SÉVERIN

 

 

le mime Séverin dans Chand d'habits ! aux Folies-Bergère en 1896 (affiche de Leonetto Cappiello)

 

 

Sévérin CAFFERRÀ dit SÉVERIN

 

mime français

(Ajaccio, Corse-du-Sud, 19 mai 1863* Sauveterre, Gard, 10 juin 1930)

 

Fils de Jean Baptiste CAFFERRÀ (Ajaccio, 22 février 1824 av. 1892), employé à la préfecture, et de Marie Dominique EXIGA (Ajaccio, 10 novembre 1829 Marseille, Bouches-du-Rhône, 01 avril 1892*) [mariés à Ajaccio le 26 avril 1849].

Epouse à Sauveterre le 14 août 1913 Marie Léontine RICHARD dite MAYA ( ap. 1930), mime.

 

 

Elève de Louis Rouffe, il fut l’un des grands Pierrots du théâtre muet. Après avoir débuté à Marseille, il aborda les scènes parisiennes (1891), joua Chand d’habits ! de Catulle Mendès aux Folies-Bergère (1896), et ouvrit en 1898, rue Fontaine, le théâtre des Funambules. Après la Première Guerre mondiale, il reprit Chand d’habits ! à l’Olympia (1920), et créa encore Mains et masques, l’Ombre rouge (1921), Marotte d’artiste (1925).

Il est décédé dans sa propriété de Sauveterre, près d'Avignon.

 

 

    

 

Pierrot-Don Juan, pantomime par Séverin (Paris qui chante n° 9 du 22 mars 1903)

 

 

                   

 

les Sept Péchés capitaux, ballet-pantomime d'Henri Hirschmann (Paris qui chante n° 39 du 18 octobre 1903)

 

 

 

 

L’Homme blanc. Souvenirs d'un Pierrot, par le mime Séverin, avec introduction et notes par Gustave Fréjaville (Paris, 1 vol.). — Le mime Séverin, que l'on pourrait appeler le dernier Pierrot de l'école de Deburau, s'est proposé deux buts en écrivant ses souvenirs : d'abord celui de nous dire comment on a la vocation d'un Pierrot, puis ensuite de nous résumer l'histoire de la pantomime depuis un siècle et de nous expliquer comment cet art charmant devient peu à peu de nos jours un art ignoré.

 

 

 

Séverin, photo Apers

 

 

Séverin naquit à Ajaccio le 19 mai 1863. Ses parents vinrent bientôt habiter Marseille. Il n'était bruit alors en cette ville que du passage de Charles Deburau, le fils du créateur du Pierrot français, Gaspard Deburau, le célèbre mime. Le père de Séverin mena un soir son jeune fils voir Deburau dont la mimique l'enthousiasma. De ce jour, il commença à ne rêver que de Pierrot. Trois ans plus tard, à Marseille toujours, il vit Rouffe, l'élève et le successeur du précédent qui venait de mourir jeune encore à Bordeaux, en 1873. A l'école, dans tous les jeux, Séverin était Pierrot. Puis, de la récréation, la pantomime gagna la classe. Les élèves ne s'exprimaient plus que par gestes, et le futur Pierrot devint bientôt indésirable, pour cause de dissipation, dans toutes les institutions où ses parents le mettaient. Petit employé, il s'empresse de bâcler ses courses pour guetter l'entrée et la sortie des artistes de l'Alcazar, où l'on joue la pantomime. Reproches de son père, taloches de sa mère, au sujet de sa conduite, mais rien ne peut corriger cet honnête garçon qui n'a qu'une idée en tête, celle de devenir artiste. Un jour, il s'arme de courage, et va trouver Rouffe pour lui demander de devenir son élève. Il prend des leçons de souplesse, de boxe, d'escrime, de gestes, en cachette de ses parents. On lui confie un petit rôle dans la pantomime du jour. Il exulte.

Ce fameux Rouffe, né à Marseille en 1849, avait été lui-même l'élève de Charles Deburau, lequel, animé d'une magnifique ardeur pour son art, avait eu le très grand mérite de conserver les traditions de son père, à un moment où la pantomime semblait tomber dans un genre absolument bâtard et grossier. Il ne pouvait donc être question que de bons principes. Bref, Rouffe avait prêté à son tour une telle humanité au personnage de Pierrot que les artistes et le public de Marseille ne l'appelaient plus que « l'Homme blanc ». Séverin eut l'honneur d'hériter de ce titre après lui.

Sans remonter à l'antiquité, qui fut la belle époque des mimes, jouant dans d'immenses théâtres en plein air, l'auteur de ce livre nous rappelle que ce fut Gaspard Deburau, né à Neukolin (Bohême), dans une famille d'artistes nomades, acrobates, danseurs, jongleurs, prestidigitateurs, qui fut le véritable créateur du Pierrot français. Pendant plus de vingt ans, Gaspard Deburau fit la fortune — celle de ses directeurs, sinon la sienne — du petit Théâtre des Funambules, boulevard du Temple. Charles Nodier, Jules Janin, Théophile Gautier portèrent aux nues ce modeste Deburau qui s'ignorait lui-même, et à propos duquel on écrivait vers 1823 : « II n'y a que trois artistes dans Paris, Talma clans la tragédie, Potier dans la comédie, et Deburau dans la pantomime. » Gaspard Deburau mourut en 1846, et son fils Charles recueillit ce lourd héritage.

Cependant les affaires du jeune Séverin se gâtaient. Son père ayant appris qu'il jouait à l'Alcazar le traita de « Paillasse », et alla trouver Rouffe, qui n'avait accueilli le jeune homme que parce que celui-ci lui avait déclaré qu'il avait l'autorisation de son père. Quelques jours plus tard il avait expédié son rejeton en Corse, afin, disait-il, de lui changer les idées. Un de ses parents, M. Colonna d'Istria, fut à peu près le seul à comprendre les aspirations du jeune homme. Il ramena la paix dans la famille, et Séverin revit Marseille et son maître. Mais celui-ci partait pour une saison à Béziers. L'apprenti Pierrot ne peut rester en repos. Il s'en va jouer la pantomime sous un vaste hangar au Vallon de l'Aurore, au pied de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde. Il devient la vedette, le metteur en scène d'une troupe d'amateurs. Il communique à tous son feu sacré et fier de son succès, attire dans cette salle improvisée son père en l'honneur duquel le public d'habitués ouvre un triple ban : « Vous avez un beau petit ! Moun Diou qu'ès pouli ! ». Le cafetier propriétaire de la salle fait ses affaires et lui offre une part dans ses bénéfices, mais il préfère retourner à l'Alcazar pour compléter son instruction. Pendant l'hiver il tient de petits rôles à côté de son maître, puis il vole de ses propres ailes. Béziers, Narbonne, Perpignan, Avignon, Lézignan le voient passer. Le pauvre Rouffe, très fatigué, s'est éteint de phtisie à Marseille le 21 décembre 1885.

Nous passerons rapidement sur toutes les intrigues de coulisses pour l'empêcher de prendre cette succession, et sur tous les démêlés avec les directeurs. Un jour Séverin apprend le grand succès d'une pantomime à Paris. Il s'agit de l'Enfant prodigue. Notre Pierrot en revient enthousiasmé. Il a compris qu'au lieu de jouer toujours de vieilles pantomimes usées, il s'agit maintenant d'offrir au public des pantomimes logiques, sensées, avec des sentiments vrais, écrites par des auteurs ou des poètes en renom, avec une musique nouvelle appropriée. Revenu à Marseille, il entre en correspondance avec Mme Allemand, la directrice de l'Eldorado à Paris, et se fait engager. Ne pouvant débuter qu'avec une pantomime inédite, il en écrit une avec le mime Thalès, son camarade, tandis que Léopold Gangloff en fait la musique. Cette pantomime c'est Pauvre Pierrot, qu'il jouera trois mois de suite. Désormais il est connu à Paris.

Il transporte Pauvre Pierrot à l'Alcazar de Marseille, où la pièce étonne. Au lieu d'être un héros toujours vainqueur, Pierrot est un homme trompé, bafoué, qui souffre et qui meurt en pardonnant à Colombine tous les maux qu'elle lui a causés. Dans une fête des Félibres à Sceaux, pour laquelle Paul Arène, un de ses admirateurs, lui avait confectionné une saynète, il fait la connaissance de Zola, de Clovis Hugues, de Lintilhac. A Paris, on le présente au vieux Pierrot Paul Legrand, qui avait joué aux Funambules ; il se lie avec Armand Silvestre et Catulle Mendès, qui lui promet de lui faire une pantomime. Promesse tenue, car il tire d'un feuilleton théâtral de Théophile Gautier Chand d'habits ! représenté au Théâtre-Salon à Paris, le 16 mai 1896. Paul Franck, qui jouait avec lui, le fait engager aux Folies-Bergère à deux cents francs par soirée. Pendant cinq ans il joue toutes les saisons la pantomime à Paris. Il a comme auteurs Catulle Mendès et Paul Margueritte et comme compositeurs Gabriel Pierné, Messager, Paul Vidal.

 

 

 

Paul Legrand, d'après Ch. Taulet

 

 

Grâce à Séverin, grâce à Catulle Mendès, la pantomime jouissait donc à nouveau d'une belle vogue. Ici, l'auteur nous fait un véritable cours de pantomime : depuis un siècle, nous dit-il, les maîtres se sont appliqués à étudier tous les gestes, à les rendre plus nets, plus harmoniques ; le geste est décisif, définitif. Il indique ce qu'il veut et ne peut désigner autre chose. L'art, dans la pantomime, comme ailleurs, écrit Séverin, est une question d'harmonie et de mesure. Il y faut de la sincérité et de justes proportions. Il n'admet pas cette division en pantomime moderne ou ancienne. Il y a tout simplement la pantomime. C'est la pantomime de tous les temps. Tant pis pour ceux qui, n'ayant pas appris la pantomime, se contentent de nier cette vérité. Non, la pantomime n'est pas morte ; il s'agit de la réveiller, et son plus grand désir, conclut-il, serait de transmettre à d'autres jeunes, ce qui lui a été transmis.

Après le succès de Chand d'habits ! et une ou deux pantomimes aux Folies-Bergère et à l'Olympia, Séverin commença la série de ses voyages à travers la France, l'Europe et l'Amérique. Aux Folies-Bergère c'est encore la Flamenca (1900), Plaisir d'amour de Catulle Mendès et Bonnamy. Chemin faisant il a épousé sa meilleure élève, Mme Maya, une des rares femmes qui se soient illustrées dans la pantomime, car il est à remarquer que parmi les mimes de talent on compte peu de femmes. On cite Félicia Mallet qui fut de la création de l'Enfant prodigue, Otéro, douée d'un magnifique tempérament, mais qui fut toujours « la Belle Otéro », Mme Colette qui abandonna le théâtre pour revenir à la littérature. Séverin avoue qu'il a rencontré des artistes dramatiques qui eussent été d'excellents mimes s'ils s'étaient consacrés à ce genre : il cite Lucien Guitry, Signoret, Max Dearly, mais il insiste sur ce point : le cinéma n'a aucun rapport avec la pantomime. La pantomime, nous dit-il, est faite de silence et non de mutisme. Elle ne doit jamais faire regretter la parole. Sa propre langue doit lui suffire. Au cinéma l'action est expliquée, les phrases sont écrites, et la nouvelle invention du film parlant vient encore à l'appui de la thèse soutenue par l'auteur de ce livre. La pantomime a sa langue. Le cinéma, fût-il parlant, est obligé de se servir de toutes les langues de l'univers. La pantomime n'a besoin ni de paroles ni d'écriteaux explicatifs. Sur la tombe de Rouffe à Marseille n'a-t-on pas gravé : « Tout dire sans paroles. » Certes, Séverin ne se déclare pas l'ennemi du progrès, mais il craint bien que l'art ne soit qu'une préoccupation secondaire au cinéma ; par contre, il professe une admiration enthousiaste pour Charlie Chaplin, le seul artiste digne de ce nom. Chaplin est un mime, mais on ne peut encore comparer son admirable et inimitable silhouette avec notre Pierrot. Charlot mourra avec Chaplin. Il n'est que caricatural. Pierrot en poésie, en littérature, en peinture, au théâtre, est immortel.

Séverin termine ses Mémoires par un rapide aperçu de ses voyages. La pantomime, comme la musique, n'a pas besoin d'interprète pour être comprise en tous pays, et c'est en quoi réside sa force. Depuis 1896, dans l'intervalle de ses engagements à Paris, il a voyagé un peu partout. Parfois il découvre qu'on lui a « emprunté » ses pièces sans autorisation et qu'on les utilise sous un autre nom. A Londres il n'obtient qu'un succès relatif auprès des lettrés et des artistes. Pareille mésaventure était arrivée autrefois à Paul Legrand. A Berlin où il est environné d'artistes allemands auxquels il a enseigné les principaux principes de son art, c'est un plein succès. A Vienne il hésite à jouer Pousse-Caillou où l'on met en scène un soldat français. Le directeur vient à bout de sa susceptibilité, et la pantomime dénommée là-bas Un de l'infanterie, pour être plus compréhensible, est accueillie avec enthousiasme. Il joue tour à tour en Italie, en Russie, à Genève, à Monte-Carlo, au Brésil, à Buenos-Aires, aux Etats-Unis, et il fait remarquer en passant le confort qu'il rencontre partout aux Etats-Unis, surtout dans les salles et dans les loges d'artistes, alors que chez nous... Au mois de mai 1914 il est à Munich, sur le point de partir pour le Japon. La guerre éclate. Au mois de janvier 1915, son neveu Charles Colonna d'Istria est tombé au front : le frère de celui-ci a été trépané ; deux de ses élèves sont morts. Pris d'un bel enthousiasme, il s'engage. On le voit sur la Somme, à Verdun, en Champagne, dans le Nord, à Saint-Quentin, dans l'Est, en Belgique. Il entre à Strasbourg, et, parti soldat, il revient sergent avec trois belles citations.

Ce livre, écrit sans prétention, illustré, se lit d'un bout à l'autre avec intérêt. Il a de plus eu la grande chance d'être présenté par Gustave Fréjaville, un de nos critiques les plus compétents en matière de pantomime. Et nous poserons à notre tour cette question : la pantomime française est-elle destinée à mourir ? L'œuvre des Deburau père et fils, de Paul Legrand, de Rouffe, de Séverin ne sera-t-elle pas continuée ? L'histoire théâtrale a vu bien d'autres miracles : Talma mort, on a crié partout : la tragédie est morte ! Une enfant de dix-sept ans, Rachel, l'a fait revivre. Rachel disparue, notre Mounet-Sully l'a élevée à de sublimes hauteurs. Séverin est encore là pour nous montrer qu'elle vit toujours, mais soyons persuadés avec lui que, si la pantomime sommeille, c'est qu'un nouveau Pierrot n'est pas encore venu pour la réveiller.

(Henry Lyonnet, Larousse Mensuel Illustré, avril 1930)

 

 

 

Séverin

 

 

Il y a quelques mois à peine, nous rendions compte de l'Homme blanc, souvenirs d'un Pierrot, par le mime Séverin, avec introduction et notes de Gustave Fréjaville. Le célèbre mime ne devait pas survivre longtemps à la publication de ses Mémoires. Nous n'aurons que peu de mots à ajouter à sa biographie. Retiré dans sa petite maison de Sauveterre (Gard), il s'y est éteint le 10 juin, à l'âge de soixante-sept ans, dans une dernière période artistique et d'espérance, car il avait accepté d'interpréter à Maillane, le 8 septembre, en l'honneur du grand Mistral, le rôle de Mesté Ramon de Mireio, le premier rôle parlé de sa carrière. Ses funérailles furent simples et touchantes, mais la mort de Séverin avait une autre signification : avec lui c'est la vieille pantomime française que l'on enterrait. Elle avait vécu un peu plus de cent ans sans interruption dans la chaîne dont il était le dernier anneau. Créée par Gaspard Deburau, le père, elle avait eu comme successeur et gardien des traditions son fils, Charles Deburau. Lorsque celui-ci était mort, en 1873, il avait désigné comme son successeur artistique Rouffe, le pierrot marseillais, et Séverin était l'élève de Rouffe. C'est tout un genre qui disparaît, le genre qu'avaient vanté Jules Janin, Théophile Gautier, Charles Nodier, Champfleury, Théodore de Banville, Catulle Mendès, tous les gens de lettres, tous les poètes. Si Pierrot ressuscite un jour, ce ne sera plus le Pierrot de Deburau dont Séverin emporte les secrets dans la tombe.

(Henry Lyonnet, Larousse Mensuel Illustré, septembre 1930)

 

 

 

 

 

 

 

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