Philémon et Baucis

 

décor pour Philémon et Baucis à l'Opéra-Comique

 

 

Opéra-comique en deux actes, livret de Jules BARBIER et Michel CARRÉ, d'après Philémon et Baucis, poème (livre XII des Fables, 1693) de Jean de LA FONTAINE, musique de Charles GOUNOD (composé durant l'été 1859).

 

   partition   partition orchestre

 

 

Création au Théâtre-Lyrique (boulevard du Temple) le 18 février 1860 dans une version en trois actes ; décors de Charles-Antoine Cambon et Joseph Thierry.

 

Représentations au Théâtre-Lyrique : 13 en 1860.

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 21 mars 1862.

 

Première à l'Opéra-Comique (2e salle Favart) le 16 mai 1876, dans la version définitive en deux actes.

 

240 représentations à l’Opéra-Comique au 31 décembre 1950, dont 38 entre le 01 janvier 1900 et le 31 décembre 1950.

 

Représenté au Trianon-Lyrique, le 13 novembre 1931.

 

 

personnages

emplois

Théâtre-Lyrique

18 février 1860

(1re)

Monnaie de Bruxelles

21 mars 1862

(1re)

Opéra-Comique

16 mai 1876

(1re)

Opéra-Comique

1884-1885

(100e)

Opéra-Comique

30 septembre 1900

(203e)

Opéra-Comique

27 septembre 1908

(215e)

Opéra-Comique

07 décembre 1939

(230e)

Baucis soprano Mmes Caroline MIOLAN-CARVALHO Mme Caroline MIOLAN-CARVALHO Mme Marguerite CHAPUY Mme Cécile MERGUILLIER Mme Marguerite CHAMBELLAN Mme Lucette KORSOFF Mme Odette TURBA-RABIER
une Bacchante soprano Marie SAX [SASSE]            
Philémon ténor MM. Désiré FROMANT MM. JOURDAN MM. Charles NICOT MM. Emile BERTIN MM. Maurice CAZENEUVE MM. Maurice CAZENEUVE MM. Mario ALTÉRY

Jupiter

baryton-basse

Charles BATTAILLE

BONNEFOY

Jacques BOUHY

Emile-Alexandre TASKIN

Léon ROTHIER

Alexis GHASNE

Louis GUÉNOT

Vulcain basse Mathieu Emile BALANQUÉ ISMAËL Alfred GIRAUDET Hippolyte BELHOMME Hippolyte BELHOMME Hippolyte BELHOMME Jules BALDOUS

Chœur de Bacchantes et de jeunes gens

 

             
Chef d'orchestre   Adolphe DELOFFRE   Charles CONSTANTIN Jules DANBÉ B. GIANNINI Eugène PICHERAN Roger DÉSORMIÈRE

 

 

=>  Livret et enregistrements

 

 

 

Composé d'abord pour le théâtre de Bade, et en un acte seulement, cet ouvrage a perdu à l'agrandissement du cadre. Il appartient à un genre indéfinissable, moitié mythologique et sentimental, moitié bouffon. Dans l'introduction instrumentale, on remarque un gracieux motif exécuté sur le hautbois et repris par les instruments à cordes. M. Gounod a employé le piano avec l'orchestre pour accompagner un des chœurs de sa partition, et l'effet cherché a été obtenu. Nous rappellerons l'orage symphonique bien traité, quoique le compositeur y ait employé des moyens extra musicaux, l'air de ballet du second acte, l'air : O riante nature du troisième, ainsi que le duo entre Jupiter et Baucis : Ne crains pas que j'oublie, qui renferme des phrases charmantes.

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, 1869)

 

 

 

 

 

Imitation languissante et froidement accueillie du plus chaste des contes de La Fontaine. Au deuxième acte, scène d'orgie reproduisant le tableau des « Romains de la décadence », de M. Couture. Reprise en deux actes à l'Opéra-Comique, avec Nicot et Mlle Chapuy (mai 1876). — Il existe un opéra en un acte sur le même sujet, paroles de Malézieu, musique de Mathan, qui a été joué à Sceaux, en 1703, devant la duchesse du Maine. Gossec a écrit aussi un ballet de Philémon et Baucis qui a été dansé à l'Opéra, en 1775.

 

(Albert de Lasalle, Mémorial du Théâtre-Lyrique, 1877)

 

 

 

 

 

Cet ouvrage, d'abord écrit en deux actes pour le théâtre de Bade, fut demandé par Carvalho, pour le Théâtre-Lyrique. On ajouta un troisième acte, qui fut inséré entre les deux actes primitifs. Le succès fut médiocre, malgré les grandes qualités de la partition. Le livret, tiré du poème de La Fontaine, est une aimable fantaisie mythologique. En 1876, la direction de l'Opéra-Comique fit entrer Philémon et Baucis dans son répertoire, mais en lui rendant sa forme primitive. Cette fois, le succès fut complet. Le premier acte surtout est empreint de fraîcheur et de poésie, avec sa jolie introduction pastorale, avec le duo charmant : Du repos voici l'heure, avec le chœur lointain des bacchantes, et la délicieuse romance de Baucis : Philémon m'aimerait encore, et les couplets de Vulcain.

 

(Nouveau Larousse Illustré, 1897-1904)

 

 

 

 

 

[création au Théâtre-Lyrique]

 

          Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

 

Non, grâces en soient rendues aux dieux immortels ! ce n'est ni aux richesses, ni à la puissance, ni aux plaisirs et aux vanités de ce monde que nous demandons le bonheur. Nous le cherchons, nous l'avons toujours cherché dans le culte des arts, pourvu qu'ils se montrent fidèles à leur haute mission qui est d'exprimer le vrai et le beau. Nous savons bien qu'en poursuivant ces deux choses, nous risquons fort de tourner le dos à la fortune. Ce n'est pas que nous eussions la moindre répugnance à être comptés parmi ses favoris ; — parmi ses favoris, oui ; mais parmi ses adorateurs, non.

Il y a, nous dit-on aujourd'hui, des moyens de lui faire utilement sa cour, de s'en faire écouter, même de la fixer, si ce n'est comme une compagne fidèle, du moins comme une maîtresse qui cède à un caprice momentané. Hé bien, puisqu'il faut l'avouer, ce sont précisément ces moyens qui nous rebutent un peu. Si bons qu'ils soient, ces moyens, encore faut-il en avoir le goût. Notre goût est tout pour les sublimes spectacles de la nature, pour la belle éloquence, pour la belle littérature, pour la belle poésie, pour la belle peinture, pour la belle musique, pour les beaux monuments de toute sorte. C'est fâcheux ; nous en rougissons presque, mais sommes ainsi fait. C'est bien malgré nous, que nous trouvons du charme dans un commerce intime avec Mozart et Raphaël, Dante et Beethoven, Bossuet et Palestrina, Gluck et Corneille, Haydn et la Fontaine, Molière et Rossini, Cimarosa et Mme de Sévigné, etc. ; mais enfin nous n'y pouvons rien. Oui, ce sont ces beautés de tout genre, quels que soient leur langage ; leur forme et leur expression, qui exaltent notre âme, élèvent notre intelligence, parlent à notre cœur, sourient à notre imagination, et nous font entrevoir, par delà les voiles matériels, les splendeurs des infinies perfections de l'Être incréé, de qui tout émane et déboule ici-bas, et dont nos arts ne font que reproduire quelques images fugitives et quelques vagues reflets.

Cela est si vrai, et nous sommes tellement incorrigible sur ce point, que l'autre jour, en assistant à la première représentation de Philémon et Baucis, nous nous applaudissions en nous-mêmes de ce qu'il nous était donné de savourer délicieusement les beautés touchantes et pathétiques, les grâces chastes et exquises, les richesses, les délicatesses que M. Ch. Gounod a semées d'une main si libérale dans sa nouvelle partition. Et nous nous disions qu'après tout ils ne sont pas si déshérités du sort ceux qui éprouvent d'aussi pures jouissances.

 

          Peu de gens élevés, peu d'autres encor même,

          Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.

 

C'est notre la Fontaine qui a dit cela dans les derniers vers de ce poème de Philémon et Baucis. Que voulez-vous ? il faut bien prendre son parti de n'être pas compté au nombre de ce qu'on appelle les heureux du siècle.

Comme c'est ce même la Fontaine qui est véritablement notre librettiste, du moins pour une partie de la pièce nouvelle, je me dispenserai d'en faire l'analyse. Je me contenterai de l'analyse des morceaux que je rapporterai à leur situation. M. Gounod, qui a écrit une ouverture fort piquante pour le Médecin malgré lui, et qui aurait pu en faire une non moins jolie pour Philémon et Baucis, s'est borné à une simple introduction. Cette disposition convient mieux, ce semble, à un sujet antique, et, d'un autre coté, elle est plus conforme à l'idée du compositeur qui a voulu, de parti pris, laisser ce premier acte dans la demi-teinte ; car, par une singulière et charmante anomalie qui tient au sujet, au lieu de rencontrer, dans cet ouvrage, des personnages

 

          Enfants au premier acte et barbons au dernier,

 

comme dit Boileau, nous nous trouvons, au commencement, avec un vieux barbon et une vieille femme, et, à la fin, avec les mêmes personnages rayonnants de jeunesse et de beauté. Voilà la progression. Hélas ! pourquoi le monde réel ne procède-t-il pas ainsi ?

Cette introduction est une délicieuse pastorale en fa, à trois temps. On entend d'abord un chant suave du hautbois, accompagné par les basses et un cor, auquel succède un joli travail des violons que les instruments enlacent dans des contours de sixtes d'un effet charmant. Le motif principal est repris par les violons. Un accord de septième, adroitement amené vers la fin, produit une sensation des plus inattendues. Tout cela est on ne peut plus habilement et finement touché.

Au lever du rideau, la scène représente la cabane de Philémon et Baucis, demeure bien pauvre et bien misérable, mais gaie et riante comme le cœur de ceux qui l'habitent. Dans un duo de demi-caractère, plein de bonhomie, d'effusion, d'élans contenus, de doux et chastes entrelacements, les deux vieillards célèbrent leur tendresse et cc bonheur ineffable qui ont résisté aux ans et aux rides. Ce duo est une paraphrase musicale de ces deux vers du poète :

 

          L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,

          Et par des traits d'amour sut encor se produire.

 

A ces accents succèdent, dans le lointain, des accents d'une tout autre nature ; les habitants du bourg, ces gens pervers qui ont perdu la crainte des dieux, se livrent à leurs saturnales impies. La ronde des Corybantes tourbillonne sur un rythme continu, marqué alternativement par deux notes persistantes, la sixte et la quinte du ton, tandis que de petites roulades des flûtes voltigent au-dessus des groupes harmoniques comme des rires diaboliques. Ce morceau est d'un caractère saisissant, on ne peut plus original et pittoresque. On ne saurait dire ce qu'il gagne ici à l'éloignement et au pianissimo. Mêlé, plus tard, à une bruyante orgie, il ne produira plus le même effet.

Cependant les sifflements de la tempête se font entendre ; la pluie fouette contre les murs du toit hospitalier, les vents ébranlent la masure. Deux étrangers frappent à la porte ; Philémon, resté seul, les introduit. Les voyageurs sont Jupiter et — non pas Mercure, — mais Vulcain.

Il paraît que Vulcain a un avantage sur Mercure ; il boite. Un dieu qui boite, quelle trouvaille ! Mais au moins faudrait-il que cette claudication donnât lieu à des plaisanteries pleines de sel et de bon goût. Du reste, il est fort maussade et de fort mauvaise humeur, « ce chien de boiteux-là », comme disait Harpagon en parlant de La Flèche (Au temps de Molière, La Flèche était représenté par Louis Béjart, qui boitait réellement). Il est même fort peu respectueux envers Jupiter, dont il n'a pas l'air de se douter qu'il est le fils. Quant à Jupiter, il se présente en dieu bien élevé et qui sait son monde. Il se montre affectueux et paternel envers Philémon. Son entrée est fort belle, d'ailleurs. C'est lui qui prend le premier la parole dans cet excellent trio. Son chant est noble et pathétique ; il est accompagné par la voix solennelle des trombones et des cors dans le piano. On remarque aussi dans ce trio un très élégant et très beau dessin de violons. Les couplets de Vulcain, accompagnés, par moments et sans exagération, par le marteau frappant sur l'enclume, sont fort caractéristiques. Bien que ces couplets aient été bissés, je leur préfère néanmoins l'air de Jupiter : Allons, Vulcain ! d'une allure ferme, rapide et aisée ; cet air, orné de jolis détails, est d'un seul mouvement comme le fameux fin ch’an dal vino de Don Juan.

Baucis paraît ; interrogée par Jupiter, qui fait à cette « charmante vieille » l'accueil le plus galant, elle récite toute une tirade du poème de la Fontaine, accompagnée d'un morceau instrumental con sordini d'une distinction exquise. Les applaudissements qu'excite ce morceau s'adressent également aux délicates harmonies du compositeur et à la perfection de débit de l'aimable compagne de Philémon. Mais Baucis ne tarde pas à montrer à ses hôtes qu'elle chante aussi bien qu'elle parle. Ici se place une délicieuse romance, modulée avec un rare bonheur et sur laquelle j'aurai à revenir tout à l'heure. Pourtant, comme l'observe judicieusement Vulcain, il s'agit de souper, et non de chanter !

 

          Le linge, orné de fleurs, fut couvert, pour tous mets,

          D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.

 

Ajoutons, et d'eau claire. Vulcain avale au hasard quelques fruits en faisant la grimace. Les vieillards se mettent à table avec leurs hôtes, et, pour excuser la maigre chère qu'ils leur font faire, Baucis se met à raconter aux nouveaux venus la fable du Rat de ville et du rat des champs. Ce long monologue, quoique rempli de détails gracieux et spirituels, a le tort d'interrompre un quatuor qui s'annonçait parfaitement bien. Il en détruit l'unité. C'est du moins l'impression que j'ai reçue à la répétition générale ainsi qu'à la première représentation. Le compositeur prend sa revanche dans le morceau suivant. Jupiter a changé l'eau en vin ; il a déclaré sa puissance. Patuit Deus. Il promet de récompenser, dans ses hôtes, la piété, la vertu, l'hospitalité ; mais, comme il va faire éclater les foudres de sa vengeance sur le bourg impie, il veut dérober à Philémon et à Baucis le spectacle de cette ruine et de cette désolation. Il les endort. Ici, un chant du sommeil, sommeil qui promet un réveil brillant. Cc chant est très beau de mélodie ; il est beau aussi d'orchestration. Les accents des cors, les arpèges des harpes, soutenus d'une pédale majestueuse, se mêlent au trémolo des violons dans l'aigu. C'est dignement clore ce premier acte.

 

          Gens barbares, gens durs, habitacles d'impies,

          Du céleste courroux tous furent les hosties.

 

Telle est la péripétie du second acte, dont le premier tableau nous représente ce peuple de sybarites voluptueusement couchés, en habits de fêtes, sous les portiques du temple de Cybèle.

Le compositeur, si sobre d'effets jusqu'à présent, va prodiguer tous les tons chauds et tous les rayonnements de son art. La musique de ce chœur respire une mollesse, une langueur, une ivresse  tout orientales ; elle est pleine de caresses et d'enchantements. J'aime moins les couplets suivants : C'est le vin ! chantés par une jeune bacchante, Mlle Sax, avec un refrain en chœur. Ces couplets, il faut le dire, n'ont pas l'exquise distinction du morceau précédent et de tous ceux qui vont former ce beau second acte. Vient à présent une espèce de scherzo dansant, à deux temps, dans le genre de la Danse des Almées de Félicien David, et d'un air du ballet d'Herculanum ; ce qui n'empêche nullement ce morceau d'être extrêmement original. Il se compose d'une formule de batterie en sol mineur, sur laquelle les divers instruments font galoper une phrase qui s'enroule sur elle-même en retombant perpétuellement sur la tonique, puis d'un majeur dans lequel un chant fort étrange et néanmoins charmant est accompagné par une harmonie syncopée pleine de nouveauté. Le motif mineur reparaît ; le compositeur en détache le dernier fragment et le fait passer par diverses modulations : mi bémol, ut majeur, la majeur, majeur qui devient dominante de sol ; ainsi a lieu la rentrée dans le ton principal. Ces modulations sont délicieuses quoique bien simples et bien naturelles. A vrai dire, il n'y a de délicieuses que les modulations naturelles et simples. Mais c'est là le secret de l'art, un segreto d'importanza, à l'usage des maîtres. Sur les dernières mesures de cet air de danse, le chœur jette l'exclamation Evohe ! J'oubliais de dire que cet allégro, moins l'Evohé ! vocal, sert d'introduction instrumentale au second acte, et que le public l'a redemandé avec enthousiasme. Après le ballet, où figure la ronde des corybantes du premier acte, un personnage se présente, un vrai trouble-fête cette fois, c'est Vulcain, qui met fin à cette orgie. Ici, un dialogue très animé et très vif entre. Vulcain et le chœur. Le chœur veut mettre à la porte « cet oiseau de mauvais présage ». Vulcain se déclare. Le chœur se moque de lui. Les idoles de la volupté sont renversées. Jupiter paraît et foudroie cette race d'infidèles. Beau et grandiose finale, énergique, dramatique, d'un effet irrésistible.

Pendant tout ce désastre, que sont devenus Philémon et Baucis ? Ils ont dormi. Ils s'étaient endormis sous un misérable chaume, vieux, brisés par l'âge, couverts de rides. Ils vont se réveiller, au troisième acte, jeunes, beaux, dans un splendide palais.

 

          Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs

          Changent leur frêle enduit en marbres les plus durs.

          De pilastres massifs les cloisons revêtues,

          En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues :

          Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris.

 

La toile se lève pendant la reprise de la pastorale qui sert d'introduction au premier acte. Baucis vêtue d'une robe de mariée, le front ceint de la couronne virginale, dort sur un escabeau, auprès d'un lit de parade où repose Philémon. Elle murmure quelques phrases de la jolie romance que nous connaissons déjà. Elle s'éveille la première : Un jeune homme endormi ! s'écrie-t-elle en voyant Philémon. Celui-ci s'éveille à son tour : Quel dieu vers moi guide tes pas, jeune fille ? dit-il en regardant Baucis. Reconnaissance : duo expressif, amoureux. Jusque-là tout va bien. Mais la chose se gâte. Laissez-moi vous le dire, Messieurs les poètes, qui êtes incontestablement gens de sens, de goût, d'esprit et de littérature, vous avez eu tort de faire Jupiter mauvais sujet, après l'avoir fait vertueux. Je sais bien ce que vous allez me dire. Vous me direz que je devrais mieux connaître Jupiter.

 

          Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles.

          Bien souvent, pour la terre, il néglige les cieux,

          Et vous n'ignorez pas que ce maître des dieux

          Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles,

          Et sait cent tours ingénieux

          Pour mettre à bout les plus cruelles.

 

— Fort bien, Messieurs, mais vous me citez là le Jupiter d'Amphitryon, qui n'est pas du tout le Jupiter de Philémon et Baucis. Il fallait opter entre les deux. Le public, qui a le sens droit, accepte l'un ou l'autre, le coureur d'aventures ou le vengeur du crime et rémunérateur de la vertu, peu importe, pourvu qu'il soit semblable à lui-même, Servetur ad imum. Jupiter, tout Jupiter qu'il est, est soumis à cette loi. Et Baucis ! une des gloires de l'Olympe ! le modèle des épouses du calendrier mythologique ! n'en avez-vous pas fait une coquette quelque peu délurée ? Heureusement pour Philémon, tout s'arrange, grâce à l'entremise de Vulcain, devenu plus raisonnable que son père. Non, dites-moi la véritable raison, la seule qui peut vous excuser. Vous aviez fait une pastorale pour les fêtes de Bade. Le Théâtre-Lyrique, qui n'est pas dégoûté, a voulu avoir cette pastorale, à la condition que vous lui donneriez les proportions d'un opéra en trois actes. Ceci posé, n'en parlons plus ; mais mon observation reste.

Il y a une foule de choses charmantes dans les derniers morceaux de cet opéra : les couplets de Jupiter, admirablement chantés par Battaille ; un air de bravoure de Baucis, où l'on remarque une ravissante modulation ; le duo de Jupiter et Baucis ; un trio en sol mineur dont la péroraison est dans un excellent style ancien ; enfin les couplets de Baucis : Rendez-moi mes rides.

Il est bien superflu de dire que l'ouvrage a obtenu le plus grand et le plus légitime succès. Fromant a une voix de ténor vibrante, d'un timbre flatteur et sympathique. Mme Miolan-Carvalho contrefait la vieille avec une grâce adorable ; sa diction, son chant sont parfaits, et elle exécute des prodiges de vocalisation dans le troisième acte. Battaille est un fort beau Jupiter, le Jupiter tonnant et, à coup sûr, le plus magnifique virtuose de son Olympe. Balanqué, doué d'un organe mordant, donne beaucoup de caractère au personnage tantôt sérieux et tantôt bouffon de Vulcain. L'excellent orchestre du Théâtre-Lyrique marche à ravir sous l'intelligente et chaleureuse direction de son chef, M. Deloffre. Mais aussi quel orchestre que celui de M. Gounod ! Comme il est moelleux, plein, profond, coloré, ordonné, distribué, riche et en même temps sobre et clair ! Il est riche, parce qu'il y a toujours assez, et jamais trop. Rien n'y est perdu ; tout ce qui s'y trouve, porte.

On peut dire en général de la musique de M. Gounod, que c'est un fruit mûr et succulent qui a pris naissance dans un fonds excellent, dans le véritable sol musical. Hors de ce fonds et de ce sol, cultivé et fécondé par les maîtres, il n'y a que des produits bâtards qui peuvent avoir un éclat trompeur, une certaine vigueur apparente ; mais ils sont d'un goût âpre, et ils n'arriveront jamais à maturité.

Voilà donc les sujets mythologiques à la mode. Orphée et Philémon vont alterner au Théâtre-Lyrique, probablement pendant une longue suite de représentations. De son côté, l'Opéra-Comique a repris ces jours-ci avec beaucoup de succès le joli opéra de Galatée, où Mme Cabel continue avec bonheur Mme Ugalde, sans la faire oublier. Ne serait-ce pas par hasard l'élégante et très remarquable partition de Psyché de M. A. Thomas qui aurait ressuscité tout ce paganisme musical, et n'y aurait-il pas justice à rendre à la lumière cette pauvre Psyché, dont le sommeil est trop prolongé ? Je demande ceci à M. Roqueplan, parce que je sais qu'il ne laisse dormir les belles œuvres de son répertoire que pour se donner, comme Jupiter, le plaisir de les réveiller.

 

(Joseph d'Ortigue, le Ménestrel, 26 février 1860)

 

 

 

 

 

[première à l'Opéra-Comique]

 

Philémon et Baucis est une des créations les plus délicates et les plus exquises de M. Gounod. Née onze mois à peine après Faust, le 18 février 1860, cette aimable fille, qui se drape dans le péplum antique, comme la muse elle-même, a retenu, par le bout de l'aile, l'inspiration frémissante à laquelle le maître venait de donner l'essor dans le 2e acte de son chef-d'œuvre.

Cette opinion, ratifiée d'une voix unanime par le public de 1876, casse tout net le jugement hâtif formulé par les juges patentés de 1860, et plus d'un vétéran de la critique serait aujourd'hui assez embarrassé de se mettre d'accord avec lui-même. La presse, en effet, ne fut pas très tendre pour Philémon et Baucis, et Scudo, le grand pourfendeur de Charles Gounod, tout en rognant un peu ses griffes, — il avait été échaudé par le succès de Faust, — distribuait au maître quelques bons coups de patte.

Il voulait bien accorder que le premier duo entre Philémon et Baucis est « un morceau agréable, bien modulé dans l'ensemble des deux voix, empreint d'un sentiment doux et placide qui est l'accent familier à la muse de M. Gounod. » Mais son indulgence n'allait pas beaucoup plus loin, et il ajoutait immédiatement sous forme de correctif : « Le chœur qu'on entend au loin, chœur joyeux des habitants de la ville impie, n'a rien de remarquable, si ce n'est la persistance de deux notes du cor (!) qui vous taquinent l'oreille. » Notez, s’il vous plaît, qu'il s'agit ici d'une véritable merveille d'inspiration mélodique, harmonique et instrumentale, du chœur adorable :

 

          Filles d'Athor, folles bacchantes,

 

que l’autre jour, à l'Opéra-Comique, le public tout entier a bissé d'enthousiasme. Quant aux couplets de Vulcain, avec leur rythme pittoresque et leur diction spirituelle qui semblent un souvenir de Grétry, Scudo déclare que cela lui a paru « plus baroque que comique, dépourvu de verve et d’originalité. »

Le morceau suivant, d'un ton si touchant et si familier, n'est pas traité avec plus de ménagements. « La scène de la table aurait pu donner lieu à un beau quatuor, que M. Gounod n'a pas su écrire. »

Inutile de vous dire que le finale de ce premier acte, où se trouve pourtant une phrase vraiment grandiose, est étrillé d'importance par l'inflexible critique : « L'espèce de récitatif par lequel Jupiter se fait connaître aux hôtes qui l'ont si pieusement accueilli (il s'agit ici de la belle phrase dont nous faisions mention), est encore de cette vague mélopée, sans caractère, dont il semble que M. Gounod ne puisse se dépêtrer ; qu'il y prenne garde, cela ressemble moins à un parti pris d'un certain genre de déclamation qu'à de l'impuissance de trouver une idée musicale bien délimitée. »

Qu'en -dites-vous, ô mes frères ! de tels exemples ne sont-ils pas faits pour nous inspirer une salutaire réserve et ne ferions-nous pas lien de nous appliquer la maxime du sage et de tourner sept fois la plume entre nos doigts, avant d'en laisser tomber des jugements trop précipités.

Il faut dire toutefois, à la décharge des anciens adversaires de Philémon, que la partition jouée à l'ancien Théâtre-Lyrique n'était pas l'œuvre si bien pondérée qu'on vient de nous donner à l'Opéra-Comique. Primitivement conçue et écrite en deux actes, elle avait été mal à propos allongée d'un troisième tableau qui en avait troublé et détruit la délicate architecture. Un sujet si simple et si léger ne devait pas dépasser les proportions d'une églogue dramatique, et l'ouvrage a considérablement gagné en rentrant dans sa forme première. Pendant qu'il effaçait d'une main adroite tous ces détails parasites qui nuisaient à l'unité de conception, M. Gounod a fait disparaître aussi le prétentieux morceau de grande chanteuse qui terminait l'opéra. A cette friperie vocale, l'auteur a substitué la strette ailée du premier duo entre les deux amants séniles, rendus à l'amour et à la jeunesse :

 

          O souriante image

          Des plaisirs d'un autre âge.

 

La gracieuse idylle empruntée par M. Jules Barbier et Michel Carré, au poète des Métamorphoses se ferme donc aujourd'hui par une conclusion musicale non moins heureuse que son dénouement mythologique.

Bref, on peut dire que sous sa forme définitive Philémon et Baucis est destiné à rester au répertoire de l'Opéra-Comique, et qu'au jour du jugement suprême, où l'on mettra dans la balance les bonnes et les mauvaises actions de M. Gounod, cette charmante partition pèsera d’un grand poids dans le plateau de ses mérites.

L'interprétation de Philémon et Baucis est absolument remarquable. Toutes les trompettes de la renommée ont déjà sonné une joyeuse fanfare en l'honneur de Mlle Chapuy. Cette jeune et méritante artiste, si peu appréciée à ses débuts, est aujourd'hui l'enfant gâtée de la critique. Elle le mérite doublement par sa finesse et son esprit de comédienne, par son style et sa virtuosité de cantatrice. Mlle Chapuy est devenue une Carvalho doublée d'une petite Rose Chéri.

M. Nicot chante avec beaucoup de goût et d'art le rôle de Philémon, il est moins heureux comme comédien. M. Bouhy est un Jupiter tout à fait olympien au double point de vue physique et vocal, de plus il sait chanter en musicien. Quant à M. Giraudet, il a composé avec talent le rôle morose et grognon de Vulcain. Un bon point aux chœurs qui nous semblent plus agréables derrière les coulisses que sur la scène, et toutes nos félicitations à M. Charles Constantin, dont l’orchestre s'est fait bisser dans l’entr'acte du ballet.

 

(Victor Wilder, le Ménestrel, 21 mai 1876)

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Acte I

  Introduction pastorale    
01 Duo Du repos voici l'heure Baucis, Philémon
02 Chœur Filles d'Athor, folles bacchantes Chœurs
02bis Orage    
03 Trio Etrangers sur ces bords Philémon, Jupiter, Vulcain
04 Couplets Au bruit des lourds marteaux Vulcain
05 Ariette Hé quoi ?... parce que Mercure Jupiter
05bis Mélodrame    
06 Romance Ah ! si je redevenais belle Baucis
07 Quartettino Prenez place à la table Baucis, Philémon, Jupiter, Vulcain
08 Strophes et Final Allons ! triste buveur ! Baucis, Philémon, Jupiter, Vulcain

Acte II (supprimé à l'Opéra-Comique)

A Chœur de l'ivresse Dans l'ombre de la nuit Chœurs
B Strophes Debout ! place au chœur des bacchantes une Bacchante, Chœurs
C Chœur des Bacchantes Filles d'Athor, folles bacchantes Chœurs
D Scène et Chœur Arrêtez ! Vulcain, Chœurs
E Chœur des blasphèmes Nous ! chantons aux lueurs Chœurs
F Final Jupiter !!! Jupiter, Chœurs

Acte III (Acte II à l'Opéra-Comique)

09 Entr'acte et Danse des Bacchantes Evohé Chœurs
10 Ariette Philémon m'aimerait encore Baucis
11 Duo Philémon !... Philémon ! Baucis, Philémon
12 Couplets Vénus même n'est pas plus belle !... Jupiter
13 Air Il a perdu ma trace... O riante nature ! Baucis
14 Duo Relevez-vous, jeune mortelle Baucis, Jupiter
15 Trio Qu'est-ce donc ?... qu'avez-vous ? Baucis, Philémon, Vulcain
16 Romance et Final Sous le poids de l'âge Baucis, Philémon, Jupiter, Vulcain

 

La scène est en Phrygie, dans les temps mythologiques.

 

 

LIVRET

 

 

 

 

décor de l'Acte I au Théâtre-Lyrique : Cabane de Philémon et Baucis

 

 

(édition de février 1860)

[en rouge, les parties chantées]

 

ACTE PREMIER

 

 

Intérieur de la cabane de Philémon et Baucis.

 

 

 

    

 

Introduction pastorale

Grand Orchestre Symphonique dir Gustave Cloëz

Odéon 165.275, mat. KI 2443, enr. le 28 mai 1929

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

PHILÉMON, BAUCIS.
 

PHILÉMON et BAUCIS.

Du repos voici l'heure ;

Dans notre humble demeure

Rentrons sans bruit

Avant la nuit.

 

PHILÉMON.

Le danse n'est plus de notre âge.

 

BAUCIS.

Nos pieds, hélas ! n'ont plus vingt.

 

PHILÉMON et BAUCIS.

Celui-là seul est vraiment sage

Qui se soumet aux lois du temps.

 

PHILÉMON.

Chaque saison traîne à sa suite

Des maux et des plaisirs divers.

 

BAUCIS.

Quand nos beaux jours ont pris la fuite,

Résignons-nous aux noirs hivers.

 

PHILÉMON.

La vie est douce tant qu'on aime !

 

BAUCIS.

On aime encor quand on est vieux !

 

ENSEMBLE.

Aimons-nous jusqu'au jour suprême

Où la mort doit fermer nos yeux.

 

BAUCIS.

Mais sans regret et sans envie,

Laissons la danse et les chansons...

 

PHILÉMON.

A ceux qui commencent la vie,

Jeunes filles, jeunes garçons !...

 

BAUCIS.

Autrefois j'étais comme elles !

 

PHILÉMON.

J'étais comme eux autrefois !

 

BAUCIS.
Je chantais, j'avais des ailes

Comme les oiseaux des bois.

 

PHILÉMON.

Mon cœur, plein d'ardeurs nouvelles,

Frémissait d'aise à ta voix.

 

BAUCIS.
Le dieu des amours fidèles

Un matin fixa mon choix...

 

PHILÉMON.

Et belle entre les plus belles.,

Tu me fis l'égal des rois !

 

BAUCIS.
Autrefois j'étais comme elles !

 

PHILÉMON.

J'étais comme eux autrefois !

 

PHILÉMON et BAUCIS.

O souriante image

Des plaisirs d'un autre âge,

O souvenir lointain

De notre doux matin,

Charmez encor notre âme,

Rendez à nos vieux jours

Un rayon de la flamme

De nos jeunes amours !

 

PHILÉMON.

Chère Baucis !

 

BAUCIS.

Cher Philémon !

 

PHILÉMON.

Bien nous a pris de ne point nous mêler à leurs jeux ! — De l'Olympe jadis on respectait les lois ; aujourd'hui, nous voyons l'aveugle jeunesse outrager les dieux au pied même de leurs autels !

 

BAUCIS.

Les plaisirs de notre jeune âge étaient autres que ceux du temps présent.

 

PHILÉMON.

Hélas ! — j'ai peur que Jupiter ne se lasse de leurs blasphèmes ! — Et Mercure n'est pas d'humeur à pardonner l'offense qu'on lui a faite.

 

BAUCIS.

Quelle offense ?

 

PHILÉMON.

Le divin messager descendit chez nous, il y a quelque temps, sous les habits d'un simple mortel. — Il venait, dit-on, s'assurer par lui-même de l'impiété des gens de ce pays, afin d'en rendre bon compte là-haut au souverain des dieux. — Au bruit de leurs clameurs sacrilèges, devant l'autel profané, il laissa éclater sa juste colère ; — et, chassé, assailli de toutes parts par cette foule en démence, on le vit disparaître dans une nuée en proférant d'épouvantables menaces !

 

BAUCIS.

Grands dieux ! c'est fait de nous !

 

PHILÉMON.

L'esprit d'impiété eut bientôt effacé ce souvenir de toutes les mémoires ; et, l'âme délivrée de toute crainte, les insensés ne sacrifièrent plus qu'au plaisir !... — (Bruit de voix et d’instruments au dehors.) Ecoute, c'est le chœur des Bacchantes qui passe près de notre seuil. (Ils remontent tous deux et écoutent.)

 

CHŒUR, au dehors.

Filles d'Athor, folles Bacchantes,

Au bruit des crotales d'airain,

Suivant le chœur des Corybantes,

Dansons en nous donnant la main !

Les loups et les panthères,

Cachés au fond des bois,

Quittent à notre voix

Leurs antres solitaires !...

Bravons le ciel en feu !

Le plaisir seul est dieu !

C'est l'heure des mystères !

Évohé !

 

PHILÉMON.

Que leur fête impie s'achève sans nous et que Jupiter ait pitié d'eux ! — Quant à nous, chère femme, nous voici près des dieux lares qui nous protègent. — Chassons toute crainte importune et réjouissons-nous de nous retrouver encore à cette place pour nous tendre la main, pour nous sourire, et nous aimer comme autrefois !

 

BAUCIS.

Cher Philémon, voici la nuit ; — c'est l'heure du souper. — Permets à ta fidèle servante d'apprêter la table et le repas. — Toi, cependant, dispose la lampe et fais briller un peu de feu dans l'âtre, pour égayer notre doux tête-à-tête. — Je te laisse un moment. (Elle sort.)

 

 

SCÈNE II

 

PHILÉMON, seul.

Va, chère moitié de moi-même, fidèle compagne de mes vieux jours… va, mes forces ne sont pas tellement affaiblies par l’âge, que je ne puisse encore prendre ma part des soins du ménage ; — Et si quelque péril menaçait tes jours, le vieux Philémon retrouverait ses vingt ans pour te défendre ! (Il allume une lampe et se penche pour ranimer la flamme du foyer. On entend souffler le vent et tomber la pluie sur le toit de la cabane.) Mais le ciel se couvre d'épais nuages ! — Le vent souffle avec colère et la pluie inonde le toit de ma pauvre maison ! — D'où nous vient cette tempête soudaine ?... (On frappe à la porte de la cabane.) On a frappé. — Ouvrons. (Il ouvre la porte. Jupiter et Vulcain paraissent sur le seuil.)

 

 

SCÈNE III
PHILÉMON, JUPITER, VULCAIN.

 

JUPITER.

Etrangers sur ces bords et surpris par l'orage,

De l'hospitalité nous invoquons les lois.

 

PHILÉMON.

Soyez-les bienvenus et reprenez courage,

Vous qui voyez ces lieux pour la première fois.

 

JUPITER.

Le jour va disparaître ;

Voici la sombre nuit.

Daigne, sans nous connaître,

Nous recevoir tous deux en ton humble réduit.


PHILÉMON.

L'hôte qu'un dieu m'envoie

Est sûr d'un bon accueil ;

Salut, honneur et joie

A qui touche mon seuil !

 

[ JUPITER, à Philémon.

[ Le dieu qui nous envoie

[ M’a guidé vers ton seuil ;

[ Salut, honneur et joie

[ A qui nous fait accueil !

[

[ VULCAIN.

[ L’hôte que l’on rudoie

[ Par un méchant accueil

[ Où rayonnait la joie

[ Jette l’ombre et le deuil !

 

PHILÉMON.

Voyez, la flamme luit, le bois éclate et fume.

Ecartez ces manteaux par la pluie alourdis,

Et réchauffez au feu vos membres engourdis.

 

VULCAIN, à Jupiter.

J’ai mal fait de quitter ma forge et mon enclume !

Peste soit de Borée et d’Eole… et de vous !

 

PHILÉMON.

N’insultez pas les dieux ! — Redoutez leur courroux !

 

JUPITER, riant.

Pardonne ce blasphème

A sa mauvaise humeur ;

Jupiter lui-même

En rit de bon cœur !

 

PHILÉMON, à Vulcain.

Veille à ta langue.

(A Jupiter.)

Toi, demeure à cette place,

Tranquillement assis.

Le feu charme la vue et sa chaleur délasse.

— Je vais chercher Baucis.

 

[ JUPITER.

[ Le dieu qui nous envoie

[ M’a guidé vers ton seuil ;

[ Salut, honneur et joie

[ A qui nous fait accueil !

[

[ PHILÉMON.

[ L’hôte qu’un dieu m’envoie

[ Est sûr d’un bon accueil !

[ Salut, honneur et joie

[ A qui touche mon seuil !

[

[ VULCAIN.

[ Ce bon feu qui flamboie,

[ Ce généreux accueil,

[ Ont rendu quelque joie

[ A mon esprit en deuil !

(Philémon sort.)

 

 

SCÈNE IV
JUPITER, VULCAIN.

 

JUPITER.

Eh bien ! seigneur Vulcain, ta mauvaise humeur commence-t-elle à s'apaiser ?... Voilà un honnête vieillard qui nous ouvre sa porte sans nous connaître, et dont le bon accueil nous console un peu de la grossière insolence de ses voisins. — Sans lui nous risquions fort de passer la nuit en plein vent ; et Borée, fidèle à mes ordres, nous eût noyés sans pitié sous les flots de cette pluie vengeresse !

 

VULCAIN.

Ne pouviez-vous attendre qu'un abri nous fût offert, avant de déchaîner dans l'air cette maudite tempête dont nous sommes les premières victimes ?

 

JUPITER.

J'ai voulu voir si Mercure ne nous a point trompés, et si les habitants de cette contrée sont tous aussi méchants qu'il dit. — C'est pour mettre moi-même leur pitié à l'épreuve que je me suis présenté à leurs yeux sous ces habits misérables...

 

VULCAIN.

Nous y avons gagné de nous morfondre deux heures dans cette bourgade, d'errer au hasard de maison en maison, et de nous voir partout repoussés comme de vils mendiants.

 

JUPITER, riant.

C'est ta mine farouche qui nous vaut ce méchant accueil, et je suis tenté de leur pardonner quand je te regarde.

 

VULCAIN.

Que ne me laissiez-vous en paix dans mes forges de l'Etna ?


JUPITER.

Quoi !... ne peux-tu passer une heure loin de tes cyclopes et te résigner de bonne grâce à tenir parfois compagnie au maître des dieux ? — Maudite soit ta sauvagerie ! — Depuis ta sotte querelle avec Mars, la place est restée vide au banquet divin. — Tu ne quittes plus ta caverne et tes marteaux. — On ne te voit plus dans l'Olympe.

 

VULCAIN.

J’échappe ainsi à vos railleries, et je me trouve bien de ma façon de vivre.

 

I

Au bruit des lourds marteaux d'airain,

Au sombre éclat de la fournaise,

Dans mon empire souterrain,

Je marelle et je respire à l'aise ;

Je règne en maître souverain !

Mais chez vous, j'en ai honte,

Chaque fois que j'y monte,

J'enrage de me voir

Si difforme et si noir !

Mon aspect vous fait rire ;

Et tout bas j'entends dire :

« Vénus n'avait pas tort ;

Il mérite son sort. »

Sans écouter le reste,

Loin du séjour céleste

Je fuis ! — Voilà pourquoi

J'aime à rester chez moi !

 

II

Sous les monts fermés au ciel bleu

Je commande à toute une armée

De noirs géants maîtres du feu ;

Au sein de l'ardente fumée

Comme vous, là-bout, — je suis dieu !

Mais quand Junon m'invite

A lui rendre visite,

J'enrage de me voir

Si difforme et si noir !

Mon aspect la fait rire ;

Tout bas je l'entends dire :

« Vénus n'avait pas tort ;

Il mérite son sort ! »

Loin du séjour céleste,

Sans écouter le reste

Je fuis ! — Voilà pourquoi

J'aime à rester chez moi !

 

 

 

Au bruit des lourds marteaux

Pol Plançon (Vulcain) et Piano

Victor 81056, mat. B-2200-1, enr. le 24 janvier 1905

 

 

    

 

Au bruit des lourds marteaux

Hippolyte Belhomme (Vulcain) et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4559, réédité sur 80 tours n° 98, enr. en 1906/1907

 

 

 

Au bruit des lourds marteaux

André Pernet (Vulcain) et Orchestre dir Henry Defosse

Odéon 188.851, mat. KI 4980, enr. le 17 novembre 1931

 

 

JUPITER.

Mercure refusait de me suivre ; — il a bien fallu le laisser là-haut se reposer des fatigues de son dernier voyage sur terre ; — et j'ai pensé à toi pour le remplacer.

 

VULCAIN.

Bien obligé ! l’emploi n'est pas de mon goût, et ce n'est pas à moi de venger ses injures.

 

JUPITER.

Fi ! ne vois-tu pas que l'outrage que l'on fait à l'un de nous s'adresse à l'Olympe entier. — Veux-tu prendre ouvertement parti contre lui et l'abandonner sans défense aux quolibets de ces insolents mortels, pour satisfaire ton éternelle jalousie, et le punir d'avoir recherché les bonnes grâces de Vénus ?

 

VULCAIN.

Laissons là Vénus, je vous prie, ou je retourne à mes fourneaux !

 

JUPITER, le retenant.

Eh quoi ! parce que Mercure

D'un souris

De Cypris

Un matin s'est épris,

Entre dieux bien appris

Est-ce une injure

A jeter les hauts cris ?

Allons, Vulcain, à ta mésaventure

Fais meilleure figure !

Allons, Vulcain,

Je t'en conjure,

Bannis cet air chagrin !

 

Que Vénus à la légère

S'enflamme un peu trop souvent,

Faut-il s'en étonner, quand sur le flot mouvant

J'ai fait éclore un jour la reine de Cythère

Dans un flocon d'écume emporté per le vent ?...

Allons, Vulcain, à ta mésaventure

Fais meilleure figure !

Allons, Vulcain,

Je t'en conjure,

Bannis cet air chagrin !

 

VULCAIN.

Silence !... on vient.

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, BAUCIS.

 

BAUCIS.

Philémon m'envoie vers vous… il choisit pour le repas les fruits les plus mûrs de notre verger, et voici le lait de nos chèvres que j'ai voulu vous apporter moi-même.

 

JUPITER.

L'aimable petite vieille que voilà !

 

VULCAIN.

Le joli souper que nous allons faire !

 

BAUCIS.

Hélas ! le ciel vous a conduits chez de pauvres gens ! — Mais le peu que nous avons vous appartient. — Vous pouvez en user librement.

 

VULCAIN.

Grand merci ! (Il va s’asseoir dans un coin.)

 

JUPITER.

Ne prenez point garde à la mauvaise humeur de mon compagnon ; — des chagrins d'amour ont aigri son caractère, et rien ne peut le distraire du souvenir de certaine disgrâce...

 

VULCAIN, se rapprochant en boitant.

Ne sauriez-vous choisir un autre sujet d'entretien ?

 

BAUCIS.

Sa marche inégale révèle en effet quelque blessure ancienne.

 

JUPITER, riant.

La blessure dont je parle est récente... — Mais laissons ce sujet qui semble lui déplaire. — Dites-moi, je vous prie, votre nom et qui vous êtes.

 

BAUCIS.

On m'appelle Baucis, et mon époux se nomme Philémon.

 

JUPITER.

Cette humble cabane est tout votre héritage ?

 

BAUCIS.

Nous y vivons heureux ; — nos désirs sont satisfaits.

 

JUPITER.

Quel dieu favorable vous a fait ce bonheur ?

 

BAUCIS.

Un dieu tout-puissant : l'Amour.

 

JUPITER.

L'Amour ! — Vous l'invoquez encore à votre âge ?

 

BAUCIS.

Oui, sans doute. — Mon cœur n'est pas ingrat ; et les ans ne m'ont point fait oublier les heures fortunées que je lui dois ! — Vienne la mort, et l'on pourra écrire sur ces murs :

 

« Hyménée et l'Amour, par des désirs constants,

Avaient uni leurs cœurs dès leurs plus doux printemps :

Ni le temps ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;

Clotho prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés.

Eux seuls ils composaient toute leur république :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient !

Sur leur front cependant les rides s'étendaient ;

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,

Et par des traits d'amour sut encor se produire. » (1)

 

(1) La Fontaine

 

JUPITER.

Ainsi, les ans ont passé sur vous sans changer votre cœur ; et vous arrivez ensemble au terme de la vie en vous tenant encore par la main.

 

BAUCIS.

N'emportant, quant à moi, qu'un seul regret...

 

JUPITER.

Lequel ?

 

BAUCIS.

Celui de ne pouvoir recommencer le voyage !

 

JUPITER.

Au bras du même époux ?

 

BAUCIS.

Et par les mêmes chemins !

 

I

Ah ! si je redevenais belle !

Si son front pouvait rajeunir ;

Si des dieux la faveur nouvelle

Nous ouvrait un autre avenir !...

Vert printemps ! — Renaissante aurore !

D'Amour écoutant la leçon,

Philémon m'aimerait encore !

J'aimerais encor Philémon !

 

II

A travers les bois et la plaine,

Les cheveux au vent, les pieds nus,

J'irais encore, à perdre haleine,

Courant par les sentiers connus !

De l'amant que mon cœur adore

Echo redirait le doux nom !

Philémon m'aimerait encore !

J'aimerais encor Philémon !

 

 

    

 

Ah ! si je redevenais belle

Yvonne Brothier (Baucis) et Orchestre

Gramophone P 731, mat. 2-33053, enr. le 02 novembre 1927

 

 

JUPITER.

Le voici. (Entre Philémon portant une corbeille pleine de fruits.)

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, PHILÉMON.
 

PHILÉMON.

Baucis, aide-moi à placer sur cette table ces fruits et cette amphore pleine d'une eau limpide et fraîche, que j'ai puisée moi-même à la source voisine.

 

VULCAIN, à part.

Charmante boisson pour des dieux altérés ! (Baucis et Philémon préparent la table.)

 

JUPITER, s’approchant de Vulcain.

Voilà d'honnêtes gens que ma colère doit épargner !... Allons, Vulcain, déride un peu ton front, et tâchons de faire honneur à ce repas champêtre. — L'heure du châtiment n'est pas encore venue.
 

PHILÉMON.

La table est préparée.

 

[ BAUCIS, PHILÉMON.

[ Prenez place à la table,

[ Acceptez ce repas ;

[ Faute de vin potable

[ Et de mets délicats,

[ Que le lait de nos chèvres,

[ Les fruits de ce jardin,

[ Rafraîchissent vos lèvres,

[ Apaisent votre faim !

[

[ JUPITER, VULCAIN.

[ Prenons place à la table,

[ Acceptons ce repas ;

[ Faute de vin potable,

[ Et de mets délicats,

[ Que le lait de vos chèvres,

[ Les fruits de ce jardin,

[ Rafraichissent nos lèvres,

[ Apaisent notre faim !

 

JUPITER.

Ainsi, depuis longtemps

Heureuse est votre vie ;

Et vous dormez contents,

Sans regrets, sans envie ?...

 

BAUCIS.

Sans regrets, sans envie !...
 

PHILÉMON.

A plus de soixante ans !
 

VULCAIN.

Et vous n'avez d'autre ordinaire

Que ces figues et ce raisin ?

 

BAUCIS.

Avec cette onde claire

Prise au ruisseau voisin.

Le reste est superflu, nous n'en avons que faire.

Ecoutez, à ce propos,

Un apologue fort sage,

Un conte de mon jeune âge,

Que je veux essayer de vous dire en deux mots :

 

Un rat de ville,

D'humeur civile,

S'en vint dîner par passe temps

Chez son ami le rat des champs.

La maigre chère
Du pauvre hère
Déplut au noble citadin ;

Et du repas hâta la fin.

 

— « Viens tout à l'heure

Dons ma demeure ;
Quittons ce rustique séjour,
Dit-il, je t'invite à mon tour. »

— « Allons, dit l'autre,

Goûter du vôtre.

On m’a parlé de vos trésors… »

Ils partent ; les voila dehors.

 

Le couple avide

D'un pas rapide

Gagne la ville et les remparts ;

L'ombre régnait de toutes parts.

Par la fenêtre

Vite on pénètre

Dans une salle aux lambris d'or

Où le souper fumait encor.

 

Le rustre admire ;

L'autre de rire.

On s'installe pour mieux manger ;

Mais quelqu'un vient tout déranger.

Un bruit de porte

Soudain emporte

Et l'appétit et la gaîté !

— Chacun s'enfuit de son côté.

 

— « Rejoignons vite

Mon pauvre gîte !...

Se dit notre rat campagnard,

Mon sommeil, mon orge et mon lard !

La joie est double

Que rien ne trouble ;

Chez nous on est moins bien traité,

Mais on y mange en sûreté ! »

 

JUPITER.

Bien dit ! — Fi du plaisir que peut troubler la crainte !

Le vrai bonheur n'est pas où règne la contrainte.

 

VULCAIN.

Le vrai bonheur, à mon avis,

Est où les gens sont bien servis.

 

JUPITER.

Avant de nous quitter que cette onde limpide

S'épanche dans la coupe une dernière fois !

 

BAUCIS.

Hélas ! seigneur, l'amphore est vide.

 

JUPITER.

Elle va s'emplir à ma voix.

 

BAUCIS.

Que dites-vous ?

 

JUPITER, tendant sa coupe.

Versez, vous dis-je !

(Baucis penche l’amphore. — Le vin coule et remplit la coupe.)

 

BAUCIS.

O merveille !

 

PHILÉMON.

O prodige !

 

BAUCIS et PHILÉMON, ensemble.

L'onde se change en vin !

 

VULCAIN, s’emparant de l’amphore et se versant à boire.

Et pourquoi du repas attendiez-vous la fin ?

(Philémon et Baucis se prosternent.)

 

PHILÉMON.

Comment réparer notre faute ?

Quel mortel aurait cru recevoir un tel hôte ?

 

JUPITER.

Relevez-vous, amis, et calmez votre effroi !

Envoyés par les dieux, nom compagnon et moi,

Nous devons, il est vrai, seconder leur colère.

Mais sur vous seuls, qui les craignez,

S'étendra leur main tutélaire ;

Et des cieux en fureur vous serez épargnés.

 

PHILÉMON et BAUCIS.

Hélas ! quelles sont les victimes

Que Jupiter, vengeur des crimes,

A sa justice immolera !

 

JUPITER.

Jeunes gens ou vieillards, son courroux atteindra
Tous ceux qui peuplent ce rivage !

 

BAUCIS.

Grâce !

 

PHILÉMON.

Pitié pour eux !

 

JUPITER.

Ecoutez ! — C'est l'orage

Qui doit châtier leurs forfaits !

L’heure est venue ! — Adieu ! — Vous, reposez en paix !

(Etendant la main vers Philémon et Baucis.)

 

I

Que les songes heureux, planant sur votre tête,

En un divin sommeil tiennent vos sens charmés ;

Que vos cœurs restent sourds aux voix de la tempête !

Dormez !

 

[ PHILÉMON et BAUCIS.

[ Quel voile sombre

[ Etend son ombre

[ Sur mes yeux à demi fermés !

[

[ JUPITER et VULCAIN.

[ Un voile sombre

[ Etend son ombre

[ Sur leurs yeux à demi fermés !

 

JUPITER.

II

Demain vous connaîtrez, quand sur l’azur immense

L'aurore épanchera ses rayons enflammés,

Comment le ciel se venge et comme il récompense !

Dormez !

 

[ PHILÉMON et BAUCIS.

[ Mon sang se glace,

[ Et tout s'efface

[ A mes yeux doucement fermés !

[

[ JUPITER et VULCAIN.

[ Leur sang se glace,

[ Et tout s'efface

[ A leurs yeux doucement fermés !

 

JUPITER.
Dormez !... dormez !

(Philémon tombe sur un escabeau. Baucis se laisse glisser à ses pied. Ils s’endorment. — On entend l’orage au dehors. — Jupiter entraîne Vulcain. — La toile tombe.)

 

 

 

Berceuse : Que les songes heureux

Paul Payan (Jupiter) et Orchestre de l'Opéra-Comique dir. Gustave Cloëz

Odéon 188.664, mat. KI 2424, enr. le 24 mai 1929

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte II au Théâtre-Lyrique : Temple de Jupiter

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

Un temple de Jupiter éclairé par la lune.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

(Des groupes de jeunes gens et de jeunes femmes sont étendus çà et là dans le temple.)

 

CHŒUR.

Dans l'ombre de la nuit au plaisir favorable

Et propice à l'amour,

Savourons à longs traits cette ivresse adorable
Qui redoute le jour.

D'un vol précipité les heures dans leur fuite

Emportent nos vingt ans,

Et la jeunesse en fleur s'évanouit plus vite

Qu'un matin de printemps.

Flottez, exhalez-vous, soupirs, langueurs mortelles,
Dans les airs embrasés,

Où semble palpiter, comme un battement d'ailes,
Le doux bruit des baisers.

Dans l'ombre de la nuit au plaisir favorable
Et propice à l'amour,

Savourons à longs traits cette ivresse adorable
Qui redoute le jour !

 

 

SCÈNE II
(Une troupe de Bacchantes, tenant des torches à la main, envahit la scène.)
 

UNE BACCHANTE.

Debout ! place au chœur des Bacchantes

Qui, le thyrse à la main et les cheveux au vent,

Enlacent dans la nuit leurs danses provocantes !

Loin de nos yeux le sommeil énervant !

Que le tambour résonne et que la corde vibre !

Buvons ! chantons ! frappons la terre d'un pied libre !

En avant ! en avant !

(Le chœur entoure la Bacchante.)

 

— C'est le vin qui de nos songes

A peuplé les cieux !
Chantons le dieu des mensonges

Créateur des dieux !

 

Hadès n'aura pas la gloire

D'effrayer mon cœur !

Payons cette vieille histoire

D'un rire moqueur !
Laissons des sœurs homicides

Les ciseaux sanglants,

Et les pâles Euménides

Aux vieillards tremblants !

 

C'est le vin qui de nos songes
A peuplé les cieux !
Chantons le dieu des mensonges

Créateur des dieux !

 

S'il est un maître suprême,

C'est l'homme ici-bas ;

Jupiter plein de lui-même

Ne nous entend pas !
Bravons d'un dieu qui sommeille

L'éternelle mort,

Et que la terre s'éveille

Quand l'Olympe dort !

 

C'est le vin qui de nos songes
A peuplé les cieux !

Chantons le dieu des mensonges,
Créateur des dieux !

 

LE CHŒUR.

Que le tambour résonne et que la corde vibre !

Le thyrse dans la main et les cheveux au vent,

Buvons, chantons, frappons la terre d'un pied libre !

En avant ! En avant !

 

Danse des Bacchantes

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, VULCAIN.

 

VULCAIN, paraissant au fond.

Arrêtez !

 

LE CHŒUR.

Que nous veut ce triste personnage ?

 

VULCAIN.

Au nom du dieu puissant qu'on brave et qu'on outrage,

Audacieux mortels

Qui souillez ses autels,
Je viens, suivi par la tempête

Interrompre vos jeux et troubler votre fête !

 

LE CHŒUR.

D'où sort ce risible devin,

Cet oiseau de mauvais présage,

Ce fou chargé d'un noir message

Dont la voix nous menace en vain !

 

VULCAIN.

Jupiter votre maître

En ces lieux va paraître,

Et vous allez connaître

Le pouvoir de son bras !

Croyez à ma menace,

Implorez votre grâce,

Ou toute votre race

Est vouée au trépas !

 

LE CHŒUR, l’entourant.

Hors d'ici ! Qu'on le chasse !

 

VULCAIN.

Malheur ! malheur à qui porte sur moi la main !

— Je suis Vulcain !
 

LE CHŒUR, avec des éclats de rire moqueur.

— Vulcain le forgeron ! — Vulcain le dieu difforme !

 

VULCAIN.
Vulcain fils de Junon ! — Vulcain maître du feu !

 

LE CHŒUR.

Ha ! ha ! ha ! ha !

 

VULCAIN.

C'est bien ! — Vous périrez ! — Adieu !

 

LE CHŒUR.

Que la foudre éclate ou dorme

Dans la main de Jupiter,

Dis-lui que nous bravons et les cieux et l'enfer !

(Le chassant avec des huées.)

Hors d'ici ! hors d'ici ! — Retourne à ton enclume !

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, moins Vulcain.

 

LE CHŒUR, reprenant les coupes.

Nous, chantons aux lueurs de l'éclair qui s'allume ! —

Les dieux s'en vont !... les dieux sont morts !

A nous le ciel, la terre et l'onde,

L'homme seul est maître du monde !

Les dieux s'en vont ! les dieux sont morts !

Sur nous en vain la foudre gronde !

Noyons dans la coupe profonde

Les vains soucis et le remords !

Les dieux s'en vont ! les dieux sont morts !

(On entend gronder le tonnerre.)

 

LES FEMMES.

Ecoutez ! écoutez !

 

LES HOMMES.

Vains fracas ! terreur folle !

(Ils entourent la statue de Jupiter.)

Brisons l'idole

Et son autel !

 

LES FEMMES.

Quel sinistre éclair entr’ouvre le ciel !

 

LES HOMMES.

Brisons l'idole

Et son autel !

(Ils brisent la statue de Jupiter et en jettent les débris autour de l'autel. — Jupiter apparaît tout à coup sur le piédestal vide. — Les torches s’éteignent. Les femmes se précipitent à genoux.)

 

 

SCÈNE V

LES MEMES, JUPITER.

 

LE CHŒUR, avec épouvante.

Jupiter !

 

JUPITER.

Race infâme !

L'Achéron te réclame !

La foudre éclate et luit !

Disparais pour toujours dans l'éternelle nuit !

(La foudre éclate avec fracas. — Les voûtes du temple s’écroulent sur la foule prosternée. Les toits de la ville sont rougis dans le lointain par les lueurs de l’incendie. Tout s’embrase et tombe et disparaît dans les profondeurs de la terre. — Jupiter seul est debout au milieu des ruines. — La toile tombe.)

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte III au Théâtre-Lyrique : Palais de Philémon et Baucis

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

La cabane s'est changée en palais. — On retrouve Philémon et Baucis endormis. Ils sont redevenus jeunes tous deux pendant leur sommeil. — Le jour commence à paraître.

 

 

 

    

 

Bacchanale (Entr'acte)

Orchestre de la Scala de Milan dir Carlo Sabajno

Disque Pour Gramophone 030591, mat. 2314v, enr. le 26 février 1912

 

 

    

 

Bacchanale (Entr'acte)

Grand Orchestre Symphonique dir Gustave Cloëz

Odéon 170.062, mat. XXP 6918, enr. le 28 mai 1929

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

PHILÉMON, BAUCIS.
 

BAUCIS, endormie.

Philémon m'aimerait encore ;

J'aimerais encor Philémon !

(On entend au dehors des chants d’oiseaux ; Baucis s’éveille.)

L'oiseau chante ! voici l'aurore.

(Elle se lève.)

O pssé ! c’est en vain que mon rêve t'implore !
L’amour ne connaît plus mon nom.

(Regardant autour d’elle.)

Mais que vois-je ? Par quel prodige

Retrouvé-je un palais, digne séjour des dieux,

Où s'élevait hier le toit de nos aïeux !

Qu'est devenu notre humble chaume ?... Où suis-je ?

(Elle aperçoit Philémon.)

Un jeune homme endormi !

(Elle s’approche et le regarde.)

Quel souvenir confus

Eveille-t-il en ma mémoire !...

Mon cœur s'abuse-t-il ?... ces traits... dois-je le croire ?...

C'est lui ! c'est Philémon ! Et je ne rêve plus !

Quelle nouvelle ardeur m'enflamme !

Quel souffle me vient ranimer !

Quel espoir pénètre en mon âme !

(Elle court à un miroir de métal poli, s’en empare et s'y regarde.)

Ah ! je suis jeune aussi ! Philémon peut m'aimer !

La jeunesse m'enivre !

Je renais, j'ai vingt ans !

Mon cœur se sent revivre

Au souffle du printemps !

(Se rapprochant de Philémon.)

Philémon sommeille ;

Je veux que ma voix

Doucement l'éveille

Ainsi qu'autrefois...

(Appelant Philémon.)

Philémon !... Philémon !... entends-moi !...

 

PHILÉMON, s’éveillant.

Qui m'appelle ?

(Apercevant Baucis et se levant.)

Quel dieu vers moi conduit tes pas,

Jeune fille ?

 

BAUCIS, souriant.

Quel dieu ? — Ne suis-je donc plus belle ?

Ou dois-je en accuser ta mémoire infidèle ?

Philémon ne me connaît pas ?

 

PHILÉMON.

Baucis te ressemblait quand elle avait ton âge.

 

BAUCIS, lui présentant le miroir.

Et lorsque Philémon voyait sur son visage

La jeunesse et l'amour s'épanouir ainsi,

Je crois que Philémon te ressemblait aussi.

 

PHILÉMON, après un moment d’hésitation.

Baucis !

 

BAUCIS, tombant dans ses bras.

Ingrat ! — Mon cœur rempli de ce qu’il aime,

Sans avoir entendu ta voix,

Avait su tout d'abord te reconnaître. — Vois !

C'est le maître des dieux, c'est Jupiter lui-même

Qui, changeant la chaumière en de riches lambris,

Et faisant refleurir sous nos mains étonnées

Le printemps oublié de nos jeunes années,

De l'hospitalité nous a payé le prix.

 

PHILÉMON.

O Jupiter, pourquoi cette vaine richesse ?

A quoi bon ces biens superflus !

Tu comblais nos désirs et nous donnais bien plus
En nous rendant l'amour et la jeunesse.

(Il serre Baucis dans une étreinte passionnée.)

 

[ PHILÉMON.

[ O baiser de feu !

[ Brûlante caresse !

[ Votre douce ivresse

[ Fait de l'homme un dieu !

[

[ BAUCIS.

[ O baiser de feu,

[ Ta brûlante ivresse

[ Fait une déesse

[ En faisant un dieu !

 

PHILÉMON.

O toi que j'adore,

Souris au printemps ;

Je brave le temps,

Je suis jeune encore !

 

[ PHILÉMON.

[ O baiser de feu !

[ Brûlante caresse !

[ Votre douce ivresse

[ Fait de l'homme un dieu !

[

[ BAUCIS.

[ O baiser de feu,

[ Ta brûlante ivresse

[ Fait une déesse

[ En faisant un dieu !

 

PHILÉMON.

Chère Baucis ! — C'est la vie qui se rouvre à nous avec tous ses plaisirs et toutes ses espérances !

 

BAUCIS.

Grands dieux ! dans quelle contrée nouvelle avons-nous été transportés ? — Quelles mains ont transformé notre pauvre cabane en palais ? — Que sont devenus les malheureux que la colère de Jupiter a frappés pendant notre sommeil ? — Hélas ! en songeant leur sort, j'ai presque honte du mien, et c'est à peine si j'ose encore te dire que je t'aime !

 

PHILÉMON.

Ah ! redis-le ce mot divin qui fut tout notre bonheur, et qui sera toute notre récompense ! — Que de souvenirs effacés il réveille en moi ! Que de sensations autrefois éprouvées et pourtant nouvelles ! — Ne te semble-t-il pas que ce mot a repris depuis hier un charme qu'il n'avait plus ; qu'il est plus doux à prononcer, plus doux à entendre ; et qu'autour de nous, ainsi qu'à la voix d'un Dieu, la nature entière se tait pour l'écouter ?

 

BAUCIS, souriant.

Philémon me trouve donc belle ?

 

PHILÉMON.

Plus belle que tu ne l’as jamais été, et je te le jure par ce baiser !

 

BAUCIS, repoussant Philémon.

Non ; je te dispense du serment.

 

PHILÉMON.

Tu me repousses ?

 

BAUCIS.

Le temps n'est-il pas à nous ?

 

PHILÉMON.

Songe à celui que nous avons perdu !

 

BAUCIS.

Eh bien ! puisque tu veux un baiser, viens le prendre ; je te le donne si tu peux m'atteindre. (Elle s'échappe et sort en courant.)

 

PHILÉMON.

Ah ! coquette !...

 

 

SCÈNE II

PHILÉMON, VULCAIN.

 

VULCAIN, paraissant sur le seuil.

Eh ! doucement l'ami ! es-tu redevenu si jeune ?...

 

PHILÉMON, se retournant et mettant un genou en terre.

Ah ! seigneur ! quel dieu dois-je remercier ?...

 

VULCAIN.

Garde tes remercîments ! Ce n'est pas moi qui exposerai jamais un honnête mari à des hasards qu'il a une fois traversés sans accident fâcheux !

 

PHILÉMON, se relevant.

Est-ce donc à votre compagnon que je dois rendre grâces ?...

 

VULCAIN.

Il te dira lui-même à qui tu es redevable de ce que tu regardes comme un bienfait. Mais si tu veux suivre mon conseil, tu attendras, avant de rendre grâces à personne, que ta femme soit redevenue vieille.

 

PHILÉMON.

Je vois que vous ne connaissez pas Baucis, seigneur. Mais puisque la reconnaissance ne me retient plus ici, je vous demande la permission de la rejoindre.

 

VULCAIN.

Tu en es donc bien amoureux ?

 

PHILÉMON.

Aussi amoureux qu'elle est belle ; et si je forme un souhait pour vous, mon cher hôte, c'est que vous goûtiez un jour le même bonheur auprès d'une femme qui lui ressemble, et dont la fidélité vous mette à l'abri des accidents que vous paraissez redouter.

 

VULCAIN.

Merci. (Philémon sort.)

 

 

SCÈNE III
VULCAIN, puis JUPITER.

 

VULCAIN.

Tout le monde semble s'être donné le mot pour me rappeler ma mésaventure, et les souhaits impertinents de ce Philémon me sont, je crois, plus sensibles que les plaisanteries du seigneur Jupiter.

 

JUPITER, entrant.

Eh bien ! Vulcain, nos gens sont-ils satisfaits ? — Les as-tu vus ? Que disent-ils de leur métamorphose ?

 

VULCAIN.

Je n'ai rencontré que le mari, qui m'a paru fort amoureux.

 

JUPITER.

Vraiment ? — Tu m'en vois enchanté, Vulcain. Avant de remonter dans l'Olympe, j'ai voulu moi-même prendre part à leur bonheur.

 

VULCAIN.

Ma foi ! vous n'avez pas de rancune, seigneur, et leur mauvais souper méritait bien qu'ils fussent exterminés avec les autres.

 

JUPITER.

Fi ! ne te déferas-tu jamais de ton humeur chagrine, et ne trouves-tu pas qu'après avoir châtié des coupables il est doux de faire des heureux ?

 

VULCAIN.

A la bonne heure ; — reste à savoir ce que durera leur félicité !

 

JUPITER.

Ne m'as-tu pas dit que Philémon était amoureux ?

 

VULCAIN.

Justement.

 

JUPITER.

Quelle conclusion en tires-tu ?

 

VULCAIN.

Que sa femme est jolie.

 

JUPITER.

Eh là ! Vulcain, rassure-toi. — Il ne suffit pas que la femme soit jolie, il faut encore qu'elle soit coquette ! — J'ai peine à croire d'ailleurs que cette Baucis soit devenue si charmante que son époux veut bien le dire, et le souvenir de ses rides...

 

VULCAIN, regardant au dehors.

Tenez ! la voilà qui échappe aux poursuites de Philémon en se cachant derrière un bouquet de myrtes. — Vous pouvez la voir.

 

JUPITER.

Oh ! oh !...

 

VULCAIN.

Ah ! ah !

 

JUPITER.

Sais-tu qu'elle est terriblement jolie, Vulcain !

 

VULCAIN.

Fort bien ! je vous vois venir.

 

JUPITER.

Je ne savais pas donner un pareil trésor à ce Philémon.

 

VULCAIN.

Et vous brûlez de le lui reprendre ?

 

JUPITER.

Je t'avoue que depuis Alcmène, aucune beauté n'avait touché plus vivement mon cœur.

 

VULCAIN.

Songez que Philémon est votre hôte, seigneur.

 

JUPITER.

Bon ! tu reconnais toi-même que son souper était détestable.

 

VULCAIN.

A merveille ! Je comprends qu'après avoir châtié des coupables il vous soit doux de faire des heureux !...

 

JUPITER, regardant au dehors.

Regarde, Vulcain ; que de grâce ! — que de jeunesse !...

 

VULCAIN.

Oui… je vois quelle part vous comptez prendre à leur bonheur !...

 

JUPITER.

I

Vénus même n'est pas plus belle ;

La main du souverain des dieux

A fait s'épanouir en elle

Des trésors enviés des cieux. —

J'obéis à l’amour qui dompte

Jupiter comme Endymion ; —

Et Philémon peut bien sans honte

Subir le sort d'Amphitryon.

 

VULCAIN.

Vous vous appelez Jupiter, je crois que voilà votre meilleure raison...

 

JUPITER.

II

Que m'importent de vains scrupules ?

Pourquoi les terrestres époux

Ne seraient-ils pas ridicules,

Quand certains dieux le sont chez nous ?

Sans craindre qu'un mortel l'affronte,

Jupiter suit sa passion ; —

Et Philémon peut bien sans honte

Subir le sort d'Amphitryon.

 

VULCAIN.

Allons ! je vois bien que Philémon ne l'échappera pas !

 

JUPITER.

Écoute, Vulcain : — il faut que tu me rendes un service.

 

VULCAIN.

Parlez, seigneur.

 

JUPITER.

Éloigne Philémon...

 

VULCAIN.

Vous me donnez là une jolie commission ! — Est-ce à moi d'aller sur les brisées de Mercure ?

 

JUPITER.

Mercure va bien sur les tiennes !...

 

VULCAIN.

J'obéis, ne fût-ce que pour échapper à vos railleries. — Au surplus, je ne suis pas fâché de voir rabattre un peu l'orgueil de ce Philémon ; il est trop fier de la fidélité de sa femme !

 

JUPITER.

Baucis vient de disparaître derrière un bosquet. — Suis-moi, et tâche de rejoindre le mari pendant que j'irai à la rencontre de la femme. — Viens ! (Ils sortent.)

 

 

SCÈNE IV

 

BAUCIS, seule ; elle entre en courant et s’arrête sur le seuil.

Il a perdu ma trace !

Ah ! pauvre Philémon, cours après ton baiser !
Moi, je demande grâce ;

Et je veux un moment ici me reposer !...

 

O riante nature !

O jardins embaumés !

Ruisseaux au doux murmure,

Zéphyrs, cieux enflammés,

Tout s'anime et s'éclaire à mes regards charmés !

L'oiseau de branche en branche

Voltige plus gaîment ;

De l'urne qui se penche

L'onde fuit et s'épanche

Plus amoureusement !...

O riante nature !

O jardins embaumés !

Ruisseaux au doux murmure,

Zéphyrs, cieux enflammés,

Tout s'anime et s'éclaire à mes regards charmés !

(Elle se penche et écoute.)

Mais chut ! — J'entends là-bas Philémon qui m'appelle !

Je reconnais sa voix : « Ah ! perfide ! ah ! cruelle ! »

(Elle redescend en scène en riant.)

D'un époux

Qu'il est doux

De rire !

Si ma voix

Dans le bois

L'attire,

Que l'amour

En ce jour

L'inspire !

Ce baiser

Chaste et tendre

Qu'on fait semblant de refuser,

C'est à lui de savoir le prendre !

D'un époux

Qu'il est doux

De rire !

Si ma voix

Dans le bois

L'attire,

Que l'amour

En ce jour

L'inspire !

D'un époux

Qu'il est doux

De rire !

(Jupiter reparaît au fond.)

 

 

    

 

O riante nature

Jane Mérey (Baucis) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 2004, enr. en 1903/1904

 

 

 

SCÈNE V
JUPITER, BAUCIS.

 

JUPITER.

Baucis !

 

BAUCIS, se retournant.

Vous, seigneur !...

 

JUPITER.

Moi-même ! — heureux de voir que le temps m'ait si bien obéi et que les grâces aient épuisé leurs trésors à vous rendre belle.

 

BAUCIS.

O Dieu puissant, à qui les autres dieux obéissent, êtes-vous donc...

 

JUPITER.

Le maître du monde, qui donnerait volontiers sa puissance et sa gloire pour ce baiser que Baucis a promis à Philémon...

 

BAUCIS, se prosternant.

Jupiter !...

 

JUPITER.

Relevez-vous, jeune mortelle ;

Vous lirez l'amour dans mes yeux ;

Il suffit que vous soyez belle

Pour être l'égale des dieux.

(Relevant Baucis.)

Que votre doux regard les brave,

Ces yeux redoutés des humains ;

Jupiter veut être l'esclave

Du trésor créé par ses mains.

 

BAUCIS, s’éloignant de Jupiter.

Seigneur !...

 

JUPITER.

Quelle frayeur soudaine,

Baucis, vous éloigne de moi ?


BAUCIS.

Du seigneur Jupiter la grandeur souveraine
Peut inspirer un peu d'effroi.

 

JUPITER.

Auprès d'un amant plein d'ivresse

Oubliez sa grandeur qu'il regrette aujourd'hui.

 

BAUCIS.

Jupiter jusqu'à moi s'abaisse !

 

JUPITER.

Jupiter vous élève à lui !

 

[ JUPITER.

[ Pour un seul jour que votre cœur oublie,

[ Chère Baucis, le serment qui vous lie

[ A cet époux trop cher ;

[ C'est Jupiter qui vous supplie ;

[ Donnez un jour à Jupiter !

[

[ BAUCIS, à part.

[ O Philémon, ne crains pas que j'oublie

[ Le doux serment qui pour jamais nous lie ;

[ Ton amour seul m'est cher ;

[ Mais il est doux d'être jolie

[ Aux yeux du seigneur Jupiter !

 

BAUCIS, se tournant vers Jupiter.

Songez-vous cependant, en méditant sa perte,
Que vous trompez l’hôte empressé

Par qui cette maison vous fut hier ouverte ?

 

JUPITER.

N'en est-il pas récompensé ?

 

BAUCIS, souriant.

Au delà de ses vœux, s’il ne me revoit belle

Que pour maudire ma beauté

Et une retrouver infidèle.

 

JUPITER, passant un bras autour de la taille de Baucis.

L'Amour cachera sous son aile

Cette infidélité.

 

BAUCIS, se dégageant.

Seigneur !...

 

JUPITER.

Est-ce lui faire un si sensible outrage

Que de vouloir un seul baiser ?

 

BAUCIS.

De peur que Jupiter n'exige davantage,

Je n'ose le lui refuser.

(Jupiter embrasse Baucis.)

 

[ JUPITER.

[ Pour un seul jour que votre cœur oublie,

[ Chère Baucis, le serment qui vous lie

[ A cet époux trop cher ;

[ C'est Jupiter qui vous supplie ;

[ Donnez un jour à Jupiter !

[

[ BAUCIS, à part.

[ O Philémon, ne crains pas que j'oublie

[ Le doux serment qui pour jamais nous lie ;

[ Ton amour seul m'est cher ;

[ Mais il est doux d'être jolie

[ Aux yeux du seigneur Jupiter !

(Jupiter embrasse de nouveau Baucis. — Philémon paraît sur le seuil et s’arrête stupéfait.)

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, PHILÉMON.

 

PHILÉMON.

Que vois-je ?

 

BAUCIS, se séparant vivement de Jupiter.

Philémon !

 

JUPITER, à part.

Le mari ! — peste soit de Vulcain !...

 

PHILÉMON.

Baucis se laisse embrasser par mon hôte !...

 

BAUCIS, à demi-voix.

Silence !... quand tu sauras...

 

PHILÉMON.

Je ne veux rien savoir.

 

JUPITER.

Vous vous méprenez, mon ami. — Je ne songeais point à vous offenser, et je me réjouissais simplement avec votre femme de ce retour de jeunesse et de beauté qu'elle doit à la faveur des dieux.

 

PHILÉMON.

Les dieux pouvaient se dispenser de me rendre un tel service...

 

BAUCIS, à demi-voix.

Modère-toi, te dis-je...

 

PHILÉMON.

Oui. — Tu te réjouissais aussi, n'est-ce pas ? et si je n'étais survenu, la faveur des dieux allait faire de belles sottises !

 

JUPITER.

Est-ce ainsi que vous les remerciez ?

 

PHILÉMON.

Ma foi ! seigneur, puisque Vous êtes leur envoyé, vous pouvez leur dire en mon nom qu'ils feraient bien de choisir des ambassadeurs moins prompts que vous à se réjouir.

 

BAUCIS, à demi-voix.

Malheureux !

 

JUPITER.

Vous êtes un impertinent, un rustique, un jaloux, qui ne savez pas comme il faut prendre les choses.

 

PHILÉMON.

Je les prends comme elles sont.

 

JUPITER.

Rendez grâces à votre femme de ce qu'elle vous aime ; sinon...

 

PHILÉMON.

Eh bien !

 

JUPITER, passant devant Philémon.

Je ne m'explique pas davantage… (Bas à Baucis.) Je reviendrai.
 

PHILÉMON.

Plaît-il ?

 

JUPITER.

Cela suffit. (S’éloignant.) Impertinent !

 

PHILÉMON.

Mais...

 

JUPITER.

Rustique !...

 

PHILÉMON.

Je...

 

JUPITER,

Jaloux ! (Il sort.)

 

 

SCÈNE VII

PHILÉMON, BAUCIS.

 

PHILÉMON.

Vous verrez qu'il faudra le remercier de l'honneur qu'il m'a fait d'embrasser ma femme.

 

BAUCIS.

Imprudent ! n'as-tu donc pas vu les signes que je te faisais ?

 

PHILÉMON.

Je me soucie bien de tes signes ; ceux de ta trahison sont assez clairs, et je n'ai rien à ménager.

 

BAUCIS.

Même avec le maître des dieux ?

 

PHILÉMON.

Comment ?

 

BAUCIS.

C'est lui que tu viens d'outrager.

 

PHILÉMON.

Que dis-tu ? — Jupiter !...

 

BAUCIS.

Lui-même. — Bien te prend qu'il m'ait trouvée jolie et que mes beaux yeux aient demandé grâce pour tes impertinences.

 

PHILÉMON, à lui-même.

Jupiter !... Je suis perdu !...

 

BAUCIS.

Je te suis obligée de la confiance que tu as en moi, et je saurai la reconnaître.

 

PHILÉMON.

Tu n’as pas attendu que je te l'aie témoignée, ce me semble, pour la mériter.

 

BAUCIS.

Est-ce un si grand crime, après en avoir été privée si longtemps, de trouver plaisir à s'entendre dire qu'on est belle ?

 

PHILÉMON.

Passe pour le compliment s'il n'était suivi du baiser !

 

BAUCIS.

Pouvais-je le refuser à Jupiter ?

 

PHILÉMON.

Eh ! par Hercule ! si tu lui accordes tout ce qu'il te demande, il ne s'arrêtera pas en si beau chemin.

 

BAUCIS.

Un mari sensé s'en remet à sa femme du soin de ces sortes d'affaires, et c'est une sottise de nous chercher querelle là-dessus.

 

PHILÉMON.

A merveille ! tu finiras par me prouver que j'ai tort et que tu as raison.

 

BAUCIS.

Sans doute !...

 

PHILÉMON.

N'as-tu pas honte à ton âge de faire la coquette ?

 

BAUCIS.

Et ne rougis-tu pas au tien de faire le jaloux ?

 

PHILÉMON.

Je ne veux pas être un mari complaisant, et je disputerai mon bien à Jupiter lui-même !

 

BAUCIS.

Je ne veux pas être traitée en esclave, et je ne suis pas redevenue belle pour me cacher à tous les yeux !

 

PHILÉMON.

Perfide !

 

BAUCIS.

Tyran ! (Vulcain entre en scène et s’interpose.)

 

 

SCÈNE VIII
LES MÊMES, VULCAIN.

 

VULCAIN.

Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ?

 

PHILÉMON, montrant Baucis.

Me voir trompé par elle !...

 

BAUCIS.
Voir Philémon jaloux !

 

VULCAIN.

Fi donc ! une querelle

Entre amants, entre époux !

 

PHILÉMON.

Autrefois sans partage,

Cruelle, tu m'aimais !

 

BAUCIS.

Tu ne me fis jamais

Un si mortel outrage.

 

VULCAIN.

Eh quoi ! jadis contents,

Faut-il qu'un tel nuage

Trouble votre ménage

A plus de soixante ans !

 

PHILÉMON.

Ah ! que les dieux perfides,

Jaloux de mon bonheur,

A mes tempes arides

N’ont-ils laissé les rides

Et la paix à mon cœur !

 

[ PHILÉMON.

[ C'en est fait de l'amour fidèle !

[ C'en est fait de sa foi !

[ Je ne croyais qu'en elle,

[ Et le cœur de Baucis se retire de moi !

[

[ BAUCIS.

[ N'est-il plus permis d'être belle

[ Sans parjurer sa foi ?

[ Et suis-je criminelle

[ Si le plus grand des dieux a soupiré pour moi ?

[

[ VULCAIN, à part.

[ Cœur de déesse ou de mortelle
[ Est parjure à sa foi ;
[ Dans leur amour fidèle
[ Les hommes ne sont pas mieux partagés que moi !

 

VULCAIN, s’approchant de Philémon.

Allons ! plus de colère ;

Prenez exemple sur les dieux ;

On dit que dans les cieux

Une telle aventure est assez ordinaire.

 

PHILÉMON.

Et que m'importe à moi que Vénus soit légère !

Je ne me règle pas sur ce qu'on fait là-haut !

 

VULCAIN.

Fort bien ! je ne souffle plus mot.

(Il s’approche de Baucis.)

Apaisez-vous ma chère ;
Ainsi que sur la terre,
Les dieux ont parfois le défaut
D'être jaloux plus qu'il ne faut.

 

BAUCIS.

Qu'ils soient jaloux ! c'est leur affaire !

Il ne m'importe à moi que Vulcain soit un sot.

 

VULCAIN.

Fort bien je ne souffle plus mot.

(A part.)

De ma bonté j'ai reçu le salaire.

 

[ PHILÉMON et BAUCIS.

[ Que les habitants des cieux

[ Soient ou non ce que nous sommes,

[ Prendre exemple sur les dieux

[ Ne sied point aux hommes !

[

[ VULCAIN.

[ Vers le ciel tournez les yeux

[ Et voyez ce que nous sommes ;

[ Prendre exemple sur les dieux

[ Fait honneur aux hommes !

 

PHILÉMON.

Les dieux !... je les brave et les défie à mon tour !... (Il renverse les dieux lares, saisit la statuette de Jupiter et la jette aux pieds de Vulcain.) Qu'ils vengent leur outrage !

 

BAUCIS.

Philémon !

 

PHILÉMON, la repoussant.

Adieu !... je t'abandonne à Jupiter ! (Il sort.)

 

 

SCÈNE IX
VULCAIN, BAUCIS.

 

VULCAIN, replaçant la statuette de Jupiter sur l’autel.

Bien lui prend d'être un dieu de métal...

 

BAUCIS.

Il fuit ! il ne m'entend plus !... Hélas ! s'il m'abandonne, je n'ai plus qu'à mourir ! (Elle se laisse tomber sur un escabeau.)

 

VULCAIN.

Bon ! l'amour du seigneur Jupiter vous consolera de l'abandon de votre époux...

 

BAUCIS, se levant.

L'amour de Jupiter ! ô ciel ! c'est cet amour même qui m'épouvante !

 

VULCAIN.

Si j'en juge par la jalousie de Philémon, ce n'est pas là ce que vous disiez tout à l'heure.

 

BAUCIS.

Je n'ai pu me défendre d'un peu de coquetterie, je l'avoue... Cette beauté, depuis longtemps perdue, j'en essayais le pouvoir, comme un enfant joue avec une arme dont il se blesse lui-même... Mais mon cœur n'a pas cessé d'être à Philémon, et je sens en ce moment même qu'il m'est plus cher que jamais...

 

VULCAIN, à part.

Elle pleure, ma foi, de vraies larmes !

 

BAUCIS.

Que ne suis-je tombée à ses pieds ! un mot de ma bouche eût apaisé sa colère !... Hélas ! c'est la première fois que je l'ai vu irrité contre moi ; notre vie tout entière n'a été qu'un échange de mutuelles tendresses, et c'est moi qui ai brisé mon bonheur !...

 

VULCAIN, à part.

Pauvre femme ! ce n'est pas Vénus qui parlerait ainsi. (Haut.) Écoutez, Baucis, votre douleur me touche, et si vos regrets sont sincères, je me charge de vous ramener votre époux.

 

BAUCIS.

Ah ! seigneur ! à quel dieu bienfaisant devrai-je...

 

VULCAIN.

Ne me demandez pas mon nom ; je suis un dieu, il est vrai, mais un dieu à plaindre... Reposez-vous sur moi et ne pleurez plus.

 

BAUCIS.

Je porterai donc mes offrandes aux dieux inconnus ?

 

VULCAIN.

Oui.

 

BAUCIS.

En me rendant Philémon, seigneur, vous me rendrez plus que la vie.

 

VULCAIN, avec un soupir.

Ce n'est pas Vénus qui... (Il sort.)

 

 

SCÈNE X

BAUCIS, puis JUPITER.

 

BAUCIS, ramassant les débris des dieux lares.

O dieux puissants, dont Philémon a brisé les images, ne faites tomber votre courroux que sur moi ; car c'est moi seule qui suis coupable...

 

JUPITER, entrant.

Quel est ce carnage de dieux ?...

 

BAUCIS.

O ciel !... Grâce, seigneur !...

 

JUPITER.

Je comprends... votre époux a passé par là, n'est-il pas vrai ? — Je viens de l'apercevoir qui s'éloignait de ces lieux en jetant autour de lui des regards farouches. Il ne pouvait pas moins faire pour l'amour de vous, Baucis, et pour l'amour de vous, je lui pardonne...

 

BAUCIS, à part.

Que lui dire ?

 

JUPITER.

Mais que vois-je ? n'avez-vous pas pleuré ?... Ah ! Baucis ! que ne donnerais-je pas pour essuyer de telles larmes !...

 

BAUCIS, à part.

Quelle idée !...

 

JUPITER.

Ces yeux ne me donneront-ils pas une espérance ?... Serai-je traité avec plus de rigueur qu'un époux qui vous afflige ?...

 

BAUCIS.

Je ne résiste plus, seigneur, et puisque vous m'aimez, mes yeux vous donneront toutes les espérances que vous souhaitez, si vous me promettez d'abord d'exaucer ma demande...

 

JUPITER.

Parlez, Baucis ! — Pour mériter un tel prix, il n'est rien que je ne fasse, et vous n'avez qu'à former des vœux pour les voir accomplis !

 

BAUCIS.

Je ne doute pas de la parole du seigneur Jupiter, mais je lui demanderai cependant de s'engager envers moi, par un serment sacré, à ne plus rien prétendre sur mon cœur si je dois essuyer un refus.

 

JUPITER.

Soit ! je le jure.

 

BAUCIS.

Par le Styx ?

 

JUPITER.

Par le Styx !... (Baucis s’agenouille devant moi.) Que faites-vous, Baucis ?

 

BAUCIS.

Je répare mes torts envers mon époux, seigneur.

 

JUPITER.

Que voulez-vous dire ?

 

BAUCIS.

I

Sous le poids de l’âge,

Nos cœurs amoureux,

Du temps oubliaient l’outrage ;

Nous étions heureux.

Je ne dois à vos dons perfides

Que des pleurs brûlants ;

Rendez-moi mes rides

Et mes cheveux blancs.

 

JUPITER, relevant Baucis.

Que me demandez-vous, Baucis ? Avez-vous perdu le sens ?

 

 

SCÈNE IX
LES MÊMES, VULCAIN, PHILÉMON.

(Vulcain et Philémon paraissent au fond du théâtre et s’arrêtent.)

 

BAUCIS.

II

Puisse la vieillesse

Ramener vers nous

La chaste et pure tendresse,

La foi des époux !

Les amours serviront de guides

A nos pas tremblants ; —

Rendez-moi mes rides

Et mes cheveux blancs.

 

PHILÉMON, à part.

Que dit-elle ?

 

JUPITER, à part.

A son stratagème

Elle a pris Jupiter lui-même !

(A Baucis.)

Quoi ! Baucis ! lorsque je vous aime...

 

BAUCIS.

Vieillissez-moi d'abord ; vous m'aimerez après.

 

PHILÉMON, s’élançant vers Baucis.

Baucis !...

 

BAUCIS, tombant dans ses bras.

Philémon !...

 

JUPITER, d'une voix menaçante.

Je devrais !...

(A Baucis, souriant.)

Mais non... ta grâce enchaîne ma colère ;

Bannissez un mortel souci.

Je ne retire pas les dons que j'ai pu faire ;

Reste jeune, Baucis ! — Je renonce à te plaire ;

Mais par le Styx, je jure ici

De ne plus invoquer le Styx à la légère.

 

PHILÉMON.

O Jupiter, maître des immortels,

Que les fleurs et l'encens parfument tes autels !

 

BAUCIS.

O félicité ravie,

Viens encor charmer nos jours !

Consacrons une autre vie

A de nouvelles amours !

(Philémon et Baucis tombent agenouillés. — Jupiter et Vulcain s’arrêtent un moment sur le seuil pour étendre la main vers eux en signe d’adieu et de protection. — La toile tombe.)

 

 

 

 

 

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