les Pêcheurs de perles

 

affiche de Leray pour les Pêcheurs de perles (1863)

 

 

Opéra en trois actes et quatre tableaux, livret de Michel CARRÉ et Eugène CORMON, musique de Georges BIZET (1863).

 

 

   partition (version de 1863)

Dédiée à Léon Carvalho, témoignage d'amitié et de reconnaissance

 

   partition (version de 1893)

 

 

 

 

 

 

 

   partition d'orchestre (acte I)

   partition d'orchestre (acte II)

   partition d'orchestre (acte III)

 

 

 

 

 

 

 

Création au Théâtre-Lyrique Impérial (place du Châtelet) le 30 septembre 1863.

 

Première au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles le 25 novembre 1887.

 

Première au Théâtre-Italien, à Paris, le 20 avril 1889, dans une version italienne.

 

 

personnages

emploi

Théâtre-Lyrique

30 septembre 1863 (création)

Monnaie de Bruxelles

25 novembre 1887 (1ère)

Théâtre-Italien, Paris

20 avril 1889 (1ère)

Leïla, prêtresse de Brahma

soprano

Mme Léontine de MAËSEN

Mme Lise LANDOUZY

Mme Emma CALVÉ

Nadir, coureur des bois

ténor

MM. Joseph MORINI

MM. MAURAS

MM. Alexandre TALAZAC

Zurga, chef des pêcheurs de perles

baryton

ISMAËL

Maurice RENAUD

Paul LHÉRIE

Nourabad, grand-prêtre de Brahma

basse

Prosper GUYOT

FRANKIN

NAVARRI

Pêcheurs, fakirs, prêtres

 

 

 

 

Chef d'orchestre

 

Adolphe DELOFFRE

 

Leopoldo MUGNONE

 

 

 

 

Léontine de Maësen (Leïla) lors de la création (photo de Disdéri)

 

 

 

Première à l'Opéra-Comique (salle du Châtelet) le 24 avril 1893 dans une version modifiée, mise en scène de Léon Carvalho.

 

Le 17 mars 1932, reprise dans une mise en scène de Gabriel Dubois, chorégraphie de Robert Quinault, décors et costumes de Jean Souverbie.

 

Le 27 octobre 1938, nouvelle reprise, pour le centenaire de la naissance de Bizet, mise en scène de Jean Mercier, chorégraphie de Constantin Tcherkas, maquettes des décors et costumes de Jean Souverbie, décors exécutés par MM. Mouveau et Léonce Henry, costumes exécutés par la maison Mathieu et Solatgès.

 

Le 18 octobre 1957, nouvelle reprise, mise en scène de Vanni-Marcoux, chorégraphie d'Espanita Cortez, nouvelles maquettes des décors et costumes de Jean Souverbie, décors exécutés par M. Pelegry, costumes exécutés par MM. H. et A. Mathieu et Mlle Thérèse Marjolet dans les ateliers de l'Opéra-Comique. => article détaillé

 

 

personnages

Opéra-Comique

24 avril 1893 (1ère)

Opéra-Comique

23 février 1900 (44e)

Opéra-Comique

17 mars 1932 (46e)

Opéra-Comique

02 avril 1932 (50e) et

23 avril 1932 (61e)*

Opéra-Comique

02 avril 1936 (106e)

Opéra-Comique

21 mai 1936

Leïla

Mme Emma CALVÉ

Mme Georgette BRÉJEAN-GRAVIÈRE

Mme Jeanne GUYLA

Mme Denise AGNUS

Mme Lillie GRANDVAL

Mme Lillie GRANDVAL

Nadir

MM. Charles DELMAS

MM. Léon DAVID

MM. Giuseppe LUGO

MM. Giuseppe LUGO

MM. Miguel VILLABELLA

MM. Giuseppe LUGO

Zurga

Gabriel-Valentin SOULACROIX

Henri ALBERS

Louis GUÉNOT

Louis GUÉNOT

Robert JEANTET

Louis MUSY

Nourabad

CHALLET

André GRESSE

Willy TUBIANA

Willy TUBIANA

Raoul KOUDELINE

Raoul KOUDELINE

Chef d'orchestre

Jules DANBÉ

Alexandre LUIGINI

Maurice FRIGARA

Maurice FRIGARA

Elie COHEN

Elie COHEN

 

* Aux 1er et 2e actes, Divertissements réglés par Robert Quinault dansés par Mlles H. André, S. Rosne, Collin, Stephann et les Dames du Corps de Ballet.

 

 

personnages

Opéra-Comique

15 avril 1939 (140e)

Opéra-Comique

06 octobre 1940 (148e)

Opéra-Comique

16 juillet 1949 (206e)

Opéra-Comique

28 janvier 1955 (340e)*

Opéra-Comique

18 octobre 1957

Opéra-Comique

21 décembre 1958

Opéra-Comique

19 mars 1959 (386e) **

Leïla

Mme Vina BOVY

Mme Odette TURBA-RABIER

Mme Lucienne JOURFIER

Mme Janine MICHEAU

Mme Martha ANGELICI

Mme Martha ANGELICI

Mme Liliane BERTON

Nadir

MM. Louis ARNOULT

MM. André BURDINO

MM. Louis RIALLAND

MM. Charles HOLLAND

MM. Alain VANZO

MM. Roger GARDES

MM. Michel CADIOU

Zurga

Georges BOUVIER

Louis MUSY

Gustave WION

Jean BORTHAYRE

Jean BORTHAYRE

Jean BORTHAYRE

Gabriel BACQUIER

Nourabad

Louis MOROT

Louis MOROT

Gabriel JULLIA

Gabriel JULLIA

Charles CLAVENSY

Xavier SMATI

Xavier SMATI

Chef d'orchestre

Roger DÉSORMIÈRE

Eugène BIGOT

Pierre DERVAUX

Jean FOURNET

Jésus ETCHEVERRY  

Jésus ETCHEVERRY

 

* Aux 1er et 3e actes, Danses réglées par Constantin Tcherkas et dansées par Mlles Janine Joly, Janine Renier, Lyna Garden, Gisèle Adloff, Antoinette Ancelin, Doris Jaladis, Eliane Fontenier, Olga Alexandrowicz, MM. Serge Reynald, Michel Gevel, Maurice Riche, Alain Couturier.

** Avec M. Bonton, artiste des Chœurs. Aux 1er et 3e actes, Danses réglées par Espanita Cortez, dansées par Mlles Mona du Chateau, Lyna Garden, Gisèle Adolff, Paule Morin, Madeleine Dupont, Sylvie Gauchas, Olga Alexandrowicz, Christiane Payen, MM. Alain Couturier, Jean-Pierre Martino, Guy Leonard, Michel Lainer, Antonin di Rosa, Raymond Raynald.

 

 

261 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950 (dont 218 entre le 01.01.1900 et le 31.12.1950), 18 en 1951, 7 en 1952, 12 en 1953, 17 en 1954, 14 en 1955, 1 en 1956, 5 en 1957, 23 en 1958, 19 en 1959, 23 en 1960, 30 en 1961, 26 en 1962, 11 en 1963, 5 en 1964, 13 en 1965, 17 en 1966, 15 en 1967, 10 en 1968, 7 en 1969, 5 en 1970, 3 en 1971, soit 542 au 31.12.1972.

 

 

 

 

Résumé.

La scène se passe dans l'île de Ceylan, à une époque indéterminée.

Zurga et Nadir furent désunis autrefois par une femme, Leïla, que, d'un commun accord, ils jurèrent d'oublier. Mais Leïla reparaît et, pour l'amour de Nadir, rompt son serment de vestale. Condamnés par Zurga, Nadir et Leïla vont monter sur le bûcher, quand Zurga s'aperçoit que Leïla lui a, un jour, sauvé la vie. Il n'hésite pas alors à délivrer les captifs et meurt à leur place, en victime expiatoire.

 

ACTE I. — Une plage aride.

Tandis que les pêcheurs de perles dressent leurs tentes, Zurga et Nadir sont tout au bonheur de se retrouver. Tous deux s'étaient épris autrefois d'une jeune Indoue, Leïla, et cet amour les avait un moment divisés. Mais ils se promettent réciproquement d'oublier ce souvenir et de rester de fidèles amis [Duo : Amitié sainte, unis nos âmes fraternelles...].

Une pirogue, portant une femme voilée, aborde le rivage. C'est la prêtresse qui doit invoquer Brahma, et conjurer durant le temps de la pêche les esprits méchants et les tempêtes. Sa voix fait tressaillir Nadir. Leïla, c'est son nom, reconnaît aussi Nadir et hésite à prononcer le serment par lequel elle doit se lier. Conduite solennellement par le grand-prêtre Nourabad, elle monte sur son rocher.

Le jour s'éteint ; les pêcheurs se retirent. Nadir s'abandonne à sa rêverie [Romance de Nadir : Je crois entendre encore...] et s'endort. Les fakirs allument un bûcher ; Leïla chante. Nadir ne se possède plus ; il reconnaît son amante, qui a soulevé son voile. A tout prix, il la reverra.

 

ACTE II. — Le rocher de la prêtresse, dans les ruines d'un temple.

Le grand-prêtre Nourabad rappelle à Leïla son serment, puis il la laisse seule pour la nuit [Cavatine de Leïla : Comme autrefois dans la nuit sombre...].

Au pied du rocher, Nadir chante. Il approche, il arrive [Duo Nadir-Leïla : Ton cœur avait compris le mien...].

Mais les coupables sont traqués. Les pêcheurs réclament à grands cris leur châtiment. Zurga, reconnaissant Nadir, ne peut se résoudre à prononcer l'arrêt ; mais quand il reconnaît aussi Leïla, fou de rage et, de jalousie, il ordonne qu'on conduise les amants au supplice.

 

ACTE III.

1er Tableau : La tente de Zurga.

Le chef des pêcheurs est accablé par le remords [Cavatine de Zurga : Nadir, ami de mon jeune âge...]. Leïla vient implorer la grâce de Nadir, disant qu'elle est seule coupable. Mais elle n'arrive qu'à attiser la jalousie de Zurga. En se retirant, elle remet son collier à un pêcheur ; Zurga pousse un cri de surprise, car cette parure lui rappelle une circonstance dans laquelle il a dû la vie à la jeune prêtresse, lorsqu'il était encore enfant.

2e Tableau : Le bûcher, au milieu d'un site sauvage.

Les pêcheurs, animés par l'ivresse, se livrent à des danses furibondes autour du bûcher où vont périr Leïla et Nadir [Chœur : Dès que le soleil dans l'azur vermeil...].

Tout à coup, Zurga montre une sinistre lueur à l'horizon : le feu du ciel est tombé sur le village. Tous s'enfuient pour sauver leurs femmes et leur enfants. Zurga reste seul, du moins le croit-il, avec les condamnés, dont il défait les liens tout en avouant que c'est lui-même qui a mis le feu aux cases. Mais Nourabad, caché, a tout entendu. Il appelle les pêcheurs, et Zurga monte sur le bûcher à la place de ceux qu'il a sauvés, victime de la reconnaissance et de la fidélité à l'ami.

 

 

 

 

 

C'est mercredi que la fondation annuelle instituée officiellement au Théâtre-Lyrique en faveur des anciens prix de Rome a reçu sa première application. Nous avons parlé plus d'une fois déjà de cette fondation si généreuse, et l'on peut dire même si équitable. Il n'y a eu qu'une voix

pour y applaudir, et il ne dépendrait même pas de l'insuccès de la première et de la seconde épreuve d'en faire mettre l’opportunité en doute. Les bons effets ne s'en feront pas attendre ; il est impossible qu'un jour ou l'autre, il ne nous vienne pas de ce côté quelque heureuse révélation de talent. Sous ce rapport, M. Bizet fait déjà preuve.

Sincèrement, l'on souhaitait que le nouveau régime reçut, dès le premier jour, une brillante consécration. Pour notre part, nous nous souvenions de certain scherzo de M. G. Bizet, qui fut exécuté, l’hiver dernier, aux Concerts populaires, puis, au boulevard des Italiens, à la Société des Beaux-Arts, avec beaucoup de succès. Nous nous étions empressé d'en signaler le travail délicat et fin ; ce n'est pas, tant s'en faut, par ces qualités-là que se recommande l'opéra que nous avons entendu l'autre soir. On s'est accordé à le trouver trop bruyant, trop chargé de couleur, et d'une audition fatigante. Le talent, du reste, nous le répétons, ne fait pas défaut dans cette musique ; — mais procédons par ordre.

Le sujet, choisi par MM. Michel Carré et Cormon a d'assez grandes analogies avec celui de la Vestale ; mais c'est la Vestale tout a fait dépaysée. Nous sommes transportés au fond de l'Inde ; — à quelle longitude et latitude ? je ne saurais le dire au jute. Les pêcheurs de perles forment une sort de population à part, ayant des mœurs et des superstitions assez singulières. Tous les ans, quand la pèche est sur le point de commencer, on choisit une jeune vierge qui doit se tenir en prières au haut d'un rocher pour implorer la divinité bienfaisante et éloigner des pêcheurs tout maléfice. Son visage doit être voilé, et il lui est interdit, sous peine de mort, de regarder, encore bien plus d'aimer aucun homme.

Il faut vous dire, d'autre part, que le chef de la tribu, Zurga, et son ami Nadir, avaient rencontré dans une de leurs excursions une jeune femme inconnue, belle comme une déesse, dont ils étaient devenus tous deux amoureux à première vue ; mais l'amitié était restée pourtant la plus forte, et ils avaient juré de renoncer tous deux à cet amour.

Or, c'est la belle inconnue qui est choisie cette année pour veiller et prier sur la roche sainte. Au milieu de la nuit, Leïla, se croyant seule, soulève son voile et se met a chanter. Nadir, qui dormait sur la grève, la reconnaît au son de sa voix et à la lueur des feux que les prêtres ont allumés autour d'elle. Il ose s'introduire dans l'asile consacré, et jusque dans la chambre de Léïla ; il se jette à ses pieds, et lui arrache l'aveu de l'amour qu'elle-même avait ressenti pour lui après leur première entrevue. Mais ils s'oublient et se laissent surprendre. La prêtresse infidèle et son complice doivent mourir.

Zurga voudrait sauver son ami ; mais il reconnaît, à son tour, Leïla, et se sent pris d'une jalousie féroce. Leïla implore sa pitié, mais inutilement. Elle lui présente alors un collier, à la vue duquel il demeure stupéfait. Quel est donc ce mystère ?... — Ce collier, il l'avait donné, il y a quelques années, à une enfant qui lui avait offert un asile, alors qu'il était poursuivi.

Son parti est pris, il sauvera sa bienfaitrice et son ami ; mais comment les délivrer ? Zurga imagine de mettre le feu au village, et, tandis que les pêcheurs courent vers leurs maisons menacées, Nadir et Leïla sont délivrés et s'enfuient.

Cet ouvrage affecte les formes du grand opéra : on n'y parle point, le dialogue y est en récitatif. Du reste, il a aussi l'étendue d'un grand opéra : il ne comporte pas moins de quatre actes. C'est une lourde charge pour un débutant, et il semble, en effet, que M. Bizet ait fléchi sous le fardeau, car le dernier tableau est loin de valoir le premier, qui laissait beaucoup à espérer. L'introduction instrumentale contenait un passage fort gracieux, qu'on ne tarda pas à retrouver, et avec grand plaisir, dans le courant du premier acte. Dans le chœur d'introduction, nous avions aussi remarqué un motif tenu par les sopranes. Vint ensuite un duo de baryton et de ténor qui contient la plus belle inspiration de l'ouvrage, une sorte de prière d'un travail quasi magistral, qui a soulevé d'unanimes applaudissements. Le compositeur savait la valeur de cette trouvaille, car il fait revenir le motif huit ou dix fois dans la partition. Deux petites strophes, chantées à ravir par Morini : Je crois entendre encore... avaient aussi été très applaudies. Le reste, et surtout les ensembles, avait paru d'un style trop tendu et d'un effet un peu lourd. Toutefois, les quelques beautés répandues dans ce premier acte faisaient espérer que le musicien prendrait décidément son vol.

L'inspiration, au contraire, est devenue plus rare à mesure qu'on avançait, et l'on ne remarquait plus guère qu'une grande habileté de facture mise au service d'imitations, où M. Gounod aurait, je crois, beaucoup à réclamer. Je ne parle pas, bien entendu, d'imitations textuelles, mais seulement de l'imitation des procédés et des effets.

Certes, nous considérons M. Gounod comme un rare et admirable musicien, mais nous ne croyons pas qu'il soit de ceux qui peuvent faire école : c'est un talent essentiellement individuel. La plupart des qualités qu'on admire dans ses œuvres perdent beaucoup à être présentées de seconde main. Du reste, M. Gounod n'est pas le seul maître inspirateur de M. Bizet : le jeune musicien a beaucoup pratiqué aussi Félicien David ; mais il y ajoute de temps en temps des secousses et des effets violents dignes de la nouvelle école italienne, dont il a forcément entendu les cris durant son séjour à Rome. Il y a beaucoup trop de cris dans cette partition des Pêcheurs de Perles.

Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait rien de remarquable dans les trois derniers actes : le duo des deux amants, au deuxième acte, a de beaux endroits ; le grand air de Zurga, fort bien chanté, et d'une voix superbe, par Ismaël, et surtout le duo qui suit, avec Leïla, ont été applaudis, et si l'on n'avait pas la tête cassée par tout le bruit qu'on avait déjà entendu, on y pourrait trouver des beautés. — Dans le quatrième tableau, il faut citer un assez joli chœur dansé ; mais il y a une assez faible imitation de la marche funèbre de la Juive, et tout ce que chantent ensuite Leïla et Nadir, avec ou sans l'ensemble des chœurs, est d'un goût plus que douteux. Le duo des deux martyrs, avec ses harpes, rappelle trop les arpe angeliche de Poliuto, et ne les vaut pas : c'est de l'italien, mais non pas du meilleur.

Le talent surnage pourtant au milieu de toutes ces regrettables imitations, et l'on sent que l'on a affaire à un musicien capable de reprendre une éclatante revanche, et dont le plus grand tort est de se préoccuper trop des œuvres célèbres et de ne pas demander assez à son inspiration personnelle.

Avant de le quitter, nous lui ferons une petite observation, qui s'adresse non pas à son talent, mais à son tact et à sa modestie. On a été généralement étonné de le voir venir sur la scène saluer le public à la fin de l'ouvrage. C'est peut-être l'usage en Italie, mais nous sommes en France, et M. Bizet est Francais. On n'admet chez nous ces sortes d'exhibitions que pour des succès tout à fait exceptionnels, et encore veut-on que l'auteur soit traîné malgré lui, ou fasse semblant de l'être.

Nous n'avons plus que quelques lignes pour les interprètes, et cependant leur part est grande dans la réussite de l'ouvrage. Le baryton Ismaël, que M. Carvalho enlève au théâtre de Rouen, possède une voix d'une plénitude et d'une puissance de sonorité remarquables. Il tient la scène avec intelligence et va rendre de grands services. — Le début de Mlle de Maësen n'a pas été moins heureux ; elle a été applaudie et pour son chant et pour son jeu intelligent et passionné. C'est encore là une précieuse acquisition pour M. Carvalho. Morini a toujours une voix délicieuse et beaucoup de goût ; mais il y a trop il crier pour lui dans cette musique.

La splendeur des décors et des costumes a prouvé que M. Carvalho prend fort au sérieux ses devoirs, et compte sur un long succès pour inaugurer la série des prix de Rome.

(Gustave Bertrand, le Ménestrel, 04 octobre 1863)

 

 

 

 

 

La conception de cette pièce est étrange et bizarre ; mais la donnée n'en est pas neuve. C'est imité des Romains. Il s'agit d'une vestale indienne chargée de se tenir sur le haut d'un rocher qui domine les falaises, et d'implorer les divinités bienfaisantes pendant que les pêcheurs de perles vaquent à leurs travaux. Toujours voilée, elle ne doit se laisser approcher d'aucun mortel, sous peine de mort. Leïla a été choisie pour remplir cette périlleuse fonction. Zurga et son ami Nadir l'avaient déjà rencontrée, et, tous deux frappés de sa beauté, en étaient épris. Leïla, se croyant seule pendant la nuit sur son rocher, ôte son voile et se met à chanter. Nadir l'entend, la reconnait, pénètre dans l'asile sacré, lui déclare son amour, qu'elle partage. On les surprend, et tous deux doivent mourir. Zurga veut sauver son ami ; mais la jalousie lutte dans son cœur contre l'amitié. Leïla implore sa pitié et lui présente un collier qui lui rappelle une circonstance dans laquelle il a dû la vie à la jeune prêtresse. Il n'hésite plus, et, pour sauver Nadir et Leïla, il met le feu aux cabanes des pêcheurs. A la faveur du sinistre, les deux amants peuvent s'enfuir.

M. Bizet, excellent musicien, a traité ce sujet d'après les formes du grand opéra et dans le style des écoles modernes, dont MM. Félicien David, Reyer, Wagner et Gounod sont les principaux représentants. Les ensembles sont très développés, la sonorité puissante. Dans le premier acte, on remarque une belle introduction instrumentale, un duo de baryton et de ténor d'un grand caractère, d'un effet poétique et nouveau et une gracieuse mélodie sur les paroles : Je crois entendre encore. Dans le deuxième acte, le duo de Nadir et de Leïla, le grand air de Zurga, et, dans le quatrième tableau, le chœur dansé, sont des morceaux écrits avec talent ; mais, en général, on sent trop dans cet ouvrage l'imitation du style et des procédés de différents maîtres, en particulier de MM. Gounod et Félicien David. L'instrumentation en est fort travaillée. On désirerait que le quatuor y jouât un rôle plus soutenu. Ce début d'un jeune prix de Rome a fait concevoir les plus légitimes espérances. Mlle Léontine de Maësen s'est révélée dans le rôle de Leïla comme une cantatrice distinguée. Ceux de Zurga et de Nadir ont été fort bien chantés par Ismaël et Morini. La mise en scène a fait honneur au zèle et au goût de M. Carvalho.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, 1869)

 

 

 

 

 

Remise à neuf du sujet de la Vestale avec le lieu de l'action transporté dans l'Inde. Le compositeur (prix de Rome de 1857) fut très bien traité de la direction, qui voulut donner de l'éclat à son premier essai, en déployant un grand luxe de décors et de costumes ; en lui donnant pour interprètes deux débutants de renom et de valeur : Ismaël et Mlle de Maësen. Mais le public ne put débrouiller l'énigme de la partition, dont les harmonies scabreuses et les mélopées indécises troublaient trop ses habitudes d'oreille. Les Pêcheurs de perles n'ont vécu que quelques soirs.

(Albert de Lasalle, Mémorial du Théâtre-Lyrique, 1877)

 

 

 

 

 

Une compagnie italienne est venue se fixer à Paris, pour deux mois, sous la direction de M. Sonzogno, un impresario-journaliste, directeur du Secolo, dont la campagne théâtrale à Milan et à Rome a été des plus heureuses.

Cette compagnie s'est établie à la Gaîté ; c'est à un auteur français, notre cher et regretté Georges Bizet, qu'on a fait les honneurs de la première affiche.

On a donné les Pêcheurs de perles, ouvrage écrit par le compositeur à l'âge de vingt-trois ans et représenté d'origine au Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet. C'est là que j'ai aperçu pour la première fois Georges Bizet, traîné sur la scène par ses interprètes : Mlle de Maësen, Morini, Ismaël et Guyot. Cela alors ne choquait pas. Et puis il était si jeune, et il arrivait d'Italie !

Les interprètes d'aujourd'hui sont Mlle Calvé, très belle, douée d'une voix d'une pureté cristalline et nous revenant de Rome, où elle a passé deux ans, depuis sa brève apparition à l'Opéra-Comique, avec une somme de qualités qui n'existaient encore qu'à l'état de promesses lorsqu'elle nous a quittés ; M. Talazac dont on sait la valeur ; M. Lhérie qui de ténor est devenu baryton et excellent baryton, et un seul Italien, M. Navarri, chargé du rôle de basse Nourabad.

La place me manque pour raconter le sujet des Pêcheurs de perles, analogue du reste à celui de la Vestale et d'un intérêt médiocre.

La partition porte la marque de la jeunesse de celui qui devait être l'original et magistral auteur de Carmen. De temps en temps un léger souffle italien la traverse ; mais les principales parties en sont d'une inspiration délicieuse et d'une exécution tout à fait délicate. Georges Bizet n'a rien écrit de mieux que le duo descriptif du ténor et du baryton au premier acte. La romance de Nadir : « Je crois entendre encore », l'entrée de Leïla, la prière à Brahma, l'air de Leïla seule, sont autant de pages exquises qui, en renouvelant le charme subi à la première audition de l'ouvrage, ont renouvelé notre peine d'avoir vu si vite et si tristement disparaître celui à qui semblait sourire le plus bel avenir.

Le reste de la partition, sans être à la hauteur du premier acte, compte encore beaucoup de morceaux de grande valeur. L'un d'eux est depuis longtemps célèbre dans les salons. C'est la sérénade de Nadir : « De mon amie, fleur endormie. » Il faut citer parmi les autres l'air de Zurga : « L'orage s'est calmé », le duo avec Leïla et les jolis chœurs dansés.

A ce nouveau Théâtre-Lyrique il ne faudra pas parler de mise en scène. Elle y est, elle y sera des plus sommaires ; qu'on nous donne en échange, pour l’Orfeo qui nous est promis et pour les autres pièces du répertoire annoncé, une interprétation de la valeur de celle des Pêcheurs de perles, et nous nous tiendrons pour contents.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 mai 1889)

 

 

L'Opéra-Comique a remis sur l'affiche le premier opéra de Georges Bizet, représenté sur cette même scène peu après son retour de Rome : les Pêcheurs de perles. Durant l’Exposition cet ouvrage avait été donné à la Gaîté, transformée en Théâtre-Italien, et c'était alors, comme aujourd'hui, Mlle Emma Calvé qui chantait le rôle de Leïla, créé, s'il m'en souvient bien, par Mlle de Maësen.

J'ai dit, en parlant naguère des Pêcheurs de perles, comment s'y affirmait déjà la personnalité de Georges Bizet ; de quelles exquises qualités de facture il y faisait preuve, et quelles délicates inspirations y fleurissaient, notamment l'air de Leïla et le duo du baryton et du ténor. Certes, le talent du jeune compositeur était loin encore de la maturité, mais ni avec les Pêcheurs de perles ni avec la Jolie Fille de Perth, ni avec Djamileh, on ne lui tint équitablement compte des grandes espérances qu'il donnait, de la recherche merveilleuse de son style et du charme réel de sa mélodie. Ce n'est qu'avec l'Arlésienne et avec Carmen qu'il a commencé à avoir raison des préventions et des opinions cruellement partiales. Et encore est-il tombé sans goûter cette pure joie du triomphe consacré. Il y a vingt ans, à l'époque des Pêcheurs de perles, la lutte durait encore entre les représentants du vieux genre et les partisans de cette école qu'on appelait, sans trop savoir pourquoi, celle de la musique de l'avenir. C'était une querelle de mots ; « vagnérien » était la qualification dédaigneuse appliquée à ceux qui tentaient de sortir du sentier archi-battu de la mélodie facile et s'ingéniaient, sinon à faire mieux que leur devanciers, du moins à faire autre chose.

Georges Bizet fut souventes fois, pour sa part, traité de wagnérien, bien qu'à tout prendre c'est à Schumann qu'il eût fallu le rattacher, si sa filiation musicale avait dû être à grande rigueur établie. Le compositeur très français et très originalement français de Carmen n'avait, en réalité, que faire de ces attaches ; son savoir profond et son érudition considérable l'avaient sans doute accoutumé au commerce des maîtres de toutes les écoles et de toutes les nationalités ; mais, en se documentant, il ne s'inféodait pas. Il a bien fallu le reconnaître après Carmen devenue comme l'ouvrage de fond du répertoire international.

Il est très plaisant, quand on se trouve en présence de l’œuvre entier d'un compositeur comme Georges Bizet, de remonter le courant de la critique, contemporaine de ses productions. On y fait des découvertes charmantes ; on y lit des appréciations augurales formulées par des gens qui, aujourd'hui, doivent avoir quelque peine à se regarder sans rire, quand ils se comparent à eux-mêmes. Là-bas, dans le lointain de l'histoire, on a traité lestement le jeune Bizet, on a malmené Berlioz et on a considéré Wagner comme un fou. Et voilà que, vingt ans écoulés, les convictions se retournent comme un gant et qu'on se met à épiloguer avec une rage d'admiration sur des choses qu'on tenait pour mauvaises, médiocres ou vaines.

J'aime beaucoup à faire de ces voyages à la découverte des sources de l'opinion. Et je m'y confirme de plus en plus dans cette pensée que la sincérité est la vertu rare et que sages sont certains critiques qui, de notre temps, ont pris le prudent parti d'affirmer qu'une chose est bonne, à moins qu'elle ne soit mauvaise et qu'au surplus le public prononcera en dernier ressort.

La Biographie des musiciens, de Fétis, et son supplément, que les exigences professionnelles nous font fréquemment ouvrir pour y contrôler un renseignement, pour y chercher une date, abondent en traits d'aimable contradiction ; que de gens on a tués, là, qui se portent comme des chênes ! Que de principes on y a condamnés dont on célèbre aujourd'hui l'immense valeur !

On y dit très délibérément à Bizet que dans ses premiers ouvrages « conçus dans le style wagnérien », — c'est le refrain de toutes ces critiques, — « il a sacrifié, à une sorte de mélopée traînante et indéfinie, parsemée d'audaces harmoniques un peu trop violentes, les deux qualités sans lesquelles il n'est point de véritable musique : la vigueur du rythme et la franchise du sentiment tonal ».

C'est, à mots couverts, lui reprocher de manquer de vulgarité.

Pour ce petit acte, Djamileh, que Paris a à peine vu en 1872, et qu'il sera le dernier à connaître, les théâtres de l'étranger s'en étant emparés et le jouant couramment aujourd'hui, ce n'était, au dire du biographe, qu'une « production étrange dans laquelle Bizet semblait avoir voulu accumuler à plaisir toutes les qualités les plus anti-scéniques dont un musicien puisse faire preuve au théâtre ».

Carmen trouve cependant quelque indulgence devant l'auteur anonyme de la notice consacrée à Bizet dans le supplément du Dictionnaire de Fétis. On ne va pas naturellement jusqu'à dire qu'elle est la formule la plus complète du système du compositeur, — ce serait trop devancer le jugement actuel ; — on y constate au contraire qu'elle est comme une sorte de déclaration de principes nouveaux, comme une prise de possession « d'un domaine qui lui avait paru jusqu'alors indigne de ses désirs et de ses convoitises et qu'à ces divers égards elle méritait de fixer l'attention du public et de la critique », qu'enfin, elle est écrite dans le « vrai ton de l'opéra-comique », bien que l'auteur n'ait pas voulu faire abstraction de son rare talent de symphoniste et que cette préoccupation l'ait entraîné parfois « un peu plus loin que de raison ».

En somme, le pauvre Bizet aurait eu de quoi se contenter un peu dans cette maigre répartition de critiques et d'éloges, — car il était fort modeste, — s'il avait pu lire cette notice. Elle est postérieure à sa mort ; en revanche, il a subi l'amertume de jugements bien autrement acerbes et cruellement injustes et je me suis demandé si sa fin prématurée et si triste ne trouverait point, pour une part, son explication et sa cause. dans les douloureuses émotions de son cœur, si tendre, si impressionnable, malgré le scepticisme dont il se plaisait à faire profession.

Mme Emma Calvé a eu un très grand succès dans les Pêcheurs de perles. J'ai analysé cette curieuse et intéressante physionomie d'artiste dans Cavalleria rusticana et dans Carmen. Ici, elle se montre avec ses qualités natives : la distinction, la grâce, la poésie, et la cantatrice s'y fait apprécier par la beauté, la pureté de la voix et la valeur de l'expression. Le caractère du rôle n'exigeant point, comme la Santuzza et la Carmen, une constante dépense d'efforts dramatiques, laisse la jeune artiste tout à fait maîtresse de la perfection de son style.

M. Delmas a été bien accueilli et M. Soulacroix s'est montré excellent dans le rôle de Zurga.

On joue, avec les Pêcheurs de perles, le séculaire et charmant Richard Cœur de Lion, aimé de toutes les écoles.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 mai 1893)

 

 

 

 

 

Créés en 1863 au Théâtre-Lyrique, les Pêcheurs de Perles ne sont ni un chef-d’œuvre, ni le chef-d'œuvre de Bizet, puisqu'il y a l'Arlésienne et Carmen. Mais Bizet n'avait alors que vingt-cinq ans et débutait au théâtre (1). A vingt-cinq ans, Mozart n'écrivait pas Don Giovanni, mais Idoménée ; Wagner non pas Tristan, mais Rienzi. Or, dans les années de Faust, de Mireille et de Mignon, cette première œuvre de Bizet apportait une note absolument nouvelle par l'accent et la couleur. On ne s'en est avisé que longtemps après, quand le triomphe de Carmen ressuscita les Pêcheurs de Perles. Il apparut alors que ces Pêcheurs, outre le charme et la beauté propres à de nombreuses pages, avaient engendré l'orientalisme de Saint-Saëns dans les Mélodies persanes et la Princesse jaune, de Lalo dans Namouna, de Massenet dans ses premiers ouvrages.

 

(1) Abstraction faite d'un opérette en un acte, le Docteur Miracle, jouée aux Bouffes en 1857 et de l'opéra-bouffe italien Don Procopio, écrit à Rome, mais resté jusque-là inédit.

 

Les Pêcheurs de Perles comprennent trois actes et quatre tableaux, sur un livret de Lockroy et Cormon.

Un court prélude développe une phrase délicieusement calme et sensible, sur le rythme rêveur d'un accompagnement monotone et dont Lalo se souviendra au début de Namouna.

Le rideau se lève sur un site sauvage de l'île de Ceylan. Des pêcheurs préparent leurs tentes ; d'autres chantent et dansent sur un rythme trépidant, interrompu par un andante où passe un écho de Weber.

Ayant à nommer un chef, les pêcheurs désignent leur ami Zurga (2). Celui-ci est surpris par le retour d'un ami, Nadir, longtemps absent.

 

(2) Ici Bizet regarde un peu vers Rigoletto : la phrase du chœur : « Ami Zurga, c'est toi » rappelle le chœur des courtisans narrant au duc de Mantoue le rapt de Gilda.

 

Restés seuls, les deux amis évoquent le souvenir d'un jour où ils ont pensé devenir rivaux ; tous deux s'étant épris d'une prêtresse, ils avaient juré d'y renoncer l'un et l'autre pour rester unis. Duo admirable de noblesse religieuse et émue, de virile amitié, d'une ligne mélodique ample et pure, harmonisée avec ce mélange, où Bizet est souvent incomparable, de simplicité et de surprise. On en verra plusieurs fois le motif revenir, au cours de l'ouvrage, dont il devient comme la devise.

Une pirogue aborde, amenant une femme voilée, l'inconnue que les plus vieux pêcheurs vont chercher chaque année et qui doit les protéger en priant et chantant sur un rocher, sans découvrir son visage. Son arrivée est d'abord annoncée par le beau thème du début, mais un rappel du duo de Nadir et Zurga, en tremolo à l'orchestre, laisse deviner que l'inconnue n'est autre que la prêtresse de Candi.

On lui fait prêter une sorte de serment de Vestale. Après quelque hésitation devant les menaces que comporte ce serment, l'inconnue, Leïla, apercevant Nadir, décide de rester (3).

 

(3) A la troisième répétition de son serment, il y a la plus étonnante et concise modulation de mi mineur en si bémol, trait bien caractéristique chez Bizet :

 

 

Tandis que, sur une reprise du prélude, on conduit Leïla au temple, Nadir, resté seul, se reproche d'avoir menti à Zurga : il est toujours épris de la prêtresse de Candi, dont il a cru reconnaître la voix dans celle de l'inconnue. Il exprime cet amour dans les deux couplets d'une exquise romance orientale, tendre, nonchalante, onduleuse, comme lointaine, soulevée d'un souffle amoureux et retombant avec une langueur mélancolique (4).

 

(4) Quelques touches fort simples décèlent le prodigieux harmoniste que fut Bizet : ce seront, entre autres, une délicieuse « fausse relation » sous les mots « tendre et sonore » :

 

 

et des quintes hétérodoxes, mais où passe tout l'Orient, sous les mots : « Folle ivresse, doux rêve ».

 

 

Ramenée par un prêtre et tandis qu'on allume un grand feu, Leïla, pour remplir son office, chante d'abord une mélopée orientale (comme seront celles de Saint-Saëns dans les Mélodies Persanes et de la Grande-Prêtresse dans Aïda) puis une sorte de barcarolle ailée — moins heureuse — qu'elle orne de vocalises et que le chœur reprend (5). Nadir ne s'y trompe plus : il reconnaît décidément la voix de celle qu'il aime et qu'évoque un nouveau rappel de son duo avec Zurga.

 

(5) La voix d'Emma Calvé, ce velours ailé qui me reste dans l'oreille après cinquante-quatre ans, me désarme encore devant cette barcarolle malencontreuse...

 

Le deuxième acte se passe dans les ruines d'un temple païen et commence par un chœur sans accompagnement, où les basses imitent le rythme des tambourins : chaînon intermédiaire entre l'Obéron de Weber et la Namouna de Lalo.

Zurga va laisser seule dans la nuit Leïla, toujours voilée ; elle n'a rien à craindre, si elle observe son serment de pureté. Elle renouvelle sa promesse : enfant, n'a-t-elle pas su garder le secret d'un fugitif qu'elle avait caché et qui lui a donné en souvenir un collier d'or ?

Quand Zurga l'a quittée, Leïla, en une poétique et tendre cavatine, chante le souvenir de celui qu'elle aime, qu'elle a reconnu parmi les pêcheurs et qu'elle attend.

Le son d'une guzla puis la mélopée d'un chant amoureux (nouveau modèle pour les Mélodies Persanes de Saint-Saëns) annonce la venue de Nadir.

Le duo des deux amants, d'abord agité par la joie fiévreuse de leur réunion, brûle ensuite d'une tendresse passionnée.

Mais, en quittant Leïla, Nadir est surpris et essuie un coup de feu. Il est capturé et, dans une finale d'une pathétique véhémence, les pêcheurs réclament la mort des deux coupables. Zurga veut d'abord pardonner, mais, levant le voile qui couvrait toujours le visage de Leïla, il reconnaît en elle la prêtresse de Candi : fou de jalousie, il abandonne la jeune femme et Nadir à la fureur des dieux.

Après un prélude d'abord violent, qui peu à peu s'apaise, le premier tableau du troisième acte représente la tente de Zurga. Dans un air magnifique d'émotion, précédé du récitatif le plus éloquent et le plus sensible, il se reproche d'avoir livré Nadir à la mort. Dans tout le répertoire français de cette époque il n'est pas d'air qui puisse mieux s'égaler à ceux du Bal Masqué ou de Don Carlos.

Une fois encore, l'orchestre rappelle en tremolo le duo du premier acte et deux pêcheurs amènent Leïla prisonnière. Elle vient implorer Zurga pour Nadir, offrant de mourir à sa place. Prêt à fléchir et à pardonner, il redevient furieux quand la prêtresse lui avoue son amour pour Nadir. Croyant être menée au supplice, elle confie à Zurga un collier, pour être remis à sa mère : est-il besoin de dire que, grâce à ce collier, Zurga reconnaît dans la jeune femme l'enfant qui naguère lui a sauvé la vie ?

Le second tableau représente un site sauvage où se déroulent d'abord des danses chantées, d'une frénésie que Borodine assurément décuplera dans le Prince Igor, mais dont l'impulsion reste à Bizet. Aux sons d'une lente marche, Nadir et Leïla sont ensuite amenés pour subir leur peine.

Mais au loin un incendie éclate, dévastant le camp des Indiens qui, à l'exception du prêtre Nourabad, s'enfuient pour combattre le feu.

Zurga confie alors à Nadir et à Leïla qu'il a lui-même déchaîné les flammes pour leur permettre de prendre la fuite : le trio obligé est ici, on doit le reconnaître, d'une solennité conventionnelle.

Les Indiens reviennent sur le thème des danses furieuses du début. Nourabad leur dénonce Zurga, que l'un d'eux poignarde. Tandis qu'il expire dans la sérénité du pardon, l'orchestre, puis Leila et Nadir qui s'éloignent, sauvés par lui, font entendre une dernière fois l'admirable duo du premier acte, sur quoi l'œuvre ne pouvait mieux finir.

On a signalé au passage quelques sommets. Une partition où l'on peut citer, au premier acte, le noble prélude, les danses si colorées, le duo de Nadir et de Zurga qui plane sur l'œuvre entière, l'exquise et flexible romance de Nadir ; au second acte, la nocturne cavatine de Leïla, son duo avec Nadir, le finale si mouvementé ; au troisième acte l'air émouvant de Zurga, son duo avec Leïla, les danses sauvages et le finale où reparaît le duo du premier acte, cette partition mérite d'être retenue et souvent admirée pour elle-même.

Entre ces pages essentielles, le dialogue musical et son soutien ou son commentaire par l'orchestre sont d'une vérité, d'un mouvement et d'un accent absolument neufs dans la musique française de cette époque : rappelons-nous en effet que les Pêcheurs de Perles datent de 1863, tandis que les récitatifs excellents de Faust n'y ont été ajoutés par Gounod qu'en 1869, pour la reprise de l'œuvre à l'Opéra. Et le seul regret qu'on éprouve est de voir Bizet y renoncer dans Carmen, pour revenir au dialogue parlé du vieil opéra-comique.

 

(Jean Chantavoine, Petit guide de l’auditeur de musique, Cent opéras célèbres, 1948)

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Prélude    

Acte I - Une plage de l'Île de Ceylan

01 Chœur

Sur la grève en feu

Chœurs
Scène et Chœur Amis, interrompez vos danses Nadir, Zurga, Chœurs
Récit et reprise du Chœur dansé Demeure parmi nous, Nadir Nadir, Zurga, Chœurs
02 Récit C'est toi, toi qu'enfin je revois Nadir, Zurga
Duo Au fond du temple saint Nadir, Zurga
03 Récit Que vois-je ?... une pirogue Nadir, Zurga, Chœurs
Chœur Sois la bienvenue Chœurs
Scène et Chœur Seule au milieu de nous Leïla, Nadir, Zurga, Nourabad, Chœurs
04 Récit A cette voix quel trouble Nadir
Romance Je crois entendre encore Nadir
05 Scène et Chœur Le ciel est bleu Nadir, Nourabad, Chœurs
Air et Chœur O Dieu Brahma ! Leïla, Nadir, Chœurs

Acte II - Les ruines d'un Temple indien

06 Entr'acte, Chœur et Scène L'ombre descend des cieux Leïla, Nourabad, Chœurs
07 Récit et Cavatine Me voilà seule dans la nuit... Comme autrefois dans la nuit sombre Leïla
08 Chanson De mon amie Fleur endormie Leïla, Nadir
09 Duo Leïla ! Dieu puissant Leïla, Nadir
10 Final Ah ! revenez à la raison Leïla, Nadir, Zurga, Nourabad, Chœurs

Acte III - 1er Tableau - Une tente indienne

11 Entr'acte, Récit et Air L'orage s'est calmé... O Nadir, tendre ami de mon jeune âge Zurga
12 Récit Qu'ai-je vu ? Leïla, Zurga
Duo Je frémis, je chancelle Leïla, Zurga
Scène Entends au loin ce bruit de fête Leïla, Zurga, Nourabad

Acte III - 2e Tableau - Un site sauvage

13 Chœur dansé Dès que le soleil Chœurs
14* Scène et Duo Sombres divinités... O lumière sainte Leïla, Nadir, Nourabad, Chœurs
15* Final Le jour enfin perce la nue Leïla, Nadir, Zurga

 

* Version de 1893 :

14. Scène et Chœur : Sombres divinités (Leïla, Nadir, Zurga, Nourabad, Chœurs)

15. Trio : O lumière sainte (Leïla, Nadir, Zurga)

16. Final : Ce sont eux, les voici ! (Leïla, Nadir, Zurga, Nourabad, Chœurs)

 

Orchestre : 2 flûtes (1 petite flûte), 2 hautbois (1 cor anglais), 2 clarinettes, 2 bassons, 4 cors, 2 cornets à pistons, 3 trombones, tuba, timbales, cymbales, tambour de basque, triangle, tamtam, tambour, harpes, cordes. En coulisse : 2 petites flûtes, tambour de basque.

 

 

 

 

LIVRET

 

 

Enregistrement accompagnant le livret

 

- Version intégrale 1959 : Jeanine Micheau (Leïla) ; Alain Vanzo (Nadir) ; Gabriel Bacquier (Zurga) ; Lucien Lovano (Nourabad) ; Chœurs de la RTF ; Orchestre Radio-Lyrique dir. Manuel Rosenthal ; enr. à Paris le 25 juin 1959.

 

 

 

décor de l'Acte I (scène finale) à la Scala de Milan, avril 1886

 

 

enregistrement

intégral (1959)

dir. Rosenthal

 

 

 

 

Prélude

distribution

 

 

 

n°1. Sur la grève en feu

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°2. C'est toi !

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n°3. Une pirogue aborde

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n°4. A cette voix quel trouble

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n°5. Le ciel est bleu

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divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo (en italien)

Enrico Caruso (Nadir), Mario Ancona (Zurga) et Orchestre

Victor 89007, mat. C-4327, enr. à New York le 24 mars 1907

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je crois entendre encore

Enrico Caruso (Nadir) et Orchestre dir. Josef Pasternack

Victor 88580, mat.C-18822, enr. à New York le 07 décembre 1916

 

 

 

Je crois entendre encore

Alain Vanzo (Nadir) et Orch. dir Jésus Etcheverry

enr. en 1961

 

 

 

Je crois entendre encore

David Devriès (Nadir) et Orchestre

Odéon 123729, mat. XXP 7155-1, enr. à Paris le 27 octobre 1930

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O dieu Brahma

Renée Doria (Leïla), Alain Vanzo (Nadir), Chœurs et Orch. dir Jésus Etcheverry

enr. en 1961

 

 

(version originale)

 

 

ACTE PREMIER

 

 

 

Une plage aride et sauvage de l'ile de Ceylan. — A droite et à gauche quelques huttes en bambous et en nattes. — Sur le premier plan, deux ou trois palmiers ombrageant de gigantesques cactus tordus par le vent. Au fond, sur un rocher qui domine la mer, les ruines d'une ancienne pagode indoue. — Au loin, la mer éclairée par un soleil ardent.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

PÊCHEURS, HOMMES, FEMMES ET ENFANTS.

Au lever du rideau, les pêcheurs de l'île, hommes, femmes, enfants, couvrent le rivage. — Les uns achèvent de dresser les tentes et de consolider leurs huttes sauvages. — Les autres dansent et boivent aux sons de divers instruments indous et chinois.

 

INTRODUCTION

CHŒUR.

Sur la grève en feu

Où dort le flot bleu,

Nous dressons nos tentes !

Dansez jusqu'au soir,

Filles à l'œil noir,

Aux tresses flottantes !

Chassez par vos chants

Les esprits méchants !

(Danses.)

 

LE CHŒUR DES PÊCHEURS.

Voilà notre domaine !

C'est ici que le sort

Tous les ans nous ramène,

Prêts à braver la mort !

Sous la vague profonde,

Plongeurs audacieux

A nous la perle blonde

Cachée à tous les yeux!

Voilà notre domaine ! etc.

 

REPRISE DU CHŒUR.

Sur la grève en feu

Où dort le flot bleu,

Nous dressons nos tentes !

Dansez jusqu'au soir,

Filles à l'œil noir,

Aux tresses flottantes !

Chassez par vos chants

Les esprits méchants !

(Danses.)

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, ZURGA.

 

ZURGA.

Amis, interrompez vos danses et vos jeux !

Il est temps de choisir un chef qui nous commande.
Qui nous protège et nous défende,

Un chef aimé de tous, vigilant, courageux !...

 

LE CHŒUR.

Celui que nous voulons pour maître

Et que nous choisissons pour roi...

 

ZURGA.

Quel est-il donc ? — Parlez ! — Faites-le-moi connaître !

 

LE CHŒUR.

Ami Zurga, c'est toi.

 

ZURGA.

            Qui ? — Moi !

 

LE CHŒUR.

Oui, oui, sois notre chef ! nous acceptons ta loi.

 

ZURGA.

Vous me jurez obéissance ?

 

LE CHŒUR.

Nous te jurons obéissance !

A toi seul la toute-puissance !

Sois notre chef et notre roi !

 

ZURGA, leur serrant la main.

Eh bien, c'est dit !... c'est dit ! je serai votre roi !

(Nadir paraît au fond et descend parmi les rochers.)

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, NADIR.

 

LE CHŒUR.

Mais qui vient là ?

 

ZURGA, courant au-devant de Nadir.

Nadir ! ami de ma jeunesse ?

Est-ce bien toi que je revois ?...

 

LE CHŒUR.

C'est Nadir, le coureur des bois !

 

NADIR.

Nadir, votre ami d'autrefois !

Parmi vous, compagnons, que mon bon temps renaisse !

 

COUPLETS

I

Des savanes et des forêts

Où les trappeurs tendent leurs rêts

J'ai sondé l'ombre et le mystère !

J'ai suivi, le poignard aux dents,

Le tigre fauve aux yeux ardents

Et le jaguar et la panthère !...

Ce que j'ai fait hier, vous le feriez demain !

Compagnons, donnons-nous la main !

 

LE CHŒUR.

Compagnons, donnons-lui la main !

 

NADIR.

II

Dans les jongles et sur les monts

Hantés des loups et des démons,

Sur cette rive abandonnée,

Loin des villes et loin du bruit,

J'ai vécu seul, le jour, la nuit.

Durant tout le cours d'une année !

Ce que j'ai fait hier, vous le feriez demain !

Compagnons, donnons-nous la main !

 

LE CHŒUR.

Compagnons, donnons-lui la main !

 

ZURGA.

Demeure parmi nous, Nadir, et sois des nôtres.

 

NADIR.

Oui! — Mes vœux désormais, mes plaisirs sont les vôtres !

 

ZURGA.

Prends donc part à nos jeux !

Ami, bois avec moi, danse et chante avec eux !

Avant que la pêche commence,

Saluons le soleil, l'air et la mer immense !

 

REPRISE DU CHŒUR.

Sur la grève en feu

Où dort le flot bleu,

Nous dressons nos tentes !

Dansez jusqu'au soir,

Filles à l'œil noir,

Aux tresses flottantes !

Chassez par vos chants

Les esprits méchants !

(Les danses reprennent, puis les pêcheurs se dispersent de différents côtés. Zurga et Nadir restent seuls en scène.)

 

 

SCÈNE IV

ZURGA, NADIR.

 

ZURGA.

Nadir !

 

NADIR.

            Zurga !

 

ZURGA.

                        C'est toi ! — toi qu'enfin je revois ! —

Après tant de longs jours, après de si longs mois,

Où nous avons vécu séparés l'un de l'autre,

Brahma nous réunit ! — quelle joie est la nôtre !...

Mais parle... es-tu resté fidèle à ton serment ?

Est-ce un ami que Dieu m'envoie, ou bien un traître ?...

 

NADIR.

Le mal était profond... j'ai su m'en rendre maître !

 

ZURGA.

Eh bien, le verre en main, fêtons ce doux moment !

Comme toi, je suis calme et comme toi j'oublie

Un jour de fièvre et de folie !...

 

NADIR.

Non, non, tu mens ! — Le calme est venu pour toi, — mais

L'oubli ne viendra jamais !...

 

ZURGA.

Que dis-tu ?

 

NADIR.

            Quand tous deux nous toucherons à l'âge

Où les rêves des jours passés

De notre âme sont effacés,

Tu te rappelleras notre dernier voyage ;

Notre dernière halte aux portes de Candi...

 

ZURGA.

C'était le soir ; — dans l'air par la brise attiédi,

Les bramines, au front inondé de lumière,

Appelaient lentement la foule à la prière !...

 

DUO
NADIR, se levant.

Au fond du temple saint paré de fleurs et d'or,

Une femme apparaît ! —Je crois la voir encor.

 

ZURGA.

Une femme apparaît ! — Je crois la voir encor !

 

NADIR.

La foule prosternée

La regarde, étonnée,

Et murmure tout bas :

Voyez, c'est la déesse

Qui dans l'ombre se dresse,

Et vers nous tend les bras !

 

ZURGA, se levant.

Oui, c'est elle ! c'est elle !

Plus charmante et plus belle

Qui descend parmi nous !

Son voile se soulève !...

O vision ! ô rêve !

La foule est à genoux !

 

[ NADIR.

[ Oui, c'est elle ! c'est elle !

[ Plus charmante et plus belle

[ Qui descend parmi nous !

[ Son voile se soulève !...

[ O vision ! ô rêve !

[ La foule est à genoux !

[

[ ZURGA.

[ Oui, c'est elle ! c'est elle !

[ Plus charmante et plus belle

[ Qui descend parmi nous !

[ Son voile se soulève !...

[ O vision ! ô rêve !

[ La foule est à genoux !

 

NADIR.

Mais à travers la foule elle s'ouvre un passage !

 

ZURGA.

Son long voile déjà nous cache son visage !

 

NADIR.

Elle fuit !

 

ZURGA.

            Mon regard, hélas ! la suit en vain !
 

NADIR.

Et dans mon âme soudain

Quelle étrange ardeur s'allume !

 

ZURGA.

Quel feu nouveau me consume !

 

NADIR.

Ta main repousse ma main !

 

ZURGA.

Ta main repousse ma main !

 

NADIR.

De nos cœurs l'amour s'empare,

Et nous change en ennemis !

Non ! — que rien ne nous sépare,

Jurons de rester amis !

 

NADIR et ZURGA.

Amitié sainte, unis nos âmes fraternelles !

Chassons sans retour

Ce fatal amour !

Et la main dans la main, en compagnons fidèles,

Jusques à la mort,

Ayons même sort !

Oui, soyons amis jusques à la mort !

 

ZURGA.

Depuis ce jour, fidèle à ma parole,

J'ai laissé fuir loin d'elle et les jours et les mois !

 

NADIR.

Pour me guérir de cette ivresse folle

J'ai fui parmi les loups et les oiseaux des bois !

 

ZURGA.

Comme le mien, que ton cœur se console,

Soyons frères, soyons amis comme autrefois !

 

NADIR et ZURGA.

Amitié sainte, unis nos âmes fraternelles !

Chassons sans retour

Ce fatal amour !

Et la main dans la main, en compagnons fidèles,

Jusques à la mort,

Ayons même sort.

Oui, soyons amis jusques à la mort !

 

 

    

 

C'est toi !

Edmond Clément (Nadir), Marcel Journet (Zurga) et Orch. dir. Walter B. Rogers

Victor 76022, mat. C-11470, enr. à Camden, New Jersey, le 18 janvier 1912

 

 

    

 

C'est toi !

Charles Fontaine (Nadir), Jean Noté (Zurga) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 2547, mat. 2540, enr. en 1917

 

 

         

 

C'est toi !

Miguel Villabella (Nadir), Paul Lantéri (Zurga) et Orchestre

Pathé X 7160, mat. N 201340 et N 201341, enr. en 1928

 

 

 

C'est toi !

César Vezzani (Nadir), Louis Musy (Zurga) et Orchestre

Gramophone DB 4862, mat. 2W460, enr. le 14 septembre 1931

 

 

         

 

C'est toi !

Paul-Henri Vergnes (Nadir), Arthur Endrèze (Zurga) et Grand Orchestre dir Gustave Cloëz

Odéon 123803, mat. XXP 7302 et 7303, enr. à Paris le 06 octobre 1931

 

 

    

 

C'est toi !

José Luccioni (Nadir), Pierre Deldi (Zurga) et Orchestre

Columbia BFX 16, mat. CLX 1798-1, enr. le 08 juin 1934

 

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, PÊCHEURS,

 

LES PÊCHEURS.

O maître, une pirogue aborde près d'ici.

 

ZURGA.

C'est bien ! — je l'attendais ! — O dieu Brahma, merci !

 

NADIR.

Qui donc attendais-tu dans ce désert sauvage ?

 

ZURGA.

Une fille inconnue et belle autant que sage,

Que les plus vieux de nous, soumis au vieil usage,

Loin d'ici, chaque année, ont soin d'aller chercher.

Un long voile à nos yeux dérobe son visage ;

Et nul ne doit la voir, nul ne doit l'approcher !...

Mais pendant nos travaux, debout sur ce rocher,

Elle prie ; — et son chant qui plane sur nos têtes,

Ecarte les esprits méchants et les tempêtes!...

 

LE CHŒUR.

La voici ! la voici !

Elle vient ! — On l'amène ici !

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, LEÏLA, NOURABAD, FAKIRS ET SORCIÈRES, TOUS LES PÊCHEURS, HOMMES, FEMMES ET ENFANTS.

Leïla, le front couvert d'un voile, paraît au fond, suivie par quatre fakirs et par Nourabad. — Nadir s'est assis à l'écart et semble plongé dans une rêverie profonde.

 

LE CHŒUR DES FEMMES, entourant Leïla et lui offrant des fleurs.

Sois la bienvenue,

Amie inconnue,

Reçois nos présents !

Chante et que l'orage

Apaise sa rage,

A tes doux accents !

Que la troupe immonde

Des esprits de l'onde,

Des prés et des bois,

S'envole à ta voix !

Sois la bienvenue,

Amie inconnue,

Etc.

Protège-nous !

Veille sur nous !

 

ZURGA, s'avançant vers Leïla.

Seule au milieu de nous, vierge pure et sans tache,

Promets-tu de garder le voile qui te cache ?

De rester jusqu'au bout fidèle à ton serment ;

De prier nuit et jour au bord du gouffre sombre,

D'écarter par tes chants les noirs esprits de l'ombre,

De vivre sans ami, sans époux, sans amant !

 

NOURABAD ET LE CHŒUR.

Parle ! — Tiendras-tu ton serment ?

 

LEÏLA.

Oui, Brahma reçoit mon serment !

 

ZURGA.

Si tu restes fidèle,

Et soumise à ma loi,

Nous garderons pour toi,

La perle la plus belle !

Et l'humble fille alors sera digne d'un roi !

(Avec menace.)

Mais si tu nous trahis !... si ton âme succombe

Aux pièges maudits de l'amour,

Que la fureur des cieux sur ta tête retombe !

C'en est fait !... c'est ton dernier jour !

 

LE CHŒUR.

C'en est fait ! c'est ton dernier jour !

 

ZURGA.

Malheur à toi !... Brahma demande une victime !

La mort t'attend !... la mort doit expier ton crime !

 

LE CHŒUR.

La mort t'attend !... la mort !

 

LEÏLA.

Dieu ?... qu'entends-je ?... la mort !

 

NADIR, se levant et s'avançant.

Hélas ! funeste sort !

 

LEÏLA, à part, reconnaissant Nadir.

Ah ! c'est lui !

 

ZURGA, saisissant la main de Leïla.

            Qu'as-tu donc ?... ta main frissonne et tremble !

D'un noir pressentiment ton cœur est agité...

Eh bien !... fuis ce rivage où le sort nous rassemble,

Renonce à nous servir, reprends ta liberté  !...

Il en est temps encor...

 

LE CHŒUR.

            Parle !... réponds !

 

LEÏLA, les yeux tournés vers Nadir.

                        Je reste !

Je reste !... Que mon sort glorieux ou funeste

S'accomplisse !... ma vie est à vous, mes amis !

(A la voix de Leïla, Nadir fait un mouvement pour s'élancer vers elle mais il s'arrête et cache son émotion.)

 

ZURGA.

C'est bien !... A tous les yeux tu resteras voilée.

Tu chanteras pour nous sous la nuit étoilée,

Tu l'as juré !... tu l'as promis !

 

NOURABAD ET LE CHŒUR.

Tu l'as juré ! tu l'as promis !

 

LEÏLA.

Je l'ai juré ?... je l'ai promis !

 

LE CHŒUR.

Brahma, divin Brahma, que ton bras nous protège,

Des esprits de la nuit qu'il écarte le piège !

O Dieu Brahma, nous sommes tous

A tes genoux !

(Sur un ordre de Zurga, Leïla gravit le sentier qui conduit aux ruines du temple, suivie par Nourabad et les fakirs ; parvenus sur le rocher, ceux-ci se retournent et font signe à la foule de s'arrêter ; puis ils disparaissent avec Leïla dans les profondeurs du temple ; les femmes et les enfants se dispersent de différents côtés ; les hommes descendent sur le rivage. Zurga se rapproche de Nadir, lui tend la main et s'éloigne avec un dernier groupe de pêcheur. — Le jour baisse peu à peu.)

 

 

SCÈNE VII

 

NADIR, seul.

A cette voix quel trouble agitait tout mon être ?

Quel fol espoir ?... comment ai-je cru reconnaître ?...

Hélas ! devant mes yeux déjà, pauvre insensé,

La même vision tant de fois a passé !...

Non ! non ! c'est le remords, la fièvre, le délire !

Zurga doit tout savoir,

J'aurais dû tout lui dire !

Parjure à mon serment, j'ai voulu la revoir !

J'ai découvert sa trace,

Et j'ai suivi ses pas !

Et caché dans la nuit et soupirant tout bas,

J'écoutais ses doux chants emportés dans l'espace

 

ROMANCE
I

Je crois entendre encore,

Caché sous les palmiers,

Sa voix tendre et sonore

Comme un chant de ramiers !

O nuit enchanteresse !

O souvenir charmant !

Doux rêve ! folle ivresse !

Divin ravissement !

 

II

Aux clartés des étoiles,

Je crois encor la voir,

Entr'ouvir ses longs voiles

Aux vents tièdes du soir !

O nuit enchanteresse !

O souvenir charmant !

Doux rêve ! folle ivresse !

Divin ravissement !...

(Il s'étend sur une natte et s'endort.)

 

LE CHŒUR DES PÊCHEURS, dans la coulisse,

Le ciel est bleu !... la mer est immobile et claire !...

 

 

    

 

Je crois entendre encore

Joseph Rogatchewsky (Nadir) et Orchestre dir Elie Cohen

Columbia 12527, mat. LX 90, enr. à Paris le 11 juillet 1927

 

 

    

 

Je crois entendre encore

Miguel Villabella (Nadir) et Orchestre dir François Rühlmann

Pathé X 90026, mat. 250207, enr. en 1932

 

 

    

 

Je crois entendre encore

Giuseppe Lugo (Nadir) et Orchestre dir Florian Weiss

Polydor 566139, mat. 2146-BMP, enr. à Paris en 1932

 

 

 

SCÈNE VIII

NADIR, LEÏLA, NOURABAD, LES FAKIRS.

(Leïla, amenée par Nourabad et les fakirs, paraît sur le rocher qui domine la mer.)

 

NOURABAD.

Toi, reste là, debout sur ce roc solitaire !...

(Les fakirs s'accroupissent aux pieds de Leïla, et allument un bûcher de branches et d'herbes sèches dont Nourabad attise la flamme, après avoir tracé du bout de sa baguette un cercle magique dans l'air.)

Aux lueurs du brasier en feu,

Aux vapeurs de l'encens qui monte jusqu'à Dieu,

Chante... nous t'écoutons !

 

NADIR, à demi endormi sur le devant du théâtre.

            Adieu, doux rêve !... adieu !

 

LE CHŒUR DES PÊCHEURS, dans la coulisse.

Le ciel est bleu !... la mer est immobile et claire !

 

LEÏLA, debout sur le rocher.

O Dieu Brahma !

O maître souverain du monde !

 

LE CHŒUR, dans la coulisse.

O dieu Brahma !

 

LEÏLA.

Blanche Siva !

Reine à la chevelure blonde !

 

LE CHŒUR.

Blanche Siva !

 

LEÏLA.

Esprits de l'air, esprits de l'onde,
Des rochers, des prés et des bois,
Écoutez ma voix !

 

NADIR, se réveillant.

Ciel !... encor cette voix !

 

LEÏLA.

Dans le ciel sans voiles,

Parsemé d'étoiles,

Au sein de l'azur

Transparent et pur,

Comme dans un rêve,

Penché sur la grève,

Mon regard vous suit

A travers la nuit !

Ma voix vous implore,

Mon cœur vous adore,

Et mon chant léger,

Ainsi qu'un oiseau semble voltiger !

 

ENSEMBLE

LES SORCIÈRES ET LE CHŒUR, dans la coulisse.

Chante, chante encore !

Que ta voix sonore,

Que ton chant léger,

Loin de nous, ce soir, chasse tout danger !

 

NADIR, à part.

O voix que j'adore,

Je l'entends encore,

Rêve mensonger !...

Prestige trompeur, charme passager !

(Nadir se glisse au pied du rocher. — Leïla se penche vers lui et écarte son voile un instant.)

(A demi-voix.)

Dieu ! c'est elle ! O Leïla !... Leïla !

Ne redoute plus rien !... me voici !... je suis là !

Prêt à donner mes jours, mon sang pour te défendre !

 

LEÏLA, à part.

Il m'écoute !... il est là !

 

REPRISE DE L'ENSEMBLE.
LE CHŒUR.

Chante, chante encore !

Que ta voix sonore,

Que ton chant léger,

Loin de nous, ce soir, chasse tout danger !

 

NADIR.

Chante, chante encore !

O toi que j'adore,

Ne crains nul danger !

Je suis là, je viens pour te protéger !

 

LEÏLA.

Pour toi que j'adore,

Oui je chante encore !

Et mon chant léger,

Ainsi qu'un oiseau semble voltiger !

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte II (scène finale) à la Scala de Milan, avril 1886

 

 

enregistrement

intégral (1959)

dir. Rosenthal

 

 

n°6. L'ombre descend des cieux

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°7. Me voilà seule

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°8. De mon amie

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°9. Leïla !

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°10. Ah ! revenez à la raison !

distribution

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Me voilà seule

Ninon Vallin (Leïla) et Orchestre

enr. vers 1930

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De mon amie

Enrico Caruso (Nadir) et Orchestre dir. Josef Pasternack

Victor 87269, mat. B18823, enr. à New York le 07 décembre 1916

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo (en italien)

Giuseppina Huguet (Leïla), Fernando de Lucia (Nadir) et Orch. dir. Carlo Sabajno

Disque Pour Gramophone 054082, mat. 621c, enr. à Milan en 1906

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

 

Les ruines d'un temple indien. — Au fond, une terrasse élevée de quelques marches et dominant la mer. Des cactus, des palmiers s'élèvent à côté des colonnes brisées ; des entrelacements de lianes, chargées de fleurs, pendent aux portions des voûtes restées intactes. Le ciel est étoilé ; les rayons de lune éclairent vivement la terrasse du fond et tout un côté de la scène.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LEILA, NOURABAD, LES FAKIRS, au fond.

 

CHŒUR, dans la coulisse.

L'ombre descend des cieux ;

La nuit ouvre ses voiles,

Et les blanches étoiles

Se baignent dans l'azur des flots silencieux !...

 

NOURABAD, s'avançant vers Leïla.

Les barques ont gagné la grève ;

Pour cette nuit, Leïla, notre tâche s'achève.

Ici tu peux dormir.

 

LEÏLA.

            Allez-vous donc, hélas !

Me laisser seule ?

 

NOURABAD.

            Oui ; mais ne tremble pas,

Sois sans crainte. — Par là des rocs inaccessibles

Défendus par les flots grondants ;

De ce côté, le camp ; et là, gardiens terribles,

Le fusil sur l'épaule et le poignard aux dents,

Les Fakirs veilleront !

 

LEÏLA.

            Que Brahma me protège

 

NOURABAD.

Si ton cœur reste pur, si tu tiens ton serment,

Dors en paix sous ma garde et ne crains aucun piège !

 

LEÏLA.

En face de la mort, j'ai su rester fidèle,

Au serment qu'une fois j'avais fait...

 

NOURABAD.

            Toi ! comment ?

 

LEÏLA.

J'étais encore enfant... un soir... je me rappelle...

Un homme, un fugitif, implorant mon secours,

Vint chercher un refuge en notre humble chaumière ;

Et je promis, le cœur ému par sa prière,

De le cacher à tous, de protéger ses jours.

Bientôt une horde farouche

Accourt, la menace à la bouche...

On m'entoure !... un poignard sur mon front est levé...

Je me tais. — La nuit vient... il fuit... il est sauvé !

Mais avant de gagner la savane lointaine :

« O courageuse enfant, dit-il, prend cette chaîne

Et garde-la toujours, en souvenir de moi !

Moi, je me souviendrai ! » — J'avais sauvé sa vie,

Et tenu ma promesse !...

 

NOURABAD.

            A nos lois asservie,

Comme en ce jour, si tu gardes ta foi,

La richesse, la gloire et le bonheur pour toi ;

Sinon la mort, le malheur ou la honte !

De tous nos maux Zurga peut te demander compte !

Songes-y !... songe à Dieu !

Du repos voici l'heure... adieu !

(Il sort avec les fakirs.)

 

REPRISE DU CHŒUR, dans la coulisse.

L'ombre descend des cieux,

La nuit ouvre ses voiles,

Et les blanches étoiles

Se baignent dans l'azur des flots silencieux.

 

 

SCÈNE II

 

LEÏLA, seule.

Me voilà seule dans la nuit,

Seule en ce lieu désert où règne le silence !

(Regardant autour d'elle avec crainte.)

Je frissonne... j'ai peur !... et le sommeil me fuit !...

(Regardant du côté de la terrasse.)

Mais il est là !... mon cœur devine sa présence !...

 

CAVATINE

Comme autrefois dans la nuit sombre,

Caché sous le feuillage épais,

Il veille près de moi dans l'ombre,

Je puis dormir, rêver en paix !...

C'est lui ! mes yeux l'ont reconnu !

C'est lui !... mon âme est rassurée !

O bonheur !... joie inespérée !

Pour me revoir il est venu !...

Comme autrefois dans la nuit sombre,

Caché sous le feuillage épais,

Il veille près de moi dans l'ombre,

Je puis dormir, rêver en paix !

(Le son d'une guzla se fait entendre dans la coulisse.)

Mais qu'entends-je ?

O chant mélodieux !... Doux rêve !... trouble étrange !

C'est lui ! c'est encor lui

Qui vient calmer ma crainte et charmer mon ennui !

 

NADIR, dans la coulisse.

I

De mon amie,

Fleur endormie

Au fond du lac silencieux,

J'ai vu dans l'onde

Claire et profonde

Étinceler le front joyeux

Et les doux yeux !...

 

LEÏLA, se levant.

Tout dort autour de nous et la nuit est profonde,
Seule j'entends son chant joyeux !

 

NADIR.
II

Ma bien-aimée

Est enfermée

Dans un palais d'or et d'azur ;

Je l'entends rire,

Et je vois luire

Sous le cristal du gouffre obscur

Son regard pur !

 

LEÏLA.

Dieu ! sa voix se rapproche !... un doux charme m'attire !

Son regard brille au fond du temps obscur !...

(Nadir paraît sur la terrasse. — Il s'avance avec précaution et descend parmi les ruines.)

 

 

SCÈNE III

NADIR, LEÏLA, puis NOURABAD.

 

NADIR.

Leïla !

 

LEÏLA.

            Qui m'appelle ?

 

NADIR.

                        Leïla !

 

LEÏLA.

Dieu puissant !... le voilà !

 

NADIR.

Près d'elle me voilà !

(Il s'élance vers Leïla.)


DUO
LEÏLA.

Par cet étroit sentier qui borde un sombre abîme,

Comment es-tu venu ?

 

NADIR.

Un dieu guidait mes pas, un tendre espoir m'anime,

Rien ne m'a retenu !

 

LEÏLA.

Que viens-tu faire ici !... Fuis ! la mort te menace !
La mort est sur tes pas !

 

NADIR.

Apaise ton effroi... Pardonne ! Fais-moi grâce !
Ne me repousse pas !

 

LEÏLA.

J'ai juré ! j'ai promis !... Je ne dois pas t'entendre !

Je ne dois pas te voir !

 

NADIR.

Le jour est loin encor !... Nul ne peut nous surprendre !

Souris à mon espoir !

 

LEÏLA.

Non, non, séparons-nous !... il en est temps encore !

 

NADIR.

Ah ! pourquoi repousser un ami qui t'implore ?

Ton cœur n'a pas compris le mien !

Au sein de la nuit parfumée,

Quand j'écoutais, l'âme charmée,

Les accents de ta voix aimée,

Ton cœur n'a pas compris le mien !

 

LEÏLA.

Ainsi que toi je me souviens !

Au sein de la nuit parfumée,

Mon âme alors libre, et charmée,

A l'amour n'était pas fermée !

Ainsi que toi je me souviens !

 

NADIR.

J'avais juré d'éviter ta présence,

Et de me taire, hélas ! à tout jamais ;

Mais de l'amour, ô fatale puissance !...

Pouvais-je fuir les beaux yeux que j'aimais ?

 

LEÏLA.

Malgré la nuit, malgré ton long silence,

Mon cœur joyeux avait lu dans ton cœur !

Je t'attendais, j'espérais ta présence !

Ta douce voix m'apportait le bonheur !

 

NADIR.

Est-il vrai ?... que dis-tu ?... Doux aveux !... ô bonheur !

 

[ NADIR.

[ Ton cœur avait compris le mien !

[ Au sein de la nuit parfumée

[ Quand j'écoutais, l'âme charmée,

[ Les accents de ta voix aimée

[ Ton cœur avait compris le mien !

[

[ LEÏLA.

[ Ainsi que toi je me souviens !

[ Au sein de la nuit parfumée,

[ Mon âme alors libre, et charmée,

[ A l'amour n'était pas fermée !

[ Ainsi que toi je me souviens !

(Se dégageant de ses bras.)

Mais le temps fuit et l'heure passe !

Songe à la mort qui nous menace !

Par pitié, songe à mon serment !

 

NADIR.

Si tu m'aimes comme je t'aime

Que nous importe la mort même ?

Que nous importe un vain serment ?

 

LEÏLA, se jetant dans ses bras.

Ah ! comme toi, l'âme ravie,

Je suis prête à donner ma vie

Pour cette heure d'enchantement !

 

NADIR.

Viens donc !... Viens, enivrée, heureuse,

Mourir dans l'étreinte amoureuse

De ton époux, de ton amant !

 

LEÏLA.

O radieux enchantement !

 

NADIR.

O douce extase ! ô doux moment !

(On entend au loin les premiers grondements de l'orage.)

 

LEÏLA, avec crainte.

Chut !... écoute !... l'orage gronde !

 

NADIR.

Non, non !...

(Écoutant.)

            Non, c'est le bruit de l'onde,

C'est la plainte du flot mouvant

Que soulève le vent !

 

LEÏLA.

L'éclair ouvre la nue

Et déchire les cieux !

 

NADIR.

Non ! c'est l'astre des nuits qui rayonne à tes yeux

Et sourit à ta bienvenue !

 

LEÏLA, s'abandonnant de nouveau à l'étreinte amoureuse de Nadir.

Ah ! je te crois ! ma vie est dans tes yeux !

Ta voix remplit mon cœur d'une joie inconnue !

 

LEÏLA et NADIR.

Que la foudre éclate et gronde,

Que le ciel s'ouvre à nos yeux,

Nous bravons la terre et l'onde

Et Brahma maître des cieux !

Doux baiser, brûlant délire !

Amour pur, sublime ardeur !

Un pouvoir divin m'attire

Dans tes bras et sur ton cœur !

Que la foudre éclate et gronde, etc.

(Le bruit de l'orage se rapproche ; Nourabad paraît au fond.)

 

NOURABAD.

Un homme dans ces lieux !... trahison ! trahison !

(Il disparaît dans l'ombre.)

 

LEÏLA, à Nadir.

Ah ! revenez à la raison !

Fuyez ces lieux !... partez ! partez vite !... je tremble !

 

NADIR.

Que l'amour chaque soir dans l'ombre nous rassemble !

 

LEÏLA.

Oui... oui ! demain je t'attendrai !...

 

NADIR.

Oui, demain je te reverrai !

(Ils se séparent. — Coup de feu dans la coulisse. Leïla pousse un cri et tombe à genoux.)

 

NOURABAD et LES FAKIRS.

Malheur sur lui ! malheur sur nous !
Accourez !... venez tous !

(Ils traversent le fond du théâtre à la poursuite de Nadir.)

 

 

SCÈNE IV

LES PÊCHEURS, LEÏLA, évanouie, puis NOURABAD, puis NADIR et LES FAKIRS.

 

LE CHŒUR.

Quelle voix nous appelle ?

Quelle sombre nouvelle,

Quel présage de mort nous attend en ces lieux ?

(L'orage éclate dans toute se furie.)

O nuit d'épouvante,

La mer écumante

Soulève en grondant ses flots furieux !

(Nourabad reparaît suivi de fakirs armés de torches.)

 

NOURABAD.

Dans l'asile sacré, dans ces lieux redoutables,
Un homme, un étranger, profitant de la nuit,
A pas furtifs s'est introduit...

 

LE CHŒUR.

Que dit-il !

 

NOURABAD, montrant Nadir qu'on amène au fond.

Le voici ! voici les deux coupables.

 

LE CHŒUR.

Nadir !... ô trahison !... ô forfait odieux,

Qui déchaîne sur nous la colère des cieux !

(Avec rage, les poignards levés sur Nadir et Leïla.)

Ni pitié, ni grâce,

Pour tous deux la mort !

Malgré sa menace

Qu'ils aient même sort !

Esprits des ténèbres

Prêts à nous punir,

Vos gouffres funèbres

Pour eux vont s'ouvrir

Ni pitié ni grâce,

Pour tous deux la mort !

Malgré sa menace

Qu'ils aient même sort !

 

LEÏLA.

O sombre menace !

O funeste sort !

Tout mon sang se glace ;

Pour nous c'est la mort !

 

NADIR.

Leur demander grâce,

Non ! plutôt la mort !

Leur folle menace,

Rend mon bras plus fort !

(On va pour les frapper ; Nadir se jette devant Leïla pour la défendre au péril de sa vie.)

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, ZURGA.

 

ZURGA.

Arrêtez !... c'est à moi d'ordonner de leur sort.

 

LE CHŒUR.

La mort pour eux !... la mort ! la mort !

 

ZURGA.

Vous m'avez donné la puissance,

Vous me devez obéissance.

(Les pêcheurs s'arrêtent indécis et se concertent à voix basse.)

 

NADIR, à part.

O généreux ami !

 

LEÏLA, à part.
            O noble défenseur !

 

LE CHŒUR, avec soumission, s'adressant à Zurga.

Qu'ils partent donc !... nous faisons grâce au traître.

Zurga le veut... Zurga commande en maître !

 

ZURGA, bas, à Leïla et à Nadir.

Partez !

 

NOURABAD, arrachant le voile de Leïla.
            Avant de fuir au moins fais-toi connaître !

 

ZURGA, reconnaissant Leïla.

Dieu ! qu'ai-je vu ? c'était elle, ô fureur !

Vengez-vous ! vengez-moi !... malheur sur eux !... malheur !

Ni pitié, ni grâce,

Pour tous deux la mort !

 

[ LE CHŒUR

[ Ni pitié ni grâce !

[ Pour tous deux la mort !

[ Etc.

[

[ LEÏLA.

[ O sombre menace ;

[ Pour nous, c'est la mort !

[ Etc.

[

[ NADIR.

[ Leur demander grâce,

[ Non, plutôt la mort !

[ Etc.

(L'orage éclate avec fracas.)

 

TOUS LES PÊCHEURS, tombant a genoux.

Brahma, divin Brahma ! Que ton bras nous protège !

Nous jurons de punir leur amour sacrilège !

O dieu Brahms, nous sommes tous

A tes genoux !

(Sur un geste de Zurga, Nadir est entraîné par les pêcheurs et les fakirs emmènent Leïla).

 

 

 

 

 

enregistrement

intégral (1959)

dir. Rosenthal

 

 

n°11. Entr'acte. L'orage s'est calmé

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°12. Dieu ! qu'ai-je vu !

distribution

 

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O Nadir tendre ami de mon jeune âge

Pierre Dupré (Zurga) et Orch. dir Gustave Cloëz

Odéon 123775, mat. XXP 7347, enr. le 12 mai 1933

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

 

 

Une tente indienne fermée par une draperie ; une lampe brûle sur une petite table en jonc.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

ZURGA, seul. Il est assis et semble absorbé dans ses pensées. Après un temps il se lève, va au fond, écarte la draperie et regarde au dehors.

L'orage s'est calmé. — Déjà les vents se taisent,

Comme eux les colères s'apaisent !

(Laissant retomber la draperie.)

Moi seul j'appelle en vain la calme et le sommeil.

La fièvre me dévore, et mon âme oppressée

N'a plus qu'une pensée ;

Nadir doit expirer au lever du soleil !

(Il tombe accablé sur les coussins.)

 

CAVATINE

Nadir !... ami de mon jeune âge,

Lorsqu'à la mort je t'ai livré,

Par quelle aveugle et folle rage

Mon cœur était-il déchiré !

(Se levant et avec désespoir.)

Non ! non ! c'est impossible !

J'ai fait un songe horrible !
Non ! tu n'as pas trahi tes serments et ta foi !
Et le coupable, hélas ! le coupable, c'est moi !

Nadir !... ami de mon jeune âge,

Et toi, radieuse beauté,

Pardonnez à l'aveugle rage

Aux transports d'un cœur irrité !

Leïla... cher Nadir !... Ah ! je maudis ma rage,

J'ai honte de ma cruauté.

(Il retombe accablé ; Leïla paraît à l'entrée de la tente. Deux pêcheurs, le poignard à la main, la tiennent et la menacent.)

 

 

SCÈNE II

ZURGA, LEÏLA, DEUX PÊCHEURS.


ZURGA.

Dieu !... qu'ai-je vu ! Leïla !

 

LEÏLA.

J'ai voulu te parler... à toi seul !... me voilà !

 

ZURGA.

(Aux pêcheurs.)

C'est bien ! sortez !

(Les pêcheurs se retirent et laissent retomber la draperie qui ferme l'entrée de la tente.)

 

 

SCÈNE III
ZURGA, LEÏLA.
 

DUO
ZURGA, à part.

Qu'elle est belle !

Plus belle encore au moment de mourir !

 

LEÏLA, à part.

Ah ! je frémis, je chancelle !
Hélas ! comment attendrir

Cette âme sombre et cruelle !

 

ZURGA.

Approche et calme ton effroi !

 

LEÏLA, se jetant à ses pieds.

Je viens demander grâce !

Par le ciel, par tes mains que j'embrasse,

Epargne un innocent et ne frappe que moi !

 

ZURGA.

Innocent !... lui !... Nadir !... ah ! comment ?... parle vite !

Dans l'asile sacré ne l'attendais-tu pas ?

 

LEÏLA.

Vers moi le hasard seul avait guidé ses pas.

 

ZURGA.

Dois-je te croire ?

 

LEÏLA.

            Ah ! que je sois maudite

Si je te trompe et si je mens !

 

ZURGA, à part.

Ainsi donc ses serments

Et notre amitié sainte,

Il n'avait rien trahi !...

 

LEÏLA.

            Pour moi je suis sans crainte,

Mais je tremble pour lui !

Sois sensible à ma plainte,

Et deviens notre appui !

Par ma voix qui supplie

Ah ! laisse-toi fléchir !

Accorde-moi sa vie

Pour m'aider à mourir !

 

ZURGA, à part.

Pour l'aider à mourir !

 

LEÏLA.

Il me donna son âme

Il eut tout mon amour ;

Ardente et triste flamme

Voici ton dernier jour !

Par ma voix qui supplie

Ah ! laisse-toi fléchir !

Accorde-moi sa vie

Pour m'aider à mourir !

 

ZURGA, à Leïla.

Pour t'aider à mourir !...

 

LEÏLA.

Sans doute ! ici n'es-tu pas maître?

 

ZURGA.

Nadir !... ah ! j'aurais pu lui pardonner peut-être...

Et le sauver !... car nous étions amis !

Mais tu l'aimes !

 

LEÏLA, effrayée.

            Grand Dieu !

 

ZURGA.

                        Tu l'aimes !

 

LEÏLA.

                                   Je frémis !

 

ZURGA.

Tu l'aimes ! ce mot seul a réveillé ma haine.

En croyant le sauver tu le perds à jamais !

 

LEÏLA.

Par grâce, par pitié !

 

ZURGA.

            Plus de prière vaine !

Je suis jaloux !

 

LEÏLA.

            Jaloux !

 

ZURGA.

Comme lui je t'aimais !

(Avec fureur.)

Tu demandais sa vie,

Mais de ma jalousie,

Ranimant la furie,

Tu le perds pour toujours !

Que l'arrêt s'accomplisse,

Et qu'un même supplice

Me venge et réunisse

Vos coupables amours !

 

LEÏLA.

De mon amour, Nadir, on t'ose faire un crime !

 

ZURGA.

Son crime est d'être aimé quand je ne le suis pas !

 

LEÏLA.

Ah ! du moins dans son sang ne plonge pas tes bras,

Et que de ta fureur, seule, je sois victime !

 

ZURGA.

Tu l'aimes !...

 

LEÏLA, suppliante.

            Par pitié !

 

ZURGA.

                        Tu l'aimes !

 

LEÏLA.

                                   Par le ciel !

 

ZURGA.

Il doit mourir !

 

LEÏLA.

Eh bien, venge-toi donc, cruel !

 

[ LEÏLA.

[ Va, prends aussi ma vie ;

[ Mais, ta rage assouvie,

[ Le remords, l'infamie

[ Te poursuivront toujours !

[ Que l'arrêt s'accomplisse,

[ Et qu'un même supplice

[ Dans les cieux réunisse

[ A jamais nos amours,

[

[ ZURGA.

[ Tu demandais sa vie,

[ Mais de ma jalousie,

[ Ranimant la furie,

[ Tu le perds pour toujours !

[ Que l'arrêt s'accomplisse,

[ Et qu'un même supplice

[ Me venge et réunisse

[ Vos coupables amours !

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, NOURABAD reparaissant au fond, suivi de quelques pêcheurs. Cris de joie dans l'éloignement.

 

NOURABAD.

Entends au loin ce bruit de fête !

L'heure est venue !

 

LEÏLA.

            Et la victime est prête !

 

ZURGA.

Partez !

 

LEÏLA.

            Le ciel s'ouvre pour moi !

(A un jeune pêcheur.)

Ami, prends ce collier, et, quand je serai morte,
Qu'à ma mère on le porte

En souvenir de moi !

(On entraîne Leïla. — Zurga s'approche vivement du pêcheur, lui arrache le collier des mains, le regarde en poussant un cri de surprise et sort précipitamment sur les traces de Leïla. Changement à vue.)

 

 

 

 

 

 

Décor de l'Acte III (Ballet)

 

 

enregistrement

intégral (1959)

dir. Rosenthal

 

 

n°13. Dès que le soleil

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°14. Sombres divinités

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°15. Ce sont eux, les voici !

distribution

 

 

 

divers enregistrements

(version de 1893)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

Un site sauvage. Au milieu de la scène un bûcher. Des feux, allumés çà et là, éclairent la scène d'une lueur sinistre. A droite du bûcher, un trépied supportant un brûle-parfums.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

CHŒUR et DANSE.

(Les Indiens, animés par l'ivresse, exécutent des danses furibondes ; le vin de palmier circule dans les coupes.)

Dès que le soleil,

Dans l'azur vermeil,

Versera sa flamme !

Nos bras frapperont

Et se plongeront

Dans leur sang infâme !

Ardente liqueur

Verse en notre cœur

Une sainte extase ;

Qu'un sombre transport,

Présage de mort,

Soudain nous embrase.

Dès que le soleil,

Dans l'azur vermeil,

Versera sa flamme,

Nos bras frapperont

Et se plongeront

Dans leur sang infâme.

Brahma ! Brahma ! Brahma !

 

SCÈNE II

(Leïla et Nadir paraissent précédés de grands prêtres conduits par Nourabad.)

Marche funèbre

LEÏLA, NADIR, NOURABAD, CHŒUR.


NOURABAD.

Sombres divinités,

Zurga les livre à nos bras irrités !


CHŒUR.

Zurga les livre à nos bras irrités.

(Une lueur rouge, qui éclaire tout à coup le fond du théâtre, fait croire aux Indiens que le jour va paraître.)

Le jour enfin perce la nue,

Le soleil luit, l'heure est venue !

(Au moment où Nadir et Leïla vont gravir la première marche du bûcher, Zurga paraît une hache à la main.)

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, ZURGA.

 

ZURGA.

Non, ce n'est pas le jour, regardez, c'est le feu !

Le feu du ciel tombé sur nous des mains de Dieu !

La flamme envahit et dévore

Votre camp ! Courez tous ! il en est temps encore,

Pour arracher vos enfants au trépas,

Courez, courez, que Dieu guide vos pas !

(Les Indiens sortent en désordre, Nourabad reste seul avec Zurga, Nadir et Leïla. — Nourabad jette de temps à autre des parfums dans le vase sacré. Puis il se cache pour entendre ce que va dire Zurga.)

 

ZURGA, à Nadir et à Leïla.

Mes mains ont allumé le terrible incendie

Qui menace leurs jours et vous sauve la vie,

Car je brise vos fers. — Leïla, souviens-toi,

Tu m'as sauvé jadis, soyez sauvés par moi.

(Il montre le collier et brise leurs chaînes. — Nourabad, qui a tout entendu, lève les bras au ciel et court prévenir les Indiens.)

 

 

SCÈNE IV
LEÏLA, NADIR, ZURGA.


TRIO.
LEÏLA et NADIR, se tenant enlacés.

O lumière sainte,

O divine étreinte,

Mon âme est sans crainte,

Car il nous arrache enfin au trépas !
Zurga nous délivre

Et nous fait revivre,

Oui, je veux te suivre ;

Rien ne me saurait ravir à tes bras.

 

ZURGA.

O lumière sainte,

O divine étreinte,

Je m'en vais sans plainte,

Les sauvant tous deux, courir au trépas.
Ma main les délivre,

Nadir peut la suivre,

Je ne dois plus vivre,

Puisqu'un sort fatal l'arrache à mes bras.

 

NADIR, dans l'extase amoureuse.

Dans l'espace immense

Brille un jour plus pur,

Notre âme s'élance

Au sein de l'azur.

 

LEÏLA.

Un palais splendide

S'entr'ouvre à nos yeux.

Notre essor rapide

Nous emporte aux cieux !

 

ZURGA, à part.

O Dieux ! comme ils s'aiment ! ô Dieux !

 

LEÏLA et NADIR.

L'ombre nous couvre encor, le jour ne paraît pas !

 

ZURGA.

L'ombre les couvre encor, mais le jour naît là-bas !

 

LEÏLA et NADIR.

Partons ! L'amour soutient notre cœur !

 

ZURGA.

O Dieux ! comme ils s'aiment ! ô Dieux !

 

REPRISE DE L'ENSEMBLE.

(On entend à l'orchestre quelques mesures du premier chœur, d'abord très piano, puis crescendo.)

 

ZURGA.

Ce sont eux, les voici ! Fuyez par ce passage !

(A Nadir.)

Emporte ton trésor loin de ce bord sauvage !

 

NADIR et LEÏLA.

Et toi, Zurga ?

 

ZURGA.

            Dieu seul sait l'avenir.

 

NADIR et LEÏLA.

Ah ! nous te reverrons pour t'aimer, te bénir !

(Nadir et Leïla se sauvent. A ce moment, Nourabad et les Indiens paraissent.)

 

 

SCÈNE V
NOURABAD, ZURGA, CHŒUR.


NOURABAD, désignant Zurga.

C'est lui, le traître ! Il a sauvé leur vie !

Ses mains ont allumé le terrible incendie

Qui menace vos jours ! Décidez de son sort.

Il faut une victime.

 

CHŒUR.

            A mort ! à mort ! à mort !

(Les Indiens se jettent sur Zurga et le forcent à monter sur le bûcher.)

Pour le sacrifice

Tout est prêt !

Que la sombre forêt

De nos airs retentisse.

Ah ! Brahma !

 

ZURGA.

Que sur moi seul leur rage enfin soit assouvie,

Adieu, ma Leïla, je te donne ma vie !

(Le bûcher commence à brûler. Zurga disparaît dans les flammes.)

 

CHŒUR.

C'est l'arrêt de Dieu

Qui condamne au feu

Le traître et l'infâme !

C'est un juste sort !

Qu'il trouve la mort

Dans l'horrible flamme !

(La toile du fond se lève et on aperçoit la forêt embrasée. Le feu est dans tout son éclat.)

Déjà le soleil,

Dans l'azur vermeil,

Monte et nous éclaire.

Naguère outragés,

Les Dieux sont vengés.

Restons en prière !

(Ils se prosternent à terre, puis se redressent les bras levés au ciel.)

Ah ! Brahma !

 

(version originale)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

(Nadir est assis au pied de la statue de Brahma sur un bûcher préparé au milieu du théâtre. Il est gardé par deux pêcheurs armés. Les Indiens animés par l’ivresse exécutent des danses furibondes. Le vin de palmier circule dans les coupes ; les feux allumés à différentes places éclairent la scène d’une lueur sinistre.)


CHŒUR DANSÉ

 

LE CHŒUR. (hommes)
Dès que le soleil,
Dans le ciel vermeil,
Versera sa flamme,
Nos bras frapperont
Et se plongeront
Dans leur sang infâme!
 

LE CHŒUR. (femmes)

Quand le soleil

Versera sa flamme,

Nous répandrons

Leur sang infâme.

 

TOUS.

Ardente liqueur
Verse en notre cœur
Une sainte extase !
Qu'un sombre transport,
Présage de mort,
Soudain les embrase !
Brahma ! Brahma ! Brahma !

 

LE CHŒUR. (hommes)

Dès que le soleil, etc.

 

LE CHŒUR. (femmes)

Brahma ! Brahma ! etc.

(Les danses cessent)

 

NADIR.

Hélas ! Qu’ont-ils fait de Leïla ?

Pour la sauver, s’il suffit de ma vie,

Que sur moi seul leur rage enfin soit assouvie.

Je me livre à leurs coups,

Je suis prêt, me voilà !

Hélas ! qu’ont-ils fait de Leïla !

Hélas ! hélas ! Leïla !
 

LE CHŒUR.

Pour le sacrifice, tout est prêt !

Que la sombre forêt

De nos cris retentisse !

Brahma ! Brahma !

Ardente liqueur, etc.

 

 

SCÈNE

(Leïla est conduite par Nourabad et les fakirs.)

NOURABAD.
Sombres divinités,
Zurga les livre à vos bras irrités !
 

LE CHŒUR.

Sombres divinités

Zurga les livre à nos bras irrités !

 

NADIR.

Ah ! Leïla !

 

LEÏLA.

(s’élançant dans les bras de Nadir)

Nadir, je viens mourir à tes côtés !

 

NADIR.

Viens !

 

LEÏLA.

Ah ! Je vais mourir heureuse à tes côtés !

 

NADIR.

Ah ! Je vais mourir heureux à tes côtés !

 

DUO

NADIR et LEÏLA.

O lumière sainte,

O divine étreinte,

O lumière sainte,

Mon cœur sans crainte

Brave leur colère

Et rit du trépas.

Un Dieu nous délivre

Et nous fait revivre.

Oui, je veux te suivre,

J’attends sans pâlir

La mort dans tes bras !

 

NOURABAD et LES HOMMES.

Voyez, ils blasphèment !

 

NADIR.

Dans l’espace immense

Brille un jour plus pur.

Notre âme s’élance

Au sein de l’azur.

 

LEÏLA.

Un palais splendide

S’entr’ouvre à nos yeux,

Notre essor rapide

Nous emporte vers les cieux.

 

LE CHŒUR.

L’ombre nous couvre encor,

Le jour ne paraît pas !

 

NADIR et LEÏLA.

Venez, je brave votre fureur ! Ah !

O lumière sainte, etc.

 

LE CHŒUR.

Le jour bientôt va poindre aux cieux ! etc.

 

NADIR.

Adieu, Leïla, adieu !

 

LEÏLA.

Adieu, Nadir, adieu !

 

 

FINALE

(Une lueur rouge éclaire tout à coup le fond de la scène.)

NOURABAD.
Le jour enfin perce la nue !...

LE CHŒUR.
Oui!

NOURABAD.
…Le soleil luit, l'heure est venue !

LE CHŒUR.
Oui!

NOURABAD et LE CHŒUR,
avec éclat et levant leurs poignards.
Frappons ! Oui !

ZURGA,
entre effaré, tentant une hache à la main.
Non ! non ! ce n'est pas le jour !
Regardez, c'est le feu, le feu du ciel
Tombé sur nous des mains de Dieu.
(Les Indiens se retournent terrifiés. Zurga descend au milieu d'eux.)
La flamme envahit et dévore votre camp,
Courez tous ! il en est temps encore,
Pour arracher vos enfants au trépas !
Courez, courez, que Dieu guide vos pas !
(Les Indiens sortent en désordre. Zurga se tourne vers Nadir et Leïla.)
Mes mains ont allumé le terrible incendie
Qui menace leurs jours et vous sauve la vie,

Car je brise vos fers !

NADIR.
Dieu !

(D’un coup de hache, il brise les chaînes qui retenaient Nadir et Leïla et montre à Leïla le collier.)

ZURGA.

Leïla, souviens-toi, tu m'as sauvé jadis !

LEÏLA.
O ciel !

ZURGA.
Soyons sauvés par moi !

LEÏLA et NADIR.
Dieu !
(Tous deux s’élancent dans ses bras.)
 

ZURGA.

Par ce passage resté libre, fuyez, fuyez !


NADIR.
Et toi, Zurga ?


ZURGA.
Dieu seul sait l'avenir ! Partez, partez !

(Leïla et Nadir sortent. Au même instant, les femmes indiennes rentrent du côté opposé et s’enfuient, emportant leurs enfants dans leurs bras et suivies par Nourabad et les Indiens effrayés.)

LEÏLA et NADIR, au loin.
Plus de crainte,

O douce étreinte,
Le bonheur nous attend là-bas !
Sainte ivresse,

Plus de tristesse !
Sur les flots, je dors dans tes bras !

Ah, viens, ah, viens !

Le bonheur nous attend là-bas !


ZURGA.
Ma tâche est achevée,

J'ai tenu mon serment !

Il vit, elle est sauvée !

Rêves d'amour ! adieu !

(Les lueurs de l’incendie envahissent le théâtre. Les Indiens s’élancent à travers la forêt. Zurga reste debout au milieu de la scène, appuyé contre l’idole et la hache à la main.)

 

 

 

 

 

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