André CLUYTENS

 

 

 

Augustin Zulma Alphonse dit André CLUYTENS

 

chef d'orchestre belge naturalisé français en 1939 (sous le prénom d'André)

(Anvers, Belgique, 26 mars 1905 – Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, 03 juin 1967)

 

Fils d'Alphonse Malvina CLUYTENS (Molenbeek-Saint-Jean, près de Bruxelles, Belgique, 19 mars 1880 – 30 janvier 1955), chef d'orchestre du Théâtre Royal Français d'Anvers, et de Ludovica Philomena VAN CAUTER (16 mai 1877 – 18 août 1906), soprano.

Epouse le 04 janvier 1927 Germaine Joséphine Félicie Léopoldine GILSON (Verviers, Belgique, 22 novembre 1904 –), mezzo-soprano à l'Opéra Royal Français d'Anvers.

 

 

Il a fait une grande carrière internationale. Après avoir travaillé au Conservatoire royal d’Anvers, où il a obtint un premier prix de piano en 1921 (classe d'Emile Bosquet), puis d'harmonie, de contrepoint et de fugue en 1922, il devint chef de chant au Théâtre Royal d'Anvers (1921-1932), puis en 1927 chef d’orchestre dans ce même théâtre. Chef d’orchestre en 1932 au Capitole de Toulouse, en 1935 à l’Opéra de Lyon, dont il devint en 1942 directeur de la musique, il a été engagé en 1943 à la Société des Concerts du Conservatoire et à l'Orchestre National de la Radio, et en 1944, à l'Opéra de Paris. En 1947, il est entré à l'Opéra-Comique, où il fut directeur de la musique de 1947 à 1953. Il fit aussi carrière internationale et fut le premier chef français qui dirigea à Bayreuth (Tannhäuser en 1955).

A l’Opéra, il a débuté le 04 juin 1944 en conduisant le Vaisseau fantôme (la représentation fut interrompue cinq fois par des alertes aériennes). Il y a assuré les reprises de l'Aiglon (1952), Lohengrin, Samson et Dalila (1954), Salomé de Strauss (1958). Il y a dirigé le 12 mai 1950 la création de Bolivar de Darius Milhaud, et le 12 février 1954 la première d'Obéron de Weber.

A l’Opéra-Comique, il a débuté le 20 octobre 1947 avec Don Quichotte. Il y a dirigé Blaise le Savetier (20 septembre 1949), les Contes d'Hoffmann, l’Enfant et les Sortilèges, Falstaff, l’Heure espagnole, Louise, Manon et Pelléas et Mélisande. Il y a créé le 02 juin 1948 le Carrosse du Saint-Sacrement d'Henri Büsser ; le 21 juin 1949 le "Oui" des jeunes filles de Reynaldo Hahn ; le 17 novembre 1951 Marion ou la Belle au tricorne de Pierre Wissmer. Il y a dirigé le 18 juin 1953 la première du Libertin d'Igor Stravinsky.

 

=> André Cluytens par Bernard Gavoty (1955)

 

 

 

 

 

 

 

André Cluytens est directeur de la musique de l'Opéra-Comique. On peut dire que ce titre lui confère une autorité particulière. Il atteste du moins des qualités de bien des sortes, une science, une maîtrise aussi qui ne manquent pas de s'employer excellemment dans la direction d'un orchestre. Le fait est que les milieux musicaux soulignent volontiers le caractère original de l'activité artistique d'André Cluytens.

Il naquit à Anvers le 26 mars 1905. André Cluytens est fils et petit-fils de musiciens. Il sera donc musicien comme son père et son grand-père. Hérédité, instinct d'imitation mais ses dons naturels sont indéniables. On le constate tout de suite.

Il a vite à Anvers le 1er prix de piano. Ne doit-il pas devenir pianiste virtuose ? Mais non. La destinée l'entraîne. A 19 ans, il termine ses études ayant obtenu ses premiers prix d'harmonie, de contrepoint, de fugue. Son père qui est premier chef d'orchestre au Théâtre royal d'Anvers le fait engager comme chef de chant dans ce théâtre. A 21 ans, il y débute comme chef d'orchestre. C'est un record.

La jeunesse musicale est triomphante. Depuis 1932, André Cluytens, qui est devenu Français, est engagé successivement au Capitole de Toulouse, à l'Opéra de Lyon à l'Opéra et à l'Opéra-Comique de Paris. On apprécie sa direction autant pour le répertoire symphonique que pour le théâtre lyrique. Certains veulent bien le comparer à un Toscanini, à un Bruno Walter, à un Furtwängler. Ils ne sont pas animés, certes, par l'esprit de dénigrement.

On comprend du moins que ce chef d'orchestre complet, ayant tout fait à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, ait obtenu l'hommage de la Société des Concerts du Conservatoire. Lorsque Münch partit pour les Etats-Unis elle fit de Cluytens son chef d'orchestre, son premier chef d'orchestre. Et il est le vice-président de la Société.

 

(revue l'Opéra de Paris, 1951)

 

 

 

 

 

 

 

 

Un entr'acte avec André Cluytens.

 

Il est là, assis dans un fauteuil ; il ne bouge pas. Habitué à déchaîner ou à maîtriser les tempêtes de l'orchestre, il sait le prix d'un geste et ses conséquences infinies. Il fume calmement sa cigarette avec la prudence immobile, la tranquillité suprême des dieux.

Les traits de ce visage, tout attention et harmonie, sont familiers aux mélomanes. Le front élevé dit la noblesse, le nez droit la hardiesse, la bouche, toujours prête à un sourire, la douceur.

Sa fulgurante carrière, tant d'acclamations recueillies sur toutes les routes du monde ? Il n'y pense guère. Il porte légèrement une gloire qui ne l'encombre pas. « Plus je vais, disait Péguy, plus je sens combien ce que je suis importe peu à côté de ce que je fais. » Aussi peu préoccupé que possible de faux problèmes, il parle de lui-même, avec une pointe d'humour, aussi naturellement qu'il fait toutes choses.

Son attention, il la réserve à des problèmes concrets. Actuellement, à côté du Festival Berlioz, il monte Obéron. Il n'a aucune inquiétude : il travaille avec un orchestre merveilleux.

— Au cours des répétitions, avez-vous rencontré, Maître, des difficultés particulières ?

— Il n'y a pas de difficultés pour cet orchestre ! Henry Merckel n'a même pas froncé le sourcil en découvrant le périlleux solo que lui réserve la partition à la fin du second acte !

— Quelles pages, dans Obéron, vous apportent le plus de joie, ainsi qu'à l'orchestre ?

— Tout d'abord, naturellement, il y a l'ouverture, l'étincelante ouverture... Mais chacun des solis, duos, quatuors, chœurs sont remplis de merveilleuse musique... Le problème, c'était de relier les différents moments de l'action, de meubler les interludes... Au fait, comment Weber a-t-il résolu ce problème lors des premières représentations d'Obéron, à Londres ? Fallait-il interrompre la représentation à chaque changement de tableau ? Ces arrêts sont catastrophiques, et c'est fréquemment que le compositeur a prévu des interludes insuffisants... Par exemple, à l'Opéra-Comique, dans Pelléas, « le rouge », signalant que la scène est prête, s'allume toujours trois ou quatre mesures avant la fin de l'interlude, ce qui délivre le chef d'orchestre de toute angoisse.

Pour Obéron la difficulté a consisté, précisément, à rendre possible la continuité du spectacle, de même qu'à rendre clair le sujet, grâce au fil conducteur des leitmotive, voie indiquée d'ailleurs par Weber lui-même.

— Devez-vous, Maître, chaque fois que vous « montez » une œuvre, vous occuper non seulement des questions qui concernent particulièrement l'orchestre, mais de tout ce qui se passe sur la scène ? Autrement dit, le chef d'orchestre est-il dans l'obligation de tout connaître et de tout régler ?

— C'est ce qu'on lui demande en Italie, où le « maestro » est le chef absolu du spectacle. Tout est à ses ordres, — ce qui ne doit pas aller toujours sans difficultés pour lui, car il peut ne pas posséder toutes les techniques nécessaires. Mais on trouve là-bas de ces chefs d'orchestre capables de prendre la responsabilité du spectacle tout entier, c'est le cas d'un Sabata par exemple... En France ce n'est pas la même chose.

— Parmi les œuvres que vous avez dirigées, au théâtre ou au concert, certaines vous ont sûrement laissé un souvenir particulièrement intense. Pouvez-vous nous faire part de quelqu'une de ces impressions ?

André Cluytens réfléchit, il n'a évidemment que l'embarras du choix... Il nous parle de deux émotions qu'il a éprouvées, l'une en Italie, l'autre à Lucerne.

— Il y a trois ans, on me demande de conduire les Troyens à Carthage... dans les ruines de Pompéi ! Quel cadre pour une telle œuvre ! L'émotion était générale, comme vous le pensez ; une circonstance imprévue la redoubla. A la fin du troisième acte, au moment où Didon et Enée commençaient le duo fameux :

« O nuit d'ivresse et d'extase infinie,

Blonde Phœbé... »

l'astre solitaire apparut, comme appelé par le texte ! Merveille singulière dans les annales de l'Opéra, le metteur en scène était ici la Nature elle-même !

J'ai ressenti une impression d'un autre ordre, mais non moins forte, il y a deux ans, au festival de Lucerne. Nul n'ignore que ce festival était un des fiefs traditionnels des musiciens de l'Europe Centrale. L'année précédente, j'y avais conduit la Valse de Ravel, fort bien accueillie, mais sagement précédée de la Symphonie 96, de Haydn ! Cette année-là je proposai un concert de musique française, qui devait s'ouvrir par Bacchus et Ariane, de Roussel...

Devant un auditoire aussi attaché à ses traditions, c'était presque une révolution ! Sur André Cluytens s'abat une pluie de lettres, son téléphone crépite sans arrêt... ; il maintient son programme, — et le public fit à Bacchus, Roussel... et Cluytens une ovation inoubliable. La fortune aime décidément les audacieux.

— Vous n'êtes pas seulement, Maître, chef d'orchestre à l'Opéra ; vous êtes aussi le vice-président de la Société des Concerts du Conservatoire. De votre activité au théâtre ou au concert, laquelle préférez-vous ?

L'une et l'autre. Évidemment, au concert on est seul maître ; il ne s'y pose point de problème qui ne soit pas d'ordre purement musical. Mais chacune des deux fonctions que vous signalez apporte son enrichissement à l'autre. Je m'efforce d'arriver au théâtre à la même perfection, — dans la mesure où l'on peut atteindre la perfection — qu'au concert ; en revanche le théâtre, qui réalise l'intime union du langage et de la musique, m'incline à retrouver au concert cette souplesse du phrasé, cette signification profonde de la musique, — car la musique elle aussi est un langage !

 

(Pierre Fortassier, assistant à l'Institut de Musicologie, revue l'Opéra de Paris, 4e trimestre 1953)

 

 

 

 

 

 

    

 

         

 

son visage et ses mains dirigent et commentent la partition

 

 

Avant le départ d'André Cluytens pour Bayreuth.

 

Un lundi soir à l'Opéra, 908e représentation de Samson et Dalila. Ces minutes où la salle se fait silencieuse, où l'orchestre attend son chef.

A travers les musiciens se faufile un regard bleu dont la clarté défie la pénombre de la salle, un sourire que les pommettes hautes rendent facile, presque nécessaire : André Cluytens gagne son pupitre.

Cette grâce dans l'autorité, cette souplesse dans le moindre mouvement n'appartiennent qu'à lui. Comédiennes et musiciennes, ses mains dirigent mais aussi commentent la partition, doigts se dépliant l'un après l'autre pour détailler un passage, paumes s'ouvrant parfois comme pour offrir la beauté d'une harmonie. Lui-même, sotto voce, chantonne l'opéra d'un bout à l'autre avec un plaisir évident, gémit avec le peuple d'Israël, prête sa séduction à Dalila contre Samson, appelle ses cuivres de « tc tch tch... » ou soutient ses violons de « pfffffft... » mélodieux.

La baguette vole et revient d'une main dans l'autre, ou se résigne un long moment, inutile, sur le pupitre. Alors, plus librement encore, se font et se défont ces gestes prodigieusement « liés », mouvants, dont la tendresse n'est jamais mièvrerie, dont la violence n'est jamais brusquerie. Et pourtant, c'est peut-être là le miracle, tout cela soumis à une sobriété et une précision rigoureuse.

Tombé le rideau sur les décombres du temple, il disparaît, trop vite — quelques murmures déplorent qu’ « il » ne se soit pas retourné vers la salle : savait-on que cette représentation était un adieu ? Ou du moins un au revoir : le maître quittait quelques jours après Paris pour Bayreuth, où Wieland et Wolfgang Wagner l'ont invité à diriger les Maîtres Chanteurs : cinquante-deux répétitions ont été prévues. On sait qu'il est le seul chef français — et avec Arturo Toscanini le seul chef étranger — à qui le Festival de Bayreuth ait fait l'hommage d'une telle invitation. C'est donc sous la direction de Cluytens que s'ouvrira le 24 juillet et se clôturera le 25 août ce Festival, au cours duquel les Maîtres Chanteurs seront donnés huit fois.

Ensuite ? Paris le reverra brièvement en octobre, à la tête des Orchestres de l'Opéra et de la Société des Concerts du Conservatoire.

Puis une longue tournée l'emmènera avec l'Orchestre Philharmonique de Vienne aux Etats-Unis et au Canada. Il retrouvera plus tard l'Orchestre de Bayreuth, qui « s'exportera » à Bruxelles et à Buenos-Aires. Et bien d'autres projets : Fidelio à Rome, Louise à la Scala. Nous serons privés longtemps d'André Cluytens.

Aussi sommes-nous allés le lendemain matin nous tapir dans la salle du Palais de Chaillot : avant son départ, le maître achevait d'y conduire l'enregistrement de Pelléas et Mélisande. Le chandail gris remplaçait l'habit, l'autorité souriante était la même, et malgré les incessantes coupures et reprises exigées par la prise de son, l'enchantement renaissait à chaque fois.

L'œuvre qu'il préfère conduire ?

— Toujours celle que je suis en train de diriger !

Nous interrogeons pendant une pose un musicien de l'orchestre :

— André Cluytens ? C'est le « patron » le plus complet et le plus clair qui soit !

Nous nous réjouissons d'apprendre que, sur les instances de M. Georges Hirsch, ce chef d'orchestre prestigieux collaborera de nouveau à l'Opéra, au cours de la saison 1957-1958.

 

(S. de Nussac, revue l'Opéra de Paris, 2e trimestre 1956)

 

 

 

un récent portrait du maître

 

 

 

 

 

 

André Cluytens, chef wagnérien.

 

Le Festival de Bayreuth de 1956 s'ouvre sur une nouvelle reprise des Maîtres Chanteurs, attendue avec un intérêt et une curiosité également vifs et compréhensibles. En effet, Wieland Wagner travaille depuis longtemps à une mise en scène et à une décoration des Maîtres, dont nous aurons à cœur de parler sitôt qu'elles nous seront connues : et c'est à André Cluytens (on se souvient de l'accueil fait l'an dernier à sa première apparition bayreuthienne pour Tannhäuser !) qu'il a demandé d'assurer la direction musicale de l'œuvre. Notre but d'aujourd'hui est double : rappeler d'abord la carrière des Maîtres, à Bayreuth ; et préciser, d'autre part, la formation wagnérienne de Cluytens qui, en peu d'années, s'est placé — et ceci en Europe Centrale même — au premier rang des dirigeants appelés au service du créateur de Parsifal.

Les Maîtres furent représentés, pour la première fois, à Munich, le 21 juin 1868 : ils n'apparurent toutefois à Bayreuth qu'après la mort de l'auteur. Le Théâtre des Fêtes, conçu et édifié par lui pour la présentation de la Tétralogie, s'était effectivement ouvert en 1876 par trois cycles du Ring, mis en scène par Wagner lui-même, et sous la direction de Hans Richter : mais il fallut attendre 1896 pour revoir le Ring. Il y fut alors présenté cinq fois de suite : soit vingt représentations uniquement consacrées à la Tétralogie, ce qui reste un cas unique dans l'histoire de Bayreuth. En 1882, le Théâtre rouvrit pour la création de Parsifal : celui-ci y fut joué seul, de même qu'en 1883 et 1884 (Wagner étant mort en 1883). En 1886, Tristan fit sa première apparition au Théâtre des Fêtes. Et, en 1888, c'est le tour des Maîtres.

Cette œuvre, d'un caractère si particulier, puisque le burlesque et le poétique y sont constamment associés, que Wagner lui-même considérait comme une « Comédie lyrique », connut de suite — et partout — un très grand succès. En 1888, Cosima Wagner assurait la régie générale du Festival, comme elle le fit sans partage de 1886 à 1906 (année où Siegfried reçut le sceptre des mains de sa mère...). Harlacher l'assistait : Hans Richter était au pupitre. L'enthousiasme des spectateurs fut tel que (Parsifal et le Ring, pièces maîtresses des festivals, mis à part) les Maîtres devinrent l'œuvre la plus fréquemment représentée : on les affiche en effet en 1888, 1889, 1892, 1899, 1911, 1912, 1924, 1925, 1933, 1934, 1943, 1944 — puis en 1951 et 1952. De 1888 à 1912, Hans Richter les dirigea seul — sauf en 1892 où Mottl et lui se les partagèrent. Parmi les dirigeants qui lui succèdent, soulignons notamment : en 1943 et 1944, Furtwängler, en 1951 et 1952, Karajan et Knappertsbusch. Au total : sept ou huit chefs seulement, et tous d'Europe Centrale. En 1933, année cinquantenaire de la mort de Wagner, Toscanini avait prévu une reprise des Maîtres qu'il devait diriger, mais on sait qu'il décida, à l'avènement de Hitler, de ne pas retourner à Bayreuth. Les représentations eurent lieu, de ce fait, sous la baguette d'Elmendorff et de Tietjen ce dernier avait également assuré la régie, au côté de Winifred Wagner qui succéda à son mari, Siegfried, après la mort de ce dernier, en 1930. Je pense que, pour les wagnériens, aucune de ces précisions n'est indifférente. Ayant moi-même assisté en 1933 (année où Arthur Honegger, entre autres, était également présent) à cette reprise, j'en ai gardé un très beau souvenir — que devait toutefois égaler la reprise de 1951, avec une mise en scène de Rudolf Hartmann, l'actuel Intendant Général de Munich, encore traditionnelle d'esprit, mais fort remarquable à tous égards. Les dimensions de la scène de Bayreuth, ainsi que les possibilités uniques de l'orchestre et des chœurs ont toujours assuré aux représentations des Maîtres, sur la « Colline Sacrée », une exceptionnelle ampleur.

 

Mais notre dessein, rappelons-le, n'est pas de parler aujourd'hui de l'œuvre elle-même : l'ayant située dans le calendrier bayreuthien, voyons maintenant comment et pourquoi André Cluytens — qui s'est vu confier la faveur, toute particulière, de diriger une œuvre considérée jusqu'ici comme un domaine réservé aux grands chefs d'Europe Centrale — était tout particulièrement préparé à une telle entreprise.

Pour ce faire, c'est d'abord la formation même de Cluytens, dans ses années d'enfance et d'adolescence, qu'il convient de rappeler. Son père, musicien de beau talent (et ayant lui-même trois frères musiciens), était chef d'orchestre à Anvers. Toute la famille décida donc que le petit André se consacrerait à son tour à la musique : on l'orienta vers le piano pour qu'il devint un grand soliste. Or, témoignant de dons très vifs, André Cluytens, élève d'Emile Bosquet, obtint en effet, dès seize ans, un premier prix... qui ne devait pas tarder à déterminer sa vraie carrière. De suite, répétiteur à l'Opéra d'Anvers, il fut initié à tous les secrets du métier. Et — pour lui comme pour un Toscanini et un Ormandy — ce fut l' « accident » qui, un jour, hâta les événements. Il avait vingt et un ans : une défaillance physique du chef, M. Deveux, fit littéralement « pousser » André Cluytens au pupitre de chef pour assurer la représentation des Pêcheurs de Perles.

Le résultat fut tel que Cluytens, certain d'avoir trouvé sa vocation, se consacra à la direction d'orchestre.

Mais c'est là que l'étoile wagnérienne commence à briller au-dessus de lui. Son père, d'abord, wagnérien convaincu et d'expérience, l'initie. D'autre part, le Conservatoire d'Anvers s'enorgueillissait d'avoir comme professeur de déclamation lyrique un très grand artiste : Ernest Van Dyck, qui avait fait une partie glorieuse de sa carrière en tant que ténor wagnérien, aussi bien en France et en Belgique qu'en Europe Centrale, et notamment à Bayreuth même. M. Cluytens père assistait Van Dyck dans cette classe d'une portée exceptionnelle... mais, lorsque les répétitions le retenaient au théâtre, c'était le jeune André qui suppléait son père auprès de Van Dyck, et qui se trouvait ainsi éclairé, de façon inespérée, sur la doctrine même de Bayreuth. A vingt-sept ans, riche déjà d'expérience, Cluytens partait pour Toulouse. Il y débuta — traditionnellement — dans Faust, puis se vit bientôt confier une reprise de Tannhäuser. L'activité, à la fois lucide et passionnée du jeune chef, fit merveille : les clairvoyants saluèrent aussitôt l'esprit de son interprétation wagnérienne, conforme aux « vraies traditions ». Aussi ne tarda-t-il pas à se voir confier la Walkyrie, puis Siegfried. Appelé alors à Lyon, il ne tarda pas à y diriger intégralement ce Ring qui avait, en quelque sorte, dominé sa jeunesse. Les Lyonnais revendiquent d'avoir su prophétiser la grande carrière de Cluytens : avec le Ring, il dirige à Lyon Tannhäuser et Lohengrin, enfin les Maîtres Chanteurs que Roger Lalande (actuellement directeur à Bordeaux et dont on sait le talent exceptionnel) avait remis en scène. Après Lyon, Bordeaux : Cluytens, accentuant encore son « service » de Wagner, y dirige, en plus de Tannhäuser et de Lohengrin, Parsifal et Tristan et Isolde. Il ne lui reste plus qu'une seule des grandes œuvres de Wagner à présenter : le Vaisseau Fantôme (si l'on tient Rienzi, malgré toutes ses beautés, et ceci ainsi que l'a fait Wagner lui-même, pour une œuvre encore de transition). C'est avec le Vaisseau qu'il fera ses débuts à l'Opéra de Paris !

Donc, tout en poursuivant sa carrière de chef symphonique de façon exceptionnellement brillante et rapide, et faisant alterner au théâtre d'importantes créations et le grand répertoire, Cluytens a pu, en peu d'années, réaliser la prise de possession de l'ensemble des œuvres wagnériennes, ce à quoi aspire tout chef de « lyrique ». Et partout, fort, assurément, de son pouvoir de dirigeant, mais fort, également, d'une formation profonde, il a triomphé. Ceci, malgré l'inégalité — trop souvent — des éléments mis à sa disposition, surtout au point de vue chant. Car la raréfaction croissante des chanteurs français pouvant aborder Wagner est la raison majeure de la disparition progressive — mais, souhaitons-le ! temporaire — des représentations de Wagner en français, à notre Palais Garnier, où, au contraire, les spectacles en version originale avec de grands interprètes ont le plus éclatant succès. C'est, de ce fait, à l'Opéra, où son activité magistrale s'est, par ailleurs, si utilement affirmée, que Cluytens aura eu le moins souvent l'occasion de témoigner de ses vertus wagnériennes, par un apparent paradoxe.

Mais on veillait, par-delà les frontières, et notamment en Europe Centrale. Ainsi, Hans Knappertsbusch, le représentant le plus qualifié et le plus admiré — depuis la disparition de Clémens Krauss et de Furtwängler — de la grande tradition wagnérienne, témoigne pour Cluytens d'une prédilection logique. Voici quelques semaines, il dirigeait, à l'Opéra de Vienne, une série de Tristan, avant de créer à Munich — avec quel succès ! — le très beau Don Juan de Mañara de Tomasi ; puis, il rejoignait Bayreuth : et nous savons que, parmi les œuvres pour lesquelles il est pressenti de divers côtés, et même par-delà les mers, figurent des œuvres du grand Richard.

 

Mais nous faisons, en toute sincérité, le vœu que Cluytens, quelle que soit sa gloire de chef wagnérien, puisse aussi continuer à servir les autres œuvres lyriques, et, en premier lieu, les œuvres françaises auxquelles il apporte les mêmes qualités. Dirigeant complet, de symphonique et de lyrique, il impose partout un rayonnement dont les musiciens témoignent avec autant d'ardeur (chose peu commune) que les publics eux-mêmes. Flamand d'origine, Français de fait, il harmonise en lui des vertus souvent contradictoires : le lyrisme et la précision, la passion et la clarté. Le jeune homme qui s'enthousiasmait aux évocations bayreuthiennes de Van Dyck a pu ainsi, un quart de siècle plus tard, inscrire, pour la première fois dans l'histoire de Bayreuth, le nom d'un chef de chez nous, et ceci, en lettres d'or.

 

(Jacques Feschotte, directeur de l’Ecole Normale de Musique, Musica, août 1956)

 

 

 

 

 

 

 

 

Cluytens est né à Anvers. Ses parents sont musiciens. Sa mère chante ; son père est au Théâtre Royal. Il ne sera pas contrarié au moment où s'éveille en lui sa vocation. Au Conservatoire, il obtient un prix de piano, puis entre au Théâtre d'Anvers, où il entraîne les chanteurs. Initiation qui lui rendra familier le répertoire lyrique. Le hasard va le favoriser. Certain soir, on lui demande de conduire, à l'improviste, sans autre préparation, les Pêcheurs de perles. Le jeune pianiste s'en tire fort bien, avec les honneurs du public et de la presse. Il n'en faudra pas plus pour décider d'une vocation qui se traduira par la création, toujours à Anvers, de Salomé. Mais Cluytens n'est pas encore prophète en sa ville natale. Le voilà en France, où il dirige à Toulouse, Lyon, Bordeaux. A Vichy, toujours au dernier moment, il remplace Krips dans un concert symphonique. Après ces séries de réussites, Cluytens vient à Paris, dirige à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, et ne tarde pas à vivre la brillante carrière internationale des grands chefs.

 

La facilité, l'aisance, la souplesse, telles sont les qualités maîtresses que l'on observe chez ce chef d'orchestre. Cluytens y ajoute l'élégance du geste, la franchise souple du bras. S'il respecte scrupuleusement les tempi, cette rigueur apparente ne l'empêche pas d'aller au fond de la pensée qu'il défend. La rapidité avec laquelle il s’assimile une partition, si complexe qu'elle soit, lui évite les surprises. Il garde son sang-froid devant les dangers qui peuvent guetter un chef d'orchestre de théâtre. Ses auteurs de chevet ? Ravel, Mozart, Bach, Stravinsky, Beethoven.

 

(Paul Le Flem, Musica disques, décembre 1958)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le Barbier de Séville de Rossini [version française de Castil-Blaze]

Artistes, Chœurs et Orchestre de l'Opéra-Comique dir. André Cluytens

version filmée, 1948

 

 

         

 

Ouverture de Mireille de Gounod

Orchestre de l'Opéra-Comique dir André Cluytens

la Voix de son Maître SL 138, mat. 2LA5504-1 et 2LA5505-1, enr. au Théâtre des Champs-Elysées le 14 février 1949

 

 

 

 

 

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