Caroline BARBOT

 

 

 

Caroline DOUVRY dite Caroline BARBOT

 

soprano français

(Paris 4e, 27 avril 1830 – Toulouse, Haute-Garonne, 17 septembre 1893*)

 

Epouse à Paris 2e le 16 mai 1850 Jules BARBOT, ténor.

 

 

Elle montra dès son enfance de grandes dispositions pour la musique. Son père chantait les premières basses en province et à l'étranger. Elle l'accompagna en 1845 à La Nouvelle-Orléans. Elle avait le sentiment dramatique très développé et joua si bien plusieurs rôles que Prévost, alors chef d'orchestre du théâtre, composa pour elle un petit opéra intitulé le Lépreux, dans lequel elle mérita un succès de larmes. En 1847, de retour d'Amérique, elle entra au Conservatoire, suivit la classe de Garcia et obtint, au concours de 1850, le premier prix de chant. Devenue Mme Barbot, elle chanta tour à tour à Bruxelles et a Marseille jusqu'en 1857, époque à laquelle elle fut engagée au Théâtre-Lyrique pour créer Rose Friquet des Dragons de Villars. Elle n'interpréta pas néanmoins ce rôle et retourna au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, où elle était fort aimée du public. Le 19 avril 1858, elle créa avec son mari le Siège de Lille d'A. Delannoy au Grand-Théâtre de Lille. Revenue à Paris, elle débuta à l'Opéra le 1er décembre 1858, dans Valentine des Huguenots. L'effet qu'elle produisit fut tel que Meyerbeer, au lieu de lui envoyer ses compliments par le directeur, comme il en avait l'habitude, vint en personne dans sa loge la féliciter d'avoir si bien réalisé le rêve du poète et du compositeur. Il était alors question de monter l'Africaine, mais Meyerbeer cherchait toujours un ténor, et Mme Barbot, ne pouvant attendre, alla chanter, en 1860, à Bologne, puis à Turin et à Gênes. Elle revint l'année suivante dans la première de ces trois villes et y créa le rôle principal de Mazeppa, de Pedrotti. Elle se fit entendre ensuite à Rome, où Verdi lui proposa un engagement pour aller créer le 10 novembre 1862 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg la Forza del destino (Leonora). L'illustre musicien ne s'était pas trompé sur la valeur de l'artiste, qui justifia pleinement son choix après avoir fait son premier début à ce théâtre la même année dans Un ballo in maschera (Amelia). La nouvelle cantatrice italienne resta cinq saisons en Russie ; mais le mauvais état de sa santé la força de revenir en France et de se retirer deux ans après définitivement du théâtre. Mme Barbot possédait les qualités de la prima donna. Elle avait une voix fort étendue, le jeu naturel et fin, les traits réguliers, les yeux noirs bien fendus et très expressifs, la taille svelte, les cheveux abondants. Sa retraite prématurée fut une perte regrettable pour l'art. Elle fut ensuite professeur de chant au Conservatoire de Toulouse, où elle succéda à Mme Hébert-Massy.

 

=> Mémoire contre Mme Caroline Barbot, par Auguste Laget (1884)

 

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra de Paris

 

Elle débuta le 01 décembre 1858 dans les Huguenots (Valentine).

 

Elle chanta le Prophète (Berthe, 1859) ; la Favorite (Léonor, 1860) ; la Juive (Rachel, 1860) ; les Vêpres siciliennes (Hélène).

 

 

 

 

 

 

 

 

Un intéressant début a eu lieu mercredi dernier à l'Opéra, dans le rôle de Valentine des Huguenots. C'est celui de Mme Caroline Ballot, artiste qui a obtenu des succès sur les principales scènes de la province et de l'étranger. Mme Caroline Barbot n'est pas inconnue au public parisien ; le monde des concerts l'avait maintes fois applaudie il y a une dizaine d'années, notamment dans les séances de la société Sainte-Cécile. Elle se nommait alors Mlle Douvry, et faisait les délices de ces matinées, concurremment avec Mlle Seguin. Depuis cette époque, le talent de la jeune artiste s'est considérablement développé ; la vocaliste s'est transformée en une cantatrice dramatique, et l'heureuse prise de possession des premiers rôles du répertoire lyrique, notamment celui de Valentine, prouve que ces dernières années lui ont été profitables. Fort émue à son entrée en scène, Mme Barbot n'en a pas moins conquis les sympathies de l'auditoire, par la distinction de sa personne et la façon remarquable dont elle a dit et chanté le rôle de Valentine. Elle a été rappelée après son grand air ; puis, au troisième acte, plus maîtresse d'elle-même, elle a supérieurement accentué le duo avec Marcel Belval et mérité un nouveau rappel. Quelques notes forcées et un peu d'exagération dans le geste, fruit d'un long séjour en province, voilà peut-être les seuls défauts que la loupe du critique aurait à signaler ; mais comme ils sont parfois inhérents aux fébriles émotions d'un début, on peut dire que l'impression générale a été des plus satisfaisantes.

(le Ménestrel, 05 décembre 1858)

 

Mme Caroline Barbot a reparu dans la Favorite avec plus d'éclat encore. C'est décidément une grande tragédienne, — une nouvelle Branchu, — que Mme Barbot. La nature noblement expressive de toute sa personne, les cordes élevées et vibrantes de sa voix se prêtent avec une merveilleuse facilité aux mouvements dramatiques, et si parfois elle les exagère, c'est avec une telle distinction que l'on est peu tenté de s'en plaindre. Bref, l'Opéra tient une vraie Falcon, qu'il ne se la laisse point enlever.

(le Ménestrel, 19 février 1860)

 

Mme Caroline Barbot est une cantatrice d'un talent remarquable. Élève de Delsarte et de son mari, elle a obtenu en France et à l'étranger de légitimes succès. Après avoir tenu l'emploi des chanteuses légères, elle aborda le chant dramatique, fut très bien accueillie à l'Opéra, où elle était en 1859, puis embrassa avec son mari la carrière italienne. Douée d'un beau physique, d'une voix ample, d'une grande énergie, d'un sentiment passionné, avec cela pourvue d'une éducation musicale très sérieuse, enfin comédienne intelligente et chaleureuse, Mme Barbot s'est fait vivement applaudir à Bologne, à Turin, à Rome, à Milan, à Saint-Pétersbourg et dans beaucoup d'autres villes fort importantes.

(F.-J. Fétis, Biographie universelle des Musiciens, supplément d'Arthur Pougin, 1881)

 

 

 

 

 

La première Léonore de la Force du destin.

 

Bien oubliée de nos jours, pas même mentionnée dans la plupart des dictionnaires musicaux, la cantatrice française Caroline Barbot fut cependant assez célèbre en son temps pour attirer l'attention de Verdi, alors au sommet de sa gloire, et se voir confier par lui la création d'une de ses héroïnes les plus émouvantes et les plus musicalement inspirées.

Elle s'appelait, de son nom de jeune fille, Caroline Douvry et était née à Paris le 27 avril 1830. Elle était sortie du Conservatoire en 1850 avec un premier prix de chant et elle se produisit d'abord dans les concerts, comme ceux de la Société Sainte Cécile Toute jeune encore, elle épouse le ténor Barbot avec qui elle continue ses études de chant. Joseph Théodore Désiré Barbot était né à Toulouse le 12 avril 1824. Entré au Conservatoire en 1843, il y avait été élève de Manuel Garcia, frère de la Malibran et de Pauline Viardot. En 1848, il avait débuté à l'Opéra dans Robert le Diable de Meyerbeer. En 1850, il avait été engagé à la Monnaie de Bruxelles. Sa carrière devait surtout voir son apogée entre 1856 et 1859 à l'Opéra-Comique où on devait l'applaudir notamment dans la Dame Blanche, Richard Cœur de Lion, l'Eclair et Fra Diavolo. C'est lui qui créa le rôle de Faust dans le Faust de Gounod en 1859 au Théâtre-Lyrique, aux côtés de Caroline Miolan-Carvalho. Tout de suite après son mariage, Caroline Barbot est engagée avec son mari à la Monnaie de Bruxelles. Elle y chante les grands rôles de soprani du répertoire de l'opéra-comique et y participe notamment à quatre créations importantes : celle de la Perle du Brésil de Félicien David (le 22 novembre 1851) où elle chante Zora ; celle de Si j'étais roi ! d'Adolphe Adam (le 4 septembre 1852) où elle est Néméa alors que son mari incarne Zéphoris ; celle de Martha de Flotow (le 18 février 1858) où elle tient le rôle titulaire et enfin celle des Dragons de Villars de Maillard (le 13 mai 1858) où elle se fait entendre dans le personnage de Rose Friquet. Engagée à l'Opéra de Paris à la fin de l'année 1858, elle y fait d'éclatants débuts, le 1er décembre, dans le rôle de Valentine des Huguenots de Meyerbeer. Son succès se confirme lors de la reprise, à ce théâtre, des Vêpres siciliennes où elle reprend, après la créatrice Sophie Cruvelli, le personnage dramatique de la duchesse Hélène (le 30 mai 1859). En février 1860, Caroline Barbot aborde, toujours à l'Opéra, le rôle de Léonore de la Favorite de Donizetti où le public l'acclame et où la critique salue en elle une nouvelle Falcon. Bien vite la renommée de Caroline Barbot dépasse les frontières et elle est engagée pour la saison d'automne de 1860 au Théâtre Communal de Bologne. Elle s'y présente en octobre au public italien dans le dernier chef-d'œuvre de Verdi le Bal masqué où elle incarne une séduisante et superbe Amelia. Elle rechante le même rôle, le 26 décembre 1860 au Théâtre Regio de Turin pour le début de la saison 1860/61 et y reprend, le 21 janvier 1861, Léonore de la Favorite (cette fois en italien).

Cette même année 1861, c'est encore dans le Bal masqué qu'elle se produit, pour la première fois, au Carlo Felice de Gênes, pendant la saison de printemps et en décembre à l'Apollo de Rome. A Rome son triomphe est complet et se renouvelle lorsqu'elle y incarne deux autres héroïnes de Verdi : la Leonora du Trouvère (le 14 janvier 1862) et l'Elvira d'Ernani (le 12 février 1862).

 

La création de la Force du destin.

 

Au début de l'année 1861, Verdi avait, par l'intermédiaire du grand ténor Enrico Tamberlick qui faisait alors les beaux soirs du Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg, obtenu pour ce théâtre la commande d'un opéra nouveau. Après avoir songé un moment à un Ruy Blas d'après Victor Hugo, qui lui avait été refusé par la censure, il s'était décidé à mettre en musique un drame espagnol du Duc de Rivas Don Alvar ou la Force du destin et s'était mis à le composer à Santa Agata, où il résidait, au début de l'été. En novembre, il était parti pour Saint-Pétersbourg pour en diriger les dernières répétitions. En décembre, quelques jours avant la première de ce nouvel opéra, la cantatrice Emmy La Grua, chargée du rôle de Leonora, était tombée malade et Verdi, plutôt que de la remplacer au pied levé par une autre interprète qu'il ne connaîtrait pas et qui risquerait de compromettre la création de sa Force du destin, avait décidé de reporter d'un an cet événement soit à novembre 1862. Il repartit donc en se laissant tout le temps de trouver la cantatrice qui lui conviendrait le mieux pour ce personnage de Leonora auquel il attachait la plus grande importance. C'est à Paris, où il s'était arrêté en revenant de Russie, qu'il entendit parler pour la première fois de Caroline Barbot et qu'on lui relata l'énorme succès qu'elle avait obtenu à l'Opéra dans ses Vêpres siciliennes. Apprenant qu'elle chantait alors à Rome, il s'était empressé d'écrire à son ami Luccardi, qui y résidait, pour qu'il aille l'entendre afin de lui fournir tous les renseignements possibles sur les qualités artistiques et physiques de la jeune cantatrice française. Le jugement de Luccardi ayant été des plus favorables, Verdi s'était aussitôt entremis pour la faire engager pour la saison 1862/63 au Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg, afin qu'elle put y créer éventuellement sa Force du destin. En effet, avant de lui confier une aussi glorieuse responsabilité, Verdi posait encore une condition ainsi que nous le voyons dans la nouvelle lettre qu'il écrivit à son ami romain : « Je te prie d'aller tout de suite en mon nom chez la Barbot et de lui demander si elle a reçu de la direction du théâtre de Saint-Pétersbourg une invitation à chanter au cours de la saison prochaine 62-63 et quand elle l'a reçue. Au cas où personne ne lui aurait soufflé mot de cette affaire, tu lui demanderas immédiatement si elle est disposée à venir à Saint-Pétersbourg dans la saison à venir, saison qui débute en septembre pour finir le mardi de carnaval, et quelles seraient ses conditions. Permets-moi maintenant de faire quelques observations : une artiste qui va à Saint-Pétersbourg doit y retourner une seconde, une troisième fois, etc. Pour cela, il est nécessaire de faire un bon début et de ne pas demander un prix exagéré pour la première année. Pour le début je pense demander à la Barbot le Bal masqué, puis si elle y a du succès, lui donner mon nouvel opéra, puis tous ceux de moi qui sont au répertoire de ce théâtre. »

Le projet de Verdi convient finalement à la Barbot. Elle débute comme prévu à Saint-Pétersbourg en septembre 1862 dans le Bal masqué et, le test étant concluant, elle obtient de Verdi la Leonora de la Force du destin. Le compositeur vient lui-même diriger les répétitions de son ouvrage et la première, le 10 novembre 1862, est un triomphe aussi bien pour Caroline Barbot et ses partenaires, le ténor Tamberlick, le baryton Francesco Graziani et la mezzo Constance Nantier-Didiée, que pour Verdi. Caroline Barbot est devenue l'idole de Saint-Pétersbourg et y voit renouveler son engagement trois années durant. Elle s'y fera applaudir encore : en 1863 dans la Desdemona de l'Otello de Rossini (aux côtés du superbe Otello de Tamberlick) puis dans la Léonore du Fidelio de Beethoven ; en 1864 dans Marguerite du Faust de Gounod ; en 1865 dans Lilia d'Herculanum de Félicien David et enfin en 1866 dans Sélika de l'Africaine de Meyerbeer.

 

De la gloire à l'oubli.

 

Indépendamment de ses saisons à Saint-Pétersbourg, Caroline Barbot poursuit à travers l'Europe une carrière internationale. En 1863, c'est le Liceo de Barcelone qui l'accueille et en avril-mai 1864 elle se produit à l'Opéra de Vienne dans le rôle de Norma où une autre grande cantatrice francophone, Désirée Artôt, lui donne une brillante réplique dans Adalgisa. Elle y chante également le rôle-titre de la Saffo de Pacini, opéra où elle retrouve Désirée Artôt qui incarne Climène à ses côtés. En 1866, elle va donner une série de représentations à Madrid dans Saffo, les Huguenots et Faust et elle est réengagée pour la saison 1868/69 à l'Apollo de Rome. Elle y chante pour la première fois le très beau rôle d'Elisabeth du Don Carlos de Verdi et y reprend son personnage de Leonora pour la création à ce théâtre de la Force du destin (le 23 janvier 1869).

Avec l'année 1870, la carrière de Caroline Barbot à l'étranger s'arrête. On la retrouve à Montpellier pour une courte saison où elle chante la Reine Gertrude dans l'Hamlet d'Ambroise Thomas et Madame Abeille dans l'Ombre de Flotow. Puis, brusquement, son nom disparaît des affiches. Caroline Barbot, discrètement, rentre dans l'anonymat après vingt ans de carrière glorieuse.

Au moment où la grande cantatrice abandonne la scène, un jeune contralto, Andréa Barbot, cousine éloignée de son mari, tente de relever le flambeau en débutant à l'Opéra en 1872 dans Azucena du Trouvère, début salué comme un peu prématuré vu l'inexpérience de la jeune artiste. Après s'être rôdée en province, Andréa Barbot reparaîtra à l'Opéra, non sans succès, dans Fidès du Prophète en 1877 et elle y participera à deux créations, celles de la Reine Berthe de Joncières en 1878 et de Françoise de Rimini d'Ambroise Thomas en 1882. Sa carrière sera loin cependant d'acquérir le prestige de celles des époux Barbot. Quant à Joseph Théodore Désiré Barbot, il succèdera à Pauline Viardot comme professeur au Conservatoire en 1875.

La mort de Caroline Barbot en 1893 passe, pour ainsi dire, inaperçue, ainsi que celle de son mari, trois ans plus tard. La créatrice de la Leonora de la Force du destin méritait bien cependant de laisser son souvenir parmi les grandes cantatrices du siècle passé qui ont si bien servi la gloire des plus illustres compositeurs de leur temps !

 

(Jacques Gheusi)

 

 

 

 

 

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