la Navarraise

 

affiche pour la première de la Navarraise à l'Opéra-Comique, représentant la créatrice Emma Calvé (1895)

 

Episode lyrique en deux actes, livret de Jules CLARETIE et Henri CAIN, d'après la Cigarette (1890) nouvelle de Jules Claretie, musique de Jules MASSENET (été 1893).

 

 

   partition

 

Dédié par Massenet à sa femme.

 

 

Création au Théâtre du Covent Garden à Londres le 20 juin 1894. Mise en scène de Sir Augustus Harris.

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 26 novembre 1894.

 

Première en France, à Bordeaux, le 27 mars 1895.

 

Première à l'Opéra-Comique (salle du Châtelet) le 03 octobre 1895. Mise en scène de Léon Carvalho. Décors de Marcel Jambon.

Reprise du 04 septembre 1908. Mise en scène d'Albert Carré.

187 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950, dont 124 entre le 01.01.1900 et le 31.12.1950.

 

Première au Théâtre de l'Opéra (Palais Garnier) le 29 juillet 1924, au cours d'un Gala offert par la Presse française aux Membres des Advertising Clubs des Etats-Unis.

Seule représentation à l’Opéra au 31.12.1961.

 

 

 

personnages

emplois

Londres

20 juin 1894

(création)

Monnaie de Bruxelles

26 novembre 1894

(1re)

Bordeaux

27 mars 1895

(1re)

Opéra de Paris

24 juillet 1924

(1re)

Anita, la Navarraise soprano Mlle Emma CALVÉ Georgette LEBLANC Emma de NUOVINA Claudia VICTRIX
Araquil, sergent au régiment de Biscaye ténor MM. Albert ALVAREZ Claude BONNARD Etienne DEREIMS Emile MARCELIN
Garrido, général des troupes libérales baryton Pol PLANÇON Henri SEGUIN Maurice DEVRIÈS Albert HUBERTY
Remigio, père d'Araquil basse Charles GILIBERT Marcel JOURNET Jean CLAVERIE Willy TUBIANA
Ramon, capitaine au régiment de Biscaye ténor Claude BONNARD ISOUARD   Victor PUJOL
Bustamente, sergent au même régiment baryton Eugène DUFRICHE Charles GILIBERT   Louis GUÉNOT
Chœurs : un Soldat (coryphée) et soldats de différentes armes          
Chef d'orchestre   Philippe FLON Philippe FLON   André BALBIS

 

Figuration : Femmes du peuple (provinces basques), officiers, soldats blessés, un aumônier, un chirurgien, quelques paysans de Biscaye.

 

L'action se passe en Espagne. Guerre carliste de 1874.

 

 

 

personnages

Opéra-Comique

03 octobre 1895

(1re)

Opéra-Comique

09 juillet 1901

(64e)

Opéra-Comique

04 septembre 1908

 

Opéra-Comique

26 septembre 1913

(100e)

Opéra-Comique

21 juin 1922

(122e)

Opéra-Comique

21 octobre 1924

 

Opéra-Comique

23 décembre 1928

(165e)

Anita Mlle Emma CALVÉ Marguerite-Zinah de NUOVINA Nina RATTI Madeleine MATHIEU Madeleine MATHIEU Madeleine SIBILLE Madeleine SIBILLE
Araquil M. Henri JÉRÔME Adolphe MARÉCHAL Paul BOURRILLON PALIER David DEVRIÈS Maurice OGER Maurice OGER
Garrido Max BOUVET Emile Henri JACQUIN Louis AZÉMA Louis AZÉMA Louis AZÉMA Louis AZÉMA Louis AZÉMA
Remigio François MONDAUD Félix VIEUILLE   Paul PAYAN Louis MORTURIER Willy TUBIANA Willy TUBIANA
Ramon Ernest CARBONNE Ernest CARBONNE   Eugène DE CREUS Eugène DE CREUS Victor PUJOL Eugène DE CREUS
Bustamente Hippolyte BELHOMME André ALLARD   Hippolyte BELHOMME Louis GUÉNOT Louis GUÉNOT Jean VIEUILLE
Chef d'orchestre Jules DANBÉ Alexandre LUIGINI   François RÜHLMANN Albert WOLFF Fernand MASSON Georges LAUWERYNS

 

 

 

Composition de l’orchestre

 

2 flûtes, 1 piccolo, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 2 bassons, 1 contrebasson, 4 cors chromatiques en fa, 3 trombones, 1tuba, 1 paire de timbales, castagnettes, grosse-caisse, cymbales, tambour militaire, triangle, tam-tam, tambour de basque, harpes, cordes

Musique de scène : 6 trompettes en si bémol ou clairons, 3 tambours militaires, canon-fusillade, 2 cloches graves (fa # 1 / sol 1).

 

 

 

    

Le Figaro illustré a publié, il y a trois ans, une nouvelle de M. Jules Claretie, la Cigarette, épisode de la guerre carliste, qui a eu l'étrange fortune d'être mise en musique par deux musiciens à la fois.

 

Voici l'histoire. M. Massenet a écrit sur un scénario de MM. Claretie et H. Cain la musique d'un opéra en deux tableaux, la Navarraise, que répète en ce moment le théâtre de Covent-Garden. Mlle Emma Calvé en créera le principal rôle.

 

Or, la Navarraise, c'est la Cigarette, et au moment où M. Massenet en achevait la partition, M. Mascagni, l'auteur de Cavalleria rusticana, demandait à M. Jules Claretie l'autorisation de laisser représenter à Milan la Cigarette, opéra en trois actes tiré de la nouvelle de ce nom. M. Claretie, qui eût été heureux d'être agréable à M. Mascagni, répondait qu'il ne pouvait pas autoriser l'adaptation de la Cigarette, puisqu'il en avait déjà tiré pour M. Massenet un opéra, la Navarraise.

 

La partition de la Cigarette est terminée. Mais celle de la Navarraise va être donnée au public à Londres vers le 10 juin, et Mlle Calvé répète déjà le rôle. Deux opéras pour une nouvelle ! Il est probable que M. Mascagni renoncera à la représentation de la Cigarette et, dans tous les cas, M. Jules Claretie a seul donné son sujet à son collaborateur M. J. Massenet.

 

Sir Augustus Harris a commandé à un peintre espagnol les costumes de la Navarraise.

 

(le Figaro, 23 mai 1894)

 

 

 

 

    

La Navarraise, que vient de représenter l'Opéra-Comique, a été donnée pour la première fois à Londres ; elle s'est mise en route, depuis, pour faire son tour d'Europe ; elle le fera très brillamment, ce n'est pas douteux. Paris ne l'a adoptée que lorsque l'essai en a été fait à l'étranger ; c'est maintenant souvent, trop souvent, sa coutume. Autrefois, il faisait toutes les réputations ; dans bien des cas déjà notables, il parait aujourd'hui vouloir se réserver de les sanctionner ou de les défaire.

 

Le sujet de la Navarraise est emprunté à une nouvelle de M. Jules Claretie. Je ne la connais pas ; je sais seulement qu'elle a été assez profondément remaniée pour passer du livre au théâtre, et il ne faut la voir que sous sa seconde forme.

 

M. Henri Cain, l'auteur de cette adaptation, faite avec l'assistance de M. Claretie, est, on le sait, un peintre distingué, et il est permis de dire — je l'ai dit, je crois, à propos de sa Vivandière — qu'il fait des pièces, de peintre, toutes en tableaux frappant d'abord l'œil du spectateur, réunis à la file dans une galerie pittoresque, avec plus de soin de la variété que de souci psychologique. Mais la foule — ceci est encore une redite — se laisse prendre d'abord par les yeux, surtout en matière d'opéra, et ne se mêle point trop d'analyser, pourvu qu'elle reçoive une impression franche. Après, il est vrai, elle se retrouve, elle se reprend, et qu'il s'agisse de tragique ou de comique, elle confesse finalement parfois qu'elle a pleuré ou ri mal à propos. L'important, c'est qu'elle ait ri ou pleuré, sur le moment, aux bons endroits, selon le compte des auteurs.

 

Ici, le drame est brutal et rapide. Une belle fille aime un sergent de l'armée espagnole. On est en plein feu de la guerre carliste. Le sergent est pourvu d'un père riche et exigeant. La fille n'a d'autre fortune que ses grands yeux noirs, ses lèvres de grenade et son teint d'ambre pâle. Le père ne lui donnera celui qu'elle aime que si elle apporte une dot de 2,000 douros. Or le général espagnol promet hautement une prime de 2,000 douros à qui le débarrassera du chef carliste, redoutable adversaire, qui tient la campagne contre lui. La fille entend, part et tue l'homme. Elle revient, les mains pleines de sang, chercher la dot ainsi gagnée. Qu'importe la bassesse et l'horreur du moyen : le but seul l'attire ; elle y a marché sans voir la route. Son amant, en qui on a éveillé des doutes sur la fidélité de celle qu'il aime, l'a suivie aux avant-postes. Il y a été mortellement frappé. On le rapporte ; il meurt sous les yeux de sa maîtresse, maintenant devenue un objet d'horreur pour tous et pour lui-même. Elle éclate d'un rire de folle et tombe, en une crise de démence, sur le corps de celui qui vient de payer de son sang le sang versé par elle.

 

Qu'il n'y ait point là d'étude profonde, de ces dessous d'âme, de ces analyses morales, selon les exigences de notre esthétique moderne, cela est certain et ne vaut presque pas la peine d'être dit : le cerveau des personnages ne nous jette, tout brûlant, que la matière brute, le fait, en qui se résument les mille incidents de la lutte intime de leurs passions. C'est tout ; c'est peu et c'est assez, pour un ouvrage d'une durée de quarante-cinq minutes, simple esquisse formulée d'un trait rude au premier plan, léger dans les accessoires, et mis en couleur à larges coups de brosse et de couteau.

 

M. Jules Massenet a été comme toujours, en cette partition, d'une suprême habileté, d'une incontestable maîtrise ; il a, selon son goût habituel et je dirais volontiers selon cette subtile politique apprise dans la fréquentation du public, qui veut de la variété dans ses émotions et ses plaisirs, jeté sur la trame noire du drame quelques traits de gaieté vive et quelques délicates nuances.

 

Après la furieuse et tumultueuse attaque du début, où clairons, canons et fusillade se mêlent au désordre du combat, s'échelonnent les scènes tendrement amoureuses ou férocement passionnées, résultant de la rencontre du sergent Araquil et de la farouche et tendre Anita, — comme au conflit des passions déchaînées dans les âmes par l'âpre résistance du père ou les paroles suggestives du général.

 

C'est communément une fiévreuse déclamation lyrique, s'émaillant çà et là des pures mélodies qui s'épanouissent sur les lèvres de l'amoureux. Une chanson de soldats, qu'accompagne la guitare éperdument grattée par un troupier en belle humeur et que ponctuent les battements de main et le Olé ! traditionnels quand il s'agit de broyer de la couleur espagnole ; un délicat et aérien nocturne, formant entr'acte, à rideau levé, et montant doucement dans la sérénité des heures nocturnes, tandis que déjà le glacier des sierras se teinte de rose, — font deux épisodes très agréables, dont le second surtout a été fort goûté.

 

M. Bouvet donne un beau caractère à la figure du général espagnol ; M. Mondaud met de l'autorité et de l'âpreté montagnarde dans le rôle bref du père d'Araquil ; ce dernier est personnifié par M. Jérôme, qui chante d'une voix ravissante et dont le succès a été très grand.

 

La mise en scène est d'un réalisme très saisissant, dans un beau décor de village fortifié, barricadé, aux maisons déchiquetées par les projectiles, sur un fond où s'enlèvent, au-dessus des vapeurs de la vallée, les mornes et les croupes de la montagne neigeuse.

 

Je veux parler maintenant, tout à fait à part, de Mlle Emma Calvé, en qui s'incarne l'amoureuse et tragique Anita. Le poème, la musique s'effacent devant l'interprète. Elle a été absolument remarquable ; il est plus simple de dire qu'elle a été digne d'elle-même, telle que l'a faite une profonde et minutieuse étude du caractère de ses rôles, aidée par une merveilleuse nature d'artiste.

 

Santuzza de Cavalleria Rusticana et Carmen ont abouti à Anita de la Navarraise. C'est une synthèse en laquelle se discernent les éléments premiers de la composition de ces diverses figures, auxquelles la tragédienne lyrique a emprunté leurs traits natifs qu'elle a appliqués à son originalité personnelle, à son masque mobile et pourtant toujours reconnaissable.

 

Elle a le geste, l'attitude, le regard, qui sont à elles absolument, qui la dessinent, qui mettent sa signature sous les traits et sous le costume du personnage, qu'elle fait entrer en elle plus encore qu'elle ne s'incarne en lui. Elle est une dominatrice. Et, présentement, sa volonté la pousse vers les violences de la passion humaine ; il faut qu'elle soit une vengeresse ou une victime, qu'elle tue ou qu'on la tue. Des fureurs jalouses de Santuzza aux caprices mortels de Carmen, la voilà venue à la personnification d'une aveugle enragée d'amour.

 

Elle est Anita ; elle pourrait être l'héroïne d'une autre sanglante tragédie ; mais quelque puissant effet que l'on puisse tirer de ces belles mains pâles, de ces bras d'ivoire, tout jaspés de sang, ce sont là des éléments d'émotion dont il ne faut point trop abuser, sous peine de se trop spécialiser, de se faire classer, selon le mot plaisant d'un comédien illustre, dans la famille des carnassiers.

 

Je ne suis pas inquiet de Mlle Calvé. Elle se souviendra des touchantes figures qu'elle évoqua naguère ; elle nous montrera, en quelque œuvre plus étendue, de physionomie plus changeante, une création aussi personnelle, mais aussi plus complexe. Elle y aura de la grâce séductrice, de la douleur touchante, de la passion criminelle ou généreuse ; elle y sera belle, étrange, charmeresse, hautaine, désespérée ou farouche à son gré, mais elle le sera, selon les mouvements d'une action moins sèche et d'un tour moins inflexible. Et peut-être aussi alors elle se fixera. Elle restera fidèle à Paris, qui l'aime, malgré les séductions dorées de l'étranger et les charmes de la vie nomade, — et je crois que l'accueil enthousiaste qu'un public très blasé, peu prodigue de telles marques d'admiration, lui a fait dans la Navarraise, va compter pour beaucoup dans ses résolutions prochaines.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 octobre 1895)

 

 

 

 

    

C'est pendant la guerre carliste de 1874, dans un village basque. Anita, la Navarraise, aime Araquil, qui l'adore. Mais le père de ce dernier la méprise, parce qu'elle n'a point de dot. Folle de passion, elle veut s'en procurer une même au prix d'un crime, et assassine le chef carliste pour toucher la prime promise par le général royaliste. Mais Araquil est blessé, et, comme il croit qu'elle s'est vendue, il meurt en la maudissant. La pauvre Anita perd la raison. La musique a la couleur tragique qui convient à ce drame rapide.

 

(Nouveau Larousse Illustré, 1897-1904)

 

 

 

 

 

     Le livret de la Navarraise, écrit en prose rythmée, est tiré d'une nouvelle de M. Jules Claretie, intitulée la Cigarette, et retraçant un épisode de la guerre carliste de 1874. L'action, que la musique suit pas à pas, est d'une rapidité, on dirait presque d'une brutalité foudroyante, saisissante d'ailleurs et d'une singulière puissance dramatique ; c'est, comme on l'a dit, « un drame d'amour qui naît, se développe et meurt entre deux escarmouches ».

 

L'action se déroule dans un village basque, dont, en se levant, le rideau nous laisse voir une place pittoresque. La guerre fait son œuvre. Au fond s'élève une barricade formée d'objets de toute sorte : voitures , matelas, sacs de terre, etc., avec un canon dans une embrasure et, à côté, deux autres canons démontés. Il est six heures du soir, au printemps. Des coups de canon et des feux de peloton retentissent au loin. Des soldats, noirs de poudre, revenant de la vallée, passent et battent en retraite ; quelques-uns, blessés, sont soutenus par leurs camarades ; d'autres sont portés, mourants, sur des civières. Quelques femmes agenouillées prient en silence aux pieds d'une madone devant laquelle brûle une veilleuse, tandis que d'autres regardent au loin par-dessus la barricade. Bientôt paraît Anita, la Navarraise, anxieuse, palpitante, à la recherche d'Araquil, celui qu'elle aime. Soudain elle pousse un cri de joie : c'est Araquil, qui paraît à son tour, sain et sauf, et leur amour s'exhale en une explosion d'enthousiasme. Mais voici venir Remigio, le père du sergent Araquil, plein de tendresse pour son fils en même temps que de dédain pour Anita, qu'il juge trop pauvre pour lui. Peut-être consentirait-il au mariage si elle avait une dot, mais...

 

Une dot ! Pauvre enfant ! Où la prendrait-elle ? Le hasard, un hasard terrible va la lui fournir. Le général royaliste voudrait à tout prix, même au prix d'un crime, se défaire du chef carliste. Une fortune serait la récompense de celui qui consentirait à le frapper. Anita est moins exigeante ; elle ne veut que la somme nécessaire pour vaincre le mépris du père de celui qu'elle aime. Elle s'engage envers le général, et, bien résolue, disparaît dans la nuit.

 

Un rideau sombre et transparent descend alors sur la scène, laissant, au travers, briller des feux de bivouac. La nuit est complète dans la salle, et l'impression est saisissante. Bientôt ce rideau se relève lentement. L'aube paraît. Le dénouement approche. Le crime est accompli, et Anita vient réclamer son argent — sa dot ! Mais voici que des avant-postes on ramène Araquil mourant. Entretien des deux amants, explication embarrassée d'Anita, qui n'ose avouer son forfait, soupçon d'Araquil, qui l'accuse de s'être vendue et qui meurt en la maudissant ; et, enfin, devant cette mort, cette malédiction et cet écroulement d'un bonheur qu'elle croyait saisir, folie de la malheureuse fille, qui éclate d'un rire invincible et sinistre ! Le rideau tombe.

 

La part était belle que ce drame rapide faisait au musicien. Il en a su profiter. M. Massenet a donné là une note toute particulière et toute personnelle. Il faudrait tout citer : la prière à la Vierge, le duo d'Anita et d'Araquil, le trio avec le père, la scène du « pacte », celle du bivouac avec la chanson espagnole : J'ai trois maisons dans Madrid, et enfin tout le second acte, presque entièrement occupé par la scène puissante et émouvante des deux amants, la mort d'Araquil et la folie d'Anita. Tout cela est saisissant.

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

Cette partition, rapide, brutale, intense, reste une exception dans l'œuvre de Massenet ; elle n'a point uniformément la même tenue musicale que les autres opéras ou drames lyriques du Maître ; mais le style abrupt qui y fut adopté convient on ne peut mieux à la juste expression du sentiment dramatique — disons même un peu mélodramatique — qui surabonde dans toute la pièce. On reconnaît cependant la « patte » caractéristique du parfait musicien que reste Massenet, non seulement dans des pages telles que le prestigieux nocturne qui sépare les deux actes, le duo amoureux d'Anita et d'Araquil, la lamentation de la pauvre Navarraise sur le corps de son fiancé, mais même dans les pages plus violentes et moins exclusivement musicales par essence, comme le défilé des blessés, des soldats en déroute, par où s'ouvre la pièce. Tout cela, en effet, est réalisé avec une adresse suprême, un sentiment judicieux des moyens qui peuvent exprimer de la façon la plus simple, la plus directe, l'émotion et le mouvement que comporte chaque situation. Écrire une telle œuvre, c'était pour Massenet, plus que pour tout autre peut-être, un véritable tour de force ; l'immédiat et persistant succès qui en récompensa l'entreprise montre que ce n'était point une audace téméraire.

 

Presque au moment même où l'orchestre, subitement déchaîné, clame à pleine voix un thème tragique, énergiquement rythmé, qui va régner sur toute la musique, leitmotiv capital et unique leitmotiv, le rideau se lève. On voit, sur la place d'un petit village basque, une barricade sur laquelle une femme, éperdue, se penche, regardant avec anxiété dans la vallée qu'emplissent la fumée et le fracas des détonations. Des soldats courent noirs de poudre, égarés. On ramène des blessés. Des officiers, sombres, surviennent, entourant le général Garrido, qui vainement vient de lutter contre les troupes carlistes guidées par Zuccaraga.

 

La femme immobile c'est Anita, une pauvre fille de Navarre, qui guette le retour de son fiancé, le sergent Araquil. Et tandis que s'achève le défilé des soldats de Garrido, elle prie. Enfin voici Araquil, sauvé pour l'instant des balles carlistes. Et les deux jeunes gens s'abandonnent à la joie de cette temporaire réunion, sans arrière-pensée, heureux seulement de ces moments de trêve. Or, voici que Remigio, père d'Araquil, interrompt le doux tête-à-tête. Quoiqu'il aime tendrement son fils, il écarte Anita ; l'étrangère, la fille de rien, ne saurait épouser l'héritier du fermier riche et respecté. Anita supplie en vain ; Araquil déclare que son seul désir est d'être l'époux d'Anita. Si au moins la Navarraise avait une dot... oh ! peu de chose : deux mille douros suffiraient..., alors on pourrait voir. Et Remigio s'en va sur cette irrévocable parole, entraînant son fils.

 

Anita est restée seule, dans un coin de la place. La nuit s'est faite. Le général Garrido revient; et tandis qu'il prépare, sur la carte, l'attaque qu'il devra commander le lendemain, on lui apporte la nouvelle que ses troupes viennent à l'instant d'être à nouveau décimées par une sortie de Zuccaraga. « Oh ! s'écrie-t-il désespéré, celui qui tuerait ce misérable bandit, je lui donnerais avec joie tous les honneurs avec une fortune ! »

 

Anita a entendu ; elle se dresse devant le général : « Pour deux mille douros, je vous le livrerai ! » Et sans laisser à celui-ci le temps même d'accepter le pacte, elle s'enfuit dans l'ombre.

 

« Bah ! Menaces d'insensée ! » dit le général, et il s'occupe de disposer ses hommes pour la nuit.

 

Tous s'installent, après, avoir pris les précautions nécessaires pour éviter une surprise. Araquil ne peut dormir et pense à son Anita. « Où peut-elle être ? » se demande-t-il à haute voix. Son capitaine, Ramon, a entendu ce soliloque. « Anita, la brune à qui vous parliez ? On m'a dit qu'on vient de voir une femme s'avancer vers les avant-postes carlistes, demander à être conduite vers Zuccaraga. C'était elle ! — Une espionne ? Mensonge ! — Une infidèle au plus, » conclut Ramon, insouciant. Araquil, brusquement, sort. Les dernières conversations se sont tues ; tous dorment. Un coup de feu, puis d'autres. Les hommes se dressent en sursaut. Une ombre bondit sur la place : c'est Anita, farouche, ensanglantée. Elle va droit au général, cependant que les soldats se sont précipités aux armes. Elle a tué le carliste ; qu'on lui donne ses deux mille douros ! atterré, le général lui remet ce qu'elle réclame. C'est pour Anita un moment de joie, mais bien court : car voici des soldats qui reviennent, ramenant Araquil qui a reçu une blessure mortelle. Il avait suivi Anita vers les postes carlistes, voulant à tout pris savoir. Et il agonise maintenant, tandis qu'Anita lui crie qu'ils seront heureux, qu'elle est riche... Mais quand il sait d'où vient l'argent que brandit Anita, triomphante et affolée, il ne trouve de paroles que pour la maudire. Et il meurt de la sorte, tandis que la pauvre Navarraise rit et pleure.

 

C'est alors un des moments les plus terribles que nous ait jamais offerts l'art dramatique : moment d'émotion toute réaliste, mais qui étreint et accable même le moins impressionnable des auditeurs. Sur le cadavre d'Araquil, Anita devient folle et vit un moment l'impossible bonheur. Cela dure quelques secondes à peine, et cela est interminable, tant est grande l'intensité de la scène. Quand le rideau s'abaisse, on ressent une véritable impression de soulagement.

 

***

 

D'après le récit qui vient d'en être fait, on se rendra compte, fort aisément, du caractère très spécial de cette donnée dramatique, et on comprendra que la musique destinée à accompagner le développement de ladite donnée devait forcément être de qualité très particulière. Aussi est-ce, de toutes les partitions composées par Massenet, celle peut-être qui comporte le moins une analyse intrinsèquement musicale. Une étude détaillée, faite au point de vue spécial de la technique, serait pleine d'intérêt, car elle montrerait avec quelle habileté Massenet a su adapter son inspiration de musicien aux nécessités de la conduite scénique ; elle montrerait surtout comment sa palette musicale, célèbre entre toutes pour sa finesse, a pu se prêter à la réalisation de ces couleurs violentes, crues, brusquement juxtaposées, qui étaient de mise en l'occasion présente. Et cette étude aurait surtout un résultat qui a bien son prix : elle démontrerait irréfutablement que le style le plus raffiné, l'horreur instinctive des moyens musicaux trop grossiers et des phrases trop banales ne sont point incompatibles avec les tendances les plus réalistes ; qu'un musicien distingué et délicat peut très bien, tout en restant lui-même, donner l'impression de la vérité la plus immédiate, la plus brutale ; qu'en un mot, l'art sommaire de certains véristes italiens — et non des moindres — n'est point la condition indispensable de cette sincérité d'expression dramatique que ceux-ci croient être les seuls à pouvoir atteindre. Massenet, cédant à la mode qui avait acclimaté partout le drame musical express, exclusif de toute analyse de caractère, avait voulu montrer que, lui aussi, il savait s'assimiler cette conception d'art.

 

Indépendamment de son association avec certains moyens quasi-mécaniques (sonneries de cloches, appels de trompettes, roulements de tambours, coups de feu) dont certains sont le condiment presque indispensable des représentations théâtrales, et qui sont tous nécessaires en l'espèce, la musique de Massenet conserve ici sa tenue habituelle, et atteste une véritable maîtrise, tant par l'écriture que par la qualité des développements. Des moments d'exquise légèreté orchestrale, de fine grâce mélodique succèdent aux tumultes où l'orchestre entier s'enfle avec fracas. J'ai déjà cité le Nocturne, qui égale les plus charmantes pages dues à la plume de Massenet. Partout le dialogue est d'une concision, d'une vivacité frappantes. Et ce qui est le plus remarquable peut-être, c'est l'unité de toute la musique, en dépit des plus brusques contrastes. L'œuvre est écrite tout d'un jet, pourrait-on dire ; et en vérité, étant données les limites très étroites que le poème imposait à l'inspiration du musicien, on ne peut qu'admirer l'aisance avec laquelle Massenet a su respecter les lois de la musique en même temps que les exigences de la réalisation scénique.

 

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

 

 

[Reprise du 04 septembre 1908]

 

A l’occasion de la reprise de l’œuvre si dramatique du maître Massenet, que l’on vient de donner à l’Opéra-Comique pour la rentrée de Mme Nina Ratti et les débuts de M. Bourrillon, il nous a paru intéressant de donner, à côté du portrait de l'interprète actuelle, celui de la créatrice et des auteurs, ainsi qu'un petit aperçu rétrospectif de l'œuvre. Je ne parlerai pas du scénario de la pièce, ni n'apprécierai la distribution, puisque mon excellent confrère et ami A. Boisard vous en donnera aujourd'hui la critique avec sa maîtrise habituelle, mais je tiens malgré cela à rendre hommage à celui qui préside, jusque dans ses moindres détails, aux destinées brillantes de l'Opéra-Comique, à M. Albert Carré, qui, pour la Navarraise, a trouvé une mise en scène nouvelle et du plus heureux effet que la presse tout entière fut unanime à signaler.

 

Cet « épisode lyrique » fut tiré par M. Henri Cain d'une nouvelle de M. Jules Claretie intitulée : la Cigarette, et représentée pour la première fois à Londres, au théâtre de Covent Garden le 20 juin 1894. Ce fut Mme Emma Calvé qui créa le rôle d'Anita, M. Alvarez celui d'Araquil, et M. Plançon celui du général Garrido. L'année suivante, en octobre 1895, l'ouvrage était repris à Paris, également avec Mme Calvé, mais avec M. Jérôme (Araquil) et M. Bouvet (Garrido) ; M. Carbonne, le sympathique régisseur général actuel de l'Opéra-Comique, jouait le rôle du capitaine Ramon.

 

On sait que l’action très rapide et très émouvante, se déroule en Espagne pendant la guerre carliste de 1874. Le décor des deux actes représente un faubourg de Bilbao dévasté.

 

Les lecteurs du Monde Illustré se rendront compte de l'impressionnante mise en scène — et cela, grâce à la complaisance de M. Georges Ricou, qui voulut bien nous confier la maquette du décor — quoique la gravure ne représente que fort imparfaitement les effets d'horreur tragique ou de mélancolie poétique obtenus par les jeux de lumière. La place m'est, hélas, très mesurée, mais je ne terminerai pas sans vous dire une anecdote amusante qui me fut contée avec plus d'humour que je n'en pourrai mettre, par M. Henri Cain et qui se passait à la répétition générale — voici près de treize années.

 

A la fin du deuxième et dernier acte, l'on entend le glas funèbre annonçant la mort du chef carliste Zuccaraga. A cet effet, une énorme cloche avait été installée dans les dessous de la scène, afin de donner l'illusion du lointain. On avait prié l'aimable M. Piffaretti, qui est, d'ailleurs, toujours premier chef de chant, de bien vouloir frapper sur cette cloche au coup de sonnette qui lui serait envoyé par le chef d'orchestre — alors, le regretté Danbé — et de cesser au second coup. Au moment voulu, le glas funèbre tinta, lointain ; puis, au milieu d’un enthousiasme indescriptible, le rideau tomba, après quoi, artistes, auteurs, directeur se rendirent dans la loge de Mme Calvé pour la féliciter.

 

Tout cela dura, paraît-il — et je le crois facilement — un long moment ; puis, M. Carvalho, alors directeur, se retira, mais au lieu de descendre directement, il se rendit sur le plateau, je ne sais plus pour quelle raison. Arrivé là, il entendit un lointain son de cloche, quelque chose comme un glas funèbre. Et cela était bien un glas, en effet. C'était ce pauvre M. Piffaretti à qui le chef d'orchestre avait oublié d'envoyer le second coup de sonnette et qui, n'y comprenant plus rien, n'en continuait pas moins à frapper désespérément. Inutile de vous dire que ce fut un éclat de rire général.

 

Il ne me reste plus maintenant qu'à souhaiter pour les prochaines représentations de la Navarraise le succès chaleureux qui accueillit la première de cette intéressante reprise.

 

(Henriquez Phillipe, le Monde Illustré, septembre 1908)

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Acte I

Prélude    
Scène I L'assaut a coûté cher Garrido
Scène II Capitaine, je vois que vous appartenez Anita
Vierge très bonne, ô Marie ! Anita
Je ne pensais qu'à toi Araquil
Scène III Araquil ! Mon enfant ! Dieu soit loué ! Remigio
Et c'est à Loyola, le jour de la Romeria Anita
Mariez donc son cœur avec mon cœur Anita
Scène IV Etes-vous de la compagnie Garrido
Scène V Le Pacte Garrido, Anita
Scène VI Crénelons les maisons Garrido
O bien aimée, pourquoi n'es-tu pas là ? Araquil
Anita, la Navarraise ? Ramon
Scène VII A moi !... Du puchero les Soldats
Chanson : J'ai trois maisons dans Madrid Bustamente

Acte II

Nocturne    
Scène I Alerte ! Un Soldat
Scène II Mon argent ! Mes deux mille douros ! Anita
Scène III L'argent rouge ! Anita
Blessé, mourant j'espère ! Araquil
Scène IV Mourir ! Mourir par moi ! Anita
Je te cherchais, Anita Araquil
Scène V Père, pour qui sonnent ces cloches ? Araquil
Merci, la bonne Vierge Anita

 

 

 

LIVRET

 

Enregistrement accompagnant le livret

 

Version intégrale 1963 : Geneviève Moizan (Anita), Alain Vanzo (Araquil), Jacques Mars (Garrido), Lucien Lovano (Remigio), Joseph Peyron (Ramon), Marcel Vigneron (Bustamente), Michel Martin (un Soldat), Chœurs de la RTF dir. René Alix, Orchestre Lyrique de la RTF dir. Jean-Claude Hartemann, enr. à Paris le 29 novembre 1963.

 

 

 

 

décor des deux actes de la Navarraise à l'Opéra-Comique

 

 

version intégrale (1963)

dir Hartemann

 

 

 

Prélude

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène I

distribution

 

 

 

 

 

 

Scène II

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Scène III

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Scène IV

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Scène V

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Crénelons les maisons

distribution

 

 

 

 

 

 

"O bien-aimée" et fin de la Scène VI

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène VII

distribution

 

 

(édition de mai 1911)

 

 

ACTE PREMIER

 

Prélude

 

Petite place pittoresque avec maisons dans un village près de Bilbao (provinces Basques). A gauche, une posada servant de quartier général. Table et escabeaux sur le devant. Dans le fond, on aperçoit une barricade formée de débris de toutes sortes (voitures, sacs à terre, matelas) ; un canon reste à l'embrasure, deux sont démontés ; cette barricade effondrée d'un côté touche la route donnant sur la vallée qu'elle domine. A l'horizon, les Pyrénées couvertes de neige. Plein jour, il est six heures du soir, au printemps.

(Le rideau se lève.)

Anita est debout, au milieu de la barricade, écoutant le bruit de la fusillade et du canon. Un groupe de femmes prie en silence devant la Madone ; de temps en temps elles interrompent leur prière quand le canon gronde trop fart ; d'autres observent anxieuses près de la barricade, d'autres derrière les piliers de la véranda. Puis des soldats, noirs de poudre, venant de la vallée passent sans ordre, quelques-uns blessés soutenus par leurs camarades, d'autres portés mourants sur des civières.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Après quelques instants, paraît Garrido en tenue de campagne, les bottes boueuses, le shako noirci, suivi de son Etat-major, il roule avec colère, autour de ses doigts, la dragonne de son épée.

 

GARRIDO, aux officiers.

L'assaut a coûté cher ! Messieurs, notre courage

Laisse notre honneur sauf, mais la ville est debout !

Je la tenais... Zuccaraga me l'a reprise !

Ah ! je voudrais tenir ce Carliste maudit,

Cœur à cœur, face à face,

Et lui donner ma vie, ou l'abattre à mes pieds !

Lui, mort, Bilbao tombe et c'est la paix... Hélas !

Qu'on sauverait de gens avec la mort d'un seul !

Il fait signe à ses officiers d'entrer dans la posada qui sert de quartier général ; deux ou trois officiers restent sur la place, parmi eux Ramon.

 

 

SCÈNE II

ANITA, FEMMES, OFFICIERS, puis ARAQUIL.

 

ANITA, palpitante, haletante, après quelques hésitations; va droit à l'un des officiers.

Capitaine, je vois que vous appartenez

Au régiment de la Biscaye.

 

RAMON.

Que voulez-vous, ma pauvre fille?

 

ANITA.

Ah ! je voudrais savoir si vous y connaissez...

Un sergent. Araquil... vous devez l'avoir vu ?...

Il revient, n'est-ce-pas ?...

Sonnerie de marche éloignée

 

RAMON.

            Je ne puis rien vous dire...

A l'un des officiers.

Si ce n'est que voici le second bataillon

Qui rentre, c'est l'arrière-garde !

 

ANITA, avec ivresse.

Oh ! le revoir !... le retrouver !...

Elle s'éloigne d'un pas tremblant, et, tirant de son corsage, une petite vierge de plomb, elle prie avec ferveur et agitation.

Vierge très bonne, ô Marie,

Fais qu'il me revienne encor

Le soldat qui, sous les balles,

Combat en pensant à moi !

Très sainte Vierge,

Protège-le ! Protège-nous !

Mère de Jésus, ô Marie !

Ramène-le, dis, rends-le moi !

Cette fois, les soldats entrent presque en ordre ; des femmes, des paysans se pressent au bord du chemin sur lequel vont passer les soldats qui semblent venir par la route qui rampe du fond de la vallée. Anita anxieuse est parmi les groupes.

 

ANITA, avec angoisse.

Il n'est pas là !... Je tremble...

Est-ce lui ?... Non !... J'ai peine

A me tenir debout.

Mes genoux tremblent

Mon cœur va se briser... Non ! Non ! il n'est pas !

Sans forces, épuisée.

C'est fini, le dernier.

Elle jette un grand cri en apercevant le sergent Araquil qui apparaît, enfin, poussant devant lui deux ou trois soldats. La foule se disperse peu à peu.

Vers Araquil.

Toi ! Toi ! Toi !

Elle lui prend la tête dans ses mains et l'embrasse follement, puis elle baise avec passion la petite vierge de plomb.

            Bonne sainte Vierge !

Vierge bénie ! à toi merci !

Le voilà ! C'est lui !

 

ARAQUIL.

Je ne pensais qu'à toi,

Pauvre amie adorée,
Ton regard, le son de ta voix

Me revenaient comme en un rêve.

Je combattais et tu priais.

 

ANITA.

Je t'ai cru mort dans la mêlée !

 

ARAQUIL.

C'est ton amour qui m'a sauvé !

 

ANITA.

Mon souvenir t'a protégé

Et c'était mon image aimée,

Présente sans cesse à tes yeux,

Qui, de toi que j'adore,

Écartait tout danger.

 

ARAQUIL.

Ton souvenir m'a protégé,

Et ton image bien-aimée,

Présente sans cesse à mes yeux,

Du soldat qui t'adore

Écartait tout danger.

 

ARAQUIL, pensant à ses amis blessés dans le combat.

Vous qui restez là-bas,

Frères du régiment que nous ne verrons plus,

Nous saurons vous venger ! Mais, âme que j'adore,

Berce mes esprits éperdus ;

Sur ton cœur, sur ton cœur étouffe

Les sanglots que j'ai là, pour ceux qui ne sont plus !

 

ANITA, avec une tendresse infinie.

Araquil, laisse-moi tes yeux !

Je veux les fermer sous ma lèvre.

Donne, je veux, sous mes baisers,

Calmer ton angoisse et ta fièvre.

 

ARAQUIL.

Ah ! chère et douce que j'adore,

Dans un long baiser confondus,

Nous regardant, les yeux perdus,

Dis-moi : je t'aime ! encore ! encore !

 

ANITA.

Mon Araquil, toi que j'adore,

Dans un long baiser confondus,

Nous regardant, les yeux perdus,

Dis-moi : je t'aime ! encore ! encore !

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, REMIGIO.

 

Remigio parait, costume de fermier ; il marche droit sur Araquil et Anita enlacés.

 

REMIGIO.

Araquil !

 

ARAQUIL, se retournant, tandis qu'Anita se recule.

            Mon père !

 

REMIGIO.

                        Mon enfant !

Ils s'embrassent.

Dieu soit loué !

C'est toi, te voilà !

Sans blessure !

Ah ! que je suis heureux !

Se retournant vers Anita brusquement.

Mais toi, la Navarraise,

Seras-tu donc toujours rôdant autour de lui ?

 

ANITA.

Mais si je l'aime, il m'aime !

 

REMIGIO.

Le fils de Remigio, le fermier respecté,

Ne peut pas épouser une fille de rien.

 

ARAQUIL.

Père!

 

REMIGIO.

            Une errante ! une étrangère !

 

ARAQUIL.

Mais...

 

REMIGIO, avec emportement.

D'où vient ta Navarraise ?

 

ANITA, tristement, mais fièrement.

De Pampelune où tous les miens sont morts ;

Je n'ai plus de parents, je travaille et j'espère !

 

ARAQUIL, avec empressement.

Depuis deux ans je l'aime !...

 

ANITA, de même.

Et c'est à Loyola,

Le jour de la Romeria,

Un cher lundi de Pâques,

Que nous nous sommes vus pour la première fois

 

ARAQUIL.

Avec des Navarrais...

 

ANITA.

            Il jouait à la paume

Il les avait battus... J'applaudissais... et puis
A la course des Novillos...

 

ARAQUIL.

Je ne la quittais pas des yeux...

 

ANITA.

Le soir...

 

ARAQUIL.

            Elle et moi, nous dansâmes.

 

ANITA, avec enivrement.

Olé !... L'air de cette jota ! je l'entendrai toujours !

 

ARAQUIL.

Toujours je la revois avec son beau sourire !...

 

ANITA.

Il n'était pas soldat.

 

ARAQUIL.

            Mais lorsque je partis...

Devant Dieu nous jurâmes...

 

ANITA et ARAQUIL.

            De nous aimer toujours.

 

REMIGIO, à Anita.

Eh bien ! quand tu m'apporteras,

Fille, une dot égale

A celle que je donne à mon brave Araquil,
A mon fils, nous verrons.

 

ANITA, malheureuse et surprise.

            Une dot !

 

ARAQUIL.

Pauvre fille !

 

ANITA.

            Une dot ! Et combien ?

 

REMIGIO, avec insouciance.

Bah ! deux mille douros.

 

ANITA, répétant atterrée.

Deux mille douros ! Impossible !

C'est me tuer !

Suppliante.

Mariez donc son cœur avec mon cœur !

Car si jamais je le voyais

Au bras d'une autre femme.

Je crois, je l'aime tant, que je la frapperais,

Elle, oui, c'est folie,

Ou, pour rentrer chez eux, il leur faudrait passer

Sur mon corps.

Pitié !

Mariez donc son cœur avec mon cœur !

 

REMIGIO.

Vraiment, c'est une folle !

 

ANITA, avec égarement.

Ne vous moquez pas, car je tremble

De sentir me fuir ma raison.

Araquil en aimer une autre !

 

ARAQUIL.

Non !

 

REMIGIO, à Araquil.

Tais-toi, quand j'ai parlé ;

Ton père est le seul maître.

 

ARAQUIL et ANITA, à Remigio.

Mariez donc son cœur avec mon cœur !

 

REMIGIO, durement.

Dot pour dot ! Au revoir ! Adieu, plutôt, ma fille !

 

ARAQUIL.

Mon père !

 

REMIGIO.
            Plus un mot. J'ai dit. Obéissons.

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, GARRIDO sort de la posada avec quelques officiers au moment où Remigio va s'éloigner.

 

GARRIDO, à Araquil qu'un officier vient de désigner.

Êtes-vous de la compagnie

Qui protégea notre retraite ?

Anita, anxieuse, assiste de loin à la scène.

 

ARAQUIL, qui a quitté son père et s'est avancé vers Garrido.

(Il fait le salut militaire.)

Oui, général.

 

GARRIDO.

            Vos officiers ?

 

ARAQUIL.

Tous morts dans ta déroute, faisant face au danger.

 

GARRIDO.

Morts ? Qui donc a commandé ?

 

ARAQUIL.

C'est moi ; sous la mitraille,

Le dernier, en mourant, m'a dit : « Fais ton devoir ! »

J'étais le plus ancien !

 

GARRIDO.

Bien ! Prends la lieutenance,

Car tu es un vaillant.

Araquil, après avoir fait le salut militaire, va vers son père qui le presse contre lui.

 

REMIGIO, avec joie.

Que je suis fier de toi !

 

ANITA, à part, honteuse.

            Tout m'éloigne de lui !

Araquil la regarde, veut lui envoyer un baiser. Remigio s'empare de son fils et l'entraîne, répondant par un geste négatif à la supplication d'Anita.

 

 

SCÈNE V
GARRIDO, ANITA, puis RAMON.

 

La place se vide peu à peu, et lentement (la nuit va se faire) Anita désespérée suit de ses yeux navrés le père et le fils qui s'éloignent ; elle disparais un moment pour revenir abattue...

 

GARRIDO, s'asseyant très sombre à une table devant la posada.

Morts !... Les vieux compagnons, les meilleurs, les plus braves !...

Morts !... Et moi, le vieillard, je survis aux héros !

Morts ! il l'a dit ! Tous morts ! Pourquoi dans la bataille

Suis-je resté debout, lorsque sous la mitraille

Tous les autres tombaient. Mes amis, mes soldats,

Mes enfants que je pleure, vos pauvres corps en tas

Sont maintenant couchés, tout sanglants, dans la plaine,

La mort vous a donc pris, vous, beaux et courageux.

De votre souvenir, mon âme est toute pleine !!

Moi, votre général ! brisé, vaincu, vieux !

La mort m'a repoussé !

La mort m'a délaissé !!

La nuit s'est faite, des soldats ont apporté des falots, une lanterne est posée sur la table et Garrido déplie une carte qu'il regarde à cette lueur.

 

ANITA, à part avec égarement, en revenant.

Oui, le père a raison !... Qui suis-je ?... Une étrangère ?...

Une errante et si pauvre, rien !

 

GARRIDO, à lui-même.

Là !... là !... de ce côté !... l'assaut pourrait peut-être...

 

ANITA, à part.

C'est vrai, je ne suis rien...

Il est maintenant officier !

Jamais il ne m'appartiendra !

Je n'ai plus qu'à partir

Seule !... désespérée !...

Elle va s'éloigner, mais s'arrête à la vue de Ramon qui paraît et s'avance vers le général Garrido.

 

RAMON.

Général !

 

GARRIDO.

            Qu'est-ce encore ?

 

RAMON.

                        Les Carlistes en nombre

Menacent notre camp. Le major Ortéga

Vient d'être tué !

 

GARRIDO, avec éclat.

Ortéga, mon ami !

Il me les prendra tous !

Lui, ce Zuccaraga !

Ramon rentre dans la posada, Garrido étendant le bras vers l'horizon.

Misérable bandit !

Il ne mourra donc pas !

(Anita écoute Garrido frappant du poing sur la table.)

Le soldat qui, dans la bataille,

Atteindrait ce Zuccaraga,

Je lui donnerais avec joie

Une fortune avec la croix.

Garrido reprend fiévreusement la carte qu'il observe avec plus d'attention ; il semble calculer, travailler.


ANITA, qui a écouté haletante, avec égarement.

Une fortune ! Une fortune !

Les deux mille douros...

Deux mille a dit le père...

La dot !... Araquil !... Notre amour !...

Et j'hésiterais !... Non !

 

GARRIDO, sous l'obsession de son idée.

Qui l'atteindra jamais !

 

ANITA, s'avançant. Avec un cri rauque.

            Moi !

 

GARRIDO, surpris.

Qui parle ?

Il prend la lanterne, s'avance vers Annita et porte le falot à la hauteur du visage. Il aperçoit Anita très pâle, les yeux fixes.

            Une femme !

Qui donc es-tu?...

 

ANITA, sombre et farouche.

            Une maudite !

Qui veut de l'amour et de l'or !

Pour deux mille douros, voulez-vous qu'on vous livre...

 

GARRIDO.

Qui ?

 

ANITA.

            Ce Zuccaraga !

 

GARRIDO.

Pour deux mille douros !

 

ANITA.

Nul sous le ciel de Dieu ne saura notre pacte !

Vous seul pourrez parler et j'en fais le serment

Rien ! je ne dirai rien !

Mais nous aurons tous deux,

Avec férocité.

Vous, l'homme à qui va votre haine,

Avec ivresse.

Moi l'homme à qui va mon amour !

 

GARRIDO, très ému.

Pour deux mille douros ! Ton nom ?

 

ANITA, avec un geste sauvage et cynique.

Je n'en ai pas !

Je suis la Navarraise !

Elle se sauve dans la nuit comme une folle. Garrido va s'élancer comme pour l'arrêter, mais elle l'a devancé.

 

GARRIDO.

Arrête !... Bah ! Menaces d'insensée !

 

 

SCÈNE VI

GARRIDO, OFFICIERS, SOLDATS, puis ARAQUIL, RAMON.

 

Des soldats, officiers en tête, débouchent sur la place. On forme les faisceaux. On allume les feux.

 

GARRIDO, aux officiers.

Crénelons les maisons donnant sur la campagne ;

Amenez les canons jusques aux barricades.

Vous, Rizzo, remplacez le commandant Andrès ;

Vous, lieutenant Féra, inspectez les grand'gardes.

Tenez-vous près, messieurs. Vive notre pays !

 

LES OFFICIERS et SOLDATS, répétant avec enthousiasme.

Vive notre pays !

Garrido les remercie du geste et rentre dans son quartier général. Quelques officiers restent parlant à leurs hommes (la nuit est venue tout à fait, claire, pleine d'étoiles), les soldats se chauffent autour des feux. On fait la soupe. Araquil entre, il a des galons de lieutenant sur sa capote de soldat.

 

ARAQUIL.

O bien-aimée !

Pourquoi n'es-tu pas là ?

Je te veux, je t'appelle,

O ma pauvre Anita !

Pourquoi n'es-tu pas là ?

 

Où donc te caches-tu,

Que deviens-tu,

Ma bien-aimée ?

Partout, en vain, je t'ai cherchée

Comme un insensé j'ai couru

 

Pour te revoir,

Te rencontrer ;

Mais nulle part, ne t'ai trouvée,

O ma pauvre Anita !

Anita !... Anita !...

 

 

    

 

"O bien-aimée !"

Léon Campagnola (Araquil) et Orchestre

Disque Pour Gramophone G.C.-4-32358, mat. 18604u, enr. le 03 janvier 1914

 

 

 

"O bien-aimée !"

Emile Marcelin (Araquil) et Orchestre

Gramophone U 34 (4-32421), mat. 21364u, enr. le 18 mai 1920

 

 

 

"O bien-aimée !"

César Vezzani (Araquil) et Orchestre

Gramophone DA 4843, enr. le 11 septembre 1931

 

 

RAMON, qui a entendu et qui vient d'entrer en fumant sa cigarette.

Anita, la Navarraise ?

 

ARAQUIL, avec un étonnement inquiet.

            Oui, vous la connaissez ?

 

RAMON.

Anita, la belle fille,

Brune comme la nuit, avec des yeux d'étoiles,

Celle à qui vous parliez ici, l'assaut fini ?

 

ARAQUIL.

Oui.

 

RAMON.

            Je m'en méfie.

 

ARAQUIL.

D'Anita ?

 

RAMON.

            A l'instant, des blessés

Qu'on ramenait au camp,

On dit qu'ils avaient vu

Une femme aux doux yeux...

S'avancer vers les avant-postes

Des soldats de Carlos

Et dire à ces soldats :

« Vers Zuccaraga qu'on me mène,

Je veux lui parler dès ce soir ! »

 

ARAQUIL.

C'était ?

 

RAMON.

            Ton Anita

 

ARAQUIL.

Une espionne ! Mensonge !

 

RAMON, légèrement.

Une espionne ? Pourquoi ?
Zuccaraga passe pour très galant.

 

ARAQUIL, avec emportement.

Un mot de plus, misère !

 

RAMON, réprimant le mouvement violent d'Araquil.

Du calme, camarade !

 

ARAQUIL, farouche.

            On l'a vue ?

 

RAMON.

Tout comme je vous vois.

 

ARAQUIL. Sa voix s'étrangle.

Impossible ! Et pourtant !...

 

RAMON, légèrement.

Bah ! les femmes sont les femmes !

Prenez-les comme on prend les fleurs !

Il se retourne un peu pour fumer et rire.

 

ARAQUIL, terrible, à lui-même.

Espionne ou misérable ?...

Je le saurai, je vais...

 

RAMON.

            Araquil !

 

ARAQUIL.

                        Laissez moi !

Il sort comme égaré.

 

 

SCÈNE VII

LES SOLDATS, BUSTAMENTE (le sergent).

Ramon a regardé partir Araquil et s'éloigne avec pitié en rejetant gaiement une bouffée de sa cigarette. Les soldats, en riant, se disputent les rations de soupe et de vin. Le sergent Bustamente les calme du geste avec une importance comique.

 

DIVERS GROUPES.

A moi !... Du puchero !

Versez !

Le matin ! la bataille !...

C'est bien !

Les garbanzos... le soir !...
Toujours

Un peu de vin !

Du cidre !

Un soldat s'échappe du groupe avec une bouteille qu'il montre à tous avec orgueil.

 

UN SOLDAT.

De l'amantillado !

 

BUSTAMENTE le rattrape et le ramène par l'oreille.

Le vin des officiers n'est pas pour toi !

 

UN GROUPE DE SOLDATS, riant.

Merci !

Bustamente s'est emparé vivement d'une guitare qu'un soldat accordait. Tous se groupent autour de lui.

 

I

 

BUSTAMENTE, chantant.

J'ai trois maisons dans Madrid,

 

LES SOLDATS, frappant fort des mains.

Pauvre militaire !

 

BUSTAMENTE.

La prison, le cimetière...

 

LES SOLDATS.

Avec l'hôpital aussi !

 

BUSTAMENTE.

Des œillets...

 

LES SOLDATS.

            Des soucis...

 

BUSTAMENTE.

Mais j'ai le cœur d'Isabelle !

 

TOUS.

Mais j'ai le cœur d'Isabelle !
Et vivent les chansons pour consoler des morts !...

 

II

 

BUSTAMENTE.

L'amour du pauvre soldat...

 

LES SOLDATS.
C'est l'amour d'une heure !

 

BUSTAMENTE.

La marche sonne et sépare ;

 

LES SOLDATS.

Adieu, belle señora !

 

BUSTAMENTE.

Des œillets !

 

LES SOLDATS.

            Des soucis !

 

BUSTAMENTE.
Mais on court de belle en belle !

 

TOUS.

Mais on court de belle en belle !

Et vivent les chansons pour consoler des morts !

Bustamente va commencer le troisième couplet lorsque les clairons, au loin, font entendre le signal de l'extinction des feux. Ramon paraît. Au bruit lointain des clairons, tous prêtent l'oreille, malgré qu'ils chantent encore. Ils s'arrêtent subitement et se lèvent à la vue du capitaine Ramon.

 

RAMON, passant.

Compagnons, au repos !

Car demain, camarades,

A l'aube, encor, il nous faut être prêts !

Les soldats arrangent les couvertures et s'enveloppent pour le sommeil. Nuit dans la salle.
 

 

 

 

version intégrale (1963)

dir Hartemann

 

 

Nocturne

distribution

 

 

 

Scènes I et II

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène III

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Scène IV

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Scène V

distribution

 

 

 

ACTE II

 

Nocturne

 

Le jour se fait. Tout à coup, on entend au loin des coups de feu. Les soldats dressent la tête, quelques-uns se lèvent vivement.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

UN SOLDAT.

Alerte !

 

D'AUTRES SOLDATS.
Alerte !

 

UN AUTRE.

On attaque !

 

TOUS
Aux armes !

A ce moment, Garrido sort de la posada, inquiet, et, au sommet de la route qui débouche sur la place, apparaît Anita, livide, échevelée, blessée au bras. Elle aperçoit Garrido et marche droit à lui.

 

 

SCÈNE II

GARRIDO, SOLDATS, ANITA.

 

Grand mouvement au fond. Garrido et Anita restent isolés.


ANITA, terrible comme une somnambule qui se dresserait là.

Mon argent !

 

GARRIDO.

            Que dis-tu ?

 

ANITA.

Mon argent, mes deux mille douros !

 

GARRIDO, effrayé.

Les as-tu donc gagnés ?

 

ANITA.

            J'ai promis, j'ai frappé !

L'homme est mort !

 

GARRIDO.

            Malheureuse !

Tu mens !

 

ANITA.

Je ne mens pas

Le pacte était conclu.

J'ai demandé le chef. Alors, il m'interroge

Face à face... J'avais mon couteau sous mon châle...

En bondissant... voilà.., je l'ai frappé.

Ainsi !

Elle fait le geste de frapper en détournant les yeux.

 

GARRIDO.

Frappé !

 

ANITA, avec ivresse.

            Araquil est à moi !

J'ai couru dans la nuit,

Parmi les coups de feu !

Et, pour me protéger,

J'avais ma vierge sainte ;

Bonne vierge de plomb, plus précieuse que l'or !

Et les balles sifflaient !...

 

GARRIDO.

            Blessée !

 

ANITA.

                        Ah ! que m'importe !

Me voici ! me voici !

Mes deux mille douros,

Cet argent, c'est le prix.

 

GARRIDO.
Quelle horreur ! Zuccaraga !

 

ANITA.

Je l'ai tué, te dis-je.

On entend le glas d'un église lointaine.

Écoutez ! c'est le glas !

Qui, suivant la vallée,

Nous arrive de Bilbao...

C'est la voix de la mort !

 

GARRIDO, avec autorité, tristement.

Que ton secret, femme, meure avec toi,

Je jure Dieu, que seul, à mon heure dernière,

Le prêtre le saura.

De la poche de son grand manteau de général, il tire une lourde bourse de cuir, la dépose sur la table devant Anita, hypnotisée, joyeuse, puis il rentre dans la posada.

 

ANITA.

Le bonheur, Araquil !...

Le père l'a voulu !

 

 

SCÈNE III

ANITA, SOLDATS, puis ARAQUIL.

 

ANITA, extasiée, avec une vague épouvante.

Mon argent !

Elle prend une pièce d'or, et alors avec épouvante.

            L'argent rouge !

Puis fiévreuse.

Voici ma dot ! qu'on me le donne,

L'adoré de mon cœur !

Je l'aime ! il est à moi !

Comme frappée d'une idée.

Mais cet argent béni...

Cet argent qui m'assure

Le bonheur et l'amour !... Où le cacher ?

Quelqu'un me le prendrait. Je tremble...

Rumeurs se rapprochant vivement. Les soldats vont du côté du bruit. Araquil apparaît le front sanglant. Deux soldats le soutiennent. Il les repousse en apercevant Anita qui s'est retournée au moment où elle posait, peureuse, sur la table la bourse qu'elle dissimule à présent sous son tablier.

Araquil ! Et blessé ?

 

ARAQUIL, froid, terrible, d'une pâleur de cire.

Blessé, mourant, j'espère !

Et je mourrai par toi !

A tous.

Compagnons, qu'on me laisse...

Je veux lui parler

Seul !

Aux soldats.

Allez !

Aux officiers.

Je vous en prie !

On s'éloigne en silence avec respect.

 

 

SCÈNE IV
ANITA, ARAQUIL, isolés.

 

Quand tous sont éloignés, Anita revient vers Araquil avec un mouvement de sollicitude et d'anxiété.

 

ANITA.

Mourir ! mourir par moi ! Que viens-tu de me dire ?

J'ai peur !

 

ARAQUIL.

Je te cherchais, Anita,

Je te croyais encore près de Zuccaraga.

 

ANITA.

Moi !

 

ARAQUIL.

            Pour te retrouver, pour t'arrêter, peut-être,

Sur la route du mal, j'ai couru comme un fou,

En voulant t'empêcher de rejoindre un amant !

 

ANITA, ne pouvant comprendre.

Un amant !

 

ARAQUIL.

            Un amant ! pourquoi donc, malheureuse,

As-tu passé la nuit parmi nos ennemis ?

 

ANITA.

Tais-toi !

 

ARAQUIL.

            Pourquoi donc fuyais-tu là-bas ?

 

ANITA, ne pensant qu'à la blessure d'Araquil.

Ta main... Dieu ! Quelle fièvre !

 

ARAQUIL.

Auprès de lui !

 

ANITA, avec douleur.

Et ton sang !

 

ARAQUIL.

Mais réponds, misérable !

 

ANITA, avec pitié.

Ne te fais pas de mal...

 

ARAQUIL.

Réponds !... Réponds !

 

ANITA, douloureusement.

Si tu savais... Pour toi, ce que j'ai fait pour toi ?...

 

ARAQUIL.

Eh bien ?

 

ANITA.

Plus tard, tu sauras tout, nous allons être heureux !

Je suis riche et ton père

Ne refusera plus la pauvre Navarraise.

 

ARAQUIL.

Riche ? Comment ? par qui ?

 

ANITA, franchement.

            Ma dot, je l'ai gagnée

Au péril de ma vie,

Au péril de mon âme.

Si tu savais, pour toi,

Ce que j'ai fait pour toi.

Avec ivresse, l'argent dans ses mains.

Ma dot, la voici !

 

ARAQUIL, terrible.

D'où te vient cet argent ?

 

ANITA, oppressée.

            Cet argent ?

 

ARAQUIL, insistant.

                        Cet argent

 

ANITA, haletante.

J'ai juré !... par pitié !...

 

ARAQUIL.

Tu mens !

 

ANITA.

            Non ! par pitié !

 

ARAQUIL, au comble du désespoir.

Je savais bien, qu'on t'attendait là-bas !...

Avec un accent déchirant.

Fille infâme ! tu t'es vendue !

Il chancelle et s'appuie contre la table.

 

ANITA, frappée de stupeur.

Vendue !... Es-tu donc fou ?... Araquil ! moi... vendue !

Elle reste anéantie comme clouée à sa place.

 

 

SCÈNE V

 

Au loin, le tocsin sonne aux églises basques qui se répondent. La foule accourt. Remigio paraît et se dirige haletant vers Araquil expirant et l'entoure de ses bras.

 

ANITA, ARAQUIL, REMIGIO, RAMON, puis GARRIDO, QUELQUES OFFICIERS, L'AUMÔNIER, LE CHIRURGIEN, sont auprès d'Araquil.

 

REMIGIO, éploré.

Mon fils !...

 

ARAQUIL, agonisant.

            Père !

Pour qui sonnent ces cloches ? Est-ce pour

Notre amour ou bien est-ce pour moi ?

 

REMIGIO, avec ardeur.

C'est pour le chef carliste. Il est mort

Cette nuit...

 

RAMON.

            Et mort assassiné.

Araquil regarde Anita après que Ramon a dit cette phrase ; en l'entendant Anita voit le regard d'Araquil dirigé sur ses mains, elle se rend compte qu'elles ont peut-être du sang et elle les cache avec un mouvement de terreur. Araquil, comprenant, lui dit d'un ton effrayant en lui montrant l'argent.

 

ARAQUIL.

Le prix du sang !... horreur !

Il meurt. Araquil a roulé à terre. Anita se jette sur lui.

 

ANITA.

            Mort !...

 

REMIGIO la repousse brutalement... Il semble défendre le cadavre de son fils. Au moment où Anita va s'agenouiller près du corps.

Va-t'en ! la Navarraise !

 

ANITA, dans une suprême exaltation.

Non ! je veux mourir avec lui.

Comment ?... mais le couteau, je l'ai laissé là-bas.

Elle cherche dans ses vêtements et retrouve sur sa poitrine la petite vierge de plomb.

La bonne vierge ! Ah ! oui ! m'a-t-elle protégée ?
L'a-t-elle empêché de mourir ?

Elle élève la vierge de la main droite et va la précipiter à terre, mais s'arrête en entendant les cloches dans le lointain. Avec des yeux fous, contemple l'image de plomb, la porte à sa lèvre, la baise et sourit.

Merci, la bonne vierge ! elle nous a bénis !... Écoutez !

Araquil... j'ai la dot... Allons, l'église est pleine !

C'est le bonheur !

La foule s'écarte avec une superstitieuse terreur d'Anita, folle.

 

GARRIDO, qui est présent depuis un instant, regarde Anita. A part, avec une profonde pitié.

La folie ! la folie !

Anita a saisi la tête d'Araquil dans les mains et lui regarde les yeux. Puis elle rit aux éclats, et, après, dans une crise de nerfs suprême, elle tombe comme inanimée sur le corps d'Araquil. Depuis le début de la scène cinquième, les cloches sonnent au lointain. Elles sonnent jusqu'au baisser du rideau.

 

 

 

 

 

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