Un jupon par la fenêtre

 

 

 

Vaudeville-opérette en un acte de François Eugène GAUTIER puis (ordonnance du 22 janvier 1932) GAUTIER DE TÉRAMOND dit Guy de TÉRAMOND (Paris 8e, 03 février 1869* – Paris 17e, 12 novembre 1957*) et d'Alphonse GRAMET.

 

Création au Bijou-Concert, à Paris, en avril 1897.

 

 

 

personnages créateurs
Dorothée, 35 ans Mmes AURÉLIE
Germaine, sa nièce, 16 ans Jane DORIA
Adelina Dutreteau, artiste lyrique, 25 ans Juliette NOWA
César Michonneau, rentier, 50 ans MM. Alphonse GRAMET
Éginard Finardier, journaliste prétentieux, 25 ans GILBERT
Coquelicot, domestique (paysan niais), 25 ans VANILLE

 

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

 

[entre crochets : Indications prises de la droite de l'artiste, face au public. Les changements de positions sont indiqués.]

 

 

ACTE UNIQUE

 

 

Le décor représente un salon : Porte au fond. Portes à droite et à gauche. Au fond, à droite, une cheminée garnie. A gauche, chambre de Michonneau. A droite, chambre de Dorothée. Au premier plan, à droite, un canapé ; au même plan, à gauche, un guéridon et deux chaises... Journaux, livres, etc.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CÉSAR, DOROTHÉE.

[César 1, Dorothée 2]

(César, assis sur le canapé, lit son journal. Dorothée, debout devant la table, est en train de retaper un vieux chapeau à fleurs.)

 

DOROTHÉE.

Enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est fort désagréable, pour des gens paisibles comme nous, d'avoir un voisinage pareil !... une femme qui rentre à toute heure de la nuit.

 

CÉSAR, s'arrêtant de lire.

Quand tu répéteras toujours la même chose, Dorothée, que veux-tu que j'y fasse ? Et puis, somme toute, je ne vois pas jusqu'à quel point cette personne te gêne... elle ne nous a rien fait... elle te salue quand lu passes, moi aussi... elle est très polie.

 

DOROTHÉE.

Trop polie même pour être honnête ! Oui, mais elle a toujours l'air de se moquer du monde... elle a un sourire qui ne me revient pas.

 

CÉSAR.

Ne la regarde pas, voilà tout.

 

DOROTHÉE.

Et puis comme c'est amusant... à chaque instant on sonne ici... c'est un monsieur qui se trompe... être obligée de répondre du matin au soir : — Monsieur, vous êtes monté trop haut : la cocotte, c'est à l'entresol... — Si cela continue, nous serons obligés d'avoir un chasseur pour recevoir les clients de cette dame et leur montrer le chemin.

 

CÉSAR.

Je crois avoir trouvé le moyen de parer à l'inconvénient de répondre toujours la même chose.

 

DOROTHÉE.

Quel est ce moyen ?

 

CÉSAR.

Si nous achetions un perroquet auquel nous apprendrions cette phrase (Imitant le perroquet) : — La cocotte, c'est à l'entresol... — On le placerait à la porte, et il recevrait tous ceux qui se trompent.

 

DOROTHÉE.

Votre idée est aussi absurde que toute votre personne !

 

CÉSAR.

Je croyais qu'elle était... Admettons que je n'ai rien dit. (Il se remet a lire.)

 

DOROTHÉE, cessant de travailler à son chapeau.

Tenez, monsieur Michonneau,... votre calme m'épouvante.

 

CÉSAR..

Ma chère mignonne, si je criais aussi fort que toi on ne s'entendrait plus dans la maison.

 

DOROTHÉE.

Vous êtes plus aveugle que l'obélisque.

 

CÉSAR.

Aveugle ! moi ?

 

DOROTHÉE.

Oui, car vous ne voyez pas, ou plutôt vous ne comprenez pas que le voisinage de cette femme est un danger permanent pour Germaine.. Elle a un mauvais exemple continuel sous les yeux.

 

CÉSAR.

Qu'elle mette des lunettes noires... Et puis tu exagères toujours les choses. Germaine ne la fréquente pas ; donc, rien à craindre.

 

DOROTHÉE.

Il ne manquerait plus que cela que notre nièce fût l'amie de cette... je ne veux même pas dire le mot. Mais je prétends que la présence de cette créature peut perdre Germaine. Déjà, nous ne pouvons plus garder une seule bonne... toutes nous lâchent pour aller servir chez elle... Cinq en deux mois, César.

 

CÉSAR.

Ce qui prouve par A plus B qu'elles ne restent pas davantage ailleurs. Enfin maintenant tu es plus tranquille de ce côté... tu as voulu un domestique mâle, je t'en ai fait venir un du fin fond de la Beauce.

 

DOROTHÉE.

Il faut croire que le fond de la Beauce n'est pas si fin que vous le dites, car c'est un fichu imbécile que ton Coquelicot. Il ne fait que sottise sur sottise.

 

CÉSAR.

Il se dégourdira.

 

DOROTHÉE.

Espérons-le pour lui, grand Dieu !... En huit jours il a déjà cassé pour plus de dix francs de vaisselle.

 

CÉSAR.

Il a la main malheureuse, ça n'est pas de sa faute.

 

DOROTHÉE.

C'est drôle : vous soutenez tout le monde, excepté moi... Et dire que c'est cette cocotte qui est cause de tout cela... oh !

 

CÉSAR.

Tu ne vas pas recommencer... Encore une fois, je n'y peux rien... je ne peux pas lui donner congé, c'est l'affaire du propriétaire ; puis, tu as tort de la traiter de cocotte... c'est une artiste lyrique.

 

DOROTHÉE.

Une artiste ?... tu me fais rire avec ton artiste... elle jouait une troisième grue dans une revue au théâtre des Folies-Bout-de-Bois. Ah ! ça, monsieur César, est-ce que cette péronnelle vous aurait tapé dans l'œil que vous la défendez si bien ?

 

CÉSAR.

Allons bon ! voilà autre chose.

 

DOROTHÉE.

Vous y mettez une telle chaleur que...

 

CÉSAR.

Tiens, tu me bassines, entends-tu... tu raisonnes comme une cloche fêlée...

 

DOROTHÉE.

Comme on connait les saints on les adore.

 

CÉSAR.

Zut ! tu me rases avec tes jérémiades. Tiens ! je préfère m'en aller. (Il se lève.)

 

DOROTHÉE.

Où allez-vous ?


CÉSAR.

Je vais lire mon journal dehors, puisqu'il ne m'est pas possible de le lire tranquillement ici. (Il sort par le fond.)

 

 

SCÈNE II
DOROTHÉE, puis GERMAINE.

 

DOROTHÉE.

(Elle reprend son chapeau et continue à y travailler tout en causant.) Je crois que le voisinage de cette cocotte ne déplaît pas à César... les hommes sont si canailles ! Ça ne serait pas la première fois que César donnerait des coups de canif dans le contrat !... je le connais le gaillard... Et puis ces femmes-là savent si bien s'y prendre pour enjôler les hommes. C'est égal, les propriétaires devraient choisir un peu mieux leurs locataires. Quel exemple pour les jeunes filles ! Je tremble que ma nièce, qui est sortie du pensionnat voilà six semaines, ne se trouve en contact avec cette femme impure. Aussi lui ai-je défendu sous aucun prétexte de se mettre à la fenêtre... l'autre est constamment sur son balcon... à faire de l'œil aux... c'est honteux... et dans une tenue plus que négligée. Je crois que si elle osait elle se promènerait en chemise sur son balcon.

 

GERMAINE, venant du fond. [Germaine 1, Dorothée 2] (Elle a l'air contrarié.)

Bonjour, ma tante.

 

DOROTHÉE, cessant de travailler et allant à elle.

Bonjour, mignonne. (Elle l'embrasse.) Mais qu'as-tu ? Tu n'as pas ta figure de tous les jours.

 

GERMAINE, embarrassée.

Je n'ai rien, ma tante... je... (A part.) Je n'ose pas lui dire...

 

DOROTHÉE, tremblante.

Tu ne t'es pas mise à la fenêtre au moins ?

 

GERMAINE, hésitant.

Moi je... je... non, ma tante. (A part.) Tant pis, je ne lui dirai pas.

 

DOROTHÉE, à part.

Ah ! je respire.

 

GERMAINE.

Mais, ma tante, pourquoi me défends-tu de regarder dans la rue... Regarder sans cesse dans la cour ça n'est pas amusant.

 

DOROTHEE.

Parce que... l'air y est plus sain... plus pur... ça ne fait pas de mal à la poitrine.

 

GERMAINE.

Je ne trouve pas ; ça sent l'odeur de la cuisine, l'eau de vaisselle.

 

DOROTHÉE.

Il vaut mieux respirer l'odeur de la cuisine et de l'eau de vaisselle... que de sentir certaines odeurs qui viennent de la rue. Et puis, ma fille, il y a des choses sur le devant qu'une jeune fille ne doit pas voir.

 

GERMAINE, naïvement.

Ah ! et sur le derrière ?

 

DOROTHÉE.

Ça n'est pas pareil... on peut tout regarder sans être scandalisée.

 

GERMAINE.

Alors, pourquoi la dame du dessus est-elle toujours sur son balcon ? Ça ne lui fait donc pas de mal à la poitrine, ce qu'elle respire... ni à toi non plus ?

 

DOROTHÉE.

Il arrive un âge, mon enfant, où on est insensible à tout. Mais comment sais-tu que la dame de l'entresol est toujours à sa fenêtre ?

 

GERMAINE, balbutiant.

C'est toi qui le disais à mon oncle, l'autre jour.

 

DOROTHÉE.

Moi ?

 

GERMAINE.

Oui, tu t'es écriée en fermant la fenêtre brusquement : — Ah ! encore cette cocotte qui fait son manège. — Qu'est ce que c'est qu'une cocotte ? dis, ma tante.

 

DOROTHÉE, embarrassée, à part.

Elle me gêne avec ses questions. (Haut.) Mais, une cocotte, c'est... un ustensile de cuisine, tu le sais bien.

 

GERMAINE.

Alors, pourquoi disais-tu : — Encore cette cocotte qui fait son manège ?

 

DOROTHÉE.

Tu as mal compris... je disais cette dame qui vient d'acheter une cocotte pour remonter son ménage. Mais assez sur ce sujet... c'est le jour du marché : je vais y aller moi-même... je ne peux pas envoyer cet imbécile de Coquelicot, il ne sait rien acheter ; l'autre jour, il m'apporte une douzaine d'œufs, tous pourris... je le renvoie en chercher d'autres, il les casse en route pour voir s'ils étaient frais et me rapporte les œufs et les coquilles dans une assiette. Ah ! quand cela finira-t-il ?

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, COQUELICOT.

[Germaine 1, Coquelicot 2, Dorothée 3]

 

COQUELICOT, venant du fond, bouleversé.

Madame ! madame !

 

DOROTHÉE, allant à sa rencontre.

Qu'y a-t-il encore ?

 

COQUELICOT.

Il y a, madame, que le lait qui était sur le feu monte par-dessus la casserole... je n'ai pu l'arrêter.

 

DOROTHÉE.

Il fallait retirer la casserole du feu.

 

COQUELICOT.

Je n'ai pas osé le faire sans prévenir madame.

 

DOROTHÉE, furieuse.

Oh ! quelle buse ! quelle buse !

(Elle sort par le fond.)

 

 

SCÈNE IV

GERMAINE, COQUELICOT.

[Germaine 1, Coquelicot 2]


COQUELICOT, à part.

Je ne sais pas ce qu'elle a après moi, la bourgeoise, mais elle n'est pas aimable.

 

GERMAINE, à part.

Si j'osais !... dites donc, monsieur Coquelicot.

 

COQUELICOT.

Mademoiselle ? (A part.) Monsieur Coquelicot !... au moins, elle est polie, la petite bourgeoise.

 

GERMAINE.

Je vais vous dire quelque chose, mais faut me promettre de n'en point parler à ma tante, vous me feriez gronder.

 

COQUELICOT.

Moi, mam'zelle, j'aimerais mieux me couper la langue que de dire une parole qui puisse vous faire avoir de la malchance.

 

GERMAINE.

Mon bon Coquelicot, il m'est arrivé un accident.

 

COQUELICOT.

Vous seriez-vous cassé les deux jambes... moi je connais un rebouteux, le père Lebancal, qui vous reboutera ça en un rien de temps.

 

GERMAINE.

Non, je ne me suis rien cassé. Mais j'ai laissé tomber mon jupon dans la rue, en le secouant ce matin.

 

COQUELICOT, effrayé.

Est-ce que vous étiez dedans ?

 

GERMAINE, riant.

Mais non, puisque je suis là.

 

COQUELICOT.

En voilà une raison !... Tenez, ça me rappelle que le fils de la mère Lardenbois, qui était maçon de son métier, travaillait à la ville ; il est tombé un jour d'un échafaudage de la hauteur d'un troisième au moins.

 

GERMAINE.

Et il s'est blessé ?

 

COQUELICOT.

On ne l'a jamais su : comme il en est mort sur le coup, il n'a pas pu dire s'il s'avait fait mal ou pas... le médecin a bien dit qu'il s'était fracturé la colonne de la mercébrale en trois, voilà tout.

 

GERMAINE.

Pauvre homme !... Pour en revenir à mon jupon, il est resté accroché à la fenêtre de la dame du dessous... et je voudrais, mon bon Coquelicot, que vous allassiez en cachette le réclamer à cette dame.

 

COQUELICOT.

Avec plaisir, mam'zelle... tout à votre service.

 

GERMAINE.

Ah ! merci, mon bon Coquelicot. Dites donc, pourquoi vous appelle-t-on Coquelicot ? Ça n'est pas un nom d'homme, c'est un nom de fleur.

 

COQUELICOT.

Ah ! mam'zelle, c'est parce que ma naissance est un mystère... on n'a jamais pu savoir comment que j'étais venu au monde.

 

GERMAINE.

Pas possible !

 

COQUELICOT.

C'est tel que je vous le dis.

            (Air de la Planche à bouteilles égrillardes.)

            Les enfants, à ce qu'on raconte,

            Viennent au monde sous les choux.

            J'ignore, je l'avoue sans honte,

            D'où je sors, soit dit entre nous (bis).

            Dans un p'tit bois, près d'un' clairière,

            On m'a trouvé dans un sabot ;

            Et comm' j' n'avais ni père ni mère,

            On m'appela Coquelicot (bis).

 

GERMAINE.

Alors, vous ne connaissez pas vos parents, mon pauvre Coquelicot ?

 

COQUELICOT.

Non, mam'zelle, ils ne m'ont jamais donné de leurs nouvelles, si bien que je finis par croire que je n'en ai pas eu. (Il pleure.)

 

GERMAINE.

Il ne faut pas pleurer, vous en aurez peut-être un jour.

 

COQUELICOT.

Vous avez raison, mam'zelle, je suis jeune encore, faut pas désespérer.

 

GERMAINE.

Je vais mettre un peu d'ordre dans ma chambre. Surtout, Coquelicot, n'oubliez pas d'aller réclamer mon jupon. (Elle sort par le fond.)

 

COQUELICOT.

Non, mam'zelle.

 

 

SCÈNE V

COQUELICOT seul, puis ÉGINARD.

[Coquelicot 1, Éginard 2]

 

COQUELICOT.

Elle est gentille tout plein, ma petite bourgeoise, et mignonne ! On dirait une belle poupée comme il y en a dans les magasins du boulevard. C'est pas comme la tante, elle me bourre tout le temps, jamais elle n'est contente... Moi quand on me bourre je ne sais plus ce que je fais... ça me trouble... C'est tellement vrai que l'autre jour j'ai failli me mettre à la broche à la place d'une oie... Monsieur m'a dit que la bête aurait été plus grosse, voilà tout. (On sonne.) Tiens ! on sonne... C'est probablement quelqu'un qui vient ici ? (Il sort, la scène reste vide un moment ; puis il introduit Eginard.) Entrez, monsieur.

 

ÉGINARD, type de gandin prétentieux ; il porte un monocle.

Dis-moi, maraud, ta maîtresse est-elle visible ?

 

COQUELICOT.

Maraud ? Vous faites erreur, monsieur, je m'appelle Coquelicot ; mais laquelle de mes maîtresse ? la jeune ou la vieille ?

 

ÉGINARD.

Ah ! il y en a une vieille ? (A part.) C'est vrai, le chaperon. (Haut.) C'est à ta jeune maîtresse que je désire parler, le puis-je ?

 

COQUELICOT.

Je pense qu'oui.

 

ÉGINARD.

Alors va la chercher... je viens pour l'interviewer.

 

COQUELICOT.

Ah ! elle a donc besoin de ça ?

 

ÉGINARD.

De quoi ?

 

COQUELICOT.

De ce que vous dites ; elle est donc malade que vous voulez la... la... comme vous avez dit ?

 

ÉGINARD.

Quel idiot. (Haut.) Tiens, fais passer ma carte à ta maîtresse... je vais l'attendre ici. (Il lui remet sa carte.)

 

COQUELICOT.

Bien, monsieur. (En s'en allant.) C'est un médecin, probablement.

 

 

SCÈNE V bis
ÉGINARD seul, GERMAINE, puis CÉSAR.


ÉGINARD.

Je ne connais pas cette personne, mais mon directeur m'a affirmé qu'elle était très aimable... et que je serais bien reçu. Du reste, quand on a le chic que j'ai, on est toujours bien reçu ; les femmes gobent les hommes qui ont du chic, et, pour le chic, à moi la pomme. (Il se lève.)

            Toujours à la dernière mode

            J'ai le soin d'être vêtu ;

            J' porte un vêtement commode ;

            Des femmes je suis bien vu.

            Tout bas chacune répète :

            — Éginard est un gandin ;

            Portant si bien la toilette

            Qu'on l' prendrait pour un mann'quin. —

Il en sera de même de celle-ci, espérons-le !

 

GERMAINE, entrant du fond.

[Germaine 1, Eginard 2]

Monsieur !

 

ÉGINARD, faisant des grâces.

Mademoiselle ! (A part.) Mais elle est toute jeune... c'est un prodige... ravissante... ravissante.

 

GERMAINE.

Vous désirez, monsieur ?

 

ÉGINARD.

Mademoiselle... je suis envoyé par mon journal qui désire donner à ses abonnés votre biographie. M'ayant par avance dit combien vous étiez aimable... je me suis présenté à vous en toute confiance,... convaincu que vous ne refuserez pas de me donner quelques renseignements sur...

 

GERMAINE, étonnée.

Mais, monsieur...

 

ÉGINARD.

C'est juste, j'ai omis de vous dire à quel journal j'appartiens ; pardonnez-moi cet oubli : Eginard Finardier, courriériste théâtral à l'Echo de la Voûte étoilée, journal artistique et littéraire ! Etes-vous disposée à me donner quelques détails sur vos débuts à...

 

GERMAINE, ne sachant que dire.

Je ne comprends pas.

 

ÉGINARD, à part.

Elle joue l'ingénue, un novice s'y laisserait prendre. (Haut.) Allons, mademoiselle, un peu de bonne volonté... Quelques mots, cherchez dans vos souvenirs.

 

GERMAINE.

Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire.

 

ÉGINARD.

C'est peu, je l'avoue. Voyons, dites au moins ce que vous pensez de la dernière revue ; vous étiez parfaitement placée, paraît-il... et vous aviez une toilette superbe.

 

GERMAINE.

La dernière revue ? Je l'ai trouvée magnifique en effet ; j'étais bien placée pour tout voir ; mon oncle avait loué des places.

 

ÉGINARD, à part.

Je crois qu'elle se paye de ma tête. (Haut.) Enfin, mademoiselle, que dois-je répondre à mon directeur ? Allons, un bon mouvement, parlez, et je vous promets un article abracadabrant, une réclame à faire engraisser de rage la grande Sarah.

 

GERMAINE.

Mais, monsieur, je... je... n'ai pas besoin de réclame, je...

 

ÉGINARD.

Je le sais, mademoiselle, mais, croyez-moi, ça ne fait jamais de mal. Tenez, je vais vous remettre le dernier numéro paru, vous pourrez vous rendre compte de la valeur de notre journal.

 

CÉSAR, dehors.

Coquelicot ! Coquelicot !

 

GERMAINE.

Mon oncle !... oh ! monsieur.

 

ÉGINARD, à part.

L'oncle, connu ! (Haut.) Ne craignez rien, ma toute belle, on n'est pas homme à compromettre une femme, on connaît son métier... l'art seul nous intéresse, nous ne fourrons jamais notre nez dans la vie privée... notre flair s'arrête là.

 

GERMAINE.

Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur ; mais mon oncle va me gronder d'avoir reçu quelqu'un en son absence, lui qui me recommande toujours d'être prudente.

 

ÉGINARD.

Je sors, mademoiselle. (Il va pour sortir, on entend crier César et Coquelicot.) Sapristi ! l'oncle. Où me fourrer ? Ah ! par ici. (Il entre à gauche.)

 

GERMAINE, s'approchant de la chambre.

Ah ! mon Dieu ! dans la chambre de mon oncle ! Comment faire ?

 

CÉSAR, entrant du fond, il est furieux.

[César 1, Germaine 2]

Ah ! quel idiot ! quelle andouille ! quelle huître que cet animal de Coquelicot.

 

GERMAINE.

Qu'a-t-il encore fait, mon oncle ?

 

CÉSAR.

Ce qu'il a fait !... je te le donne en mille : pour nettoyer la cage, il en a sorti tous les oiseaux et les a mis sur le bord de la fenêtre qui était toute grande ouverte, et, dame, ils ont pris la clef des champs.

 

GERMAINE.

Que va dire ma tante ?

 

CÉSAR.

Ce qui prouve, ma chère nièce, que tous les serins ne sont pas en cage.

 

GERMAINE, regardant à la dérobée du côté de la chambre de gauche.

Et ce monsieur qui est toujours là ! Comment faire ?

 

CÉSAR.

Tiens, c'est comme ce matin ; je lui dis de porter mes chaussures chez le cordonnier pour les mettre en forme ; il les a toutes emportées, je n'en ai pas une seule paire à me mettre.

 

GERMAINE.

Si je pouvais éloigner mon oncle ; mais comment ?

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, COQUELICOT.

[César 1, Coquelicot 2, Germaine 3]


COQUELICOT.

Monsieur, j'ai apporté vos chaussures, mais j'ai pas pu ravoir les oiseaux : le marchand m'a dit que ça se remplaçait très bien. Tiens, où est donc l'autre qui était là tout à l'heure ?

 

CÉSAR.

Qui ça, l'autre ?

 

COQUELICOT.

Le...

 

GERMAINE, le tirant, bas et vivement.

Taisez-vous. (Allant à César.) Une paire que Coquelicot a laissée ici... je l'ai portée dans le vestibule. (Bas, à Coquelicot.) Ne parlez pas du monsieur qui est venu.

 

COQUELICOT, à part.

Elle ne veut pas faire assavoir qu'elle est malade. (Criant.) Ah ! mon Dieu !

 

CÉSAR, GERMAINE.

Qu'y a-t-il ?

 

COQUELICOT.

J'ai mis la marmite sur le fourneau pour le pot au feu que madame m'a dit de faire... mais j'ai oublié de mettre la viande.

 

CÉSAR,

Ah ! quel crétin ! Germaine, va avec lui, sans quoi il va faire encore quelque sottise.

 

GERMAINE.

Viens avec nous, mon oncle.

 

CÉSAR.

le n'ai pas le temps de m'occuper de cuisine, laisse-moi finir mon journal.

 

GERMAINE.

Comment cela va-t-il se terminer ? (Elle sort par le fond.)

 


SCÈNE VII
CÉSAR seul, puis ADELINA.


CÉSAR, s'asseyant sur le canapé.

Je crois que ce pauvre Coquelicot aura bien du mal à se dégourdir... ma parole ! plus il va plus il est bête... c'est un brave garçon, une bonne pâte, mais voilà tout. Voyons, où en étais-je de ma lecture... (Il déploie son journal et lit.) "Une rencontre eut lieu hier matin au bois de Boulogne et au pistolet ; trois balles furent échangées sans résultat..., à la quatrième, un des adversaires, qui ne visait pas très bien à cause de son œil malade, fracassa la mâchoire du cocher qui les avait amenés... L'honneur étant satisfait, on transporta le blessé à l'hôpital, et les adversaires, accompagnés de leurs témoins, se sont réconciliés dans un copieux déjeuner." (Haut.) C'est toujours de cette façon que ça se termine.

 

ADELINA, paraît au fond ; elle rapporte le jupon.

Pardon, monsieur, je vous dérange peut-être...

 

CÉSAR, se retournant et se levant.

Madame. (A part.) Sapristi ! la petite dame de l'entresol. Que vient-elle faire ici. (Haut.) Entrez, madame... Que désirez-vous ?

 

ADELINA.

Rien, monsieur, je viens tout simplement vous rapporter cet objet que j'ai trouvé accroché à ma fenêtre et qui doit vous appartenir.

 

CÉSAR, prenant le jupon et l'examinant.

Cet objet... il n'est pas à moi, madame, je n'en porte pas. (Il le jette machinalement sur le canapé.)

 

ADELINA.

Je n'en doute pas, mais c'est peut-être à votre femme ou à mademoiselle votre nièce ?

 

CÉSAR.

Plutôt ; mais comment ma nièce aurait-elle pu perdre son jupon ?

 

ADELINA.

Les jeunes filles sont si volages... qu'elles perdent souvent quelque chose... et l'on ne sait pas comment.

 

CÉSAR, riant.

Ah ! fameux ! très bon. (A part.) Elle est galbeuse, très galbeuse,, et elle s'exprime bien pour une dame qui reste à l'entresol ! Cristi ! si je ne craignais pas le retour de Dorothée.

 

ADELINA, à part.

Le vieux m'allume.

 

CÉSAR, très aimable.

Je regrette, chère madame, que vous ayez pris la peine de monter pour rapporter cet objet. J'aurais pu aller le chercher moi-même et vous éviter ainsi...

 

ADELINA, lui faisant de l'œil.

Qu'à cela ne tienne... je peux remporter le jupon, et...

 

CÉSAR, à part.

On dirait qu'elle me fait de l'œil ! Quelle différence avec ma femme ! Mais si elle m'entendait, quelle scène ! (Haut.) Savez-vous, madame, que si j'avais vingt ans de moins,..

 

ADELINA, très chatte.

Que feriez-vous ?

 

CÉSAR.

Je... (A part.) Après tout, c'est une cocotte, je peux me risquer. (Haut.) Je serais capable de vous faire la cour. (A part.) O Dorothée, ne reviens pas.

 

ADELINA, câline.

Mais, mon cher voisin, vous n'êtes pas d'un âge à remiser... je trouve au contraire que vous avez très bonne tournure.

 

CÉSAR, la prenant par la taille.

Vraiment ?

 

ADELINA.

Je vous assure. (A part.) Ah ! la vieille me méprise ; attends un peu... (Haut.) J'en connais de plus jeunes qui paraissent vieux à côté de vous.

 

CÉSAR, se redressant.

Oui, je suis assez bien conservé.

 

ADELINA, à part.

Les cornichons se conservent très bien.

 

CÉSAR, s'épongeant le front, à part.

Je ne sais pas ce que j'ai... j'étouffe... Quelle créature !... Si je pouvais envoyer Dorothée passer quelque temps dans sa famille.

 

ADELINA.

Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, mon cher voisin... je me retire... d'autant plus que ma présence ici pourrait vous compromettre.

 

CÉSAR.

Vous me quittez déjà ?

 

ADELINA.

Il le faut, mais on peut se revoir.

 

CÉSAR.

Oh ! oui, mais comment ?

 

ADELINA.

Qui vous empêche de venir me rendre une petite visite en passant... sonnez trois coups, je saurai que c'est vous et vous ouvrirai moi-même... comme ça, pas d'indiscrétion.

 

CÉSAR.

Et ma femme ?

 

ADELINA.

Qui le lui dira ? Pas moi, assurément, ça n'est pas mon habitude... vous pouvez compter sur un secret absolu.

 

CÉSAR, à part.

Oui, le secret professionnel ! (Haut.) Eh bien ! c'est entendu : j'irai vous rendre une petite visite ; car, je ne vous le cache pas, vous avez allumé en moi un feu que ma femme ne pourra jamais éteindre !

            Je vous le dis franchement,

            Je sens qu' je perds en vous voyant

            La boule boule boule boule.

 

ADELINA, à part.

            Mon vieux pour la retrouver

            Je te jur' qu'il faudra casquer.

            Aboule boule boule boule !

 

CÉSAR.

            Oui, je veux vous aimer,
            Vous adorer,

            Vous cajoler.

 

ADELINA, à part.

            Mon vieux, ne te gên' pas ;

            Mais, tu verras,

            Tu casqueras !

(On sonne très fort.)

 

GERMAINE, dans la coulisse.

Mon oncle ! mon oncle !

 

CÉSAR.

Ciel ! ma nièce. Il ne faut pas qu'elle vous trouve ici ; elle n'aurait qu'à la dire à ma femme, je serais dans de beaux draps. Tenez, entrez là. (Il indique la porte de droite.) Je vais faire en sorte d'éloigner tout le monde ; vous pourrez vous esquiver dans quelques minutes. (Elle entre à droite.)

 

 

SCÈNE VIII
CÉSAR, GERMAINE, puis ÉGINARD et ADELINA.


GERMAINE, entrant.
Mon oncle, c'est un mémoire que l'on vient pour régler.

 

CÉSAR. (Il se tient devant la porte de façon à en intercepter l'entrée.)

De qui ?

 

GERMAINE.

De ton serrurier. Il dit que tu lui as donné rendez-vous pour aujourd'hui.

 

CÉSAR.

C'est vrai, je l'avais oublié. Où est-il ?

 

GERMAINE.

Il attend dans ton cabinet.

 

CÉSAR.

J'y vais ; viens avec moi, tu m'aideras à vérifier : je pourrais me tromper. (A part.) L'autre n'aura qu'à sortir.

 

GERMAINE.

Oui, mon oncle. (A part.) Pendant ce temps, Coquelicot pourra faire sortir ce monsieur. (Ils sortent par le fond. La scène reste vide un moment.)

 

ÉGINARD et ADELINA, sortant à reculons. [Adelina 1, Éginard 2]

(Ils sortent doucement. Jeu de scène.) Je n'entends plus rien.

 

ADELINA.

Je vais pouvoir filer.

 

ÉGINARD.

Fuyons au plus vite.

 

ÉGINARD et ADELINA.

(S'apercevant réciproquement.) Quelqu'un !

 

ADELINA.

Tiens, c'est monsieur Finardier.

 

ÉGINARD, à part.

Je suis connu. (Haut.) Vous me connaissez, mademoiselle ?

 

ADELINA.

N'êtes-vous pas M. Eugène Finardier, courriériste théâtral de l'Echo de la Voûte étoilée ?

 

ÉGINARD, posant.

Lui-même, madame, pour vous servir. (A part.) Tout le monde me connaît, je suis universel. (Haut.) Et pourrais-je savoir, mademoiselle, à qui j'ai...

 

ADELINA.
l'honneur de parler... Comment ! vous ne me reconnaissez pas ?

 

            PREMIER COUPLET.

            Je suis la grand' diva

            Que partout on réclame.

            La belle Adelina

            Que tout le monde acclame.

            En scèn' quand je parais

            Les vieux, de leurs banquettes,

            Sur moi braqu'nt leurs lorgnettes

            Pour me voir de plus près.

 

            REFRAIN. (Elle passe en chantant le refrain.) [Eginard 1, Adelina 2]

            Je suis la belle Adelina,

            Adelili, Adelina.

            La gommeus' copurchic, la v'là :

            C'est moi la belle Adelina.

 

            DEUXIÈME COUPLET.

            L'œil fripon, l' pied léger

            Et la taille bien prise,

            Et, lorsque je veux, j'ai

            L'allur' d'une marquise.

            Je n'ai pas, je vous l' dis,

            Des titres de noblesse ;

            A cela, je l' confesse,

            Je préfère cinq louis.

           

            REFRAIN. (Ensemble)

 

[ ADELINA.

[           Je suis la belle Adelina,

[           Adelili, Adelina.

[           La gommeus' copurchic, la v'là :

[           C'est Adeli, Adelina.

[

[ ÉGINARD.

[           Voilà la belle Adelina,

[           Adelili, Adelina ?

[           La gommeus' copurchic, extra :

[           C'est Adeli, Adelina.

 

ÉGINARD.

Comment, c'est vous ! Mais alors à qui ai-je donc causé tout à l'heure, à mademoiselle votre sœur, sans doute ?

 

ADELINA.

Je n'ai pas de sœur, mon père n'a pas jugé à propos d'avoir deux filles, il a trouvé qu'une c'était suffisant.

 

ÉGINARD, bêtement.

Il a eu tort : quand on fait d'aussi jolis modèles ; il faut tirer à plusieurs exemplaires. (A part.) C'est-y trouvé ça, hein !

 

ADELINA.

Mais comment se fait-il que vous soyez ici ? Seriez-vous parent avec les Michonneau ?

 

ÉGINARD.

Michonneau ! Quel est ce crustacé ? Je ne connais personne de ce nom qui rime avec fourneau.

 

ADELINA.

Alors que faites-vous ici ?

 

ÉGINARD.

Je suis venu pour vous ; chargé par mon directeur de vous interviewer, il veut faire paraître votre biographie dans le prochain numéro.

 

ADELINA.

Et vous venez m'interviewer chez Michonneau ?

 

ÉGINARD, étonné.

Ah ! je suis chez Michonneau ?

 

ADELINA.

Ne le saviez-vous pas ?

 

ÉGINARD.

Mais non, je me croyais chez vous.

 

ADELINA.

Moi, je reste à l'étage au-dessous.

 

ÉGINARD.

Pourtant la concierge m'a bien dit : — Au premier au-dessus de l'entresol.

 

ADELINA.

Elle est un peu sourde, et cela lui arrive souvent d'envoyer mon monde au-dessus, ce qui met en rage mes voisins. Michon­neau ! Dutreteau.

 

ÉGINARD.

La consonance est la même. Alors cette jeune fille que j'ai interviewée ?

 

ADELINA.

C'est la nièce des Michonneau, une petite bécasse qui sort du pensionnat et à qui on a défendu de se mettre à la fenêtre et de m'éviter, de crainte que mes allures un peu cascadeuses n'effarouchassent sa vertu. J'ai su, par une de leurs bonnes, que la tante voulait me faire donner congé... Alors je me suis promis de me venger un peu de cette bourgeoise imbécile.

 

ÉGINARD.

Et comment ?

 

ADELINA.

En me faisant courtiser par le vieux ; il a le sac, il financera. J'attendais une occasion, elle s'est présentée ce matin, et, dame ! je l'ai saisie au vol.

 

ÉGINARD.

La vengeance sera douce... pour lui. Je m'explique maintenant la contenance embarrassée de la petite et sa frayeur lorsqu'elle a entendu son oncle !

 

COQUELICOT, dehors.

J' vas le retrouver, oui, monsieur.

 

ADELINA et ÉGINARD.

On vient !... regagnons nos cachettes. (Ils se cachent de nouveau, mais cette fois Éginard entre à droite et Adelina à gauche.)

 

 

SCÈNE IX
COQUELICOT, puis CÉSAR.

 

COQUELICOT.

Cré bon sang d' bon sang ! ça n'arrive qu'à moi !... j' suis pourtant sûr de m'en avoir servi ce matin... Où diable l'ai-je t'y fourré ? (Il cherche partout sur les meubles, dessous ; il va regarder dans la cheminée, dessus, et finit par retirer d'un vase à fleurs un balai à pot de chambre.) Ah ! je savais bien qu'il n'était pas perdu... il n'est venu personne ici que le médecin !

 

CÉSAR.

[Coquelicot 1, César 2]

Eh bien ! est-il retrouvé ?

 

COQUELICOT, fièrement.

Oui, monsieur, il est retrouvé, le v'là.

 

CÉSAR.

Où était-il ?

 

COQUELICOT.

Sur la cheminée, monsieur, dans un vase !

 

CÉSAR.

Est-ce la place de ce balai de chiendent, sur la cheminée ? C'est du propre !

 

COQUELICOT.

C'est pas sale, monsieur, puisqu'on en fait de la tisane.

 

CÉSAR.

Allons, montre-moi tes talons, et plus vite que ça.

 

COQUELICOT, à part.

Encore une lubie. (Haut.) Oui, monsieur. (Il se retourne et lève un pied pour montrer son talon)

 

CÉSAR.

Oh ! quelle huître. (Il lui flanque son pied au derrière.)


COQUELICOT, se retourne en se frottant.

Oh ! la ! la ! la ! (A part, en s'en allant.) Ben, vrai ! s'il avait voulu voir les pointes, où c'est-il qu'il aurait tapé ? (Il sort.)

 

 

SCÈNE X
CÉSAR, ÉGINARD, puis COQUELICOT.


CÉSAR.

Vite, assurons-nous que cette ravissante créature a pris la clef des champs. (Il s'approche de la porte.) J'entends remuer : elle n'aura pu sortir ; faisons-la filer avant le retour de Dorothée. (Il ouvre.) sortez, madame, sortez. (Éginard paraît. A part.) Que vois-je ? Un homme dans la chambre de ma femme. (Haut.) Que faites-vous ici, monsieur ? par où êtes-vous entré ?... par la porte ou par la fenêtre ?... êtes-vous un amant ou un cambrioleur ?

 

ÉGINARD.

[Éginard 1, César 2]

Un amant, moi !

 

CÉSAR, à part.

Il avoue. (Haut.) Vous avouez, misérable !

 

ÉGINARD.

Mais non, je !...

 

CÉSAR.

Pas un mot de plus ! Rentrez dans cette chambre ; monsieur, et n'essayez pas d'en sortir, ou je vous tue comme un chien.

 

ÉGINARD, à part.

Que le diable patafiole ce vieux macaque ! IL croit que je suis l'amant de sa nièce... me voilà bien ! (Haut.) Mais...

 

CÉSAR.

Rien ! je n'écoute rien ! Je vais chercher votre complice pour vous confronter tous les deux... et n'essayez pas de vous évaporer en mon absence, sans cela mon domestique vous brûlera la cervelle ! Allons, houste ! rentrez. (Il le pousse à droite ; une fois Éginard entré, il appelle.) Coquelicot ! Coquelicot !... Ah ! c'est trop fort... un homme dans la chambre de Dorothée... et juste au moment où j'allais la... (Il fait le geste de la cocufier.) C'est un comble ! Comment trouvez-vous le bouillon ?... Je laisse une femme et je retrouve un homme... c'est un vrai tour de passe-passe ! Tiens, mais, j'y songe, la petite est partie... rien à craindre ;... j'ai l'avantage... je vais en profiter pour forcer Dorothée à aller passer un mois chez sa mère... Ça me permettra de rendre visite à la petite du dessous ! C'est-il canaille, les femmes, tout de même. Ah ! çà, que tait cet animal de Coquelicot ? (Il appelle.) Coquelicot ! Coquelicot !

 

COQUELICOT, accourant.

[César 1, Coquelicot 2]

Voilà, monsieur, voilà !

 

CÉSAR.

Ça fait deux fois que je t'appelle !

 

COQUELICOT.

J' vas vous dire, monsieur, j'étais allé à la cave pour fermer le robinet du tonneau ; je me suis rappelé que j'avais oublié de le faire hier soir ! Mais je suis arrivé trop tard : tout le vin est parti !

 

CÉSAR.

Sacripant, tu mériterais...

 

COQUELICOT.

Il n'y a que le vin de parti, monsieur, le tonneau est encore là... puis il faut pas le regretter, votre vin, monsieur, il était bien mauvais... Monsieur n'a pas l'air content.

 

CÉSAR, à part.

Il est démontant !

 

COQUELICOT.

Mais, monsieur, pourquoi que vous m'avez appelé ?

 

CÉSAR, à part.

[Coquelicot 1, César 2]

C'est juste, j'oubliais... (Il fait placer Coquelicot devant la porte de droite, mais de façon qu'il soit bien en vue du public.) Tu vas rester ici sans bouger, jusqu'à mon retour... Si on te questionne, tu ne répondras pas : sois sourd et muet et ne laisse sortir personne ! Tu as compris ?

 

COQUELICOT.

Oui, oui.

 

CÉSAR.

Tu ne peux pas répondre quand je te parle ?

 

COQUELICOT.

Mais monsieur m'a...

 

CÉSAR, l'interrompant.

C'est bon, tais-toi.

            Au grain veille bien,

            Mais ne réponds rien :

            Sois sourd et muet,

            Et fais bien le guet.

            S'il veut par hasard

            Faire du pétard

            Et s'enfuir d'ici,

            Serr' lui le quiqui.

Maintenant, courons à la recherche de ma femme ; il faudra bien qu'elle me dise la vérité.

 

 

SCÈNE XI

COQUELICOT, puis GERMAINE.

[Coquelicot 1, Germaine 2]

 

COQUELICOT, mime toute la scène suivante : — il montre la porte et se frappe le front pour indiquer que César doit être fou.

 

GERMAINE, entre et reste étonnée devant Coquelicot.

Eh bien ! que faites-vous là, planté comme un mât de Cocagne ?

 

COQUELICOT, sans bouger de place, indique, en mimant, qu'il ne sait pas ce qu'il fait là.

 

GERMAINE.

Êtes-vous devenu muet ?

 

COQUELICOT, même jeu, incline la tête et la lève.


GERMAINE, à part.

Qu'est-ce que ça veut dire ? (Haut.) Savez-vous si ce monsieur est parti ?

 

COQUELICOT, même jeu, indique qu'il ne sait pas.


GERMAINE, à part.

Il n'y a rien à tirer de lui : je vais voir moi-même. (Elle entre à gauche et sort brusquement.) Une femme dans la chambre de mon oncle ! que va dire ma tante ? (Elle sort vivement par le fond.)

 

 

SCÈNE XII

COQUELICOT, seul, puis DOROTHÉE et ADELINA.

 

COQUELICOT, toujours à la même place, indique que Germaine doit être folle aussi ; on entend du bruit dans la chambre de droite. Coquelicot prête l'oreille... explique, toujours en mimant, qu'il y a peut-être un voleur, qu'il va peut-être venir le tuer... il donne des signes de la plus grande frayeur... fait signe qu'il voudrait bien se sauver.

 

DOROTHÉE, venant du fond, sans voir Coquelicot.

Ah ! çà, que me chante ma nièce ? Une femme dans la chambre de mon mari... c'est impossible. (Elle entre et sort vivement.) C'est vrai ! sortez, madame, sortez !

 

COQUELICOT, fait comprendre, en mimant, qu'il ne doit rien voir ni rien entendre ; il ferme les yeux et se met un doigt dans chaque oreille.

 

ADELINA, sort.

[Coquelicot 1, Dorothée 2, Adelina 3]

A vos ordres, madame. (A part.) On va rire un peu.

 

DOROTHÉE.

Comment ! vous ici, madame! Ah ! c'est trop d'audace. Pourriez-vous me dire ce que vous faisiez dans les lares de mon mari ?

 

ADELINA, moqueuse.

Ah ! madame, ne craignez rien pour le lard de votre époux, on n'y touchera pas. (A part.) Voilà ma petite vengeance.

 

DOROTHÉE.

Rentrez dans cette chambre, la chambre de votre amant, madame... je veux vous confondre tous les deux... nous verrons ce que ce monstre osera invoquer pour excuse... Introduire sa maitresse sous le toit conjugal !... Rentrez dans cette chambre et n'essayez pas de fuir en mon absence, car je saurai bien où vous dénicher... Ah ! vous ne savez pas ce dont est capable une femme honnête outragée.

 

ADELINA, à part.

Elle m'amuse, la bonne femme : je voudrais déjà voir la tête du vieux. (Haut.) Ne craignez rien, madame, je ne fuirai pas, il n'y a pas de fuite chez moi. (Elle rit.)

 

DOROTHÉE.

Vous riez ! rira bien qui rira le dernier. (Adelina rentre.) Cette cocotte chez moi ? Oh ! quelle horreur ! Ah ! monsieur Michonneau, vous me payerez cela plus cher qu'au marché. (Apercevant Coquelicot, le secouant.) Que fais-tu là, les doigts dans tes oreilles ? Tu dors debout, à présent ?

 

COQUELICOT, fait signe que non.


DOROTHÉE.

Tu es muet ?

 

COQUELICOT, fait signe que oui.

 

DOROTHÉE.

[Dorothée 1, Coquelicot 2]

Tant mieux ! tu diras moins de bêtises. (Elle le prend par la main ; Coquelicot se laisse faire machinalement ; puis elle le place devant la porte de gauche comme a fait César.) Tu vas rester là, sans bouger, jusqu'à mon retour. Et ne laisse sortir personne, personne, tu as compris ?

 

COQUELICOT, fait signe que oui.


DOROTHÉE, chantant.

            Au grain veille bien,

            Mais ne réponds rien :

            Sois sourd et muet,

            Et fais bien le guet.

            Et si par hasard

            Ell' fait du pétard,

            Et veut fuir d'ici,

            Serre-lui le quiqui.

Et maintenant, à nous deux, monsieur César Michonneau ! Ah ! je vais vous en flanquer, des cocottes à domicile ! (Elle sort par le fond.)

 

 

SCÈNE XIII

COQUELICOT, puis ÉGINARD et ADELINA.

 

COQUELICOT, immobile, de même que pour les deux autres. Il fait signe que Dorothée doit avoir un hanneton (jeu) ; il compte sur ses doigts jusqu'à trois, et les montre pour faire comprendre que tous les trois sont fous.

 

ÉGINARD, se montre.

[Éginard 1, Coquelicot 2]

(Sans voir Coquelicot.) Je n'entends plus rien, cette fois je vais...

 

COQUELICOT, s'oubliant.

Le médecin ! (A part.) C'est le médecin.

 

ÉGINARD (lui montrant une pièce de vingt sous).

Tiens, mon ami, voilà pour toi.

 

COQUELICOT, s'avance vers lui, regarde la pièce, fait la grimace, la met dans sa poche.

 

ÉGINARD.

Dis-moi, est-ce que ton patron est sorti ?

 

COQUELICOT, fait signe qu'il ne sait rien.

 

ÉGINARD, à part.

Il est incorruptible. Ah ! s'il était député. (Il descend un peu à droite.)

 

ADELINA, sortant de gauche.

[Éginard 1, Adelina 2, Coquelicot 3]

Ah ! je commence à me faire des cheveux. (Apercevant Égi­nard.) Tiens, vous êtes encore là ?

 

COQUELICOT, mime qu'il ne doit rien voir ni rien entendre ; il ferme les yeux et se bouche les oreilles.

 

ÉGINARD.

Mais oui, je voudrais bien m'en aller ; le vieux n'a pas l'air rigolo du tout, il me croit l'amant de sa nièce et m'a menacé de me tuer... Quel âge a-t-elle, la petite ? est-elle majeure, au moins ?

 

ADELINA.

Ah ! ça, je n'en sais rien ; mais la tante doit l'être.

 

ÉGINARD.

Vous plaisantez, vous...

 

ADELINA.

Oh ! quelle idée ! Tenez, reprenez ma place dans cette chambre... moi je vais reprendre la vôtre !

 

ÉGINARD.

Pourquoi ?

 

ADELINA.

Ne vous en occupez pas, je sauve les apparences.

 

ÉGINARD.

Ah ! je veux bien, mais j'aimerais mieux m'en aller. (Il entre à gauche.)

 

ADELINA, prenant Coquelicot par la main, elle le place devant la porte du fond, les bras étendus ; il se laisse faire machinalement.

Toi, l'abruti, reste là et ne bouge pas.

 

COQUELICOT, de plus en plus abruti, s'oubliant.

Oui, ma... (Se reprenant. il fait signe que oui.)

 

ADELINA.

Tu m'as comprise ? Tu n'as rien vu, rien entendu.

 

COQUELICOT, jeu de scène.

(Dispute au dehors : — Non, madame ! — Si, monsieur ! — Vous mentez ! — Vous êtes un scélérat !)

 

ADELINA.

Les vieux, filons ! (Elle entre à droite.)

 

 

SCÈNE XIV

COQUELICOT, DOROTHÉE, CÉSAR.

[César 1, Coquelicot 2, Dorothée 3]

 

CÉSAR et DOROTHÉE, entrent en se disputant et bousculent Coquelicot qui s'étale de tout son long à plat ventre.

 

CÉSAR, le relevant, aidé par sa femme.

Que faisais-tu là, animal ?

 

COQUELICOT, se frottant les jambes.

Je ne sais pas, monsieur, je vous attendais.

 

DOROTHÉE.

Allons, file à la cuisine voir si j'y suis.

 

COQUELICOT.

Oui, madame ! Alors je ne suis plus muet ?

 

DOROTHÉE.

Non.

 

COQUELICOT.

Ni sourd ?

 

CÉSAR.

Non, animal.

 

COQUELICOT, en s'en allant.

Y a pas d'erreur, ils sont fous. (Il sort par le fond.)

 

 

SCÈNE XV

CÉSAR, DOROTHÉE, puis ÉGINARD et ADELINA.

 

CÉSAR.

Ainsi, madame, vous avez un amant ? (Ils se disputent nez à nez. Jeu de scène.)

 

DOROTHÉE.

Ne m'insultez pas ! Tartuffe que vous êtes, c'est vous qui avez une maîtresse.

 

CÉSAR.

Vous mentez ; c'est vous.

 

DOROTHÉE.

Taisez-vous, vieux singe ! Ne cherchez pas à me ternir pour vous disculper.

 

CÉSAR.

Vous êtes folle !

 

DOROTHÉE.

Folle ! nous allons bien voir si vous osez nier en présence de votre concubine !

 

CÉSAR.

Et vous de votre concubin. (Ils se dirigent : Dorothée, vers la porte de gauche, et César, vers celle de droite.)

 

[ CÉSAR.

[ Sortez, monsieur.

[

[ DOROTHÉE.

[ Sortez, madame.

(Éginard et Adelina paraissent. Etonnement de César et de Dorothée.)

[Adelina 1, César 2, Dorothée 3, Éginard 4]

 

CÉSAR, à part.

Je n'y comprends plus rien : je laisse un homme et je retrouve une femme.

 

DOROTHÉE, à part.

Quel est ce mystère ? Je laisse une femme et je retrouve un homme !

 

CÉSAR.

Me direz-vous, monsieur, ce que voua êtes venu faire ici,.. et comment il se fait que, vous ayant surpris dans la chambre de ma femme, je vous retrouve dans la mienne ?

 

DOROTHÉE.

Et vous, madame, vous que j'ai laissée dans la chambre de mon mari..., pourquoi sortez-vous de la mienne ?

 

ÉGINARD et ADELINA, ensemble.

C'est bien simple : si vous nous aviez laissé le temps de nous expliquer, au lieu de vous emporter, vos soupçons seraient tombés d'eux-mêmes. Voilà, je suis venu pour...

 

CÉSAR.

Si vous braillez tous à la fois, on ne s'entendra pas davantage. Asseyez-vous et parlez.

 

ÉGINARD.

A vous l'honneur, madame.

 

ADELINA.

Après vous, monsieur.

 

ÉGINARD.

En deux mots, voilà la chose. Monsieur, j'ai l'honneur de vous dire que je suis courriériste des théâtres et concerts, rédacteur à l'Echo de la Voûte étoilée. J'étais venu pour interviewer Mlle Adelina, et, mal renseigné par votre concierge, je me suis trompé d'étage... j'ai interviewé votre nièce... croyant avoir affaire à Mademoiselle. Vous entendant venir, mademoiselle votre nièce fut prise de peur et me fit entrer là ! Voilà tout le mystère. J'ai demandé à votre concierge Mlle Adelina Dutreteau.

 

CÉSAR.

Et elle vous a envoyé chez Michonneau. (A part.) J'aime mieux ça.

 

DOROTHÉE.

Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas coupable ! Maintenant expliquez-moi la présence de Madame !

 

ADELINA.

­Moi, madame, je suis venue rapporter un objet que j'ai trouvé ce matin accroché à mon balcon... c'est un jupon appartenant à...

 

DOROTHÉE.

Prétendez-vous, madame, que je jette mes jupons par la fenêtre.

 

CÉSAR.

Allons, voilà encore que tu t'emballes ; écoute, et tu verras que je suis aussi pur que l'oranger lui-même.

 

ADELINA.

Je ne dis pas, madame, que ce jupon soit à vous, mais à mademoiselle votre nièce... il est marqué G. M.

 

CÉSAR.

Tiens, Madame est encore assise dessus. (Adelina prend le jupon, César le donne à Dorothée.)

 

DOROTHÉE, l'examinant.

C'est bien à elle. Comment se fait-il que ce jupon soit tombé sur votre balcon... ma nièce ne se met jamais à la fenêtre sur la rue... je le lui ai défendu expressément.

 

ADELINA.

Les jeunes filles sont curieuses, madame, c'est justement lorsqu'on leur défend quelque chose qu'elles le font... C'est ainsi depuis notre mère Ève. Le fruit défendu, c'est si tentant... Mais vous-même, madame, lorsque vous étiez jeune fille...

 

DOROTHÉE.

Sachez que jamais...

 

ADELINA, moqueuse.

Vous n'avez jamais été jeune fille ?

 

DOROTHÉE, vexée.

Insolente ! je vous dis que je n'ai jamais goûté au fruit défendu.

 

CÉSAR.

Allons, Dorothée, la jalousie te fait dire des bêtises.

 

DOROTHÉE.

Le seul moyen de connaître la vérité, c'est d'interroger Germaine.

 

CÉSAR.

C'est ça, fais-la venir.

 

DOROTHÉE, sonnant.

Et si elle s'est mise à la fenêtre malgré toutes mes recommandations, elle retournera au couvent.

 

CÉSAR.

Pourquoi pas en prison ! C'est donc un si grand crime de se mettre à la fenêtre.

 

DOROTHÉE.

J'ai mes raisons pour cela.

 

ADELINA, à part.

C'est moi, ses raisons.

 

 

SCÈNE XVI

LES MÊMES, COQUELICOT puis GERMAINE.

[Adelina 1, César 2, Coquelicot 3, Dorothée 4, Éginard 5]

 

COQUELICOT.

On m'a sonné. (Voyant tout le monde.) Tiens, c'est donc la consultation ?

 

DOROTHÉE.

Allez chercher ma nièce.

 

COQUELICOT.

Oui, madame. (A part.) On va peut-être l'opérer. (Il va pour sortir, Germaine paraît.) J' vas assister à la consultation. (Il remonte et redescend à l'extrême droite.)

 

DOROTHÉE.

[Coquelicot 1, Adelina 2, César 3, Germaine 4, Dorothée 5, Éginard 6]

Ah ! vous voilà, ma nièce, justement je vous envoyais chercher... Approchez et répondez.... est-il vrai que vous ayez perdu...

 

GERMAINE, se troublant.

Je n'ai rien perdu, ma tante.

 

ADELINA, à part.

Ça viendra assez tôt !

 

DOROTHÉE.

Laissez-moi achever ! Est-il vrai que vous ayez laissé tomber votre jupon par la fenêtre ?

 

GERMAINE, baissant les yeux.

Ma tante...

 

DOROTHÉE.

Comment avez-vous fait votre compte pour laisser tomber votre jupon par la fenêtre ?

 

CÉSAR.

Cette bêtise ! C'est en se penchant, pardine ; ça peut arriver à tout le monde.

 

DOROTHÉE.

Vous, fichez-nous la paix !

 

CÉSAR, bas, à Adelina.

Est-elle gracieuse, ma femme ?

 

GERMAINE, confuse.

Ma tante, c'est ce matin, en voulant brosser mon jupon, il m'a échappé... et il est tombé dans la rue.

 

DOROTHÉE.

Si vous l'aviez brossé sur le derrière, cela ne serait pas arrivé.

 

COQUELICOT, à part.

Oui, mais elle serait tombée avec.

 

GERMAINE.

Ma tante, je...

 

DOROTHÉE..

Mademoiselle, vous retournerez demain au couvent.

 

GERMAINE.

Oh ! ma tante. (Elle pleure.)

 

ÉGINARD, à part.

Pauvre petite ! elle me fait de la peine.

 

ADELINA.

Vous voyez, madame, que j'ai dit la vérité ; j'ai voulu m'amuser un peu à vos dépens, connaissant vos idées à mon égard ; mais je suis bonne fille au. fond, et je vous déclare que je ne suis nullement la maîtresse de votre mari.

 

DOROTHÉE.

Respectez les oreilles chastes de ma nièce, madame. Germaine, allez préparer vos affaires.

 

CÉSAR, se montant.

Voyons c'est ridicule à la fin. A quoi bon faire pleurer cette petite pour un jupon ? Il n'y a pas de quoi fouetter un chat... le grand Victor... (Il la console, lui prodigue des caresses.)

 

DOROTHÉE.

Quel Victor ?

 

CÉSAR,

Hugo, le grand Victor Hugo l'a dit : « N'insultez pas un jupon qui tombe ! »

 

ÉGINARD,

Vous faites erreur, monsieur Michonneau, Victor Hugo a dit : « N'insultez pas une femme qui tombe. »

 

CÉSAR.

Une femme, un jupon, l'un va avec l'autre.

 

ÉGINARD.

C'est vrai ! tenez, madame, je crois avoir trouvé un moyen de tout concilier.

 

DOROTHÉE.

Et lequel ?

 

ÉGINARD,

Mariez votre nièce.

 

CÉSAR.

L'idée est excellente, qu'en penses-tu, Germaine ?

 

GERMAINE, pleurnichant.

Je préfère me marier que de retourner au couvent. (Elle remonte et descend près de Coquelicot.)

 

ADELINA, à part.

Pas bête, la petite.

 

CÉSAR.

Qu'en dis-tu, Dorothée ?

 

DOROTHÉE.

Je dis que c'est absurde : la petite est trop jeune, elle retournera au couvent, ou alors nous donnerons congé.

 

ADELINA, se levant et parlant à Dorothée.

[Coquelicot 1, Germaine 2, César 3, Adelina 4, Dorothée 5, Éginard 6]

Si c'est à cause de moi, vous avez tort, madame, je déménage au terme prochain.

 

CÉSAR et DOROTHÉE, chacun sur un ton différent.

Vous déménagez ?

 

ADELINA.

Oui, j'ai loué l'appartement à côté du vôtre : de cette façon, vous n'aurez plus une cocotte à l'entresol.

 

ÉGINARD, bas à Dorothée.

Elle sera au premier. (Ils causent ensemble.)

 

CÉSAR, à part.

Je percerai ma cloison. (Bas, à Adelina.) Quand vous reverrai-je, ma charmante ?

 

ADELINA.

Venez la veille du terme, ma quittance est de cinq cents francs ; je vous préviens.

 

CÉSAR, même jeu.

On l'acquittera. (A part.) Je vais faire des économies jusque-là ! Tant pis pour ma femme !

 

COQUELICOT, à Germaine qui pleure toujours.

Pleurez pas mam'zelle, j'irai vous voir au couvent ; pour vous consoler... je vous donnerai ma photographie.

 

ADELINA.

            Messieurs, nous réclamons

            Toute votre indulgence :

            La pièce est sans façon

            Et sans grande importance.

            Les auteurs ont voulu

            Simplement faire rire ;

            N'allez pas en médire

            Ils ont fait c' qu'ils ont pu.

 

TOUS.

            Accueillez donc cet à-propos

            Par vos bra bra, par vos bravos ;

            Accueillez donc cet à-propos

            Par vos bra bra bravi bravos.

 

Final.

            Messieurs, nous réclamons, etc.

(Rideau.)

 

 

 

 

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