Phèdre

 

Sarah Bernhardt dans Phèdre de Racine

 

Tragédie en cinq actes et en vers de Jean RACINE créée le 01 janvier 1677 à l'Hôtel de Bourgogne. Musique de scène de Jules MASSENET :

 

ouverture, exécutée aux Concerts Colonne le 22 février 1874

 

   partition d'orchestre     partition pour piano à quatre mains

 

 

puis musique de scène (ouverture, entr'actes et musique de scène) pour la représentation à l'Odéon le 08 décembre 1900.

 

   partition

 

 

   livret

 

 

 

 

Odéon. Phèdre, tragédie de Racine, avec ouverture, entractes et musique de scène de M. J. Massenet.

 

Il y aurait certainement dans Phèdre un admirable sujet d'opéra, d'un développement superbe et d'un rare sentiment dramatique, avec des caractères dont la peinture semblerait devoir tenter un musicien. Plusieurs s'y sont attaqués, dont Gluck parait être le premier, car il fit représenter une Fedra à Milan en 1744. Mais il était alors presque à ses débuts, et bien loin de représenter encore le Gluck des cinq grands chefs-d'œuvre français. Il serait bien étonnant pourtant qu'il n'eût pas trouvé là matière à quelques-uns des admirables accents pathétiques qui lui étaient familiers, et il est certain que la lecture de la partition écrite par lui sur un tel sujet, si on la pouvais retrouver, ne serait pas sans exciter quelque intérêt.

Après lui, c'est un compositeur français, Lemoyne, qui s'empare du sujet et donne à l'Opéra, le 21 novembre 1786, une Phèdre en trois actes dont le poème était le premier essai dramatique d'Hoffman, l'auteur de ceux d'Euphrosine et Coradin, de Stratonice, d'Ariodant, de Médée et... des Rendez-vous bourgeois, sans compter les autres. Cette Phèdre obtint un succès considérable, auquel ne fut pas étrangère Mme Saint-Huberty, l'élève et l'amie du compositeur, qui personnifiait l'héroïne et qui y poussait au dernier degré les incomparables facultés pathétiques qui lui valurent une si grande renommée. Les autres rôles, ceux d'Hippolyte, de Thésée et d'Œnone, étaient tenus par Rousseau, Chéron et Mlle Gavaudan cadette.

Nous avons ensuite cinq Phèdres italiennes à enregistrer : l'une, de Paisiello, représentée au théâtre San Carlo de Naples, en 1788, sur un poème de Salvioni, avec cette distribution : Phèdre, la Trabalzo ; Aricie, la Giorgi Bandi ; Diane, Teresa Villa ; Tisiphone, la même ; Hippolyte, Crescentini ; Thésée, David ; Pluton, Bordiga ; Mercure, Fiamenghi ; une autre, Fedra, ossia il Ritorno di Teseo, de Nicolini, donnée à Rome en 1804 ; la troisième, d'Orlandi, dont ce fut le dernier ouvrage ; la quatrième, de Simon Mayr, qui fut donnée le 26 décembre 1820 à la Scala de Milan, où elle était jouée par Tacchinardi, Botticelli, Mmes Giorgi-Belloc et Tosi ; enfin la dernière, qui était l'œuvre de cet amateur titré qui avait nom le comte de Westmoreland, à la fois militaire, diplomate et compositeur, fondateur et directeur de l'Académie royale de musique de Londres, élève de Portogallo, de Platoni et de Bianchi, et qui fit représenter une demi-douzaine d'opéras italiens, dont une Fedra en deux actes, jouée à Florence en 1828.

Ce n'est pas, on le sait déjà, un opéra que M. Massenet a voulu écrire sur le sujet de la Phèdre d'Euripide et de Racine. Il avait déjà, il y a plus de vingt ans, composé une Ouverture de Phèdre, dont on se rappelle le succès aux Concerts populaires de Pasdeloup. Depuis lors, frappé de plus en plus par la noble beauté de la tragédie de Racine, par la peinture admirable des caractères tracés par le poète, il a voulu seulement interpréter l'œuvre à sa manière, je ne dirai pas certes la fortifier, mais la colorer en quelque sorte, en écrivant pour chaque acte des préludes significatifs des situations qui allaient se dérouler, et en soulignant, dans le courant de l'ouvrage, certaines de ces situations par des mélodrames expressifs qui semblent les compléter encore en en augmentant, s'il se peut, soit le charme, soit la puissance. C'est comme une sorte de commentaire musical, la plupart du temps très discret, mais parfois très émouvant, de certains épisodes scéniques particulièrement caractéristiques. Ici, l'œuvre de M. Massenet est analogue à celle de plusieurs grands musiciens qui ont entrepris des tâches du même genre : Méhul avec Timoléon, Herold avec le Siège de Missolonghi, Mendelssohn avec le Songe d'une nuit d'été, Meyerbeer avec Struensée, Berlioz avec Roméo et Juliette

Il va sans dire que les pages les plus importantes de cette partition symphonique de modestes proportions mais d'un puissant intérêt, sont, avec l'ouverture, les quatre entractes, dont, chacun porte un titre particulier : 1. Thésée aux Enfers ; 2. Sacrifice, Offrande, Marche athénienne ; 3. Implorations à Neptune ; 4. Hippolyte et Aricie. Je n'ai rien à dire de l'ouverture, la jugeant suffisamment connue de tous ceux qui fréquentent nos concerts du dimanche. Je rappelle seulement en quelques mots comment elle est venue au jour. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1874. Le succès des Concerts populaires du Cirque d'hiver était dans son plein. Pasdeloup, qui, tout en songeant à Wagner, n'y songeait pas exclusivement, trouvait le moyen de penser aussi à nos jeunes compositeurs. Il eut l'idée heureuse de choisir trois d'entre eux, des mieux qualifiés, et de demander à chacun d'eux une ouverture. C'était Bizet, Guiraud et M. Massenet (hélas ! des trois celui-ci reste seul aujourd'hui !). Il va de soi que les amis ne se firent pas prier. Bizet intitula son ouverture Patrie ! Guiraud appela simplement la sienne « Ouverture de concert » et M. Massenet écrivit l'ouverture de Phèdre. Toutes trois furent jouées aux Concerts populaires avec un succès égal, qu'elles méritaient également.

Cette ouverture de Phèdre, vibrante, nerveuse et colorée, M. Massenet en a paraphrasé certains motifs dans les mélodrames qu'il a semés à travers la tragédie. Ainsi, la phrase plaintive qui suit immédiatement l'introduction a trouvé sa place dans l'entrée de Phèdre, au premier acte :

 

N’allons pas plus avant, demeurons, chère Œnone...

 

à laquelle elle donne un caractère singulièrement expressif, et elle se présente de nouveau à la scène finale, celle de la mort de Phèdre, qu'elle accompagne en prenant alors un accent profondément douloureux et d'un sentiment pathétique inexprimable. Une autre phrase se retrouve dans la scène où Hippolyte ordonne à Théramène de presser les préparatifs de leur départ :

 

Va, que pour le départ tout s'arme en diligence,

Fay donner le signal, cours, ordonne, et revien

Me délivrer bientôt d'un fâcheux entretien.

 

Un dessin rythmique très serré et d'un mouvement très dramatique est introduit dans le troisième entracte, et nous en trouvons un autre encore qui se développe au quatrième acte, à la sortie de Phèdre, après qu'elle a jeté à la face d'Œnone anéantie la fameuse apostrophe :

 

Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste !

 

Ces divers motifs se reproduisent ainsi, tantôt fragmentés, tantôt au contraire développés, modulés, et traités diversement, avec les ressources diverses de l'orchestre, selon le caractère et la nature des scènes qu'ils sont appelés à interpréter et a commenter.

Ce qui est remarquable dans cette musique, c'est, avec la justesse du sentiment chaque fois exprimé, son caractère tantôt empreint de grandeur et de magnificence, tantôt de mélancolie et de tristesse profonde, et toujours de noblesse et d'éclat héroïque. J'ai signalé l'entrée de Phèdre au premier acte, sa sortie au quatrième, la scène d'Hippolyte et de Théramène, ainsi que l'épisode de la mort de Phèdre, auquel l'accent si douloureux du violoncelle donne une expression véritablement poignante. Il me faut faire remarquer également le mélodrame qui accompagne la scène d'Hippolyte au troisième acte, et surtout la musique qui scande avec tant de puissance et de vérité les divers épisodes du récit de Théramène racontant à Thésée la mort de son fils.

Mais surtout l'attention devra se porter sur les entr’actes : le premier, d'une couleur mystérieuse et expressive ; le second — l'un des plus remarquables — qui se développe d'une façon délicieuse après un court solo de violon que fait ressortir le joli dessin de clarinette qui l'accompagne, et qui se termine par une marche en quelque sorte triomphale, où les fanfares alternent avec un superbe chant de violons pour annoncer le retour de Thésée délivré des enfers ; le troisième, d'un rythme persistant et curieux ; le quatrième enfin, où le quatuor en sourdines, avec son chant plaintif et douloureux, d'un contour plein de poésie, semble symboliser les amours infortunées d'Hippolyte et d'Aricie. Celui-ci a été bissé d'enthousiasme. Tout cela est d'une valeur musicale remarquable, tout cela est orchestré — il faut insister là-dessus — comme M. Massenet seul sait orchestrer aujourd'hui, et tout cela a obtenu le succès le plus complet et le plus mérité. Il est juste de dire que l'orchestre, sous la direction de M. Colonne, s'est surpassé dans l'exécution de cette musique, et qu'il a rendu les idées de l'auteur avec une fidélité dont on ne saurait trop le louer.

Je ne saurais terminer cet article sans dire au moins quelques mots de l'interprétation de Phèdre, bien que l'œuvre ne soit pas absolument une nouveauté. Elle nous a mis en présence de deux jeunes artistes fort intéressants, Mlle Dauphin, qui joue Phèdre, et M. Vargas, qui fait Hippolyte. La voix de Mlle Dauphin est très mélodieuse, mais manque un peu de force et d'ampleur pour la tragédie ; l'artiste n'en est pas moins fort intelligente, bien douée et digne en tout point d'attention. Elle n'a pas été écrasée par ce rôle formidable, et elle a trouvé le moyen de s'y faire justement applaudir. M. Vargas, le lion des derniers concours du Conservatoire, où il a obtenu les deux premiers prix de tragédie et de comédie, ne dément pas les espérances qu'il nous avait fait concevoir. Il a de l'émotion, de la sensibilité, de la force quand il le faut, avec une diction sobre et d'une rare justesse. Il nous a donné un Hippolyte remarquable. Ce n'est ni par la sobriété ni par la justesse que brille M. de Max, qui tenait le rôle de Thésée. Mlle Jeanne Even est une très bonne Œnone, Mlle Franquet une Aricie touchante et M. Albert Lambert un excellent Théramène.

 

(Arthur Pougin, le Ménestrel, dimanche 09 décembre 1900)

 

 

 

 

 

 

         

 

Ouverture

Grand Orchestre Symphonique dir Godfroy Andolfi

Pathé aiguille PGT 22, mat. CPTX 178-1 et CPTX 179-1, enr. vers 1935

 

 

 

 

 

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