Eugène RITT

 

 

 

Jean Eugène dit Eugène RITT

 

directeur de théâtre français

(26 rue des Cinq Diamants, Paris 6e, 23 mars 1817* – Paris 8e, 11 mars 1898*), enterré au Père-Lachaise (32e division).

 

Fils de Jean RITT (1789 –), bottier, et de Laurence PRÉAU (1795 –), cuisinière [mariés à Paris 6e le 06 février 1816].

Epouse 1. à Paris 6e le 06 janvier 1844 Henriette Sarah WELLER (Düsseldorf, Prusse, 26 janvier 1817 – Epinay-sous-Sénart, Seine-et-Oise [auj. Essonne], 12 septembre 1876*).

Epouse 2. à Paris 9e le 07 janvier 1878* Rose Rachel VELLER (Paris 8e, 11 novembre 1836 – Epinay-sous-Sénart, 01 septembre 1908)

 

 

Il avait commencé par jouer de petits rôles à l’Ambigu. Plus tard à Paris, il entra dans le commerce, fit fortune et s’associa à l’Ambigu avec de Chilly en 1861. Du 20 décembre 1862 au 20 juillet 1870, il fut codirecteur de l’Opéra-Comique avec Adolphe de Leuven. Du 29 novembre 1884 au 31 décembre 1891, il fut directeur-entrepreneur de l’Opéra, et prit Pedro Gailhard comme directeur de la scène. Il a été fait chevalier (29 décembre 1885), puis officier (12 juillet 1891) de la Légion d’honneur. Dans ses directions, à l'Ambigu, à l'Opéra-Comique, à la Porte-Saint-Martin, à l'Opéra, il n'avait laissé que des regrets ; rendu à la vie privée, il n'eut d'autre préoccupation que de soulager les misères humaines. Il était président de l'Association des artistes dramatiques et président de l'œuvre de la Bouchée de pain. Sa veuve, conformément à ses désirs, légua à l'Association des artistes dramatiques 51.425 francs pour trois fondations de 500 francs chacune au nom de son mari ; dans son testament, elle fit entre autres legs, celui de 25.000 francs à ladite Association.

En 1869, il acheta un terrain à Epinay-sous-Sénart et y fit construire une maison [actuellement la mairie de cette ville]. En 1878, il habitait 13 rue Richer à Paris 9e ; en 1891, dans son hôtel 6 rue Balzac à Paris 8e, où il est décédé.

 

 

 

 

les Nouveaux Directeurs de l’Opéra

 

M. Ritt

M. Ritt est l'ancien directeur de l’Opéra-Comique qu’il a, pendant de longues années, administré en collaboration avec M. de Leuven.

Après la guerre, en quittant l’Opéra-Comique, M. Ritt s'est associé avec. M. Larochelle et a pris la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin, direction qui a duré plusieurs années et pendant laquelle on a représenté le Tour du Monde en 80 jours.

M. Eugène Ritt a fait ses preuves. Il sait toutes les finesses du métier. Il est industrieux et économe.

Le Voltaire a fait visite au futur directeur de l'Opéra et il a reproduit les termes de l'entretien.

Le début de la conversation a porté sur le commencement de la carrière de M. Ritt.

Ce n'est pas votre coup d'essai ? lui dit son interlocuteur.

M. Ritt eut un sourire. Puis :

Mon coup d'essai ? fit-il, oh ! que nenni. Tel que vous me voyez, j'ai commencé à jouer la comédie à l’âge de quinze ans. Je m'étais enfui de la maison paternelle avec la somme folle de onze sous et j'avais puis un engagement dans une troupe. La maladie, ou plutôt la folie des planches. J'ai eu mon roman comique, allez ! Je me verrai toujours débutant dans l'Abbé de Gondi. Eh bien, très franchement, je suis un médiocre auteur. Si j'avais osé, je crois que je me serais sifflé moi-même. Cependant, je ne cessai pas d'adorer le théâtre et je me dis que, puisque j'étais impropre à jouer un rôle, j'avais peut-être les qualités nécessaires pour diriger une troupe. J'avais trouvé là ma véritable voie. On peut mal jouer la comédie et être un bon administrateur, n'est-ce pas ?

Sur la question des réformes à opérer, M. Ritt s'est exprimé ainsi :

Gailhard et moi nous considérons que Paris est le Conservatoire artistique du monde civilisé, et que, par conséquent, l'Opéra parisien doit être la première scène de musique. L'orchestre est merveilleux, il ne faut pas y toucher. Quant aux chœurs, ils doivent observer la discipline nécessaire à une aussi grande entreprise.

On dit que vous vous proposez d'engager différents artistes qui jouent en ce moment à l'étranger, Mlle Durand, par exemple, qui joue à Saint-Pétersbourg.

Mais nous ne l'avons jamais entendue chanter ! La vérité, c'est que nous sommes fermement convaincus que, tout en se gardant des folies dépenses, il n'y a pas d'économies à faire. Tout d'abord, il faut compléter la troupe. Nous serions fort heureux de nous adjoindre Gayarré, et je vais tenter des démarches pour que Faure nous revienne. Il reste l'artiste parisien par excellence. J'ai dit, hier soir à Maurel : « Mon cher ami, les portes de l'Opéra vous restent toutes grandes ouvertes. » Quant aux femmes, nous sommes tout disposés à accepter le précieux concours de Mme Adler-Devriès, et nous voudrions nous assurer également celui de Mme Devoyod, dont la voix a fait d'énormes progrès. Seulement, il ne faut pas que notre bonne volonté soit étouffée par des prétentions exorbitantes.

En terminant, M. Ritt a parlé des nouvelles œuvres qu’il se propose de monter, entre autres, le Cid, de Massenet, et de la diminution du prix des petites places, partir des troisièmes loges.

 

M. Gailhard

L'associé de M. Ritt, M. Pierre Gailhard, est Toulousain, comme M. Fallières et comme M. Constans.

Venu de Toulouse à Paris pour compléter ses études lyriques, M. Gailhard fut un des brillants élèves du Conservatoire. Au concours de 1867, dans les classes de Revial, de Couderc et de Duvernoy, il remporta les trois premiers prix de chant, d'opéra-comique et d'opéra.

La même année il débuta à la salle Favart, dans Falstaff du Songe d'une nuit d'été. Il continua ses débuts dans le Chalet, la Part du diable, Haydée et le Toréador.

Le 10 mars 1869, il créa d'Arlanges dans le Vert-Vert, de Jaques Offenbach. Il reprit ensuite Lothario de Mignon et interpréta Barbeau de la Petite Fadette.

Sa dernière création au théâtre de l'Opéra-Comique fut le rôle de Boisjoly dans Rêves d'amour, d'Auber.

M. Halanzier lui ouvrit alors les portes de l'Opéra.

M. Gailhard débuta avec éclat dans Méphistophélès de Faust. Depuis, il a chanté avec un égal succès Saint-Bris des Huguenots ; Leporello de Don Juan ; Gaspard du Freischütz ; le roi de Hamlet ; le rôle de Paulus dans l'Esclave, de Membrée ; le rôle de Richard dans la Jeanne d'Arc, de Mermet. Tout récemment, M. Gailhard se faisait encore applaudir dans le rôle de Pythéas de Sapho, et dans celui de Guido de Polenta de Françoise de Rimini.

M. Gailhard est connu de tout Paris. On l'a vu non seulement sur la scène, mais dans le monde, dans les fêtes de charité, où son talent n’a jamais refusé d'augmenter la recette. Homme d'intérieur à présent, le jeune artiste a épousé cet été Mlle Mercié, la charmante belle-fille du docteur Pezzer. M. Gailhard n'a que des amis ; il les doit à sa rondeur, à la sûreté de son commerce, à son inépuisable désir de plaire et d'obliger.

M. Gailhard a eu l’occasion de donner une fois la preuve de son goût artistique au point de vue de la mise en scène. C'est lui, en effet, qui a monté magnifiquement à la Gaîté, sous la direction de son ami Capoul, les Amants de Vérone, du marquis d'Ivry.

(l’Univers illustré, 06 décembre 1884)

 

 

Après quelques années de direction dans différents petits théâtres de Paris et de la banlieue, je prends en 1856 avec Chilly la direction du Théâtre de l’Ambigu où je reste jusqu’en 1862. De 1862 à 1870 je suis Directeur administrateur avec de Leuven du Théâtre de l’Opéra-Comique. En 1872, je décide la reconstruction du Théâtre de la Porte-Saint-Martin incendié ; je dirige cette scène pendant six ans avec Larochelle [Henri Julien Boulanger-Larochelle] et en même temps je dirige et sauve de la faillite le Théâtre du Châtelet et à nouveau celui de l’Ambigu ; j’ai dans ces dernières directions su maintenir, et en relever souvent le niveau artistique, aussi ai-je eu constamment des succès, en enrichissant ces Théâtres d’œuvres qui sont restées au répertoire et qui sont encore la fortune et l’honneur de ces diverses scènes ; aussi en 1884 Monsieur le Ministre de l’Instruction Publique d’alors m’a confié le périlleux honneur de diriger l’Académie Nationale de Musique. Depuis quatorze mois, j’ai pu mettre à la scène, ce qui ne s’était jamais fait, quatre ouvrages, dont deux œuvres remarquables, Sigurd et le Cid. En 1880 j’ai été honoré d’une Médaille d’honneur par le Ministre de l’Intérieur comme vice-président de l’Association des Artistes dramatiques que j’ai aidé activement à fonder en 1840.

(Eugène Ritt, 26 janvier 1886)

 

 

 

 

 

 

 

Mort d’Eugène Ritt. Depuis son départ de l'Opéra, dont il fut directeur de 1884 à 1890, Eugène Ritt s'était consacré aux œuvres philanthropiques. Il avait été nommé, à l'unanimité, président de l'Association des artistes dramatiques et président de l'œuvre admirable de la « Bouchée de pain » et sous son intelligente administration, ces deux œuvres n'ont pas cessé de prospérer. Très honnête et très galant homme, d'une aménité charmante, il s'était gagné de vives amitiés dans ce grand Paris dont il était une des physionomies les plus sympathiques.

M. Eugène Ritt était âgé de quatre-vingt-quatre ans, suivant les uns, de quatre-vingt-six ans suivant les autres [quatre-vingts ans en réalité]. Il était né à Paris. Sa famille appartenait à la petite bourgeoisie. Elevé à Strasbourg, il rentra en France vers 1834. Il débuta bientôt au théâtre sur les scènes de la banlieue. Mais son apparition sur les planches fut de courte durée.

Vers 1859 il s'associait avec Chilly pour la direction de l'Ambigu. Pendant sept ans, la prospérité de cet établissement fut complète. On y représenta successivement les Fugitifs, les Beaux Messieurs de Bois-Doré, Fanfan la Tulipe, la Bouquetière des Innocents, etc. En 1866, Chilly quitta l'Ambigu, et Ritt, s'associant avec de Leuven, passa à l'Opéra-Comique. Mais il dut bientôt quitter ce théâtre, pour laisser la place à M. du Locle.

En 1873, M. Ritt prenait, en société, avec M. Larochelle, la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin, qu'on venait de reconstruire. Il y resta six ou sept ans. C'est là qu'il monta, entre autres pièces retentissantes, le Tour du Monde en quatre-vingts jours, de MM. d'Ennery et Jules Verne, qui a rapporté, dit-on, aux seuls directeurs du théâtre une somme de près de trois millions de francs.

Nommé directeur de l'Opéra en 1884, avec M. Gailhard, M. Ritt et son associé ont monté, comme on sait, un grand nombre d'œuvres nouvelles, et notamment le Sigurd de M. Reyer, le Cid, de M. Massenet, le Henri VIII, de Saint-Saëns, etc. C'est également sous leur direction que le répertoire de Richard Wagner a fait à l'Opéra sa première apparition.

(le Monde illustré, 19 mars 1898)

 

 

M. Eugène Ritt, ancien directeur de l'Opéra, vient de mourir à l'âge de 80 ans.

C'était un ancien négociant qui, un jour, s'était révélé directeur et avait passé par l'Ambigu, l'Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, avant de briguer et d'obtenir, en 1884, la succession de Vaucorbeil à l'Opéra. On sait qu'il s'adjoignit, dans cette tâche difficile, M. Gaillard, comme directeur de la scène. Quand il se retira, en 1891, il avait fait représenter comme nouveauté : Tabarin, le Cid, Rigoletto, Sigurd (1885) ; Patrie !, les Deux Pigeons (1886) ; Roméo et Juliette (1888) ; la Tempête, Lucie de Lamermoor (1889) ; Ascanio, Zaïre, le Rêve (1890) ; le Mage (1891).

La fin de sa vie fut toute consacrée aux œuvres philanthropiques dont il était président : l'Association des artistes dramatiques et l'Œuvre de la bouchée de pain. Il était très charitable et très aimé.

P.-S. Les obsèques de M. Ritt ont été célébrées le lundi 14 mars en l'église Saint-Philippe-du-Roule, au milieu d'une affluence extrême. La messe en musique a été chantée par la maîtrise, sous la direction de M. Viseur, avec des soli par Renaud et Vaguet, de l'Opéra.

Toutes les notabilités du monde des arts et des lettres ont assisté à cette cérémonie, à laquelle le Ministre de l'Instruction publique et le Directeur des Beaux-Arts s'étaient fait représenter par MM. des Chapelles et Bernheim.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. des Chapelles, représentant M. Rambaud ; Masset, vice-président de l'Association des artistes dramatiques ; Pugeault, vice-président de l'Œuvre de la bouchée de pain ; Constans, ancien ministre, ami intime du défunt, et Gresse, artiste de l'Opéra.

En tête du cortège marchaient les enfants des orphelinats d'Ory, dont M. Ritt était un des bienfaiteurs.

Après la cérémonie religieuse, le cortège a gagné le cimetière du Père-Lachaise, où a eu lieu l'inhumation.

Sur la tombe, trois discours ont été prononcés. M. Gailhard, directeur de l'Opéra, a pris le premier la parole en ces termes :

 

Messieurs,

Tout le monde ici comprend avec quelle émotion, avec quelle douleur sincère je prends la parole sur la tombe ouverte de mon vieil ami, de mon pauvre maître, de mon ancien associé à la direction de l'Opéra, Eugène Ritt, dont le nom, pendant sept années, fut inséparable du mien comme le furent nos deux pensées et nos cœurs mêmes, unis par la plus étroite sympathie.

Comme son ancien pensionnaire à l'Opéra-Comique, comme ami, et aussi comme vice-président de l'Association des artistes dramatiques, je n'ai, je ne trouve qu'une formule pour dire nos regrets : Nous l'aimions, il nous aimait, et nous pleurons en lui un père disparu, un bienfaiteur inoubliable.

Que vous dirais-je d'une vie exemplaire que tous ici connaissent et admirent ainsi que moi ?... En la résumant, je rappellerai qu'il s'éleva des rangs les plus humbles de la hiérarchie directoriale aux premières, aux plus hautes.

Du théâtre Beaumarchais à l'Opéra, son ascension fut rude ; mais il ne fut jamais inférieur aux succès constants qui l'escortèrent et dont il était l'ouvrier résolu. Je l'avais connu, quatre ans, à la tête de l'Opéra-Comique ; je l'avais progressivement apprécié, puis aimé d'une affection que les épreuves communes et une collaboration de tous les instants avaient grandie jusqu'à me donner l'illusion d'être désormais de sa famille et de son foyer.

Ce n'est point au hasard que j'ai parlé d'épreuves ; car je me les rappelle encore, les débuts de notre association à l'Opéra, les angoisses, les luttes, toutes les difficultés qui menacèrent longtemps l'avenir de notre œuvre, et qui furent vaincues par Ritt à force d'énergie, de méthode et d'activité.

Je sais que des légendes ont voulu voir exclusivement en lui un administrateur méticuleux, mais nous, qui l'avons connu, nous tous, les artistes de tout rang dont il présidait hier encore l'association prospère, nous qui savons son inépuisable charité, d'autant plus efficace qu'elle était plus sage, nous regrettons en lui l'incarnation parfaite de la bienfaisance et de l'abnégation.

Il avait, dans toutes les œuvres secourables qui lui étaient confiées, apporté l'ordre et l'activité féconde ; jamais une infortune ne lui fut signalée sans qu'il la secourût discrètement, toujours avec une entente éclairée des meilleurs remèdes à lui apporter. Il meurt après la plus belle carrière de laborieux et d'artiste, il aura eu cette sublime joie de couronner sa noble existence par les plus hautes satisfactions de la charité, par les utiles bienfaits de l'humaine solidarité dont il était devenu, dans ses dernières années, un apôtre si précieux et si dévoué.

A l'homme de bien, à l'artiste, à l'ami perdu survivent ses œuvres ; c'est vers elles que nous tournons nos regards voilés de larmes et vers elles désormais que vont aller nos affections et nos pensées. Elles resteront pour nous comme le reflet et le souvenir impérissable de celui qui fut Eugène Ritt.

 

MM. Pugeault, au nom de l'Œuvre de la bouchée de pain, et Masset, au nom de l'Association des artistes dramatiques, ont fait ensuite l'éloge du défunt.

Après les discours, les chœurs de l'Opéra ont chanté sur la tombe un De Profundis.

(Henri de Curzon, la Vie théâtrale, 25 mars 1898)

 

 

 

 

 

 

 

 

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