Caroline MIOLAN-CARVALHO

 

Caroline Miolan-Carvalho dans Faust (Marguerite) [photo Pierre Petit, 1880]

 

 

Marie Caroline MIOLAN dite Caroline FÉLIX-MIOLAN, puis Caroline MIOLAN-CARVALHO

 

soprano français

(16 rue Paradis, Marseille, Bouches-du-Rhône, 31 décembre 1827* – hameau de Puys, Neuville-lès-Dieppe [auj. dans Dieppe], Seine-Inférieure [auj. Seine-Maritime], 10 juillet 1895*), enterrée au Père-Lachaise (65e division, monument par Antonin Mercié).

 

Fille de François Félix MIOLAN dit François FÉLIX-MIOLAN (Valence, Drôme, 31 décembre 1771 – Marseille, 15 août 1831*), hautbois à l’Opéra (01 juin 1892 – ap. 1818), et d’Anne Flore FRANÇOIS DIT DENOYERS (Paris, 1788 – Paris 3e, 05 mars 1860*).

Sœur de François Amédée MIOLAN dit Amédée FÉLIX-MIOLAN (Paris, 01 décembre 1813 – La Nouvelle-Orléans, Louisiane, av. 1863), violoniste ; et de Joseph Alexandre MIOLAN dit Alexandre FÉLIX-MIOLAN (Paris, 16 février 1816 – Paris 9e, 25 avril 1873*), organiste.

Epouse à Paris 2e [auj. 9e] le 28 juillet 1853 Léon CARVALHO, directeur de théâtre.

Parents de Félix Henri CARVALHO (Paris 2e, 01 juillet 1854 – Paris 8e, 29 mars 1925*), lieutenant au 14e régiment de dragons puis capitaine ; attaché à la direction de l’Opéra-Comique en 1895 ; épouse à Paris 8e le 04 juin 1888* Marthe Antonia Eugénie CHÉRONNET (Paris 9e, 26 octobre 1866* – Cherbourg, Manche, 11 mars 1933) [parents d'André Charles Stanislas Léon Antoine CARVALHO (1889 – Lausanne, Suisse, août 1892)].

 

 

Elle entra au Conservatoire de Paris, où elle reçut des leçons de Duprez et remporta le premier prix de chant, en 1847. Le 29 avril 1850, Mlle Miolan débuta à l'Opéra-Comique et y créa, en 1853, avec une voix faible, mais délicieuse, les Noces de Jeannette. Cette année, elle épousa son camarade Carvalho, qu'elle suivit, en 1856, au Théâtre-Lyrique, dont il était devenu directeur. Elle obtint de véritables triomphes dans Faust (1859), Philémon et Baucis (1860), Mireille (1862), la Flûte enchantée (1865), Roméo et Juliette (1867). A Baden-Baden, elle créa le 03 août 1860 la Colombe (Sylvie) de Gounod. En 1868, elle entra à l'Opéra, où elle fut tout aussi heureuse dans les Huguenots et Faust. Entre temps, elle se fit entendre dans diverses grandes villes d'Europe, revint à l'Opéra en 1875, et suivit de nouveau son mari à l'Opéra-Comique, en 1876. Elle y donna sa représentation d'adieux le 09 juin 1885 dans Faust (Marguerite), puis s'adonna à l'enseignement. Par le style et la virtuosité, Mme Miolan-Carvalho fut une des plus grandes artistes lyriques du XIXe siècle.

En 1855, elle habitait 52 rue de Provence à Paris. Elle est décédée en son domicile, « villa Marguerite », qu’elle fit construire avant 1876 au hameau de Puys, qui appartint ensuite à l’éditeur de musique Choudens, et qui fut détruite après la Seconde Guerre mondiale.

 

=> Madame Carvalho, notes et souvenirs, par Edouard Accoyer Spoll (1885)

 

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Elle débuta dans la 2e salle Favart le 29 avril 1850 dans l’Ambassadrice (Henriette).

 

Elle créa dans la 2e salle Favart : le 20 juillet 1850 Giralda (Giralda) d’Adolphe Adam ; le 20 février 1852 le Carillonneur de Bruges (Mésangère) d’Albert Grisar ; le 04 novembre 1852 les Mystères d’Udolphe (Christine) de Louis Clapisson ; le 04 février 1853 les Noces de Jeannette (Jeannette) de Victor Massé ; le 01 septembre 1853 le Nabab (Dora) de Fromental Halévy ; le 28 décembre 1853 les Papillotes de Monsieur Benoist d’Henri Reber ; le 11 avril 1855 la Cour de Célimène (la Comtesse Célimène) d’Ambroise Thomas.

 

Elle y participa à la première le 24 février 1872 des Noces de Figaro (Chérubin ; la Comtesse, 100e le 21 décembre 1882) [version française de Barbier et Carré] ; le 20 janvier 1873 de Roméo et Juliette (Juliette) de Gounod ; le 24 mars 1874 de Marie-Magdeleine (Méryem) de Jules Massenet en version oratorio ; le 10 novembre 1874 de Mireille (Mireille) de Charles Gounod ; le 03 avril 1879 de la Flûte enchantée (Pamina) de Mozart [version française de Nuitter et Beaumont].

 

Elle y chanta le Caïd (Virginie, 22 mai 1850 ; 100e le 1 août 1851) ; le Calife de Bagdad (Késie, juin 1851) ; la Chanteuse voilée (juillet 1851) ; l’Eau merveilleuse (Argentine, septembre 1851) ; les Voitures versées (Elise, 07 mai 1852) ; Actéon (Lucrezia, juillet 1852) ; la Sirène (1852) ; le Pré-aux-Clercs (Isabelle, 16 septembre 1854 ; rentrée le 01 septembre 1871 ; 1000e le 07 décembre 1871) ; les Mousquetaires de la Reine (Athénaïs de Solange).

 

 

Sa carrière au Théâtre-Lyrique

 

Elle débuta boulevard du Temple, le 01 mars 1856 en créant la Fanchonnette (Fanchonnette) de Louis Clapisson.

 

Elle créa boulevard du Temple : le 27 décembre 1856 la Reine Topaze (la Reine Topaze) de Victor Massé ; le 05 novembre 1857 Margot (Margot) de Clapisson ; le 19 mars 1859 Faust (Marguerite) de Charles Gounod.

Elle créa place du Châtelet : le 30 octobre 1862 Hymne à la musique de Gounod ; le 19 mars 1864 Mireille (Mireille) de Gounod ; le 30 décembre 1865 la Fiancée d’Abydos (Zuleïka) d’Adrien Barthe ; le 27 avril 1867 Roméo et Juliette (Juliette) de Gounod.

 

Elle participa aux premières boulevard du Temple : le 08 mai 1858 des Noces de Figaro (Chérubin) de Mozart [version française de Barbier et Carré] ; le 18 février 1860 de Philémon et Baucis (Baucis) de Gounod ; place du Châtelet : le 23 février 1865 de la Flûte enchantée (Pamina) de Mozart [version française de Nuitter et Beaumont] ; le 08 mai 1866 de Don Juan (Zerline) de Mozart [version française].

 

Elle y chanta le Barbier de Séville (Rosine, 2e acte, février 1858) ; la Perle du Brésil (Zora, mars 1858) ; le Freischütz (Agathe, 02 décembre 1866).

 

 

Sa carrière à l'Opéra de Paris

 

Elle débuta salle Le Peletier le 25 novembre 1868 dans les Huguenots (Marguerite de Valois ; 1re au Palais Garnier, 26 avril 1875 ; Valentine, 1877).

 

Elle chanta Faust (Marguerite, 28 avril 1869 ; 1re au Palais Garnier, 06 septembre 1875) ; Guillaume Tell (Mathilde, 03 octobre 1869) ; Don Juan (Zerline, 06 décembre 1869 ; 1re au Palais Garnier, 29 novembre 1875) ; Robert le Diable (Isabelle, 1870 ; 1re au Palais Garnier, 06 décembre 1876) ; le Freischütz (Agathe, 1871) ; Hamlet (Ophélie, 1re au Palais Garnier, 31 mars 1875).

 

 

Caroline Miolan-Carvalho dans Faust (Marguerite) lors de la création (1859) [photo coll. Sirot]

 

 

Elle assista quelque temps aux leçons du professeur Delsarte, puis entra, en 1843, au Conservatoire et devint élève de Duprez. L'organisation artistique de la jeune fille était exquise, mais sa voix, d'une ténuité sans pareille, semblait la condamner d'avance à ne briller qu'en petit comité ou dans une salle secondaire. Mlle Miolan s'essaya d'abord au Château des Fleurs ; on applaudit sa diction, mais on trouva que sa voix laissait à désirer, même en interprétant une simple romance. La remarque était juste et sans réplique. Comment se fait-il cependant que celle qui murmurait à peine Jean ne ment pas, et J’ai perdu mon cœur, soit devenue le modèle le plus parfait des cantatrices de notre époque ? C'est que Mlle Miolan avait reçu du génie de l'art trois dons inestimables : l'intelligence, la volonté et la patience. Elle parut à l'Opéra dans une représentation donnée au bénéfice de Duprez ; le premier acte de Lucie et le deuxième acte de la Juive (rôle d'Eudoxie), permirent à la jeune fille de faire apprécier du public des qualités dont le développement tenait du prodige. Après avoir remporté le premier prix de chant, elle débuta, le 29 avril 1850, par le rôle d'Henriette, dans l'Ambassadrice. Un peu émue d'abord en songeant à la responsabilité qui pesait sur elle, la nouvelle venue, rassurée par l'accueil du public, chanta les couplets : Le ciel nous a placés dans des rangs, avec un charme et une expression qui décidèrent du succès de la soirée. La sûreté de sa vocalisation dans les morceaux de bravoure assura à Mlle Miolan une position à l'Opéra-Comique. Elle remplaça bientôt Mme Ugalde dans le Caïd, puis créa d'une manière ravissante le rôle principal de Giralda. Elle se fit applaudir ensuite dans le Calife de Bagdad, les Voitures versées et le Carillonneur de Bruges, opéra de Grisar. L'année suivante, Mlle Miolan créait le rôle de Jeannette, dans les Noces de Jeannette, avec un succès inouï, ce qui n'empêcha pas les opposants, tout en reconnaissant le fait accompli, d'affirmer que la cantatrice n'était pas de taille à supporter le fardeau des ouvrages en trois actes. Cette même année (1853), elle épousa M. Carvalho. En 1854, Mme Carvalho chanta le rôle d'Isabelle, du Pré-aux-Clercs, de manière à réjouir l'âme du pauvre Herold ; puis de certaines divisions intestines éclatèrent entre le directeur du théâtre et sa pensionnaire, qui rompit son traité avec l'Opéra-Comique, et alla chanter à Berlin. Or, sur ces entrefaites, M. Pellegrin, administrateur du Théâtre-Lyrique, avait reçu l'opéra de la Fanchonnette, destiné à faire briller le talent de Mme Cabel ; mais celle-ci fut engagée à l'Opéra-Comique. M, Pellegrin s'empressa de s'assurer le concours de Mme Carvalho. A la suite d'événements que nous ne pouvons ni ne voulons raconter, M. Pellegrin crut devoir se démettre de son privilège et fut remplacé par M. Carvalho. La première représentation de la Fanchonnette attira une foule immense, où les ennemis ne manquaient pas. Mme Carvalho paraît, et la masse, habituée aux plantureux attraits de Mme Cabel, accueille avec une froideur extrême la transfuge de l'Opéra-Comique. Les premières mesures de l'air d'entrée de la cantatrice n'étaient pas de nature à faire tourner la comparaison à son avantage ; mais arrive ce passage : N'avez-vous plus la bonne mère, etc., et soudain, cette foule, plus attentive que sympathique, se sent émue par ces accents où se révèle l'âme d'une artiste d'élite ; puis vient l'air : Allons, allons, mon cœur, silence ! L'espèce de sanglot qui le termine est si admirablement interprété, que toutes les préventions s'effacent. En ce moment, de par le privilège du génie, Mme Carvalho est belle ; son visage a subi une véritable transfiguration ;  elle est plus que belle, elle est sublime ! Ce rôle, chargé de musique, semble court et léger au public, qui fait bisser plusieurs morceaux, et la soirée finit par une ovation décernée à celle que nulle rivale ne surpassera désormais.

En effet, le talent de Mme Carvalho a pour base inébranlable des qualités acquises graduellement par une volonté intelligente et patiente, n'ayant ni présomption ni envie. La volonté de cette femme a surmonté tous les obstacles ; elle a fortifié par l'étude une voix médiocre ; elle a obtenu, grâce à son admirable façon d'articuler, de poser le son, de respirer, des effets qui tiennent du prodige. C'est ainsi que sa voix, trouée dans le médium, parvient, dans l'air du Carnaval de Venise (la Reine Topaze), à reproduire les notes les plus graves du violon, de manière à émerveiller le public, et elle a chanté mieux que personne les derniers actes de Faust, qui exigent cependant une puissance peu commune. Engagée au théâtre italien de Covent-Garden, à Londres, Mme Carvalho s'est fait admirer dans le Pardon de Ploërmel, dans Mathilde de Guillaume Tell, etc. On l'a fêtée à Bruxelles, où elle a chanté, entre autres opéras, les Diamants de la couronne comme jamais ils n'ont été chantés. Les villes de province acclament à l'envi la grande artiste, quand elle y donne des représentations.

Un style pur, beaucoup de goût, un grand sentiment de la musique qu'elle interprète, une façon magistrale de dire l’andante, telles sont les qualités principales du talent de Mme Carvalho, qui se plaît dans les vocalisations les plus prodigieuses, et sait, avec beaucoup d'imprévu, varier un point d'orgue ou terminer une période. On lui a reproché une tendance à chanter haut ; son organe, criard et cassé dans certains effets, s'imprime, dans certains autres, d'une sonorité voilée d'un charme exquis. Il ne se peut rien imaginer, par exemple, de plus douloureusement sympathique que la romance de Mireille : Heureux petit berger, chantée par elle. Pourquoi faut-il que, chez une aussi excellente cantatrice, la comédienne fasse entièrement défaut ?

Voici la liste des principales créations ou reprises de cette artiste : Henriette, de l'Ambassadrice ; Virginie, du Caïd ; Giralda, de la pièce du même nom, d'Adolphe Adam ; Késie, du Calife de Bagdad ; le Carillonneur de Bruges, dans lequel elle chantait avec un entrain rempli de charme le boléro : Ah ! c'était un joyeux alcade ; Christine, dans les Mystères d'Udolphe, de Clapisson ; Jeannette, des Noces de Jeannette ; Dora, du Nabab, opéra d'Halévy ; Isabelle, du Pré-aux-Clercs ; Athénaïs de Solange, des Mousquetaires de la reine ; la Fanchonnette, où M. de Saint-Georges avait habilement rajeuni Fanchon la vielleuse ; la Reine Topaze de Victor Massé (la mélodie de l'Abeille suffirait pour illustrer à jamais la femme capable de l'interpréter avec autant de génie que Mme Carvalho) ; Margot, de Clapisson. On trouve dans cet opéra un air intitulé le Langage des fleurs, qui était admirablement rendu par la diva. Cet air, à lui seul, eût sauvé la partition, si les spectateurs les plus étrangers aux choses de l'art n'avaient senti combien il était ridicule qu'une paysanne, portant au premier acte le classique bonnet de coton, se posât tout à coup en muse d'un art auquel elle ne devait rien comprendre ; Rosine, dans le deuxième acte du Barbier de Séville ; Chérubin, des Noces de Figaro ; Marguerite, de Faust, où Mme Carvalho s'est incarnée dans son rôle avec un art au-dessus de tout éloge ; Philémon et Baucis, de Gounod, médiocre succès, bien que Mme Carvalho déployât toutes les ressources de son talent pour réaliser le prodige du civet sans lièvre, ou de la musique sans idées ; Mireille, du même compositeur ; Pamina, de la Flûte enchantée, dont un galant dilettante proposait de changer le titre en celui-ci : le Gosier enchanté ; Zuleika, dans la Fiancée d'Abydos, de M. Barthe ; Zerline, de Don Juan, dernier mot de ce qu’on peut appeler le prestige du chaut. On s’étonne qu'une cantatrice si parfaite ne possède pas une chaire au Conservatoire de musique, car elle est la dernière héritière des véritables traditions de la grande école à laquelle on doit jusqu'à nos jours les prime donne célèbres.

La dernière création de Mme Carvalho a été le rôle de Juliette, dans le Roméo et Juliette, de Gounod. On peut contester la valeur de l'œuvre ; mais ce dont tout le monde est resté d'accord, c'est le talent de la cantatrice, qui a surpris ses amis eux-mêmes en se montrant cette fois excellente comédienne, et en déployant un feu et une passion qu'on eût pu croire jusqu'à ce jour étrangers à sa nature. Elle a mis par là le sceau à sa réputation.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1867-1876)

 

Après la fermeture définitive du Théâtre-Lyrique, sous la direction de son mari, l'éminente cantatrice, devenue libre, entra à l'Opéra. Elle fit, le 11 novembre 1868, une entrée triomphale par le rôle de Marguerite des Huguenots. « Son avènement, dit M. Paul de Saint-Victor, sur la grande scène où elle vient régner a été une longue ovation. Les applaudissements ont battu aux champs dès que la, reine de Navarre est apparue dans le jardin de Chenonceau ; c'était une véritable fête d'enthousiasme. La grande artiste a dit avec un art exquis ce rôle délicieux et brodé comme un bijou de la Renaissance. Elle en a fait valoir toutes les nuances, sentir toutes les grâces et toutes les finesses ; on croyait l'entendre pour la première fois. » Condamnée par le tribunal civil de la Seine, sous peine de 600 francs par jour, à se mettre à la disposition de M. Letellier, directeur du théâtre royal de la Monnaie, elle partit pour Bruxelles, puis vint reprendre à l'Opéra, le 28 avril 1869, sa belle création de Marguerite dans Faust. Elle chanta ensuite avec un succès non moins éclatant Mathilde de Guillaume Tell, se fit entendre à Baden-Baden dans un concert et se montra, à son retour à Paris, la digne rivale de la Patti dans Zerline de Don Juan. M. Perrin eut le bonheur de la conserver pendant l'année 1870, et peut-être n'aurait-elle pas quitté notre première scène sans la guerre qui survint. Engagée à Londres au mois d'août 1871, au théâtre de Covent-Garden, avec Nilsson, Mario et Faure, elle y donna quelques représentations et revint en France, où elle reprit, le 1er septembre, à l’Opéra-Comique, un rôle qui était un de ses anciens triomphes, celui d'Isabelle du Pré-aux-Clercs. Elle chanta successivement, en 1873 et 1874, Henriette de l'Ambassadrice, Mireille, et la comtesse des Noces de Figaro. Elle fit sa rentrée à l'Opéra dans Hamlet, le 31 mars 1875, abordant sans hésiter le rôle de la touchante Ophélie, que créa Nilsson. Depuis, elle s'est fait entendre au nouvel Opéra dans les Huguenots, dans Guillaume Tell et dans Faust. Elle interpréta d'une façon magistrale, le 6 décembre 1876, Isabelle de Robert le Diable.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1er supplément, 1878)

 

Rentrée à l'Opéra en 1875, elle y continua pendant dix ans le cours de ses succès ; mais la fatigue l'obligea, en 1885, à abandonner définitivement la scène.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

 

les Deux Marguerites de Faust [Christine Nilsson à g. et Caroline Miolan-Carvalho à dr.], caricature d’Achille Lemot (1869)

 

 

 

Une des cantatrices françaises les plus remarquables de l'époque actuelle, est née à Marseille le 31 décembre 1827 (1). Son père, hautboïste distingué, avait quitté Paris pour s'établir en cette ville, où il s'était créé une situation très honorable et où il avait commencé l'éducation musicale de ses trois enfants, Amédée, Alexandre et la jeune Caroline. Celle-ci faisait entrevoir des dispositions tout exceptionnelles, et son père s'en montrait enchanté, lorsqu'il mourut dans toute la force de l'âge, laissant les siens sans appui. Mme Miolan, qui semblait comprendre l'avenir réservé à sa fille, suivit les conseils de quelques amis, et se décida à revenir se fixer à Paris avec sa jeune famille. C'est peu de temps après, en 1843, que Mlle Caroline Miolan, après avoir suivi un cours de solfège sous la direction d'un professeur particulier, et avoir commencé l'étude sérieuse du chant, fut admise au Conservatoire, dans la classe de chant de M. Duprez. Elle y demeura jusqu'en 1847, année dans laquelle elle obtint au concours un brillant premier prix, en chantant l'air d'Isabelle de Robert le Diable. M. Duprez fut tellement enchanté de son élève qu'il n'hésita pas à la faire paraître auprès de lui, à l'Opéra, dans sa représentation de retraite, qu'il donna peu de temps après. Dans cette représentation, Mlle Félix-Miolan chanta le premier acte de Lucie de Lammermoor et le trio du second acte de la Juive.

 

(1) Au mois de mai 1863, Bénédit, alors professeur au Conservatoire du Marseille et critique musical du journal le Sémaphore, publiait dans un de ses feuilletons à propos des représentations données sur le théâtre de cette ville par Mme Carvalho, les lignes suivantes, qu’il n'est pas sans intérêt de reproduire : « Dans l'un ce ces concerts spirituels que la Société des amateurs donnait jadis au Théâtre-Français (de Marseille), pendant la construction de la salle Thubeneau, on vit s’avancer sur l’estrade un jeune artiste, de bonne mine, tenant en main un cor anglais, sur lequel il exécuta un air varié de sa composition. Le son agréable de l’instrument et la manière dont il fut joué fixèrent l'attention de l'auditoire et valurent un succès unanime à l'artiste inconnu, qui, chaleureusement applaudi, se retira satisfait, non sans avoir promis de se faire entendre, une dernière fois, avant d'aller reprendre son service en sa double qualité de deuxième chef de musique dans les gardes-du-corps et de professeur au Conservatoire. Le directeur du Grand-Théâtre, M. Chapus, avait assisté au concert : séduit par le talent de l'artiste, aussi exercé sur le hautbois que sur le cor anglais (naturellement), il lui fit des propositions tellement avantageuses, qu'au lieu de retourner à Paris, l'habile instrumentiste résolut de se fixer parmi nous, comme premier hautbois, à l’orchestre du Grand-Théâtre. Or, ce musicien de choix, qui préférait ainsi notre beau ciel marseillais au séjour de la capitale, était M. Félix-Miolan (François), père de Mme Miolan-Carvalho, Marseille fut donc le berceau de notre éminente cantatrice ; elle y vint au monde rue Paradis, 16, au 3e étage de la maison voisine de celle de M. Caviaux, luthier, et fut baptisée à l’église Saint-Ferréol, ayant pour parrain son frère Amédée, mort naguère à La Nouvelle-Orléans, où il était chef d'orchestre. »

On a vu dans ces lignes que le père de Mme Carvalho était professeur au Conservatoire de Paris. Le fait est vrai, car dans le chapitre : Personnel par ordre alphabétique, de son Histoire du Conservatoire, Lassabathie a mentionné son nom, sans l’accompagner d’ailleurs d’aucune date et d'aucune note.

 

Cette première épreuve fut très favorable à la jeune artiste, qui bientôt fut engagée à l'Opéra-Comique, où elle débuta en 1849, d'une façon fort agréable. Sa voix pourtant, qui n'a jamais brillé par la puissance et la force, était alors bien mince et bien fragile, mais elle la conduisait déjà avec un goût rare, et suppléait à la vigueur par une excellente manière de phraser et d’articuler. Une remarquable création, celle de Giralda, vint l'année suivante affermir sa situation, et celle des Noces de Jeannette ne contribua pas peu à augmenter sa réputation. Mlle Félix-Miolan fit encore une création dans la Cour de Célimène, de M. Ambroise Thomas, une autre dans le Nabab, d'Halévy, puis elle reprit plusieurs rôles du répertoire, entre autres celui d'Isabelle du Pré-aux-Clercs, qui mit le sceau à sa réputation, par la façon incomparable dont elle chantait la romance du premier acte et le grand air du second.

C'est à cette époque qu’elle épousa un de ses camarades de l'Opéra-Comique, M. Carvalho (2). Presque aussitôt celui-ci devint directeur du Théâtre-Lyrique, qui agonisait entre les mains de Pellegrin, ancien directeur du Grand-Théâtre de Marseille, et auquel, par son intelligence, son activité et son goût artistique, il sut faire une destinée extraordinairement brillante. Mme Carvalho suivit tout naturellement son mari, et, quittant l'Opéra-Comique, alla paraître sur la scène du Théâtre-Lyrique, où elle parcourut la plus magnifique partie de sa carrière. Elle y débuta en 1856 dans un opéra de Clapisson, la Fanchonnette, où elle obtint un succès indescriptible, et créa ensuite la Reine Topaze, où la légèreté de sa voix et sa virtuosité faisaient merveille. Mais le talent de Mme Carvalho prit toute son ampleur et se transforma surtout, au point de vue du style, lorsqu'elle aborda les rôles de Chérubin dans les Noces de Figaro, de Pamina de la Flûte enchantée, de Zerline de Don Juan et de Marguerite dans le Faust de M. Gounod. Alors, et sans que la virtuose disparût, elle se fit admirer des vrais connaisseurs par l'élégance et la pureté de son style, par une incomparable manière de phraser, par le charme qu'elle apportait dans la diction du relatif, enfin par le naturel et la distinction des ornements dont elle enjolivait parfois la trame musicale. Son exécution était un véritable enchantement, et pendant plusieurs années son merveilleux talent ne cessa de transporter le public et de l'attirer en foule au Théâtre-Lyrique.

 

(2) M. Léon Carvaille, dit Carvalho, né aux Colonies en 1825, obtint au Conservatoire un accessit de chant en 1848, et fut engagé ensuite à l’Opéra-Comique, où il ne joua que des rôles secondaires. Acteur et chanteur médiocre, M. Carvalho ne donna carrière, dans un autre genre, à ses facultés artistiques que lorsqu’il fut devenu directeur du Théâtre-Lyrique, qu’il sut placer au premier rang des scènes musicales de Paris. Depuis lors il a été directeur du Vaudeville, et a rempli les fonctions de directeur de la scène à l’Opéra. Depuis 1876, il a succédé à M. Du Locle comme directeur de l’Opéra-Comique.

 

Les succès que Mme Carvalho remportait à Paris retentirent bientôt par toute l'Europe, et Londres surtout voulait entendre et apprécier la grande artiste. Chaque année, elle prit donc l’habitude d'aller passer trois mois sur une des scènes italiennes de cette ville, où ses triomphes ne furent pas moins éclatants. Dans les dernières années de la direction de son mari, elle fit encore, au Théâtre-Lyrique, deux créations qui lui firent le plus grand honneur : Mireille et Roméo et Juliette. Puis, M. Carvalho ayant dû se retirer, en 1869, Mme Carvalho fut engagée à l'Opéra , où elle se fit surtout applaudir dans le rôle de Marguerite des Huguenots, et où elle reparut ensuite dans Faust, qui avait passé au répertoire de ce théâtre, et dans Hamlet, où son succès fut éclatant. En 1872, Mme Carvalho rentra à l’Opéra-Comique, se montra d'abord dans l’Ambassadrice et dans le Pré-aux-Clercs, puis fit remonter pour elle deux des ouvrages qui lui avaient été le plus favorables au Théâtre-Lyrique, Roméo et Juliette et Mireille. Enfin, en 1875, elle rentra de nouveau à l'Opéra.

La voix de Mme Carvalho est un soprano sfogato d'une étendue de plus de deux octaves, d'un timbre délicieux, d'une étonnante agilité, d'une souplesse et d'une égalité prodigieuses. Le volume et la puissance ne sont pas les qualités distinctives de ce magnifique instrument, mais à force d'art, de travail, de goût, la cantatrice obtient des effets véritablement merveilleux. La pose et l'émission de la voix sont superbes, le style est très pur, le phrasé magistral, et l'un des plus puissants moyens d'action de l'artiste sur le public est dans les oppositions du forte au piano et vice versa. Il faut ajouter que Mme Carvalho se sert du chant à mezza voce avec un art sans pareil. On peut lui reprocher seulement une certaine dureté dans le passage du registre de poitrine à la voix de tête, qu'elle exécute parfois d'une façon un peu brusque et un peu rauque. Cette réserve faite, il est juste de constater que Mme Carvalho est une artiste d'un ordre absolument supérieur, d'un talent si achevé qu'on ne voit pas trop qui pourra lui succéder lorsque, dans un temps qui ne peut être fort éloigné, la fatigue l'obligera d'abandonner définitivement la scène et de terminer sa brillante carrière.

On a vu que le frère aîné de Mme Carvalho, Amédée Félix Miolan, était mort chef d'orchestre à La Nouvelle-Orléans. Son second frère, Alexandre, qui avait acquis un talent distingué sur l’orgue-harmonium et qui fut longtemps attaché au Théâtre-Lyrique, est mort à Paris le 25 avril 1873. Il avait publié un certain nombre de compositions pour son instrument.

 

(François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément d'Arthur Pougin, 1878-1880)

 

 

 

 

 

Caroline Miolan-Carvalho dans Mireille (Mireille) lors de la création (1864), lithographie de Lemoine d'après Erwin frères

 

 

 

 

Le talent de chanteuse le plus consommé et le plus pur qui existe assurément à Paris. En voici la mesure : un grand style, un goût parfait, une justesse d’intonation irréprochable, un choix d'ornements exquis, un sentiment admirable. Mais le côté vraiment original, — la marque de fabrique de ce talent, — c'est, avec une manière magistrale de dire l'andante et l'imprévu, la variété que la chanteuse sait jeter dans les caprices d'un point d'orgue, l'art que, seule, elle possède à ce degré de terminer une phrase musicale.

Sous le nom de Mlle Félix, la cantatrice fut longtemps la providence des éditeurs et des Albums. Lauréat du Conservatoire en 1847, avant d'aborder une scène parisienne, elle s'essaya en courant la province avec son maître Duprez, qui avait formé une troupe ambulante composée de ses meilleurs élèves.

Mme Miolan-Carvalho est en tous points l'opposé de Mlle Lefebvre ; et bien qu'elle ait mis dans quelques-unes de ses créations, — les Noces de Jeannette, par exemple, — un grain de naïveté, ne cherchez pas la femme en elle, vous ne trouveriez que l'artiste. — Mais quelle grande artiste !

Mme Miolan est encore engagée pour seize mois. C'est une excellente pensionnaire. Elle gagne 16.000 fr. par an.

L'Ambassadrice. — Giralda. — Actéon. — les Noces de Jeannette. — le Pré-aux-Clercs. — le Carillonneur.

(H. de Villemessant et B. Jouvin, Figaro, 22 octobre 1854)

 

 

Louis XIV disait : L'État, c'est moi ! Madame Carvalho dit : Le Théâtre-Lyrique, c'est moi ! Mon Dieu, madame, je veux bien que vous ayez contribué pour une bonne part au succès de l’entreprise théâtrale de M. votre mari, mais vous n'êtes pas la seule, et vous avez tort de vouloir accaparer ainsi tout le succès. En dehors du mérite des œuvres représentées soir votre scène, et des bonnes qualités directoriales de votre époux, croyez-vous franchement que la belle pléiade d'artistes qui a passé à côté de vous, MM. Bataille, Meillet, Balanqué, mesdames Cabel, Vandenheuvel-Duprez, Ugalde, Faure-Lefèbvre, etc., etc., n'ont pas aussi le droit de revendiquer une part, et une bonne part du succès ?

Croyez-moi, madame, la modestie sied bien au vrai talent, et vous avez assez de lauriers dans votre jardin pour ne pas être jalouse de ceux qui poussent chez le voisin.

Tout enfant, mademoiselle Miolan chantait dans les salons. Élève de Duprez, elle remporta tous les prix du Conservatoire et entra à l'Opéra-Comique où son talent se révéla dans les Noces de Jeannette. C'est à cette époque qu'elle épousa M. Carvalho, son camarade de théâtre, alors aussi mauvais chanteur qu'il est devenu bon directeur. Elle suivit son mari lorsque celui-ci prit la direction du Théâtre-Lyrique, et son succès dans la Fanchonnette attira alors tout Paris au boulevard du Temple. Je ne ferai pas la liste de ses créations : autant de rôles, autant de succès.

Une voix charmante qu'on ne se lasse pas d'entendre, une netteté de sons, une sûreté de vocalises admirables, c'est un instrument exquis. A côté de cet organe enchanteur, nulle entente de la scène, une inintelligence complète de ses rôles, joue la comédie avec le même entrain que Michot. Supposez madame Ugalde avec la voix de madame Miolan, ce serait l'idéal ! Il est défendu aux artistes de bisser leurs morceaux quand ils chantent à côté de madame Carvalho.

Nec pluribus impar.

(Yveling Rambaud et E. Coulon, les Théâtres en robe de chambre, 1866)

 

 

Caroline-Marie Miolan-Carvalho, née à Marseille, fille d'un professeur de hautbois, élève de Duprez, remportait le premier prix de chant au Conservatoire en 1847 : elle avait vingt ans.

En 1849, elle débutait à l'Opéra-Comique en même temps que Mmes Ugalde, Lefebvre et feu Battaille. Son succès s'affirma vite dans Giralda, le Pré-aux-Clercs, les Noces de Jeannette, etc... Sa réputation de sagesse égalait sa jeune gloire artistique.

En 1853, elle épousait,

Parmi tant d'amoureux

Empressés à lui plaire,

M. Léon Carvalho, son aîné de deux ans et son cadet en talent : il tenait alors, au même théâtre, les troisièmes rôles de baryton et était cité pour ses belles bottes molles, à revers ou à retroussis... Il rit aujourd'hui, tout le premier, de ses modestes souvenirs et ne les répudie pas, car ils sont la date de son bonheur.

En 1856, les deux époux étaient au Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, Mme Carvalho, reine du chant sans partage, et son mari, roi fastueux de ce théâtre. Là, Mme Carvalho mit le sceau à sa renommée de grande artiste en jouant la Fanchonnette, la Reine Topaze, les Noces de Figaro et Faust. Il ne dépendit pas d'elle qu'après avoir conquis cette direction à son intelligent époux qui y fit des prodiges, elle ne le rendit millionnaire.

En 1862, M. Carvalho qui, depuis 1859, se reposait de sa lutte vaillante contre les difficultés de cette entreprise, se remit à la tête du Théâtre-Lyrique, place du Châtelet, après M. Réty. Mme Miolan revenait, acclamée, du théâtre italien de Londres.

De 1862 à 1868, ce fut une nouvelle période, plus brillante encore, de triomphes artistiques pour la femme et de victoires à la Pyrrhus pour le mari. Le succès de Roméo et Juliette en fut l'apogée.

Mais on n'attend pas de nous une biographie ni un panégyrique de l'illustre cantatrice ; dans ce champ si fertile, mais tant de fois moissonné, nous ne trouverions qu'à glaner.

Mme Carvalho a vu naître et s'épanouir aux chauds et complaisants rayons de la publicité la vogue des Patti et des Nilsson ; elle a affronté dans leur intensité et dans leur décroissance les éblouissantes renommées des Grisi, des Viardot, des Alboni, des Cabel, des Duprez et de tant d'autres !... Eh bien ! son talent reste toujours, avec celui de Faure, intact, radieux, admiré, comme la plus pure expression et la perfection la plus exquise de l'art et du chant français.

Aussi, quand la reprise des Huguenots périclitait (1869), M. Perrin appela Mme Carvalho, qui sauva l'honneur de l'Académie de musique.

Lorsque la subvention de l'Opéra-Comique fut rognée de 100,000 francs par les malheurs de la France, M. du Locle comprit que la Miolan d'autrefois pouvait seule lui rendre ces 100,000 francs perdus. Il l'a donc ramenée à cet Opéra-Comique, berceau de sa célébrité, et il la conserve au prix de 700 francs par soirée ! — ce qui ne va pas sans soupirs, par exemple !

Quel plus complet hommage à la puissance et au prestige de l'adorable cantatrice !...

Et quand viendra le jour — encore éloigné, grâce à une merveilleuse méthode et à une vie de travail austère — où l'artiste quittera la scène, quelle maîtresse incomparable trouveront en elle les élèves de notre Conservatoire !

Ce qui étonne, c'est la simplicité de la virtuose : nul apprêt, point de philtres, aucune excentricité. A peine quelques gammes pour vérifier sa voix, et cette voix se répand dans tous les cœurs, toujours jeune, toujours fraîche, toujours limpide, alerte aux vocalises, savante au style, faite aux nuances délicieuses.

Au fond de cette âme qui chante, n'y a-t-il pas un peu de tristesse et d’amertume ?

Au milieu des transports d'enthousiasme qui l'accueillent, cette glorieuse et vaillante femme ne songerait-elle pas quelquefois aux rêves de fortune envolés, à l'avenir incertain qu'elle entrevit si riant, il y a vingt ans, aux injustices du sort qu'il lui faut réparer par un labeur incessant et par un succès continu ?

Peut-être murmure-t-elle tout bas :

C'était bien la peine

De chanter ainsi !

Eh ! n'est-ce pas parce qu'elle chante pour tout ce qu'elle aime, que sa voix est si pénétrante !

(le Théâtre de l’Opéra-Comique, Jules Prével, le Figaro, 17 janvier 1875)

 

 

Une reine du chant. Elle a tout joué, et tout avec un immense succès. Les titres des pièces qu'elle a interprétées ou créées seraient longs à énumérer. Nous en citons quelques uns pour mémoire :

Giralda, l'Ambassadrice, le Caïd, les Noces de Jeannette, le Pré-aux-Clercs, la Fanchonnette (Théâtre-Lyrique), la Reine Topaze, le Barbier de Séville (Théâtre-Italien), Faust (Opéra), Mireille, Philémon et Baucis, Roméo et Juliette, les Noces de Figaro, la Flûte enchantée, Don Juan, le Freischütz, les Huguenots, etc.

Son magnifique talent de virtuose lui a assigné la première place parmi nos cantatrices contemporaines. Mme Miolan-Carvalho reste toujours l'idole du public qui toujours l'acclame.

(Journal spécial du Théâtre de l’Opéra-Comique, 17 décembre 1881)

 

 

 

 

 

Caroline Miolan-Carvalho dans les Huguenots (Marguerite de Valois)

 

 

 

 

Mme Carvalho

 

De tous les arts, l'art de l'interprétation est le plus chétif, parce qu'il n'est bientôt plus qu'un souvenir. Les autres laissent au moins des vestiges qui vivent éternellement dans la mémoire des hommes. Un Michel-Ange, un Rubens ou un Rembrandt, un Bach ou un Beethoven n'emportent pas leurs œuvres avec eux. Que reste-t-il d'un comédien ou d'un chanteur ? Nous l'avons dit, un souvenir qui va chaque jour s'affaiblissant jusqu'à l'oubli total, à mesure que disparaissent les contemporains de l'artiste, ceux qui furent les témoins.

Parlons donc vite de Mme Carvalho, la malheureuse femme qui vient de s'éteindre, et proclamons qu'aussi loin qu’il nous soit possible de remonter vers le passé, elle reste pour nous le type de la parfaite cantatrice française. C'était une manière de chanter exquise, pleine de goût et de tact, une méthode sûre et impeccable, une vocalisation non seulement perlée et irréprochable, mais encore colorée et qui savait prendre des nuances douces et évanouies d'un charme indicible. Voilà ce qu'elle fut d'abord, au sortir du Conservatoire, quand elle débuta à l'Opéra-Comique : une virtuose accomplie ; ce qu'elle fut encore au Théâtre-Lyrique, dans sa première période, quand elle y chanta la Fanchonnette et la Reine Topaze. Plus tard, avec les œuvres de Gounod, son talent s'éleva et la femme en elle commença à s'émouvoir. Elle n'y fut plus seulement la « délicieuse fauvette » qu'on avait applaudie jusque-là, le cœur se mit de la partie et elle devint une grande artiste.

Elle restera inoubliable, pour ceux qui l'ont entendue, dans Marguerite et dans Juliette ; non jamais plus on n'a retrouvé ces impressions profondes, ces émotions remuantes pour un peu contenues qu'elles fussent, ni ces poésies attristées ni ces langueurs pénétrantes. Elle fut aussi une interprète merveilleuse des maîtres classiques, d'un style qui n'avait rien de revêche et qui savait garder des grâces. Pamina, Chérubin ou Zerline, elle fut pour Mozart adorable, comme elle l'avait été pour Gounod, Marguerite, Juliette ou Mireille. Et quand, déjà sur son déclin, elle aborda la grande scène de l'Opéra, elle trouva encore des étincelles et des caresses nouvelles pour l'Ophélie d'Ambroise Thomas.

Oui, elle fut une cantatrice bien française et dont nous pouvons nous enorgueillir. Avec elle d'un côté, et notre grand Faure de l'autre, nous pouvons nous planter carrément en face des écoles étrangères et leur demander quels talents plus complets et plus élevés elles pourraient bien leur opposer. Ce n'est pas que ni l'une, ni l'autre aient été doués par la nature d'organes particulièrement, puissants, et certes, par delà les Alpes ou le Rhin, il y a des voix autrement généreuses ; mais l'art poussé à ce point, mais l'accent, mais le goût, où les trouver ?

Elle possédait à un tel degré ces qualités si françaises de goût et de juste retenue qu'elle risquait fort de ne pas les voir apprécier à toute leur valeur sur les scènes étrangères, où l'art clinquant et le chant à l'emporte-pièce sont souvent plus en honneur. Elle le comprit à quelques tentatives faites du côté de Londres, où, toute bien accueillie qu'elle fût, il se trouva qu'on voulut mettre en comparaison sans aucune vergogne la manière délicate de la gentille « fauvette parisienne » avec les procédés plus criards de brillantes perruches d'Amérique qui s'en donnaient à cœur joie, vers cette époque, à Covent-Garden ou à Drury-Lane, réveillant de leurs trilles éclatants les échos de la grise Tamise et secouant d'aise et de bien-être la grosse bedaine de John Bull.

Ce fut une bonne fortune pour nous, puisque cela nous permit de garder Mme Carvalho. Elle ne quitta plus guère Paris, demeurant attachée tout entière à l'art français, qu'elle servit si noblement.

Mme Carvaiho a donc été une artiste admirable. Mais ce n'est pas tout. Elle fut encore une épouse et une mère pleines de cœur et de dévouement. Partout elle suivit son mari, résolue et courageuse, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, traversant près de lui les plus terribles épreuves, toujours à son côté, relevant son courage, quand il le fallait, et sachant payer de sa personne. Dans les pires jours de cette lutte pour la vie, elle se mit à donner des leçons et elle laissa après elle une école où les « bons sujets » ne sont pas rares.

Chose curieuse, quand la fortune se reprit à sourire, elle n'oublia pas les amis qui s'étaient dévoués à la cause de son mari, qui l'avaient défendu quelquefois même au mépris de tous leurs intérêts et qui l'avaient rétabli victorieusement dans son fauteuil de directeur. Pour nous, c'est toujours avec émotion que nous relisons ce petit billet qu'elle nous adressa au lendemain de l'investiture nouvelle de M. Carvalho :

 

8 mars 91.

Mon cher monsieur Heugel, je ne veux pas remettre le pied à notre cher Opéra-Comique sans vous remercier de votre grande sympathie qui a aidé mon cher mari à se réhabiliter et à reprendre sa place si fatalement perdue. Partagez-vous donc, avec madame Heugel, ces souvenirs du vieux ménage et croyez à sa sincère reconnaissance.

C. Carvalho.

 

Celle-là, du moins, s'est souvenue. Et ne serait-ce que pour vingt-quatre heures, le cas est déjà trop rare dans le monde si léger et si superficiel des gens de théâtre, pour que nous ne lui en gardions pas, nous aussi, beaucoup de reconnaissance.

 

Henri Heugel.

 

Dernière heure. — Les obsèques de Mme Carvalho ont été célébrées hier samedi, au milieu d'un grand concours d'amis émus, à l'église Saint-Augustin. Pendant la cérémonie, MM. Fournets, de l'Opéra, Mouliérat et Badiali, de l'Opéra-Comique, se sont fait entendre ainsi que les chœurs de l'Opéra-Comique, qui de plus ont chanté au cimetière un morceau spécialement composé pour la circonstance. L'orgue du chœur était tenu par M. Vivet, maître de chapelle, et le grand orgue par M. Gigout, qui exécuta des fragments des Requiem de Mozart, de Gounod et de Saint-Saëns. L'organisation de la partie artistique de la cérémonie a été particulièrement laborieuse, en raison de la période des vacances. C'est ainsi qu'il n'a pas été possible de réunir l'orchestre de l'Opéra-Comique, dont les artistes sont pour la plupart dispersés dans les villes d'eaux et les casinos de province. Beaucoup d'artistes de l'Opéra-Comique sont également absents de Paris.

 

(le Ménestrel, 14 juillet 1895)

 

 

 

 

 

 

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