Hector CRÉMIEUX

 

 

 

Jonathan Hector dit Hector CRÉMIEUX

 

auteur dramatique et librettiste français

(Paris 1er, 10 novembre 1828 – Paris 9e, 30 septembre 1892*)

 

Fils de Jacob Vidal CRÉMIEUX (Nîmes, Gard, 1798 – Paris, 1830) et d’Esther SALVADOR.

Parent éloigné d’Isaac Moïse dit Adolphe CRÉMIEUX (Nîmes, 30 avril 1796 – Paris 16e, 10 février 1880*), homme politique.

Frère de Mossé Paul Emile CRÉMIEUX (Paris, 24 janvier 1823 – Strasbourg, Bas-Rhin, 18 novembre 1886), agent de change ; et d’Adolphe Lange CRÉMIEUX (Paris, 30 août 1825 – Avignon, Vaucluse, 28 mars 1892), lieutenant-colonel.

Epouse à Paris 1er le 04 septembre 1851 Sophie Jeanne Baptiste GANDILLOT (1826 – 15 août 1891), tante de Léon GANDILLOT (Paris 9e, 25 janvier 1862* – Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, 21 septembre 1912), auteur dramatique, et de Maurice GANDILLOT [épouse Marie Jeanne CRÉMIEUX (voir ci-dessous)].

Père de Marie Jeanne CRÉMIEUX (Paris, 28 mars 1863 – 1940), épouse à Paris 9e le 10 mai 1892* Jean Clément Maurice GANDILLOT (Paris 2e, 21 novembre 1857 – Paris, 04 mars 1924), capitaine au 12e Régiment d’artillerie, auteur d’un Essai sur la gamme (1906).

 

 

Ses études terminées au lycée Bourbon, il suivit les cours de l'école de Droit, fut à la révolution de Février lieutenant dans la garde mobile, puis entra, en 1852, au ministère d'État. C'est vers cette époque qu'il débuta dans la littérature avec son frère Emile en faisant imprimer à leurs frais une tragédie de Fiesque, en cinq actes et huit tableaux, d'après Schiller. Il donna, ensuite aux Bouffes-Parisiens : Élodie ou le Forfait nocturne, mélodrame en un acte, avec Léon Battu. Dès lors il ne cessa de travailler pour le théâtre. Plein d’esprit et de verve, il a composé, le plus souvent en collaboration, des vaudevilles, des comédies et des livrets d’opérettes, pour Offenbach et Hervé. Outre les livrets mentionnés ci-dessous, il a fait représenter : Qui perd gagne, comédie-proverbe en un acte (Odéon, 1856) ; Germaine, drame en cinq actes, tiré du roman d'Edmond About avec Dennery (Gaîté, 1859) ; le Savetier de la rue Quincampoix, drame en cinq actes, avec Dennery (Gaîté, 1859) ; la Voie Sacrée, ou les Étapes de la gloire, drame en cinq actes et quatorze tableaux, avec Woestyne et Bourget (Porte-Sainte-Martin, 1860) ; le Pied de Mouton, féerie en cinq actes et vingt tableaux, imitée de Martainville, avec Cogniard frères (Porte-Saint-Martin, 1860) ; Aladin ou la lampe merveilleuse, féerie en vingt tableaux, avec Dennery (Châtelet, 1863) ; la Bonne aux camélias, vaudeville en un acte, avec Jaime (Bouffes-Parisiens, 1867) ; A qui le singe, vaudeville en un acte, avec Jaime (Palais-Royal, 1868) ; le Tour du Cadran, vaudeville en cinq actes et six tableaux, avec Henri Bocage (Variétés, 1872) ; le Salon cerise, vaudeville en un acte, avec Blum (Renaissance, 1874). Les dernières œuvres de ce fécond écrivain sont : la Carte forcée, comédie en deux actes (1882) ; Autour du mariage, comédie en cinq actes, tirée du charmant volume de Gyp (1883) ; l'Abbé Constantin, en collaboration avec Pierre Decourcelle, comédie en quatre actes, d'après le roman de Ludovic Halévy, et qui eut un immense succès (Gymnase, 04 novembre 1887). Le 13 août 1864, il avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur. Crémieux s’est suicidé en se tirant une balle dans la tempe, en son domicile, 20 boulevard des Capucines à Paris 9e.

 

 

 

 

livrets

 

Élodie ou le Forfait nocturne, opérette en 1 acte, avec Léon Battu, musique de Léopold Amat (Bouffes-Parisiens, 19 janvier 1856)

le Savetier et le Financier, opérette-bouffe en 1 acte, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 23 septembre 1856)

Une Demoiselle en loterie, opérette en 1 acte, avec Adolphe Jaime, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 27 juillet 1857)

Orphée aux enfers, opéra bouffon en 2 actes, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 21 octobre 1858)

Ma tante dort, opéra-comique en 1 acte, musique d’Henri Caspers (Théâtre-Lyrique, 21 janvier 1860 ; Opéra-Comique, 17 septembre 1860)

la Chanson de Fortunio, opéra-comique en 1 acte, avec Jules Servières [Ludovic Halévy], musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 05 janvier 1861)

les Deux buveurs, opéra-comique en 1 acte, avec Ludovic Halévy, musique de Léo Delibes (Bouffes-Parisiens, janvier 1861)

le Pont des Soupirs, opéra bouffe en 2 actes, avec Ludovic Halévy, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 23 mars 1861 ; version en 4 actes, Variétés, 08 mai 1868)

les Eaux d'Ems, opérette en 1 acte, avec Ludovic Halévy, musique de Léo Delibes (Bouffes-Parisiens, 09 avril 1861)

Monsieur Choufleuri restera chez lui le..., opérette bouffe en 1 acte, avec Ludovic Halévy et Ernest L'Epine, musique d'Offenbach et de Saint-Rémy [de Morny] (Bouffes-Parisiens, 14 septembre 1861)

la Baronne de San-Francisco, opéra-comique en 2 actes, avec Ludovic Halévy, musique d'Henri Caspers (Bouffes-Parisiens, 27 novembre 1861)

le Roman comique, opéra bouffe en 3 actes, avec Ludovic Halévy, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 10 décembre 1861)

Une fin de bail, opérette en 1 acte, avec Ludovic Halévy, musique d'Alphonse Varney (Bouffes-Parisiens, 29 janvier 1862)

Jacqueline, opérette en 1 acte, livret de Pol d'Arcy [Ludovic Halévy et Hector Crémieux], musique d'Alfred Lange [Jacques Offenbach] (Bouffes-Parisiens, 14 octobre 1862)

les Bergers, opéra-comique en 3 actes, avec Philippe Gille, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 11 décembre 1865)

la Rose d'Érin, opéra, version française avec Adolphe d'Ennery, musique de Julius Benedict (non représenté, 1865)

Robinson Crusoé, opéra-comique en 3 actes, avec Eugène Cormon, musique de Jacques Offenbach (Opéra-Comique, 23 novembre 1867)

Geneviève de Brabant, opéra bouffe en 3 actes (nouvelle version), avec Etienne Tréfeu, musique de Jacques Offenbach (Menus-Plaisirs, 26 décembre 1867 ; remanié en 5 actes, Gaîté-Lyrique, 25 février 1875)

le Petit Faust, opéra bouffe en 3 actes, avec Adolphe Jaime, musique d'Hervé (Folies-Dramatiques, 23 avril 1869)

les Turcs, opéra bouffe en 3 actes, avec Adolphe Jaime, musique d'Hervé (Folies-Dramatiques, 23 décembre 1869)

le Trône d'Écosse, opéra bouffe en 3 actes, avec Adolphe Jaime, musique d'Hervé (Variétés, 17 novembre 1871)

la Veuve du Malabar, opéra bouffe en 3 actes, avec Alfred Delacour, musique d’Hervé (Variétés, 26 avril 1873)

la Jolie Parfumeuse, opéra-comique en 3 actes, avec Ernest Blum, musique de Jacques Offenbach (Renaissance, 29 novembre 1873)

Orphée aux enfers, opéra féerique en 4 actes (nouvelle version), avec Ludovic Halévy, musique de Jacques Offenbach (Gaîté, 07 février 1874)

Bagatelle, opéra-comique en 1 acte, avec Ernest Blum, musique de Jacques Offenbach (Bouffes-Parisiens, 21 mai 1874)

la Famille Trouillat, opérette bouffe en 3 actes, avec Ernest Blum, musique de Léon Vasseur (Renaissance, 10 septembre 1874)

la Belle Poule, opéra bouffe en 3 actes, avec Albert Saint-Albin, musique d'Hervé (Folies-Dramatiques, 30 décembre 1875)

la Foire Saint-Laurent, opéra bouffe en 3 actes, avec Albert Saint-Albin, musique de Jacques Offenbach (Folies-Dramatiques, 10 février 1877)

 

 

 

 

 

Hector Crémieux raconté par ses amis

 

Une douloureuse nouvelle a éclaté dans Paris comme un coup de foudre : Hector Crémieux est mort ! Hector Crémieux s'est suicidé ! Las d'attendre la terrible et pâle consolatrice, il a voulu aller au-devant d'elle, et d'un coup de revolver il en a fini avec une existence attristée à jamais par la perte de sa femme et par la maladie. Le voici qui dort son dernier sommeil, emportant, là-bas où est l'éternel repos, les regrets de tous ceux qui l'ont connu — et qui, l'ont aimé.

Ce n'était pas assez, pour le spirituel librettiste, pour l'aimable causeur, pour l'ami fidèle, qu'une notice biographique, si complète fût-elle. Dans le monde parisien, où il était unanimement apprécié, où il avait un peu touché à tout : club, finances, sport aussi bien que théâtre, Hector Crémieux comptait de chères amitiés, et nous avons cru que le meilleur hommage à rendre à sa mémoire était justement de recueillir l'impression toute brûlante de ces regrets individuels, et tous conformes en ce point : une véritable affliction aggravée d'un douloureux étonnement.

 

Chez M. Ludovic Halévy

 

— C'est, nous dit-il, durant la séance de la commission des auteurs et compositeurs dramatiques que la fatale nouvelle nous est parvenue. J'étais loin de m'attendre à un coup si terrible. Depuis quinze jours environ que je suis revenu de Saint-Jean-de-Luz, je n'avais pas rencontré Hector. Je le savais d'une nature chagrine, avec, par instants, des éclairs de gaieté ; mais jamais je n'aurais cru que mon vieil ami mettrait fin à ses jours, avec une si terrible résolution.

Ce que je puis, en tout cas, vous affirmer, c'est qu'Hector n'a pas été poussé au suicide par des questions d'intérêt. Il n'a jamais joué à la Bourse et, tout au plus, achetait-il et vendait-il pour son amusement, non pas par spéculation. Il jouait... oui, aux courses, et, comme tout sportsman, même d'occasion, il ne lui déplaisait pas de gagner une dizaine de louis sur un cheval.

Le pauvre ami ! Il y a plus de quarante ans que nous avions fait connaissance. Employés modestes tous les deux au ministère d'Etat, nous nous prîmes tout de suite d'amitié. Son caractère parfait faisait l'amitié si facile ! Peu après, nous connûmes Offenbach et nous commençâmes une collaboration qui resserra encore notre chère intimité. Orphée aux Enfers, le Pont des Soupirs, et tant d'autres opérettes dont le souvenir m'échappe furent l'aurore de l'opéra bouffe, qui fit longtemps la fortune du théâtre Choiseul.

Je suis allé le voir, tout à l'heure, sur son lit de mort ! Combien changé, hélas ! Combien loin de l'ami qui me serrait dans ses bras, après la première de l'Abbé Constantin ! Combien plus loin encore du brillant officier de la garde mobile de 1848, qui se faisait blesser si crânement aux insurrections de Juin ! »

 

Chez M. Robert Mitchell

 

Si le nom d’Halévy est étroitement lié au nom d'Hector Crémieux, non moins inséparable était le nom d'Offenbach. Aussi n'avons-nous pas manqué d'aller demander quelques souvenirs au séduisant écrivain qui fût le beau-frère du maître :

— Le pauvre Hector Crémieux, qui vient de finir si tragiquement, n'était ni un désespéré ni surtout un exalté. La vie lui avait été douce toujours ; il ne pouvait la comprendre autrement. Le jour où l'ennui s'emparait de lui, il ne devait se sentir ni le courage ni la volonté de lutter.

Doué de rares facultés, il eût pu marquer sa place parmi les meilleurs écrivains. Il lui plaisait mieux de dépenser, en prodigue, son esprit dans les salons, où il était fort recherché, sur les boulevards, au profit du premier venu qui le prenait par le bras. Le succès le venait chercher sans qu'il fît grand effort pour le rencontrer, et souvent il se contentait de conter des projets d'œuvres qu'il ne devait jamais exécuter. Même le théâtre cessa de lui plaire à l'heure précise où il en tirait les plus sérieux profits.

Il voulut essayer de la finance, et n'y grossit ni n'y diminua sa fortune. La politique le tenta un instant, puis le dégoûta vite. Et pourtant il se vantait d'avoir convaincu d'Ennery. « D'Ennery, disait-il, est mon disciple. Tous les lundis matin il m'envoie demander mon opinion et, scrupuleusement, il y conforme la sienne. »

Quand le général Boulanger commença son étonnante carrière, Hector Crémieux étant en voyage, son disciple d'Ennery fut très perplexe. Il lui télégraphia : « Depuis quinze jours, ne sais que penser ? Sommes-nous boulangistes ? — Nous sommes boulangistes ! » répondit Crémieux, et d'Ennery se le tint pour dit.

Crémieux aimait le général, et volontiers traçait à grands traits le rôle que lui réservait la fortune. Il lui prêtait des mots historiques, et le vieux répertoire du cirque, il le rajeunissait à son profit !

Le départ du général fut son premier chagrin. Il devait connaître bientôt d'autres douleurs dont on ne se console pas. Sa femme mourut. Puis sa fille se maria. Et quand il s'est retrouvé seul, à soixante ans, dans ce grand appartement où tout Paris s'était autrefois réuni et amusé, il a eu la sensation du vide, le vertige de l'isolement. « Il me semble, disait-il, que je suis un enfant trouvé ! » Et il a quitté la vie comme il quittait le théâtre, quand la pièce qu'on jouait ne l'amusait pas.

Il est allé rejoindre le général... par la même route... et le même jour ! »

 

Chez Mme de Loynes

 

Des salons que fréquentait Hector Crémieux, celui qu'il affectionnait entre tous était le salon de Mme de Loynes. Elle était pour lui une amie, une confidente, une consolatrice souvent.

— Vous me demandez comment je m'explique la fatale résolution de mon pauvre ami ? Hélas ! je ne me l'explique pas, et la nouvelle m'a été un coup de foudre. Il était venu me voir dimanche, triste certes ; mais, comme il ne cessait de l'être depuis la mort de Mme Crémieux, depuis surtout le mariage de sa fille.

« — Il faut vivre, lui disais-je dimanche encore, le voyant tout abattu ! Il faut vivre, mon ami ! — Est-ce bien nécessaire ? » répondit-il avec un sourire découragé.

Ce n'est pas un accès brusque de folle tristesse qui l'aura poussé à mourir. Je croirais plutôt qu'il y est venu peu à peu, par terreur de l'isolement, par lassitude d'une existence, où la mort de sa femme et le départ de sa fille, mariée à un officier et par suite obligée de suivre son mari, avaient creusé un vide mortel. Il a fait ce qu'il a pu pour demeurer le philosophe qu'il a toujours été ; il a lutté contre le chagrin, et il a succombé.

Il a même travaillé quelque peu, essayant de ce suprême consolateur : le travail. Il avait commencé une comédie avec Mme de Martel, dont il était également l'ami, et une autre avec Saint-Albin. Etait-il d'esprit chagrin ? Je ne m'en suis point aperçue, et jamais au contraire, parmi les illustrations que j'ai reçues chez moi, je n'ai connu plus aimable causeur et plus brillant et plus charmeur. Quand le malheur eut frappé à sa porte ? J'ai tenté souvent de le consoler.

« Vous vivrez cent ans ! lui disais-je. — Non, dans ma famille, on ne dépasse pas la soixante-cinquième année ! » répondait-il. De ce que je croyais une boutade, il a fait une cruelle réalité.

 

Chez M. Victor Koning

 

La nouvelle du suicide d'Hector Crémieux a jeté le directeur du Gymnase dans une profonde consternation.

— Est-ce possible ? nous dit-il.

Puis, après un instant de réflexion :

— Mais alors, ce qu'il me disait, il y a huit jours, était donc sérieux.

Il était venu me voir pour parler de Monsieur Fred, une pièce qu'il voulait tirer d'un roman de Gyp, pour Raphaële Sisos.

Nous bavardâmes comme deux vieux amis que nous étions, et au moment de nous séparer, je lui demandai des nouvelles de sa famille et de sa santé.

« — Oh ! me répondit Crémieux avec un soupir, ma femme est morte, ma fille s'est mariée, je suis vieux, je ne suis plus bon à rien, à rien qu'à me faire sauter la cervelle...

— Bah ! répliquai-je en riant. Eh bien ! mon cher Hector, on m'a rapporté, ce matin, de chez l'armurier, mon revolver qui s'était rouillé à la campagne, je le tiens à votre disposition : donnez-moi la préférence.

— Je vous remercie bien, riposta Crémieux.

Puis il ajouta avec un sourire mélancolique :

— J'ai ce qu'il me faut.

Je ne pouvais vraiment pas, à ce moment, reprend M. Victor Koning, donner un caractère sérieux à cette boutade d'un homme attristé, d'autant que je savais Hector Crémieux très amoureux de la vie, très attaché à sa personne, qu'il entourait d'un soin tout particulier.

C'était, d'ailleurs, un bon vivant dans la large acception du mot.

Et quel causeur !

Je me souviendrai toujours d'un dîner dont les convives étaient Renan, Clemenceau, F. Magnard, Jules Lemaitre, Meilhac, Deschanel, d'Ennery, Crémieux et moi.

Pendant tout le repas, Crémieux tint le dé de la conversation. Il se montra tour à tour éloquent, spirituel, persuasif et érudit, si bien qu'à la fin du repas, il avait pour ainsi dire fait un long monologue, ce dont d'ailleurs personne ne s'était plaint, au contraire.

Et quel ami sûr c'était ; je perds en lui une de mes plus chères affections.

Jamais, depuis quinze ans, je n'avais eu un chagrin ou une contrariété sans voir Crémieux accourir pour me serrer la main. Tous ses amis l'adoraient, d'ailleurs, quoique quelques-uns sacrifiassent parfois à ses dépens leur cœur à leur esprit.

Vous connaissez le mot de d'Ennery, au lendemain de la terrible chute de cheval que fit Crémieux, rue Royale.

— Comment va Hector ? lui demande quelqu'un.

— Oh ! répond l'auteur des Deux Orphelines, j'ai bien peur qu'il ne reste idiot.

Soyez bien convaincu que d'Ennery savait le contraire de ce qu'il avançait fallacieusement, et qu'il est un de ceux qui pleureront aujourd'hui le plus sincèrement notre cher ami disparu.

Les trois dernières pièces de Crémieux ont été jouées sur la scène que j'ai l'honneur de diriger : la Carte forcée, comédie en deux actes, en collaboration avec Pernetty : Autour du mariage, cinq actes, avec Gyp, et l'Abbé Constantin, comédie en trois actes, tirée du roman de Ludovic Halévy, en collaboration avec Pierre Decourcelle.

Pendant les répétitions de ses pièces, Crémieux se montrait toujours nerveux, tatillon, méticuleux. Il fatiguait un peu les artistes de ses observations, parfois piquantes ; mais, la répétition terminée, il s'avançait auprès de ses interprètes et leur adressait, en termes charmants, l'expression de ses regrets.

— Ai-je un assez vilain caractère ? leur disait-il. Et à quoi cela me sert-il, puisque je suis obligé de faire des excuses à tout le monde ?

Pauvre Crémieux ! En voilà un dont on pourra dire bien justement : Il ne laisse que des regrets. »

Nous voulions les détails de cette mort, qu'un affectueux intérêt et non pas la curiosité malsaine, nous faisait rechercher. Nous sommes donc allé

 

Chez M. Léon Gandillot

 

M. Gandillot, le neveu par alliance de M. Hector Crémieux, nous a donné les détails suivants sur la mort de son oncle.

— Je suis atterré. J'ai appris la fatale nouvelle par une dépêche que m'a envoyée dans la matinée Paul Crémieux, le fils d'Émile Crémieux, l'ancien agent de change et le frère d'Hector.

Je suis arrivé immédiatement à la maison mortuaire : mon oncle était mort depuis quatre ou cinq heures. Il avait expiré dans les bras de Paul Crémieux, car, contrairement à ce qui a été dit, la mort n'a pas été instantanée. Hector Crémieux vivait encore quand Paul Crémieux, que la domestique de mon oncle avait envoyé chercher dans la nuit, arriva boulevard des Capucines ; mais il avait perdu toute connaissance.

La balle s'était logée dans la boîte crânienne, un peu au-dessus de la tempe. Mon oncle s'était assis dans son fauteuil, devant sa table de travail ; il avait pris un petit revolver placé dans un tiroir, et s'était brûlé la cervelle, le coude appuyé sur la table. Il était environ deux heures du matin. Il avait, quelques minutes auparavant, sonné sa domestique pour qu'on lui apportât un verre d'eau sucrée.

Quand la domestique accourut au bruit de la détonation, mon oncle râlait. Aidée du concierge, elle le plaça sur son lit et envoya chercher Paul Crémieux et un médecin. Tous les soins donnés furent inutiles.

Hector Crémieux avait épousé la sœur de mon père.

Ma tante mourut le 15 août de l'année dernière, à l'âge de soixante-cinq ans. Hector Crémieux ressentit douloureusement cette perte. Sa vie familiale était brisée, et dans le grand appartement qu'il habitait depuis vingt ans boulevard des Capucines, tout lui rappelait le souvenir de sa femme et ravivait sa mélancolie.

Il s'était même résolu à donner congé pour échapper à ses souvenirs de tristesse, et avant-hier, il avait notifié sa décision à son propriétaire.

Il est inexact qu'il ait ressenti un chagrin en mariant sa fille à son cousin Maurice Gandillot. Il a eu, au contraire, un adoucissement à la douleur que lui avait causée la mort de ma tante, en assistant au mariage de ma cousine.

Détail pénible : Maurice Gandillot, qui est officier d’artillerie, assiste actuellement aux grandes manœuvres, et nous n'avons pas su où lui adresser la nouvelle du deuil qui le frappe.

Mme Maurice Gandillot, qui était en villégiature près de Limoges, au château de Condat, arrivera ce soir à Paris.

Comme c'est demain samedi le grand pardon, et qu'Hector Crémieux appartenait à la religion israélite, la mise en bière aura lieu dans la soirée. Il est probable que les obsèques auront lieu dimanche.

Dites bien que mon oncle s'est suicidé dans un accès de chagrin et de mélancolie. Il souffrait, comme son frère qui en est mort, du diabète. Mais il est absurde de chercher les causes de sa détermination dans de prétendues pertes d'argent. C'était un homme prudent qui avait toujours été heureux dans toutes les entreprises qu’il avait tentées. Il avait gagné énormément d'argent au théâtre, puisque l'Abbé Constantin lui rapporta plus de cent mille francs, et il avait conservé une très grosse fortune. »

 

Chez M. Pierre Decourcelle

 

M. Pierre Decourcelle pouvait à peine maîtriser son émotion en nous parlant de la mort d’Hector Crémieux :

— J'ai perdu, nous dit-il, le plus vieil ami de ma famille, et Hector Crémieux avait été cruellement frappé récemment par la mort de mon père.

Je m'attendais si peu à la fin d'Hector, qu'hier encore j'avais choisi parmi les objets d'art que m'a laissés mon père une terre cuite que je devais lui apporter demain comme souvenir.

Paul Crémieux avait dîné avec lui jeudi : il l'avait quitté relativement gai. Depuis la mort de sa femme, personne n'avait vu sourire Hector ; mais, il paraissait moins triste et mieux portant.

— Je travaille, avait-il dit avant-hier à Paul Crémieux, j'ai commencé le scénario d'une pièce nouvelle pour les Variétés, je l'ai lu ce matin à déjeuner à Samuel.

Mon père n'avait jamais collaboré avec Hector Crémieux, mais mon oncle d'Ennery a signé avec lui Aladin et le Savetier de la rue Quincampoix. D’Ennery, qui est à Paris depuis deux jours, ne sait pas que son vieil ami Crémieux est mort. Ma tante a réussi jusqu'ici à lui cacher la nouvelle qui lui causerait une émotion redoutable pour son état de santé.

Quant à moi, j'ai le bonheur d'avoir donné à Hector Crémieux, en lui faisant la plus large part de collaboration dans l'Abbé Constantin, une des plus grandes joies de sa vie. »

 

Notes d'un clubman

 

Il ne nous restait plus qu'à retracer le souvenir d'Hector Crémieux, homme du monde, de sport et de cercle. Le clubman, par qui nous avons clôturé notre douloureuse tournée, désirait garder l'anonyme. Nous respectons sa volonté. — Hector Crémieux, nous a dit M. X..., avec son caractère plein de courtoisie et la finesse d'un esprit dont les saillies ne blessaient personne, s'était créé, dans le monde parisien, de sérieuses amitiés. Avec MM. Daugny, il fut le plus fidèle ami du duc de Morny, son collaborateur pour Monsieur Choufleury restera chez lui ! « Et un collaborateur sérieux, nous contait Crémieux, après la mort du duc, et qui travaillait plus encore que moi-même... et avec combien plus de plaisir ! » Un jour, le président du Corps législatif retarda d'une bonne demi-heure l'ouverture de la séance. Le duc de Morny, tout heureux d'une scène qu'il venait d'écrire en collaboration avec Crémieux, l'avait emmené aux Tuileries pour lire la scène à l'Empereur.

Hector Crémieux a été membre du conseil de famille des enfants du duc de Morny, et la duchesse de Morny, aujourd'hui duchesse de Sesto, ne venait jamais à Paris sans aller visiter le vieil ami du duc de Morny. Il était très lié aussi avec le baron Haussmann et avec son gendre, le vicomte Pernetty, en collaboration de qui il a écrit une pièce pour le Gymnase.

Grande était son amitié pour Ludovic Halévy, dont il gardait précieusement une lettre assez piquante à conserver ! À la suite de je ne sais quel déboire littéraire, le futur académicien écrivait à son collaborateur et ami : « Et maintenant, adieu la littérature ! Je veux faire sérieusement mon chemin dans l'administration ! »

Les dernières répétitions auxquelles assista Crémieux se firent... au théâtre du Cercle de l'Union artistique, où l'on donnait la Chanson de Fortunio. La commission dramatique avait sollicité les conseils de l'auteur, et Crémieux prit un plaisir infini à cette résurrection d’un de ses plus charmants livrets, heureux d'applaudir la charmante Mme Simon-Girard et son partenaire, l'auteur mondain sympathique entre tous, M. Henri Martell, qu'il rencontrait souvent aux courses, où l'un et l'autre étaient assidus !

Crémieux, qui avait pris part avec le duc de Morny à la fondation de Deauville, était toujours membre du comité des courses de cet hippodrome.

Cet été, à Trouville, ayant eu l'occasion d'entendre Yvette Guilbert, il se tourna vers son voisin et dit : « Elle vaut mieux que ce qu'elle chante ! Je veux faire une pièce pour elle ! » Elle saura maintenant ce qu'elle a perdu, la séduisante diva : Crémieux était un merveilleux lanceur d'étoiles, et celui qui créa Pfotzu, le délicieux Valentin de la Chanson de Fortunio, et Théo, la jolie parfumeuse, eût, à souhait, lancé sur une scène essentiellement parisienne l'étoile des cafés-concerts ! »

Crémieux partageait sa vie entre les courses, le boulevard et les théâtres. L'autre soir, nous l'avions vu à la première d'Ernest Daudet, au Gymnase ; le lendemain, nous l'avons retrouvé sur l'hippodrome de Maisons-Laffitte.

Comme je l'ai dit plus haut, il était essentiellement fidèle dans ses amitiés ; et ses relations avec la famille de Morny ne l'empêchaient pas d'aller avec Siraudin, à Bade, voir les princes d'Orléans, pour lesquels il avait une respectueuse sympathie.

 

(Saint-Réal, le Gaulois, 01 octobre 1892)

 

 

 

 

 

 

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