Louis BOURGAULT-DUCOUDRAY

 

Louis Bourgault-Ducoudray, photo de Ferdinand Mulnier, 1888

 

 

Louis Albert DUCOUDRAY-BOURGAULT, devenu par jugement du 28 septembre 1860, Louis Albert BOURGAULT-DUCOUDRAY

 

compositeur français

(2 rue Racine, Nantes, 5e canton, Loire-Atlantique, 02 février 1840* – Vernouillet, Seine-et-Oise [auj. Yvelines], 04 juillet 1910*), enterré au cimetière de Montparnasse (17e division du petit cimetière).

 

Fils de Louis Henri DUCOUDRAY-BOURGAULT (1806 – ap. 1865), négociant, et de Louise Magdeleine Virginie LESBAUPIN (Rennes, Ille-et-Vilaine, 1819 – Nantes, 2 rue Racine, 15 décembre 1840*) [fille d'Ambroise François Marie LESBAUPIN (Rennes, 15 décembre 1777* – Nantes, 6e canton, 07 août 1855*), capitaine d'artillerie, et d'Anne Angélique Virginie LEMERER (– av. 1840)].

Epouse à Nantes, 6e canton, le 22 mai 1865* Marie Joséphine JOURJON (Metz, Moselle, 06 mai 1847* – Paris 7e, 21 novembre 1885*), fille de Charles Louis JOURJON (Rennes, 18 septembre 1807* – 24 juin 1859), colonel du génie [fils de Joseph Marie JOURJON (1776 –), arquebusier, et d'Anne Perrine LESBAUPIN], et d'Anne Jeanne PIQUARD (Courcelles-Chaussy, Moselle, 30 octobre 1822 –) [remariée av. 1865 avec le père du compositeur].

Père de Charles BOURGAULT-DUCOUDRAY (1864 – ap. 1910), et de Jacques BOURGAULT-DUCOUDRAY (1872 – ap. 1910), capitaine au 124e régiment d'infanterie de ligne.

 

 

Il entra au Conservatoire de Paris, et remporta, en 1862, le premier grand prix de Rome, puis fut professeur d’histoire et d’esthétique de la musique au Conservatoire de 1878 à 1909. Il fut un précurseur en matière d’éducation chorale populaire et de folklore. Il a écrit des chœurs : la Conjuration des fleurs (1883), Jean de Paris, Hymne à la patrie, Symphonie religieuse ; des symphonies : Carnaval d’Athènes (1881), Rapsodie cambodgienne (1890), Chant laotien ; des opéras : Michel Columb (1887) devenu Bretagne en 1892, Thamara (1890), Myrdhin ; un Stabat Mater (1868), Fantaisie en ut mineur pour orchestre (1874), des cantates, un quintette pour quatuor à cordes et flûte sur des thèmes gallois ; des pièces pour chant ou piano. Mais on retiendra surtout ses remarquables recueils folkloriques : Trente Mélodies populaires de Grèce et d’Orient (1876), Trente Mélodies populaires de basse Bretagne (1885), Quatorze Mélodies celtiques (1909), qui ont renouvelé l’étude théorique et l’harmonisation des anciens modes grecs, et mis pour la première fois en lumière les caractéristiques de la chanson populaire bretonne.

Une des plus remarquables de ses compositions est son opéra Thamara, qui fut représenté à l’Académie nationale de musique en 1891. C’est une œuvre d’une originalité et d’une distinction rare, d’une inspiration fière, témoignant d’un souci évident de la couleur orientale. Le dédain de la forme facile et banale fut toujours la préoccupation dominante du compositeur.

Il fut nommé chevalier (13 juillet 1888) puis officier (05 avril 1903) de la Légion d'honneur.

En 1885, il habitait 12 avenue de La Motte-Picquet à Paris 7e. En 1903, il habitait 41 rue d'Auteuil à Paris 16e ; il y était encore domicilié lorsqu'il décéda en sa propriété de Vernouillet (Yvelines).

 

=> Souvenirs d'une mission musicale en Grèce et en Orient, par Bourgault-Ducoudray (1878)

=> Schubert, biographie critique, par Bourgault-Ducoudray (1908)

 

 

 

 

œuvres lyriques

 

l'Atelier de Prague, opéra-comique en 1 acte et en vers, livret de Georges Derrien dit Chantenay (Nantes, 29 décembre 1859)

Louise de Mézières, cantate, paroles d'Edouard Monnais (Grand prix de Rome, 1862)

Cantate en l'honneur de sainte Françoise d'Amboise, duchesse de Bretagne (Vitré, septembre 1876)

les Fils de Jahel, drame en 4 actes de Simone Arnaud, musique de scène (Odéon, 14 octobre 1886)

Michel Columb, opéra en 4 actes, livret de Louis Gallet et de Lionel Bonnemère, exécuté sous forme de concert, le 07 mai 1887, à Bruxelles, chez M. Carathéodory, ministre de Turquie.

la Mort de Roland, cantate (1890)

Thamara, opéra en 4 tableaux, livret de Louis Gallet (Opéra, 28 décembre 1891) => fiche technique

Bretagne, grand opéra en 4 actes, livret de Louis Gallet et de Lionel Bonnemère, nouvelle version de Michel Columb (Nantes, décembre 1892)

     "Cet ouvrage, encore inédit, d’un compositeur breton, a été exécuté par fragments à Nantes, sa ville natale, en décembre 1892, par les soins et dans une séance de la Société musicale Concordia." [Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903]

Joseph, opéra en 3 actes, musique de Méhul, récitatifs d'Armand Silvestre mis en musique par Bourgault-Ducoudray (Opéra, 26 mai 1899)

Myrdhin, opéra légende en 4 actes et 6 tableaux, livret de Simone Arnaud (1905 ; Nantes, 28 mars 1912)

 

mélodies et chœurs

 

Adieu !, mélodie, poésie d'Alfred de Musset (1868) => partition

Chanson de la Bretagne (la), recueil de 7 chansons, poésies d'Anatole Le Braz (1905) => partition

Chanson d'une mère (la), mélodie

Chanson du bon vieux temps, mélodie

Chant de ceux qui s'en vont sur mer (le), mélodie, poésie de Victor Hugo

Conjuration des fleurs (la), petit drame satirique en deux tableaux pour chœur de voix de femmes, solos et orchestre

     (Paris, salle Henri Herz, 27 janvier 1883, avec Mmes Terrier-Vicini, Terrestri, M. Numa Auguez, sous la direction du compositeur) => partition

Douloureuse séparation, mélodie dédiée à Mme Mellot-Joubert, poésie de Bourgault-Ducoudray (1910) => partition

Harmonie ! Harmonie !, mélodie, poésie d'Alfred de Musset (1868) => partition

Hymne à la patrie, chœur

Hymne du parler de France (l'), mélodie, poésie de Jean Aicard (1910) => partition

Jean de Paris, chœur

Madame la Marquise, berceuse, poésie d'Alfred de Musset (1868) => partition

Mélodies celtiques (Quatorze) (1909) : 8 écossaises, 5 irlandaises, 1 galloise, traductions françaises de Mme Camille Chevillard => partition

Mélodies populaires de Basse-Bretagne (Trente), recueillies et harmonisées par Bourgault-Ducoudray, traduction française en vers de François Coppée (1885) => partition

Mélodies populaires de Grèce et d’Orient (Trente) (1876)

Papillons (les), mélodie

Rondel, poésie de Charles d'Orléans => partition

Symphonie religieuse, chœur

 

 

 

 

 

Il est né à Nantes, où sa famille était dans une position de fortune florissante. Le futur artiste fit d'abord de très solides études littéraires, suivit ensuite les cours de droit et se fit recevoir avocat en 1859. Pourtant il était possédé de l'amour de la musique, et avait commencé l'étude de cet art sous la direction d'un professeur de sa ville natale, M. Champommier. A peine eut-il été reçu avocat que M. Bourgault-Ducoudray se rendit à Paris, se présenta au Conservatoire, et eut la chance d'être admis dans la classe de M. Ambroise Thomas. Il se mit alors au travail avec une ardeur surprenante, obtint un premier accessit de fugue en 1861, et, s'étant présenté l’année suivante au concours de l'Institut, remporta d'emblée le premier grand prix de composition musicale. Les paroles de la cantate qu'il avait mise en musique, intitulée Louise de Mézières, étaient d'Edouard Monnais, qui en avait tiré le sujet d'un roman de Mme de Lafayette, Mademoiselle de Montpensier. Le jeune lauréat partit pour Rome, où, pendant son séjour, il écrivit les paroles et la musique d'un drame lyrique en trois actes, dont divers fragments furent adressés par lui à l'Académie des Beaux-Arts et constituèrent ses « envois de Rome » ; puis il visita l'Italie, et fit un voyage en Grèce. De retour à Paris, il fit exécuter à l'église Saint-Eustache, le 5 avril 1868, un Stabat Mater qui fut fort bien accueilli par la critique, et qu'il fit entendre de nouveau, quelques années après, aux Concerts populaires de M. Pasdeloup.

M. Bourgault-Ducoudray, qui a voué, on peut le dire, sa vie à la musique, et à qui sa position de fortune laissait une entière indépendance, s'était épris d'une passion pleine d'enthousiasme pour les grandes œuvres de Haendel et de Jean-Sébastien Bach, et désirait les révéler au public français, auquel elles étalent encore complètement inconnues. Il fonda donc à Paris une société chorale d'amateurs, composée de membres des deux sexes, et, avec une ardeur toute désintéressée, il donna tous ses soins à cette société, de façon à la mettre à même d'exécuter les grands chefs-d’œuvre de la musique vocale classique, et particulièrement les oratorios des maîtres. Il fit entendre ainsi successivement la Fête d’Alexandre et Acis et Galathée, de Haendel, diverses cantates de Bach, puis la Bataille de Marignan, de Clément Janequin, et des fragments d’un des plus beaux opéras de Rameau, Hippolyte et Aricie.

Pendant la guerre de 1870-71, M. Bourgault-Ducoudray s'engagea volontairement, et fit bravement son devoir. Il continua de servir, à Versailles, pendant le second siège de Paris, et fut blessé dans un combat contre les défenseurs de la Commune. Lorsque la paix fut enfin rétablie, il reprit ses travaux ordinaires et la direction de sa société chorale. Malheureusement sa santé, profondément altérée par une maladie nerveuse, vint l'obliger à un repos absolu, et il dut partir pour la Grèce, à la recherche d'un climat plus doux, laissant à M. César Franck le soin de diriger les amateurs qu'il avait recrutés et disciplinés avec tant de peines.

M. Bourgault-Ducoudray ne s'est pas produit au théâtre ; il a publié : 1° Stabat Mater pour soprano, alto , ténor et basse , chœurs et grand orgue, avec adjonction de violoncelles, contrebasses, harpes et trombones (Paris, Mackar, in-8°) ; 2° Dieu notre divin père, cantique ; 3° la Chanson d'une mère, mélodie ; 4° le Chant de ceux qui s'en vont sur mer, mélodie ; 5° Gavotte et Menuet pour piano, etc. Il a fait exécuter aux Concerts populaires, le 27 septembre 1874, une suite d'orchestre en quatre parties qu'il intitulait : Fantaisie en ut mineur, et il a encore écrit une « cantate en l'honneur de sainte Françoise d'Amboise, duchesse de Bretagne », qui a été exécutée à Vitré, à l’ouverture de la session de l'Association bretonne, au mois de septembre 1876.

De son dernier voyage en Grèce, M. Bourgault-Ducoudray avait rapporté des notes très intéressantes sur la musique de ce pays. Il en tira le texte d'un travail très substantiel, qui, publié d'abord dans le journal le Temps des 6, 9 et 10 janvier 1876, parut ensuite sous la forme d'une brochure ainsi intitulée : Souvenir d'une mission musicale en Grèce et en Orient (Paris, Baur, 1876 , in-12 de 43 pages). Depuis lors, Bourgault-Ducoudray a publié l'ouvrage suivant, dont l'intérêt et l'importance sont considérables : Trente mélodies populaires de Grèce et d'orient, recueillies et harmonisées par L.-A. Bourgault-Ducoudray, avec texte grec, traduction italienne en vers adaptée à la musique, et traduction française en prose.

(François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément d’Arthur Pougin, 1881)

 

 

 

 

 

Il est né à Nantes, de parents ayant une brillante position de fortune. Après avoir fait ses classes, il étudia d'abord le droit, et se fit recevoir avocat en 1859 ; mais, entraîné par son goût pour la musique, il se présenta au Conservatoire et fut admis dans la classe d'A. Thomas.  En 1862, il remportait le grand prix de composition avec Louise de Mézières. De retour de Rome, il fit exécuter à l'église Saint-Eustache, le 5 avril 1868, un Stabat Mater qui fut favorablement accueilli par la critique. Il fonda bientôt une Société chorale d'amateurs qui exécuta les grands oratorios classiques de Haendel, Bach, etc., ainsi que des fragments des vieux maîtres de la scène française, Rameau, Lully, etc. En 1870 et 1871, M. Bourgault-Ducoudray, qui s'était engagé, fit bravement son devoir et fut blessé au second siège de Paris. A la suite de ces évènements, sa santé, profondément altérée par une maladie nerveuse, l'obligea d'abandonner la direction de sa Société chorale et de chercher dans le Midi un climat plus favorable. Il partit pour la Grèce, où il a fait sur la musique orientale des recherches fort intéressantes, qu'il a consignées dans les ouvrages suivants : Souvenirs d'une Mission musicale en Grèce (Paris, 1876, in-8°) ; Trente mélodies populaires de Grèce et d'Orient, précédées de quelques pages d'introduction sur la formation des modes et le jeu des différentes gammes orientales. Ces mélodies sont harmonisées avec soin ; mais il faut avouer que, appliqué à un système purement mélodique, cet essai de polyphonie plus ou moins savante, où, d'après M. Bourgault-Ducoudray, toutes les ressources de l'art moderne peuvent être employées, est plus bizarre qu'heureux ; enfin, Etudes sur la musique ecclésiastique grecque (Paris, 1877, in-8°), excellent ouvrage, d'une érudition claire et précise. En 1878, le ministre des Beaux-Arts, donnant à M. Bourgault-Ducoudray la succession d'Eugène Gautier, qui venait de mourir, le chargea du cours sur l'histoire de la musique, qu'il fait tous les ans, depuis cette époque, au Conservatoire. En 1885, après un voyage d'études en Bretagne, il a publié : Trente mélodies populaires de la basse Bretagne, avec une traduction française, en vers, de M. François Coppée, dont le travail d'adaptation est fort remarquable. Dans la préface historique et critique de ce recueil, M. Bourgault-Ducoudray remarque la grande analogie qu'il lui paraît y avoir entre ces chants bretons et ceux qu'il a entendus dans les pays du Levant, et arrive à des conclusions qui ont soulevé quelques critiques et ne sauraient être acceptées sans réserves. Comme œuvres originales, outre le Stabat Mater, dont une nouvelle audition fut froidement accueillie par le public des concerts Pasdeloup en 1874, M. Bourgault a fait entendre une Fantaisie en ut mineur pour orchestre (concerts Pasdeloup, 1875) ; une Marche athénienne (concerts Lamoureux, 1884) ; une Gavotte pour orchestre également, la Conjuration des Fleurs, symphonie en deux parties, pour chœurs de voix de femmes et soli (salle Herz, 27 janvier 1883). On lui doit également un cantique à trois voix, quelques morceaux de piano et mélodies. M. Bourgault-Ducoudray s'est plutôt fait connaître jusqu'ici par ses travaux d'érudition et de recherches, vers lesquels la nature de son talent et son esprit d'observation semblent le porter de préférence.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

 

Un musicien classé depuis longtemps dans l'estime des érudits, mais n'ayant point encore abordé le théâtre, M. Bourgault-Ducoudray, professeur au Conservatoire, où il poursuit depuis des années de très intéressantes leçons sur l'histoire de la musique, a fait exécuter au concert du Cirque d'Été une rapsodie cambodgienne, dont le succès a été des plus brillants et des plus mérités.

 

C'est une pièce instrumentale où se révèle l'influence des orchestres bizarres qui ont, en 1889, traversé notre grande Exposition. Mais ce serait peu de chose si la valeur et l'attrait de la composition de M. Bourgault résidaient seulement dans l'emploi des timbres, dans l'association des sonorités, évoquant le souvenir de ces musiques exotiques. La valeur de la rapsodie cambodgienne est plus haute. Elle consiste surtout dans la distinction des idées, dans l'harmonie de la forme, dans l'emploi judicieux et habile des ressources de l'orchestre.

 

Elle se compose de deux morceaux. Le premier est une scène légendaire. Selon le thème même de la rapsodie, chaque année le territoire du Cambodge est soumis à des inondations qui durent plusieurs mois. A l'époque où les eaux se retirent, la population célèbre pompeusement et joyeusement cet événement, qui lui rend l'usage de la terre et les sources de la vie. Le compositeur a montré le Génie de la terre s'adressant au Génie des eaux, le priant doucement d'abord de lui rendre son domaine, puis élevant bientôt des plaintes impérieuses auxquelles se mêle la supplication grandissante des hommes.

 

Le morceau est très savamment gradué ; les phrases suppliantes montent à travers le crescendo orchestral avec une grande pureté et se développent avec une magistrale largeur.

 

Je signalerais volontiers à M. Bourgault-Ducoudray, puisqu'il affectionne les thèmes de ce genre, la belle scène de la naissance du Gange dans le Ramayana. Il s'en pourrait inspirer pour une nouvelle composition instrumentale.

 

Dans le second morceau, tout est consacré au mouvement, au pittoresque. C'est la joie d'un peuple barbare, mêlant aux pratiques de sa religion primitive, des divertissements carnavalesques. Un tapage de sons et de couleurs, des tournoiements fous, tout cela mené d'une main ferme et experte par un compositeur qu'il est bien regrettable de voir s'attarder si longtemps dans le professorat et qui, lauréat de l'École de Rome, n'a pas même dans une carrière déjà longue pu donner son modeste petit acte à l'Opéra-Comique.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 février 1890)

 

 

 

En ouvrant le supplément de la Biographie universelle des musiciens de F.-J. Fétis, édition de 1878, on y trouve, sous le nom de M. Bourgault-Ducoudray, une assez importante notice, où, après divers renseignements sur l'ensemble de ses travaux, il est dit que ce compositeur « ne s'est pas produit au théâtre ».

 

Quatorze années se sont écoulées, sans qu'il y ait eu lieu de rectifier cette notice. Et pourtant le musicien en présence duquel nous sommes est un de ceux que la vocation a le plus irrésistiblement attirés vers la musique dramatique. La force des choses l'en a très obstinément détourné. Comme Rameau, avec qui je lui trouve plus d'une analogie de caractère et de destinée, il s'est attardé longtemps à des travaux techniques.

 

« Rameau, a dit Fétis, se sentait appelé à parcourir la double carrière de théoricien et de compositeur dramatique. Il se tourmentait à la pensée qu'il touchait à sa cinquantième année sans avoir pu parvenir jusqu'à la scène de l'Opéra. »

 

Cette hantise a été celle de M. Bourgault-Ducoudray à peu près au même âge. Rameau avait rencontré en la personne du financier La Popelinière, dont la femme était son élève pour le clavecin, un Mécène qui s'était employé à lui obtenir un livret de Voltaire. M. Bourgault-Ducoudray a trouvé dans l'appui du ministre des Beaux-Arts et des membres de la section de musique à l'Institut le moyen de franchir les portes de l'Opéra. Il y est arrivé avec un poème qu'il avait librement choisi et qui lui plaisait, condition excellente pour écrire une bonne partition.

 

Mais, avant de parler de l’œuvre, il faut que je parle de l'homme, peu connu peut-être du public qui fréquente les théâtres, s'il l'est mieux de celui qui suit les cours du Conservatoire et les grandes auditions des concerts dominicaux.

 

M. Louis-Albert Bourgault-Ducoudray est né à Nantes, le 2 février 1840, d'une vieille famille d'armateurs. Un de ses ancêtres fut échevin de la ville. Dès l'enfance — ce détail n'est pas fait pour compter parmi les exceptions, étant commun à tous les musiciens de race, — dès l'enfance, il vécut les doigts sur un clavier.

 

— Je me suis toujours vu jouant du piano, dit-il simplement, quand on l'interroge sur ses commencements.

 

Nonobstant cette ferme tendance, on le destinait à la diplomatie. Il fit son droit et, tout en le terminant à Paris, vers 1859, il écrivit un opéra, qui devait être représenté trois fois à Nantes.

 

A la suite de cette représentation, son père comprit qu'il fallait céder, ne plus contrarier cette vocation si nette. M. Bourgault-Ducoudray renonça donc à la diplomatie sans l'avoir même abordée et épousa la musique. Nous y avons peut-être perdu un ambassadeur, mais nous y avons gagné un véritable artiste, espèce plus rare. Il avait eu pour premier professeur sérieux Louis Girard dont les leçons le mirent en état d'entrer au Conservatoire dans la classe de M. Ambroise Thomas. Il y demeura deux ans ; après quoi, du premier coup, en 1862, il enleva le prix de Rome, avec une scène lyrique : Louise de Mézières. Sa partition manquait de métier, mais elle accusait des qualités scéniques qui le firent immédiatement préférer à tous ses concurrents.

 

Cette première victoire semblait lui réserver la carrière la plus militante : il n'avait au reste appris la musique que pour faire du théâtre. On va voir tout à l'heure comment il fut jeté presque soudainement hors de sa voie.

 

A cette époque, on vivait encore sur le passé de l'école italienne et de l'école allemande : Gounod n'avait pas achevé sa lumineuse trouée, Berlioz était à peu près inconnu de la foule ; le mouvement symphonique ne s'accusait pas encore. Aucun entraînement, aucun souffle de révolution ne pouvait permettre au compositeur d'ouvrir ses ailes. Il suivait, comme on dit, la filière de l'école. Et ce n'était pas sans un terrible embarras qu'il se trouvait en présence de ses obligations étroites de pensionnaire de la villa Médicis. Prédestiné à la musique dramatique, il se croyait sincèrement incapable de musique religieuse. Or, à cette époque, son envoi de Rome à l'Académie des Beaux-Arts devait, si je ne me trompe, se composer d'une messe ou tout au moins d'un morceau de musique religieuse.

 

Homme de devoir et de volonté, notre musicien se mit en tête d'acquérir le savoir et le goût qui lui manquaient pour remplir convenablement sa tâche. Il s'enfonça dans l'étude des vieux maîtres, se nourrit de leurs œuvres, découvrit Palestrina, en éprouva la joie enthousiaste de La Fontaine découvrant Baruch, et s'enfonça si bien dans ces recherches, s'y intéressa tellement que de retour à Paris, au lieu de faire du théâtre, il fonda une société pour l'exécution des grandes œuvres chorales, voulant faire partager aux masses son admiration pour ces pages géniales qui lui semblaient devenues sa chose.

 

Rome, de son propre aveu, avait eu sur son esprit une très heureuse influence. Il s'y était frotté à tous les arts et il estimait déjà, comme aujourd'hui, qu'on ne fait pas de la musique seulement avec de la musique, mais avec les arts ambiants. Il considère encore que Rome a été son meilleur professeur d'esthétique et il se range ainsi au nombre de ceux qui défendront toujours la villa Médicis comme l'institution la plus salutaire à l'affermissement des jeunes esprits. Durant huit ans, ces grandes auditions l'occupèrent. Il fit connaître ainsi au public la Fête d'Alexandre et Acis et Galatée de Haendel, Hippolyte et Aricie de Rameau et cette si curieuse et si française Bataille de Marignan de Clément Janequin, restée dans ma mémoire comme l'une des impressions les plus vives qu'il m'ait été donné d'éprouver.

 

La guerre vint. Elle n'arrêta pas ces concerts que dirigeait une conviction inébranlable. Les hommes venaient là en lignards, les femmes en ambulancières. On se séparait, l'âme reposée, pour retourner à la dure tâche du jour.

 

Le compositeur avait pris le fusil et le sac et entre deux auditions il faisait son service dans le 32e bataillon de marche. Très malheureux comme patriote, souffrant des blessures de Paris, il était très heureux comme artiste. La musique le hantait partout, marchait à son côté dans le rang, lui parlait pendant les tristes veillées des avant-postes. Il avait entrepris de composer une série de morceaux empruntés aux Châtiments de Victor Hugo. Il savait par cœur ces morceaux et il les formulait musicalement un peu partout.

 

C'est tandis que l'un d'eux s'ébauchait dans son cerveau qu'il entendit chanter à son oreille les premières balles, étant de garde dans la tranchée, au Bourget. Un autre lui vint tout entier, comme d'une pièce, à la Comédie-Française pendant une représentation d'une des comédies de Marivaux, pourtant peu suggestives de pareilles inspirations. Il écrivit ainsi Stella, l'Empereur s'amuse, le Chant de ceux qui s'en vont sur mer, le Manteau impérial, le Chasseur noir, en tout une dizaine de pièces. Ces compositions sont restées inédites.

 

Cette surexcitation cérébrale qui le poussait au travail, au milieu des événements les moins faits pour le favoriser, dura jusqu'à l'armistice. Alors, il lui sembla que tout s'éteignait en son esprit, qu'il n'avait été, jusque-là que l'interprète d'un sentiment collectif et que le silence devait être désormais sa règle.

 

La guerre finie, il reprit sa tâche de vulgarisateur. Il avait fait, entre temps, exécuter avec succès un Stabat Mater représentant cet envoi de Rome qui lui coûtait tant de soins et avait eu sur son esprit une direction si contraire à ses aptitudes originelles.

 

La publication de deux volumes de mélodies populaires, représentant quatre années de travail, deux voyages en Grèce, occupèrent sa vie jusqu'en 1878.

 

Il fit alors au Trocadéro sur les mélodies grecques recueillies et étudiées pendant ces voyages une conférence dont le succès le désigna au choix du Ministère des Beaux-Arts comme professeur de l'Histoire de la musique dramatique au Conservatoire.

 

Depuis treize ans, il fait ce cours ; il l'accompagne d'un enseignement pratique, faisant, durant ces conférences parlées sur des notes, exécuter des exemples par les élèves du Conservatoire.

 

C'est en poursuivant cet enseignement public qu'il a retrouvé la vocation du théâtre. C'est en analysant les œuvres des maîtres du siècle dernier qu'il a repris le goût de la composition dramatique. Il s'est alors jeté dans cette voie avec l'âpre ardeur et la rude volonté de ceux de la race bretonne, dont il est ; son sens critique longuement épuré lui a permis de voir avec une rare précision ce qu'il convenait de faire. Son premier objectif a été de portraiturer aussi fidèlement que possible le cœur humain ; il s'est soucié ensuite d'une sérieuse ethnographie musicale ; il a cherché, selon sa propre expression, à se faire le sang des gens du pays dans lequel se passe le drame qu'il a choisi.

 

Il a écrit, dans ces conditions et dans ces dispositions particulières, d'abord Bretagne, un ouvrage de longue haleine, que le public sera appelé plus tard à connaître, et ensuite Thamara, opéra en quatre tableaux, devant lequel, par grâce spéciale, s'est ouverte l'Académie nationale de musique.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 janvier 1892)

 

 

 

M. Bourgault-Ducoudray, dont le remarquable ouvrage Thamara donné, il y a un an, à l'Opéra, est laissé dans l'ombre pour des raisons très difficiles à pénétrer, vient de faire exécuter à Nantes des fragments d'un grand drame lyrique : Bretagne ! Cette audition a obtenu un succès considérable.

 

L'histoire du compositeur et de l'œuvre est des plus édifiantes, et bien que j'aie eu l'occasion de la conter ici plus d'une fois, elle ne saurait être trop rappelée en notre temps de germanisme musical.

 

Musicien érudit, chercheur, rigoureusement consciencieux, destiné par tempérament et par goût à la musique dramatique, M. Bourgault-Ducoudray est arrivé à cinquante ans sans en avoir fait. Ç'a été pour lui comme une surprise pénible que cette constatation ; sans se dérober aux obligations jusqu'alors acceptées, à l'enseignement qui lui est cher, il s'est jeté alors avec une fougue toute juvénile dans la route du théâtre. Et, en quatre années, il a écrit Thamara et Bretagne. Thamara est venue la première devant le public. Elle a déconcerté bien des prévisions et démenti bien des prophéties. Bretagne est appelée à frapper pareillement les esprits et à révéler ce qu'il y a en M. Bourgault-Ducoudray d'originalité vraie et de savoir heureusement appliqué.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 janvier 1893)

 

 

 

 

 

 

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