Gilbert Louis DUPREZ

 

 

 

Gilbert Louis DUPREZ

 

ténor et compositeur français

(Paris 6e, 06 décembre 1806 – Paris 16e, 23 septembre 1896*), enterré au cimetière de Montmartre (12e division).

 

Frère d'Edouard DUPREZ, librettiste, et de Bernard Bonaventure DUPREZ [père de Mme LACOMBE-DUPREZ, soprano].

Epouse à Paris 10e le 27 février 1827 Alexandrine DUPREZ, soprano ; parents de Caroline DUPREZ, soprano, de Léon DUPREZ, ténor, de Julie Alexandrine DUPREZ (Paris, 24 novembre 1827 – Paris 18e, 08 avril 1915*) [épouse à Paris le 16 janvier 1850 Jean Louis Eugène GAY (– av. 1901), architecte ; parents de Louise Appoline Caroline Gilberte GAY, épouse Ulysse du WAST, ténor].

 

 

Il est célèbre pour avoir été le premier chanteur français a émettre en scène un contre-ut en voix de poitrine, les aigus masculins étant jusqu’alors émis en voix de fausset ou voix mixte.

Elève de l'école de Choron, il débuta, en 1825, à l'Odéon, alors théâtre semi-lyrique, dans le Barbier de Séville. Il joua ensuite les Folies amoureuses, Don Juan, Adolphe et Clara, etc. En 1828, il passa à l'Opéra-Comique dans le rôle de Georges de la Dame blanche. Duprez partit ensuite pour l'Italie, où il obtint de grands succès. A Naples, il créa, avec éclat, le rôle d'Edgar dans Lucie de Lammermoor, de Donizetti.

En 1837, Duprez débuta à l'Opéra dans le rôle d'Arnold, de Guillaume Tell. Il fut accueilli avec un véritable enthousiasme, qui le suivit pendant douze années. Outre les rôles du répertoire, il fit bientôt de nombreuses et superbes créations dans Guido et Ginevra, le Lac des fées, les Martyrs, la Favorite, la Reine de Chypre, Charles VI, Don Sébastien de Portugal, Othello ; puis il retrouva le rôle d'Edgar dans la traduction de Lucie de Lammermoor, et il termina sa carrière française avec la Jérusalem, de Verdi. Duprez quitta l'Opéra en 1849. Il chanta également aux Concerts du Conservatoire (sociétaire le 07 janvier 1838). Professeur de chant au Conservatoire de Paris le 15 novembre 1842, il donna sa démission le 18 décembre 1850 pour ouvrir une école, l'Ecole spéciale de chant (dotée d’une salle de 300 places, la salle Duprez), à Paris 9e, rue Turgot, puis 40 rue Condorcet, où il forma de nombreux et excellents élèves, parmi lesquels on compte sa fille Caroline Duprez, Caroline Miolan-Carvalho, Marie Battu, Mmes Marimon, Monrose, etc. Puis il se livra à la composition. Il fit représenter successivement l'Abîme de la Maladetta (Bruxelles, 1851), Joanita ou la Fille des Boucaniers (1852), la Lettre au bon Dieu (1853), Jeanne Darc (1865), Jélyotte, et un oratorio intitulé le Jugement dernier, exécuté en 1868. Duprez a publié aussi deux ouvrages didactiques : l'Art du chant et la Mélodie ; et des ouvrages littéraires : Souvenirs d'un chanteur (1880) ; Joyeusetés d'un chanteur dramatique (1882) ; Graines d'artistes (1884), et Récréations de mon grand âge (1888). Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur le 14 août 1865.

Il est décédé en son domicile 119 rue de la Tour à Poissy (Paris 16e).

 

=> l'Art du chant (1845)

=> Souvenirs d'un chanteur (1880)

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Il y débuta le 13 septembre 1828 dans la Dame blanche (Georges Brown).

 

 

Sa carrière à l'Opéra de Paris

 

Il débuta le 17 avril 1837 dans Guillaume Tell de Rossini (Arnold).

 

Il chanta notamment la Juive d’Halévy (Eléazar) ; les Huguenots de Meyerbeer (Raoul) ; Robert le Diable de Meyerbeer (Robert) ; la Muette de Portici d’Auber (Mazianello) ; Stradella de Niedermeyer.

 

Il participa à la première à l'Opéra le 02 septembre 1844 d'Othello (Othello) de Gioacchino Rossini [version française de Royer et Vaëz] ; le 20 février 1846 de Lucie de Lammermoor (Edgar) de Gaetano Donizetti [version française de Royer et Vaëz].

 

Il créa le 09 mars 1838 Guido et Ginevra (Guido) de Fromental Halévy ; le 03 septembre 1838 Benvenuto Cellini (Benvenuto) d'Hector Berlioz ; le 01 avril 1839 le Lac des fées (Albert) d'Esprit Auber ; le 11 septembre 1839 la Vendetta (Paolo) de Henri de Ruolz ; le 10 avril 1840 les Martyrs (Polyeucte) de Gaetano Donizetti ; le 02 décembre 1840 la Favorite (Fernand) de Gaetano Donizetti ; le 22 décembre 1841 la Reine de Chypre (Gérard de Coucy) de Fromental Halévy ; le 15 mars 1843 Charles VI (le Dauphin) de Fromental Halévy ; le 13 novembre 1843 Don Sébastien, roi de Portugal (Don Sébastien) de Gaetano Donizetti ; le 26 novembre 1847 Jérusalem (Gaston) de Giuseppe Verdi.

 

 

 

                                

 

Gilbert Louis Duprez dans Guillaume Tell (Arnold)

 

 

 

œuvres lyriques

 

la Cabane du pêcheur, opéra, livret d'Edouard Duprez (Versailles, 1826)

l'Abîme de la Maladetta, grand opéra en 3 actes, livret d'Edouard Duprez et Gustave Oppelt (Grand Théâtre de Bruxelles, 19 novembre 1851) [représenté à Paris sous le titre Joanita]

Joanita ou la Fille des Boucaniers, grand opéra en 3 actes, livret d'Edouard Duprez et Gustave Oppelt (Théâtre-Lyrique, 11 mars 1852) => fiche technique

la Lettre au bon Dieu, opéra-comique en 2 actes, livret d'Eugène Scribe et Frédéric de Courcy, création à l'Opéra-Comique (2e salle Favart), le 28 avril 1853.

     « Il faudrait ajouter en sous-titre : Ou la bêtise récompensée. On suppose qu'une villageoise, désirant trouver un mari, a la naïveté d'écrire au bon Dieu pour lui en demander un, et de déposer sa lettre dans le tronc de l'église. Arrive un jeune seigneur, l'étudiant Léopold. Il vient pour recevoir l'argent de ses fermages. On ouvre en sa présence le tronc des pauvres, dans lequel il ne voit que trois kreutzers et la lettre d'Henriette. Charmé de cette naïveté et frappé aussi de la grâce avec laquelle la jeune fille lui a fait les honneurs d'un déjeuner frugal, Léopold charge le bourgmestre de donner à la jeune fille six mille florins. La pauvre Henriette, devenue riche, voit accourir tous les garçons du village et le bourgmestre lui-même ; en définitive, c'est le prince Léopold qui l'épouse. La musique composée par le célèbre chanteur contient plusieurs mélodies agréables, notamment les couplets d'Henriette : Le vrai bonheur est là ; une jolie romance et le chœur des prétendants, qui est assez comique. Le motif de la vieille chanson : Il pleut, il pleut bergère, revient plusieurs fois et donne un caractère pastoral à ce petit ouvrage. Jourdan a chanté le rôle de Léopold, et Mlle Duprez a bien fait valoir l'œuvre paternelle. » [Félix Clément, Dictionnaire des opéras, 1869]

Jélyotte ou Un passe-temps de duchesse, opérette en 1 acte avec récits, livret d'Edouard Duprez, création dans la salle de l'hôtel Duprez, rue Turgot à Paris, le 07 avril 1854

     avec Mlles Caroline Duprez (la duchesse), Mira (la soubrette), MM. Roger (Jélyotte), Mocker, Rauch.

Samson, opérette, livret d'Edouard Duprez, d'après Alexandre Dumas père (1857)

Jeanne Darc, opéra en 5 actes et 1 prologue, livret de Joseph Méry et Edouard Duprez (Grand-Théâtre-Parisien, 24 octobre 1865) => fiche technique

le Jugement dernier, oratorio en 3 parties (1. la Terre ; 2. l'Abîme ; 3. le Ciel), inspiration du tableau de Michel-Ange, poème et musique de Gilbert Louis Duprez

     (Cirque de l'Impératrice, 28 mars 1868) => partition

la Pazza della regina [en fr. la Folie de la reine] opera seria (salle Pierre Petit, par les élèves de Duprez, 1877)

 

 

 

 

 

 

 

 

Né d'une famille honorable mais peu aisée. Mis en nourrice dans un village des environs de Paris, Duprez, à peine âgé de 2 ans faisait déjà l'amusement de tous les paysans, par la manière dont il essayait de chanter les complaintes des veillées d'hiver, et le petit bonhomme avait été de suite baptisé du surnom de petit chanteur du village.

Par malheur, la famille de Duprez était loin d'être dans l'aisance, et cette famille avait 12 enfants à nourrir ; aussi, lorsque le petit chanteur revint du village, on ne songea pas à cultiver ses dispositions pour la musique, des maîtres eussent coûté trop cher ! Et pourtant le jeune enfant s'occupait constamment de cet art, qu'il aimait tant déjà, et grâce à l'obligeance d'une voisine un peu musicienne, le petit Gilbert apprit à déchiffrer, et à l’âge de 9 ans, il solfiait à livre ouvert toute espèce de musique.

Un des plus heureux jours de la vie de Duprez date de cette époque : le pauvre enfant convoitait depuis longtemps une romance suspendue aux carreaux d'un étalagiste du passage Molière ; mais malheureusement elle coûtait six sous ! — Bien des fois le dilettante passa devant la boutique en lorgnant d'un œil d'envie la bienheureuse romance ; mais, hélas ! il avait beau fouiller dans son gousset, il n'y trouvait qu'un vide affreux. Enfin, un jour l'enfant trouva, dans la rue Saint-Denis, une pièce de dix sous ! Les trésors des Incas ne parurent pas plus brillants aux compagnons de Fernand Cortez que cette petite pièce d'argent aux yeux éblouis de Duprez. Il est bien prouvé qu'on ne meurt pas de joie, car, sans cela, l'heureux Duprez n'aurait pu accourir jusque chez le marchand de musique ; qui échangea le trésor d'argent contre le trésor de papier !

Toute la vie de Duprez est un exemple bien frappant de ce que peut produire un travail dirigé par une volonté ferme et constante ; car cet artiste, parvenu aujourd'hui à un si haut degré de gloire et de fortune, n'a pas fait un seul pas dans sa carrière musicale sans rencontrer d'abord des obstacles que bien d'autres hommes auraient regardés comme insurmontables. A l'âge de dix ans, Duprez se présenta pour entrer dans les pages de la musique du roi, et il fut refusé. Quelques mois plus tard, en 1817, un concours fut ouvert au conservatoire pour choisir les élèves qui devaient entrer dans l'institution musicale, qui allait s'ouvrir sous la direction de Choron. Duprez se présenta encore et fut refusé de nouveau. Enfin, le petit musicien désolé, mais non pas entièrement découragé, fit une nouvelle démarche auprès de Choron pour se faire entendre une troisième fois, et cette fois enfin il fut admis au nombre des élèves.

Après quelques années d'études, Duprez quitta Choron pour se rendre en Italie, en 1825 ; les premières tentatives du jeune artiste, pour se faire entendre sur un théâtre, ne furent pas plus heureuses que les débuts de l'élève en musique ; car, après six mois de démarches et de sollicitations qui n'aboutirent à rien, Duprez, qui avait épuisé ses faibles ressources pécuniaires, revint retrouver son maître Choron qui lui adressa l'argent nécessaire pour payer son voyage de Milan à Paris.

De retour dans la capitale, après de nouvelles démarches, il obtint enfin un modique engagement au Théâtre de l'Odéon, où il débuta, le 3 décembre 1825, par le rôle du Comte Almaviva dans le Barbier de Séville, de Rossini. L'anecdote suivante que nous empruntons au spirituel ouvrage publié par M. Elwart sur Duprez, prouve que le jeune artiste eut encore besoin cette fois de toute sa ténacité pour vaincre les obstacles qui s'offrirent lors de son entrée à l'Odéon.

Le deuxième début de Gilbert Duprez, dans son rôle des Folies amoureuses, fut plus que douteux, et même il fut marqué par une circonstance trop amusante pour ne point être rapportée.

Duprez, dans l'opéra en question, chantait un duo avec un acteur dont le nom nous échappe ; à peine avaient-ils articulé les premières mesures de ce morceau, que le parterre de l'Odéon, composé d'étudiants et de jeunes carabins, tous gens de joyeuse humeur, se mit à accompagner les deux chanteurs en sifflant l’air de la mélodie avec un ensemble et une justesse admirables. — Duprez, qui n'avait jamais assisté à pareil sabbat, était tout tremblant et ne savait plus quelle contenance tenir, lorsque son partner, qui pouvait revendiquer, pour sa part, une bonne partie de l'accompagnement des petites flûtes du parterre, lui dit tout bas : N'aie pas peur, petit, dans cent ans, tous ces gens-là ne nous siffleront plus.

Cependant, Duprez, quoique très abattu par cet échec, ne perdit pas tout à fait courage, et quelque temps après, il joua le rôle de Don Octavio, du Don Juan, de Mozart, avec un succès qui le dédommagea de ce qu'il avait souffert précédemment.

Peu de temps après son admission à l'Odéon, Duprez épousa une jeune personne qui, depuis longtemps, lui avait inspiré une violente passion, Mlle Alexandrine Duperron, élève de Choron et cantatrice distinguée. A la même époque aussi, Duprez composa la partition d'un opéra-comique, dont le poème avait été écrit par son frère, Édouard Duprez, aujourd'hui premier comique du Théâtre de Bruxelles ; nous laissons à penser, si les deux auteurs débutants eurent de la peine à trouver un directeur qui consentit à monter leur ouvrage. Ils parvinrent cependant à faire jouer cette pièce ayant pour titre, la Cabane du Pêcheur, mais hélas ! ce fut au théâtre de Versailles ; les deux jeunes auteurs, qui avaient de si beaux rêves de succès, furent cruellement réveillés lorsqu'ils entendirent la malheureuse partition écorchée par les douze musiciens qui composaient l'orchestre, et le pauvre pêcheur fit un naufrage complet, au bruit des sifflements des Borées versaillais !

La faillite du théâtre de l'Odéon força encore une fois Duprez à partir pour l'Italie, il se rendit à Milan, accompagné de sa femme ; et là, après quatre mois d'attente, le couple voyageur fût engagé, à raison de 855 francs pour toute la saison !

Après quelques mois passés en Italie, le travail et l'influence du beau ciel de cette contrée, produisirent les plus heureux résultats sur la voix du chanteur, et, à partir de cette époque, Duprez vit enfin cesser le malheur qui s'attachait à ses pas. Milan, Gênes, Bergame, Turin, Lucques et Florence accordèrent, tour à tour, de justes applaudissements aux deux artistes français, dont la réputation augmentait chaque jour. La renommée de Duprez, qui commençait à s'étendre dans toute l'Italie, lui ouvrit les portes du magnifique théâtre de San-Carlo, à Naples, et le chanteur français obtint, auprès des Napolitains, auprès de ce public ardent et passionné, un immense succès. Lucia di Lammermoor, le Bravo et Lara furent les pièces où Duprez produisit l'effet le plus prodigieux.

Au mois de février 1836, Duprez quitta l'Italie pour revoir la France : l'administration de l'Opéra s'empressa d'offrir un engagement magnifique au célèbre chanteur, et le 17 avril 1837, Duprez fit son début dans le rôle de Guillaume Tell. L'admirable voix du jeune artiste a complètement justifié l'immense réputation qu'il s'était créé sur tous les théâtres de l'Italie.

Depuis vingt mois environ, Duprez a successivement joué Guillaume Tell, les Huguenots, Stradella, la Juive, la Muette de Portici, Guido et Ginevra, Benvenuto Cellini, et chacun de ces rôles a été pour l'admirable chanteur un nouveau sujet de triomphe.

(Annuaire dramatique de la Belgique pour 1839)

 

 

 

 

Gilbert Louis Duprez par Dantan Jeune, 1837

 

 

 

 

Chanteur et grand musicien, qui joui à juste titre en Italie et en France d'une brillante réputation. Son père avait eu dix-huit enfants, et il en était le douzième fils. Dès son enfance il commença l'étude de la musique, et y fit de rapides progrès. Séduit par sa précieuse organisation musicale, Choron, qui eut occasion d'entendre chanter cet enfant, le fit entrer à l'école de musique qu'il dirigeait, et donna à son éducation les soins les plus assidus. Une connaissance solide et étendue de toutes les parties de la musique fut donnée au jeune Duprez, qui justifia les espérances qu'il avait inspirées. Le premier essai qu'il fit en public de son talent eut lieu dans des représentations de l'Athalie de Racine (en 1820), au Théâtre-Français, où l'on avait introduit des chœurs et des solos. Duprez y chanta une partie de soprano dans un trio composé pour lui et deux autres élèves de Choron par l'auteur de cette notice, et l'accent expressif qu'il mit dans l’exécution de ce morceau fit éclater les applaudissements dans toutes les parties de la salle. Bientôt après vint la mue de sa voix, qui l'obligea de suspendre les études de chant. Pendant cette crise de l'organe vocal, il apprit l'harmonie et le contrepoint, et ses essais en composition prouvèrent qu'il pouvait obtenir des succès en ce genre. Cependant une voix de ténor avait succédé à sa voix enfantine ; d'abord faible et sourde de timbre, elle ne laissa que peu d'espoir pour l'avenir ; mais le sentiment musical de Duprez était si beau, si actif, si puissant, qu'il triomphait des défauts de son organe. Au mois de décembre 1825 il débuta au théâtre de l'Odéon, dans le rôle d'Almaviva, de la traduction française du Barbier de Séville de Rossini. Il lui manquait l'assurance en lui-même, et l'expérience dans l'art du chant scénique ; toutefois on put comprendre dès lors que, malgré la faiblesse de sa voix, Duprez serait un chanteur distingué. Il resta au théâtre de l'Odéon jusqu'en 1828, époque où l'opéra cessa d'être joué à ce théâtre. Il partit alors pour l'Italie, et y obtint des engagements qui ne le firent pas remarquer d'abord, mais qui furent utiles à son talent et au développement de sa voix, dont le timbre acquit plus de puissance. De retour à Paris en 1830, il joua quelques représentations à l'Opéra-Comique, notamment dans la Dame Blanche, où les connaisseurs l'applaudirent et remarquèrent ses progrès ; mais n'ayant pu contracter d'engagement à ce théâtre , il retourna en Italie. C'est alors que Duprez prit la résolution de donner à son organe l'intensité qui lui manquait par le travail de la voix sombrée. Il y réussit au-delà de ses espérances. Ses succès datent de cette époque. Bientôt sa réputation s’étendit : il chanta dans toutes les grandes villes, et en dernier lieu à Naples, où il fut en possession de la faveur du public pendant plusieurs années. Cependant, quels que fussent les avantages qu'il trouvait en Italie, il désirait ardemment se retrouver à Paris, et entrer à l'Opéra. Ses vœux se réalisèrent en 1836 ; son engagement comme premier ténor y fut signé par la direction de ce théâtre : il y succéda à Adolphe Nourrit, et débuta avec un succès d'enthousiasme dans Guillaume Tell. L’élévation de son style dans l'art de phraser, la puissance de son organe dans tout ce qui exigeait de l'énergie, et sa manière admirable de dire le récitatif, firent naître des transports frénétiques dans toute la salle. Pendant plusieurs années Duprez conserva toute la puissance de ses facultés chantantes ; mais il est dans la nature de l'organe factice appelé la sombrée de se fatiguer rapidement : ce fut ce qui se produisit dans la voix de Duprez. Par des efforts inouïs d'art et de volonté il prolongea se carrière dramatique ; mais ces mêmes efforts rendaient souvent le chant pénible et se faisaient apercevoir. L'artiste, comprenant enfin qu'il compromettait son beau talent, demanda sa retraite et l'obtint. Il prit alors la résolution de se livrer exclusivement à l’enseignement du chant, et fonda une école où se sont formés plusieurs chanteurs distingués, et qui est encore (1860) en activité. Il fut aussi professeur de déclamation lyrique au Conservatoire de Paris pendant plusieurs années ; mais il donna sa démission de cette position lorsqu'il eut conçu le projet de son école de chant. Duprez a publié une méthode dans laquelle il a exposé les principes de son école, sous le titre de l'Art du chant ; Paris, 1846, gr. in-4°. Il s'est fait connaître comme compositeur dramatique par un opéra en trois actes, intitule Joanita, qui fut représenté au théâtre royal de Bruxelles en 1851, et dont la partition pour le piano a été publiée à Paris, chez Meissonnier. Le 28 avril 1853 il a fait jouer au théâtre de l'Opéra-Comique de Paris la Lettre au bon Dieu, ouvrage en deux actes, qui eut peu de succès. Au nombre des meilleurs élèves formés par Duprez, on distingue sa fille, Caroline.

(François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, 1866)

 

Gilbert-Louis Duprez, chanteur admirable, s'est consacré à l'enseignement et à la composition depuis l'époque où il s'est définitivement retiré du théâtre. Il a ouvert à Paris une école de chant dramatique, dans laquelle il a formé de nombreux et excellents élèves dont quelques-uns sont parvenus à une grande renommée. Déjà M. Duprez avait été professeur au Conservatoire, de 1842 à 1850, mais le renom de son enseignement date surtout de la création de son école particulière, où il forma, en dehors de sa fille, Mme Vandenheuvel-Duprez, des élèves telles que Mmes Miolan-Carvalho, Marie Battu, Mlles Marimon, Monrose, et bien d'autres dont les noms m'échappent. C'est à son fils et son élève M. Léon Duprez, qu'il a remis, depuis quelques années, la direction de cette école. M. Léon Duprez chanteur fort distingué, a essayé inutilement de se produire à la scène et a fait une courte apparition au Théâtre-Lyrique ; sa voix était trop faible, en dépit de son talent, et il a dû renoncer à la carrière dramatique.

Tout en se consacrant à ses élèves, M. Duprez, qui avait fait dans sa jeunesse de bonnes études théoriques, voulut se livrer à la composition ; mais il ne fut pas heureux sous ce rapport, et les œuvres qu'il a produites ne sortent pas de la médiocrité ; les ouvrages dramatiques de M. Duprez se font remarquer par des défauts de prosodie, des excentricités harmoniques, des banalités d'instrumentation qui surprennent à bon droit chez un artiste habitué à interpréter des chefs-d’œuvre et dont l'oreille devrait, semble-t-il, être particulièrement exercée et délicate. Voici la liste de ses productions en ce genre : 1° l'Abîme de la Maladetta, opéra-comique en 3 actes, Bruxelles, théâtre de la Monnaie, 19 novembre 1851 ; 2° Joanita, ou la Fille des Boucaniers, opéra en 3 actes, joué d'abord à Bruxelles, puis à Paris, au Théâtre-Lyrique, le 11 mars 1852 (je crois que ces deux ouvrages n'en font qu'un, et que l'auteur en a seulement changé le titre pour la représentation à Paris) ; 3° la Lettre au bon Dieu, 2 actes, Opéra-Comique, 28 avril 1853 ; 4° Jeanne d'Arc, grand opéra en 4 actes, Grand-Théâtre-Parisien , 12 octobre 1865 ; 5° la Cabane du Pêcheur, opéra-comique en un acte, théâtre de Versailles ; 6° Jélyotte, un acte ; 7° Samson, grand opéra en 4 actes ; 8° Amelina, 2 actes ; 9° Zéphora, grand opéra en 5 actes ; 10° Tariotti, grand opéra (je crois qu'aucun de ces cinq derniers ouvrages n'a été représenté) ; 11° la Pazza della Regina, opéra italien en 2 actes, dont la musique a été exécutée en 1877, dans un salon. M. Duprez a voulu se produire aussi comme compositeur religieux ; il a écrit une grand' messe de la Pentecôte, une messe de Requiem et une messe pastorale, et il a fait exécuter au cirque des Champs-Élysées, le 28 mars 1868, un oratorio en 3 parties, le Jugement dernier, dont il avait écrit les paroles et la musique. Enfin, il a publié encore un assez grand nombre de morceaux de musique vocale, mélodies, romances, airs, duos, trios, quatuors parmi lesquels une saynète bouffe, Trois-Étoiles chez un directeur, qui a été fréquemment chantée dans les salons. Pour faire suite à sa méthode intitulée l'Art du chant, M. Duprez a publié sous ce titre un second ouvrage didactique : la Mélodie, études complémentaires vocales et dramatiques de « l'Art du chant », Paris, Heugel, in-1°. — M. Elwart a publié sur ce grand artiste l'écrit suivant : Duprez, sa vie artistique, avec une biographie authentique de son maître Alexandre Choron (Paris, Magen, 1838, in-16 avec portrait). On trouve aussi une biographie de M. Duprez, avec portrait, dans la Galerie des artistes dramatiques de Paris (Paris, Marchand, 1840, in-4). (M. Duprez n'était encore âgé que de treize ans lorsqu'il publia sa première composition ; c'était un chant sur la mort du duc de Berry « par G. Duprez, âgé de 13 ans »).

(François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément d’Arthur Pougin, 1881)

 

 

 

 

Caricature de Gilbert Louis Duprez dans le Trombinoscope (1874)

 

 

 

Il était le douzième enfant d'un commerçant honorable, mais peu aisé, et montra dès l'âge le plus tendre de rares dispositions pour la musique. Un heureux hasard vint en favoriser le développement. Duprez père demeurait alors rue Saint-Denis, n° 192. A côté de son logement habitait une famille d'artistes : M. Le Carpentier, violoniste de l'Opéra, sa femme, professeur de piano, et leur jeune fils qui étudiait l'art de la composition. L'enfant trouvait à les écouter un charme étrange ; il retenait les airs qu'il entendait et les répétait sans cesse. Grâce à l'obligeance de Mme Le Carpentier, il apprit à déchiffrer, et, à l'âge de neuf ans, il solfiait à livre ouvert toute espèce de musique. « Chante, enfant, lui dit un jour l'excellente femme, tu deviendras un grand artiste. — Eh ! madame, riposta le père avec un peu d'humeur, ce n'est pas avec vos si et vos do que vous lui donnerez du pain ! » Le chef de famille n'était guère dilettante, et il ne faut pas lui en vouloir s'il méconnaissait ainsi la vocation précoce de son fils. « Un des plus heureux jours de la vie de Duprez date de cette époque, dit un biographe. Le pauvre garçon convoitait depuis longtemps une romance suspendue aux carreaux d'un étalagiste du passage Molière ; mais malheureusement elle coûtait six sous ! Bien des fois le dilettante en herbe passa devant la boutique en lorgnant d'un œil d'envie la bienheureuse romance ; mais, hélas ! il avait beau fouiller dans son gousset, il n'y trouvait qu'un vide affreux. Enfin, un jour l'enfant trouva, dans la rue Saint-Denis, une pièce de dix sous. Les trésors des Incas ne parurent pas plus brillants aux compagnons de Fernand Cortez que cette petite pièce d'argent aux yeux éblouis de Duprez. Il est bien prouvé qu'on ne meurt pas de joie, car, sans cela, l'heureux Duprez n'aurait pu accourir jusque chez le marchand de musique, qui échangea le trésor d'argent contre le trésor de papier. »

Toute la vie de Duprez est un exemple frappant de ce que peut produire le travail dirigé par une volonté terme et constante ; car cet artiste, parvenu à un si haut degré de gloire et de fortune, n'a pas fait un seul pas dans sa carrière musicale sans rencontrer d'abord des obstacles que bien des hommes auraient regardés comme insurmontables. A l'âge de dix ans, Duprez se présenta pour entrer dans les pages de la musique du roi et fut refusé. C'était vers 1817 ; Choron venait de fonder son école de chant, et un concours avait été ouvert pour choisir les élèves ; Duprez se présenta à ce concours. Repoussé par un jury officiel, le petit musicien tenta une démarche auprès de Choron. L'audition, réussit a merveille, et Duprez fut admis au pensionnat de musique religieuse. Choron s'attacha profondément au jeune garçon, dont il admirait les rapides progrès, tout en le gourmandant souvent à la façon du bourru bienfaisant. Un jour, le père de Duprez se présente à l'école de la rue Notre-Dame-des-Champs. « Eh bien, monsieur Choron, dit-il, êtes-vous content de Gilbert ? — Non, monsieur, c'est un drôle que je punirai ! — Et vous ferez bien, monsieur ; je vous y autorise ; je vous y aiderai même s'il le faut, ajoute le papa Duprez en brandissant sa canne ; laissez-moi faire ! — Comment, que je vous laisse faire ? Voudriez-vous le battre par hasard ? Un enfant qui chante comme un ange ! — Mais, monsieur, vous me disiez... — Le meilleur sujet de mon institution ! — Vous vous plaigniez... — Qui sera un jour le premier chanteur de son siècle ! — Oh !... il a si peu de voix. — De la voix ! Eh ! qu'en a-t-il besoin, s'il n'en a pas, il chantera avec sa jambe ! et il chantera encore mieux que les autres. » Et Choron laissa le père de Duprez fort indécis de savoir s'il devait punir ou embrasser son fils. Suivant M. Fétis, le premier essai que Duprez fit en public de son talent eut lieu dans des représentations de l'Athalie de Racine (1820) au Théâtre-Français, où l'on avait introduit des chœurs et des solos. Duprez y chanta une partie de soprano dans un trio composé pour lui et deux autres élèves de Choron par M. Fétis lui-même, et l'accent expressif qu'il mit dans l'exécution de ce morceau fit éclater les applaudissements dans toutes les parties de la salle.

Après quelques années de fortes études, Duprez quitta l'école de Choron pour se rendre en Italie. Il entreprit ce voyage aux frais du ministère de la maison du roi et fit quelques tentatives pour se faire entendre sur un théâtre. Elles ne furent pas plus heureuses que les débuts de l'élève ; et, après six mois de démarches et de sollicitations infructueuses, Duprez, qui avait épuisé ses ressources pécuniaires, se vit contraint de recourir à Choron qui lui adressa l'argent nécessaire pour payer son voyage de Milan à Paris. De retour dans la capitale, il obtint enfin un modeste engagement au théâtre de l'Odéon, où il débuta, le 3 décembre 1825, par le rôle du comte Almaviva dans le Barbier de Séville, de Rossini (traduction de Castil-Blaze). « Ce début, raconte M. Edouard Duprez, avait lieu dans de mauvaises conditions. Duprez avait une voix de ténor ; mais cette voix, devenue si puissante, était, à cette époque, pleine de charme et de douceur, mais faible et légèrement voilée dans les registres inférieurs. Pour le public, et surtout pour le public de l'Odéon, qu'importaient le goût et le savoir s'ils n'étaient secondés par les qualités matérielles ? N'était-ce pas une imprudente hardiesse que de se présenter devant de tels juges avec une voix à peine formée, un physique exigu et une complète inexpérience de la scène ? Choron comprenait le danger mieux que l'aventureux jeune homme, et ce fut contre sa volonté que Duprez risqua cette première et terrible épreuve. Le jour fatal arrivé, Choron assembla ses élèves et leur tint à peu près ce discours : « Messieurs, Duprez débute ce soir à l'Odéon ; il y débute contre mon gré, car il n'a que du talent ; sa voix est insuffisante et son inexpérience du théâtre complète. Il sera sifflé, et ce sera bien fait ; c'est un ingrat que j'abandonne. Je défends à aucun de vous d'aller le voir : celui qui oserait enfreindre ma défense serait chassé sur-le-champ. D'ailleurs les portes de l'école seront fermées. » Le reste du jour le digne maître, inquiet, agité, négligea ses classes, même cette fameuse classe dite de trois heures, qu'il faisait en personne et qui semblait encore trop courte à ses auditeurs. Plus que jamais on l'entendit fredonner en agitant machinalement ses doigts sur le devant de sa redingote, comme sur le clavier d'un piano, signe, chez lui, d'une vive préoccupation. Enfin, l'heure fatale approchant, il descend dans la salle d'études, et y trouvant ses élèves rassemblés : « Que faites-vous ici ? leur dit-il. N'est-il pas six heures et demie ? — Oui, monsieur. — Mais, malheureux, on commence à sept heures, vous ne trouverez plus de places ! — Mais, monsieur, vous nous aviez défendu !... — Quoi ? d'aller applaudir votre camarade, votre ami à tous, mon meilleur élève ! Pauvre enfant ! ils le siffleront peut-être, les vandales ! Et qui donc le défendra, qui donc lui rendra justice, si ce n'est vous, qui le connaissez, qui l'admirez ? — Mais vous nous avez menacés... — Taisez-vous ! vous êtes des égoïstes, des envieux, des mauvais cœurs ! — Et puis, monsieur, pour aller au spectacle... — Il faut de l'argent ? En voilà, morbleu ! allez soutenir mon pauvre Gilbert. — Et vous, monsieur, n'irez-vous pas aussi ?... — Moi ! par exemple ! un drôle qui m'a désobéi ! Si j'y allais, ce serait pour le siffler... Mais partez ! partez donc ! » Le public peu musical de l'Odéon applaudit néanmoins Duprez après la sérénade du premier acte. Mais le reste du rôle ne fut pas favorable au débutant. Au milieu des applaudissements qui avaient éclaté à la fin de la sérénade, une voix éclatante et mêlée de sanglots se fit entendre et vibra au cœur de Duprez. Cette voix était celle de Choron. « Eh bien ! messieurs, dit le soir, d'un air narquois, le professeur à ses élèves, comment a été Duprez ?... pas trop mal pour une première fois, n'est-ce pas ? »
Le second début du jeune artiste fut plus que douteux ; il fut même manqué par une circonstance trop amusante pour ne pas être rapportée. Nous empruntons au spirituel ouvrage publié par M. Elwart sur Duprez le récit de l'anecdote. « Duprez chantait, dans l'opéra des Folies amoureuses, un duo avec un acteur dont le nom nous échappe. A peine avaient-ils articulé les premières mesures de ce morceau, que le parterre de l'Odéon, composé d'étudiants et de jeunes carabins, tous gens de joyeuse humeur, se mit à accompagner les deux chanteurs en sifflant l'air de la mélodie avec un ensemble et une justesse admirables. Duprez, qui n'avait jamais assisté à pareil sabbat, était tout tremblant et ne savait plus quelle contenance tenir, lorsque son partenaire, qui pouvait revendiquer, pour sa part, une bonne partie de l'accompagnement des petites flûtes du parterre, lui dit tout bas : « N'aie pas peur, petit ; dans cent ans, tous ces gens-là ne nous siffleront plus. » Cependant Duprez, quoique très abattu par cet échec, ne perdit pas tout à fait courage, et, quelque temps après, il chanta le rôle de don Octave du Don Juan, de Mozart, avec un succès réel. Une double raison avait affermi le courage de Duprez : la conscience de sa véritable valeur artistique et la juste ambition de donner du pain à sa famille. Peu de temps après son admission à l'Odéon, Duprez avait, en effet, épousé, par amour, Mlle Alexandrine Duperron, élève de Choron et cantatrice estimable.
La fermeture du théâtre de l'Odéon força Duprez à accepter un engagement à l'Opéra-Comique à des conditions dérisoires. Il débuta, le 13 septembre 1828, par le rôle de George dans la Dame blanche. Le résultat de cette nouvelle tentative fut presque décourageant. La voix de Duprez, remarquée dans l'air : Ah ! quel plaisir d'être soldat ! se prêtait mal aux roulades. Il se montra très faible dans le morceau célèbre : Viens, gentille dame, et, comprenant à quel point son succès serait éphémère, il se rendit de nouveau en Italie, cette terre classique du chant. Arrivé à Milan avec sa femme, Duprez attendit quatre mois l'occasion de se faire entendre du public. Les deux époux furent enfin engagés, à raison de 855 francs pour toute la saison.
Vers cette époque, l'organe de Duprez subit une transformation si radicale qu'elle donna lieu aux plus étranges commentaires. Le plus grand nombre des dilettantes italiens, qui croit volontiers au merveilleux, admit, sans réfléchir, une espèce de légende qui racontait qu'un savant chimiste avait donné à Duprez un élixir incomparable, et que d'était grâce à ce philtre magique que le ténor, à peine remarqué d'abord, s'éleva rapidement au rang des artistes à jamais célèbres. Les chanteurs intelligents, doués d'une volonté énergique et d'une âme d'élite, connaissent tous la recette de ce prétendu philtre magique. Ils savent ce que peut l'étude incessante de la déclamation appliquée au chant, les miracles qu'opère l'art avec lequel on ménage sa respiration, la force étrange que donne à la voix une accentuation parfaite et la manière de souligner les notes à effet. Avec de pareils procédés et une voix ordinaire on peut aspirer à tous les triomphes. M. Duprez possédait au degré le plus éminent les qualités diverses que nous venons d'indiquer. Il avait de plus cette force de jeunesse que n'a pas altérée l'abus des plaisirs de bas étage. Son organisation physique était excellente et lui permit de donner ce fameux ut de poitrine qui a fait son mérite aux yeux de la masse, mais qui n'était rien comparé au prestige souverain du grand tragédien lyrique. Il fit plus, et, parvenant à dompter son organisation, il chanta le rôle du Comte Ory avec une légèreté surprenante.
Milan, Gènes, Bergame, Turin, Lucques et Florence acclamèrent tour à tour Duprez, qui fut engagé au théâtre San-Carlo, à Naples, où il obtint de prodigieux triomphes. Il créa alors ses plus beaux rôles dans Inès de Castro (avec la Malibran) ; Lara, de Ruolz ; Parisina, Rosamunda et Lucia di Lammermoor, de Donizetti. Ce dernier écrivait à l'artiste : « On dit que tu vas à la Scala pendant ce carnaval. Si cela est, songe, per Dio ! que je te duprétize si tu laisses jouer ma Lucie par un autre que toi. Le pauvre ***, dans l'état où il est, ne pourrait la chanter, puisque, avec tous ses moyens, il voulait me la faire transposer. Si tu n'es pas un barbare, aie pitié de ma fille ! Cher ami, j'espérais que ma Lucie n'aurait jamais d'autre interprète que toi. Ne l'abandonne point ou je te casse la tête ! Si elle est promise, il n'importe ! tu as l'avantage que c'est pour toi qu'elle a été conçue... et tu ne l'as jamais fait transposer !!! »
Après un court voyage en France, où l'attirait le désir de revoir sa famille (1836), Duprez retourna, pour un an seulement, en Italie, à Vicence, où le directeur du théâtre les avait engagés, sa femme et lui, à raison de 40.000 francs. Ils y jouèrent la Lucia et le Bravo. Les succès du ténor avaient eu, depuis 1832, un tel retentissement qu'on s'en préoccupait à Paris. La direction de l'Opéra lui proposa un engagement. Castil-Blaze a raconté toutes les péripéties de ces négociations qui aboutirent, mais qui amenèrent malheureusement la retraite d'Adolphe Nourrit.
« L'avenir de l'Opéra reposait sur un seul ténor, Nourrit. Plein d'ardeur et de zèle, ce virtuose avait fait depuis seize ans un usage immodéré de ses forces. La direction voulut se ménager d'autres ressources, et Duprez fut engagé comme premier ténor en partage. Une carrière de seize années de bonheur n'avait point préparé Nourrit à l'idée de ce partage, sans exemple jusqu'alors à l'Opéra... En vain ses amis essayèrent-ils de le rassurer. A tous leurs arguments il opposait le peu de vraisemblance que la faveur publique se répartît également sur deux acteurs tenant le même emploi. Il fallait, disait-il, que l'un des deux succombât, et cette pensée le désolait, l'accablait. Il ne voulut point essayer de la lutte... Je le saisis un jour qu'il passait vivement à côté de moi sur le boulevard des Italiens : « Vous ne m'échapperez pas, lui dis-je ; pourquoi vous préoccuper ainsi de la venue de Duprez ? Tant d'autres ont débuté sans vous porter atteinte. — Il me connaît et vient sur moi ! Je ne le connais point, je dois le redouter. — L'empire est assez grand pour offrir deux places éminentes à deux talents d'un caractère bien tranché. — Oui, sans doute ; il sera si bien tranché, que l'on va me caser dans les pères nobles, et l'autre aura tous les amoureux. On vient déjà de m'enlever, de retirer de mes mains un rôle de jeune ténor (Guido). — Il me semble pourtant que, dans la Juive, Eléazar est le mieux partagé. — Je le crois bien ; c'est moi qui disposai, composai ce rôle, après avoir refusé celui de Léopold, personnage insignifiant et sans couleur. La même licence ne me sera plus accordée. Sans le prévoir, j'ai fait mon malheur ; je me suis fourré dans les pères nobles, on m'y laissera. — Résister depuis six ans, et résister victorieusement à Meyerbeer, ce grand briseur de voix, c'est être à l'épreuve de la bombe. Duprez aura-t-il autant de force et de bonheur que vous en avez eu ? Il a réussi dans les opéras italiens, il est vrai ; mais attaquer les phrases de cornet, de trombone, de trompette, distribuées dans les rôles de Robert, de Raoul, est tout autre chose. Il s'agit ici de vigueur musculaire, d'un déploiement de moyens, d'énergie sonore, étranger à l'art du chanteur. L'administration désire vous garder, restez ; quitter la partie, c'est la perdre. Sachez attendre, assez du moins pour juger la balle, et vous succéderez à votre successeur. » Autant valait parler au cheval de bronze de Henri IV. Nourrit ne me répondit plus ; c'était un parti pris. Après quelques jours d'agitation, il donna sa démission et prépara sa représentation de retraite, qui eut lieu le 1er avril 1837. La recette et l'enthousiasme prouvèrent les regrets du public. »
Le 17 avril suivant, Duprez débutait par le rôle d'Arnold dans Guillaume Tell. La salle était comble et la curiosité surexcitée au plus haut degré. La première impression fut loin d'être favorable au nouveau ténor. Sa taille exiguë, son physique ingrat et le peu de noblesse de sa tournure choquèrent les plus indulgents. Mais, dès les premières phrases du récitatif, il fallut admirer cette déclamation si noble et si poétique, cette voix éloquente et fière. Alors, par un singulier prodige de l'art, Duprez sembla grandir aux yeux des spectateurs et acquérir les proportions des héros d'Homère. Ce fut au milieu d'un silence admiratif que le célèbre ténor soupira : O Mathilde, idole de mon âme ! silence interrompu bientôt par des bravos enthousiastes. Dès lors le résultat de l'épreuve était facile à prévoir. L'âme de l'artiste entrait en communication avec le public, et l'ut de poitrine ne parut qu'un brillant superflu. Le chef-d'œuvre de Rossini obtint, grâce à son interprète, le succès qu'il méritait. Duprez brilla moins dans Robert ; mais il obtint un très grand succès dans le rôle de Guido, de Guido et Ginevra, opéra d'Halévy. Le talent hors ligne de l'artiste se trouva à l'aise pour exprimer les sentiments les plus opposés. Amour, rêverie, mélancolie, désespoir, fureur, noble fierté, tout était réuni dans cette exécution merveilleuse. Duprez eut, dans le récitatif, des élans dont la salle frissonna tout entière. La Favorite et la Reine de Chypre achevèrent d'assurer à leur interprète un nom à jamais glorieux dans les fastes de l'art musical.
Cependant, après dix ans de nobles travaux, Duprez, qui avait supporté seul le poids de l'écrasant répertoire de l'Opéra, crut devoir prendre sa retraite. La voix du grand artiste était altérée. A cette occasion, Rossini écrivit à Duprez : « Illustre ami, ce n'est point sans une vive douleur que j'ai appris que vous abandonniez l'Opéra. Votre retraite est une grande calamité pour cet établissement et une immense perte pour mon pauvre Guillaume Tell, à qui votre beau talent avait donné une nouvelle vie. » Duprez avait déjà formé de remarquables élèves, et, en 1849, à sa représentation de retraite, il présenta au public de l'Opéra Mlle Miolan (devenue Mme Carvalho), qui chanta le rôle d'Eudoxie dans le deuxième acte de la Juive et des fragments de Lucie. L'élève parut digne du professeur. Duprez se fit encore entendre au Théâtre-Italien, le 9 janvier 1851, dans le rôle d'Edgar. Il avait voulu soutenir de sa présence sa fille Caroline, qui débutait par le rôle de Lucie et qui ne se montra pas au-dessous du nom qu'elle portait.
L'incomparable ténor a eu l'ambition, un peu téméraire, de vouloir joindre à son indiscutable gloire artistique la réputation du compositeur. Jeune encore, il avait écrit la Cabane du pêcheur, joué sans succès à Versailles. Il a donné depuis : Joanita, opéra en trois actes (Théâtre-Lyrique, 1852), représenté d'abord à Bruxelles, en 1851, sous le titre de l'Abîme de la Maladetta : c'était une œuvre plus correcte qu'inspirée ; la Lettre au bon Dieu, opéra-comique en deux actes (Opéra-Comique, 1853) ; Mlle Duprez, animée par l'amour filial, y déploya vainement un talent de premier ordre ; le succès fut des plus éphémères ; Jéliotte, opéra en un acte, paroles de M. Edouard Duprez (hôtel Duprez, rue Turgot, 7 avril 1854) : ce petit acte ne manquait pas de mérite ; la mélodie y était, sinon originale, du moins distinguée ; Duprez n'a jamais mieux fait ; Jeanne Darc, opéra en cinq actes (Grand-Théâtre-Parisien, 1865). La critique s'est montrée justement sévère à l'égard de cette partition. Quand on a acquis la renommée de Duprez, à quoi bon la compromettre en s'entêtant à s'escrimer dans une carrière où l'on ne peut prétendre qu'à de médiocres résultats ? Un talent, même secondaire, de compositeur ne s'improvise pas. Trois ans plus, tard, le célèbre ténor a fait jouer au Cirque de l'Impératrice un oratorio en trois parties, le Jugement dernier, dont il avait composé les paroles et la musique et qui n'obtint qu'un succès d'estime. M. Duprez semble avoir renoncé à chercher la renommée comme compositeur. Il aime mieux faire des élèves et nous léguer un nouvel Arnold. Il a déjà fait faire de grands progrès à l'art du chant, grâce à sa méthode, dont il a consigné dans un excellent ouvrage les principes, en même temps que ses souvenirs musicaux. L'Art du chant, qu'il a publié vers la fin de sa carrière, est un traité complet et l'un des plus approfondis que l'on ait sur la matière.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1866)

 

Il fut décoré de la Légion d'honneur en 1865. En 1870, M. Duprez a fondé une école spéciale de chant à Bruxelles. En 1873, il a publié la Mélodie, études complémentaires vocales et dramatiques de l'art du chant, comprenant deux parties, l'une qui contient les études vocalisées et les grandes études avec paroles françaises ; l'autre, un choix de classiques du chant de 1225 à 1800. A cet ouvrage est jointe une biographie de Duprez, par Théophile Silvestre.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1er supplément, 1878)

 

Depuis qu'il s'était consacré au professorat musical, le silence pesait sans doute au célèbre chanteur habitué à occuper l'attention publique, car il publia ses mémoires sous, le titre de Souvenirs d'un chanteur (1880, in-12). Si l'on fait abstraction du « Moi et c'est assez », si fréquent chez les artistes et qui règne dans tout le volume, on ne peut nier que le livre présente de l'intérêt et soit écrit avec une entière sincérité. Par exemple, l'auteur n'hésite pas à avouer que, comme chanteur, il n'a jamais été fort en faveur auprès de Meyerbeer, ce qu'il attribue à une critique un peu vive de la musique du maestro qu'il aurait faite à l'âge de dix-huit ans. Le récit de l'éducation musicale de Duprez et de ses débuts offre des détails intéressants sur Choron et son école ; on voit ensuite comment le chanteur a triomphe des obstacles qu'il rencontrait, surtout dans la faiblesse relative de son organe vocal. Ce fut en Italie, à Lucques, à la Pergola de Florence, que Duprez chanta ses premiers grands rôles ; c'est là qu'il trouva ce fameux ut de poitrine qui lui valut tant de succès à Paris. « Il est à remarquer, dit-il, que c'est à partir du moment où je me livrai à ce grand genre dans de grandes salles, que ma voix gagna en puissance et en étendue. » Il est plus probable que le chanteur dut ses progrès à l'excellente méthode qu'il avait trouvée de lui-même et qu'il a su si bien enseigner à ses élèves. Quoi qu'il en soit, il constate sans aigreur que sa voix se fatiguait lorsqu'il dut prendre sa retraite à l'Opéra. « Quand j'annonçai mon projet de retraite, écrit-il, on ne fit rien pour me retenir ; j'allais au-devant d'un désir qu'on n'eût cependant pas osé me manifester. Au mois de mars 1849, je quittai l'Académie de musique sans que mon départ d'un théâtre où je comptais douze années de service fût pour ainsi dire remarqué. » On peut pardonner quelque faiblesse de vanité à un homme qui parle de lui avec ce détachement. On comprend d'ailleurs qu'ayant occupé une si grande place au théâtre il ait voulu, en écrivant des mémoires, assurer quelque durée au souvenir toujours fugitif d'un chanteur, quelle que soit sa valeur ; mais on comprend moins M. Duprez faisant des vers, et les livrant au public. Les Joyeusetés d'un chanteur dramatique, poésies (1882, in-8°), n'ajouteront certainement rien à sa réputation. Venant d'un professeur de sa compétence et de son autorité, son livre Sur la voix et l'art du chant (1882, in-12) aurait pu être un excellent traité didactique, s'il avait été écrit en prose ; mais, par une idée bizarre, M. Duprez a mis ces conseils en vers, et en vers qui n'ont rien de la précision et de la correction de ceux de l'art poétique de Boileau. Qu'on en juge par ce quatrain :
     Sans monter au pinacle, il est certains artistes
     Dont l'organe flatteur, et surtout vigoureux,
     Sans être bien savants, sans être méthodistes,
     Obtiennent des succès par des effets heureux.

Citons encore de lui : Graines d'artistes, silhouettes vocales (1884, in-12).

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

 

 

 

 

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