre bout, etc.

 

GÉRONTE, parlé.

Peste ! madame la nourrice, comme vous dégoisez !

 

JACQUELINE.
II.

L'an passé, le compère Piarre

A baillé sa fille à Thomas,

Pour un quartier de bonne tarre

Qu'il avait de plus que Lucas.

Et v'là la pauvre criature

Qui s'en va de vie à trépas.

Monsieur faut suivre la nature !

 

D'un bout du monde à l'autre bout,

Croyez ce qu'en dit la sagesse ;

En mariage, comme en tout,

Contentement passe richesse !

Suivons notre désir ;

A chacun son plaisir !

 

GÉRONTE.

Taisez-vous, je vous prie, vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.

 

LUCAS, frappent à chaque phrase qu'il dit sur l'épaule de Géronte.

Morgué, tais-toi ! tu es eune impartinente ; Monsieur n'a que faire de tes discours ; et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à téter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieur est le père de sa fille peut-être, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.

 

GÉRONTE.

Tout doux ! oh ! tout doux !

 

LUCAS, frappant sur l'épaule de Géronte.

Monsieur, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit.

 

GÉRONTE.

Oui, mais ces gestes ne sont pas nécessaires.

 

 

SCÈNE IV

VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.

 

VALÈRE.

Monsieur, préparez-vous, voici votre médecin qui entre.

 

GÉRONTE, à Sganarelle.

Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.

 

SGANARELLE, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus.

Hippocrate dit : que nous nous couvrions tous deux.

 

GÉRONTE.

Hippocrate dit cela ?

 

SGANARELLE.

Oui.

 

GÉRONTE.

Dans quel chapitre, s'il vous plaît ?

 

SGANARELLE.

Dans son chapitre des chapeaux.

 

GÉRONTE.

Puis qu'Hippocrate le dit, il le faut faire.

 

SGANARELLE.

Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses...

 

GÉRONTE.

A qui parlez-vous de grâce ?

 

SGANARELLE.

A vous.

 

GÉRONTE.

Je ne suis pas médecin.

 

SGANARELLE.

Vous n'êtes pas médecin ?

 

GÉRONTE.

Non vraiment.

 

SGANARELLE.

Tout de bon ?

 

GÉRONTE.

Tout de bon. (Sganarelle prend un bâton et frappe Géronte.) Ah ! Ah !

 

SGANARELLE.

Vous êtes médecin, maintenant ; je n'ai jamais eu d'autres licences.

 

GÉRONTE, à Valère.

Quel diable d'homme m'avez-vous là amené ?

 

VALÈRE.

Je vous ai bien dit que c'était un médecin goguenard.

 

GÉRONTE.

Oui ; mais je l'enverrais promener avec ses goguenarderies.
 

LUCAS.

Ne prenez pas garde à ça, Monsieur, ce n'est que pour rire.
 

GÉRONTE.

Cette raillerie ne me plaît pas.

 

SGANARELLE.

Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.

 

GÉRONTE.

Monsieur, je suis votre serviteur.

 

SGANARELLE.

Je suis fâché…

 

GÉRONTE.

Cela n’est rien.

 

SGANARELLE.

Des coups de bâton…

 

GÉRONTE.

Il n’y a pas de mal.

 

SGANARELLE.

Que j'ai eu l'honneur de vous donner.

 

GÉRONTE.

Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.

 

SGANARELLE.

Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterais de tout mon cœur, que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l’envie que j’ai de vous servir.

 

GÉRONTE.

Je vous suis obligé de ces sentiments.

 

SGANARELLE.

Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle.

 

GÉRONTE.

C'est trop d'honneur que vous me faites.

 

SGANARELLE.

Comment s'appelle votre fille ?

 

GÉRONTE.

Lucinde !

 

SGANARELLE.

Lucinde : ah ! beau nom à médicamenter ! Lucinde.

 

GÉRONTE.

Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.

 

SGANARELLE.
Qui est cette grande femme-là ?

 

GÉRONTE.

C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.

 

 

SCÈNE V

SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS.

 

SGANARELLE, à part.

Peste ! le joli meuble que voilà. (Haut.) Ah ! nourrice, charmante nourrice, ma médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrais bien être le petit poupon fortuné qui tétât le lait de vos bonnes grâces. (Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...

 

LUCAS.

Avec votre parmission, monsieur le médecin, laissez là ma femme, je vous prie.

 

SGANARELLE.

Quoi ! elle est votre femme ?

 

LUCAS.

Oui.

 

SGANARELLE.

Ah ! vraiment, je ne savais pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre. (Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas et embrasse la nourrice.)

 

LUCAS, tirant Sganarelle et se mettant entre lui et sa femme.

Tout doucement, s'il vous plaît !

 

SGANARELLE.

Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la félicite d'avoir un mari comme vous, et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage et si bien faite comme elle est. (Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il passe dessous et embrasse la nourrice.)

 

LUCAS, le tirant encore.

Eh ! tétigué ! point tant de compliments, je vous supplie.

 

SGANARELLE.

Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage ?

 

LUCAS.

Avec moi, tant qu'il vous plaira : mais avec ma femme, trêve de sarimonie.

 

SGANARELLE.

Je prends également part au bonheur de tous deux, et si je vous embrasse pour vous témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. (Il continue le même jeu.)

 

LUCAS, le tirant pour la troisième fois.

Ah ! vartigué ! monsieur le médecin, que de lantiponages !

 


SCÈNE VI

GÉRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE.

 

GÉRONTE.

Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener.

 

SGANARELLE.

Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine.

 

GÉRONTE.

Où est-elle ?

 

SGANARELLE, se touchant le front.

Là-dedans.

 

GÉRONTE.

Fort bien.

 

SGANARELLE.

Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein. (Il s'approche de Jacqueline.)

 

LUCAS, le tirant et lui faisant faire la pirouette.

Nannain, nannain, je n'avons que faire de ça.

 

SGANARELLE.

As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ?

 

LUCAS.

Je me moque de cela.

 

SGANARELLE.

Je te donnerai la fièvre.

 

JACQUELINE, prenant Lucas par le bras et lui faisant faire aussi la pirouette.

Ote-toi de là aussi, est-ce que je ne suis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire !

 

LUCAS.

Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.

 

SGANARELLE.

Fi ! le vilain, qui est jaloux de sa femme.

 

GÉRONTE.

Voici ma fille.

 

 

SCÈNE VII

LUCINDE, GÉRONTE, SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.

 

SGANARELLE.

Est-ce là la malade ?

 

GÉRONTE.

Oui, je n'ai qu'elle de fille, et j'aurais tous les regrets du monde, si elle venait à mourir.

 

SGANARELLE.

Qu'elle s'en garde bien ! il ne faut point qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin.

 

GÉRONTE.

Allons, un siège.

 

SGANARELLE, assis entre Géronte et Lucinde.

Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu’un homme bien sain s'en accommoderait assez.

 

GÉRONTE.

Vous l'avez fait rire, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Tant mieux ! lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde.

 

n° 08. Sextuor


SGANARELLE, à Lucinde.

Eh bien ! charmante demoiselle,

Sans hésiter répondez-nous :

De quoi s’agit-il ? qu’avez-vous ?

 

LUCINDE, portant sa main à sa bouche, sa tête et sous son menton.

Han ! hi ! hon ! han !

 

SGARANELLE.

Hé ! que dit-elle ?
 

LUCINDE.

Han ! hi ! hon ! han !

 

SGANARELLE.

Han ! hi ! hon ! han !

Quel plaisant langage est-ce là ?

 

GÉRONTE.

Monsieur, c'est là sa maladie.

 

LUCAS, JACQUELINE, VALÈRE.

Oui, Monsieur, c'est sa maladie,

Sa langue un jour s'est engourdie,

Sans qu'on ait pu savoir comment.

 

GÉRONTE.

Et ce cruel événement

A retardé son mariage.

 

SGANARELLE.

Pourquoi ?

 

GÉRONTE.

Celui qui doit l'épouser croit plus sage

De ne conclure rien avant sa guérison.

 

SGANARELLE.

Et quel est cet oison,

Dépourvu de raison,

Qui ne veut pas d'une muette ?

Tous les matins moi je regrette

Que ma femme n'ait pas ce charmant défaut-là !

 

LUCINDE.

Han ! hi ! hon ! han ! han ! hi ! hon ! ha!

 

[ GÉRONTE.

[ Oui, son mari la plante là !

[

[ SGANARELLE.

[ Le doux langage que voilà !

[

[ LUCAS, JACQUELINE, VALÈRE.

[ Le plaisant homme que voilà !

 

GÉRONTE.

Hâtez-vous, Monsieur, je vous prie,

De la soulager de son mal.

 

SGANARELLE.

S'il vous plaît qu'elle soit guérie,

Je vous en promets le régal.

 

[ JACQUELINE, LUCAS, VALÈRE.

[ C'est un savant original.

[

[ GÉRONTE.

[ Ah ! Monsieur, c'est un coup fatal.

 

SGANARELLE.

Par ce mal là, Monsieur, paraît-elle oppressée ?

 

GÉRONTE.

Oui, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Bon, cela ! Souffre-t-elle parfois ?

 

GÉRONTE.

Souvent, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Tant mieux ! avez-vous la pensée

Qu'on lui ferait plaisir de lui rendre la voix ?

 

GÉRONTE.

Oui, Monsieur, j'en réponds.

 

SGANARELLE.

Bon !

(A Lucinde.)

Votre main, fillette.

(A Géronte.)

Voilà, Monsieur, un pouls qui dit qu'elle est muette.

 

LUCAS, GÉRONTE, JACQUELINE, VALÈRE.

Eh ! oui, Monsieur, grâce à Dieu,

Vous devinez son mal du premier coup.

 

SGANARELLE.

Parbleu !

 

[ SGANARELLE.

[ En habile homme,

[ Vous voyez comme

[ Je mets le doigt

[ Au bon endroit !

[ La médecine

[ Voit et devine

[ Du premier coup

[ Le fond de tout ;

[ C'est la science

[ Par excellence :

[ Un médecin

[ Est un devin.

[

[ LUCAS, GÉRONTE, JACQUELINE, VALÈRE.

[ Ah ! l'habile homme !

[ Vous voyez comme

[ Il met le doigt

[ Au bon endroit.

[ La médecine

[ Voit et devine

[ Du premier coup

[ Le fond de tout.

[ C'est la science

[ Par excellence :

[ Un médecin

[ Est un devin !

 

SGANARELLE.

Nous autres grands savants, rien ne nous embarrasse !
Un autre à ma place

Vous dirait : C'est ceci, c'est cela ; l'ignorant !

Moi, je vois la chose nette,

Monsieur, et je vous apprend

Que votre fille est muette.

 

LUCAS et JACQUELINE.

O grand médecin ! grand, tout à fait grand !

 

GÉRONTE.

Mais dites-nous d'où vient ce mal qui nous désole.

 

SGANARELLE.

Le mal vient de ce qu'elle a perdu la parole.

 

GÉRONTE.

Mais la raison qui fait que l'on perd la parole ?

 

SGANARELLE.

C'est quelque empêchement de la langue. Au surplus

Notre maître Aristote en dit long là-dessus !

Entendez-vous le latin ?

 

GÉRONTE.

En aucune façon.

 

SGANARELLE, se levant brusquement.

Vous n'entendez pas le latin ?

 

GÉRONTE.

Non.

 

SGANARELLE, avec enthousiasme.

Cabricias arci Thuram, Catalamus singulariter nominativo hoec, musa la musc, bonus, bona, bonum, Deus sanctus, est ne oratio latinas ? etiam, oui, quare, pourquoi ? quia substantivo et adjectivum concordat in generi numerum et casus ! et, pour en revenir à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de la langue est causé par de certaines humeurs, que entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes, c'est-à-dire... humeurs... peccantes ; or, ces vapeurs dont je vous parle, venant à passer du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien mon raisonnement, je vous prie, et parce que lesdites vapeurs out une certaine malignité... écoutez bien ceci, je vous conjure...

 

GÉRONTE, LUCAS, VALÈRE et JACQUELINE.

Oui !

 

SGANARELLE.

Ont une certaine malignité qui est causée... Soyez attentifs, s'il vous plaît.

 

GÉRONTE, LUCAS, VALÈRE et JACQUELINE.

Oui !

 

SGANARELLE.

Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... ossabandus nequeis, nequer, potarinum quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.

 

[ GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE, VALÈRE.

[ Ah ! l'habile homme !

[ Vous voyez comme

[ Il met le doigt

[ Au bon endroit.

[ La médecine

[ Voit et devine

[ Du premier coup

[ Le fond de tout.

[ C'est la science,

[ Par excellence :

[ Un médecin

[ Est un devin.

[

[ SGANARELLE.

[ En habile homme,

[ Vous voyez comme

[ Je mets le doigt

[ Au bon endroit !

[ La médecine

[ Voit et devine

[ Du premier coup

[ Le fond de tout ;

[ C'est la science

[ Par excellence :

[ Un médecin

[ Est un devin.

 

GÉRONTE.

Ah ! que n'ai-je étudié !

 

JACQUELINE.

L'habile homme que v'là !

 

LUCAS.

Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte.

 

GÉRONTE.

On ne peut pas mieux raisonner, sans doute ; il n'y a qu’une seule chose qui m’a choqué : c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le cœur est du côté gauche et le foie du côté droit.

 

SGANARELLE.

Oui, cela était autrefois ainsi ; mais nous avens changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.

 

GÉRONTE.

C'est ce que je ne savais pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.

 

SGANARELLE.

Il n'y a pas de mal, et vous n’êtes pas obligé d’être aussi habile que nous.

 

GÉRONTE.

Assurément ; mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie ?

 

SGANARELLE.

Ce que je crois qu'il faille faire ?

 

GÉRONTE.

Oui.

 

SGANARELLE.

Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.

 

GÉRONTE.

Pourquoi cela, Monsieur ?

 

SGANARELLE.

Parce qu’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler... Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne pas autre chose aux perroquets, et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela.

 

GÉRONTE.

Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! vite ! quantité de pain et de vin. (Lucas sort.)

 

SGANARELLE.

Je reviendrai voir sur le soir dans quel état elle sera. (Valère reconduit Lucinde.)

 

 

SCÈNE VIII

GÉRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE.

 

SGANARELLE, à Jacqueline.

Doucement, vous ! (A Géronte.) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes.

 

JACQUELINE.

Qui ?... moi ? Je me porte le mieux du monde.

 

SGANARELLE.

Tant pis, nourrice, tant pis ! cette grande santé est à craindre et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable.

 

GÉRONTE.

Mais, Monsieur, voilà une mode que je né comprends pas. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie ?

 

SGANARELLE.

Il n'importe ; la mode en est salutaire ; et comme on boit pour la soif à venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie à venir.

 

JACQUELINE, s'en allant.

Ma fi ! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire.

 

SGANARELLE.

Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison.

 

 

SCÈNE IX

GÉRONTE, SGANARELLE.

 

SGANARELLE.

Je vous donne le bonjour.

 

GÉRONTE.

Attendez un peu, s'il vous plaît.

 

SGANARELLE.

Que voulez-vous faire ?

 

GÉRONTE.

Vous donner de l'argent, Monsieur.

 

SGANARELLE, tendant la main par derrière, tandis que Géronte ouvre sa bourse.

Je n'en prendrai pas, Monsieur.

 

GÉRONTE.

Monsieur !

 

SGANARELLE.

Point du tout.

 

GÉRONTE.

Un petit moment.

 

SGANARELLE.

En aucune façon.

 

GÉRONTE.

De grâce.

 

SGANARELLE.

Vous vous moquez !

 

GÉRONTE.

Voilà qui est fait. (Il met l'argent dans la main de Sganarelle.)

 

SGANARELLE.

Je n'en ferai rien.

 

GÉRONTE.

Hé ?...

 

SGANARELLE.

Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.

 

GÉRONTE.

Je le crois.

 

SGANARELLE, après avoir pris l'argent.

Cela est-il de poids ?

 

GÉRONTE.

Oui, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Je ne suis pas un médecin mercenaire.

 

GÉRONTE.

Je le sais bien.

 

SGANARELLE.

L'intérêt ne me gouverne point.

 

GÉRONTE.

Je n'ai pas cette pensée. (Il sort.)

 

SGANARELLE, seul, regardant l'argent qu'il a reçu.

Ma foi ! cela ne va pas mal, et pourvu que...

 

 

SCÈNE X
LÉANDRE, SGANARELLE.

 

LÉANDRE.

Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance.

 

SGANARELLE, lui tâtant le pouls.

Voilà un pouls qui est fort mauvais.

 

LÉANDRE.

Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous.

 

SGANARELLE.

Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc !

 

LÉANDRE.

Non ; pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter... Et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour et de faire en sorte que je lui puisse dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.

 

SGANARELLE.

Pour qui me prenez-vous ? Comment ! oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature !

 

LÉANDRE.

Monsieur, ne faites point de bruit.

 

SGANARELLE, en le faisant reculer.

J'en veux faire, moi... vous êtes un impertinent !

 

LÉANDRE.

Eh ! Monsieur, doucement.

 

SGANARELLE.

Un mal avisé !

 

LÉANDRE.

De grâce.

 

SGANARELLE.

Je vous apprendrai que je ne suis point un homme à cela, et que c'est une insolence extrême...

 

LÉANDRE, tirant une bourse.

Monsieur.

 

SGANARELLE.

De vouloir m'employer... (Recevant la bourse.) Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serai ravi de vous rendre service... mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela me met en colère.

 

LÉANDRE.

Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...

 

SGANARELLE.

Vous vous moquez. De quoi est-il question ?

 

LÉANDRE.

Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut, et n'ont pas manqué de dire, que cela procédait, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie, mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle était importunée.

 

SGANARELLE.

Ma foi, Monsieur, cette Lucinde n'est pas aussi sotte qu'on le pourrait croire, et vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable ; le père vous connaît-il ?

 

LÉANDRE.

Il ne m'a guère vu et je crois qu'il serait facile de...

 

SGANARELLE.

Il suffit... revenez tout à l'heure avec des violons... (Il lui parle à l'oreille en le reconduisant.)

 

LÉANDRE.

J'ai là les gens qu'il nous faut.

 

SGANARELLE.

Laissez-moi faire… j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous. (Léandre sort.)

 

 

SCÈNE XI
SGANARELLE, GÉRONTE.

 

SGANARELLE.

Monsieur, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je fasse venir des voix, des instruments et des danseurs pour réjouir la malade ; ce sont gens que je mène avec moi et dont je me sers tous les jours pour pacifier, par leur harmonie et leurs danses, les troubles du corps et de l'esprit, et aider l'effet des remèdes que je donne.

 

GÉRONTE.

Il suffit ! qu'on les fasse venir.

 

SGANARELLE.

Les voici tout à point, et votre fille avec eux.

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, LUCINDE, JACQUELINE, LUCAS, VALÈRE, LÉANDRE, MUSICIENS et MUSICIENNES.
 

n° 09. Finale


CHŒUR.

Sans nous tous les hommes

Deviendraient malsains,

Et c'est nous qui sommes

Leurs grands médecins.

Veut-on qu'on rabatte

Par des moyens doux,

Les vapeurs de rate

Qui nous minent tous ?

Qu'on laisse Hippocrate

Et qu'on vienne à nous.

Sans nous tous les hommes

Deviendraient malsains,

Et c'est nous qui sommes

Leurs grands médecins.

(Géronte fait asseoir Lucinde près de lui ; Sganarelle fait signe à Léandre de chanter.)

 

LÉANDRE.

 

n° 09 bis. Ariette

 

Je portais, dans une cage,

Deux moineaux que j'avais pris,

Lorsque la jeune Chloris

Fit, dans un sombre bocage,

Briller à mes yeux surpris

Les fleurs de son beau visage.

Hélas ! dis-je aux moineaux, en recevant les coups

De ces yeux si savants à faire des conquêtes,

Consolez-vous, pauvres petites bêtes,

Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous.

Dans vos chants si doux,

Chantez à ma belle,

Oiseaux, chantez tous

Ma peine mortelle !

Mais si la cruelle,

Se met en courroux

Au récit fidèle

Des maux que je ressens pour elle,
Oiseaux, taisez-vous.

 

SGANARELLE, parlé.

Voici, Monsieur, une chanson tout à fait lénifiante, émolliente édulcorée dont la malade se sent déjà soulagée et réjouie. Achevons, je vous prie, par la danse ce que la musique a commencé.

 

GÉRONTE.

Comme il vous plaira. (Léandre offre sa main à Lucinde, et Sganarelle invite Jacqueline à danser. — Géronte, Lucas et Valère prennent part au divertissement.)

 

LE CHŒUR.

Sans nous tous les hommes

Deviendraient malsains,

Et c'est nous qui sommes

Leurs grands médecins.

Veut-on qu'on rabatte

Par des moyens doux,

Les vapeurs de rate

Qui nous minent tous ?

Qu'on laisse Hippocrate

Et qu'on vienne à nous.

Sans nous tous les hommes

Deviendraient malsains,

Et c'est nous qui sommes

Leurs grands médecins.

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE


SGANARELLE, seul.

Par ma foi ! je ne sais comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés, et, si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute la vie à mon nouveau métier.

 

n° 10. Air

 

Vive la médecine !

Qui fait vœu d'être sien

S'en trouve bien !

Et ceux qu'elle assassine,

Enterrés comme il faut,

N'en soufflent mot.

 

Au hasard citez Hippocrate,

Parlez du foie et de la rate,

Dépêchez un homme bien sain,

Et vous voilà grand médecin !

Le tailleur qui m'habille,

Pour manier l'aiguille,

A dû s'instruire en son métier ;

Pour moi, vingt coups de gaule,

En frottant mon épaule,
M'ont fait docteur de fagotier !

 

Vive la médecine !

Qui fait vœu d'être sien

S'en trouve bien !

Et ceux qu'elle assassine,

Enterrés comme il faut,

N'en soufflent mot !

 

Qu'on guérisse ou non, il n'importe :

On est payé de même sorte ;

Et comme il nous plaît, nous taillons

Sur l'étoffe où nos travaillons.

Soit qu'on taille ou qu'on rogne,

La méchante besogne

Ne tombe pas sur notre dos ;

Et gâter un brave homme

Est plus facile, en somme,

Que de faire un cent de fagots !

 

Vive la médecine !

Qui fait vœu d'être sien

S'en trouve bien ;

Et ceux qu'elle assassine,

Enterrés comme il faut,

N'en soufflent mot.

 

 

SCÈNE II
SGANARELLE, LÉANDRE.

 

SGANARELLE.

Ah ! vous voilà ?

 

LÉANDRE.

Comment me trouvez-vous ? Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser aux yeux du père.

 

SGANARELLE.

Sans doute.

 

LÉANDRE.

Tout ce que je souhaiterais, serait de savoir cinq ou six mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme !

 

SGANARELLE.

Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire : il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous.

 

LÉANDRE.

Comment !

 

SGANARELLE.

Diable emporte si j'entends rien en médecine ! vous êtes honnête homme et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi.

 

LÉANDRE.

Quoi ! vous n'êtes pas effectivement...

 

SGANARELLE.

Non, vous dis-je ; ils m'ont fait médecin malgré mes dents ! Je ne m'étais jamais mêlé d'être si savant que cela ! et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils voulaient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il appartiendra.

 

LÉANDRE.

C'est fort bien fait à vous !

 

SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent à lui.

Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. (A Léandre.) Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.

 

 

SCÈNE III

SGANARELLE, QUELQUES PAYSANS.

 

n° 11. Chœur et Scène
 

LE CHŒUR.

Serviteur,

Monsieur le docteur !

On vous cite comme

Un habile homme,

Et je venons tout drait à vous,

Sans passer par les autres,

Pour ce qu'on dit que leurs drogues à tous

Ne valent pas les vôtres !
Serviteur,

Monsieur le docteur !

 

SGANARELLE.

Que voulez-vous ? parlez !

 

LE CHŒUR.

C'est pour notre parente,

Femme, cousine, bru, nièce, marraine et tante,
Que je venons vous consulter.

 

SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l’argent.

Expliquez-vous mieux, je vous prie.

 

LE CHŒUR.

Je voudrions lui rapporter

Queuque petite drôlerie,

Monsieur, qui la remit debout.

 

SGANARELLE.

Je ne vous entends pas du tout.

 

LE CHŒUR.

Elle a de l'enflure partout,

Monsieur, et quantité de fleumes,

D'étouffements et d'apostheumes,

Que rien n'en peut venir à bout !

 

SGANARELLE.

Je ne vous entends point du tout.

 

LE CHŒUR.

Monsieur, pour nous venir en aide,

Et nous bailler queuque remède,

Je vous apportons bravement,

Mais là, sans pleurer... deux pistoles !

 

SGANARELLE.

Ah ! voilà de bonnes paroles,

Et vous parlez plus clairement.

Çà ! donnez-moi les deux pistoles.

 

LE CHŒUR.

Voilà, Monsieur, les deux pistoles.

(Un des paysans donne de l'argent à Sganarelle.)

Serviteur !

Monsieur le docteur,

On vous cite comme

Un habile homme ;

Et je venons tout drait à vous,

Sans passer par les autres,

Pour ce qu'on dit que leurs drogues à tous
Ne valent pas les vôtres.

Serviteur,

Monsieur le docteur !

 

SGANARELLE.

Or çà, vous dites donc, que pour votre parente,

Femme, cousine, bru, nièce, marraine et tante,

Vous voulez un remède ?

 

LE CHŒUR.

Afin de la guarir,

Oui, Monsieur.

 

SGANARELLE.

Il suffit.

 

LE CHŒUR.

Sans la faire mourir !

 

SGANARELLE.

Je comprends !

 

LE CHŒUR.

Il serait dommage

Qu'aile nous eût coûté tant d'argent pour qu'après

Alle s'en allât ad patres.

 

SGANARELLE.

Eh bien donc ! portez-lui ce morceau de fromage !

 

LE CHŒUR.

Du fromage !

 

SGANARELLE.

Oui, mais quel fromage !

Il contient du corail, des perles et de l'or,

Et quantité d'autres choses encor !

Vous en éprouverez la vertu sans seconde,

Et tout l'argent du monde

Ne pairait pas un tel trésor !

 

LE CHŒUR.

Morgué ! vous nous rendez sarvice ;

C'est un vrai fromage de roi.

Faut que la malade en guarisse,

Ou ben qu'alle dise pourquoi.

 

SGANARELLE.

Allez ! et si la pauvre femme

Vient par malheur à rendre l'âme,

Pleurez-la bien et l'enterrez

Du mieux que vous pourrez.

 

LE CHŒUR.

Morgué ! vous nous rendez sarvice ;

C'est un vrai fromage de roi ;

Faut que la malade en guarisse,

Ou ben qu'alle dise pourquoi.

(Les paysans s'en vont d'un côté et Sganarelle de l'autre. — Le théâtre change et représente, comme au deuxième acte, une chambre de la maison de Géronte.)

 

 

SCÈNE IV

SGANARELLE, JACQUELINE, puis LUCAS.

(Jacqueline entre par une porte et Sganarelle par l'autre.)


SGANARELLE.

Voici la belle nourrice. Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purge toute la mélancolie de mon âme.

 

JACQUELINE.

Par ma figué, monsieur le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rian à tout votre latin.

 

SGANARELLE.

Devenez malade, nourrice, je vous prie ; devenez malade pour l'amour de moi. J'aurais toutes les joies du monde de vous guérir.

 

JACQUELINE.

Je sis votre sarvante ; j'aime bian mieux qu'an n' me guarisse pas.

 

SGANARELLE.

Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez.

 

JACQUELINE.

Que velez-vous, Monsieur, c'est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bien qu'alle y broute.

 

SGANARELLE.

Comment ! un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours et ne veut pas que personne vous parle !

 

JACQUELINE.

Hélas ! vous n'avez rian vu encore ; et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur.

 

SGANARELLE.

Est-il possible ? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous ?...

 

n° 12. Duo

 

SGANARELLE.

Ah ! que j'en sais, belle nourrice,

Et qui ne sont pas loin de vous,

Qui se tiendraient heureux de vous rendre service
En vous vengeant d'un tel époux !

Se venger est doux, charmante nourrice !
Se venger est doux !

 

JACQUELINE.

C'est bian vrai qu'un mari s'expose

De gaîté de cœur au danger,

Et que le mian pourrait à queuque étrange chose

Un jour ou l'autre m'obliger ;

S'il m'y fait songer, il en sera cause ;

S'il m'y fait songer !

 

[ SGANARELLE.

[ Vengez-vous de lui, ma chère,

[ Avec quelqu'un que je sais ;

[ Quoique vous lui puissiez faire,

[ Vous n'en ferez pas assez.

[

[ JACQUELINE.

[ Les maris, en cette affaire,

[ Ont toujours tort, je le sais ;

[ Quoi que nous leur puissions faire,

[ Nous n'en faisons pas assez.

(Lucas paraît au fond et écoute.)

 

SGANARELLE.

Qu'une personne aussi bien faite,

Soit aux mains d'un pareil brutal,

D'un stupide, d'un sot, d'un butor, d'une bête,

D'un rustre, d'un franc animal !...

Serait-ce un grand mal de charger sa tête !

Serait-ce un grand mal !

 

JACQUELINE.

Pour punir, selon ses mérites,

Un mari des soupçons qu'il a,

On pourrait bian li faire un jour ce que vous dites,

Sans trouver grand mal à cela ;
Il serait bon là, pour ce que vous dites ;
Il serait bon là !

 

[ SGANARELLE.

[ Vengez-vous de lui, ma chère,

[ Avec quelqu'un que je sais ;

[ Quoique vous lui puissiez faire,

[ Vous n'en ferez pas assez.

[

[ JACQUELINE.

[ Les maris en cette affaire,

[ Ont toujours tort, je le sais ;

[ Quoi que nous leur puissions faire,

[ Nous n'en faisons pas assez !

(Dans le temps que Sganarelle tend ses bras pour embrasser Jacqueline, Lucas passe sa tête par-dessous et se met entre eux deux. Sganarelle et Jacqueline regardent Lucas et sortent chacun de leur côté.)

 

 

SCÈNE V
GÉRONTE, LUCAS.

 

GÉRONTE.

Holà ! Lucas ! n'as-tu point vu ici notre médecin ?

 

LUCAS.

Eh ! oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi !

 

GÉRONTE.

Où est-ce donc qu'il peut être ?

 

LUCAS.

Je ne sais ; mais je voudrais qu'il fût à tous les guèbles !

 

GÉRONTE.

Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.

 

 

SCÈNE VI

GÉRONTE, SGANARELLE, LÉANDRE.

 

GÉRONTE.

Ah ! Monsieur, je demandais où vous étiez.

 

SGANARELLE.

Je m'étais amusé dans votre cour à... — Comment se porte la malade ?

 

GÉRONTE.

Un peu plus mal depuis votre remède.

 

SGANARELLE.

Tant mieux ! c'est signe qu'il opère.

 

GÉRONTE.

Oui ; mais en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe.

 

SGANARELLE.

Ne vous mettez pas en peine ; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie.

 

GÉRONTE, montrant Léandre.

Qui est cet homme-là que vous amenez ?

 

SGANARELLE, faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un apothicaire.

C'est...

 

GÉRONTE.

Quoi ?

 

SGANARELLE.

Celui...

 

GÉRONTE.

Hé ?

 

SGANARELLE.

Qui...

 

GÉRONTE.

Je vous entends.

 

SGANARELLE.

Votre fille en aura besoin.

 

 

SCÈNE VII
GÉRONTE, SGANARELLE, LÉANDRE, LUCINDE, JACQUELINE.

 

JACQUELINE.

Monsieur, v'là votre fille qui veut un peu marcher.

 

SGANARELLE.

Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. (En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser :) Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les docteurs de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui : et moi, je dis que oui et non ; d'autant que l'incongruité des humeurs opalines, qui se rencontrent an tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve...

 

LUCINDE, à Léandre.

Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.

 

GÉRONTE.

Voilà ma fille qui parle ! ô grande vertu du remède ! ô admirable médecin ! que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?

 

SGANARELLE, se promenant sur le théâtre et s'éventant avec son chapeau.

Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine !

 

LUCINDE.

Oui, mon père, j'ai recouvré la parole ; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace.

 

GÉRONTE.

Mais...

 

n° 13. Quintette

 

LUCINDE.

Rien n'est capable, mon père,

De me faire jamais changer !

 

GÉRONTE.

Quoi !

 

LUCINDE.

C'est en vain que l'on espère,

En d'autres liens m'engager.

 

GÉRONTE.

Si...

 

LUCINDE.

Ma main ne sera donnée

Qu'à Léandre sachez-le bien.

 

GÉRONTE.

Je...

 

LUCINDE.

Non , j'y suis déterminée,

Et vos discours n'y feront rien.

 

[ LUCINDE.

[ Point d'affaire ! je veux Léandre !

[ Je parle ! vous l'avez voulu !

[ Non, non, je ne veux rien entendre !

[ J'ai dit ! c'est un point résolu !

[

[ GÉRONTE.

[ Voyez si l'on voudra m'entendre !

[ Je te dis que j'ai tout conclu !

[ Je ne veux pas de ton Léandre !

[ C'est un point que j'ai résolu !

[

[ SGANARELLE, LÉANDRE et JACQUELINE.

[ Eh ! vite, donnez-lui Léandre !

[ Tout vos discours sont superflus !

[ Il faut consentir à l'entendre,

[ Puisqu'elle ne vous entend plus !

 

GÉRONTE.

Tu...

 

LUCINDE.

La puissance paternelle

Ne peut me donner malgré moi !

 

GÉRONTE.

Mais...

 

LUCINDE.

Il n'est pas de loi cruelle

Qui m'oblige à trahir ma foi !

 

GÉRONTE.

La…

 

LUCINDE.

Mon époux n'est pas le vôtre,

Et c'est mon bien que je défends !

 

GÉRONTE.

Il...

 

LUCINDE.

Et plutôt que d’être à l'autre

Je me jette dans un couvent !

 

[ LUCINDE.

[ Point d'affaire ! je veux Léandre !

[ Je parle ! vous l'avez voulu !

[ Non, non, je ne veux rien entendre !

[ J'ai dit ! c'est un point résolu !

[

[ GÉRONTE.

[ Voyez si l'on voudra m'entendre !

[ Je te dis que j'ai tout conclu !

[ Je ne veux pas de ton Léandre !

[ C'est un point que j'ai résolu !

[

[ SGANARELLE, LÉANDRE et JACQUELINE.

[ Eh ! vite, donnez-lui Léandre !

[ Tout vos discours sont superflus !

[ Il faut consentir à l'entendre,

[ Puisqu'elle ne vous entend plus !

 

LUCINDE.

Point d'affaire !
A quoi bon !
Non, mon père !
Non, non, non !

 

GÉRONTE.

Votre père

Vous fera baisser le ton !

 

SGANARELLE, LÉANDRE et JACQUELINE.

Que voulez-vous faire,

Puisqu'elle dit non ?...

 

LUCINDE.

Non, non, non, non !

 

GÉRONTE.

Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n'y a pas moyen d'y résister ! (A Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette !

 

SGANARELLE.

C'est une chose qui m'est impossible ! tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.

 

GÉRONTE.

Je vous remercie. (A Lucinde.) Penses-tu donc ?...

 

SGANARELLE, à Géronte.

Mon Dieu ! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire ; c'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.

 

GÉRONTE.

Serait-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit ?

 

SGANARELLE.

Oui, laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (A Léandre.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père ; qu'il n'y a point de temps à perdre ; que les humeurs sont fort aigries ; et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède a ce mal, qui pourrait empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède ; mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c’est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite ! au remède spécifique ! (Léandre et Lucinde sortent d'un côté, Jacqueline de l'autre.)

 

 

SCÈNE VII
SGANARELLE, GÉRONTE.

 

GÉRONTE.

Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire ? Il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer.

 

SGANARELLE.

Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.

 

GÉRONTE.

Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ?

 

SGANARELLE.

Les filles sont quelquefois un peu têtues.

 

GÉRONTE.

Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.

 

SGANARELLE.

La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.

 

GÉRONTE.

Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su toujours tenir ma fille renfermée.

 

SGANARELLE.

Vous avez fait sagement.

 

GÉRONTE.

Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble.

 

SGANARELLE.

Fort bien !

 

GÉRONTE.

Il serait arrivé quelque folie si j'avais souffert qu'ils fussent vus.

 

SGANARELLE.

Sans doute.

 

GÉRONTE.

Et je crois qu'elle aurait été fille à s'en aller avec lui.

 

SGANARELLE.

C'est prudemment raisonné.

 

GÉRONTE.

On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.

 

SGANARELLE.

Quel drôle !

 

GÉRONTE.

Mais il perdra son temps.

 

SGANARELLE.

Ah ! ah !

 

GÉRONTE.

Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie.

 

SGANARELLE.

Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas, plus fin que vous n'est pas bête.

 

 

SCÈNE IX

LES MÊMES, LUCAS.

 

LUCAS.

Ah ! palsanguenne ! Monsieur, voici bian du tintamarre ; votre fille s'est enfuie avec son Liandre ; c'était lui qui était l'apothicaire ; et v’là monsieur le médecin qui a fait cette belle opération-là.

 

GÉRONTE.

Comment ! m'assassiner de la façon ! allons, un commissaire, et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah ! traître, je vous ferai punir par la justice. (Il sort.)

 

LUCAS.

Ah ! par ma foi, monsieur le médecin, vous serez pendu : ne bougez de là, seulement.

 

 

SCÈNE X
SGANARELLE, LUCAS, MARTINE.

 

MARTINE, à Lucas.

Ah ! mon Dieu ! que j'ai eu de peine à trouver ce logis ! dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné.

 

LUCAS.

Le v'là qui va être pendu.

 

MARTINE.

Quoi ! mon mari pendu ! hélas ! Et qu'a-t-il fait pour cela ?

 

LUCAS.

Il a fait enlever la fille de notre maître.

 

MARTINE.

Hélas ! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on va te pendre ?

 

SGANARELLE.

Tu vois, ah !

 

MARTINE.

Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ?

 

SGANARELLE.

Que veux-tu que j'y fasse ?

 

MARTINE.

Encore, si tu avais achevé de couper notre bois, je prendrais quelque consolation.

 

SGANARELLE.

Retire-toi de là, tu me fends le cœur !

 

MARTINE.

Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort ; et je ne te quitterai point que je ne t’aie vu pendu.

 

SGANARELLE.

Ah !

 

 

SCÈNE XI
LES MÊMES, GÉRONTE, VALÈRE.

 

GÉRONTE, à Sganarelle.

Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous.

 

SGANARELLE, à genoux, le chapeau à la main.

Hélas ! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton ?

 

GÉRONTE.

Non, non ; la justice en ordonnera. Mais, que vois-je ?

 

 

SCÈNE XII
LES MÊMES, LÉANDRE, LUCINDE, JACQUELINE, VALÈRE.

 

LÉANDRE.

Monsieur, je viens faire paraître Léandre à vos yeux et remettre Lucinde en votre pouvoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens, tout à l'heure, de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens.

 

GÉRONTE.

Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.

 

SGANARELLE, à part.

La médecine l'a échappée belle !

 

MARTINE.

Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin, car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.

 

SGANARELLE.

Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton.

 

LÉANDRE, à Sganarelle.

L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.

 

SGANARELLE.

Soit ! (A Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé ; mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.

 

MARTINE.

Toi médecin ! voilà une Faculté de mes amis qui pourra te donner ton bonnet de docteur. (Entre le chœur des fagotiers armés de bâtons.)

 

SGANARELLE.

Tout beau ! j'ai déjà reçu rues licences et je me ressouviens à propos que je suis fagotier comme vous êtes.

 

n° 14. Finale

 

CHŒUR DES FAGOTIERS.

Nous faisons tous ce que nous savons faire,

Les fagotiers sont faits pour faire les fagots ;

La science et l'esprit ne sont pas notre affaire,

Et nous nous contentons d'être parmi les sots.

 

 

 

 

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