Adelina PATTI

 

Adelina Patti dans Faust (Marguerite) au Covent Garden de Londres en 1864

 

 

Adela Juana Maria dite Adelina PATTI

 

soprano italien

(Madrid, Espagne, 19 février 1843 – Craig-y-Nos Castle, Brecon, Pays de Galles, 27 septembre 1919), enterrée, selon son souhait, au Père-Lachaise (4e division).

 

Fille du ténor sicilien Salvatore PATTI (Catane, Sicile, 1800 Paris 8e, 21 août 1869*) et du soprano espagnol Caterina CHIESA dite PATTI-BARILI (Rome, Italie, 1812 1870) [mariée en premières noces à Francesco BARILI ; parents d'Ettore BARILI (18281884) ténor, qui est le père d'Alfredo BARILI (Florence, Italie, 02 août 1854 – novembre 1935) pianiste].

Sœur d’Amalia PATTI (1831 – Paris 9e, 08 décembre 1915) cantatrice [épouse en 1852 Maurice STRAKOSCH (Gross-Seelowitz, Moravie, 15 janvier 1825 – Paris 9e, 09 octobre 1887*) pianiste et impresario, devenu à la fin de 1873 directeur du Théâtre des Italiens de Paris] ; de Maria Carlotta PATTI (Florence, 30 octobre 1835 – Paris 16e, 27 juin 1889*) soprano [épouse à Paris 9e le 03 septembre 1879* Pierre Joseph Ernest de MUNCK (Bruxelles, Belgique, 21 décembre 1840 – 1915), violoncelliste] ; et de Carlo PATTI (1842 Saint-Louis, New York, Etats-Unis, 1873) violoniste et chef d’orchestre [épouse en 1859 (puis divorce) Euphemia "Effie" GERMON (13 juin 1845 06 mars 1914) actrice américaine].

Epouse 1. à Clapham, près de Londres, Angleterre, le 29 juillet 1868* (divorce à Paris 8e le 12 septembre 1884*) Louis Sébastien Henri de ROGER de CAHUZAC, marquis de CAUX (Hanovre, 14 décembre 1825 Paris 1er, 13 décembre 1889*).

Epouse 2. à Swansea, Pays de Galles, le 09 juin 1886, le ténor NICOLINI.

Epouse 3. à Brecon, Pays de Galles, le 25 janvier 1899, le baron suédois Olof Rudolf CEDERSTRÖM (18701947).

 

 

Ses dispositions pour le chant s'étant manifestées de très bonne heure, elle fit à l'âge de sept ans sa première tournée artistique en Amérique et y obtint un succès colossal. Sa famille lui fit faire ensuite des études suivies de chant à New York sous la direction de Maurice Strakosch, son beau-frère, et en 1859 elle débuta d'une façon brillante dans cette ville dans Lucia di Lammermoor. Appelée au théâtre de Covent Garden à Londres en 1861 où elle chanta la Sonnambula, sa réputation s'affermit et en 1862 elle fut engagée à Paris au Théâtre Italien, où elle débuta le 17 novembre dans la Sonnambula et dont elle devint bientôt l'étoile. Elle y resta attachée jusqu'en 1870, tout en se faisant entendre à Londres pendant la saison d'été. A Paris elle interprétait le répertoire italien, à Londres le répertoire français. Après un long séjour en Amérique et à Londres, la Patti avait fait plusieurs réapparitions à Paris, à l'Opéra (débuts en 1874) et au Théâtre de la Gaîté. Puis elle avait repris ses voyages et créé avec succès, à Londres, en 1882, la Velléda de Charles Lenepveu. Elle créa également Dolorès d'André Pollonais à Nice le 22 février 1897. Elle triompha surtout dans un vaste répertoire italien qui convenait à sa belle voix de soprano léger. Sa carrière dura cinquante-six ans.

 

=> biographie d'Adelina Patti par Théodore de Grave (1865)

 

 

 

 

la Patti en 1868 (photo Nadar)

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Elle y donna un concert le 21 avril 1870.

 

 

Sa carrière à l'Opéra de Paris

 

Elle y débuta, en représentation, le 11 octobre 1874 (salle Ventadour) dans les Huguenots (la Reine), au bénéfice "Alsace-Lorraine", avec Belval, Arnaud, Villaret, Lassalle, Belval et Gailhard, sous la direction de Deldevez.

 

Elle chanta à la salle Ventadour les Huguenots (la Reine) le 14 octobre 1874, et Faust (Marguerite) les 18 et 21 octobre 1874.

 

Elle participa à la première, le 28 novembre 1888 (Palais Garnier), de Roméo et Juliette (Juliette) de Charles Gounod, avec Agussol, J. et E. de Reszké, Melchissédec et Delmas, sous la direction du compositeur.

 

 

 

 

Adelina Patti dans Faust (Marguerite)

Adelina Patti (Marguerite) et Mario (Faust) dans Faust à Londres en 1864

 

 

 

Adelina Patti dans le Pardon de Ploërmel (Dinorah)

Adelina Patti dans les Huguenots (Valentine)

Adelina Patti dans la Fille du régiment (Marie)

 

 

 

Cantatrice italienne née à Madrid, où sa mère, connue dans le monde dilettante sous le nom de Mlle Barilli, et son père, le signor Salvator Patti, mort en 1869, chantaient l'opéra italien. Sa naissance ayant enlevé la voix à sa mère, dont le talent avait décidé Donizetti à écrire pour elle l'Assedio de Calais, les deux artistes époux reprirent, en 1847, la route d'Italie. L'année suivante, ils s'embarquèrent pour New York, où M. Maurice Strakosch, directeur du théâtre italien de cette ville, s'appliqua à développer les merveilleuses dispositions de l'enfant dont il avait épousé la sœur aînée. A huit ans, Mlle Adelina Patti, à laquelle Mme Alboni, en tournée de représentation aux Etats-Unis, avait prédit le plus brillant avenir, débuta dans des concerts donnés à la salle Frippler-Hall et obtint de tels succès que son beau-frère se hasarda à la produire successivement dans toutes les villes importantes des Etats-Unis, à Boston, à Philadelphie, à Washington, à la Nouvelle-Orléans, à Charleston. A la Havane, sa présence excita le plus vif enthousiasme. Elle visita ensuite l'île de Cuba, tout l'archipel des Antilles et vint jusque sur les rivages du Pacifique faire entendre aux sauvages forêts de ce coin du monde lointain les pures et belles notes qui s'échappaient de son gosier de neuf ans. Bref, après avoir donné plus de trois cents concerts, elle retourna à New York vers sa treizième année et travailla dès lors à compléter son éducation musicale. En 1859, elle était en mesure de débuter au théâtre italien de New York, sur lequel elle parut le 24 novembre, dans Lucie, avec le plus grand succès. De New York, elle ne tarda pas à venir à Londres, où l'attendait un engagement au théâtre de Covent-Garden. Son apparition, le 14 mai 1861, dans le rôle d'Amina de la Sonnambula fut pour elle l'occasion d'un triomphe. Après une saison passée chez nos voisins, elle alla chanter quinze fois à Madrid et vint, le 17 novembre 1862, débuter au Théâtre-Italien, à Paris, dans la Sonnambula. Elle avait alors dix-neuf ans. Dès le premier soir, le public l'adopta avec un enthousiasme qui ne fit que s'accroître aux représentations suivantes. Voici le portrait qu'en fit à cette époque un critique : « Le front est droit, et un peu bombé ; les sourcils, très accusés et se rejoignant presque, donnent à la partie supérieure du visage un air olympien contre lequel proteste seul le sourire enfantin de la bouche, qui est fine, avec deux coins un peu abaissés. Il semble qu'on voie une Junon bébé. Cette force, adoucie par cette grâce, imprime à ce visage très jeune une singulière fermeté, et qui, dans les scènes dramatiques, va jusqu'à l'énergie. Le menton est saillant et impérieux. Sur ce masque très mobile, la finesse s'allie à merveille avec l'ingénuité. Dans les sourcils, dans le rictus de la bouche, dans la courbure du menton, est la virilité du talent ; dans le regard clair, dans le jeune sourire, dans le balancement de la tête et dans la démarche légère, la jeune fille qui se souvient toujours d'avoir été enfant. La Patti est petite, fluette, mais point chétive. Son visage, très pâle à la ville, semble agrandir encore l'orbe de ses yeux bruns qui lancent de noires étincelles. » Mlle Adelina Patti, qui revint à la salle Ventadour plusieurs saisons de suite, joua, devant les louangeurs du temps passé, devant les vieux amateurs qui avaient vu la Sontag et la Malibran, les plus beaux rôles du répertoire, Rosine d'Il Barbiere di Siviglia, Norina de Don Pasquale, Violetta de la Traviata, Adina de l'Elisir d'amore, Linda di Chamouni. Tour à tour pétillante dans le Barbier, touchante dans la Traviata, capricieuse dans Don Pasquale, à la fois comédienne supérieure et parfaite chanteuse, on ne s'est pas lassé, en ce Paris si prompt à briser ses idoles, de la sonorité riche, délicate, moelleuse, originale de cette voix éclatante de jeunesse. « C'est toujours, disait en 1864 M. Paul de Saint-Victor, le même chant frais et mordant donnant la sensation d'un fruit vert, la même gentillesse de petite fée sortant d'un œuf enchanté. » Mlle Patti, qui a employé ses saisons d'été à visiter les capitales européennes, quitta Paris au mois de mars 1865, et le bruit de son union avec un prince russe se répandit alors dans les journaux ; mais elle prit soin de faire démentir elle-même cette nouvelle. La cantatrice, après une représentation du Barbier au théâtre de Lille, passa en Espagne et fit au Théâtre-Royal une rentrée triomphale. Elle se rendit, la même année, à Londres, pour chanter, sur la scène de Covent-Garden, le rôle de Pamina dans la Flûte enchantée de Mozart, et elle parut, dans cette pièce, auprès de sa sœur Carlotta. En même temps qu'elle donnait plusieurs représentations sur ce théâtre, elle se faisait entendre dans des concerts au palais de Cristal. M. Bagier engagea alors Mlle Patti pour chanter alternativement aux théâtres italiens de Paris et de Madrid. La brillante cantatrice était au comble de la réputation et elle avait amassé déjà une fortune considérable lorsque, le 29 juillet 1868, elle épousa à Londres un écuyer des Tuileries, M. Louis-Sébastien-Henri de Roger de Cahuzac, marquis de Caux. Son titre de marquise ne la fit point renoncer au théâtre. Elle recommença, accompagnée de son mari, d'ailleurs privé de fortune, ses tournées fructueuses. En 1870, elle se rendit à Saint-Pétersbourg, où elle reçut des ovations enthousiastes et des appointements énormes. L'année suivante, elle retourna en Amérique, où son beau-frère, M. Strakosch, la conduisit de ville en ville après lui avoir assuré, par un traité, 10.000 francs par représentation. De retour en Europe, la marquise de Caux retourna en Russie, qu'elle quitta en 1874. Avant de se rendre à Londres, où elle était appelée par un brillant engagement, elle traversa l'Allemagne et, au mois d'avril 1874, elle se fit entendre à Pesth, en Hongrie, dans des concerts où elle se montra à la hauteur de sa réputation.
Douée d'une voix de soprano aigu qui monte au contre-fa dans une de ces fusées de notes qu'elle prodigue avec une facilité sans exemple, Mlle Patti possède dans son chant toutes les voluptés du son ; elle a une vocalisation très nette et très brillante. Enfant gâtée du public, qui s'enivre à son gazouillement de rossignol, rien n'est plus charmant que de la voir aller comme à l'aventure, dans sa jeunesse et sa beauté, dans sa grâce mutine et parfois rêveuse, sans réflexion apparente, à travers les trilles et les gammes, interrogeant le clavier divin dont elle est reine et maîtresse et répondant, émue, aux voix célestes qui en découlent. On lui a reproché, il est vrai, d'ajouter, en ces moments d'ivresse artistique, des traits inattendus que sa fantaisie lui inspirait ; mais ce reproche a trouvé peu d'écho. Comment les oreilles protesteraient-elles contre des points d'orgue qui les charment ? Ainsi, dans Martha, un de ses meilleurs rôles et où elle est d'une gentillesse achevée, elle s'est souvent abandonnée à des fioritures que le public, en dépit de la critique, accepte avec enthousiasme. Nous sommes loin, toutefois, de donner raison, en théorie, à la cantatrice et nous voudrions qu'on respectât davantage la musique des maîtres. Où en serait l'art si des interprètes, qui, souvent, n'ont d'autre mérite que celui d'une voix admirable, s'avisaient d'ajouter leurs variations aux thèmes des créateurs ? Quel que soit le talent d'une chanteuse, on ne peut lui accorder le droit de faire des retouches à Donizetti, à Bellini, à Rossini. Que dirait-on d'un graveur qui, chargé de reproduire une toile de Raphaël, de Léonard de Vinci ou de Rubens, introduirait, selon son caprice, des accessoires que le maître aurait peut-être repoussés ?

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1874)

 

Le marquis de Caux, l'époux envié de la diva, avait, disait-on, administré jusque-là, avec une haute intelligence des affaires, la splendide fortune que sa compagne a su tirer de son gosier ; on vantait universellement sa prudence et son savoir-faire, lorsque, pendant une excursion à Saint-Pétersbourg (1877), le public apprit avec surprise qu'il avait été pris subitement d'un mal fort étrange : la jalousie ! Quel scandale ! Est-ce donc pour être jaloux qu'on épouse une prima donna ? Quoi qu'il en soit, Mme de Caux n'a pu supporter plus longtemps l'humeur quinteuse de son époux ; elle a plaidé, et le tribunal a prononcé la séparation des deux époux.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1er supplément, 1878)

 

Après avoir charmé les dilettanti de Saint-Pétersbourg et de Moscou, Mme Adelina Patti vint en France, en 1877. Cette année, le tribunal civil de la Seine prononça la séparation de corps et de biens de la prima donna et du marquis de Caux, son mari. Elle partit pour l'Italie et elle se fit acclamer à Naples, puis à Rome. Il en fut de même à Londres et à Bruxelles ; elle reparut de nouveau à Londres, et en Belgique en 1878. Au mois de janvier 1879, elle fit une fois de plus les délices, à Naples, des habitués du théâtre San-Carlo. De retour à Paris cette même année, elle fut applaudie avec ardeur au Trocadéro. Le 27 novembre 1879, l'Académie de musique de New York célébra le vingtième anniversaire de la représentation que Mme Patti, encore enfant, donna dans cette ville. C'est au mois de février 1880 que la diva parut à la Gaîté, dans les deux plus grands rôles de son répertoire : la Traviata et Rosina, d'Il Barbiere di Siviglia. Elle souleva des bravos frénétiques. Elle avait conservé sa voix, enchanteresse, sa merveilleuse agilité de vocalisation. Après une fructueuse tournée en Amérique, elle se rendit à Vienne et à Budapest, où elle ne se fit entendre que dans les concerts. En 1884, elle parcourut l'Espagne, où, pour la première fois, elle fut accueillie à Valence par des sifflets, pour avoir refusé de chanter la valse du Bacio. Elle se maria au mois de mai de la même année avec M. Nicolas, dit Nicolini, tous deux devenus libres par le divorce. La cérémonie nuptiale eut lieu à Craig-y-Nos, au pays de Galles, dans une magnifique propriété appartenant à Mme Patti. Elle avait chanté auparavant à Paris, à l'Eden-Théâtre. Elle signa alors un engagement avec M. H. Abbey pour une tournée en Amérique. La moyenne de chaque recette s'évalua à une somme de 10.000 dollars (50.000 francs), et il y eut cinquante-cinq représentations. A San-Francisco, la Patti faillit devenir la victime d'un fou, qui, trouvant qu'elle gagnait trop d'argent, s'apprêtait à lancer sur la scène une bouteille pleine d'une substance explosive, lorsqu'il fut lui-même atteint par la mèche, qui brûla instantanément. A son retour en Angleterre, avec M. Nicolini, qui l'a toujours accompagnée partout, elle donna à Swansea (Glamorgan) un concert au profit de l'hospice de cette ville. A la demande du comité de l'hôpital français de Londres, notre ministre des Beaux-Arts décerna à Mme Adelina Patti les palmes d'officier d'académie. Son apparition à l'Opéra, le 28 novembre 1888, dans Roméo et Juliette, produisit une profonde sensation. Elle partit, peu après pour l'Amérique du Sud, où, le 20 avril 1889, elle commença à Buenos-Aires une série de trente concerts.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1889)

 

Quelque enthousiasme qu'ait soulevé sur son passage cette cantatrice, il convient, cependant, de remarquer que sa carrière reste incomplète. Sa voix, sans doute, était admirable et sa virtuosité sans égale ; mais l'actrice, au dire de certains, laissait à désirer, et son chant brillait plus par l'agilité, la souplesse et la beauté du timbre que par les qualités dramatiques. Cette lacune était surtout sensible quand l'artiste, laissant de côté le répertoire bouffe italien, où elle excellait surtout, abordait les rôles dramatiques, ce qu'elle faisait ordinairement à l'étranger (Marguerite, de Faust ; Valentine, des Huguenots ; Juliette, de Roméo et Juliette ; etc.).

Devenue veuve du ténor Nicolini, le 18 janvier 1898, la Patti s'était remariée avec un gentilhomme suédois fixé en Angleterre, le baron Olaf Rudolf Cederström, directeur d'un institut de culture physique à Brecknock, près de son château de Craig-y-Nos ; elle atteignait alors ses cinquante-six ans, et son troisième mari en avait vingt-huit. Depuis, elle avait presque abandonné la scène, niais elle n'avait jamais renoncé complètement à son art et, malgré son âge, elle avait encore chanté à des concerts de bienfaisance en Angleterre, au cours de la première année de la Grande Guerre. Avec elle, a disparu une des plus grandes gloires du théâtre lyrique.

(J.-M. Delisle, Larousse Mensuel Illustré, novembre 1919)

 

 

 

 

 

 

le marquis de Caux, premier mari de la Patti

 

 

 

 

 

Les concerts de Mme Adelina Patti sur la scène de la Gaîté ont été inaugurés devant une salle absolument comble, qui semblait avoir repris les traditions d'élégance du Théâtre-Ventadour, où la diva fit ses débuts, il y a quelque quinze ans.

A cette époque déjà lointaine le talent de la cantatrice était supérieur à sa vogue et son nom sur l'affiche ne suffisait pas à obtenir ce maximum des recettes, qui parait devoir être l'ordinaire des soirées de la Gaîté. Pourtant, elle était alors merveilleusement entourée ; aujourd'hui, au contraire, on a donné à cet astre si haut monté dans la faveur publique la plus modeste escorte de satellites que l'on puisse imaginer.

C'est précisément à cause de cette insouciance de tout ce qui n'est pas Elle, que j'ai parlé, en commençant, des « concerts » de Mme Adelina Patti, alors que c'est de représentations théâtrales qu'il s'agit réellement.

Mais comment conserver le nom de représentations théâtrales à des exhibitions où tout ce qui constitue l'harmonie des choses de la scène est volontairement mis en oubli ? — Il faut se contenter de cet unique point lumineux offert à notre admiration, comme si nous étions dans la salle du Trocadéro ou dans celle du Conservatoire ; le reste ne compte pas ou ne compte guère.

Après l'audition de la Traviata, où se révèle si vivement le côté dramatique du talent de la cantatrice et dont on sait déjà le succès, il nous tardait de la revoir et de la comparer à elle-même dans ce rôle de Rosine du Barbier de Séville, que son charme enfantin avait marqué d'un trait spécial dans notre mémoire.

La Rosine d'aujourd'hui, sans avoir rien perdu de sa grâce première, est d'une malice plus savante et plus consciente ; elle dit avec un esprit peut-être plus cherché, mais d'un accent très vif, et dans le moindre détail se révèle le soin exquis de l'artiste de race ; c'est toujours d'ailleurs cette voix d'or, sonnante et pure, d'une superbe facilité d'émission, se lançant avec une imperturbable assurance dans les passages périlleux, cette justesse dans l'expression et cette netteté dans le trait qui, pendant les trop rares instants où la scène lui appartient tout entière, nous apportent une sensation délicieuse.

L'air du second acte, la valse de Dinorah, intercalée au troisième, dans la scène de la leçon, et que l'on a bissée, ont soulevé un réel enthousiasme.

Le reste de la soirée, il faut bien le dire, a été parfaitement froid, malgré les efforts réels de Bartholo, d'Almaviva et de Basile. Pour Figaro, il s'était fait excuser et n'a point chanté son Largo ! On ne lui a pas fait pour cela plus froide mine qu'à ses partenaires, ce qui eût été du reste difficile.

Cette attitude, dont on ne s'est départi franchement que pour les deux feux d'artifice vocaux tirés au courant de la représentation par l'incomparable Rosine, n'aurait-elle pas sa raison d'être dans le pauvre aspect de la scène, si sombre, si nue, si triste, en face de cette salle lumineuse, resplendissante de toilettes claires, de fleurs et de diamants, depuis l'orchestre jusqu'aux galeries supérieures ?

La théorie de l'art pour l'art a été en effet appliquée par l'entrepreneur italien dans un déplorable sens : il a donné à cette charmante et rayonnante incarnation des héroïnes de Verdi et de Rossini un cadre détestable. Les meubles du luxe le plus criard que le faubourg Saint-Antoine puisse fournir de nos jours aux boudoirs de la rue de Constantinople, garnissent l'appartement de la Traviata. Le lit surtout, — lit sans rideaux, afin qu'on en puisse mieux admirer le bois, — est une merveille, avec ses quatre vases en cuivre doré, sou sommier, son matelas capitonné, son linge bien repassé et sa belle couverture de laine ; un fauteuil vert, un autre bleu, des chaises volantes en palissandre représentent encore, en prodiguant les notes fausses, une débauche d'ébénisterie, dont on a l'explication quand on lit sur l'affiche, après les noms des artistes, l'adresse du fabricant.

Cette délicate réclame est faite, sans nul doute, pour apprendre à nos prodigues directeurs parisiens, que dans toute exploitation bien conduite, aucun petit profit n'est à dédaigner.

Il y a, dans les trois derniers actes du Barbier, pour garnir un antique petit salon gris, montrant la corde, certain meuble de salle à manger en chêne sculpté, tout battant neuf, qui ne le cède en rien à l’installation de la Traviata. Franchement, on aurait dû mieux faire, par respect pour le public et par considération pour la cantatrice.

Quand on nous présente une perle rare, il vaut mieux, pour son effet même, l'enchâsser dans l'or que dans le plomb.

Les soirées de la Gaîté gagneraient très probablement en éclat, si on les composait sans se préoccuper de l'unité du spectacle et si on leur donnait franchement un caractère tout musical. — Trois fragments d'opéras différents, exécutés dans un décor brillant, dût-il rester le même toute la séance, satisferaient certainement beaucoup plus qu'une soirée passée à écouter des interprètes auxquels on ne s'intéresse pas, pour attendre une cavatine ou un air favori.

Puisqu'il est bien convenu que c'est uniquement pour Mme Adelina Patti que l'on est convié au théâtre, ne semble-t-il pas qu'un acte de la Traviata, un acte de Faust et un acte du Barbier, par exemple, montrant la grande artiste sous divers aspects de son talent, constitueraient un programme autrement attrayant qu'un ouvrage entier, donné dans les conditions actuelles ?

L'orchestre de la troupe italienne est vaillamment mené par Vianesi, un autoritaire, très sûr de lui, conduisant de mémoire, avec une ardeur qui s'apaise seulement aux points d'orgue.

A ces temps de repos, pendant que la voix de la cantatrice rossignolise dans les hauteurs de l'espace et, dans le silence absolu, il se campe, l'archet haut ou pointé sur la boîte du souffleur, attendant qu'il plaise à l'oiseau de redescendre vers la terre.

Une singularité fort remarquée à propos de cet orchestre, c'est qu'il s'installe et attaque l'introduction au milieu du bruit des conversations, sans que les trois coups traditionnels aient été frappés, si bien que, pour la Traviata, par exemple, les six premières mesures se perdent dans le brouhaha de la salle et que la toile se lève presque aussitôt trouvant le public à peine remis et installé.

Même procédé pour l'ouverture du Barbier et le bel entracte de l'orage ; c'est là une habitude italienne peu goûtée chez nous et dans laquelle on pourrait voir une manière de dire une fois de plus aux gens qu'ils peuvent se dispenser d'être attentifs et que lorsque la cantatrice n'est pas là, rien ne saurait les intéresser, pas même la musique de Rossini.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 mars 1880)

 

Il était une fois, dans Bagdad, des marchands d'oiseaux chanteurs qui entendaient supérieurement leurs affaires. Dans une volière sans vains ornements, ils montraient le plus merveilleux rossignol du monde, non point un rossignol ordinaire, au plumage roux et terne, mais un oiseau spécial aussi étincelant qu'un bengali, et dont les couleurs fraîches, la vivacité et la grâce n'étaient rien pourtant, comparées à l'éclat de sa voix et à la souplesse de son gosier.

Ces marchands vinrent à Bagdad vers le printemps, après avoir exploité bien d'autres villes. Et la réputation de leur charmant oiseau était depuis longtemps si grande, que, sur la simple annonce de leur arrivée, on se disputa à prix d'or les places au spectacle qu'ils allaient donner. Ils furent ainsi tout d'abord rassurés sur le résultat de leur entreprise.

Le rossignol incomparable ne pouvant suffire seul à la composition du spectacle, ses forces devant être d'ailleurs précieusement ménagées, les marchands l'avaient entouré d'autres oiseaux chanteurs, mais si pauvres chanteurs, que l'auditoire en témoigna de l'humeur et que la chose vint aux oreilles du calife.

Il manda auprès de lui ces étrangers et leur dit :

— Il ne suffit pas de nous montrer une merveille ; il nous la faut montrer dans un cadre et avec une suite digne d'elle. Méditez ceci pour que la faveur du public ne se retire pas quelque jour de vous.

Les marchands s'éloignèrent sans répondre, mais peu touchés de l'admonestation et grandement tenus en joie par le tintement clair de leurs sacoches.

Et l'année suivante ils revinrent. Et de nouveau on accourut, les mains pleines d'or. Cette fois, les oiseliers, sans trop embellir la volière, avaient donné au rossignol des compagnons plus agréables. Aussi s'étonnèrent-ils d'être mandés encore auprès du calife.

— Vous avez aujourd'hui, leur dit le justicier, mieux composé votre collection ; votre dédain pour ceux qui font votre fortune me semble cependant à peu près égal. Si extraordinaire que soit votre rossignol, si pure, si brillante que soit sa voix et si remarquable son talent, il faut penser que ses auditeurs se fatiguent, même en l'applaudissant, de lui entendre toujours répéter les mêmes airs. Vous auriez pu lui en enseigner de nouveaux, lui donner ainsi une autre occasion de briller, augmenter sa réputation, sinon vos profits ; vous ne l'avez pas fait ; pourquoi ?

— Parce que, répondirent doucement les marchands.

Et sur cette triomphante raison, ils se retirèrent, pensant, le cœur épanoui, que cette année-là encore ils quitteraient Bagdad, les poches gonflées, et se disant entre eux :

— Nous serions bien sots de perdre du temps et de l'argent à faire apprendre de nouveaux airs à notre divin rossignol. La chanson n'est rien, le chanteur est tout ; et d'ailleurs, nous sommes payés d'avance.

Et voilà pourquoi, je suppose, — et je ne suis pas le seul à risquer cette hypothèse, — les représentations italiennes du théâtre des Nations ont été inaugurées par la Sonnambula que Mme A. Patti chante depuis vingt ans.

L'opéra de Bellini date de 1831 ; il montre le compositeur déjà dégagé de la formule rossinienne et accusant ses tendances vers la musique purement expressive ; il dénote aussi cette négligence de l'instrumentation que ses contemporains eux-mêmes lui ont reprochée.

Si la Sonnambula a aujourd'hui quelques rides, la cantatrice heureusement n'en a pas ; c'est toujours la même jeunesse, la même grâce, le même sentiment dramatique ; la voix, comme le talent, est en pleine floraison.

Il est inutile, à propos du grand succès qui accueille Mme A. Patti, de parcourir plus longuement la série des formules élogieuses. Ces variations exécutées sur une seule corde semblent toujours hyperboliques, si justifiées qu'elles soient. Il est fâcheux que la critique ne puisse s'en tirer aussi commodément avec tous les artistes de la compagnie italienne. A part M. Nicolini, que ses grandes qualités mettent hors de cause, et M. Pinto, dont les débuts ont été remarqués, l'opinion commune n'a pas témoigné d'une satisfaction bien nette, touchant l'ensemble d'une interprétation dont les éléments sont pourtant meilleurs que l'année dernière.

Ce qui frappe dans le programme à peu près connu de ces représentations italiennes, c'est l'absence de toute nouveauté. On fait tourner Mme A. Patti dans le même cercle et je m'imagine, à tort peut-être, — puisqu'elle persiste dans cette évolution monotone, — qu'elle y perd autant que le public. Si ce dernier, en effet, est privé des émotions que lui apporterait l'audition d'œuvres, je dirai même de chefs-d'œuvre d'une renommée moins courante, ne semble-t-il pas que la cantatrice doit sentir s'émousser son sens artistique dans ces éternelles redites ? que ce jet, cet imprévu, cette inspiration du moment, qui emportent les créateurs dramatiques, lui peuvent manquer ? et qu'enfin l'immobiliser dans l'interprétation de quelques rôles, toujours les mêmes, c'est la condamner à une action presque mécanique, et ne vouloir faire d'elle qu'un admirable phonographe ?

Elle est pourtant une vraiment grande artiste ; elle a tout ce qu'il faut pour réagir contre sa propre situation ; elle peut se montrer nouvelle dans ses rôles les plus anciens ; mais quel charme ce serait que de la voir apparaître sous des traits absolument originaux ? Pourquoi ne lui a-t-on jamais donné une création à faire ?

Si elle a revécu, et très brillamment, sur nos théâtres, l'existence de divers personnages, aucun ne lui a dû personnellement la vie, aucun n'a été animé de son unique souffle. Il y a pour chaque rôle des traditions qu'elle a pu recevoir, quand l'inspiration directe des créateurs lui a manqué ; elle a imprimé sans aucun doute à chacun de ces rôles son accent particulier, mais elle n'a établi elle-même aucune tradition.

L'avenir la dédommagera peut-être sur ce point ; en attendant, le public se tiendrait pour satisfait, si on lui faisait entendre Mme A. Patti dans un ouvrage plus récent que ceux dont se compose son répertoire. Ne la verrons-nous pas, par exemple, dans les Bluets, l'opéra de M. Jules Cohen, traduit pour elle, et dont le principal rôle fut créé par Mme Christine Nilsson, sur cette même scène du théâtre des Nations, quand il s'appelait le Théâtre-Lyrique ?

L'affiche qui annonce, — bizarre accouplement, — que les représentations de Mme A. Patti « alterneront avec celles de Zoé Chien-Chien », est absolument muette sur ce point.

L'assiduité du public des représentations italiennes lui méritera peut-être un jour, — dans deux ou trois ans, — cette récompense depuis longtemps attendue : une nouveauté !

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 mars 1881)

 

 

 

 

 

Adelina Patti en toilette de ville du Second Empire (photo Reutlinger)

 

 

 

Adelina Patti (Juliette) et Jean de Reszké (Roméo) dans Roméo et Juliette à l'Opéra en 1888 (dessin d'Adrien Marie)

 

 

Adelina Patti dans Roméo et Juliette (Juliette) à l'Opéra de Paris en 1888

 

 

 

 

 

Le 30 novembre 1888, il y eut à l'Opéra une soirée unique dans les annales de notre Académie de musique, une représentation solennelle et fastueuse dont le souvenir ne s'effacera jamais de la mémoire des élus qui eurent l'heur d'y assister.

On donnait Roméo et Juliette, ce chef-d’œuvre qui serait peut-être la partition maîtresse de Gounod, si Faust n'existait pas : le vieux musicien génial était au pupitre du chef d'orchestre ; Roméo s'appelait de Rezské, et Juliette, Adelina Patti.

Or, c'était la première fois, depuis tantôt vingt ans, que la « divine » cantatrice se faisait entendre à Paris, et devant que le rideau se levât, les mêmes questions voltigeaient sur toutes les lèvres : « A-t-elle beaucoup vieilli ? A-t-elle gardé sa voix enchanteresse, son étonnante virtuosité ? »

Elle paraît, et l'émotion est si forte dans la salle, qu'à peine le public songe-t-il à lui faire une ovation... Elle est un peu engraissée ; mais la tête est restée mutine et le sourire charmant. Les yeux de jais n'ont rien perdu de leur éclat, les bras sont d'un dessin admirable, la taille, la démarche, le geste, d'une royale distinction... Or, voici que dans le silence anxieux, dans la solennelle attente, sa voix, tout à coup, chante et résonne, les notes s'égrènent, semblables à des gouttes d'eau frappant une cloche de cristal, et un frisson d'aise et d'enthousiasme passe sur les spectateurs.

Oui, la PATTI a toujours sa voix adorable ; oui ! la PATTI possède toujours cette vocalisation prestigieuse qu'elle semble tenir de la nature autant que de l'art ; mais si, par instant, elle éveille les échos d'antan et fait revivre les souvenirs abolis, sa voix, néanmoins, n'est plus tout à fait celle que les vieux habitués de la salle Ventadour ont encore dans l'oreille. Elle a plus de corps aujourd'hui, plus d'ampleur, plus de robustesse, elle est plus parfaite, plus mûre, plus émouvante, sans avoir perdu, pourtant, sa fraîcheur juvénile, sa pureté transparente, ce timbre personnel qui la distingue entre mille et la font planer au-dessus des masses vocales, déchaînées, comme une alouette au-dessus des blés tordus par le vent.

L'instrument est demeuré de qualité exceptionnelle, et l'artiste sait s'en servir avec une merveilleuse intelligence, une suprême autorité. Au lieu de ces fusées éblouissantes que jadis elle se plaisait à faire jaillir de son gosier et qu'elle lançait comme un défi dans les plus hautes régions de la gamme, elle s'applique maintenant à conduire la phrase mélodique, à développer le discours musical en lui prêtant toutes les nuances que le sens de la période comporte... Ce n'est plus de la prestidigitation ou de la pyrotechnie, c'est de l'art !

De quels dons miraculeux les fées de son berceau se complurent-elles donc à doter cette artiste unique au monde, qui porte sans faiblesse et sans trace de fatigue plus de trente années de théâtre et garde, après avoir débuté comme enfant prodige, une solidité de voix à l'épreuve des rôles les plus écrasants et des scènes réputées les plus périlleuses ?

En effet, la petite ADELINA PATTI avait à peine seize ans, lorsqu'elle débuta en 1859 à New York, dans Lucia. Ses parents, des chanteurs italiens qui n'avaient pas songé à faire fortune, pressèrent un peu sa vocation, et ce fut son beau-frère, Maurice Strakosch, qui lui donna la complète éducation musicale grâce à laquelle elle étonna le vieux Rossini lui-même.

Paris l'entendit pour la première fois en 1862, dans la Sonnambula, au Théâtre-Italien, et, dès cette triomphale représentation, la jeune cantatrice devint l'idole du public, idole dont le culte s'est, depuis, généralisé dans l'univers entier et dont le souvenir se perpétuera à jamais dans la plus glorieuse page du LIVRE DE L'ART.

(Figures contemporaines tirées de l'album Mariani, 1894)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En prose comme en vers on a épuisé toutes les épithètes pour célébrer le talent et la gloire de la plus illustre des cantatrices que le monde ait peut-être connues.

A coup sûr personne ne saurait lui disputer le record... des appointements.

Jugez-en. Elle a signé et se prépare à exécuter un engagement en Amérique aux conditions suivantes :

Elle chantera deux morceaux seulement à son choix dans soixante concerts et chaque soir on lui remettra pour cela vingt-cinq mille francs ; en outre, si la recette dépasse huit mille dollars, elle recevra une part supplémentaire ; comme déjà plusieurs recettes de dix mille dollars sont assurées, elle compte bien revenir avec deux millions.

Deux cent mille francs sont déjà versés entre ses mains.

Tout cela va faire rêver bien des gentilles fauvettes, mais que ne sont-elles la Patti. Qui d'ailleurs pourrait être la Patti ?

Qui saurait se servir comme elle, avec ce style merveilleux qui s'est encore développé depuis quelque temps, d'une voix dont l'incomparable pureté ne s'est jamais altérée ?

Depuis le temps où petite fille elle se cachait sous son lit et refusait de chanter en public si on ne lui donnait pas une poupée qu'on lui avait promise, Mme Patti n'a connu que des triomphes.

Le plus brillant de sa carrière s'est accompli en France, elle ne l'oublie pas, aussi ne perd-elle point l'occasion de prendre part à nos œuvres de bienfaisance : dernièrement elle chantait pour Marie Laurent, et plus récemment son nom sur l'affiche assurait la plus grosse part de la recette du Trocadéro ; on était sûr qu'elle viendrait, car elle possède une qualité qui la distingue d'autres artistes qui ne la valent pas : quand elle a promis, rien ne saurait la décider à manquer à son engagement.

La Patti est immortelle, l'âge ne perd rien sur elle, aussi ne vois-je aucun inconvénient à dire qu'elle est née en 1844, la même année que Mmes Sarah Bernhardt et Christine Nilsson.

Quand la baronne Patti-Cederström n'est pas prise par ses engagements à l'étranger, elle passe avec délices son temps au château de Craig-y-Nos (pays de Galles), une splendide demeure qui ne lui a pas coûté moins de cinq millions, achat et améliorations successives : il est vrai que ses moyens lui permettent de ne pas trop compter, elle en profite pour faire beaucoup de bien dans le pays où tout le monde vénère et adore celle qu'on nomme la Reine du chant.

(Paris qui chante n°17, 17 mai 1903)

 

 

 

la Patti chantant à la Matinée du 21 avril 1903 au Trocadéro

 

 

 

 

 

 

Adelina Patti ! Nom magique, significatif de triomphes inouïs, perpétués par une renommée qui tient de la légende et par une fortune considérable. On a épuisé pour sa louange toutes les épithètes du dithyrambe et même tous les noms d'oiseaux gazouillants. M. Jacques Isnardon, l'érudit et réputé professeur du Conservatoire, qui, durant une carrière artistique brillante, eut l'occasion de chanter auprès d’Adelina Patti, écrit ici de l'illustre vocaliste.

 

 

 

La diva Adelina Patti dans son "studio".

Sur son piano, la partition du Crépuscule des Dieux, de Wagner ; Mme Adelina Patti n'a, d'ailleurs, au cours de sa carrière jamais chanté d'œuvre de ce maître.

 

 

La Patti ! Ce nom évoque toute une musique, tout un théâtre, toute une époque.

L'extraordinaire Patti, enfant merveilleuse, devenue une incomparable virtuose, une chanteuse acclamée et que suivait la foule !...

Elle a vécu dans un continuel prodige et l'on peut dire que sa maturité ne fait que répéter, avec la gloire en plus, son enfance, qui éblouit Rossini lui-même — pourtant sceptique quant aux chanteurs. On n'imagine pas que ce prodige puisse cesser. Chaque année, on nous annonce la retraite de Mme Patti ; chaque année la voit renaître au théâtre, la bienfaisance étant, d'ailleurs, le motif de sa résurrection. Il serait dommage que ce prodige eût une fin...

On a parlé, ces jours-ci, de la « double vie » de Mme Sarah Bernhardt. Sarah ! Patti ! égales en gloire ! On pourrait trouver des points de comparaison entre ces deux célébrités si dissemblables. On expliquait la « double vie » de Sarah Bernhardt en mettant en parallèle les triomphes artistiques avec une existence tourmentée, et on expliquait qu'elle avait souffert, puisqu'elle avait aimé.

Mme Patti a, sans doute, moins souffert, mais elle a aimé aussi ; elle a fait plus : elle s'est mariée... trois fois !

D'abord, elle épousa le marquis de Caux qui administra, dit-on, la fortune de sa compagne avec une haute intelligence des affaires, et qui, un jour, fut pris d'un mal inattendu : la jalousie. La marquise était si peu préparée qu'elle ne put supporter une telle humeur, et qu'elle divorça pour épouser le ténor Nicolini, qui lui donnait la réplique dans les duos d'amour. Après quelques années d'existence dorée, Nicolini rendit son âme à Dieu, et la Patti épousa un noble Suédois, M. le baron Cederström.

 

 

Mme Adelina Patti et le baron Cederström, son époux.

 

 

Mme Adelina Patti, baronne Cederström ; le baron Cederström.

Dans le parc de Craig-y-Nos (Angleterre), leur propriété.

 

 

Et, pendant ce temps-là, la vieille Europe et les deux Amériques acclamaient la prodigieuse virtuose, qui, montée sur les planches à l'âge de neuf ans, avait fait ses véritables débuts à New York, dans Lucia, et qui fut, à plusieurs reprises, l'idole de Paris, à la Gaîté, aux Italiens, à l'Opéra. Partout elle rencontra le succès et la fortune.

Quelle extraordinaire destinée !

Mais aussi quels dons prodigieux !

Peut-être même fut-elle surtout l'artiste de ses dons. Elle eut le charme mélodieux et léger des oiseaux auxquels il est de tradition de la comparer. Elle en eut aussi la sereine inconscience. Nul idéal tendu vers une vérité dramatique n'a réglé son art ; partant, elle n'a point participé au mouvement musical moderne.

Un idéal ! Elle en eut un pourtant, celui du son pur, adorable, ailé, et elle l'atteignit avec un prestige incomparable. On peut souhaiter un art plus humain et plus pensé, on ne peut que s'émerveiller d'un mécanisme vocal si spontané à la fois et si savant et qui est, par sa limpidité et son éclat, comme une force de la nature.

Sous cet aspect, Adelina Patti demeurera une grande, très grande artiste. Tous les publics en ont jugé ainsi, puisque, de tous pays, l'enthousiasme est venu à elle.

Cette ovation perpétuelle lui a valu, avec des biens matériels qui méritent quelque considération, une aise d'esprit et de cœur qui est le commencement de la sagesse. Riche, adulée, élevée par la renommée à une dignité insurpassable, pourquoi, en vérité, eût-elle connu ces doutes, ces angoisses qui étreignent parfois les artistes, et qui sont la rançon inéluctable du talent ?

Elle parcourut le monde avec un répertoire, — toujours le même. L'effort, semble-t-il, lui était superflu ; n'était-elle pas sûre d'enchanter toujours. Elle n’avait à s'inquiéter que de sa voix, de son « cristal ».

Une anecdote nous fut contée, qui montrera cette sereine quiétude et aussi lèvera un coin de voile sur l'organisation des compagnies italiennes... d'autrefois.

A Londres, à Covent-Garden, on travaillait Il Barbiere di Siviglia.

Tous les artistes étaient présents, sauf Mme Patti, qui n'assistait jamais aux répétitions, et qui, ce jour-là, avait mandé son mari d'alors, Nicolini, pour la suppléer. C'est lui qui répétait Rosine, et voici comment. Il avait pris une chaise, s'était installé devant le trou du souffleur, il laissait aller l'orchestre et ne donnait de voix que pour « régler » les points d'orgue.

Un jeune baryton, inquiet des jeux de scène imprévus auxquels se livrerait Rosine lorsqu'elle daignerait venir pour le public, interrogea doucement le mari de l'étoile.

« Pardon, monsieur, savez-vous ce que fait Madame pendant toute cette scène ?

— Ce qu'elle fait ? Mais rien. Elle chante... Je suppose que c'est suffisant !

— Sans doute, mais par quelle porte entre-t-elle ?

— Elle entre et sort toujours par la porte de gauche qui est la plus proche de la loge.

— Fort bien. Mais où se tient-elle pendant que je lui chante ma phrase ?

— Où elle se tient, cher monsieur ? où elle se tient ?... Elle se tient toujours où il n'y pas de courant d'air. »

Cette petite histoire n'a l'air de rien ; elle fixe un aspect d'esthétique théâtrale à l'étranger. Elle prouve que, si le public ne tarit point d'exigences vis-à-vis de certains artistes, en revanche il semble bien qu'il n'ait pas assez de complaisance pour certains autres. Mme Adelina Patti apportait beaucoup naturellement ; le public eût peut-être été mal fondé à lui demander davantage... Je n'exagérerai point si je dis que Mme Adelina Patti a sa légende. Dans les rêves populaires et même dans ceux des artistes du chant que la gloire ne chérit et ne dora pas si pleinement, elle passe à la façon d'une Reine de Saba, traînant derrière elle tout un monde de serviteurs. Les gazettes nous ont édifiés sur la splendeur de Craig-y-Nos, la demeure seigneuriale où ce « rossignol » replie ses ailes et goûte le repos. Dans la fonction difficile d'être une grande dame, et — elle y excelle, — elle oublie qu'elle fut la douloureuse Marguerite, la tant alerte Fille du Régiment, Juliette douce et tragique, et Jeanne d'Arc même. Ce sont là, pour elle, des loisirs vite achevés. Encore que Mme Adelina Patti doive toujours prendre sa retraite, elle daigne, chaque année, refaire à l'univers la prodigalité de sa virtuosité d'oiseau. Alors la caravane de serviteurs se reforme. Voulez-vous des détails précis ?

Une des dernières tournées de Mme Patti fut ainsi réglée :

« La Patti touchera pour chaque concert (soixante concerts en six mois de temps) 5 000 dollars (25 000 francs) et en plus la moitié de la recette brute quand celle-ci dépassera 7 500 dollars. Le total de ces appointements formera la somme de 300 000 dollars (1 500 000 francs), dont 50 000 dollars doivent lui être versés tout de suite et le reste avant son départ qui est fixé au 15 octobre prochain. Le contrat renferme quatre-vingt-seize conditions qui engagent entièrement l'impresario. La traversée aura lieu sur un transatlantique de première classe choisi par la diva, dans une cabine de luxe. Les voyages en Amérique auront lieu dans un train de luxe pour elle, le baron Cederström, son mari, sept domestiques, plusieurs chiens et des oiseaux, etc. Sept pièces doivent être mises à la disposition de la diva. L'impresario pourra voyager dans le même train, mais dans un wagon spécial. A chaque concert, on devra jeter sur la scène au moins trois bouquets ou couronnes de fleurs. Les dernières places ne pourront coûter moins de 3 dollars (15 francs). La Patti choisira elle-même les hôtels et les appartements (50 dollars par jour) ; ses repas seront préparés par deux cuisiniers qu'elle emmènera avec elle. L'impresario paiera le tout, bien entendu. Deux équipages à deux chevaux devront être à sa disposition jour et nuit, etc. »...

Je n'oserais jurer que la fortune de cette cigale suffise à la consolation des autres, des pauvres cigales qui se trouvent fort dépourvues quand la bise est venue... Mais on sait que Mme Patti a toujours fui les courants d’air.

 

(Jacques Isnardon, Musica n° 63, décembre 1907)

 

 

 

 

 

 

 

En 1869

En 1866

En 1868

 

 

Dans l'Elisir d'amore aux Italiens en 1864

En toilette de ville, en 1865

 

 

 

en 1895

 

 

 

 

 

 

    

 

"Voi che sapete"

extrait de l'acte II des Noces de Figaro de Mozart

Adelina Patti (Chérubin) et Sir Landon Ronald au piano

Disque Pour Gramophone 03051 mat. 537f

enr. à Craig-y-Nos Castle en décembre 1905

 

 

 

Air des Bijoux

extrait de l'acte III de Faust de Gounod

Adelina Patti (Marguerite) et Sir Landon Ronald au piano

Disque Pour Gramophone 03056 mat. 543f

enr. à Craig-y-Nos Castle en décembre 1905

 

 

 

Ave Maria

(Charles Gounod)

Adelina Patti, Sir Landon Ronald (piano) et Violon

Disque Pour Gramophone inédit mat. 547f

enr. à Craig-y-Nos Castle en décembre 1905

 

 

    

 

"Si vous n'avez rien à me dire"

mélodie (Victor Hugo / baronne Willy de Rothschild)

Adelina Patti et Sir Landon Ronald au piano

Disque Pour Gramophone 03060 mat. 551f

enr. à Craig-y-Nos Castle en décembre 1905

 

 

    

 

"Connais-tu le pays ?"

extrait de l'acte I de Mignon de Thomas

Adelina Patti (Mignon) et Alfredo Barili au piano

Disque Pour Gramophone 03083 mat. 682c

enr. à Londres en juin 1906

 

 

 

 

 

 

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