les Amants de Vérone

 

affiche d’Edward Ancourt pour la création au Théâtre Ventadour, 1878

 

Drame lyrique en cinq actes et six tableaux, Roméo et Juliette, drame en cinq actes (1594-1595) de William SHAKESPEARE, livret et musique du marquis Paul DE RICHARD D’IVRY (1864).

 

   partition de la version de 1867 ; partition de la version de 1878

 

 

Audition particulière dans la salle de Gilbert Duprez, rue de Laval prolongée à Paris, le 12 mai 1867, le compositeur avait alors pris le pseudonyme de Richard YRVID.

 

Création au Théâtre Ventadour le 12 octobre 1878 ; décors de Poisson (1er et 3e actes) et de Capelli (2e, 4e et 5e actes) ; costumes de J. Marre.

 

Première au Théâtre de la Gaîté le 15 février 1879 avec Mlle Ambre (Juliette) et M. Mouret (Lorenzo).

 

 

personnages emplois

créateurs

Juliette mezzo-soprano, chanteuse falcon Mmes Marie HEILBRONN
la Nourrice contralto ou dugazon Marie LHÉRITIER [DELAUNAY-RIQUIER]
Roméo Montaigu 1er ténor de grand opéra MM. Victor CAPOUL
Mercutio, ami de Roméo 1er ténor d'opéra-comique Désiré FROMANT
Capulet 1er baryton de grand opéra Eugène DUFRICHE
Lorenzo, moine franciscain 1re basse de grand opéra Emile-Alexandre TASKIN
Tybalt, neveu de Capulet 1er baryton d'opéra-comique Max CHRISTOPH
Benvolio, ami de Roméo 2e basse LABARRE
le Héraut ducal 2e ténor DARDIGNAC
Deuxième Capulet 2e basse Louis BARRIELLE
Gennaro, seigneur Montaigu 1er ténor COLOMB
Andrea, seigneur Montaigu 1er ténor FILLE
Petruccio, seigneur Montaigu 2e ténor ESCALA
Lodovico, seigneur Montaigu 2e ténor MARTIN
Stenio, seigneur Montaigu baryton Osmond RAYNAL
Ercole, seigneur Montaigu baryton BONJEAN
Tiberio, seigneur Montaigu basse COSTE
Uberto, seigneur Montaigu basse SAVIGNY
Pâris 2e ténor BLANC
Della Scala (personnage du Supplément) ténor COLOMB
Balthazar, page de Roméo personnage muet  
les deux Pages de Pâris personnages muets  
Chef d'orchestre   Alexandre LUIGINI

 

Dames et Seigneurs de Vérone, Bourgeois, Jeunes Gens et Jeunes Filles, Hommes d'armes, la Foule.

 

La scène se passe à Vérone, vers la fin du XIVe siècle.

 

 

 

 

les costumes pour la création (la Scène, 1879) [BNF]

 

 

 

Livret et musique de Richard Yrvid, joué dans les salons, gravé et publié chez l'éditeur Flaxland. Le livret a été interprété avec goût, et les procédés de composition portent la marque de bonnes études musicales.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément, 1872)

 

 

 

 

 

Dans les Amants de Vérone, il s'agit, on le devine, des héros de Shakespeare, des amours du beau Roméo de Montaigu et de la rose de Vérone, Juliette Capulet. Issus de deux familles séparées par une haine séculaire, ces deux enfants ne devaient s’unir que dans la mort.

Ce thème a inspiré déjà bien des musiciens et des dramaturges. M. le marquis d'Ivry a fait lui-même le canevas sur lequel il a brodé son opéra.

Ce drame lyrique, écrit depuis longtemps, a eu bien des aventures : destiné en principe à l'opéra, il devait, en dernier lieu, voir la rampe du Théâtre-Lyrique, alors dirigé par M. Escudier, lorsque la fermeture du théâtre en recula encore la représentation.

C'est à ce moment que M. Capoul, confiant dans la partition, loua la salle Ventadour, fit faire décors et costumes, composa un orchestre et des chœurs, et à la tête d'une troupe d'élite entreprit vaillamment, à ses risques et périls, de faire connaître au public l'œuvre de M. d'Ivry.

Nous devons tous de la reconnaissance à l'artiste de talent qui nous a fait entendre les Amants de Vérone, et nous fui offrons ici le juste tribut de nos remerciements et de notre admiration.

Nous allons suivre, dans tout son développement, l'œuvre musicale ; le drame, bien connu, se composera de lui-même dans cette esquisse.

Le rideau se lève sur un bal au palais Capulet ; le chœur des invités qui ouvre cet acte : Sonnez, rebecs, est d'une jolie couleur, mêlé à l'air de bienvenue de Capulet : Salut à vous, charmantes demoiselles ; mais Juliette paraît, et tout s'efface devant sa radieuse beauté.

Capulet la présente à ses convives, et, dans une très jolie phrase : Elle a quinze ans, annonce son prochain mariage avec Pâris, le cousin du prince.

Le bal continue, Juliette se mêle aux danseurs, et Roméo, en costume de pèlerin, masqué, entre entouré de ses amis et partisans. Il est sombre et muet, il regrette d'être venu à ce bal : jamais un Montaigu, depuis un siècle, n'est entré chez un Capulet que le fer à la main. — Allons, s'écrie Mercutio, son ami, je gage que son souci vient de l'absence de sa Rosaline, cette horrible femme qui te fait tant souffrir par ses rigueurs ; je la déteste ta Rosaline.

Tiens, écoute plutôt la chanson que j'ai faite, c'est son portrait : Visage pâle, œil ténébreux. D'une facture originale, ces couplets font plaisir.

— Laissez, j'ai fait un rêve qui m'obsède ! ..... Mais, après tout, qu'importe ; vous le voulez ! restons, dût s'ensuivre la mort ! .....

Il aperçoit Juliette, et sans savoir qui elle est, son cœur est emporté vers elle. Le trio qui suit entre Roméo, Juliette et la nourrice : Ah ! nourrice, nourrice, contient de forts beaux passages.

Le bal n'est pas fini, et Juliette, à son insu, appartient déjà tout entière au beau cavalier qu'elle ne connaît même pas. Mais Tybalt, le cousin de Juliette, a reconnu Roméo, lui, au milieu de la fête. Un Montaigu chez un Capulet ! C'est une injure, et sans l'autorité de son oncle, une scène sanglante terminerait le bal.

Cependant la nourrice, interrogée par Roméo, ne lui cache pas le nom de Juliette, et celle-ci apprend que son élégant cavalier a nom Montaigu. Ils demeurent tous deux frappés de douleur, mais il est déjà trop tard : l'amour, amour fatal, les a liés à jamais .....

La fête est terminée, nous sommes dans les jardins du palais Capulet, sous le balcon de Juliette. Au fond, Vérone endormie. Au pied du balcon, Roméo écoute les derniers accents du chœur de ses amis qui s'éloignent.

Juliette vient faire sa confidence à la nuit. Les deux jeunes amants s'aperçoivent ! Le grand duo d'amour qui s'ensuit est admirable.

Tout ce tableau est comme un océan de mélodie, dans lequel surgit plusieurs fois le premier motif, grandiose et passionné, comme le balancement d'une vague qui roule et revient à l'endroit d'où elle est partie ; et, enchâssée dans ce magnifique chant d'amour, une perle, le duettino de l'adieu : De la nuit qui s'enfuit, terminé par la reprise du chœur.

Les deux amants se donnent rendez-vous dans la cellule de Lorenzo, qui doit bénir leur secrète union.

Le deuxième tableau de cet acte, chez Lorenzo, s'ouvre par le grand air en sol du moine : A l'aube aux yeux gris, très large et d'un puissant effet.

Cette union entre les deux enfants des maisons rivales semble, au prêtre, commandée par Dieu lui‑même, pour éteindre leur mutuelle haine.

Le trio du mariage est une belle page.

Puis vient la place de Vérone, devant le palais Capulet. Le peuple s'y livre à la danse en chantant les douceurs du ciel d'Italie.

Les amis de Roméo sont à sa recherche ! Depuis la veille il est introuvable. — C'est un sylphe, alors c'est le cas de l'évoquer, s'écrie Mercutio, regardez bien si mon charme opère.

Les couplets de l'évocation : Amour, caprice ou bien chimère, sont d'un archaïsme bien réussi ; la reprise : Triste sort, est-il mort, est très originale.

Au moment où le hérault ducal, au nom de son maître, fait disperser les partisans des Capulet et des Montaigu, prêts à en venir aux mains, paraît Roméo, rêveur. La romance : Qu'elle est lente à venir, est une des plus jolies choses de la partition. Bientôt entouré par ses amis il voit venir la nourrice de Juliette lui apporter l'heure du rendez-vous mais au même moment, Tybalt, le neveu de Capulet, le défie au combat.

Arrêté par le souvenir de celle qu'il adore, Roméo, dont l'épée a bondi hors du fourreau sous l'insulte, la repousse tranquillement et refuse le cartel ; rien ne pourra le faire se mesurer avec le cousin de Juliette. Ses amis s'étonnent de sa longanimité et Mercutio, prenant pour lui l'offense, engage le combat avec Tybalt. Roméo se jette entre eux deux et est, en partie, cause du coup d'épée  qui jette Mercutio mortellement frappé entre ses bras.

Désespéré, fou de douleur, il ne songe plus qu'à venger son ami, et terrible, c'est lui qui cette fois attaque Tybalt.

A la deuxième passe, le Capulet tombe aux pieds de son oncle, appelé hors de son palais par tout ce bruit.

— Vengeance ! demande les Capulet.

— Justice ! dit le peuple. Le duc seul décidera.

Roméo reste seul.

Que lui importe la sentence du duc. Son seul tribunal c'est le cœur de sa Juliette, si cruellement offensée par lui.

Celle-ci paraît. Ses reproches l'accablent d'abord, mais devant la sentence de bannissement,  prononcée par le duc, tout disparaît dans ce cœur passionné, sauf l'homme aimé.

.....

Voici la chambre de Juliette. Il fait nuit encore et Roméo s'est endormi, la tête sur les genoux de la bien-aimée. Celle-ci le contemple avec amour et dans une douce romance : Est-ce bien toi dont la tendresse, terminée par un baiser, exhale son bonheur. Sous ce baiser, Roméo s'éveille. Le duo de l'alouette, bien nuancé, bien conduit, est ravissant d'un bout à l'autre : Non, ce n’est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, en crescendo est d'un puissant effet. A côté de ces phrases à grands horizons, des parties adorables de légèreté comme celle de Roméo : J'aurai des messagers d'amour.

Mais c'est bien l'alouette, il faut partir. L'échelle de soie est là, au balcon, et après des adieux répétés, Roméo disparaît dans la brume du matin.

La nourrice, confidente de leurs amours, enlève l'échelle tout en annonçant la venue de Capulet.

Il trouve Juliette en pleurs, il la console, croyant la mort de Tybalt cause de ses larmes. D'abord il veut que dès ce jour même Pâris la conduise à l'autel.

Juliette refuse ce mariage et préfère la mort, dit‑elle. La colère de Capulet s'emporte en menaces. Heureusement Lorenzo paraît et le père irrité laisse au prêtre le soin de ramener, par de sages paroles, sa fille à l'obéissance.

Suit un trio, terminé par la scène où Lorenzo offre à Juliette, pour la sauver, un moyen terrible ! Il lui faut boire le contenu du flacon qu'il apporte. Ce breuvage va lui donnera les apparences de la mort ; on la conduira, visage découvert, au tombeau de famille, où Roméo, averti par lui, viendra la chercher. Ils fuiront ensemble.

— Aurez-vous ce courage ?

— Tout pour le rejoindre.

Lorenzo lui donne le flacon et sort au moment où la corbeille est apportée à Juliette par sa nourrice qui, dans de jolis couplets : Daignez regarder ces bijoux, l'engage à oublier Roméo et à prendre Pâris pour époux.

L'indignation de Juliette se traduit dans une phrase d'un grand effet dramatique : Va-t-en, infâme, je te chasse à jamais de mon cœur. Le chœur nuptial se fait entendre pendant la première partie du monologue de Juliette, où la faiblesse de la femme lutte avec le courage de l'amante ; la crainte, l'horreur de cette mort factice nous ont valu une belle page. Enfin l'amour l'emporte ; elle boit le fatal breuvage et l'acte se termine dans un suprême cri : A toi, Roméo, ma pensée ; je bois à toi ! .....

Nous voici au triste épilogue : au Campo-Santo.

Juliette, morte pour tous, est étendue sur un lit de parade dans la chapelle funéraire.

Roméo a appris sa mort avant le courrier de Lorenzo ; il vient, désespéré, la revoir une dernière fois, et puis mourir : Dans l'alcôve de mort, je veux m'étendre aussi.

Il force la porte de la grille avec son poignard, couvre sa maîtresse de baisers et boit le poison au moment où Juliette ranimée se soulève et l'aperçoit.

— Miracle de l'amour ! s'écrie-t-il ; la voilà dans mes bras, vivante ; et leur âme s'élance dans un duo final : Viens ! Allons sous le ciel bleu !

Mais bientôt la réalité de son malheur lui apparaît : Ah ! le bonheur m'avait fait oublier mon sort ; il est empoisonné.

Juliette le voit pâlir dans ses bras. — Qu'as-tu, mon bien-aimé ? — Hélas ! te croyant morte..... le poison ..... Il meurt sur son sein, en balbutiant : Je t'aime ! .....

Plus rien ! La voix adorée est muette, tout est fini. — Que le même tombeau nous reçoive, ô mon Roméo !

Elle se frappe avec le poignard de son amant et tombe près de lui.

 

Roméo a été superbement créé par M. Capoul. Le chanteur, si profondément artiste, s'est tout entier incarné dans cette figure bizarre, passionnée et poétique. Le grand duo du balcon a été pour lui et Mlle Heilbronn, qui tient si brillamment le rôle de Juliette, un véritable triomphe.

La voix de M. Dufriche, chaude, bien timbrée, nous a rendu plus sympathique encore la noble figure de Capulet.

M. Fromant est très bien dans Mercutio. Spirituel et fin, cet artiste donne au rôle sa vraie couleur et le chante avec un entrain charmant.

Taskin est un beau moine ; la voix est pleine, sonore, sans une défaillance. Le grand air du 3e tableau a été pour lui un succès bien mérité.

Mme Lhéritier a tenu très agréablement son rôle de nourrice et chante en artiste consommée ses couplets du 4e acte.

MM. Christoph, Labarre, Dardignac, Barrielle et Blanc ont des rôles très courts, mais les remplissent très bien.

Enfin il a été donné à M. d'Ivry d'avoir une interprétation digne de son œuvre qui est une grande et belle chose.

 

(E. Grand, la Scène, 1879)

 

 

 

 

 

Il a été représenté pour la première fois au théâtre Ventadour le 12 octobre 1878. La partition, écrite une quinzaine d'années avant, a été retouchée en maint endroit. On a applaudi surtout le duo des adieux de Roméo et de Juliette, au second acte. Il est à regretter que l'auteur n'ait pas corrigé dans son poème des expressions vulgaires qui le déparent, et dans sa musique des formules peu nouvelles. Chanté par Capoul, Dufriche, Taskin, Fromant, Mlle Heilbronn, Mme Lhéritier et Mlle Rey. Cet opéra a été donné à la Gaîté le 15 février 1879 ; Mlle Ambre a chanté le rôle de Juliette, M. Mouret celui de frère Laurent.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément, 1880)

 

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

décor de l'Acte I lors de la création

 

 

(édition de 1878)

Nota. — On passe, à la représentation, toutes les indications et tous les vers marqués d’un astérisque.

 

 

ACTE PREMIER

 

 

Une salle de bal dans le palais Capulet. On danse au lever du rideau.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CAPULET, DAMES et SEIGNEURS, masqués.

 

CHOEUR.

Sonnez, rebecs, sonnez, flûtes et viole ;

Et vous, danseurs, passez joyeux.

Sans y penser, gaiement l'heure s'envole,

Quand la musique est bonne et le cœur amoureux.

 

CAPULET, à ses hôtes.

Salut à vous, charmantes demoiselles,

Nobles seigneurs, beaux masques inconnus ;

Votre âge heureux pour la danse a des ailes,

Dansez ; chez Capulet soyez les bienvenus.

Aux cavaliers.

J'ai vu le temps, où l'amour et la danse

Allaient de pair, en ma verte saison ;

Mais ces beaux jours sont bien loin, et je pense

Que c'est à vous d'égayer la maison.

 

CHOEUR.

Sonnez, rebecs, sonnez, flûtes et viole ;

Et vous, danseurs, passez joyeux.

Sans y penser, gaiement l'heure s'envole,

Quand la musique est bonne et le cœur amoureux.

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, JULIETTE, LA NOURRICE.

La foule s'écarte et Juliette paraît, suivie de la nourrice.

 

LE CHŒUR, se retirant un peu.

Juliette.

 

CAPULET.

Nourrice, approchez ; qu'on l'admire.

Plus près, encor plus près.

 

JULIETTE.

Mon père bien-aimé de moi se plaît à rire.

 

CAPULET, tendrement.

Oh ! non, fillette.

 

LA NOURRICE.

On l'a parée exprès

Pour gagner tous les cœurs... le vôtre aussi, messire.

 

CAPULET.

Elle a seize ans ;

Elle est bonne, elle est belle ;

Et rien qu’à voir fleurir son gai printemps,

Mon cœur s'émeut, il reverdit par elle ;

Elle a seize ans.

 

[ JULIETTE.

[ Mon cœur s'émeut, ô bonté paternelle,

[ Mon cœur s'émeut à tes accents.

[

[ LA NOURRICE.

[ Son cœur s'émeut, il reverdit par elle,

[ Il reverdit à ses seize ans.

[

[ CAPULET.

[ Mon cœur s'émeut, il reverdit par elle,

[ Il reverdit à ses seize ans !

 

CAPULET.

D'un époux la tendresse

Me va bientôt ravir ce gai printemps,

Aux beaux galants,

Toujours va la jeunesse ;

Elle a seize ans.

 

[ JULIETTE.

[ Mon cher seigneur, bannissez la tristesse,

[ Il est à vous, mon gai printemps.

[

[ LA NOURRICE.

[ Aux beaux galants toujours va la jeunesse,

[ Toujours, ma fille, après seize ans.

[

[ CAPULET.

[ Aux beaux galants toujours va la jeunesse,

[ Toujours, hélas ! après seize ans.

 

CAPULET.

Non, tu n'es plus à moi, car le cousin du prince,

Pâris, a demandé ta main.

Regarde-le ce soir ; tu me diras demain

S'il te plaît, mon enfant.

Il s'éloigne.

 

LA NOURRICE.

Le parti n'est pas mince.

 

JULIETTE.

Hé quoi ! si jeune encore !

 

LA NOURRICE.

A l'âge où je vous vois,

Ma chère enfant, j'étais femme autrefois.

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, PÂRIS, puis DEUXIÈME CAPULET.

L'orchestre se met à jouer un air lent ; Capulet a pris Pâris par la main et le présente à sa fille. On danse.

 

CAPULET, à Juliette.

Le voilà, c'est Pâris.

A Pâris.

Allez, et bonne chance ;

Pâris emmène Juliette pour danser, la nourrice s'éloigne, Capulet prend le bras du deuxième Capulet.

Laissons ces jeunes fous

A la cadence.

Ils sont passés pour nous

Depuis longtemps, ces jours de danse ;

Bon cousin Capulet, par grâce, asseyez-vous.

Les deux vieillards s'assoient ; la danse continue.

De nos derniers exploits, il vous souvient, je gage.

 

DEUXIÈME CAPULET.

Non.

 

CAPULET.

Comment donc, mon cher !... Mais si,

De Lucio c'était au mariage.

 

DEUXIÈME CAPULET.

C'est bien vieux.

 

CAPULET.

Mais pas tant.

 

DEUXIÈME CAPULET.

Allons, cousin, voici

Trente ans de ça.

 

CAPULET, s'échauffant.

Par Notre-Dame !

C'est un peu fort,

Et je réclame :

Vingt-cinq.

 

DEUXIÈME CAPULET.

Moi, je dis trente.

 

CAPULET, un peu piqué.

Eh bien ! vous avez tort.

La danse est finie, Capulet et le deuxième Capulet se lèvent ; Juliette disparaît avec Pâris. — On circule.

 

 

SCÈNE IV

ROMÉO, en habit de pèlerin, MERCUTIO, BENVOLIO, et LES SEIGNEURS MONTAIGUS. — Ils ôtent leur masque.

 

TOUS, moins Roméo.

Par un beau soir d'avril, la plaisante aventure

D'arriver dans un bal, en galant, inconnu ;

Sous le masque discret qui cache ta figure,

Chez le vieux Capulet te voilà bienvenu ;

Par un beau soir, la plaisante aventure !

 

BENVOLIO.

Mais d'où vient, Roméo, d'où vient cet air fatal ?

 

MERCUTIO.

Pourquoi rester ainsi muet et grave ?

 

TOUS, moins Roméo.

Les Capulets te font-ils peur, mon brave ?

 

ROMÉO.

Non... Et pourtant j'eus tort de vous suivre à ce bal ;

Ce lieu nous est contraire,

Jamais un Montaigu, depuis cent ans de guerre,

N'entra chez Capulet que le fer à la main.

 

TOUS, moins Roméo.

Au diable ton histoire !

Au diable ta mémoire !

Et paix jusqu'à demain !

La foule des dames et des seigneurs a de nouveau rempli la scène ; Roméo et ses compagnons se mêlent aux groupes.

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, SEIGNEURS et DAMES.

 

CHŒUR.

Sonnez, rebecs, sonnez, flûtes et viole ;

Et vous, danseurs, passez joyeux.

Sans y penser gaiement l'heure s'envole,

Quand la musique est bonne et le cœur amoureux.

Les groupes se dispersent de nouveau.

 

 

SCÈNE VI

ROMÉO, MERCUTIO et SES AMIS.

 

MERCUTIO, à Benvolio, en montrant Roméo.

Benvolio, de cette humeur funeste,

Je connais la raison.

A Roméo.

Gageons que ton souci

Vient de ne pas trouver la Rosaline ici ?

Ta Rosaline, hé bien ! je la déteste

A l'égal de la pluie, à l'égal de la peste.

I

Visage pâle, œil ténébreux,

Dont jamais un rayon ne déchira les voiles :

Ta Rosaline au cœur mystérieux,

Rien qu'à la voir, me glace jusqu'aux moelles.

 

TOUS, moins Roméo et Mercutio.

Il a raison.

 

MERCUTIO.

Profil superbe et front royal,

C'est un camée, un fin régal

De peintre en quête de modèle ;

C'est Galathée au cœur dormant,

Avant le jour où son amant

Sut éveiller la vie en elle.

C'est, en un mot, tout ce que tu voudras.

Mais une femme, oh ! que non pas.

Va, cherche ailleurs : tu trouveras

A te venger de la cruelle.

 

TOUS, moins Roméo et Mercutio.

Va, cherche ailleurs : tu trouveras

A te venger de la cruelle.

 

MERCUTIO.

II

* Dès le matin, tu vas errant,

* Et le soir te retrouve errant encor de même ;

* Bref, te voilà maigre comme un hareng ;

Aux autres.

* Messieurs, voyez un peu sa face de carême.

 

TOUS, moins Roméo et Mercutio.

* Il a raison.

 

MERCUTIO.

* Au lieu, mon cher, de vivre ainsi,

* Sans nul remède à ton souci,

* Sans aucun espoir où te prendre ;

* Au lieu d'attendre et de sécher

* Devant ce diable de rocher

* Que nul miracle ne doit fendre ;

* Au lieu de perdre et ta peine et tes pas...

* Ferme les yeux, ouvre les bras :

* Au même instant tu trouveras

* Dix cœurs pour un enchantés de se rendre.

 

TOUS, moins Roméo et Mercutio.

* Au même instant, tu trouvera

* Dix cœurs pour un enchantés de se rendre.

 

ROMÉO, à Mercutio.

Ami terrible, épargne-moi.

Vrai présage ou mensonge,

Mercutio, j'ai fait un songe

Qui me remplit d'effroi.

 

MERCUTIO.

Ah ! ceci devient grave...

 

ROMÉO.

Un voile

Dérobe le coup trop certain,

Que le destin

Suspend encore à mon étoile.

Vous le voulez, c'est bien ; restons, et que mon sort

Se décide en restant, dût s'ensuivre la mort.

 

TOUS, excepté Roméo.

La mort vraiment ; quelle folie !

Nous te laissons

A ta mélancolie,

Mon cher, adieu ; sans toi nous danserons.

Ils se dirigent vers la salle du fond et disparaissent. — Roméo fait quelques pas comme pour les suivre, puis s'arrête en apercevant Juliette qui entre, appuyée sur le bras de la nourrice. Il remet son masque.

 

 

SCÈNE VII

ROMÉO, JULIETTE, LA NOURRICE.

 

JULIETTE, avec abandon.

Ah ! nourrice, nourrice,

Combien je suis heureuse !

 

LA NOURRICE.

Oui, divertissez-vous,

La danse est de votre âge, et pour un cœur novice

Le plaisir de danser est charmant entre tous.

 

ROMÉO.

O merveille d'amour, ô candeur, ô jeunesse !

Tout a pâli devant l'enchanteresse.

 

[ ROMÉO.

[ Rayon du ciel, le charme qui la suit

[ A pénétré mon âme et dissipé ma nuit.

[

[ JULIETTE, à la nourrice, apercevant Roméo.

[ Mais vois donc, là, sombre comme la nuit,

[ Cet inconnu masqué dont le regard nous suit.

[

[ LA NOURRICE, de même.

[ Mais voyez donc, sombre comme la nuit,

[ Cet inconnu masqué dont le regard nous suit.

 

ROMÉO, ôtant son masque.

Fille au charmant visage,

Au front chaste et serein,

Comme une sainte image,

Accueillez cet hommage

Du pieux pèlerin.

Il baise timidement la main de Juliette.

 

JULIETTE.

Qu'en penses-tu, nourrice ?

A ce beau pèlerin je veux être propice

Et tendre l'autre main.

Elle tend sa main à Roméo qui la baise.

 

LA NOURRICE.

Je n'y vois aucun mal ; c'est d'un cœur fort humain.

 

[ JULIETTE.

[ Ah ! sa ferveur extrême

[ Redouble à notre voix ;

[ Il croit, espère, il aime

[ A la fois.

[

[ LA NOURRICE.

[Ah ! sa ferveur extrême

[ Redouble à votre voix ;

[ Il croit, espère, il aime

[ A la fois.

[

[ ROMÉO.

[ Ah ! ma ferveur extrême,

[ Redouble à votre voix ;

[ Je crois, j'espère et j'aime

[ A la fois.

 

LA NOURRICE, à Juliette.

Le jeune homme est fort bien; et voyant sa prestance,

J'aimerais aujourd'hui

Être encore à votre âge et danser avec lui.

 

ROMÉO, à Juliette.

Comme elle a deviné ma secrète espérance.

Daignez lui pardonner.

 

JULIETTE.

De grand cœur je l'absous.

 

ROMÉO, avec feu.

Prenez mon bras, alors.

 

LA NOURRICE.

Un peu de patience :

Quand reviendra le bal ; jusque-là, calmez-vous.

 

ROMÉO, transporté.

Rosaline a fait place à cet ange adorable,

Et je connais la beauté véritable.

 

[ ROMÉO.

[ Réponds, mon cœur, et regardez, mes yeux

[ Avais-je aimé jamais, avais-je aimé, grands dieux !

[ Ah ! moment de bonheur, ah ! moment ineffable !

[

[ JULIETTE.

[ Oui, je bénis sa venue en ces lieux,

[ Elle a doublé la fête en mon cœur plus joyeux.

[ Ah ! moment de bonheur, ah ! moment ineffable !

[

[ LA NOURRICE.

[ Moi je ne vois qu'un coupable en ces lieux

[ Et c'est Pâris absent. Que fait cet amoureux ?

[ Ah ! jeunesse, jeunesse, ah ! moment ineffable !

Juliette appuie sa tête sur l'épaule de la nourrice, tandis que Roméo la contemple immobile et comme en extase. Tout à coup l'orchestre se met à jouer l'air sur lequel se danse le pas de la torche, sorte de cotillon du temps où chaque dame offrait un flambeau allumé au danseur qu'elle voulait choisir.

 

LA NOURRICE.

Mais le bal

Bientôt va reprendre ;

Car du jeu de la torche on entend le signal.

Donc, sans attendre

Prenez-en votre part ;

C'est tant pis pour Pâris, s'il arrive trop tard.

 

 

SCÈNE VIII

LES MÊMES, SEIGNEURS et DAMES.

 

CHŒUR.

Ici commence

Et vient, le jeu

Dont une torche fait l'enjeu.

Juliette et Roméo se mêlent à la danse. La nourrice s'éloigne après les avoir regardés un instant.

Gaîment suivez la danse,

Mon beau

Jouvenceau ;

A vous la préférence

Avec ce flambeau.

 

ROMÉO.

Auprès d'elle il me semble avoir passé ma vie.

 

JULIETTE.

Je l'écoute, et pourtant je ne le connais pas.

 

ROMÉO.

Je la vois, je lui parle, et mon âme est ravie.

 

JULIETTE.

Se peut-il déjà que j'oublie

Et toute chose, et moi-même à son bras ?

 

CHŒUR.

Belle jeunesse,

Aux passe-temps

Donnez vos printemps.

Gaieté, liesse,

Amour

N'ont qu'un jour.

Que recommence

Ici le jeu.

Dont une torche fait l'enjeu.

Gaîment, suivez la danse,

Mon beau

Jouvenceau ;

A vous la préférence

Avec ce flambeau.

Les groupes se dispersent. — Juliette et Roméo restent un moment encore après l'entrée de Tybalt et de Capulet.

 

 

SCÈNE IX

LES MÊMES, TYBALT, avec PLUSIEURS SEIGNEURS CAPULETS, puis CAPULET.

 

TYBALT, montrant Roméo aux seigneurs.

J'ai reconnu sa voix maudite ; et, sur ma tête,

C'est bien un Montaigu qui vient à notre fête.

A un page.

Page, va me chercher ma rapière.

 

CAPULET.

Un moment

Et dis-moi, beau neveu, d'où vient cette bourrasque ?

 

TYBALT.

Voyez-vous cet infâme ? Il a remis son masque,

Et, ma cousine au bras, devise galamment.

C'est Roméo lui-même ; et moi, je fais serment

De l'étendre à vos pieds, s'il ne sort promptement.

 

TOUS, moins Tybalt et Capulet.

Qu'il succombe à vos pieds, s'il ne sort promptement !

 

CAPULET, tandis que Roméo s'éloigne avec Juliette.

Doucement, cher Tybalt : Vérone tout entière

Proclame ce garçon gentilhomme accompli ;

J'entends que ma maison lui soit hospitalière,

Et que ma volonté n'y soit pas en oubli.

 

TYBALT et SES AMIS.

Quoi ! ne pas châtier une telle bravade,

Et, devant cet affront, se taire et rester court !

Permettez qu'on lui serve une bonne estocade :

A frapper cet intrus le péché n'est pas lourd !

 

CAPULET, vivement.

Gardez-vous-en, pour Dieu ! qu'injure ni dommage

Ne lui soient faits céans ;

Mais laissez-le s'amuser ; car son âge

Est la saison des joyeux passe-temps ;

Laissez-le donc : j'en fis bien davantage

Lorsque j'avais, comme lui, mes vingt ans.

 

TYBALT et SES AMIS.

Il faut donc frémissants rengainer sa colère,

Sous le coup d'un affront se taire et rester court !

À bientôt, Montaigu ; si l'attente est amère,

Plus amère sera la vengeance à son tour.

 

CAPULET.

Et maintenant, qu'on retourne à la danse,

Où mainte dame attend, cavaliers oublieux,

Que vous lui reveniez, pour entrer en cadence.

Discourir est bien fou, lorsqu'on peut faire mieux.

Tybalt et ses amis s'en vont. Capulet va parler à la nourrice, tandis que Juliette rentre en scène avec Roméo.

 

 

SCÈNE X

JULIETTE, ROMÉO, LA NOURRICE, MERCUTIO, BENVOLIO et LEURS AMIS, puis LES INVITÉS.

 

LA NOURRICE, à Juliette, après avoir quitté Capulet qui s'éloigne.

Votre père vous cherche. Il veut à l'instant même

Vous dire un mot.

Juliette s'éloigne.

 

ROMÉO, à la nourrice.

Quel est son père ?

 

LA NOURRICE.

Hé, s'il vous plaît,

Le maître de céans, le seigneur Capulet ;

Moi j'ai nourri jadis l'enfant qui vous parlait.

Elle s'en va.

 

ROMÉO.

Capulet est son père, ô ciel ! Et moi je l'aime.

 

MERCUTIO, BENVOLIO, SEIGNEURS MONTAIGUS, à Capulet qui cherche à les retenir.

Il se fait tard ; Capulet, au revoir.

 

CAPULET.

De vous garder encor, messieurs, j'avais l'espoir.

 

MERCUTIO, à Roméo.

Crains un esclandre.

 

BENVOLIO, de même.

Pars sans attendre.

 

TOUS, à Capulets.

Cher seigneur, bonsoir.

Roméo les suit, mais il reste le dernier, et, avant que de partir, regarde plusieurs fois du côté de Juliette qui est rentrée en scène avec la nourrice.

 

JULIETTE, à demi-voix et montrant un des seigneurs Montaigus.

Nourrice, un mot : Quel est ce gentilhomme ?

 

LA NOURRICE.

Mais de Tiberio c'est le noble héritier.

 

JULIETTE.

Quel est ce jeune cavalier ?

 

LA NOURRICE.

Petruccio, je crois.

 

JULIETTE, indiquant enfin Roméo.

Et cet autre ? — Vois comme

Il s'éloigne à regret, puis revient sur ses pas !

 

LA NOURRICE.

Le pèlerin ? — Je ne le connais pas.

 

JULIETTE.

Cours demander son nom, et viens me le redire,

La nourrice va s’informer.

Ah ! s'il est marié, que mon lit nuptial

Soit le cercueil...

 

LA NOURRICE, revenant au moment où Roméo disparaît.

Eh bien !... sachez que ce beau sire

S'appelle Roméo Montaigu...

 

JULIETTE.

Dieu ! j'expire.

Ah ! c'est trop tard, et pour moi, cet amour fatal

Sera la mort.

Elle s'éloigne au bras de la nourrice, tandis que les danses reprennent.

 

CHŒUR.

* Que recommence

* Ici le jeu,

* Dont une torche fait l'enjeu.

* Allez, et suivez la danse

* En gardant bien votre feu.

Le rideau tombe.

 

 

 

 

 

 

décor du Premier Tableau de l'Acte II lors de la création

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

 

Les jardins du palais Capulet. — A gauche, l'appartement de Juliette, avec fenêtre donnant sur un balcon un peu élevé. — A droite, les jardins. — Dans le fond, Vérone éclairée par la lune.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

JULIETTE et CHŒUR.

Au lever du rideau, le théâtre est vide.

 

CHŒUR, derrière le théâtre.

C'est l'heure où la brise enivrante

Souffle dans l'air plus doucement ;

C'est l'heure où Phœbé rayonnante

Montre au ciel son disque d'argent.

Juliette paraît à son balcon.

C'est l'heure où le cœur est sans arme

Contre les aveux de l'amour ;

Laissons-nous donc aller au charme

Qui doit cesser avec le jour.

Les voix se perdent dans l'éloignement.

 

JULIETTE, paraissant sur le balcon.

Dans la nuit, dans leurs chants, dans mon cœur, c'est l'amour.

 

 

SCÈNE II

JULIETTE, ROMÉO.

 

ROMÉO.

Enfin, ces chers amis viennent de disparaître.

Avec eux, plus longtemps pouvais-je rire ainsi !

Pouvais-je aller plus loin, quand mon cœur est ici !

Ah ! l'on rit de l'amour avant de le connaître.

Dieu ! c'est elle ; ô bonheur ! Loin de ces lieux, hélas !

Je devrais fuir... Un charme enchaîne ici mes pas.

 

JULIETTE.

Amour fatal ! — il me pénètre.

Oui, mon âme a trouvé

Son seigneur et son maître,

Il est venu ; c'est lui, l'époux que j'ai rêvé.

Roméo, Roméo, pourquoi faut-il, cher ange,

Que tu sois Montaigu ?...

 

ROMÉO, se montrant.

J'abjure un nom fatal

Ton amant, c'est le nom que je veux en échange.

 

JULIETTE.

Dieu ! cette voix... Soudain, j'ai frémi comme au bal,

Et je l'ai reconnu.

 

ROMÉO.

Pardonne au téméraire.

 

JULIETTE.

Fuis, Roméo, fuis, malheureux ;

Car, si mon père

Te surprend dans ces lieux,

C'est la mort.

 

ROMÉO.

Ah ! qu'importe, ô maîtresse adorée !

Puisque de tes aveux mon âme est enivrée,

Puisque ton cœur se donne à mon cœur amoureux.

 

JULIETTE.

Je voudrais pouvoir feindre encore, et les reprendre,

Ces mots qui t'ont livré mon âme sans retour.

Beau Montaigu, tu dois trouver trop tendre

L'aveu si prompt de mon amour.

D'un front sévère, eh bien ! je puis m'armer encore,

Si tu le veux... et feindre la rigueur.

Mais non, j'aime bien mieux redire que j'adore,

Et puis mourir après de honte et de bonheur.

 

[ JULIETTE.

[ J'aime mieux, cher amant, redire que j'adore,

[ Et puis mourir après de honte et de bonheur.

[

[ ROMÉO.

[ O nuit divine, ô nuit d'amour, prolonge encore,

[ Et fais durer toujours ce rêve et mon bonheur.

Un long silence.

 

JULIETTE.

Le temps s'enfuit, la nuit s'avance ;

Mon cher seigneur, faites-moi vos adieux.

 

ROMÉO.

Ah ! si tu pars, il me faut l'assurance

De te revoir...

 

JULIETTE,

Oui, bientôt.

 

ROMÉO.

Dans ces lieux ?

 

JULIETTE.

Non, pas ici, — mais dans le sanctuaire

De Lorenzo, le pieux franciscain.

Si ton amour loyal a pour but notre hymen,

J'y serai dès le jour.

 

ROMÉO.

O promesse bien chère !

 

JULIETTE et ROMÉO.

De la nuit

Qui s'enfuit

C'est la dernière veille ;

Quittons ces lieux,

Alors que tout sommeille.

De ces adieux

Mystérieux

Le charme est si grand encore,

Que, si j'osais,

Je te dirais :

« Adieu jusqu'à l'aurore. »

Juliette disparaît.

 

ROMÉO, seul.

Pourquoi t'enfuir si tôt, et laisser dans mon cœur

Tant de tristesse, hélas ! après tant de bonheur !

 

JULIETTE, reparaissant.

C'est encor moi... J'ai voulu le redire

Combien, en te quittant, j'éprouve de regret,

Combien je t'aime. Adieu !

Elle rentre.

 

ROMÉO, seul.

Tu pars, et le sourire,

Fille adorable, avec toi disparaît.

Roméo se retire lentement, tandis que le chœur reprend, tout au loin, derrière le théâtre.

 

CHŒUR.

C'est l'heure où la brise enivrante

Souffle dans l'air plus doucement ;

C'est l'heure où Phœbé rayonnante

Montre au ciel son disque d'argent.

Le rideau tombe pour un instant et se relève sur le décor de la cellule.

 

 

 

 

 

 

décor du Second Tableau de l'Acte II lors de la création

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

La cellule de Lorenzo. Le jour est venu.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

LORENZO, seul ; il tient à la main une corbeille remplie de fleurs et de plantes médicinales.

A l'aube aux yeux gris quand l'ombre a fait place,

Dans le ciel baigné de vagues lueurs ;

Avant que le jour embrase l'espace,

J'ai cueilli ces fleurs.

J'ai la ciguë avec la menthe,

L'euphorbe avec le citronnier.

Poison subtil et bonne plante,

Mon art saura tout employer.

Ainsi fais-tu, mère attentive,

O toi, nature, dont la main

Mit le dictame qui ravive,

Tout à côté du noir venin.

A l'aube aux yeux gris quand l'ombre a fait place,

Dans le ciel baigné de vagues lueurs ;

Avant que le jour embrase l'espace,

J'ai cueilli ces fleurs.

Roméo paraît sur le seuil de la cellule.

 

 

SCÈNE II

LORENZO, ROMÉO.

 

ROMÉO.

Bonjour, père.

 

LORENZO.

C'est toi. Quelle raison t'amène

De si bonne heure ? — Est-ce plaisir ou peine ?

 

ROMÉO.

Ah ! c'est plaisir et peine : c'est l'amour.

 

LORENZO.

Confesse-toi franchement, sans détour,

Comme un bon fils. — Ainsi, tu fais encor la cour

A Rosaline...

 

ROMÉO.

Oh ! non, j'ai quitté la cruelle,

Et celle que j'adore est meilleure et plus belle.

 

LORENZO.

De mal en pis c'est ainsi que tu vas.

 

ROMÉO.

Elle m'aime ; en ces lieux je l'attends, je l'espère,

Et vous allez bénir notre hymen, ô mon père.

 

LORENZO.

Cœur changeant !

 

ROMÉO.

Soyez bon et ne me grondez pas.

Juliette paraît.

 

 

SCÈNE III

LORENZO, ROMÉO, JULIETTE.

 

ROMÉO.

La voici.

 

LORENZO.

Qu'ai-je vu ?

 

JULIETTE.

Roméo !

 

ROMÉO.

Juliette !

 

JULIETTE.

Mon père, auprès de vous, qu'il soit mon interprète.

 

LORENZO, à part.

Du ciel, dans cet hymen

Je crois trouver la main.

A Roméo et à Juliette.

Le ciel peut se servir de cette amour soudaine

Pour éteindre, en vos deux maisons, l'antique haine,

Montaigus, Capulets, seront unis, le jour

Où l'on pourra divulguer votre amour.

A Roméo.

Jusque-là, sois prudent.

 

ROMÉO.

Je le promets, mon père,

Malgré tant de bonheur. Car jamais la lumière

D'un ciel plus radieux

N'illumina, sur terre,

Le front transfiguré d'un mortel plus heureux.

 

JULIETTE et ROMÉO.

Ah ! daignez seulement m'unir à ce que j'aime ;

Puis, vienne le trépas demain,

Oui, le trépas lui-même ;

Il ne pourra jamais de cet instant suprême

Nous ravir à présent l'enchantement divin.

 

LORENZO.

A genoux, et priez.

 

ROMÉO et JULIETTE, s'agenouillant.

C'est Dieu qui vous éclaire :

Merci, mon père.

 

LORENZO.

Je vais bénir votre hymen.

 

ROMÉO et JULIETTE.

Amen !

 

LORENZO, étendant les mains sur eux.

Enfants, soyez unis par mon saint ministère.

Les relevant.

Et maintenant allez ; Dieu veillera sur vous.

Tenez-vous prêts pourtant, le long de votre voie,

A récolter, hélas ! plus de deuil que de joie :

Les bonheurs aussi grands font les destins jaloux,

 

ROMÉO et JULIETTE.

Quel que soit l'avenir que nous garde la vie,

Quel que soit le destin, je ne crains rien de lui ;

Il n'est pas de douleur, d'autres douleurs suivie

Dont l'excès puisse atteindre au bonheur d'aujourd'hui.

 

LORENZO.

L'amour sourit, enfants, à votre jeune vie ;

Mais le sort, est changeant, ne comptez pas sur lui.

D'un réveil douloureux toute ivresse est suivie,

Et la nuit peut se faire où l'espoir avait lui.

Le rideau tombe.

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte III lors de la création : le Duel (dessin de M. Vierge)

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

La place de la Signoria. — Au premier plan, à gauche, le palais Capulet. — A droite, une taverne. — Du même côté, plus au fond, le palais ducal des Della Scala. — Au lever du rideau, la foule encombre la place, des bourgeois sont attablés devant la taverne. — On danse. — Soleil resplendissant.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

LA FOULE, JEUNES GENS, JEUNES FILLES.

 

CHŒUR.

Vérone

Rayonne ;

Le jour est pur :

Le gai printemps qui la couronne

Dans le ciel étend son manteau d'azur ;

Le gai printemps luit sur

Vérone.

 

JEUNES FILLES.

Pour la vaillance et la fierté,

La gaîté,

Est-il jeunesse en Lombardie,

Égale aux fils de saint Zénon

Beau patron ?

Est-il, en Italie,

Cité plus accomplie

Que cet heureux séjour,

Où rit le ciel, où rit l'amour ?

 

JEUNES GENS.

Pour la tendresse

Et la beauté,

La gaîté,

Est-il ailleurs une jeunesse

Égale aux filles de céans,

Beau printemps ?

Est-il, en Italie,

Cité plus accomplie,

Que cet heureux séjour

Où rit le ciel, où rit l'amour ?

 

CHŒUR.

Vérone

Rayonne,

Le jour est pur.

Le gai printemps qui la couronne

Dans le ciel étend son manteau d'azur ;

Le gai printemps luit sur

Vérone.

La foule se disperse dans le fond du théâtre. — Entrent Mercutio, Benvolio et les seigneurs Montaigus.

 

 

SCÈNE II

MERCUTIO, BENVOLIO, SEIGNEURS MONTAIGUS, puis LE HÉRAUT DUCAL et ESCORTE ; LA FOULE.

 

BENVOLIO.

Venez, messire, venez,

Le sort qui nous rassemble,

Nous a juste amenés

Là,

Montrant la taverne.

Pour dîner ensemble.

Entrons d'abord, car le jour est brûlant ;

Et puis, les Capulets vont partout circulant,

La dague au poing, l'air insolent,

Malgré l'ordre ducal.

 

MERCUTIO.

Entrons ; mais ta prudence

Me surprend.

 

BENVOLIO.

J'eus toujours horreur de l'abstinence.

 

MERCUTIO.

Et que fait Roméo ?

 

BENVOLIO.

J'en ai quelque souci.

 

MERCUTIO.

Évanoui, perdu, fondu... — C'est donc ici

Le cas de l'évoquer. Vous, regardez bien si

Le charme opère.

I

Amour, caprice, ou bien chimère,

Car tous ces noms sont bien à toi,

O Roméo, vivant mystère,

Dans un soupir, apparais-moi.

Rien qu'un sonnet à la cruelle,

Un simple hélas ! un Oremus,

Un Oremus au Dieu rebelle,

Cupidon, fils de Vénus.

 

SEIGNEURS MONTAIGUS.

Rien ne paraît, rien à la ronde,

Nulle voix qui réponde.

Triste sort !

Sans doute il est mort.

 

II

MERCUTIO.

Par les yeux noirs de Rosaline,

Son col charmant, son front si pur,

Et par sa lèvre grenadine,

Éclair de pourpre au ciel obscur,

Par ses bras nus des jours de fête,

Et par maint charme plus secret,

Parais, — sinon rien ne m'arrête

En ce voyage indiscret.

 

SEIGNEURS MONTAIGUS.

Rien ne paraît, rien à la ronde,

Nulle voix qui réponde,

Triste sort !

Sans doute il est mort.

 

MERCUTIO.

Eh ! non, messieurs ; mais cette Rosaline,

Au cœur de marbre, à tel point le chagrine

Depuis tantôt six mois, qu'on l'en voit entiché,

Qu'il en deviendra fou...

A Benvolio.

Chez lui l'a-t-on cherché ?

 

BENVOLIO.

Oui, mais depuis hier il n'a pas, que l'on sache,

Reparu chez son père.

 

MERCUTIO.

Il nous fuit, il se cache.

 

BENVOLIO.

Un billet de Tybalt l'attend à la maison.

 

MERCUTIO et SEIGNEURS.

C'est un cartel : eh ! bien, il y fera raison.

Ils entrent dans l'intérieur de la taverne.

 

LA FOULE, qui a entendu les derniers mots des seigneurs Montaigus.

Qu'ils aillent au diable !

Intolérable

Est notre destin.

Oui, chaque jour, dès le matin,

Rixe et grands coups, combat certain,

Comme de soudards et de reîtres.

Les Montaigus, les Capulets,

Aujourd'hui ce sont les valets,

Et demain ce seront les maîtres.

Écharpez-vous jusqu'au dernier,

Sans paix ni trêve, ni quartier,

De votre nom purgez la ville.

O Montaigus, ô Capulets,

Écharpez-vous. — Peut-être, après...

Pourra-t-on boire enfin tranquille.

Trompettes sur le seuil du palais. — Le héraut ducal paraît et descend les degrés, suivi d'une escorte.

 

LE HÉRAUT DUCAL.

De par Scala qu'irritent vos méfaits

Et ces combats que ramène chaque heure,

Nobles, bourgeois, manants, Montaigus, Capulets,

Que jusqu'au soir chacun regagne sa demeure.

Le héraut ducal et l'escorte traversent la place et disparaissent par le fond.

 

LA FOULE, se dispersant.

Allons, vraiment, c'est comme un fait exprès,

Le diable aux Montaigus, le diable aux Capulets.

Tous s’éloignent dans diverses directions, et la scène reste vide un instant. — Entre Roméo.

 

 

SCÈNE III

 

ROMÉO, seul, les yeux fixés sur le palais Capulet.

Que Dieu la garde !

Avec feu.

Et maintenant que rien ne vous retarde ;

Vers l'occident fuyez, coursiers du jour.

Précipitez votre marche, hâtez l'heure

Qui doit guider mes pas vers la chère demeure,

Et me livrer enfin mon domaine d'amour.

I

Qu'elle est lente à venir, cette heure du mystère

Où, la nuit endormant Vérone solitaire,

Juliette ouvrira son logis à l'époux.

C'est elle ; je la vois émue et palpitante ;

Je l'entends murmurer d'une voix frémissante :

« Mon amour, est-ce vous ? »

II

Oui, c'est moi, moi qui viens, en cet instant suprême,

Réclamer tous les droits que le ciel a lui-même,

Par la voix de son prêtre, accordés à l'époux.

Chère âme, ne crains rien, ah ! ne crains rien d'un maître

Que ta voix a troublé jusqu'au fond de son être,

Et qui tombe à genoux.

Mercutio, Benvolio et les seigneurs Montaigus se montrent sur le seuil de la taverne.

 

 

SCÈNE IV

ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO et LES SEIGNEURS MONTAIGUS.

 

MERCUTIO, BENVOLIO et LES SEIGNEURS.

Roméo !

S'approchant de Roméo et l'entourant.

Sors du rêve, et pardieu ! réponds-nous.

 

MERCUTIO.

Réponds, explique un peu cette nouvelle frasque.

 

BENVOLIO.

Et dis pourquoi, dans ton humeur fantasque,

Après le bal, tu nous as plantés là.

 

MERCUTIO.

Est-ce pour Rosaline,

 

ROMÉO.

Allons donc !

 

MERCUTIO.

Bien cela.

Alors j'oublie

Ton procédé sommaire et discourtois.

 

BENVOLIO.

C'était donc pour une autre ? — Hé bien, laide ou jolie,

Reçois mes compliments sur l'objet de ton choix.

 

MERCUTIO.

Mais elle est bien sans doute. Allons, parle, raconte

Et son âge et son nom, la couleur de ses yeux ;

Sois indiscret, mortel heureux.

Roméo fait signe qu'il ne parlera pas.

Comment ! rien. — Quelle honte !

Se défier ainsi !

Apercevant la nourrice qui entre par le fond, à gauche.

Mais peut-être allez-vous

En apprendre plus long, messieurs, car près de nous...

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, LA NOURRICE.

 

MERCUTIO.

Ici je vois venir une matrone,

Dont l'air discret et toute la personne

M'ont révélé, sans trop d'effort,

L'excellente nature : ou je me trompe fort.

 

TOUS, indiquant Roméo.

C'est à lui qu'elle en veut. Il a rougi d'abord.

 

LA NOURRICE.

Pardon, messieurs, pardon, c'est un message

Fort important qui m'amène en ces lieux.

A l'un de vous je dois remettre un gage,

A certain Roméo, le plus bel amoureux

Dont jamais noble dame ait eu le doux servage.

 

MERCUTIO, indiquant Roméo.

Fort bien, ma chère, et le voici,

Pour vous servir ; car, Dieu merci !

Il est prêt, à bien faire,

Dans toute amoureuse affaire.

Poussant Roméo.

Va, mon cher, et surtout ne rougis pas ainsi.

 

LA NOURRICE, le tirant un peu à l'écart.

Quand de minuit résonneront encore

Les derniers coups à l'église Saint-Paul,

Vers la beauté que votre cœur adore

Lui montrant une échelle de soie.

L'échelle que voici guidera votre vol !

Et moi je veillerai sur vous, jusqu'à l'aurore.

 

ROMÉO, la bourse à la main.

C'est pour ta peine.

 

LA NOURRICE.

Hé non ! monsieur, pas un denier.

 

ROMÉO.

Prends vite et pars.

 

LA NOURRICE, acceptant.

C'est grand merci, beau cavalier.

 

MERCUTIO, gouailleur.

Adieu, matrone secourable,

Adieu, l'antique dame, adieu.

 

LA NOURRICE.

L'impertinent !

Vit-on jamais pareil manant !

 

MERCUTIO, BENVOLIO, SEIGNEURS.

L'ambassadrice est admirable.

Éclatant de rire.

Ha ! ha !

 

LA NOURRICE, furieuse.

C'est un manant.

Elle sort en menaçant du geste. Entrent Tybalt, Pâris et seigneurs Capulets. Ils arrivent par le fond à droite, tandis que d'autres Montaigus entrent du côté opposé.

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, moins LA NOURRICE, TYBALT, PÂRIS, SEIGNEURS CAPULETS et NOUVEAUX SEIGNEURS MONTAIGUS.

 

TYBALT, aux Capulets.

Arrêtez, cavaliers.

Aux Montaigus.

Deux mots à l'un de vous.

 

MERCUTIO.

Deux mots, bien volontiers,

Et trois, si tu le veux.

 

TYBALT.

Roméo, je te trouve

Enfin, — et puis montrer le mépris que j'éprouve

Pour ta personne...

 

ROMÉO, dégainant vivement.

En garde !

Un moment d'hésitation. Il rentre son épée dans le fourreau.

Eh bien, non. — Tu sauras

Que j'ai, pour te chérir, une raison secrète.

Cette raison m'arrête :

Elle apaise mon cœur et désarme mon bras.

 

TYBALT.

Rien ne peut le soustraire, enfant, à ma vengeance ;

La fuir est impossible, il faut y renoncer.

En garde ! et songe à ta défense.

 

ROMÉO.

Non, Tybalt ; car jamais je n'ai pu t'offenser,

Et je t'aime bien plus que tu ne dois penser.

 

MERCUTIO, BENVOLIO et SEIGNEURS MONTAIGUS, à Roméo.

Tu peux souffrir un tel langage

Sans bondir, sans frapper !

A Tybalt.

Eh bien ! donc c'est à nous

De relever l'outrage.

Allons, Tybalt !

 

PÂRIS et SEIGNEURS CAPULETS.

Il est à vous.

 

[ ROMÉO.

[ Tu le sais bien que ce cœur n'est pas lâche ;

[ Mais tu le fis humain, ô Dieu puissant !

[ Autour de moi, toujours, horrible tâche !

[ Toujours la haine, hélas ! avec le sang.

[

[ TOUS LES AUTRES.

[ A nous alors, puisqu'il trahit sa tâche ;

[ Mon bras est sûr et mon cœur frémissant.

[ Dégaine et tremble, ô race infâme et lâche ;

[ Le fer en main car il nous faut du sang.

Mercutio et Tybalt commencent à se battre.

 

ROMÉO, cherchant à les séparer.

Mercutio, Tybalt, ô rage sanguinaire !

Arrêtez !

Il se précipite entre les deux combattants, l'épée de Tybalt passe sous son bras et atteint Mercutio.

 

MERCUTIO.

Ah !

 

ROMÉO.

Touché ?

 

MERCUTIO, chancelant et soutenu par les Montaigus.

Par Dieu ! j'ai mon affaire.

Et bien à fond. — Aussi, pourquoi venir

Te jeter entre nous ?

Se redressant, et avec force.

Vos familles, au diable !

Il retombe.

Je meurs...

 

ROMÉO.

Secourez-le.

 

LES MONTAIGUS.

Tout espoir doit finir,

Il a vécu.

 

ROMÉO, accablé.

Grand Dieu ! combien je fus coupable,

Mercutio, si tu meurs, c'est par moi.

C'est par moi que tu meurs ;

Montrant Tybalt.

Et lui, le misérable !

Il triomphe, il existe.

Dégainant.

Infâme, défends-toi.

Pendant l'ensemble suivant, on emporte le cadavre de Mercutio.

 

[ ROMÉO.

[ Car maintenant je vais remplir ma tâche ;

[ Mon bras est sûr et mon cœur frémissant.

[ A toi la mort, ô race infâme et lâche,

[ Le fer en main, car il me faut ton sang.

[

[ TYBALT.

[ Oui, maintenant, je vais finir ma tâche,

[ Mon bras est sûr et mon cœur frémissant.

[ A toi la mort, ô race infâme et lâche,

[ Le fer en main, car il me faut ton sang.

[

[ BENVOLIO et MONTAIGUS.

[ Oui, maintenant il va remplir sa tâche,

[ Son bras est sûr, et son cœur frémissant,

[ A toi la mort, ô race infâme et lâche,

[ Le fer en main, car il nous faut ton sang.

[

[ PÂRIS et CAPULETS.

[ Oui, maintenant il va finir sa tâche ;

[ Son bras est sûr et son cœur frémissant,

[ A toi la mort, ô race infâme et lâche,

[ Le fer en main, car il nous faut ton sang.

Roméo se bat avec Tybalt, Tybalt tombe ; on cesse de se battre. Entrent Lorenzo, puis Capulet, la nourrice, enfin la foule, hommes et femmes.

 

 

SCÈNE VII

LES MÊMES, moins MERCUTIO, LORENZO, CAPULET, LA NOURRICE, LA FOULE,

enfin LE HÉRAUT DUCAL et SON ESCORTE.

 

BENVOLIO et LES MONTAIGUS, indiquant Tybalt.

Il en tient.

 

PÂRIS et CAPULETS.

Il se meurt.

 

LORENZO, penché sur Tybalt.

Seigneur, soyez propice,

Et que votre pardon l'accompagne au tombeau.

 

CAPULET.

Qui l'a frappé ?

 

LES CAPULETS,

C'est Roméo.

 

CAPULET.

Vengeance donc !

 

LE HÉRAUT DUCAL, rentrant par le fond suivi de l'escorte.

Justice !

 

TOUS.

Justice ! — Eh bien ! c'est à Scala, duc très loyal,

De juger et le meurtre et l'injure.

Qu'il parle ! — A son arrêt ducal

Nous jurons d'obéir sans murmure.

 

LE HÉRAUT.

Il saura bien, dans ses justes décrets,

Juger le mort et celui qui demeure.

Donc venez tous, Montaigus, Capulets,

Après tant de combats, de la loi voici l'heure.

 

TOUS.

C'est à Scala, duc très loyal,

De juger et le meurtre et l'injure.

Qu'il parle ! — A son arrêt ducal

Nous jurons d'obéir sans murmure.

Le héraut rentre au palais. La foule le suit, et l'escorte ferme la marche. Deux hommes emportent le cadavre de Tybalt chez Capulet. Benvolio parle bas à Roméo et semble l'engager à fuir. Roméo fait un signe négatif et reste seul avec le moine.

 

 

SCÈNE VIII

ROMÉO, LORENZO, puis JULIETTE, LA NOURRICE.

 

LORENZO.

Et toi, ne veux-tu pas venir ?

 

ROMÉO.

Non, je reste.

 

LORENZO.

Mais qui va prendre ta défense ?

 

ROMÉO.

Mercutio sanglant, son trépas à punir.

La mort d'ailleurs, l'existence,

Tout m'est indifférent, excepté la sentence

De celle que je viens de frapper droit au cœur.

 

LORENZO.

Elle t'aime, et tu vis. Bénis la providence,

O mon fils, sois un homme, et résiste au malheur.

Indiquant du geste le palais Capulet.

Voici ta Juliette. Apaise-la.

 

ROMÉO.

Mon père !

 

JULIETTE, dans une agitation terrible, et courant à Roméo.

Cruel ! qui t'aurait dit cette âme sanguinaire !

Qu'as-tu fait, malheureux, indigne de pardon !

Qu'as-tu fait en frappant cet ami, presqu'un frère,

Douloureusement.

Avec moi qui t'aimais de tant d'amour naguère,

Oubliant pour t'aimer et ma race et ton nom.

 

LA NOURRICE, descendant les degrés du palais ducal.

Courage, allez, ma fille ; et, sur mon âme,

Gardez-vous bien d'épargner cet infâme.

Coupable, il est banni.

 

JULIETTE, ROMÉO, LORENZO.

Banni !

 

LA NOURRICE.

Tel est l'arrêt.

Et pour quitter Vérone,

Le prince ne lui donne

Qu'un jour... — sinon la mort : et ce sera bien fait.

Car, en bonne justice,

Il est mieux qu'il périsse,

L'exil étant trop doux pour un pareil forfait.

 

JULIETTE, avec brusquerie, mais se contenant encore.

Tiens ta langue, nourrice,

Et respecte celui

Dont j'ai fait mon époux et seigneur aujourd'hui.

Éclatant.

Qu'importe de Tybalt ou la mort ou la vie !

Qu'importe avec Tybalt ma race ensevelie !

Qu'importe mille fois, quand l'exil abhorré

Menace les destins et la tête si chère,

De cet homme adoré.

 

[ LA NOURRICE.

[ Elle a pitié de sa misère,

[ Elle aime encore un proscrit abhorré.

[

[ ROMÉO.

[ Elle a pitié de ma misère,

[ Elle aime encore et je la reverrai.

[

[ LORENZO.

[ Elle a pitié de sa misère,

[ Elle pardonne à l'époux adoré.

Le rideau tombe.

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte IV lors de la création

 

 

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

 

La Chambre de Juliette.

A gauche, une grande ouverture fermée par un rideau. Le rideau une fois tiré laisse voir le balcon par où s'en ira Roméo, et auquel l'échelle de soie est suspendue. — Au lever de la toile, il fait nuit encore, et l'on entend chanter le rossignol. — Une lampe éclaire la scène.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

JULIETTE, assise, ROMÉO, endormi aux pieds de Juliette.

 

JULIETTE.

Est-ce bien toi dont la tendresse

A surpassé mon cher désir,

Toi dont j'ai pu sentir l'ivresse,

La partager, sans en mourir.

Les yeux charmés, l'âme ravie,

Je puis te voir sans épuiser

Ma joie immense, inassouvie ;

Mon cœur est plein à se briser,

Mon cœur déborde, et c'est ma vie

Que je te donne, ami, dans ce baiser.

 

ROMÉO, s'éveillant.

O bonheur enivrant ! volupté sans pareille !

Te voilà, mon amour ; près de toi je m'éveille.

 

JULIETTE et ROMÉO.

Langueur divine ô moment,

Que prolonge la nuit obscure,

Mots d'amour qui vont brûlant

De la lèvre qui les murmure

A l'oreille qui les entend.

Cri de l'alouette au dehors. — Le jour commence à poindre. — Roméo tressaille, puis se lève.

 

JULIETTE.

Hé quoi ! déjà partir !

 

ROMÉO.

Entends-tu l'alouette ?

 

JULIETTE.

Non, c'est le rossignol dont le chant a frappé

Ton oreille inquiète,

Crois-moi, tu t'es trompé.

 

ROMÉO.

C'est l'alouette matinale

Et c'est le jour qu'elle signale.

Écartant le rideau.

Vois, dans l'azur, les étoiles pâlir,

Quels feux jaloux ont rempli la campagne,

Vois le riant matin debout sur la montagne :

Il faut partir et vivre, ou rester et mourir.

 

JULIETTE.

Non, ce n'est pas le jour, c'est quelque météore

Qui de ses feux colore

La nuit, pour un moment.

Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,

Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète,

Reste encor, mon ami, mon époux, mon amant.

 

ROMÉO.

Eh bien ! qu'ils viennent donc me surprendre ici même.

C'est la mort, je le sais. — Sans regret, j'y consens.

Qu'ils viennent donc ; je les attends,

Ainsi le veut celle que j'aime.

Mourir sous ton regard, dans tes bras caressants,

Mourir pour toi sera ma volupté suprême,

Et je te bénirai jusqu'aux derniers accents.

Tu disais vrai, ma Juliette,

Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,

Non, ce n'est pas le jour qui là-bas se reflète,

Dans mes bras viens encore, et causons, mon amour.

 

JULIETTE.

C'est l'alouette matinale,

Et c'est le jour qu'elle signale.

Adieu, mon bien si cher, ma vie. — Et maintenant,

Pars, va donc, va ! — Mais songe auparavant,

Qu'il me faudra souvent,

Chaque jour des nouvelles,

A toute heure...

 

ROMÉO.

J'aurai des messagers d'amour

Diligents et fidèles,

Qui sauront pour

T'annoncer mon retour,

A l'oiseau prendre ses ailes.

 

JULIETTE.

Ainsi, tu crois qu'il peut venir,

Effaçant tant d'alarmes,

Ce lointain avenir

Qui doit sécher mes larmes ?

 

ROMÉO.

J'y crois, chère âme, et ne crains rien,

Car bientôt ces misères

Feront notre doux entretien,

Quand viendront les jours prospères.

 

JULIETTE.

Ah ! viendront-ils ?

 

ROMÉO.

Oui, mon cher bien.

 

[ JULIETTE.

[ Pars sans tarder, et m'abandonne ;

[ Que Dieu te garde, époux, ami, seigneur.

[ Pense à la foi que je te donne ;

[ Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur,

[ Te laisse mon âme et mon cœur.

[

[ ROMÉO.

[ Je te confie et t'abandonne

[ A Dieu qui t'aime et te doit le bonheur.

[ Pense à la foi que je te donne ;

[ Et qu'un dernier baiser, fait d'amour, de douleur

[ Te laisse mon âme et mon cœur.

Ronéo prend à deux mains la tête de Juliette et lui donne le baiser d'adieu. Ils marchent enlacés jusqu'au balcon ; Roméo franchit la balustrade et descend par l'échelle de soie.

 

 

SCÈNE II

JULIETTE, LA NOURRICE, puis CAPULET.

 

LA NOURRICE, entrant vivement.

Est-il bien loin ?

 

JULIETTE.

Hélas !

 

LA NOURRICE, tout en retirant l'échelle de corde accrochée au balcon.

C'est bon ; vous pleurerez

Un autre jour. — Pour l'heure, vous saurez

Que Capulet me suit en grande diligence.

Entre Capulet. La nourrice s'esquive en dissimulant l'échelle.

 

CAPULET.

Eh bien ! toujours des pleurs ! Calme-toi, mon enfant.

Si ton cousin n'est plus, songe que ma vengeance,

Dans l'exil, atteindra l'assassin triomphant.

 

JULIETTE.

O ciel !

 

CAPULET.

Laisse donc là cette mine contrainte,

Et causons de Pâris. — Le prince, en souvenir

Des services rendus par notre race éteinte,

M'accorde une faveur dont tu vas le bénir.

« De cet hymen qui doit unir

» Juliette à Pâris, ta famille à la mienne,

» S'il naît un fils, a-t-il dit, je permets

» Que cet enfant fasse revivre et prenne

» L'antique nom des Capulets. »

Donc, aujourd'hui, j'entends que Pâris te conduise

Au vieux Saint-Paul, en cortège pompeux.

Pare-toi vite et porte dans l'église

Un visage joyeux.

 

JULIETTE, avec amertume.

Ainsi, mon père m'a donnée

Sans s'informer si j'en étais d'accord,

Sans que Pâris avant cet hyménée

Se fît aimer et connaître d'abord.

Résolument.

Je ne veux pas que Pâris me conduise

Au vieux Saint-Paul, ni qu'il soit mon époux,

Et si l'on doit me mener à l'église

Ce sera morte ;... entendez-vous.

 

CAPULET.

Pas un seul mot de plus, ou tremble, fille ingrate,

Que sur ton front n'éclate

La malédiction.

Obéis en silence.

Entre Lorenzo.

 

 

SCÈNE III

JULIETTE, CAPULET, LORENZO.

 

CAPULET.

Mais voici Lorenzo. Je laisse à sa prudence

Le soin de ramener par un sage sermon

Vos esprits qu'a troublés je ne sais quel démon.

 

JULIETTE, à Lorenzo.

Ah ! Lorenzo, je suis perdue !

Rien ne peut fléchir son courroux.

Vous savez l'arrêt qui me tue,

Par pitié, sauvez-nous.

 

LORENZO.

C'est Dieu qui lui-même ordonne,

Quand un père a dit : je veux.

Qu'il maudisse ou qu'il pardonne,

L'arrêt d'un père vient des cieux.

 

JULIETTE.

Pour me défendre, personne,

Quand j'entends cet ordre affreux.

O mon Dieu ! tout m'abandonne,

Et sur la terre et dans les cieux !

 

CAPULET.

Quoi ! j'aurais ménagé la plus belle alliance

Que l'on puisse former ; et, l'ingrate en ce jour

Briserait l'espérance,

Rêve de mon amour.

Non, jamais.

 

[ CAPULET et LORENZO.

[ C'est Dieu qui lui-même ordonne,

[ Quand un père a dit : je veux.

[ Qu'il maudisse ou qu'il pardonne,

[ L'arrêt d'un père vient des cieux.

[

[ JULIETTE.

[ Pour me défendre, personne,

[ Quand j'entends cet ordre affreux.

[ O mon Dieu ! tout m'abandonne,

[ Et sur la terre et dans les cieux !

 

LORENZO, à Capulet.

Retirez-vous un instant. La menace

Ne fait que l'irriter ; et, par un ton plus doux,

Mieux vaut toucher son cœur.

 

CAPULET.

Je vous cède la place.

 

 

SCÈNE IV

JULIETTE, LORENZO.

 

JULIETTE.

Lorenzo, vous aussi ! — C'est vous,

L'homme de Dieu, qui voulez que je prête

Ma lèvre humide encor des baisers d'un époux,

Aux baisers que Pâris réserve à sa conquête.

Non, non, plutôt mourir !

 

LORENZO.

Je viens pour vous sauver.

J'en sais le moyen infaillible ;

Mais, l'accepterez-vous ? — Ce moyen est terrible.

 

JULIETTE.

Pour me garder à lui, je saurai tout braver.

 

LORENZO, lui donnant un flacon.

Prenez donc ce breuvage, et buvez-le, ma fille ;

Pour deux jours et deux nuits, il vous endormira ;

Morte vous paraîtrez, et l'on vous conduira,

Visage découvert, au tombeau de famille.

— Vous tremblez ?...

 

JULIETTE.

Non, mon père.

 

LORENZO.

Averti par mes soins,

Roméo près de vous reviendra la nuit même ;

il vous emmènera...

 

JULIETTE.

Que nous soyons rejoints

Et j'affronterai tout. Je suis forte : je l'aime.

Capulet rentre et va à Lorenzo.

 

 

SCÈNE V

JULIETTE, LORENZO, CAPULET.

 

CAPULET.

Eh bien ?

 

LORENZO.

Parlez, ma fille.

 

JULIETTE.

Allez chercher l'époux.

 

CAPULET.

Quel changement soudain !

 

LORENZO.

Grâce à Dieu.

 

CAPULET.

Grâce à vous,

Lorenzo sort ; Capulet le reconduit.

 

 

SCÈNE VI

JULIETTE, CAPULET, puis LA NOURRICE.

 

CAPULET, revenant et appelant.

Nourrice !

La nourrice accourt.

* Hé bien ! il faut aller chercher le comte

* Et l'instruire en deux mots...

Se ravisant.

* Non, j'y vais, et je compte

* Le ramener ici,

* Dans une heure. — Pardieu ! c'est un saint personnage

* Que ce révérend père ; et c'est un grand merci

* Que lui devra Pâris quand il saura ceci.

A Juliette.

Ce matin même a lieu le mariage.

 

LA NOURRICE, en haut.

Ce matin ! — C'est bien court.

 

CAPULET.

Oui, pour midi sonnant,

Et tout ira fort bien.

A la nourrice.

Toi, pare Juliette

Des présents de Pâris.

La nourrice sort.

Depuis que la fillette

Revient à la raison, c'est, ma foi ! surprenant,

Comme j'ai le cœur gai.

A Juliette, en s'en allant.

Donc, au revoir, ma chère.

 

JULIETTE.

Au revoir ! — non ; mais pour longtemps adieu, mon père.

Elle reste immobile et le regard fixe ; puis elle s'assied et pleure. — Entre la nourrice suivie de deux pages porteurs d'un riche coffret. — Les pages le déposent, puis se retirent.

 

 

SCÈNE VII

JULIETTE, LA NOURRICE.

 

LA NOURRICE, vidant le coffret devant Juliette.

Daignez regarder les bijoux

Dont Pâris, en galant époux,

Vous fait hommage.

Mais d'abord, essuyons ces yeux :

Les pleurs porteraient à leurs feux

Trop grand dommage.

Rien de plus fin que ces tissus ;

Gênes pour vous les a reçus

D'Alexandrie.

Naples a pêché ce corail ;

Rome azura de cet émail

D'orfèvrerie.

Vérone a fourni son brocart,

Milan, ce beau satin lombard

Et la guipure.

Florence a ciselé l'anneau,

Venise a brodé du manteau

La pourpre pure.

Mais vous regardez sans rien voir ;

Rien ne peut donc vous émouvoir,

Rien ne vous flatte ;

Et moi, je plains le prétendu ;

Voilà bien de l'argent perdu

Pour une ingrate.

 

JULIETTE.

Eh quoi ! pas un seul mot qui vienne de ton cœur,

Pas un seul, ô nourrice !

Lorsque tu vois le mien, brisé par la douleur,

Se débattre éperdu devant le sacrifice.

 

LA NOURRICE, tout en parant Juliette.

Mademoiselle, si j'avais

Un second hymen aussi près

En perspective,

Je trouverais mon sort bien doux,

Et dirais : « Béni soit l'époux

Qui nous arrive ! »

Roméo, le joli galant,

N'était pas mal tourné vraiment,

De beau visage ;

Mais ce blondin m'était suspect,

Et le vaillant Pâris me plaît

Bien davantage.

L'un avait, en jeune garçon,

De moustache à peine un soupçon,

L'aspect modeste.

L'autre est un superbe seigneur

Dont vous aurez profit, honneur,

Avec le reste.

Mais vos yeux ne savent rien voir,

Et rien ne peut vous émouvoir,

Rien ne vous flatte.

Vraiment je plains le prétendu,

Et tant de mérite perdu

Pour une ingrate.

Mademoiselle, si j'avais

Un second hymen aussi près

En perspective,

Je trouverais mon sort bien doux,

Et dirais : « Béni soit l'époux

Qui nous arrive. »

 

JULIETTE, ironique.

Vraiment, c'est admirable, et je n'en reviens pas,

O nourrice éloquente, en voyant que tu m'as

Rendu l'espoir et réconforté l'âme.

Se levant et brusquement.

Va-t'en !...

La nourrice stupéfaite recule, hésite un instant, puis sort enfin sur un nouveau geste de Juliette.

 

 

SCÈNE VIII

 

JULIETTE, seule.

Va-t'en, infâme ;

A présent, je te hais,

De mes yeux, de mon cœur, je te chasse à jamais.

*Elle va s'accouder à la fenêtre, où elle reste plongée dans une rêverie douloureuse, jusqu'à la fin du chœur de la noce.

 

CHŒUR NUPTIAL, au dehors.

* L'heure a sonné, l'autel s'enflamme.

* Voici venir l'époux impatient ;

* Pâris est là qui vous réclame ;

* Il attend.

 

JULIETTE, comme sortant d’un rêve.

* Quoi déjà ! c'est l'instant.

* Elle quitte la fenêtre et tire le rideau.

Le frisson de la mort glace mon sang ;

J'ai peur...

Appelant.

A moi, nourrice !

Après un silence.

A quoi bon ! terreur lâche !

Je dois seule accomplir ma formidable tâche.

Un silence.

Pourquoi trembler d'ailleurs ? Dois-je pas au réveil

Dans les bras d'un époux me retrouver ravie ?

Elle verse dans une coupe le contenu de la fiole que lui a donnée Lorenzo.

Salut, breuvage ami, verse-moi le sommeil,

Dernier et seul espoir qui m'attache à la vie ;

C'est de toi que j'attends mon bonheur au réveil.

Un silence.

Lorenzo ne veut pas me tromper ; j'en suis sûre ;

Et pourtant, doute affreux ! si c'était du poison,

Du poison que le moine à quelque plante impure,

Pour me perdre, eût ravi...

Après un moment.

Mais non. Je fais injure

A ce saint, et ma crainte est de la déraison.

Avec terreur.

Grand Dieu ! si par un sort contraire,

J'allais me réveiller dans mon lit funéraire,

Avant l'heure prédite, avant que Roméo,

De retour en ces lieux, m'arrache du tombeau.

Dieu ! tout mon sang frémit à l'image évoquée

Du destin qui m'attend en cet affreux séjour.

N'y vais-je pas rester et mourir suffoquée,

Sans revoir mon amant et sans revoir le jour.

Et, si je suis vivante,

Que devenir, hélas !

Dans ces lieux d'épouvante

Et de trépas,

Où repose terrible,

Sous le suaire blanc,

Tybalt, chose horrible !

Tout sanglant ?

Dieu ! m'éveillant alors aux clameurs effroyables

Des esprits enfermés dans cet affreux séjour,

Ne vais-je pas frapper ces murs inexorables

De ma tête en délire, et m'arracher le jour ?

Avec égarement.

Ah ! que vois-je ! Tybalt — Son ombre courroucée

Menace mon époux... Arrête, et, contre moi,

Tourne ta rage...

Avec une grande expression.

A toi, Roméo, ma pensée,

A toi seul j'appartiens vivante et trépassée ;

Je bois à toi !

Elle vide la coupe, chancelle et tombe foudroyée. Le rideau s'abaisse rapidement.

 

 

 

 

 

 

décor de l'Acte V lors de la création

 

 

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

 

Une partie du Campo-Santo. — Au milieu et presque sur le devant du théâtre, une chapelle funéraire éclaire par une petite lampe, et dont la grille à jour laisse voir Juliette étendue sur un lit de parade.

Au lever du rideau, la lune tombante éclaire vaguement le fond du théâtre et les cyprès qui entourent la chapelle. — A mesure qu'approche le dénouement, la clarté baisse, puis disparaît.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

JULIETTE, ROMÉO, BALTHAZAR.

Roméo entre rapidement, il est suivi de son page.

 

ROMÉO, au page.

Autour d'ici

Veille. — Sur son lit funéraire,

Je veux revoir ma dame, en sa pâleur dernière ;

Dans l'alcôve de mort, je veux m'étendre aussi.

Un silence.

Et maintenant adieu, pour le temps et la terre.

— Va…

Le page baise la main de Roméo et s'éloigne.

 

 

SCÈNE II

ROMÉO, JULIETTE, toujours endormie.

 

ROMÉO.

La force me manque, et je n'ose avancer.

Cependant j'ai voulu la revoir, l'embrasser,

Arroser de mes pleurs sa main inanimée,

Et puis mourir…

Il force la grille à l'aide de son poignard, et se précipite vers Juliette.

Ah ! pauvre bien-aimée !

Te revoir ainsi, dans ce triste jour,

Toi, mon cher trésor, toi, le seul amour

Que j'eusse en ce monde.

Dans tes yeux chéris, clos par le trépas,

Chercher la caresse et, trouver, hélas !

Une nuit profonde !

Te revoir ainsi, dans ce triste jour,

Toi, mon cher trésor, toi le seul amour

Que j'eusse en ce monde.

Tremblant, éperdu, chercher vainement,

Sous un sein glacé, quelque battement,

Sans qu'il me réponde !

Te revoir ainsi, dans ce triste jour,

Toi, mon cher trésor, toi, le seul amour

Que j'eusse en ce monde !

Un silence.

Mais c'est assez pleurer ; ô mort, tu peux venir.

Plus rien ne m'attache à la terre ;

Et toi, fais ton devoir, ô poison salutaire

Qui va nous réunir.

Il tire de son pourpoint un flacon de métal ; le vide, puis le rejette.

 

JULIETTE, comme dans un rêve.

Non, ce n'est pas encor l'aube nouvelle...

Elle se soulève.

Mais où suis-je ? j'ai froid...

Avec angoisse.

Roméo, Roméo !

 

ROMÉO, tressaillant.

Par mon âme immortelle,

Seigneur, Dieu tout puissant, c'est elle !

Elle, qui surgit du tombeau

Et dont la voix m'appelle.

Il saisit Juliette et l'entraîne éperdu sur le devant de la scène.

Miracle de l'amour !

La voilà dans mes bras, vivante, ranimée ;

Son cœur bat sous ma main ; ses yeux revoient le jour :

Tu vis, tu vis, ma bien-aimée.

 

[ JULIETTE.

[ Par grâce, emporte-moi dans tes bras, sur ton cœur,

[ Loin d'un séjour qui me glace et m'oppresse.

[ Fuyons sous le ciel bleu ; l'exil est sans douleur,

[ Où te suit ma tendresse.

[

[ ROMÉO.

[ Oh ! viens et fuis, dans mes bras, sur mon cœur,

[ Loin d'un séjour qui te glace et t'oppresse,

[ Fuyons sous le ciel bleu ; l'exil est sans douleur,

[ Où te suit ma tendresse.

Roméo entraîne Juliette, puis s'arrête, ressentant la première atteinte du poison.

A part.

Ah ! le bonheur m'avait fait oublier mon sort.

J'appartiens au trépas, du trépas c'est l'étreinte.

A Juliette.

Que maudit soit l'instant où je crus à ta mort !

 

JULIETTE.

Ignorais-tu la feinte

Que dicta Lorenzo ; comment j'y fus contrainte,

Pour fuir un hymen détesté ?

 

ROMÉO.

Mon Dieu ! j'ignorais tout.

 

JULIETTE.

N'est-ce pas un message,

Un mot, de Lorenzo qui t'ont fait accourir ?

 

ROMÉO.

Non. L'on te disait morte.

 

JULIETTE.

Eh bien ! reprends courage

Sous mon baiser...

Un silence.

Mais quoi ! tu changes de visage,

Qu'as-tu donc ?

 

ROMÉO.

Ce que j'ai ! — J'ai que je vais mourir.

 

JULIETTE.

Toi mourir ! Qu'as-tu dit ? et quel délire emporte

Tes sens, ta raison ?

 

ROMÉO.

Je te croyais morte,

Et j'ai bu ce poison.

Il tombe.

 

JULIETTE, éperdue.

Ah ! cher époux !...

Un silence.

Qu'il fut court le moment d'ivresse

Que le sort fit à notre amour.

 

ROMÉO, se relevant peu à peu.

Oui, je t'avais promis un moins triste retour,

Chère femme. Pardonne à ma détresse.

C'est la dernière douleur

Dont l'amant, dont l'époux doit affliger ton cœur.

 

JULIETTE.

Donne-moi le fatal breuvage.

 

ROMÉO.

Rien n'en reste, enfant, pour ta part.

 

JULIETTE.

Ah ! cruel, aie donc ce courage,

Et frappe-moi : tiens, voici ton poignard,

 

ROMÉO, se relevant tout à fait.

Non : vis encore.

 

JULIETTE.

Moi vivre quand tu meurs, vivre encore après toi !

Oh ! le cruel qu'en vain j'implore,

Il veut mourir sans moi.

 

ROMÉO.

J'y vois à peine,

Prends-moi sur ton sein ;

Ma main incertaine

Cherche ta main.

 

JULIETTE, pleurant.

Moi te survivre !

 

ROMÉO.

Ah ! ne pleure pas.

 

JULIETTE.

Ne pas te suivre !

 

ROMÉO.

Car tes pleurs, hélas !

Me font mal...

D'une voix éteinte.

Ah ! souviens-toi, Juliette.

Adieu...

Il retombe et meurt.
 

JULIETTE.

Plus rien. — La voix adorée est muette ;

Tout est fini. — Que le même tombeau

Nous reçoive tous deux, ô mon cher Roméo.

Elle se frappe et tombe. — Le rideau baisse rapidement.

 

 

 

 

Encylopédie