Jean MOULIÉRAT

 

Jean Mouliérat (Werther) et Marie Delna (Charlotte) dans l'acte IV de Werther à l'Opéra-Comique vers 1893

 

 

Jean-Baptiste dit Jean MOULIÉRAT

 

ténor français

(Vers, Lot, 13 novembre 1853* – Paris 13e, 20 avril 1932*), enterré au cimetière du Montparnasse.

 

Fils d'Etienne MOULIÉRAT (Vers, 04 janvier 1828 Villeneuve-Saint-Georges, Seine-et-Oise [auj. Val-de-Marne], 03 juillet 1896) et de Philomène PARRA (Cénevières, Lot, 03 décembre 1835 ap. 1895), mariés à Vers le 19 janvier 1853.

Epouse à Paris 9e le 31 août 1886* Marie Rosalie Caroline Laure KAIBEL (Durbuy, Luxembourg, 01 février 1856 – 1927) [veuve de Jean-Louis MOUILHAYRAT (Saint-Cirq-Lapopie, Lot, 12 mai 1852 – 75018.Paris, 10 octobre 1885*), journalier].

 

 

Son père, d'abord maître de bateaux, tenait à Vers l'auberge de « la Truite dorée », puis fut bijoutier à Paris. Engagé en 1873 au 18e régiment des chasseurs à pieds du fort de Rosny, Jean Mouliérat entra au Conservatoire de Paris en 1875 et y fut élève de Bussine (chant), Ponchard (opéra-comique) et Obin (opéra). Il y obtint un deuxième accessit de chant en 1877, et en sortit en 1879 avec le premier prix d'opéra-comique et les seconds prix de chant et d'opéra. Il débuta à la salle Favart la même année dans Lalla-Roukh de Félicien David dans le rôle du jeune premier Nourreddin. Bon musicien, conduisant à merveille une voix de ténor chaude et bien timbrée, il chanta ensuite avec beaucoup de talent et de succès tout le répertoire. Il chantait à la 750e représentation de Mignon d'Ambroise Thomas lorsque la 2e salle Favart fut détruite par un incendie. Mouliérat, Taskin et de nombreux artistes se distinguèrent ce soir-là par leur courage. Il interpréta la 1000e de cette œuvre le 13 mai 1894 en présence du compositeur. Il fit toute sa carrière à l'Opéra-Comique, jusqu'en 1898, y revenant après 1900 pour y interpréter à nouveau Carmen (Don José). Il fut membre du Conseil supérieur du Conservatoire, et chevalier de la Légion d'honneur. Il fut très affecté par le décès prématuré, en 1931, de la cantatrice Jeanne Myrtale, qui fut sa dernière muse. On doit à Pierre-Barthélemy Gheusi et Thomas Salignac, un livre, Jeanne Myrtale, Jean Mouliérat (1933).

En 1886, il habitait 13 rue Montholon à Paris 9e ; en 1895, 79 boulevard Saint-Michel à Paris 5e. En 1896, il acheta le château de Castelnau-Bretenoux (Prudhomat, Lot) pour 19.168 francs et entreprit sa restauration ; quelques jours avant sa mort, il en fit don, ainsi que ses collections, à l'Etat.

 

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Il a débuté le 11 novembre 1879 dans Lalla-Roukh (Nourreddin).

 

Il a chanté le Maçon (Léon, septembre 1881) ; Mignon (Wilhelm Meister, 1882 ; 1000e le 13 mai 1894) ; Joseph (Ruben, 14 janvier 1883) ; la Perle du Brésil (Lorenz, 17 mai 1883) ; Zampa (Alphonse, 1883) ; le Pardon de Ploërmel (Corentino, 1883) ; Richard Cœur de Lion (1883) ; la Flûte enchantée (Tamino, 08 février 1884) ; Roméo et Juliette (Tybalt, 1884) ; Carmen (Don José, septembre 1885) ; le Songe d'une nuit d'été (lord Latimer, 1886) ; la Traviata (Alfredo, février 1889) ; Werther (Werther, 25 mars 1893) ; Mireille (Vincent) ; le Pré-aux-Clercs (Mergy) ; la Fille du Régiment (Tonio) ; Haydée (Andréa) ; le Roi d'Ys ; l'Etoile du Nord ; les Dragons de Villars ; l’Attaque du Moulin ; le Domino noir ; le Médecin malgré lui ; la Sirène.

 

Il a créé le 28 décembre 1881 les Pantins (Ulric, Léandre) de Georges Hüe ; le 13 novembre 1882 la Nuit de Saint-Jean (Frantz) de Paul Lacôme ; le 18 juin 1883 Mathias Corvin d'Alexandre de Bertha ; le 23 juin 1884 l'Enclume (Vincent) de Georges Pfeiffer ; le 10 octobre 1884 Joli Gilles (Léandre) de Ferdinand Poise ; le 31 mars 1886 Plutus (Xinthias) de Charles Lecocq.

 

 

 

Second prix d'opéra de Jean Mouliérat au Conservatoire de Paris, signé par Ambroise Thomas

 

 

 

 

A la date du 11 novembre 1879, jour des débuts de M. Mouliérat à l'Opéra-Comique, notre confrère Stoullig écrivait ce qui suit sur ce ténor distingué :
« Du 18e chasseurs où il rossignolait il y a trois ans, sans connaître encore une note de musique, jusqu'à l'Opéra-Comique où il a été engagé par M. Carvalho après ses derniers succès au Conservatoire, le jeune ténor Mouliérat a fait du chemin. C'est dans le Désert que nous l'avons entendu pour la première fois au concert Colonne ; c'est dans Lalla Roukh qu'il a débuté ce soir en attendant la reprise de la Perle du Brésil. M. Mouliérat semble voué à Félicien David dont il aura ainsi chanté successivement trois ouvrages importants. La demi-teinte convient d'ailleurs parfaitement à l'organe légèrement voilé de M. Mouliérat... »
Mouliérat n'est, en effet, qu'un ténorino, mais sa voix a beaucoup de charme, beaucoup de tendresse même et il la dirige avec habileté. Après Lalla Roukh, il a chanté Haydée (Andréa), Léon du Maçon, un des fils de Jacob dans Joseph, Alphonse de Zampa, Lorenz de la Perle du Brésil, Wilhelm de Mignon, Tybalt de Roméo et créé les Pantins de Hüe (concours Crescent), la Nuit de Saint-Jean, Mathias Corvin, etc.. En somme artiste charmant pour les deuxièmes rôles de ténor.
(Georges d'Heylli, Foyers et coulisses, 1885)

 

Lauréat de notre Conservatoire. Son début eut lieu dans Lalla Roukh. Le jeune artiste fut d'emblée adopté.

Mouliérat a chanté, pour ainsi dire, tout le répertoire. Dans José, de Carmen, il se fait remarquer par la vigueur de son expression. Mignon, le Roi d'Ys, tous les rôles enfin valent aussi de beaux succès à ce brillant ténor, qui, dans Werther déploie des qualités de tragédien et de chanteur de grand style.

Toujours sur la brèche et toujours prêt à remplacer un camarade, cet artiste est des plus précieux à la direction.

(Adrien Laroque, Acteurs et actrices de Paris, juillet 1899)

 

La croix d'Emma Calvé.

On a fêté, hier soir, dans l'intimité, la remise de la croix de la Légion d'honneur à l'illustre cantatrice Emma Calvé. Il n'y avait là que de vieux amis de celle qui fut une inoubliable Carmen, tous chanteurs... et du Midi ! Et cette petite cérémonie donna lieu à une émouvante évocation du passé.

Mouliérat – qui fut un des plus brillants ténors français et chanta à l'Opéra-Comique sous Carvalho – était venu exprès du Lot, son pays natal, où il vit retiré.

– Ah ! ma bonne amie, dit-il, en prenant Calvé dans ses bras, vous souvenez-vous lorsque nous jouions Lalla Roukh, il y a quarante ans ?

Et Montégut, ancienne basse chantante de l'Opéra et de l'Opéra-Comique – il y a bien longtemps aussi – Toulousain pur sang, ne put s'empêcher de trembler sa voix au beau timbre grave, lorsqu'il proféra la formule sacramentelle :

« Au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés... »

Car c'est Montégut, parrain légionnaire, qui eut l'honneur d'épingler la croix sur la poitrine d'Emma Calvé.

Et puis Thomas Salignac, professeur au Conservatoire apporta son hommage parfumé d'accent méridional – il est natif du Gard :

– Avoir eu pour partenaire une Carmen telle que vous !...

A quoi Calvé répondit :

– Vous fûtes le plus beau, le plus ardent don José que j'aie connu !

(Lyrica, janvier 1932)

 

 

 

 

 

Jean Mouliérat (photo P. Boyer)

 

 

 

 

Il vint fort jeune à Paris et entra au Conservatoire, où il fut l'élève de MM. Bussine, Ponchard et Obin.

Sorti du Conservatoire après y avoir obtenu les trois prix de chant, d'opéra-comique et d'opéra, il débuta, le 11 novembre 1879 à l'Opéra-Comique, dans le rôle de Nourreddin de Lalla Roukh.

Depuis cette époque, il a chanté : l'Attaque du Moulin, le Roi d'Ys, Mignon, Mireille, le Domino noir, le Pré-aux-Clercs, la Traviata, Carmen, la Flûte enchantée, Richard Cœur de Lion, la Perle du Brésil (reprise), Roméo et Juliette, la Fille du Régiment, les Dragons de Villars, Haydée, Werther, etc.. — en un mot les nombreux rôles du répertoire. Il a créé : la Nuit de Saint-Jean, Joli Gilles, Plutus, etc., et il a, dans les fêtes populaires, chanté souvent la Marseillaise, qu'il a traduite en grand tragédien lyrique. Il fut l’un des interprètes choisis par Ambroise Thomas pour chanter la millième représentation de Mignon, qu'il a joué plus de 300 fois ; c'est lui aussi qui chanta le rôle de Mergy à la 1,500e du Pré-aux-Clercs.

En 1893, il fit apprécier son grand talent à Monte-Carlo, pendant la saison, en chantant la Traviata, la Fille du Régiment, le Domino noir.

Très aimé du public, dont il est un des ténors préférés, et certes le plus populaire de l'Opéra-Comique ; artiste parisien par excellence, connaissant à fond le répertoire ancien et moderne, M. Mouliérat est l’un des rares ténors qui puissent chanter tous les grands rôles du répertoire ; comédien habile, autant que brillant chanteur, doué d'une voix étendue, d'un charme et d'une sûreté extraordinaires, avec une vigueur d'expression non pareille, il n'a remporté que des succès dans sa carrière artistique.

Retiré momentanément de l'Opéra-Comique, M. J. Mouliérat s'est fait entendre dans quelques grandes villes et salons mondains, où il a retrouvé les applaudissements des dilettantes. Il serait désirable que cet artiste, d'un si personnel talent, reprit la place due à sa valeur dans la troupe de notre deuxième scène lyrique.

M. Mouliérat est officier d'Académie depuis 1889 et officier de l'Instruction publique depuis le 1er janvier 1896. Il a été décoré de la médaille de sauvetage de première classe pour actes de courage, notamment pour sa belle conduite dans l'incendie de l'Opéra-Comique.

(C.-E. Curinier, Dictionnaire National des Contemporains)

 

 

 

 

 

Jean Mouliérat dans Carmen (Don José) à l'Opéra-Comique vers 1888

 

 

 

 

De Jean Mouliérat on peut dire, qu'il eut deux carrières, toutes deux dévouées à l'art lyrique. Dans la première, il fut un ténor réputé ; un chanteur dont on aimait l'organe séduisant, un artiste qui brillait dans les rôles de ce répertoire, trop délaissé de nos jours, qui allait de la Dame Blanche à Richard Cœur de Lion, en passant par le Pré-aux-Clercs, le Domino noir, Lalla-Roukh et Mignon. Mouliérat en fut pendant vingt ans (de 1879 à 1899) l'interprète chaleureux et applaudi.

Dans la seconde partie de soit existence, ayant cessé de chanter, il ne cessa de s'intéresser à tout ce qui touchait au chant et prodigua ses soins, ses conseils et son argent aux jeunes élèves qui venaient le trouver et qui ne repartaient jamais les mains vides. Pour les mieux aider, il accepta de faire partie du Conseil supérieur du Conservatoire, où il fit apprécier la justesse de son goût.

Aucun ne fut plus assidu que lui aux examens d'admission, aux révisions trimestrielles et aux concours de fin d'année. Il se faisait une règle stricte de suivre attentivement les travaux des élèves, prenant de nombreuses notes pour ne rien oublier de leurs progrès.

Ce grand consciencieux avait toujours la crainte de ne pas être assez juste.

Il s'intéressa avec la même ardeur aux différentes Associations artistiques dont il devint rapidement l'un des piliers les plus solides ; partout on admirait sa modestie et l'agrément de sa conversation. Jamais, pour ma part, je ne l'ai vu, même au milieu de discussions passionnées, se départir de cette courtoisie affable qui lui était naturelle.

C'était un tendre et un timide ; il avait la pudeur de sa sensibilité et la cachait soigneusement, surtout aux indifférents, sa qualité dominante était la délicatesse ; il semblait par cela être parfois un peu hors de notre époque où la vitesse favorise la muflerie. Il portait en lui une distinction innée et l'on ne s'étonnait pas de le savoir propriétaire de cet admirable joyau du moyen âge, le château de Castelnau-Bretenoux, qu'il restaura et garnit de meubles de l'époque, choisis par lui avec un discernement d'archéologue.

Ainsi que nous l'a confirmé le Directeur des Beaux-Arts, M. Paul Léon, dans le beau discours qu'il a prononcé à ses obsèques, Jean Mouliérat laisse Castelnau à l'État, terminant par ce geste de grand seigneur cette vie d'artiste, qu'on pourrait donner en exemple pour sa générosité et la noblesse de ses sentiments.

Aux paroles émues de son ami de toujours, Léon Brémont, j'ajouterai le souvenir qu'il laissera à ses camarades de l'Union des Maîtres du Chant français et de l'Académie du Chant, dont je lui apporte ici le dernier adieu.

Les obsèques de Jean Mouliérat ont eu lieu à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, sa paroisse, au milieu d'une affluence d'artistes et d'amis, parmi lesquels nous avons reconnu : MM. Paul Léon, directeur des Beaux-Arts ; Jacques Rouché, directeur de l'Opéra ; Gheusi, Escalaïs, Georges Hüe, Henri Lavedan, de l'Académie française ; Général Boquet ; Chantavoine, secrétaire général du Conservatoire ; Samuel Rousseau, Michel Carré, Delaquerrière, Salignac, Francell, Dangès ; Mmes Marguerite Carré, Bréval ; MM. Lucien Fugère, Delmas, David, Vieuille, Chéreau, Duberry, Colonel Thibaud, Dr Blondel, etc., et les membres du Comité de l'Association des Artistes Dramatiques, dont le disparu était vice-président depuis 40 ans ; MM. Albert Carré, Arquillière, Léon Brémont, Léon Bernard, Lurville, Louis Maurel, Tunnès, Henry Mayer, Ch. Berteaux, Larochelle, Roger Monteaux, Poggi, Desmoulins, Rozemberg, Darteuil.

Une messe fut chantée par la maîtrise de l'église. A l'Offertoire, M. Jean Vergnes, de l'Opéra, fit entendre de sa belle voix prenante un Agnus Dei.

A l'issue de la cérémonie, Léon Brémont, vice-président de l'Association des Artistes Dramatiques, prononça le beau discours suivant :

« L'Association des Artistes Dramatiques vient de perdre en quelques semaines deux de ses plus anciens, de ses plus fidèles amis : Hier, c'était Félix Galipaux, Aujourd'hui, c'est mon cher Jean Mouliérat qui disparaît. Ils furent des camarades de ma jeunesse, des amis de toujours.

C'est au nom du Comité de l'Association Taylor que je viens adresser à Jean Mouliérat nos derniers adieux. De ce Comité, il était l'un des membres les plus dévoués depuis 1894 ; il en avait été nommé vice-président en 1900. Il apporta toujours à ses camarades l'appui de sa bonté, de son talent, de sa générosité ; il leur laissa les fonds de sa pension qu'il ne toucha jamais ; quelques jours avant sa mort, il me disait que, dans son testament, il n'avait pas oublié la maison de Pont-aux-Dames, cette maison qu'il avait contribué à fonder aux côtés de Constant Coquelin !

C'était un être infiniment délicat ; doué d'une rare distinction naturelle, il savait éviter toute ostentation dans les bienfaits qu'il répandait si généreusement ; sensible et affectueux, il s'était créé des amitiés qui resteront fidèles à son souvenir ; on peut dire que la soudaineté de sa disparition est le seul chagrin qu'il ait causé à ses amis. Il est mort victime de son cœur si tendre. Il couvait, sans doute, depuis quelque temps, un mal secret ; mais deux deuils infiniment cruels et successifs l'avaient accablé à tel point qu'on peut dire sans crainte d'exagérer : il est mort de chagrin.

En 1879, après ses brillants concours au Conservatoire, il débuta le 11 novembre dans Lalla Roukh et, tout de suite, il se classa dans cette pléiade d'artistes qui, pendant vingt années, jetèrent tant d'éclat sur ce théâtre de l'Opéra-Comique : les Talazac, les Taskin, les Fugère, les Grivot.

Nous n'avons plus pour nous rappeler cette admirable période que le témoignage heureusement toujours présent de notre cher Lucien Fugère que le poids des ans ne semble pas avoir touché.

Jean Mouliérat ne devait pas quitter son Opéra-Comique qu'il aima passionnément et qu'il servit avec toute sa loyauté, tout son cœur, tout son talent.

Pendant plus de vingt années, il y chanta, après Lalla-Roukh, la Perle du Brésil, Mignon, le Maçon, Mireille, l'Etoile du Nord, la Traviata, Haydée, le Domino noir, Roméo, Carmen, Werther, le Roi d'Ys, le Pré-aux-Clercs, dans lequel, à côté de Bilbaut-Vauchelet, de Merguillier, de Fugère, de Louis Thuillier, il fut un Mergy supérieur.

Après sa retraite, Mouliérat, appelé au Conseil supérieur du Conservatoire, nommé chevalier de la Légion d'honneur, se consacra aux jeunes artistes qu'il guidait avec toute la finesse, toute la distinction du goût le plus sûr...

Adieu, mon cher Jean, ces jeunes artistes, les malheureux que tu as secourus, tes collègues du Comité, ceux qui restent de ton vieil Opéra-Comique, tes vieux amis de cette société La Timbale où nous nous retrouvions avec tant de plaisir, tes vieux compagnons des premières années de théâtre, tous garderont ton souvenir au fond de leur cœur. Ils t'ont aimé. Ils ne t'oublieront pas. »

M. Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, rappela la carrière de Mouliérat et, au nom du Gouvernement, le remercia du don magnifique de son admirable château de Castelnau-Bretenoux.

M. Georges Baillet, de la Comédie-Française, prit ensuite la parole au nom de l'Œuvre des Trente ans de théâtre :

« Je vous ai dit, je crois, qu'en 1877, au Conservatoire, je m'étais lié tout de suite avec un jeune chanteur en uniforme de chasseur à pied qu'on appelait encore à cette époque « Chasseur de Vincennes ».

Voici par quels heureux hasards il avait été amené à entrer dans l'Ecole du faubourg Poissonnière et à y terminer son service militaire.

En 1873 il s'était engagé pour cinq années avec l'intention de se consacrer à la carrière militaire ; il fut incorporé au 18e Chasseurs à pied, au fort de Rosny.

A Longchamp, pendant une pause, dans le cours de la revue du 14 Juillet, sur l'insistance de ses camarades, il entonna un morceau qui s'appelait l'Alsace-Lorraine – c'était alors tout son bagage musical. Le Général Gaucher qui passait à ce moment-là l'entendit : c'était un général musicien-mélomane très amateur de belles voix. Il demanda au capitaine de la compagnie de lui envoyer le chanteur à la Place dès le lendemain. Mouliérat s'y rendit : il chanta de nouveau son Alsace-Lorraine ; alors le général lui remit sa carte avec un mot pour le professeur Grosset, du Conservatoire. Celui-ci ronchonna un peu en le recevant : Ah, dit-il, c'est de Gaucher. Il a la manie des belles voix... Enfin, chantez-moi quelque chose. Troisième audition de l'Alsace-Lorraine. Grosset est séduit par la jolie qualité de cette voix ; il donne quelques leçons et fait recevoir au Conservatoire, dans l'air de Joseph, Mouliérat qui entra dans la classe de Bussine. Il avait Achard pour l'Opéra-Comique et Obin pour l'Opéra. »

La plupart des assistants suivirent jusqu'au cimetière Montparnasse la dépouille de leur ami et prièrent devant ce même tombeau où, il y a un an à peine, nous étions venus accompagner cette radieuse jeune artiste, Jeanne Myrtale, dont la mort inattendue attrista le monde des théâtres et porta à notre cher Mouliérat un coup fatal dont il n'a pu se relever.

(S. Thomas-Salignac, Lyrica n° 114, avril 1932)

 

 

 

 

 

Jean Mouliérat (Werther) et Marie Delna (Charlotte) dans l'acte IV de Werther à l'Opéra-Comique vers 1893

 

 

 

Au cours de son service militaire, dans les chasseurs, en 1875, il avait été remarqué, pour sa jolie voix naturelle de ténor, par un de ses officiers qui lui persuada de tenter la carrière lyrique. C'est ainsi qu'il entra au Conservatoire de Paris, dont il sortit, en 1879, avec un second prix de chant (comme élève de Bussine), un second prix d'opéra (dans la classe d'Obin) et un premier prix d'opéra-comique (dans celle de Ponchard). Entré aussitôt à l'Opéra-Comique, il y apportait, avec un organe plein de charme et de souplesse, un physique distingué, aisé, de jolie tournure, qualités qui devaient le servir dans tout le répertoire courant, mais sans le mettre tout à fait au premier plan. Il est vrai qu'il arrivait à un moment où les premiers rôles de ténor étaient réservés à Talazac, Nicot, Bertin, Lhérie. Son début, en 1879, eut lieu dans une reprise de Lalla-Roukh, où il fit la meilleure impression sous l'aspect du prince Noureddin, aux douces cantilènes. Quelques créations lui échurent, entre 1881 et 1886, dans de petites pièces généralement éphémères : les Pantins (début de Georges Hüe), la Nuit de Saint-Jean (de Lacôme), la Perle du Brésil (de Félicien David, rôle de Lorenz), Mathias Corvin (de de Bertha, rôle de Ridolfo), l'Enclume (de Pfeiffer), Joli Gilles (de Poise, rôle de Léandre), et Plutus (de Lecocq). Le joli personnage de Léandre, surtout, reste bien le type de l'emploi de Jean Mouliérat, de son jeu élégant et de sa voix légère et claire.

 

Il lui fut donné, cependant, de triompher dans des rôles beaucoup plus importants. Tels : Andréa de Haydée, reprise, en 1882 ; Tybalt de Roméo et Juliette, Richard Cœur de Lion, même année ; Wilhelm de Mignon, en 1883 (qu'il jouait justement le soir où éclata l'incendie de l'Opéra-Comique, en 1887), Alphonse de Zampa, même année ; Mergy du Pré-aux-Clercs, en 1884, et même don José de Carmen, ainsi que Tamino de la Flûte enchantée ; Sylvain des Dragons de Villars, Georges de l'Etoile du Nord, reprise, en 1885 ; puis Tonio, de la Fille du régiment, Philémon de Philémon et Baucis, le Faucheur, du Pardon de Ploërmel, reprise, en 1886 ; et Scipion, dans la Sirène, en 1887. Mais sa dernière apparition semble avoir été celle d'Horace dans une reprise du Domino noir, en 1894. Car c'est l'époque où il quitta la scène, et il faut avoir la mémoire longue et de bien anciens souvenirs pour le voir encore dans la plupart de ces rôles.

 

Jean Mouliérat n'est resté en somme qu'une quinzaine d'années dans la carrière théâtrale, et il lui a survécu près de quarante ans. Mais l'exemple est rare, d'une survie qui a non seulement sauvegardé, mais accru la réputation de l'artiste. Elle a plusieurs causes : d'abord, l'intérêt actif qu'il ne cessait de témoigner au mouvement lyrique, à l'enseignement et aux exercices au Conservatoire (pendant combien d'années ne fit-il pas partie des jurys d'examen ?), à ses jeunes camarades et émules. Ensuite le don qu'il reçut un jour du vieux château de Castelnau-le-Bretenoux (Lot), presque en ruines, mais superbe d'allure féodale, et qu'il s'appliqua dès lors à restaurer, à remplir de souvenirs du moyen âge, de meubles anciens, où il aimait à recevoir, et qui était vite devenu légendaire dans le monde théâtral. Pour achever son œuvre, il a légué à la France ce magnifique domaine, dont la gestion est désormais confiée à l'Administration des beaux-arts et qui sera visité comme un musée. Jean Mouliérat est mort à Paris, le 21 avril dernier, et ses obsèques ont eu lieu le 23, en l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

 

(H. de Curzon, Larousse Mensuel Illustré, décembre 1932)

 

 

 

 

 

 

 

Château de Castelnau-Bretenoux : vue d'ensemble

 

 

Château de Castelnau-Bretenoux [Lot].

 

Par un décret du 11 décembre 1932, l'Etat vient d'accepter le legs, fait par Jean Mouliérat, l'interprète bien connu de Werther à l'Opéra-Comique, de son château de Castelnau-Bretenoux.

Placée au confluent de la Cère et de la Dordogne, dont elle commandait les vallées, la forteresse, construite au haut d'une colline, semble la borne naturelle des quatre provinces du Périgord, Limousin, Auvergne et Quercy, à l'endroit où le sauvage Causse de Gramat fait place à la verdoyante vallée de la Dordogne.

On fait remonter l'origine du château au temps de la reine Brunehaut ; toujours est-il que dès 861 nous trouvons traces d'un baron de Castelnau, oppresseur de l'abbaye voisine de Beaulieu. Le cartulaire de cette abbaye nous conserve le souvenir d'un certain Hugues de Castelnau, abbé laïque, qui en 1031 gouvernait irrégulièrement le monastère ; mais ce n'est qu'en 1076 qu'il est question d'un château.

La place eut à subir un long siège en 1150, et capitula devant les troupes d'Henri II d'Angleterre. Pendant la guerre des Albigeois, les barons de Castelnau, à l'orgueilleuse devise « Dieu aide aux seconds des Français », prendront la défense du comte de Toulouse ; devenus vassaux des comtes de Turenne, ils devaient leur apporter tous les ans un œuf pour toute redevance.

En 1248, un des barons prend la croix et accompagne saint Louis dans sa croisade. Guillen, baron de Castelnau en 1285, était renommé pour sa cruauté. En 1329 Pierre de Castelnau, alors évêque de Rodez, fit commencer la construction de la chapelle, située dans les murs du château.

Un autre Castelnau, Bégon, devint en 1378 évêque de Cahors. Pons de Caylus hérite du domaine qui sera la propriété entre 1435 et 1460 de l'évêque de Cahors, Jean de Caylus.

Le troisième fils de Pons avait épousé Antoinette de Clermont-Lodève, dont la famille possédera le château pendant tout le XVIe siècle et une grande partie du XVIIe : c'est la période d'aménagement des appartements ; l'on fait de nombreux projets d'adaptation du château aux goûts de l'époque, mais tout est interrompu par le départ des châtelains pour Versailles.

Passé aux mains de la famille de Luynes, le château fut abandonné pendant tout le XVIIIe siècle à des régisseurs. La forteresse n'eut pas à souffrir de la Révolution ; vendue à plusieurs reprises, on projeta même en 1844 de la détruire ; elle n'échappa d'ailleurs à la pioche des démolisseurs que pour être la proie en janvier 1851 d'un vaste incendie. Les stucs, toute la décoration intérieure datant du XVIIe siècle, disparurent, mais les flammes ont patiné et veiné le beau granit rouge des murs.

Viollet-le-Duc eut le dessein d'y faire, comme à Pierrefonds, une de ces reconstitutions dont lui seul avait le secret : les pauvres ressources des Monuments historiques heureusement l'en empêchèrent.

En 1890, un particulier, Jean Mouliérat, s'en rendit acquéreur, et pendant toute sa vie, avec respect et fidélité, consolida et ressuscita ce chef-d’œuvre de son Quercy natal.

Le château revêt en plan la forme d'un triangle, avec une grosse tour à chacun des angles ; un large fossé entoure les murs ; le système défensif est complété par une seconde enceinte.

La partie la plus ancienne subsistant actuellement est une grande tour rectangulaire du XIIe siècle. Le haut donjon carré, aux murs très épais, ne date que du XIIIe siècle ; il se compose de deux grandes salles voûtées d'ogives, bâties sur deux étages, de caves. D'étroites fenêtres et une double porte sont les seules ouvertures de cette partie primordiale de la forteresse desservie par un escalier à vis.

Au XIVe siècle, on couronna le donjon de mâchicoulis et de créneaux. A la même époque on donna à l'ensemble son plan actuel, en ajoutant au nord une grosse tour ronde surnommée « la tour militaire » ; elle est dominée par une terrasse, à laquelle conduit un escalier construit dans l'épaisseur de la muraille.

A l'ouest, une tour, contemporaine de la tour militaire, lui sert de pendant. En avant du donjon, au sud-est, se trouve une petite tour ronde, flanquée d'une autre plus petite qui date du XVe siècle.

Entre ces deux tours et la tour militaire se place l'entrée du château, défendue par une herse du XVe siècle ; deux tours ajoutées au XVIe siècle servent de barbacanes.

Un couloir de contre-sape, aboutissant d'un côté à la terrasse sud et de l'autre à la tour militaire, qu'il contourne comme au château de Gisors, fut ajouté au XVe siècle.

Quant à la seconde enceinte du XIVe, elle entoure complètement le château ; les couronnements des tours ont disparu et plusieurs tours ont été remplacées au XVIe siècle par des bastions.

Deux entrées donnaient accès au château : l'une à l'angle sud-est avec ses mâchicoulis et sa herse du XIVe ; l'autre, avec sa poterne du XVe siècle, fut ouverte au nord dans le mur de la seconde enceinte, au fond du fossé ; elle est placée dans l'angle nord, près de l'église du village.

A l'intérieur des murs, une chapelle, dont Pierre de Castelnau, évêque de Rodez, serait le fondateur, n'a dû être terminée qu'au XVe siècle si nous en croyons le profil des ogives. Elle fut achevée sans doute par Jean de Caylus, évêque de Cahors, de 1435 à 1460, dont les armes se retrouvent sur les clefs de voûte des deux dernières travées. C'est aussi l'époque qu'indique le style des peintures murales consacrées au cycle de la Passion, sujets devenus à peine visibles.

Sur l'autel, un beau retable sculpté représente l'Annonciation ; sur les panneaux sont peints saint François, saint Jacques, une Vierge de pitié et sainte Barbe.

Du côté occidental de la chapelle, une tribune de bois donnait accès à une grande salle, dite « salle des Morts » voisine de la bibliothèque.

Le château, tout militaire d'aspect, qui tenait plus de la place forte que du château de plaisance, fut aménagé au XVIIe siècle. On ouvrit de larges fenêtres sur la plaine, le pont-levis fit place à un pont de pierre et l'on décora les salles. La cour elle-même allait être habillée à la mode nouvelle, une loggia de plusieurs étages devait masquer le beau nu des murs de la forteresse, comme au château de la Rochefoucauld. Ce projet fut réalisé en partie seulement à l'est de la cour.

L'aspect rougeâtre du château, dû à la qualité du granit dont il est construit, l'a fait maintes fois comparer aux burgs alsaciens ; Hohkœnigsbourg revient souvent sous la plume des poètes locaux qui l'ont chanté. Pierre Loti, qui venait passer ses vacances chez un de ses parents à Bretenoux, nous a conservé une merveilleuse description du château dans son Roman d'un enfant.

Sauvé par Mouliérat, comme le fut son voisin le château de Montal grâce à Fenaille, Castelnau abrite maintenant une magnifique collection d'objets d'art et de sculptures du Moyen Age et de la Renaissance, réunis avec goût par ce grand artiste. C'est cet ensemble qu'il vient de léguer à la France pour mieux faire connaître et admirer ce beau souvenir du passé en terre de Quercy.

(René Brimo, Larousse Mensuel Illustré, juin 1933)

 

 

 

Château de Castelnau-Bretenoux : le donjon et la cour

 

 

 

 

 

 

Legs Mouliérat.

Aux termes de son testament olographe en date du 1er avril 1932, déposé au rang des minutes de Me Courcier, notaire à Paris, 17, rue de Presbourg (XVIe), M. Mouliérat (Jean-Baptiste), en son vivant demeurant à Paris, 79, boulevard Saint-Michel (Ve), décédé à Paris, 60, rue Vergniaud (XIIIe), le 20 avril 1932, a fait notamment les dispositions sujettes à autorisation administrative dont la teneur littérale suit :

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« Au Conservatoire National de Musique sommes suffisantes pour étant employées en rente 3 % sur l'Etat Français assurer un prix annuel de Cinq cent francs dénommé prix Jeanne Myrtale qui sera décerné à l'examen de Janvier à la femme ou jeune fille ayant la meilleure note de l'examen et la plus jolie voix.

« Aux Amis du Conservatoire idem pour même prix annuel de Cinq cents francs qui sera décerné à l'examen de Janvier, dénommé prix Jean Mouliérat et destiné à récompenser l'homme ayant la meilleure note d'examen et la plus jolie voix.

« A la Maison de Retraite de Pont aux Dames fondation Constant Coquelin somme suffisante pour fonder une Chambre qui portera mon nom.

« A l'Union catholique du Théâtre ou à défaut au bureau Central de Bienfaisance de Paris dix mille francs pour assurer des Messes anniversaires pour Melle Jeanne Myrtale et pour moi-même.

« A l'Assistance publique ou au bureau de bienfaisance du quartier du Cimetière ou de Paris ou à l'Association des Gardiens du Cimetière, je laisse le choix à mes exécuteurs testamentaires somme suffisante pour assurer à perpétuité l'entretien de notre tombe du Cimetière Montparnasse et la fleurir chaque année à la Toussaint.

« Au Bureau de bienfaisance de Prudhomat dix mille francs qui seront placés en rente sur l'état français et qui serviront à due concurrence à faire dire par le Curé de cette paroisse des Messes aux dates anniversaires du décès de Madame Mouliérat mon épouse de Jeanne Myrtale, née Goyet, et de moi même le surplus sera partagé entre le bureau de bienfaisance et le Curé de la paroisse et la Collégiale de Castelnau.

« A la commune de Castelnau Prudhomat la maison Durand que je viens d'acquérir qui ne pourra être aliénée qu'à l'état.

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« Tous les legs et diamants ci-dessus sont faits nets de tous frais et droits il en sera de même des legs particuliers d'objets que je ferai par codicille séparé, tous les legs particuliers d'espèces ci-dessus et ceux d'objets être délivrés dans les six mois de mon décès faute de quoi les legs d'espèces seront majorés de vingt-cinq pour cent sauf si le retard est imputable aux légataires.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

« J'institue pour légataire universel….. avec droits seulement à quarante mille francs préciputaire net de tous frais et droits tout le surplus de mon actif net successoral devant être réparti au prorata entre tous mes légataires et bénéficiaires.

« Je révoque tout testament antérieur. »

Les présentes insertions sont faites en exécution de l'art. 3 du décret du 1er février 1896, à l'effet de mettre les héritiers inconnus des testateurs à même de présenter les réclamations qu'ils pourraient avoir à formuler au sujet des dispositions qui précèdent. Ces réclamations devront, sous peine de déchéance, être adressées dans les trois mois à la Préfecture de la Seine, Direction des Affaires municipales et du Contentieux, Bureau central.

(Préfecture de la Seine, Recueil des actes administratifs, juin 1932)

 

 

 

 

 

 

château de Castelnau-Bretenoux (Lot), propriété de Jean Mouliérat qui le fit restaurer

 

 

 

 

 

 

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