Miarka

 

 

Meyriane Héglon-Leroux (la Vougne) lors de la création

 

 

Comédie lyrique en quatre actes (dont un prologue) et cinq tableaux, livret de Jean RICHEPIN, d'après son roman Miarka la fille à l'ourse (1888), musique d'Alexandre GEORGES, incluant les Chansons de Miarka, chansons du roman qu'Alexandre Georges avait mises en musique en 1888.

 

   partition

A notre collaborateur Albert Carré

reconnaissant et affectueux hommage

Alexandre Georges et Jean Richepin

 

 

Création à l'Opéra-Comique (3e salle Favart) le 07 novembre 1905 ; mise en scène d'Albert Carré ; décors de Lucien Jusseaume ; costumes de Marcel Multzer.

Au 3e tableau, Divertissement réglé par Mariquita, dansé par Mlle Régina BADET, Mlles RICHEAUME, Germaine DUGUÉ, Gina LUPARIA, Mr PRICE et les Dames du Corps de ballet.

 

25 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950.

 

 

Entré au répertoire de l'Opéra de Paris, dans une version en 2 actes et un prologue, le 16 janvier 1925 ; mise en scène de Pierre Chéreau ; décors de Cillard.

Au 2e acte, Divertissement réglé par Léo Staats, dansé par Mlles DELSAUX, Y. FRANCK, BRANA, ELLANSKAIA, A. BOURGAT, MANTOUT, Mr R. PACAUD et la classe de Rythmique.

 

Le rôle de Miarka fut également chanté à l’Opéra par Jane LAVAL.

 

7 représentations à l’Opéra au 31.12.1961.

 

 

 

personnages

Opéra-Comique

07 novembre 1905 (création)

Opéra de Paris

16 janvier 1925 (1re)

Opéra de Paris

01 avril 1925 (7e)

Miarka Mmes Marguerite CARRÉ Mmes Yvonne GALL Mmes Yvonne GALL
la Vougne Meyriane HÉGLON-LEROUX Lyse CHARNY Lyse CHARNY
Madame Tavie Juliette PIERRON    
Première Laveuse E. MURATET    
une Romané Anne Berthe PERRET    
le Roi des Romanis MM. Joseph Paul LUCAZEAU MM. Maurice DUTREIX MM. Maurice DUTREIX
Gleude Jean PÉRIER Marcelin DUCLOS Marcelin DUCLOS
le Maire Maurice CAZENEUVE    
Monsieur Alliaume, maître d'école Gustave HUBERDEAU    
un Vannier Elie IMBERT    
un Vieux Romané   DALERANT DALERANT
un Jeune Romané Jules SIMARD Edouard MADLEN Edouard MADLEN
Vanniers, Laveuses, Gamins de l'école, Paysans et Paysannes, Hommes, Femmes et Enfants Romanis      
Chef d'orchestre Alexandre LUIGINI Henri BÜSSER François RÜHLMANN

 

Les personnages du premier tableau ont dix-huit ans de plus aux tableaux suivants.

La scène se passe de nos jours (1905), en Thiérache.

 

 

 

Marguerite Carré (Miarka) lors de la création

 

 

 

Meyriane Héglon-Leroux (la Vougne) lors de la création

 

 

 

 

Quand paraîtront ces lignes la petite bohémienne dont Jean Richepin nous conta, vers 1883, la touchante aventure et aux chansons de laquelle Alexandre Georges a donné la plus charmante musique du monde, Miarka sera devenue étoile à l'Opéra-Comique. Nous aurons l'occasion de dire ce que nous pensons de sa nouvelle destinée. L'article suivant n'a trait qu'à ses parents, dont la célébrité universelle et de bon aloi vaut bien qu'on en parle.

 

Miarka, la fille à l'ourse, celle-là même qui épousa le roi d’une tribu de bohémiens, s’échappa un jour du beau roman où elle était née de l'imagination de Jean Richepin, qui, pour haillons de fille libre, lui avait tout de suite donné le vocabulaire le plus nombreux de la littérature contemporaine.

 

Elle alla, du consentement de son père, visiter Alexandre Georges, et lui tendit ses chansons. Elle les avait apprises de la terrible Vougne, sa grand'mère : elles sont tout expressives de soleil et de liberté ; et de grands secrets y sont révélés, qui sont le trésor spirituel des bohémiens errants. Le musicien, qui a deux jeunes filles qu'il adore, et qui sait combien il est doux de ne rien refuser aux enfants, accueillit la bohémienne et ses chansons, qu'il mit en musique. Elles ont fait l'enchantement de tous les concerts du monde, et de tous les salons. Chez Lamoureux, notamment, Miarka connut des succès qui l’ont bien vengée de toutes ses vicissitudes. Que du roman de Richepin un drame lyrique émanât ; que les chansons d'Alexandre Georges se développassent jusqu'au drame lyrique, c'était à souhaiter et prévoir. Le temps et le zèle des auteurs accomplirent l'épanouissement. Mmes Marguerite Carré et Héglon, MM. Clément [*] et Périer en étant les principaux interprètes, Miarka va, sans doute, connaître des soirs triomphaux. Cela ne changera guère Jean Richepin, qui vieillit juvénilement sous des victoires : la Chanson des Gueux, les Caresses, le Flibustier ; ce beau modèle de drame romantique : Par le Glaive, etc., et, récemment, Don Quichotte. Le roman de Miarka, la fille à l’ourse, est bien significatif du talent vigoureux de Richepin. Son idéal s'y confesse pleinement : c'est l'amour des libres espaces, de la vie aventureuse, tout ce qu'il a si bien dit dans son célèbre Chemineau. Un type très émouvant traverse cette œuvre : c'est la Vougne, bohémienne en qui la race demeure intacte. Jean Richepin semble avoir gardé à ce roman une dilection particulière. On en peut voir le signe en ceci : que le fils cadet du grand poète a le prénom de Tiarko (Tiarko Richepin est, d'ailleurs, un musicien très distingué). Or, Tiarko est le père de Miarka, et le fils de la Vougne. Les succès de sa fille adoptive sont bien dus à Alexandre Georges, qui a commenté d'une belle musique pensive l'admirable Axël de Villiers de l'Isle-Adam, et dont la Charlotte Corday est puissamment pathétique. Ce dernier ouvrage, dont le livret est d'Armand Silvestre (Alexandre Georges sait choisir ses librettistes) fut représenté avec succès durant une brève entreprise de théâtre lyrique au Château-d'Eau ; Mme Georgette Leblanc en était la principale interprète, et sa composition du rôle de l'assassin de Marat lui valut un véritable triomphe. Tout au plus, peut-on reprocher à cet ouvrage un peu de convention ; et elle n'était point la faute du compositeur ; Armand Silvestre avait peut-être trop bien fait les choses comme livret d'opéra.

 

[* peut-être pressenti pour la création]

 

Dans la plénitude de son talent et de son effort, Alexandre Georges jouit de l'unanime estime des musiciens. Sa vie est comme son œuvre, noble et digne. Si jamais collaboration mérita par avance l'attention affectueuse du public, c'est bien celle qui unit, dans l'adoption d'une créature aussi charmante que Miarka, un grand poète et un grand musicien.

 

(Dominique Boulay, Musica, novembre 1905)

 

 

 

 

 

Miarka à l'Opéra-Comique

 

Nos lecteurs savent déjà la genèse de Miarka, dont nous les avons entretenus au dernier numéro. Nous prédisions le succès : il fut grand à la soirée de première (7 novembre), également partagé entre les auteurs MM. Alexandre Georges et Jean Richepin, le directeur M. Albert Carré, le chef d'orchestre, les interprètes, décorateurs et costumiers. En voici une brève relation.

 

Le roman de Jean Richepin : Miarka, la fille à l'ourse, a, sans doute, pas mal perdu de son nombre et de sa truculence en se réduisant à un livret de comédie lyrique. Néanmoins, il en reste une action nette, originale, émouvante ; et s'étant donné la tâche de redire en vers ce qu'il avait autrefois si bien exprimé en prose par un vocabulaire considérable et chatoyant, Jean Richepin a bien fait les choses ; sa virtuosité s'est ici bien employée. Il reste du roman primitif ceci :

 

La Vougne, romani farouche, entravée dans sa liberté par l'enfance de sa petite-fille Miarka, s'est résignée à l'hospitalité qui lui fut offerte par certain maire ethnographe administrant un village de Thiérache. Ce magistrat est friand de connaître les mœurs des bohémiens. Un vannier plutôt humble, nommé Gleude, s'éprend de Miarka, enivré de sa grâce et de ses chansons, et il l'épouserait, — cela avec la complicité paternelle du maire ethnographe. Mais la Vougne a, incoercible, cette suprême passion : la liberté ; c’est comme une louve fourvoyée chez les chiens. Elle réalisera son rêve : unir sa Miarka à un romani comme elle, et même à un roi romani. Elle quitte la sécurité médiocre où elle s'assoupissait. Miarka la suit, bientôt conquise aux espaces, à l'infinie aventure de s'éblouir librement de soi-même. En vain le pauvre Gleude soupire, implore, s'obstine. Miarka est bonne... Mais le proverbe le dit : loup et chien ne peuvent faire bon ménage ensemble. Miarka va vers le roi romani aux séductions de rêve. Elle le joint. Ils s'aiment. Et la Vougne meurt dans l'exaucement de son ambition, où Miarka éclate, libre et royale.

 

Il ne nous étonnerait point que le public dit bientôt : Miarka, comme il a accoutumé de dire : Carmen, Mignon, Lakmé !... Miarka est de la race des héroïnes qui suscitent spontanément l'affection du public. Elle a les attraits de l'aventure et du rêve. Figure de réalité, elle a pourtant toutes les séductions mystérieuses de la légende. Elle entraîne ceux qui se passionnent pour elle vers un idéal plus puéril et meilleur que la vie. En voici plus qu'il ne faut pour être populaire. Cette popularité ne serait que justice rendue à M. Alexandre Georges, à sa claire et probe inspiration, à sa mélodie abondante, souvent élevée et rare, jamais vulgaire. Elle épouse étroitement le poème de Richepin ; elle le parfait et l'infinise. Elle a cette qualité, suprême pour le public et même pour les artistes : la clarté. Alexandre Georges, qui sait toutes les ressources de la polyphonie moderne et qui a prouvé, par la musique de scène d'Axël, qu'il ne craint pas de s'attaquer aux beautés abstraites, n'a pas cru devoir donner à sa nouvelle œuvre, par d’inutiles recherches instrumentales, une complication messeyant au sujet, naïf au demeurant qu'il avait à traiter. Emu, il a surtout voulu émouvoir. Et l'émotion, qui n’en a peut-être point l'air, est le sommet d'art le plus difficile à atteindre. Et puis, dans Miarka, il y a les chansons de Miarka. L'éloge n'en est plus à faire. Elles sont comme le centre de l'œuvre. Qu'elles lui confèrent parfois un excès de convention, cela n'est point douteux. Certains (je ne dis pas le public, qui fut unanimement ravi), certains voudraient que Miarka, parfois, vécût moins pour chanter d'adorables musiques. Entre elles, on découvre de petites lacunes çà et là. Mais les adorables musiques ont vite fait de peupler ce vide de leur impérieux souvenir. Et voici , au demeurant, une œuvre très belle, dont la bonne fortune sera longue.

 

Elle a des interprètes dignes d'elle : Alexandre Luigini d'abord, chef d'orchestre compréhensif, souple et divers, que ses musiciens ne trahissent point. Mme Héglon chante et joue avec une intensité et une minutie très artistes le rôle de la Vougne. Mme Marguerite Carré a naturellement et de par son zèle les séductions touchantes, puis audacieuses de Miarka. M. Lucazeau étant sonore bien qu'ému, M. Périer, — Pelléas inégalé — prouve à nouveau, dans le rôle de Gleude, son art très adroit, très fouillé, très vivant, et son chant très sûr, qui n'est pas inutile à sa voix, qui l'est moins. Ballet bien réglé par Mme Mariquita, et bien dansé. Décors merveilleux de recherche et de vérité, dus comme toujours à l'invention inépuisable du maître Jusseaume. Costumes tissus d'attraits.

 

En un mot tout ce que l’on est en droit d'attendre, et tout ce que l'on obtient constamment, d'ailleurs, d'un directeur aussi consciencieusement, aussi originalement artiste, que M. Albert Carré.

 

Miarka, qui pourrait bien connaître la joie d'être centenaire, — joie plutôt rare dans les tribus bohémiennes —, vient d'ouvrir, de son joli geste libre et jeune, une saison théâtrale dont on nous dit déjà force merveilles. Elle montrera, dans leur progressive beauté, des œuvres de jeunes maîtres, de la musique contemporaine. Et la Marie-Magdeleine de Massenet, oratorio célèbre transformé en œuvre de théâtre, la doit terminer, certainement à la satisfaction de tous, grâce à M. Albert Carré, à l'admirable chef d'orchestre Alexandre Luigini, et aux artistes de ce théâtre.

 

(Dominique Boulay, Musica, décembre 1905)

 

 

 

 

manuscrit-autographe d'Alexandre Georges (quelques mesures des plus belles Chansons de Miarka)

 

 

 

Le livret est tiré d’un roman de Jean Richepin : Miarka, la fille à l'ourse. Dès 1888, A. Georges avait mis en musique les Chansons de Miarka, petits poèmes rimés ou assonancés, intercalés dans le roman de Richepin. En 1905, les deux auteurs enchâssèrent les Chansons de Miarka dans une intrigue dramatique complète.

 

Cette intrigue est peu compliquée : Miarka est une jeune bohémienne qui vit dans un village de la Thiérache avec la Vougne, sa grand’mère. Elle est aimée du preneur d'oiseaux, Gleude, avec lequel le maire du village veut la marier. Mais la Vougne enseigne à Miarka qu'elle est fille d'un roi des Romanis et qu'elle ne peut s'allier qu'à un roi. Elle lui fait voir dans une évocation, au moyen d'un philtre, la tribu sur laquelle elle doit régner. Au second acte, soignée pendant une maladie par le maire et sa sœur, Miarka songe un moment à se fixer auprès de ses protecteurs ; mais la Vougne ne l'entend pas ainsi. Elle met le feu à la maison qui les abrite et entraîne Miarka sur les routes. Au troisième acte, les deux bohémiennes errent sur la grand’route ; Gleude les a rejointes. La Vougne, mourante, fait jurer à Miarka de chercher son roi, à Gleude de veiller sur elle. Une foule de Romanis passe au loin : fidèle à son serment, Gleude la signale à Miarka, qui retrouve son ancienne tribu et épouse le roi.

 

Dans ce cadre très simple, les Chansons de Miarka jouent un rôle prépondérant ; ce sont : Miarka naît, l'Hymne à la rivière, l'Hymne au soleil, les Chansons de la parole, de l'Eau qui court, du Savoir, de la Poussière, des Nuages (la plus célèbre du recueil), de la Pluie, des Morts, la Marche romani, le langoureux Cantique d'amour, le Chant de l'hirondelle. L'auteur y a joint des chœurs très rythmés ou dansants ; puis il a raccordé tous ces morceaux ensemble, mais les parties d'orchestre et de symphonie ne valent pas les chansons, où le compositeur s'est montré un mélodiste original.

 

(Yves Saint-Paul, Nouveau Larousse Illustré, supplément 1906)

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Acte I - 1er Tableau (Prologue)

Introduction

   

 

Ba ba, be be, bi bi

Tourne la tresse, tresse

Tape, tape, tape

Chœurs d'Enfants

Chœurs de Vanniers

Chœurs de Laveuses

 

Eh ! c'est la honte du pays ! le Maître d'école

 

Ah ! celle-là, d'humeur vraiment trop farouche le Maire
  La rubidal est sacrée la Vougne
  Miarka vient de naître la Vougne

Hymne à la rivière

  la Vougne

Hymne au soleil

  la Vougne

Acte II - 2e Tableau

Prélude

   
  Voici du bois qui sent bon Gleude, la Vougne

Danse du réveil de Miarka

   

la Parole

  Miarka

l'Eau qui court

  Miarka
  De tels mots pour mon cœur sont pareils Gleude
  Silence, des pas la Vougne

le Savoir

  la Vougne
  Pense à lui toujours la Vougne, Miarka

Acte II - 3e Tableau

 

Dans ce noir qu'il fasse clair la Vougne

la Poussière

  Chœur

Divertissement

a) Arrivée des Vieux et des Vieilles - b) Danse romané - c) Pas de l'Ours - d) Ronde des Amoureux  
  Non, point de halte le Roi et les Chœurs

Ronde des Romanis

  le Roi et les Chœurs
  Grand' mère, grand' mère Miarka, la Vougne

Acte III - 4e Tableau

Prélude

   
  Oui, je sais, madame Tavie Miarka, le Maire
  Tout le jour, aux sentiers du bocage Gleude
  Entre, mon Gleude Miarka, Gleude
  Pauvre garçon, tout de même Miarka
  Miarka, je les entends, tes pensées la Vougne
  Viens, nous partons la Vougne, Miarka
  Dans ces lieux ensorceleurs la Vougne

Acte IV - 5e Tableau

Prélude

   
  C'est bien de nous avoir rejointes Miarka, Gleude
Nuages   Miarka
  Réveille-toi, grand' mère Miarka, la Vougne
la Pluie   Miarka
  Miarka, c'est une mourante Gleude
  Ne pleure pas la Vougne, Miarka, Gleude
Hymne des Morts   la Vougne
Marche romané   Gleude et les Chœurs
  La marche a fait silence Gleude
  Miarka, lève-toi Gleude
  Ah ! c'était donc bien vrai la Vougne, Miarka, Gleude
Fête nuptiale   Chœurs
Cantique d'amour   le Roi
  O Roi, si vos cœurs enfin la Vougne
Miarka s'en va   Miarka, Chœurs

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hymne au Soleil

Bernadette Delprat et Orchestre dir Eugène Bigot

Columbia RF 75 mat. CL 5143-1, enr. en 1931

 

 

 

(édition de novembre/décembre 1905)

 

 

ACTE PREMIER (PROLOGUE) - MIARKA NAÎT

 

PREMIER TABLEAU

 

 

La place de l'église dans un village de la Thiérache.

A droite : au premier plan, la maison d'école, dont les fenêtres sont ouvertes ; au deuxième plan, arbres, à travers lesquels on voit le portail de l'église.

Au fond : la route, arrivant sur la place par un pont.

A gauche : depuis le fond jusqu'au premier plan, arbres sous lesquels coule la rivière, et qui ombragent d'abord le lavoir, puis l'emplacement où travaillent les vanniers.

Une belle journée d'été, vers midi.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LES VANNIERS, LES LAVEUSES, en scène, et LES GAMINS avec MONSIEUR ALLIAUME, dans l'école.

(Au lever du rideau, le chantonnement des gamins, le caquetage des laveuses et le bruit de leurs battoirs forment une sorte de basse à la chanson des vanniers.)

 

LES GAMINS, chantonnant.

Ba, be, bi, bo, bu, etc...

 

LES LAVEUSES, en battant leur linge.

Ta, ta, ta, ta, ta, etc...

 

PREMIER VANNIER. chantant.

Tourne la tresse, tresse, tresse,

Tourne la tresse, une autre attend.

Au fil de l'eau qui les caresse

Les brins d'osier s'en vont flottant.

Deux brins qu'on tord, deux brins qu'on r'dresse,

Deux blancs, deux verts, deux fois autant !

Tourne la tresse, tresse, tresse,

Tourne la tresse, une autre attend.

V'là qu' j'ai tressé, tout en chantant,

Ma premièr' tresse.

 

LES VANNIERS, en chœur.

Ah! les fins, les jolis paniers,

Tressi, tressons, j' te tresse.

Ah ! les fins, les jolis paniers,

Les jolis paniers

Que font les vanniers !

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, GLEUDE

(Au moment où le premier vannier va entamer un nouveau couplet, on entend, dans le fond, une longue note de flûte, suivie d'un trille.)

 

PREMIER VANNIER

Chut ! Écoutez ! C'est Gleude,

Le preneur d'oiseaux.

 

PREMIÈRE LAVEUSE

Écoutons ! Quand il souffle dans ses flûtiaux,

Ça rend plus fraîche l'heure chaude.

(Les laveuses cessent de battre leur linge. Une seconde vocalise de flûte s'égrène. Les gamins, peu à peu, s'arrêtent de chantonner le ba, bi, bo, bu. Un grand silence se fait, dans lequel on entend seulement la flûte de Pan, dont joue Gleude invisible.)

 

MONSIEUR ALLIAUME, dans l'école, aux gamins.

Eh bien ! vous autres, et la leçon ?

Vite, petits musards, recommençons !

(Au seuil, et tourné vers l'endroit d'où part la chanson de la flûte.)

Quant à toi, grand vaurien, avec ta flûte...

 

PREMIER VANNIER

Chut ! monsieur Alliaume, chut !

N'effarouchez pas l'innocent

Qui nous charme en passant.

 

MONSIEUR ALLIAUME

Beau charmeur, ma foi !

Une demi-brute, un pauvre être

Qui, même enseigné par moi,

Ne sait pas, à seize ans, lire ses lettres !

 

PREMIÈRE LAVEUSE

Enseigné par les oiseaux,

Il sait d'autres choses.

Il sait les chansons des bois et des eaux.

Et quand il les dit, le cœur se repose,

Quand il les dit sur les roseaux

De sa flûte aux treize tuyaux.

(Gleude paraît dans le fond, sous les arbres qui sont devant l'église. C'est un jeune homme à la tournure d'enfant. Il est vêtu de loques, pieds nus et nu-tête. Ses cheveux longs et broussailleux semblent le coiffer de paille. Il tourne le dos à la scène en soufflant dans sa flûte de Pan, sur laquelle il joue un air imitant le chant du rossignol.)

 

PREMIER VANNIER, quand Gleude a fini.

Eh ! Gleude, viens par ici

Te rafraîchir d'un coup de cidre.

 

PREMIÈRE LAVEUSE, voyant hésiter Gleude.

Viens donc ! Ne fais pas le timide.

 

TOUS, sauf monsieur Alliaume.

Viens, Gleude, viens, oui !...

(Le premier vannier va vers Gleude et lui tend une cruche de cidre. Gleude la saisit avec un geste d'animal, à la fois brusque et craintif. Il y boit avidement, par grandes lampées que séparent ses mercis.)

 

GLEUDE

Gleude bien soif... Bon, le cidre... Merci.

 

MONSIEUR ALLIAUME, s'avançant vers lui.

Veux-tu te sauver, grand niquedoule !

 

VANNIERS et LAVEUSES

Non ! Mais non ! Pourquoi le chasser ?

(Les gamins, depuis que monsieur Alliaume a quitté le seuil de l'école, montrent leurs frimousses à la porte et aux fenêtres.)

 

MONSIEUR ALLIAUME, violemment.

Ce n'est donc pas assez

Qu'il soit pour l'école un sujet de trouble ?

Voilà qu'il va se soûler à présent !

(Menaçant Gleude de sa férule.)

Déguerpis ! Vite ! Allons, ouste !

 

GLEUDE, se sauvant par le fond.

Méchant, monsieur Alliaume, méchant !

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, moins GLEUDE


PREMIERE LAVEUSE

C'est mal, d'être aussi dur pour lui !

 

VANNIERS et LAVEUSES.

Bien sûr ! Oui ! Oui !

 

MONSIEUR ALLIAUME, indigné.

Eh ! c'est la honte du pays !

Mauvais exemple pour tout le monde !

Fainéant qui vit de charité !

Rôdeur qui jour et nuit vagabonde !

Innocent, soit, et déshérité ;

Mais mangeant le pain des merlifiches,

De la vieille Vougne et de son fils...

Des Bohémiens ! Des Romanitchels !

Qu'il aille souffler dans sa flûte avec elle,

Par les landes où le diable les conduise !

Mais pas devant l'école et sur la place de l'église,

Bon Dieu !

(Aux vanniers et aux laveuses.)

Et vous, au lieu de retenir ce gueux,

Travaillez donc, vous ferez mieux.

(Aux gamins.)

Vous, la marmaille, à l'étude !

(Les gamins quittent précipitamment les fenêtres et la porte.)

Et reprenons le ba, be, bi, bo, bu !

(Il rentre dans l'école.)

 

LES GAMINS, recommençant à chantonner l'alphabet.

Ba, be, bi, bo, bu, etc...

 

LES LAVEUSES

Le maître d'école

N'a pas l'air commode.

 

PREMIÈRE LAVEUSE

C'est vrai, quand même, que de temps perdu passé au bleu !

 

PREMIER VANNIER

En besognant double regagnons-le !

(Les laveuses recommencent à battre leur linge.)

 

LES LAVEUSES, caquetant en basse au ba, be, bi, bo, bu.

Ta, ta, ta, ta, ta, etc...

 

PREMIER VANNIER, chantant.

Tourne la tresse, tresse, tresse,

Tourne la tresse, une autre attend.

Au fil de l'eau qui les caresse

Les brins d'osier s'en vont flottant.

Deux brins qu'on tord, deux brins qu'on r'dresse,

Deux blancs, deux verts, deux fois autant !

Tourne la tresse, tresse, tresse,

Tourne la tresse, un autre attend.

V'là que j'ai tressé, tout en chantant,

Ma deuxièm' tresse.

 

LES LAVEUSES, pendant la fin du couplet.

Ah ! ces vanniers

Avec leurs paniers

Qu'ils tressent, tressent,

Tressent sans cesse !

(Le caquetage des laveuses s'est peu à peu égayé d'éclats de rire, qui fusent parmi la chanson et qui vont tout à l'heure agrémenter de notes vives le refrain.)

 

LES VANNIERS, en chœur.

Ah ! les fins, les jolis paniers,

Tressi, tressons, j' te tresse.

Ah ! les fins, les jolis paniers,

Les jolis paniers

Que font les vanniers !

 

LES LAVEUSES, en même temps, avec des éclats de rire.

Ah ! les fins, les vilains paniers,

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! J' les laisse.

Ah ! les fins, les vilains paniers,

Les vilains paniers,

Que font les vanniers !

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

 

 

SCÈNE IV
LES MÊMES, LE MAIRE, MADAME TAVIE

(Le maire et madame Tavie arrivent par la gauche.)


MADAME TAVIE, moqueuse.

Hein ! Les entendez-vous, mon frère ?

 

LE MAIRE, bonhomme.

Je les entends, ma sœur. C'est un des bruits de la rivière.

Tant que la rivière coulera,

On les entendra, ma sœur, on les entendra.

(Avec un sourire aimable aux vanniers et aux laveuses.)

Vanniers et commères

Ont besoin de se chamailler.

 

PREMIER VANNIER

Toujours un peu, monsieur le maire.

 

PREMIÈRE LAVEUSE

Il vaut mieux rire que de bâiller.

 

PREMIER VANNIER

Et ça vous aide à travailler.

 

PREMIÈRE LAVEUSE

Nous en battant, jabotant, papotant...

 

PREMIER VANNIER

Nous en chantant, l'eau sautant, clapotant...

 

VANNIERS et LAVEUSES.

Tous disputant, chipoti, chipotant...

 

PREMIÈRE LAVEUSE

On ne sent pas que le temps passe...

(L'horloge de l'église sonne midi.)

 

PREMIER VANNIER

Et midi vient sans qu'on y pense.

(Les gamins sortent de l'école en poussant des cris aigus pour s'égailler vers le fond. Ils se bousculent, malgré les efforts de monsieur Alliaume, qui tourbillonne vainement parmi leurs bousculades.)

 

LES GAMINS, tous.

You ! You ! You !

 

MONSIEUR ALLIAUME

Ah ! petits garnements, voulez-vous...

 

LES GAMINS, moins ceux qui sont déjà partis.

You ! You ! You !

 

MONSIEUR ALLIAUME

Ne pas sortir comme des fous ?

 

LES GAMINS, les derniers en se sauvant.

You ! You ! You !

 

VANNIERS et LAVEUSES, pendant la sortie des enfants.

Midi sonne à l'église.

 

MONSIEUR ALLIAUME, courant après les derniers gamins.

Si j'en attrape un par l'oreille !

 

MADAME TAVIE, en souriant.

Dame ! Ils ont faim. Il est midi.

 

PREMIERE LAVEUSE

J'ai faim aussi.

 

PREMIER VANNIER

Moi, tout pareil.

 

LES LAVEUSES, gaiement.

A la soupe, vanniers !

 

LES VANNIERS, même jeu.

Commères, à la soupe !

 

PREMIÈRE LAVEUSE, gouaillant.

Verse-t-on la vôtre dans vos paniers ?

 

PREMIER VANNIER, même jeu.

La tienne, est-ce avec ton nez qu'on la coupe ?

 

LE MAIRE

Allez, mes amis, allez, bonnes gens,

Vanniers et commères,

Vous mettre d'accord sur la soupe en la mangeant.

 

VANNIERS et LAVEUSES

Bien dit, monsieur le maire.

(Ils se dispersent et sortent en chantant le refrain, pendant que midi sonne encore au loin dans un autre clocher.)

 

LES VANNIERS

Ah ! les fins, les jolis paniers,

Tressi, tressons, j' te tresse.

Ah ! les fins, les jolis paniers,

Les jolis paniers

Que font les vanniers !

 

LES LAVEUSES, en même temps.

Ah ! les fins, les vilains paniers,

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! j' les laisse.

Ah ! les fins, les vilains paniers,

Les vilains paniers

Que font les vanniers !

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

 

 

SCÈNE V

LE MAIRE, MADAME TAVIE, MONSIEUR ALLIAUME

 

LE MAIRE, avec béatitude.

Combien je l'aime, ô cher pays, ô douce Thiérache !

Comme on est heureux dans mon village !

 

MONSIEUR ALLIAUME

Surtout depuis qu'on n'y voit plus comme jadis

Passer des bandes de merlifiches.

 

MADAME TAVIE

Ah ! les Romanitchels !

N'en parlez pas mal devant mon frère.

 

LE MAIRE

Certes, car ils me sont chers,

Ces oiseaux d'un autre ciel.

Je les aime pour leur humeur libre et fière.

 

MADAME TAVIE, narquoise.

Et pour rédiger sur eux

Des mémoires que maître Alliaume doit transcrire.

 

MONSIEUR ALLIAUME, avec orgueil.

En belle écriture, on peut le dire.

 

LE MAIRE, malicieusement, à madame Tavie.

Vous voyez, tout le monde est heureux

Dans notre heureux village.

(Avec mélancolie.)

Hélas ! excepté moi,

Puisqu'il n'y passe plus de Romanis comme autrefois.

 

MONSIEUR ALLIAUME

N'avez-vous pas toujours la Vougne

Qui va et vient par chez nous depuis dix ans ?

 

LE MAIRE

Ah ! celle-là, d'humeur vraiment trop farouche,

La vieille louve aux yeux méfiants !

L'apprivoiser ! Je voudrais bien !

Mais par quel moyen ?

Epave laissée en route

Par sa tribu la chassant,

Avec son fils qui avait pris pour épouse

La fille d'un paysan,

Elle est restée impénétrable et sauvage.

Guettant le passage

D'une autre tribu romané,

Elle rôde à travers la Thiérache

Dans sa rubidal noire au toit goudronné.

Elle va et vient, oui, mais ne s'attache

Nulle part.

Dès qu'elle arrive, elle repart.

Ah ! la vieille, l'étrange vieille,

Doit-elle en savoir, des merveilles,

Sur mes chers Bohémiens !

Mais jamais la farouche vieille

N'en dira rien.

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, VANNIERS, LAVEUSES, PAYSANS, GAMINS.
(Un brouhaha s'élève dans le fond, derrière le pont.)

 

VANNIERS, LAVEUSES, PAYSANS, GAMINS, à la cantonade.

Hou ! Hou ! Hou !

La Vougne ! La Vougne !

V'là la merlifiche, la sorcière !

La merligodgière !

Hou ! Hou ! Hou !

 

 

SCÈNE VII

LES MÊMES, LA FOULE, à la cantonade, GLEUDE, en scène.


GLEUDE, accourant, effaré, par le pont.

Vite, au secours !

(D'une voix haletante.)

Pauvre Vougne, toute seule contre tous...

 

LA FOULE, hurlant, à la cantonade.

Hou ! Hou ! Hou !

 

GLEUDE, même jeu que plus haut.

Mort son fils... Morte sa bru... Mort son cheval...

Elle traîner toute seule sa rubidal...

 

 

SCÈNE VIII

LES MÊMES, tous en scène, LA VOUGNE.

(Par le pont arrive la Vougne, traînant sa rubidal, et entourée par la foule hurlante et menaçante.)

 

LA FOULE

Hou ! Hou ! La Vougne ! La sorcière !

 

LE MAIRE, essayant de s'interposer.

Mes amis !... Ecoutez-moi... C'est mal.

 

GLEUDE, à la Vougne, épuisée.

Moi t'aider. Où faut mettre ta rubidal ?

 

LA VOUGNE, d'un ton de commandement.

Là, près de la rivière.

(Gleude s'attelle à la rubidal avec la Vougne et tire la voiture jusqu'à l'endroit désigné, à gauche.)

 

LA FOULE

Hou ! Hou ! La merligodgière !

(La foule, un moment tenue en respect par le maire, se resserre sur la Vougne.)

 

LE MAIRE, avec autorité.

Mes amis, c'est moi, le maire, qui vous défends...

 

LA VOUGNE, d'une voix éclatante.

La rubidal est sacrée. Il vient d'y naître un enfant.

Et je réclame, au bord de la rivière...

 

VOIX DANS LA FOULE

Des pierres ! Jetons-lui des pierres !

 

LA VOUGNE, terrible et maléfique.

Celui qui jettera la première,

En retour je lui jette un sort,

Et dans l'année il sera mort.

(La foule épouvantée, recule et s'écarte en murmurant.)


LE MAIRE, profitant de ce mouvement.

Mes amis, laissez cette pauvre femme

M'expliquer, à moi, ce qu'elle réclame.

(A la Vougne.)

Parle ! Si je le puis, j'y ferai droit.

 

LA VOUGNE, avec une voix et des gestes de sibylle.

Miarka vient de naître. Elle a du sang de roi.

Et dans l'eau qui court, sous le soleil qui crée,

Il faut que l'enfant soit ici consacrée,

Par moi, l'aïeule, qui la bénis

Selon le rite des Romanis.

Soleil, son parrain, sur l'eau sa marraine,

Soleil de midi,

Sur l'eau resplendis !

Fleurir doit la fleur. Grainer doit la graine.

Les livres l'ont dit.

Les tarots l'ont dit.

Miarka vient de naître et Miarka sera reine.

(Dans la foule qui s'est peu à peu écartée de plus en plus devant l'attitude bizarre et imposante de la Vougne, on entend encore gronder de sourds murmures.)

 

LE MAIRE

Silence, tous !

Et toi, la Vougne,

J'y consens, fais comme tu veux,

Et donne à ta reine future

Ce baptême d'aventure

Dans la foi de ses aïeux.

(La Vougne prend, dans la rubidal, une petite fille qui vient de naître, et elle procède à la cérémonie du baptême romané, en présentant l'enfant toute nue à l'eau, où elle la trempe, et au soleil, dans les rayons de qui elle la sèche, cependant qu'elle chante les deux Hymnes suivantes.)

 

LA VOUGNE

I
HYMNE A LA RIVIÈRE

Dans l'eau qui court sans but,

Dans l'eau qui fuit sans fin,

Sois trempée sans fin ni but.

 

Comme elle, va toujours,

Sans te fixer à la terre,

En la rongeant, en la rongeant.

 

Comme elle, aie pour pays

Les nuages d'où elle tombe,

Les nuages où elle retourne.

 

Comme elle, tu es née

D'une montagne crevée

Qu'un nuage un jour baisa.

 

Comme elle, à travers tout,

Tu passeras, tu filtreras ;

Car tu es libre, libre, libre.

 

Comme elle tu sauras chanter.

Ecoute bien sa chanson.

Elle dit : « Marche ! Marche ! »

 

Comme elle tu sauras danser.

Regarde bien sa danse.

Elle fait : « Plus loin ! Plus loin ! »

 

Comme elle, quand tu mourras,

Tu iras dans une grande mer

D'où le Soleil te reprendra.

 

II

HYMNE AU SOLEIL

Soleil qui flambes, Soleil d'or rouge,

Soleil qui brûles, Soleil de diamant,

Soleil qui crées, Soleil de sang,

 

Soleil, je t'offre cet or vivant,

Soleil, je te donne ce diamant de chair,

Soleil, je te voue ce sang de mon sang.

 

Soleil, mets ton or sur sa peau !

Soleil, mets ton diamant dans ses yeux !

Soleil, mets ton sang dans son cœur !

 

Soleil qui flambes, Soleil d'or rouge,

Soleil qui brûles, Soleil de diamant,

Soleil qui crées, Soleil de sang !

(Rideau.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chanson de l'Eau qui court

Bernadette Delprat et Orchestre dir Eugène Bigot

Columbia RF 75 mat. CL 5144-1, enr. en 1931

 

 

 

ACTE DEUXIÈME - MIARKA GRANDIT, MIARKA S'INSTRUIT

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

 

Dans le clos du maire.

A droite : l'entrée d'une vieille remise au toit crevé, sous laquelle est abritée, dans un coin, la rubidal, et qu'enfume un maigre feu allumé sur le devant, entre trois pierres, à la façon romané.

A gauche : pommiers sans feuilles, aux branches lourdes de neige.

Au fond : prairies toutes blanches, et, au delà, la grand' route qu'on voit par-dessus la haie.

En hiver. Paysage de neige.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LA VOUGNE, MIARKA, endormie.

(Miarka dort dans le fond, sous la rubidal. La Vougne va et vient veillant sur elle, attisant son feu, et consultant ses tarots.)

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, GLEUDE

(Gleude arrive par la gauche, et il offrira successivement les objets dont il parle.)

 

GLEUDE

Voici du bois, qui sent bon, pour ton feu.

Pour toi, du genièvre.

Et pour Miarka, ces petites fleurs bleues

Qu'on trouve en grattant sous la neige.

(Avec tendresse, mais timidement, en montrant Miarka qui dort.)

Comment va-t-elle, par un froid pareil ?

 

LA VOUGNE, brusque.

Pas bien, puisqu'il ne fait pas de soleil.

 

GLEUDE

Patience ! Bientôt c'est le printemps.

 

LA VOUGNE, avec amertume.

Quand il reviendra, ça fera dix-huit ans,

Entends-lu, dix-huit ans,

Passés dans ce coin, toujours le même.

 

GLEUDE

Chez le maire et sa sœur, des gens qui vous aiment.

 

LA VOUGNE

Et que je hais, pourtant !

(Avec une amertume plus grande encore que tout à l'heure.)

Songe donc ! Dix-huit ans,

A vivre ici, moi, la Romané superbe,

Les pieds pris dans la terre comme de l'herbe.

 

GLEUDE

Pourquoi ne pas partir, et moi vous suivre ?

 

LA VOUGNE

Je dois obéir aux tarots qui m'ont dit :

« Là où Miarka naît, si Miarka grandit,

Apprenant aux magiques livres

Tout ce qu'il faut qu'elle apprenne,

Miarka sera reine. »

(Avec dureté.)

Or, Miarka n'a pas encore appris tout.

(Même jeu en allant secouer Miarka.)

Allons, toi ! Au travail ! Debout !

 

MIARKA, s'étirant douloureusement.

Grâce, grand'mère, grâce !

Je n'ai pas assez dormi. Je suis lasse.

 

GLEUDE, avec pitié.

Laisse-la se rendormir un peu.

Vois ! Elle a de lourds nuages plein les yeux.

 

LA VOUGNE, d'un air délibéré.

Délassons-la

Et réveillons-la

Avec ta flûte et ma guzla !

(Elle a décroché sa guzla, suspendue dans la rubidal, et elle y gratte de vifs pizzicati, que Gleude accompagne en improvisant sur sa flûte de Pan. A cette diane allègre, d'un rythme dansant, Miarka peu à peu se lève, se frotte les yeux, s'étire et se dégourdit les jambes, avec des pas et des poses de danse.)

 

GLEUDE, l'admirant.

Elle est réveillée.

Voici que miroitent

De clartés mouillées

Ses yeux d'alouette.

 

LA VOUGNE, à Miarka.

Ho ! Vite ! A ta leçon !

Redis la chanson

Qu'hier au soir, dans ta tête folle,

J'ai si lentement

Versée en t'endormant.

Redis la chanson de la Parole.

(Elle prend un des grands livres, dans lequel elle va suivre attentivement les lignes écrites, en les soulignant de son index tandis que Miarka chantera d'une voix presque indifférente à ce qu'elle chante, comme un enfant récitant du catéchisme.)

 

MIARKA
CHANSON DE LA PAROLE

Je suis la Parole et je suis tout,

Et depuis toujours je parle

Et jamais je ne me tairai.

 

Le bruit du monde, c'est moi.

Le vent qui passe, c'est mon souffle.

L'eau qui court, c'est ma salive.

 

Les étoiles sont mes mots brillants.

Le soleil est une syllabe

Que j'ai jetée un jour par hasard.

 

Je suis l'ouragan qui prend les arbres

Comme des cheveux arrachés

Sur la peau du crâne de la terre.

 

Je suis la brise qui fait frt frt

A la pointe des brins d'herbe

En y posant mille caresses.

 

Je parle même dans le silence ;

Mais j'y parle si bas, si bas,

Que moi-même je ne m'entends pas.

 

Je suis la Parole et je suis tout.

Je sors de là, d'ici, de partout,

Et pourtant je sors du rien.

 

Langue de l'homme, rouge flambeau,

Sur toi je m'allume en passant,

De toi je m'envole comme un éclair.

 

Ce que je suis, je ne sais pas :

Flamme, eau, vent, étoile, tout,

Et aussi ce qui n'est pas encore.

 

Ce que je suis, je ne sais pas.

Je suis la Parole et je suis tout,

Et peut-être que je ne suis pas.

 

J'annonce, je nomme, je crée,

Et depuis toujours je parle

Et jamais je ne me tairai.

 

Dans le monde au rut éternel,

Je suis le bruit que font les choses

En s'unissant par les baisers.

(Gleude a écouté avec admiration, presque en extase. Il revient de cette extase brusquement.)

 

GLEUDE

Comme c'est beau ! Mais que de peine,

Pour mettre tout ça qu'elle dit,

Tout ça, si grand, dans son front si petit !

 

LA VOUGNE, avec gravité.

C'est le front d'une reine.

(A Miarka, sur la même musique que plus haut.)

Ho ! Vite ! A ta leçon !

Dis l'autre chanson

Qu'hier au soir, dans ta tête folle,

J'ai si lentement

Versée en t'endormant,

Après la chanson de la Parole.

(Sur un motif amenant le motif de l'eau qui court.)

Dis ce qu'on entendrait aux ruisseaux ruisseler,

Si l'eau qui court pouvait parler.

(Miarka, cette fois, n'aura plus l'air détaché de ce qu'elle chante, mais y mettra toute son âme, et la Vougne ne suivra plus sur le livre.)

 

MIARKA

CHANSON DE L'EAU QUI COURT

Si l'eau qui court pouvait parler,

Elle dirait de belles histoires.

Elle raconterait toute la terre.

Elle raconterait tout le ciel.

 

L'eau qui court a autant d'ombres

Que la terre a de brins d'herbe.

L'eau qui court a autant de reflets

Que le ciel d'été a d'étoiles.

 

Chaque brin d'herbe parle à son ombre,

Et chaque étoile à son reflet.

Cela, depuis que le monde est monde.

Si l'eau qui court pouvait parler !

 

Mais les yeux des bons Romanis

Sont aussi clairs que l'eau qui court.

Et comme elle, à travers les choses,

Ils passent sans se reposer.

 

Et chaque brin d'herbe leur conte

Sa naissance mystérieuse.

Et chaque étoile en s'y mirant

Leur dit toutes ses aventures.

 

Aussi en savent-ils, en savent-ils !

Cela, depuis que le monde est monde.

Les yeux clairs des bons Romanis,

C'est l'eau qui court et peut parler.

 

GLEUDE, avec enthousiasme

Ah ! celle-ci est encor plus belle !

Attends, que sur mes roseaux,

Pour l'apprendre aux oiseaux,

Je me la rappelle !

(Il en entame la mélodie sur sa flûte de Pan.)

 

MIARKA, tendrement.

Prends garde, pauvre ami !

Car si tu la retiens, même à demi,

Grand'mère méchante

Te défendra désormais d'écouter

Quand je chante.

(Avec un peu de coquetterie.)

Et j'aime tant que tu m'écoutes chanter !

 

GLEUDE, très attendri et amoureusement.

Oh ! merci d'être avec moi si douce !

De tels mots pour mon cœur sont pareils

Aux baisers d'un rayon de soleil

Pour le grillon qui meurt sous la mousse.

De tels mots pour mon cœur sont pareils.

 

Ces mots tendres, de toi si hautaine,

Mon pauvre cœur en est caressé.

Je les bois ainsi qu'un loup blessé

Boit de l'eau fraîche au creux des fontaines.

Mon pauvre cœur en est caressé.

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, LE MAIRE, MADAME TAVIE

(Le maire et madame Tavie paraissent au fond à gauche. Ils marchent à pas furtifs, s'arrêtent, écoutent, semblent guetter. Par moments, ils se parlent tout bas, à l'oreille. Ils s'approcheront ainsi peu à peu, jusqu'à la réplique où le maire s'adressera directement à la Vougne, à Gleude et à Miarka.)

 

MIARKA, à Gleude, avec une coquetterie tendre.

Comme ta langue se délie

Depuis quelque temps !

Tu sais aujourd'hui, par instant,

En parlant aussi bien qu'en flûtant,

Trouver des choses jolies.

 

GLEUDE, naïvement.

En avril, au temps des amours,

Les oiseaux en trouvent toujours.

 

LA VOUGNE, avec un air de sorcière et sur un rythme très volubile, qu'entrecoupe le dialogue suivant entre le maire et madame Tavie.

Silence ! Des pas

Font craquer la neige.

Pour nous prendre au piège,

On vient, parlant bas.

 

Mais tous leurs complots

Seront en déroute.

J'entends qui m'écoute.

J'y vois, les yeux clos.

 

Silence, vous deux

Et laissez l'aïeule

Choisir toute seule

Les mots hasardeux.

 

Parler, c'est fort bien.

C'est mieux de se taire.

On garde un mystère

Quand on n'en dit rien.

(La Vougne, Miarka et Gleude, sur un signe de La Vougne, se sont assis autour de leur feu, immobiles et en silence. — Le Maire et madame Tavie continuent à s'approcher de la remise, sans se douter que leur présence a été éventée par la Vougne, qui, sans en avoir l'air, les écoute, avec une mine de chouette aux aguets.)

 

LE MAIRE, à madame Tavie, pendant le monologue de la Vougne.

Hein ! comme il parle bien, l'innocent !

Ah ! dame ! il n'est plus le même.

L'amour en fait un homme, à présent.

Il aime Miarka, vous dis-je, il l'aime.

 

MADAME TAVIE

Et qu'en espérez-vous ?

 

LE MAIRE

Les rendre heureux et qu'il soit son époux.

 

MADAME TAVIE, narquoise.

Et, quand la vieille aura cessé de vivre,

Obtenir d'eux, enfin, les fameux livres ?

 

LE MAIRE

Eh ! ma sœur, peut-être oui.

 

MADAME TAVIE

Ah ! laissez-moi rire !... Lui,

Être aimé par elle !

Mais, mon frère, vous êtes fou,

De vouloir unir ce hibou

A cette tourterelle.

 

LE MAIRE, arrivé à la remise, et paterne.

Ah ! mes amis, sous la remise,

Autour d'un maigre feu qui tremble à la bise,

Comme vous devez avoir froid !

 

LA VOUGNE, avec orgueil.

On a chaud dans le cœur quand il y bat du sang de roi.

 

LE MAIRE

Chez nous, pourtant, Miarka serait mieux.

 

LA VOUGNE, même jeu que plus haut.

Miarka n'est bien que sous la flamme ardente de mes yeux

(Miarka se rapproche du feu en grelottant.)

 

MADAME TAVIE, tendrement.

Chère mignonne !

Elle a l'air tout transi.

Tandis qu'à notre âtre qui braisillonne...

(La Vougne hoche la tête avec dégoût.)

 

GLEUDE, malgré la Vougne qui veut le faire taire.

Si ! si !

Elle a raison.

Miarka serait mieux dans leur maison.

(Avec une pitié passionnée.)

Fleur fragile que l'hiver maltraite,

C'est une enfant encor ;

Et pour elle, pauvrette,

Moi aussi je regrette

Leur âtre aux braises d'or.

 

MIARKA, grelottant de plus en plus.

Notre feu si maigre est presque mort.

(Suppliante et très timidement sous le regard irrité de la Vougne.)

Là-bas, grand'mère, on serait mieux... peut-être.

 

LA VOUGNE, violente et désignant le maire.

Là-bas ! chez ce traître !

 

LE MAIRE, stupéfait.

Moi ! Traître ! Comment ?

(La précédente réplique et la suivante dites ensemble.)


TOUS, sauf la Vougne, même jeu.

Lui ! Traître ! Comment ?

 

LA VOUGNE, à Miarka.

Et nos chansons qu'il veut tant connaître !

Alors, quand le soir, en t'endormant,

Je te les chante si lentement,

Lui, nous guettant, il les entendrait,

Et ce voleur nous les volerait !

 

LE MAIRE, avec indignation.

Oh ! la Vougne, peux-tu croire ?...

(Conciliant.)

D'ailleurs, ce trésor vénéré,

Pourquoi ne pas me l'ouvrir de ton plein gré ?

J'aime les Romanis. J'écris leur histoire.

Pourquoi ne veux-tu pas, toi m'ayant éclairé,

Que j'en fasse un livre à ta gloire ?

 

LA VOUGNE, ironique.

Ah ! ah ! Pourquoi ?

Des chansons romanés je vais t'en dire une

Qui t'apprendra pourquoi je ne dois

T'en apprendre aucune.

(Avec des airs de mystère maléfique.)

CHANSON DU SAVOIR

Le Savoir est pareil à l'eau,

Le Savoir est pareil au feu,

Qui sont faits pour rester sous terre.

 

Sous terre, par de bons secrets,

Le sage doit les trouver ;

Mais le sage doit les y remettre.

 

Si tu as soif, le bâton magique

Te montrera où est la source.

Rafraîchis-toi, et rebouche le trou.

 

Si tu as froid, frappe le silex,

Et ton bois s'allumera.

Chauffe-toi, puis éteins la flamme.

 

Mais si tu laisses couler la source,

Elle deviendra une rivière,

Et demain tu y seras noyé.

 

Et si tu laisses flamber la flamme,

Elle brûlera demain la forêt

Où tu passes pour t'en aller.

 

LE MAIRE, au comble de l'enthousiasme.

Quelle merveille !

 

LA VOUGNE, orgueilleuse.

J'en sais des mille et des mille, pareilles !

(Soudain terrible, au maire.)

Mais maintenant, toi, que tu sais bien

Pourquoi jamais tu ne sauras rien,

Va-t'en, va-t-en, toi qui veux voler mon bien !

(A Gleude.)

Et va-t'en aussi, mauvais gueux,

Qui complotais avec eux

Pour mettre en cage mon hirondelle !

(S'exaltant.)

Non, non ! Miarka restera fidèle

A l'âme errante de ses aïeux.

(De plus en plus exaltée.)

Allons, tous, loin d'elle !

(Elle les chasse du geste. Ils hésitent à lui obéir.)

Tous, je vous dis ! Tous ! Je le veux !

(Voyant qu'ils n'obéissant toujours pas. elle prend au foyer des brandons qu'elle agite, qui se renflamment brusquement, et dont elle les menace.)

Tous ! Tous ! Ou je vous mets aux cheveux

Ces doigts d'étincelles,

Ces langues de feu !

(Madame Tavie d'abord, puis le maire, puis Gleude, se sauvent effarés, par la gauche, en courant.)

 

 

SCÈNE IV

LA VOUGNE, MIARKA.

(La Vougne revient à Miarka en grinçant des dents.)
 

MIARKA

Te voilà toute blême !

Tu parais en colère contre moi-même.

Pourquoi grinces-tu des crocs ?

Est-ce ma faute, si ces gens nous aiment ?

 

LA VOUGNE, brutalement.

Oui ! Tu les aimes trop.

(Elle tire brusquement de sa gorgerette les tarots, qu'elle brandit avec menace.)

Ah ! prends garde ! Il a l'âme jalouse,

Le Roi dont tu seras l'épouse,

Le Roi promis par les tarots !

Lui qui te rendra le diadème

De ton aïeul,

Lui qui doit venir et qui t'aime,

C'est lui qu'il faut aimer, lui seul.

 

MIARKA, avec découragement.

Comment l'aimer ? Je ne le connais pas.

 

LA VOUGNE

Pense à lui toujours, pense à lui sans trêve,

Sans penser à lui ne fais point un pas,

Sans rêver de lui ne fais point un rêve,

Offre-lui ton cœur et tends-lui tes bras,

Tu l'évoqueras et tu le verras.

 

MIARKA

Pour rêver de lui mes nuits sont trop brèves,

Et tant de chansons y font trop de bruit.

A les répéter, répéter sans trêve,

Tu m'emplis la tête et j'emplis ma nuit.

Je n'ai plus de temps pour rêver de lui.

 

LA VOUGNE, soudainement tendre.

Eh bien ! rendors-toi dans la paresse,

Je te le permets aujourd'hui.

(Elle lui tend une petite gourde où elle la fait boire.)

Rendors-toi sous la caresse

De la magique liqueur,

(Avec des passes magnétiques et une voix d'incantation.)

Et des mots que mon art vainqueur

Va dire tout bas à ton cœur,

Pour qu'il apparaisse,

Evoqué par moi,

Evoqué pour toi,

Ton aimé, ton Roi !

(Elle prend Miarka dans son giron, et la berce comme une enfant, en lui chantonnant à l'oreille un chant magique au murmure inarticulé.)

 

MIARKA, s'endormant peu à peu.

Ah ! comme tout se fait lointain !

Voici que le soir

Rejoint le matin.

Je m'endors. Tout s'éteint.

Tout est noir.

(La nuit, en effet, s'est produite peu à peu sur la scène, qui, au dernier mot de Miarka, est dans les ténèbres.)

 

 

  

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME - TROISIÈME TABLEAU

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LA VOUGNE, MIARKA, endormie.

 

LA VOUGNE, debout, et absolument en incantatrice.

Dans ce noir, qu'il fasse clair !

Printemps, viens chasser l'hiver !

Le Roi se met en route

Vers ton espoir.

Tu vas l'entendre. Ecoute !

(Dans le noir, on commence, en effet, à entendre la marche romané, d'abord vague et lointaine, puis peu à peu se rapprochant.)

Regarde ! Tu vas le voir.

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, LES ROMANIS, LE ROI DES ROMANIS.

(La Vougne s'est retirée dans le coin à droite, près de Miarka qui dort et rêve. — Accroupie par terre, presque confondue avec le sol, elle restera immobile pendant toute la vision. Miarka et elle devront en quelque sorte disparaître aux yeux des spectateurs.)

(Sur le dernier mot de la Vougne, la scène a passé lentement du noir au plein jour. Le paysage d'hiver deviendra peu à peu un paysage de printemps, ensoleillé, avec les prairies et la haie vertes, les pommiers en fleurs. Par la grand' route, au fond, arrivent, et viennent jusqu'en scène, des Romanis. C'est toute une tribu, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, le bâton long en travers des épaules, les autres sur des chariots. Ils défilent au rythme de la marche romané, en chantant la chanson de la Poussière, que miment des femmes tournoyantes et enveloppées de voiles gris.)

 

LES ROMANIS

CHANSON DE LA POUSSIÈRE

Poussière, je ne te crains pas ;

Je t'avale à pleine gorge.

Tu altères les autres hommes.

Tu rafraîchis les Romanis.

 

D'où viens tu ? C'est de là-bas.

Et c'est là-bas que je vais.

Tu m'apportes les nouvelles

Des beaux pays inconnus.

 

Qu'es-tu ? Tu es de la terre,

De la bonne terre romané,

Qui ne veut pas rester en place

Et qui aime à voyager.

 

Que cherches-tu ? Tu n'en sais rien.

Ce que je cherche, je ne sais pas.

Tu roules et je roule. Qu'importe

Où nous allons, si c'est là-bas ?

 

D'ici, de là, partout, toujours,

Tu vas, tu cours, comme une folle ;

Mais les étoiles dans le ciel

Sont de la poussière qui vole.

 

Poussière, tu es la robe grise

Que le vent retrousse en passant,

Et sous laquelle on voit briller

La peau rose de l'horizon.

 

Poussière, je ne te crains pas ;

Je t'avale à pleine gorge.

Tu altères les autres hommes.

Tu rafraîchis les Romanis.

(Après le dernier grand cri de la Poussière, une halte se fait et le Ballet commence.)

 

BALLET

(Entrée des vieux et des vieilles en retard. Les vieilles miment leur joie de se reposer. Des jeunes gens les entraînent de force dans la danse.

I. Danse romané, avec des refrains de cris sauvages.

II. Pas de l'ours, que mène un montreur jouant de la flûte, et qui grogne en dansant, taquiné par les petites filles.

III. Représentation mimée de la cérémonie nuptiale.

IV. Ronde des amoureux, qui arrachent des branches fleuries aux pommiers, et s'enlacent en valsant, tandis que les chœurs chantent :)

 

LES CHŒURS

Dansez,

Valsez,

Passez !

C'est le printemps pour les fous.
Aimez-vous !
Dansez,

Valsez,

Passez !

Trop tôt vient l'heure,

Où l'homme pleure.

Avant son tour

Vivez d'abord les heures d'amour.

Rêvez votre rêve,

Rêvez-le sans trêve !

Qu'en baisers de fièvres

Se joignent vos lèvres !

Car demain morose

Fane toute rose.

Buvez donc sans trêve,

Buvez votre rêve

Dans cette coupe d'amour !

(Fin du ballet.)

 

LE ROI, paraissant à cheval.

Amis, écoutez-moi !

(A son geste de commandement, tous se sont immobilisés. Il parle du haut de son cheval. Il va les exciter à repartir. Les Romanis, d'abord rebelles à son ordre, et très las, vont peu à peu sympathiser avec lui, jusqu'à l'explosion finale d'enthousiasme qui les rejette dans la fureur de se remettre en route.)

 

LE ROI

Non, point de halte !

Marchons, passons !

Qu'à nos chansons

Sans fin s'exalte

L'ardeur de doubler le pas

Vers là-bas, là-bas, là-bas !

 

LES ROMANIS, d'un ton lassé.
Ah !... là-bas !... là-bas !


LE ROI

C'est là-bas qu'elle est, la belle

Promise par les destins.

J'entends son cœur qui m'appelle

Dans les horizons lointains.

Je la vois qui pleure en rêve,

Puisque son Roi ne vient pas.

Ah ! marchons, marchons sans trêve

Pour la joindre enfin, là-bas !

 

LES ROMANIS, se ranimant.
Oui, là-bas, là-bas, là-bas !...


LE ROI, comme en vision extatique.

Sa grand'mère est auprès d'elle,

Qui la console, et je veux

Voler vite, à tire-d'aile,

Au colombier de leurs vœux.

Courage, Miarka, sois forte !

Ton Roi, lui, ne faiblit pas ;

Et le vent fou qui l'emporte,

L'emporte vers toi, là-bas.

 

LES ROMANIS, repris du désir de partir.

Oui, là-bas, là-bas, là-bas !

 

LE ROI, très lyrique.

Donc, point de halte !

Marchons, passons !

Qu'à nos chansons

Sans fin s'exalte

L'ardeur de doubler le pas

Vers là-bas, là-bas, là-bas !

 

LES ROMANIS, frénétiquement.

Oui, là-bas, là-bas, là-bas !

(Le cheval du Roi se met en marche et toutes les voitures suivent et les piétons aussi ; et la marche recommence, s'en allant vers le fond, d'une allure plus rapide qu'elle n'est venue, d'une allure de plus en plus rapide, au rythme tourbillonnant de la chanson suivante, sorte de ronde dont les quatre « Io ! pour les Romanis » sont le refrain sauvage.)

RONDE DES ROMANIS

A travers

L'univers,

(Io ! pour les Romanis !)

Les chemins,

Les demains,

Ne sont jamais finis.

C'est vers toi

Que le Roi

(Io ! pour les Romanis !)

Veut aller,

Veut voler !

Ses ordres soient bénis !
Nous allons,

Nous volons,

(Io ! pour les Romanis !)
En buvant

L'âpre vent,

Nous les oiseaux sans nids,

A travers

L'univers.

(Io ! pour les Romanis !)

(La vision rentre dans l'ombre comme elle eu est sortie, mystérieusement.)

 

 

SCÈNE III

LA VOUGNE, MIARKA

(Peu à peu la scène a repassé au noir.)


MIARKA, s'éveillant en sursaut.

Grand'mère, grand'mère, je l'ai vu, c'est lui !

(Brusquement la lumière revient, et le paysage d'hiver reparaît.)

Hélas ! hélas ! je n'ai vu qu'un rêve.

(Elle éclate en sanglots.)

 

LA VOUGNE, fatidique.

Ce qui n'est qu'un rêve aujourd'hui,

Dans l'avenir vivant s'achève.

Sois brave, et ton sort est dans ta main.

Le Roi vers la Reine est en chemin.

Et l'aujourd'hui qui te rend morose,

Si ton espoir tenace l'arrose,

C'est le rosier qui pour rose

Aura le joyeux demain.

(Rideau.)

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME - MIARKA N'AIME PAS, MIARKA SE DÉFEND

 

QUATRIÈME TABLEAU

 

 

Une vieille cuisine de campagne

A gauche, au fond, petit escalier de bois.

A droite, premier plan, porte donnant à l'intérieur.

Au fond, à droite, âtre au manteau qui avance.

Au fond, au milieu de la paroi, porte ouverte, avec le bas à claire-voie, donnant sur la cour.

En automne, à la nuit tombante.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

MIARKA, LE MAIRE, MADAME TAVIE

(Miarka se chauffe sous le manteau de l'âtre, assise, très emmitouflée, l'air frileux, souffreteux, fiévreux. Madame Tavie la dorlote. Le maire va et vient, les regards fureteurs, surtout vers les livres empaquetés dans des courroies.)

 

MIARKA, avec gratitude.

Oui, je sais, madame Tavie,

Je vous dois sans doute d'être encore en vie.

Après l'hiver si cruel

Sous la remise en plein air,

Le soleil, revenu dans le ciel,

N'était pas revenu dans ma chair ;

Et tout l'été,

Tremblant la fièvre,

L'âme à la lèvre,

J'ai grelotté.

Vous avez tant, pour ma santé,

Prié grand'mère, vous si bonne,

Qu'aux premiers soirs froids de l'automne

Elle a bien voulu loger ici.

Et m'y voici

Sous la cheminée,

Par vous câlinée,

Un peu plus heureuse... Merci !... Merci !...

Mais, croyez-moi, grand'mère est toujours la même.

Ne lui laissez pas trop voir que je vous aime.

(Au maire.)

Et vous, ne l'interrogez pas

Sur nos secrets.

Car nous retournerions là-bas,

Et j'y mourrais !

 

MADAME TAVIE

Ne crains rien, nous agirons avec prudence.

 

LE MAIRE, non sans embarras.

Mais, dis-moi, chère enfant...

Pardonne à mon insistance !...

Ces livres que la Vougne défend

D'une façon si jalouse,

Après elle, toi, qu'en feras-tu ?

 

MIARKA

J'en ferai don à la tribu

Dont le Roi me prendra pour épouse.

 

LE MAIRE, en hochant la tête avec ironie.

Es-tu sûre qu'il viendra, ce Roi ?

 

MIARKA, sans grande conviction.

Les tarots disent qu'il est en route.

Grand'mère y croit.

 

LE MAIRE, insinuant.

Mais toi ? Tu n'y crois pas, sans doute ?

 

MIARKA, même jeu que plus haut, malgré ses paroles.

Si ! Si ! Je dois y croire aussi.

C'est d'y croire un peu qui me fait vivre.

 

MADAME TAVIE, au maire, en voyant le trouble de Miarka.

Pourquoi la troubler ainsi ?

 

LE MAIRE, insistant quand même.

Plus qu'un mot ! Ces fameux livres,

Qu'en feras-tu, s'ils restent tiens

Et si ton Roi jamais ne vient ?

 

MIARKA, très simplement, mais avec grandeur.

S'il faut que je meure

Sans le rencontrer,

A ma dernière heure

Je les brûlerai.

 

LE MAIRE, très exalté,

O sacrilège !

Irréparable malheur !

Non, non, je ne veux pas. Dussé-je,

Pour les sauver, être un voleur !...

 

MIARKA, avec terreur.

Oh ! par pitié, silence !

Grand'mère entend même ce qu'on pense.

Vous allez nous porter malheur.

(Un silence dans lequel on entend soudain, au dehors, une roulade mélancolique.)

 

MADAME TAVIE

C'est l'oiseleur.

 

MIARKA, un peu confuse.

Il vient ainsi, tous les soirs, avec des fleurs.

 

 

LE MAIRE, à madame Tavie.

Laissons-les seuls. Pour mes plans la chose est bonne.

(Il entraîne vers la porte de droite, pour sortir, madame Tavie, qui résiste d'abord un peu, puis cédera.)

 

MADAME TAVIE

Vos plans ! Vos plans !... Bah ! du moins, à la mignonne,

L'instant sera plus doux

Avec lui qu'avec vous.

(Ils sortent par la porte de droite.)

 

 

SCÈNE II

MIARKA, GLEUDE, d'abord à la cantonade.

(Gleude chantera les deux premiers couplets et la moitié du dernier sans qu'on le voie. Il ne paraîtra dans la porte, derrière la claire-voie, qu'en terminant la chanson.)

 

GLEUDE, d'une voix très mélancolique.

Tout le jour, aux sentiers du bocage,

Que l'automne a mouillés de ses pleurs,

J'ai cueilli, pour fleurir une cage,

Les fleurs, les dernières fleurs.

 

(D'un accent presque égaré.)

Dans la brume on entend la voix folle

De la brise qui parle aux roseaux.

C'est demain que nous quitte et s'envole

L'oiseau, le dernier oiseau.

 

(Avec une tristesse profonde.)

Tout se fane et tout meurt sur la terre,

Car l'hiver va venir dans un jour.

Tristement chante encor, solitaire,

L'amour, le dernier amour.

(Il s'arrête au seuil, n'osant pousser la porte pour entrer, et regardant si Miarka est seule. Il lui jette de loin, d'un geste timide, son bouquet de fleurs.)

 

MIARKA, gentiment.

Entre, mon Gleude ; grand'mère n'y est pas.

 

GLEUDE, soudain passionné, après être entré vivement.

Ah ! je vais donc pouvoir tout haut te le dire,

Ce que mes yeux toujours disent tout bas !

 

MIARKA, avec une naïveté un peu feinte, et coquettement.

Quoi donc ? Je ne comprends pas.

Dans tes yeux je ne sais pas lire.

 

GLEUDE, en pleurant, tandis qu'elle sourit.

Ah ! tu les vois pleurer, pourtant !

Pleurer que tu sois si méchante

Pour un amour qui t'aime tant !

Ah ! mes yeux, cet amour y chante !

Si jamais ton cœur ne l'entend,

C'est que toujours, en m'écoutant,

Tu en ris, de mes yeux, méchante !

Et tu les vois pleurer, pourtant !

 

MIARKA, debout et hautaine.

Je t'ai défendu de me dire ces choses.

Si tu perds la tête, je n'en suis pas cause.

Tais-toi! Ou va-t'en !

 

GLEUDE, soudain très violent.

Non ! Non ! Mauvaise jolie,

Cette fois, je parlerai.

Ah ! trop longtemps tu m'as torturé.

Tant pis, si mon mal tourne en folie

Je léchais. Je mordrai.

(Il marche vers elle, les bras tendus.)

 

MIARKA, reculant.

Gleude, Gleude, je t'en supplie !...

 

GLEUDE, déjà comme triomphant.

Ah ! tu vois, j'en étais sûr,

Avec toi, mieux vaut avoir, comme la Vougne,

Le geste farouche

Et le verbe dur.

 

MIARKA, échappant à son étreinte.

Gleude, Gleude, voyons, souviens-toi !...

 

GLEUDE, hors de lui de plus en plus.

Je me souviens. En moi je retrouve

L'ancienne brute tout à coup.

A la fille de louve

Ce qu'il faut, c'est un loup.

J'en suis un, par la soif d'amour dévoré.

Je t'aime avec rage, comme un fauve.

Je te veux. Je te veux. Je t'aurai.

(Il s'est précipité sur elle. D'un bond, elle l'a esquivé, mettant la table entre elle et lui. Puis elle a fui jusqu'en haut de l'escalier, à gauche. Elle le considère avec épouvante. Il ricane.)

Ah ! ah ! Tu ne ris plus. Tu te sauves ?

 

MIARKA, très brave,

Moi !

Regarde !

(Quittant le coin où elle s'était réfugiée, elle descend et vient se mettre devant Gleude.)

Mon orgueil me garde.

Je suis devant toi.

(A son tour, elle le fait reculer en marchant vers lui.)

Forte est ma faiblesse.

Je n'ai peur de rien.

Du loup mis en laisse

Je vais faire un chien.

(Avec un geste de commandement impérieux et irrésistible.)

Esclave pour qui je fus trop bonne

Et que mes bontés ont rendu fou,

Si tu veux qu'on te pardonne,

(En lui fouettant le visage de son bouquet.)

A genoux, Gleude ! A genoux !

(Gleude est tombé à genoux, humble et soumis. Lentement, il se relève et se dirige vers la porte du fond.)

 

MIARKA, redevenue douce.

C'est toi, maintenant, qui fuis ?

 

GLEUDE, en se retournant au seuil.

Oui, pour pleurer dans la nuit.

(Il sort, la tête dans ses mains, et chante, au dehors, avec des sanglots dans la voix, qui se brise douloureusement au dernier vers.)

C'est fini ! Ta chanson va se taire,

Triste oiseau qui chantas un seul jour.

Tout au fond de mon cœur je l'enterre,

L'amour, l'impossible amour.

 

 

SCÈNE III

 

MIARKA, seule, attendrie, et peu à peu s'alanguissant.

Pauvre garçon, tout de même !

Ah ! si je pouvais l'aimer comme il m'aime !

Si mon destin moins exigeant

Me permettait, parmi ces bonnes gens,

De trouver la paix que parfois j'envie !...

O douce Thiérache où s'écoula

Si doucement mon enfance ravie !

Y finir tout doucement ma vie !

Qui sait si le bonheur n'est pas là ?

(Pendant qu'elle continue à s'alanguir et à rêver tout bas, La Vougne descend de l'escalier à gauche, considère en silence Miarka toute absorbée, et hoche douloureusement la tête.)

 

 

SCÈNE IV

MIARKA, LA VOUGNE

 

LA VOUGNE, triste et grave.

Miarka, je les entends, tes pensées.

Je sais d'où elle vient, ta langueur.

Je vois tes espérances lassées

Fuir par les trous qui rongent ton cœur.

 

Quand elles auront fui goutte à goutte,

Lâche, tu aimeras ta prison.

Déjà tes yeux, que ternit le doute,

N'ont plus soif du lointain horizon.

 

Les pieds dans la glu d'un marécage,

Tu vas t'y enfoncer jusqu'au col.

Non ! Oiseau captif, j'ouvre ta cage.

Fleur qui as des ailes, prends ton vol !

(D'un ton autoritaire.)

Viens ! Nous partons ! En route !

 

MIARKA, stupéfaite.

Quoi ! Partir ! Grand'mère, écoute...

 

LA VOUGNE, même jeu.

Les tarots l'ont dit. Obéissons !

 

MIARKA, discuteuse.

Ah ! Partir ! Mais, pour être reine,

Il faut que j'apprenne

Encor bien des leçons.

 

LA VOUGNE, triomphante.

Tu sais toutes les chansons.

 

MIARKA, souffreteuse.

Ah ! Partir !... La fièvre me brise.

 

LA VOUGNE, joyeuse.

Marcher fait le sang vermeil.

 

MIARKA, frissonnant.

Partir dans la saison grise !

 

LA VOUGNE, avec enthousiasme.

Nous irons vers le soleil !

(Hâtivement, près du paquet que font les livres, elle roule, dans un autre paquet, des hardes aux oripeaux étincelants.)

 

MIARKA, étonnée.

Tes habits royaux... nos livres...

 

LA VOUGNE, très simple.

Tu vois, j'en fais deux fardeaux.

 

MIARKA, lasse d'avance.

Sous le mien comment te suivre ?

 

LA VOUGNE, gaîment.

Les deux seront pour mon dos.

 

MIARKA, pitoyable.

Ton pauvre dos qui se voûte !

 

LA VOUGNE, encore plus gaie.

Je verrai le tien cambré.

 

MIARKA, se laissant choir assise, comme accablée.

Et si je succombe en route ?

 

LA VOUGNE, héroïque et tendre.

Moi pas ! Je te porterai.

(Elle la fait lever et veut l'entraîner vers la porte.)

 

MIARKA, montrant la nuit noire.

O grand'mère, l'affreuse fuite,

Seules, nous deux, par les noirs chemins !

(Elle se tord les mains dans un geste de supplication suprême.)

Attends ! Nous partirons demain.

 

LA VOUGNE, avec autorité.

Non, non ! Ce soir ! Tout de suite !

(Avec tristesse.)

Demain peut-être il ne serait plus temps.

(Violemment.)

Ah ! tout ce qu'on pense ici, je l'entends.

Je sais qu'on veut nous voler nos livres,

Et te voler toi-même à ton roi,

Et qu'avec nos voleurs tu veux vivre.

Mais ces dangers, je t'en délivre.

C'est mon devoir et c'est mon droit.

Viens ! Viens ! il faut me suivre.

(Avec son air de sorcière.)

Les tarots consultés

M'ont dit : « Partez ! Partez ! »

(Comme pour une incantation.)

Pour que tu sois reine,

Partons à l'instant !

Le sort nous entraîne.

Le sort nous attend.

Grainer doit la graine.

Fleurir doit la fleur.

(Avec une ironie terrible.)

Avant qu'ils nous prennent,

Volons les voleurs !

(Avec férocité.)

Tiens ! Tiens !... Dans ces lieux ensorceleurs,

Pour que rien ne nous y retienne,

Pour que jamais on n'y revienne

Dans cette maison de malheur,

Regarde, regarde !

(Elle court à l'âtre, en arrache des branches qui flambent, et les éparpille à travers la chambre.)

 

MIARKA, épouvantée.

Que fais-tu ?

 

LA VOUGNE, continuant, frénétique.

J'y darde, j'y darde

Le feu aux crocs pointus,

Le feu qui va en dévorer

Jusqu'au souvenir exécré.

(Des endroits s'allument en crépitant. La Vougne entraîne Miarka vers la porte du fond, ramasse les deux paquets qu'elle jette dehors. Puis, du seuil, avec des allures diaboliques et grandioses.)

Maudite soit la maison funeste

Où lâchement tu t'endormais !

Maudite à jamais

Sous mon verbe et sous mon geste !

(Les murs sont léchés par la flamme, qui monte vers le toit.)

Maudits soient ses murs, et maudit son toit !

(En forçant Miarka à faire le geste de malédiction.)

Maudits par moi, maudits par toi !

(Dans une exaltation toujours croissante, de plus en plus forcenée.)

Maudite soit la maison funeste !

Et que rien n'en reste,

Après qu'y auront chanté

Les coqs à crête sanglante

(En jetant de nouveaux brandons, ici et là.)

Que j'y plante, que j'y plante,

En drapeaux de liberté !

(Elle entraîne Miarka au dehors, dans la nuit que déchirent les lueurs de l'incendie grandissant.)

(Rideau.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chanson de la Pluie

Bernadette Delprat et Orchestre dir Eugène Bigot

Columbia RF 75 mat. CL 5143-1, enr. en 1931

 

 

 

ACTE QUATRIÈME - MIARKA S'EN VA

 

CINQUIÈME TABLEAU

 

 

Un tournant de la grand' route, dans les plaines de la Champagne.

A droite, quelques pauvres arbustes, tout dépenaillés, aux feuilles jaunes et mortes.

A gauche, un talus couronné d'une maigre haie.

Au fond, l'horizon morne et plat de la Champagne pouilleuse, steppe déserte, d'un blanc de craie.

A l'aurore, par un ciel d'automne, nuageux de nuages verts et roses, avec des éclaircies de pâle soleil, des coups de vent, l'annonce d'un prochain orage et un fond de pluie prochaine.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LA VOUGNE, MIARKA, GLEUDE

(La Vougne est couchée contre le talus de gauche, la tête entre ses bras ramenés, le buste sur un des paquets, le front sur l'autre.)

 

MIARKA, à Gleude.

C'est bien de nous avoir rejointes.

Sois sans crainte.

(Montrant La Vougne.)

Je lui ferai comprendre tout doux

Que je veux t'avoir avec nous

Pour porter, toi, ces fardeaux qui tant lui pèsent.

Mais chut ! Pas de bruit, bon fieu !

Elle est si bien aise

De dormir un peu,

Depuis quatre nuits et quatre jours

Qu'on marche, marche, marche toujours !

 

GLEUDE, avec sollicitude.

Si tu dormais toi-même un peu ?

 

MIARKA, regardant la course rapide des nuages.

Non. Moi, ce qui me repose,

C'est de regarder au ciel profond

Dans les nuages verts et roses

Passer tant de choses

Avec qui je cause,

Et qui vont... qui vont... qui vont...

(Pendant le morceau qui suit, le panorama des nuages se déroulera, s'harmonisant avec la musique, passant par l'orage et ses tonnerres pour finir par une pluie, à larges gouttes d'abord, ensuite à gouttes drues.)

CHANSON DES NUAGES

Nuages, nuages, que vous êtes loin !

Nuages, nuages, que je suis lasse !

Et sur vos seins à la peau blanche

Je voudrais tant me reposer !

 

Nuages, nuages, que je vous aime !

Nuages, nuages, que vous êtes beaux !

Pour qui donc mettez-vous ces robes

De satin vert, de velours rose ?

 

Nuages, nuages, que vous allez vite !

Nuages, nuages, que vous ai-je fait ?

Vous fuyez en vous cachant la face

Dans un grand voile de laine noire.

 

Nuages, nuages, que dites-vous ?

Nuages, nuages, qu'avez-vous ?

Voici que vous grondez sourdement

Comme une ourse qui se met en colère.

 

Nuages, nuages, que vous êtes méchants !

Nuages, nuages, que vous m'aimez peu !

Vos regards me jettent des éclairs

Qui me font mal jusqu'au fond des yeux.

 

Nuages, nuages, que vous êtes bons !

Nuages, nuages, que vous m'aimez !

Vous avez vu que je pleurais,

Et vous pleurez aussi, car il pleut.

 

Nuages, nuages, que vous êtes loin !

Nuages, nuages, que vous allez vite !

Mais je vous suivrai quand même,

Et mes rêves dormiront sur vous.

(La pluie est devenue fine et voile l'horizon comme d'une gaze grise.)

 

MIARKA, secouant la Vougne.

Réveille-toi, grand'mère. Il pleut.

Nous trouverons un abri peut-être

En marchant un peu.

 

LA VOUGNE

Laisse-moi. C'est dormir que je veux.

La pluie est fraîche et son bruit me berce.

 

MIARKA

Et si ça tourne en averse ?

 

LA VOUGNE

Le vent reviendra pour nous essuyer.

En attendant qu'il m'essuie,

Toi, au lieu de me réveiller,

Chante-moi la chanson de la Pluie,

Pour que j'entende, en me rendormant,

Pleuvoir doucement.

Chante-moi la chanson de la Pluie,

Pour que j'entende, sans la voir,

La pluie

Pleuvoir.

 

MIARKA
CHANSON DE LA PLUIE

La pluie, la pluie aux doigts verts

Joue sur la peau des feuilles mortes

Son joyeux air de tambourin.

 

La pluie, la pluie aux pieds bleus

Danse sa danse tournoyante

Et fait des ronds dans la poussière.

 

La pluie, la pluie aux lèvres fraîches

Baise la terre aux lèvres sèches

Et fait craquer le corset du grain.

(Pendant que s'achève la symphonie qui suit la chanson, la pluie cesse peu à peu, et l'horizon reparaît, gris et morne. En même temps, avec des mouvements très lents, la Vougne s'est redressée, en s'appuyant d'une main par terre. Elle est assise sur son séant. Elle a le haut du corps tout raide. Elle regarde tout droit devant elle, avec des yeux fixes et hagards.)

 

GLEUDE, montrant la Vougne.

Miarka, c'est une mourante que tu berces !

Vois les lueurs qui traversent

Ses yeux tout grands ouverts,

Pleins d'une angoisse infinie.

J'ai vu des aigles à l'agonie.

Ils ont dans les yeux ces pâles éclairs.

 

MIARKA, se jetant à genoux près de la Vougne.

J'ai peur !... Grand'mère, dis-moi quelque chose !

C'est moi, ta Miarka, qui pose

Un baiser sur ton front.

 

LA VOUGNE, d'une voix lointaine et égarée.

Les morts vivront... les morts vivront...

 

MIARKA

C'est l'Hymne des morts que tu chantes !

 

LA VOUGNE, d'une voix plus ferme.

Puisque je vais mourir, il le faut.

 

MIARKA

Pourquoi dis-tu ces choses méchantes ?

 

LA VOUGNE, avec fierté.

Reine, écoute-moi d'un cœur plus haut.

 

MIARKA, même jeu.

Je pleure, mais je t'écoute.

 

LA VOUGNE

Ne pleure pas, puisqu'il m'est donné

De mourir sur la grand' route

Comme une bonne Romané.

Et toi, si tu m'aimes,

Miarka, jure-moi

Qu'à chercher ton Roi

Tu mourras de même.

 

MIARKA, énergiquement.

Je le jure à toi,

Grand'mère mourante,

Je serai l'errante

Qui cherche son Roi.

 

LA VOUGNE

Jure aussi sur moi

Que personne au monde,

De la race immonde,

Ne sera ton Roi.

 

GLEUDE, avec passion et enthousiasme.

Je le jure, moi !

Toujours auprès d'elle,

Comme un chien fidèle

Aussi sûr que toi,

J'irai, plein de foi

Et l'âme sereine,

Pour aider la Reine

A trouver son Roi

 

LA VOUGNE, auguste.

Pour ce serment, toi, je te bénis,

Et je t'admets au rang des Romanis.

(Avec une voix ferme, qui deviendra peu à peu sacerdotale.)

A présent, de vous deux je réclame

Que vous soyez braves jusqu'au bout.

Mettez-moi debout !

(Ils l'aident à se mettre debout.)

Et buvez mon âme,

Qui va fuir mon corps

Dans l'Hymne des morts.

HYMNE DES MORTS

(Avec une majesté religieuse.)

Ne crois pas que les morts soient morts !

Tant qu'il y aura des vivants,

Les morts vivront, les morts vivront.

 

Lorsque le soleil est couché,

Tu n'as qu'à fermer tes deux yeux

Pour qu'il s'y lève, rallumé.

 

L'oiseau s'envole, l'oiseau s'en va ;

Mais, pendant qu'il plane là-haut,

Son ombre reste sur la terre.

 

Le souffle que je t'ai fait boire

Sur mes lèvres, en m'en allant,

Il est en toi, il est en toi.

 

Un autre me l'avait donné

En s'en allant ; en t'en allant

Tu le donneras à un autre.

 

De bouche en bouche il a passé.

De bouche en bouche il passera.

Ainsi jamais ne se perdra.

 

Ne crois pas que les morts soient morts !

Tant qu'il y aura des vivants,

Les morts vivront, les morts vivront.

(En achevant, comme foudroyée par l'effort surhumain qu'elle vient de faire, elle tombe à la renverse, d'un bloc. Miarka se jette sur elle, en poussant un cri déchirant de douleur.)

 

GLEUDE, la rassurant.

Non, elle n'est pas morte, la grande aïeule !

Regarde ! elle respire !

(Miarka et Gleude s'accroupissent près de la Vougne, et la raniment. Miarka, un moment après, éloigne Gleude d'un geste et reste seule auprès de la Vougne, à la soigner. Gleude s'écarte et va vers le fond.)

 

 

SCÈNE II

LA VOUGNE, MIARKA, GLEUDE, LES ROMANIS, à la cantonade.

(Les nuages, après la chute de la Vougne, ont été soudain balayés par un grand coup de vent. Le ciel est maintenant d'un bleu pâle très pur. A perte de vue on distingue l'horizon clair, au bout de l'immense et infinie plaine crayeuse. Soudain, dans le silence, on entend sourdre, comme un très lointain murmure d'abord, la marche romané qui peu à peu se rapprochera et dont on entendra les paroles qui sont la chanson de la Route.)

 

LES ROMANIS

CHANSON DE LA ROUTE

(Elle se déroulera avec des arrêts et des reprises indiqués par la mise en scène.)

La route est faite pour aller,

Puisqu'elle est plate.

La roue est faite pour rouler,

Puisqu'elle est ronde.

 

As tu jamais vu le Soleil

Dire : « Je suis las ! » ?

As-tu jamais vu sous un toit

Dormir la lune ?

 

Entends dans l'écorce des arbres

Courir la sève.

Entends dans le cœur des rochers

Filtrer l'eau claire.

 

Dans ceux-là, qui sont immobiles,

Pourtant tout marche ;

Et, toi, qui as tes deux pieds libres,

Tu ferais halte !

 

Mais quand tu dors, tes pieds eux-mêmes

Ne dorment pas.

Ils t'emmènent dans le joyeux

Pays des rêves.

 

L'eau qui s'arrête, c'est de la glace,

C'est pour mourir.

Le corps vivant qui reste en place,

Les vers le mangent.

 

Si quelqu'un enfermait le vent

Entre des murs,

Le vent se ferait mal au cœur,

Tant il puerait.

 

Si ta sueur au même endroit

Tombe toujours,

Elle y creuse à la longue un trou

Pour t'enterrer.

 

Mieux vaut vivre assis que couché,

Debout qu'assis ;

Et quand on est debout, on marche,

Car le sang bat.

 

Le sang bat, pris d'amour subit

Pour l'horizon,

Qui, là-bas, ouvre en souriant

Ses lèvres roses.

 

Vois-tu comme il fuit et t'appelle ?

Cours après lui.

Son baiser est loin ; mais son souffle

Vient jusqu'à toi.

 

Cours ! Marche ! Le nuage ne s'arrête

Que pour pleuvoir,

Et le Romané ne se fixe

Que pour pleurer.

 

LA VOUGNE, ranimée, mais comme dans la fièvre.

Voyons ! moi ! Je rêve !...

(Elle écoute, cherchant à reconnaître l'air lointain.)

Cet air aux cadences brèves !

Cet air qui danse, qui danse et qui hennit !

Cet air qui jamais ne s'achève !

(Reconnaissant l'air.)

La marche des Romanis !

(Après un instant de réflexion.)

Mais c'est en rêve

Que je l'entends ?

(Écoutant mieux encore, mais sans distinguer d'où vient le son.)

Mais non, pourtant !

Je ne rêve pas.

J'entends bien.

Ça vient...

(Elle se tourne brusquement, vers le fond, à gauche.)

De là-bas.

 

GLEUDE, du fond, sans être entendu de la Vougne ni de Miarka.

Grand Dieu !

Ces chariots ! Ces gens ! Plus de doute !

C'est eux !

(La marche cesse brusquement. — Avec un accent déchirant.)

Hélas ! Hélas ! Mon pauvre amour !...

(S'apercevant que la marche a cessé.)

Ah ! la marche a fait silence.

(Avec joie, en regardant d'un regard qui semble haleter.)

Ils sont au carrefour.

Entre les deux chemins ils balancent...

Dire que peut-être il est là, le Roi

Qui prendra Miarka pour compagne !

S'ils vont par là, du côté droit,

A jamais ils s'éloignent...

(Montrant Miarka occupée à soigner la Vougne qu'elle croit en délire.)

Et Miarka, toute à sa douleur,

Ne les voit pas, ne voit pas le Roi,

Et reste avec moi !

(Avec un brusque dégoût, après ce cri de grande joie.)

Moi le parjure, alors, et le voleur !

Ah ! rien que d'y penser, c'est infâme !

(Avec une résolution héroïque.)

Non, non ! Ce que j'ai juré,

Va, pauvre Vougne, je le tiendrai.

Tu m'as soufflé ton âme.

(Allant vivement, presque brutalement, secouer Miarka.)

Miarka, Miarka, lève-toi !

Ne reste pas dans la peine.

Miarka, voici ton Roi

Qui vient chercher sa Reine.

(Courant vers le fond, et y criant d'une voix éclatante pour être entendu au loin.)

Eho ! les gens ! Eho ! par ici !

(Il revient prendre Miarka par la main, la mène en courant à droite et lui fait regarder vers le fond à gauche.)

Vois ! Vois ! Là-bas, sur la route !

(La marche romané se fait entendre de nouveau plus proche, et l'on en distingue mieux les paroles.)

Écoute leur marche ! Écoute !

 

LA VOUGNE, se soulevant, avec un cri de réveil.

Ah ! je l'avais bien dit !

Oui, vivante !

Oui, je l'entends, triomphante,

La marche du Roi.

Du fond de l'ombre elle me ramène.

(A Miarka, avec une voix et des gestes fébriles, en lui désignant les paquets, vers lesquels court Miarka, tandis que la Vougne s'y traîne en rampant.)

Vite, vite, habille-toi

Dans tes habits de reine.

(A la hâte, Miarka défait les paquets et en tire le costume de Reine, tandis que la Vougne, arrivée près de Gleude stupéfait, l'exhorte à aider Miarka.)

Aide-la, toi ! Moi, mes doigts perclus

Ne peuvent plus.

(Miarka s'habille, vivement, aidée par Gleude gauchement, tandis que la Vougne les presse de ses conseils.)

Là ! C'est bien. Que la robe traîne !

Aux plis du châle qui les étreint,

Cambre tes reins.

(Tirant de sa gorgerette des pendeloques de sequins.)

Ces sequins dans tes cheveux rebelles !

(A Gleude.)

Aide-la, mon Gleude, aide-la,

Pour qu'en ses atours de gala

Son Roi la proclame belle !

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, DES ROMANIS.


ENFANTS ROMANIS, qui arrivent en courant.

Ah ! Ah ! des Romanis !

 

UN JEUNE ROMANÉ, arrivant après eux.

Des proscrits, hein ? Des ragnis ?

 

UN SECOND JEUNE ROMANÉ, à Gleude.

Romané tchavé ?

 

LA VOUGNE

Si, si, Romané tchavé.

(Des femmes arrivent aussi, des hommes faits, des vieux.)

 

UN VIEUX ROMANÉ, reconnaissant la Vougne.

La Vougne ! La Vougne ! Retrouvée !

 

LA VOUGNE, aux vieux.

Oui, mes vieux amis, c'est moi.

 

LE PREMIER JEUNE ROMANÉ

Et la Reine que notre Roi

Auprès de toi

Avait rêvée !

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, TOUS LES ROMANIS, LE ROI

(Peu à peu, la scène s'est remplie de Romanis, et parmi eux est le Roi, à cheval.)

 

GLEUDE, au Roi.

O Roi, la Reine par toi rêvée,

Reconnais-la.

La voilà !

(Il démasque Miarka, qui se tenait comme cachée derrière la Vougne ; après quoi, il tombe à genoux en sanglotant.)

(A peine Miarka est-elle en vue de tous, que l'on entonne vivement les chœurs de la fête nuptiale.)

 

FÊTE NUPTIALE

(C'est pendant les chœurs que se fera la cérémonie du mariage romané, avec le bris de la cruche et le couronnement de la Reine par le Roi.)

 

CHŒUR DES HOMMES

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Holà !

 

CHŒUR DES FEMMES

Voici la Reine venue.

Les étoiles ont pâli.

La rose jalouse en meurt.

Effeuillez-la dans son lit.

 

Dans son lit mettez encore

La marjolaine et le thym.

On en fera du vin rose

Que le Roi boira demain.

 

CHŒUR DES HOMMES

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Holà !

 

CHŒUR DES FEMMES

Qu'il en boive à pleines lèvres,

A pleins yeux et à plein cœur !

Que tout son corps s'en pénètre

Pour en bien garder l'odeur.

 

Qu'il en boive et qu'il s'en grise !

C'est le vin du prime amour.

Qu'il en boive pour la vie,

Car il n'en boira qu'un jour.

 

CHŒUR DES HOMMES

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Holà !

 

CHŒUR DES FEMMES

Que la reine sur sa bouche

Se fonde dans ce baiser

Comme une larme de miel

S'évapore en un brasier.

 

Que tous deux dans les caresses

Soient abîmés au réveil,

Comme deux flocons de neige

Dans un rayon de soleil.

 

CHŒUR DES HOMMES

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Entends la guzla,

Holà !

(Sur le dernier holà, le Roi entonne le Cantique d'Amour.)
 

LE ROI
CANTIQUE D'AMOUR

C'est toi ! Je l'ai reconnue

Aux serpents de tes cheveux,

Aux saphirs verts de tes yeux.

 

C'est toi ! Je t'ai toujours vue.

Toujours ton image a lui

Dans les astres de mes nuits.

 

C'est toi ! Je t'ai attendue.

Ton amour est arrivé,

Vivant ce que j'ai rêvé.

 

C'est toi ! Contre ma peau nue

Tout ton corps frissonnera,

Et mon sang te brûlera.

 

C'est toi ! Sois la bienvenue !

Je veux mourir épuisé

Dans un linceul de baisers.

(Miarka tend sa bouche au Roi qui la baise longuement.)
 

(A Miarka.)

Maintenant, avant de nous remettre en route,

Observe l'usage, que tu sais sans doute,

Des proscrits rentrant chez leurs frères perdus,

Et fais-moi le récit, par tous entendu,

Du temps que tu passas loin de la tribu.

 

MIARKA, très simplement.

Miarka naît. Miarka grandit.

Miarka s'instruit. Miarka n'aime pas.

Miarka se défend. Miarka s'en va.

 

Miarka était une hirondelle

Qu'on avait mise dans une cage,

Et les hirondelles n'y vivent pas.

 

(En regardant plus particulièrement la Vougne.)

Un jour le vent est arrivé.

Il a ouvert la porte de la cage.

L'hirondelle est repartie dans l'orage.

 

(En regardant amoureusement le Roi.)

L'orage est beau. L'orage est libre.

Il a des cheveux en noirs nuages.

Il a des yeux aux prunelles de cuivre.

 

(En regardant plus particulièrement Gleude )

Ne pleurez pas sur la cage ouverte.

La petite hirondelle est heureuse.

Elle a des ailes, c'est pour s'envoler.

 

(Avec un grand élan qui s'achèvera sur la poitrine du Roi dans un embrassement d'amour.)

Elle s'envole dans la tourmente,

Dans les aventures, dans le vent qui passe,

Dans la liberté, dans l'amour.

(Sur les derniers mots de Miarka, la Vougne s'est dressée, dans l'extase. Elle entonne le Io Romané, et tombe morte en en poussant le premier grand cri.)

 

CHŒUR GÉNÉRAL

Io Romané tchavé, tchavé !

Io Romané !

Io Romané tchavé, tchavé !

Io Romané !

Romané tchavé !

(Rideau.)

 

 

 

 

 

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