Marie BREMA

 

Marie Brema dans Orphée (Orphée) à l'Opéra-Comique en 1898 (photo Dupont)

 

Mary Agnes FEHRMANN dite Marie BREMA

 

mezzo-soprano anglais

(Liverpool, 28 février 1856 – Manchester, 22 mars 1925)

 

 

Elève de Georg Henschel, elle a débuté à l'âge de trente-cinq ans seulement comme cantatrice, dans les « Monday popular Concerts » de Londres et le 10 octobre 1891 dans Cavalleria rusticana (Lola) de Mascagni. Elle a chanté à Bayreuth en 1894 le rôle d'Ortrude, en 1896 ceux de Fricka et de Kundry. Son interprétation de Gluck a été très remarquée. Enfin, elle a placé sous l'égide d'Orphée et ouvert à Londres, en 1911, une « Ecole de chant scénique ».

 

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Elle y a débuté le 27 janvier 1898, en représentation, dans Orphée (Orphée).

 

 

 

 

 

Marie Brema vers 1907

 

 

 

 

Opéra-Comique. — Début de Mme Brema dans Orphée.

Début, dit l'affiche ; simple apparition, pourrait-on mieux dire, car, malgré son très grand talent, Mme Brema n'est pas destinée à rester à l'Opéra-Comique. Comme beaucoup de cantatrices étrangères elle a tenu à se montrer à Paris, qui, quoi qu'on disent certains, toujours prêts à nous dénigrer à nos propres yeux, reste une vraie capitale artistique, sinon la grande capitale de l'art. Ce n'a pas été sans quelques obstacles pourtant qu'elle a pu affronter le public. On sait qu'elle devait se présenter d'abord dans une reprise de l'Attaque du moulin, qu'elle avait répétée, reprise qui fut arrêtée par la mort imprévue et subite de M. Carvalho. On songea alors à Orphée, et M. Albert Carré, le nouveau directeur de l'Opéra-Comique, voulut inaugurer sa direction par une représentation de ce chef-d’œuvre avec Mme Marie Brema dans le rôle principal.

On sait qu'Orphée est le second des chefs-d’œuvre dont Gluck a doté la scène lyrique française. Cet ouvrage se place entre Iphigénie en Aulide et Alceste, et c'est avec lui surtout que la fameuse querelle des gluckistes, qui fit couler tant d'encre, prit toute son ampleur et tout son éclat. Les partisans de Gluck, qui avaient à la fois tort et raison, comme il arrive toujours en pareil cas (raison dans leur admiration, tort dans leurs procédés), se firent remarquer dans cette affaire par leur intolérance, leur exclusivisme, aussi bien que par la violence et les écarts de leur polémique. C'est ce qui faisait dire à Necker : « Je comprends qu'on admire Gluck, mais je ne comprends pas qu'on supporte les gluckistes. » Et c'est précisément ce qu'on pourrait répéter aujourd'hui à l'égard de Wagner et des wagnériens. Gluck, quoique ayant la plus haute conscience de sa valeur et de son génie, était d'ailleurs plus raisonnable et de meilleure foi que ses partisans, et il reconnaissait très bien qu'il existait en France des musiciens de talent. Parlant, dans une lettre à un de ses amis, de Piccinni, qu'on voulait lui opposer et dont on faisait son rival, il s'exprimait ainsi : « ... Vous avez raison de dire qu'on a trop négligé les compositeurs français, car, ou je me trompe fort, je crois que Gossec et Philidor, qui connaissent la coupe de l'opéra français, serviraient infiniment mieux le public que les meilleurs auteurs italiens, si on ne s'enthousiasmait pas pour tout ce qui a l'air de nouveauté. »

Je n'ai plus à faire ici un éloge de l'admirable musique d'Orphée. Il n'est pas un vrai musicien qui ne la connaisse à fond, et le public simplement dilettante a été à même de l'apprécier lors de la reprise récente du chef-d'œuvre qu'on a faite avec Mlle Delna. Je me borne à exprimer le regret que l'Opéra s'obstine si cruellement à ne pas vouloir nous rendre les autres chefs-d'œuvre du maître, pas plus Iphigénie en Aulide qu'Alceste, pas plus Armide qu'Iphigénie en Tauride, des ouvrages qui ne devraient jamais quitter le répertoire, et qui sont joués couramment sur toutes les scènes allemandes. Malgré la querelle que souleva son apparition, Orphée obtint alors un succès qui se renouvelle après plus d'un siècle, et Gluck le constatait ainsi dans sa fameuse épître dédicatoire de la partition d'Alceste : — « Le succès a justifié mes idées, et l'approbation universelle, dans une ville aussi éclairée, m'a démontré que la simplicité et la vérité sont les grands principes du beau dans toutes les productions des arts. »

Mais me voici loin de Mme Brema, dont il est temps de s'occuper enfin et dont il faut, avant tout, constater le très légitime succès. Mme Brema est, je crois, d'origine anglaise, mais elle a fait son éducation musicale et sa carrière en Allemagne. Aussi peut-on être quelque peu surpris de sa très grande habileté dans l'art du chant. L'habitude de la musique de Wagner, dans laquelle la déclamation, l'articulation et les coups de gosier sont seuls nécessaires, n'est pas, en effet, de nature à faire déployer les véritables qualités vocales, outre que l'abus des sentiments excessifs et violents n'est pas pour habituer le chanteur aux accents de tendresse, de charme et d'émotion.

Mme Brema est tout à la fois une femme intelligente. une cantatrice habile et une comédienne intéressante. Elle parle évidemment fort bien le français, car elle le chante avec fort peu d'accent, n'était qu'elle appuie parfois un peu trop sur certaines consonnes. Un peu émue sans doute au premier acte, elle s'est assurée et affermie à mesure que l'œuvre se développait, pour arriver, au dernier acte, à une intensité d'émotion tout à fait extraordinaire. Cc qu'il faut apprécier en elle, c'est la vérité de la diction, c'est la puissance de l'expression, c'est surtout la sobriété des moyens employés pour rendre soit les accents de la plus pure tendresse, soit les élans de la passion la plus ardente. Sa voix est d'ailleurs superbe, émouvante par elle-même, et l'on peut assurer qu'elle en tire le meilleur parti, la maîtrisant à volonté et l'obligeant toujours à lui obéir. En résumé, Mme Brema est de l'étoffe des grands artistes, et le public lui a prouvé, par son accueil chaleureux, le cas qu'il faisait de son très remarquable talent.

(Arthur Pougin, le Ménestrel, 23 janvier 1898)

 

 

 

 

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