Faust

 

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Catalogue des morceaux

 

Introduction

Acte I. — le Cabinet de Faust
01. Scène et Chœur Rien ! en vain j'interroge Faust, Chœur de coulisse
02. Duo Mais ce Dieu, que peut-il pour moi ? Faust, Méphistophélès
Acte II. — la Kermesse
03. Kermesse Vin ou bière Wagner, Chœur
04. Scène, Récitatif et Strophes (Ronde du Veau d'or) O sainte médaille... Le veau d'or est toujours debout ! Siebel, Valentin, Méphistophélès, Wagner, Chœur
05. Scène et Chœur des Epées Merci de ta chanson ! Siebel, Faust, Valentin, Méphistophélès, Wagner, Chœur
06. Valse et Chœur Ainsi que la brise légère Marguerite, Siebel, Faust, Méphistophélès, Chœur
Acte III. — le Jardin de Marguerite
07. Couplets Faites-lui mes aveux Siebel
Scène et Récitatif C'est ici ? Siebel, Faust, Méphistophélès
08. Cavatine Quel trouble inconnu me pénètre ? Faust
Scène Alerte, la voilà ! Faust, Méphistophélès
09. Scène (Chanson du Roi de Thulé) et Air des Bijoux Je voudrais bien savoir... Il était un Roi de Thulé... Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir Marguerite
10. Scène et Quatuor du Jardin Seigneur Dieu, que vois-je ? Marguerite, Marthe, Faust, Méphistophélès
Scène Il était temps ! Méphistophélès
11. Duo Il se fait tard, adieu ! Marguerite, Faust, Méphistophélès
Acte IV. — 1er tableau : la Chambre de Marguerite
Entr'acte et Récitatif Elles ne sont plus là Marguerite, Chœur
12. Scène (Marguerite au rouet) Elles se cachaient, ah ! cruelles ! Marguerite, Siebel
2e tableau : l'Eglise
13. Scène de l'Eglise Seigneur, daignez permettre Marguerite, Méphistophélès, Chœur Religieux, Chœur de Démons
3e tableau : la Rue
14. Chœur des Soldats Déposons les armes Siebel, Valentin, Chœur
Récit Allons, Siebel Siebel, Valentin
15. Scène et Sérénade Qu'attendez-vous encore ?... Vous qui faites l'endormie Faust, Méphistophélès
16. Trio du Duel Que voulez-vous, messieurs ? Faust, Valentin, Méphistophélès
17. Mort de Valentin Par ici, par ici, mes amis ! Marguerite, Siebel, Valentin, Chœur
Acte V. — 1er tableau : les Montagnes du Hartz ; 2e tableau : un Vaste Palais ; 3e tableau : la Vallée du Brocken

18. La Nuit de Walpurgis et Chant bachique

Ballet [1. les Nubiennes ; 2. Adagio ; 3. Danse antique ; 4. Variations de Cléopâtre ; 5. les Troyennes ; 6. Variations du Miroir ; 7. Danse de Phryné]

Dans les bruyères... Doux nectar

Faust, Méphistophélès, Chœur

4e tableau : la Prison
19. Scène de la Prison (Trio final) Va-t'en !... Anges purs, anges radieux Marguerite, Faust, Méphistophélès

 

 

 

LIVRET

 

 

Enregistrements accompagnant le livret

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE PREMIER

 

LE CABINET DE FAUST

 

 

Introduction

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE PREMIER

 

LE CABINET DE FAUST

 

 

Introduction

 

 

 

Introduction

 

 

 

Introduction

 

 

 

Introduction

 

 

 

Introduction

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

FAUST, seul. — Sa lampe est près de s’éteindre. — Il est assis devant une table chargée de parchemins. — Un livre est ouvert devant lui.

Rien !... — En vain j'interroge, en mon ardente veille,

La nature et le Créateur ;

Pas une voix ne glisse a mon oreille
Un mot consolateur !

J'ai langui, triste et solitaire,

Sans pouvoir briser le lien

Qui m'attache encore à la terre !...

Je ne vois rien ! — Je ne sais rien !...

(Il ferme le livre et se lève. — Le jour commence à naître.)

Le ciel pâlit ! — Devant l’aube nouvelle

La sombre nuit

S'évanouit !...

(Avec désespoir.)

Encore un jour ! — encore un jour qui luit !...

O mort, quand viendras-tu m'abriter sons ton aile ?

(Saisissant une fiole sur la table.)

Eh bien ! puisque la mort me fuit,

Pourquoi n'allé-je pas vers elle ?...

Salut ! ô mon dernier matin !

J'arrive sans terreur au terme du voyage ;

Et je suis, avec ce breuvage,

Le seul maître de mon destin !

(Il verse le contenu de la fiole dans une coupe de cristal. — Au moment où il va porter la coupe à ses lèvres, des voix de jeunes filles se font entendre au dehors.)

 

CHŒUR DE JEUNES FILLES

Paresseuse fille

Qui sommeille encor,

Déjà le jour brille

Sous son manteau d'or ;

Déjà l'oiseau chante

Ses folles chansons ;

L'aube caressante

Sourit aux moissons ;

Le ruisseau murmure,

La fleur s'ouvre au jour,

Toute la nature

S'éveille à l'amour !

 

FAUST.

Vains échos de la joie humaine,

Passez, passez votre chemin !...

O coupe des aïeux, qui tant de fois fus pleine,

Pourquoi trembles-tu dans ma main ?...

(Il porte de nouveau la coupe à ses lèvres.)

 

CHŒUR DE LABOUREURS.

Aux champs l'aurore nous rappelle,

Le temps est beau, la terre est belle,

Béni soit Dieu !

A peine voit-on l’hirondelle,

Qui vole et plonge d'un coup d'aile
Dans le ciel bleu !

 

LES JEUNES FILLES, dans l’éloignement.

L’oiseau chante !

 

LES LABOUREURS, dans l’éloignement.

La terre est belle !

 

FAUST.

O prière universelle !

 

LES JEUNES FILLES ET LES LABOUREURS.
Béni soit Dieu !

 

FAUST.

Dieu !

(Il se laisse retomber dans son fauteuil.)

C'en est fait ! — mon âme hésite encore !

La coupe tombe de ma main !...

(Se levant.)

Mais ce Dieu que leur voix implore

Pour moi ne peut plus rien !... et je l'appelle en vain !

(Avec rage.)

Maudites soyez-vous, ô voluptés humaines !

Maudites soient les chaînes

Qui me font ramper ici bas !

Maudit soit tout ce qui nous leurre,

Vain espoir qui passe avec l'heure,

Rêves d'amour ou de combats !

Maudit soit le bonheur, maudites la science,

La prière et la foi !
Maudite sois-tu, patience !

A moi, Satan ! à moi !

 

 

SCÈNE II
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, apparaissant.

Me voici !... — D'où vient ta surprise ?

Ne suis-je pas mis à ta guise ?

L'épée au côté, la plume au chapeau,

L'escarcelle pleine, un riche manteau

Sur l'épaule : — en somme

Un vrai gentilhomme !

Eh bien ! que me veux-tu, docteur ?

Parle ; voyons !... — Te fais-je peur ?

 

FAUST.

Non.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Doutes-tu de ma puissance ?

 

FAUST.

Peut-être !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mets-la donc à l'épreuve !...

 

FAUST.

Va-t'en !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fi ! — c'est là ta reconnaissance !

Apprends de moi qu'avec Satan

L'on en doit user d'autre sorte,

Et qu'il n'était pas besoin

De l'appeler de si loin

Pour le mettre ensuite à la porte !

 

FAUST.

Et que peux-tu pour moi ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout. — Mais dis-moi d'abord

Ce que tu veux ; — est-ce de l’or ?

 

FAUST.

Que ferai-je de la richesse ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bien ! je vois où le bât te blesse !

Tu veux la gloire ?

 

FAUST.

Plus encor !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La puissance ?

 

FAUST.

Non ! — je veux un trésor

Qui les contient tous !... je veux la jeunesse !...

A moi les plaisirs,

Les jeunes maîtresses !

A moi leurs caresses !

A moi leurs désirs !

A moi l'énergie

Des instincts puissants,

Et la folle orgie

Du cœur et des sens !

Ardente jeunesse,

A moi tes désirs,

A moi ton ivresse,

A moi tes plaisirs !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien ! je puis contenter ton caprice.

 

FAUST.

Et que te donnerai-je en retour ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Presque rien :

Ici je suis à ton service,

Mais là-bas tu seras au mien.

 

FAUST.

Là-bas !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Là-bas !...

(Lui présentant un parchemin.)

Allons, signe. — Eh quoi ! ta main tremble !

Que faut-il pour te décider ?...

La jeunesse t'appelle ; ose la regarder !...

(Il fait un geste. — Le fond du théâtre s’ouvre et laisse voir Marguerite assise devant son rouet et filant.)

 

FAUST.

O merveille !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien ! que t'en semble ?...

 

FAUST, prenant le parchemin.

Donne !...

(Il signe.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Allons donc !...

(Prenant la coupe restée sur la table.)

Et maintenant,

Maître, c'est moi qui te convie

A vider cette coupe où fume en bouillonnant

Non plus la mort, non plus le poison ; — mais la vie !

 

FAUST, prenant la coupe et se tournant vers Marguerite.

A toi, fantôme adorable et charmant !...

(Il vide la coupe et sa trouve métamorphosé en jeune et élégant seigneur. — La vision disparaît.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Viens !

 

FAUST.

Je la reverrai ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute.

 

FAUST.

Quand ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui.

 

FAUST.

C'est bien !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En route !

 

FAUST.

A moi les plaisirs,

Les jeunes maîtresses !

A moi leurs caresses !

A moi leurs désirs ! etc.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

A toi la jeunesse,

A toi ses désirs,

A toi son ivresse,

A toi ses plaisirs ! etc.

(Ils sortent.)

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

FAUST, seul. — Sa lampe est près de s'éteindre. — Il est assis devant une table chargée de parchemins. — Un livre est ouvert devant lui.

Rien !... — En vain j'interroge, en mon ardente veille,

La nature et le Créateur ;

Pas une voix ne glisse à mon oreille

Un mot consolateur !

J'ai langui triste et solitaire,

Sans pouvoir briser le lien

Qui m'attache encore à la terre !...

Je ne vois rien ! — Je ne sais rien !...

(Il ferme le livre et se lève. Le jour commence à naître.)

Le ciel pâlit ! — Devant l'aube nouvelle
La sombre nuit

S'évanouit !...

(Avec désespoir.)

Encore un jour ! — encore un jour qui luit !...

O mort, quand viendras-tu m'abriter sous ton aile ?

(Saisissant une fiole sur la table.)

Eh bien ! puisque la mort me fuit,

Pourquoi n'irais-je pas vers elle ?...

Salut ! ô mon dernier matin !

J'arrive sans terreur au terme du voyage ;

Et je suis, avec ce breuvage,

Le seul maître de mon destin !

(Il verse le contenu de la fiole dans une coupe de cristal. — Au moment où il va porter la coupe à ses lèvres, des voix de jeunes filles se font entendre au dehors.)

 

CHŒUR DE JEUNES FILLES.

Paresseuse fille

Qui sommeille encor !

Déjà le jour brille

Sous son manteau d'or

Déjà l'oiseau chante

Ses folles chansons ;

L'aube caressante

Sourit aux moissons ;

Le ruisseau murmure,

La fleur s'ouvre au jour,

Toute la nature

S'éveille à l'amour !

 

FAUST.

Vains échos de la joie humaine,

Passez, passez votre chemin !...

O coupe des aïeux, qui tant de fois fus pleine,

Pourquoi trembles-tu dans ma main ?...

(Il porte de nouveau la coupe à ses lèvres.)

 

CHŒUR DE LABOUREURS.

Aux champs l'aurore nous rappelle,

Le temps est beau, la terre est belle,

Béni soit Dieu !

A peine voit-on l'hirondelle,

Qui vole et plonge d'un coup d'aile
Dans le ciel bleu !

 

LES JEUNES FILLES, dans l'éloignement.

L’oiseau chante !

 

LES LABOUREURS, dans l'éloignement.

La terre est belle !

 

FAUST.

O prière universelle !

 

LES JEUNES FILLES ET LES LABOUREURS.

Béni soit Dieu !


FAUST, reposant la coupe.
Dieu !

(Il se laisse retomber dans son fauteuil.)

Mais ce Dieu, que peut-il pour moi ?

(Se levant.)

Me rendra-t-il l'amour, l'espérance et la foi ?

(Avec rage.)

Maudites soyez-vous, ô voluptés humaines !

Maudites soient les chaînes

Qui me font ramper ici-bas !

Maudit soit tout ce qui nous leurre,

Vain espoir qui passe avec l'heure,

Rêves d'amour ou de combats !

Maudit soit le bonheur, maudites la science,

La prière et la foi !

Maudite sois-tu, patience !

A moi, Satan ! à moi !

 

 

 

 

SCÈNE II
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, apparaissant.

Me voici !... — D'où vient ta surprise ?

Ne suis-je pas mis à ta guise ?

L'épée au côté, la plume au chapeau,

L'escarcelle pleine, un riche manteau

Sur l'épaule ; — en somme

Un vrai gentilhomme !

Eh bien ! que me veux-tu, docteur ?

Parle, voyons !... — Te fais-je peur ?

 

FAUST.

Non.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Doutes-tu ma puissance ?...

 

FAUST.

Peut-être !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mets-la donc à l'épreuve !...

 

FAUST.

Va-t'en !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS,

Fi ! — c'est là ta reconnaissance !

Apprends de moi qu'avec Satan

L'on en doit user d'autre sorte,

Et qu'il n'était pas besoin

De l'appeler de si loin

Pour le mettre ensuite à la porte !

 

FAUST.

Et que peux-tu pour moi ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout. — Mais dis-moi d'abord

Ce que tu veux ; — est-ce de l'or ?

 

FAUST.

Que ferais-je de la richesse ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bien ! je vois où le bât te blesse !

Tu veux la gloire ?

 

FAUST.

Plus encor !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La puissance ?

 

FAUST.

Non ! je veux un trésor

Qui les contient tous !... je veux la jeunesse !

A moi les plaisirs,

Les jeunes maîtresses !

A moi leurs caresses !

A moi leurs désirs !

A moi l'énergie

Des instincts puissants,

Et la folle orgie

Du cœur et des sens !

Ardente jeunesse,

A moi tes désirs !

A moi ton ivresse !

A moi tes plaisirs !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien ! je puis contenter ton caprice.

 

FAUST.

Et que te donnerai-je en retour ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Presque rien :

Ici, je suis à ton service,

Mais là-bas tu seras au mien.

 

FAUST.

Là-bas. !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Là-bas.

(Lui présentant un parchemin.)

Allons, signe. — Eh quoi ! ta main tremble ?

Que faut-il pour te décider ?...

La jeunesse t'appelle ; ose la regarder !...

(Il fait un geste. — Le fond du théâtre s'ouvre et laisse voir Marguerite assise devant son rouet et filant.)

 

FAUST.

O merveille !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien ! que t'en semble ?...

 

FAUST, prenant le parchemin.

Donne !...

(Il signe.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Allons donc !

(Prenant la coupe restée sur la table.)

Et maintenant,

Maître, c'est moi qui te convie

A vider cette coupe où fume en bouillonnant

Non plus la mort, non plus le poison ; — mais la vie !

 

FAUST, prenant la coupe et se tournant vers Marguerite.

A toi, fantôme adorable et charmant !...

(Il vide la coupe et se trouve métamorphosé en jeune et élégant seigneur. La vision disparaît.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Viens ?

 

FAUST.

Je la reverrai ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute.

 

FAUST.

Quand ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui.

 

FAUST.

C'est bien !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En route !

 

FAUST.

A moi les plaisirs,

Les jeunes maîtresses !

A moi leurs caresses !

A moi leurs désirs !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

A toi la jeunesse,

A toi ses désirs,

A toi son ivresse,

A toi ses plaisirs !

(Ils sortent. — La toile tombe.)

 

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

LA KERMESSE

 

Une des portes de la ville. — A gauche un cabaret à l’enseigne du dieu Bacchus.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

WAGNER, ÉTUDIANTS, BOURGEOIS, SOLDATS. JEUNES FILLES, MATRONES.

 

WAGNER ET LES ÉTUDIANTS.

Vin ou bière,

Bière ou vin,

Que mon verre

Soit plein !

Sans vergogne,

Coup sur coup,

Un ivrogne

Boit tout !

Jeune adepte

Du tonneau,

N'en excepte

Que l'eau !

Que ta gloire,

Tes amours ;

Soient de boire

Toujours !...

(Ils trinquent et boivent.)

 

CHŒUR DE SOLDATS.

Filles ou forteresses,

C'est tout un, morbleu !

Vieux burgs, jeunes maîtresses

Sont pour nous un jeu !

Celui qui sait s'y prendre

Sans trop de façon,

Les oblige à se rendre

En payant rançon !

 

UN GROUPE DE BOURGEOIS.

Aux jours de dimanche et de fête,

J'aime à parler guerre et combats ;

Tandis que les peuples là-bas

Se cassent la tête,

Je vais m'asseoir sur les coteaux

Qui sont voisins de la rivière,

Et je vois passer les bateaux

En vidant mon verre !

(Bourgeois et soldats remontent vers le fond du théâtre.)

 

UN MENDIANT, circulant de groupe en groupe.

Mea beaux messieurs, mes belles dames,

Que la pitié touche vos âmes,

Et que votre folle gaîté

Sur moi retombe en charité.

(Un groupe de jeunes filles entre en scène.)

 

LES JEUNES FILLES, regardant de côté.

Voyez ces hardis compères

Qui viennent là-bas ;

Ne soyons pas trop sévères,

Retardons le pas.

(Elles gagnent la droite du théâtre. — Un second chœur d’étudiants entre à leur suite.)

 

DEUXIÈME CHŒUR D'ÉTUDIANTS.

Voyez ces mines gaillardes

Et ces airs vainqueurs !

Amis, soyons sur nos gardes !

Tenons bien nos cœurs !

 

CHŒUR DE MATRONES, observant les étudiants et les jeunes filles.

Voyez après ces donzelles

Courir ces messieurs !

Nous sommes aussi bien qu’elles,

Sinon beaucoup mieux !

 

LE MENDIANT.

Mes beaux messieurs, mes belles dames,

Que la pitié touche vos âmes !

Et que votre folle gaîté

Sur moi retombe en charité !...

(Tous les groupes redescendent en scène.)

 

LES ÉTUDIANTS.

Vin ou bière,

Bière ou vin,

Que mon verre

Soit plein ! etc.

 

LES SOLDATS.

Pas de beauté fière !

Nous savons leur plaire

En un tour de main !

 

LES BOURGEOIS.

Vidons un verre

De ce bon vin !

 

LES MATRONES, aux jeunes filles.

Vous voulez leur plaire,

Nous le voyons bien ! etc.

 

LES JEUNES FILLES.

De votre colère

Nous ne craignons rien ! etc.

 

LES ÉTUDIANTS.

Voyez leur colère,

Voyez leur maintien ! etc.

(Tous les groupes s’éloignent et se dispersent.)

 

 

SCÈNE II

WAGNER, SIEBEL, ÉTUDIANTS.
 

WAGNER, à Siebel.

Eh bien ! et Valentin ?...

 

SIEBEL.

Il fait ses adieux à sa sœur et sera ici dans un instant.

 

WAGNER.

Attendons-le et buvons !...

 

LES ÉTUDIANTS.

Buvons !

 

WAGNER, se levant.

Merci à vous, chers amis, qui avez voulu nous mettre joyeusement en route, Valentin et moi, en nous faisant boire le coup de l'étrier.

 

UN ÉTUDIANT.

Aux premières armes de notre ami Wagner !

 

TOUS.

Oui !

 

WAGNER.

Une politesse en vaut une autre, Messieurs ! — Je bois à la médecine !...

 

UN ÉTUDIANT.

A la philosophie !

 

UN AUTRE.

A la jurisprudence !

 

WAGNER.

Eh bien ! Siebel, tu ne bois pas, mon fils !

 

SIEBEL.

Merci ! — je n'ai pas soif !...

 

WAGNER.

Tu m'affliges, Siebel !... (Se rasseyant.) Messieurs, Siebel m'afflige. — Que l'amour lui fasse perdre la tête, bien ! mais la soif, cela n'est pas permis !... Allons, Siebel !

 

TOUS.

Allons, Siebel !... (On passe un verre à Siebel.)

 

WAGNER.

Gageons que je lui donne soif !... — A Marguerite !

 

TOUS.

A Marguerite ! (Siebel vide son verre d’un trait.)

 

WAGNER, riant.

Voyez !... (On rit.) Valentin trouvera les bouteilles vides.

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, VALENTIN.

 

VALENTIN, paraissant au fond, il tient une petite médaille d’argent à la main.

O sainte médaille qui me viens de Marguerite, tu ne me quitteras plus ! (Il passe la médaille à son cou et se dirige vers le cabaret.) Allons, c'est là que mes amis m'attendent.

 

WAGNER, apercevant Valentin.

Ah ! voici Valentin ! (Il se lève.)

 

VALENTIN.

Un dernier coup, messieurs, et disons-nous adieu. — Il faut que nous ayons fait ce soir notre première étape.
 

WAGNER.

Bon ! laisse passer la grande chaleur. — Il est à peine midi, et c'est aujourd'hui jour de kermesse.

 

VALENTIN.

Il me tarde d'être en route !...

 

WAGNER.

Est-ce pour pleurer ?

 

VALENTIN.

Eh bien ! quand cela serait !...

 

WAGNER.

Eh ! que diable, mon cher, il faut être homme !... ce n'est pas la première fois que tu quittes ta sœur.

 

VALENTIN.

Non ; — mais je n'ai plus ma mère pour rester près d'elle !

 

SIEBEL.

Je te promets pour elle l’amitié d'un frère, Valentin.

 

LES ÉTUDIANTS.

Nous aussi !...

 

VALENTIN.

Merci, mes amis ! — ne parlons plus de cela et buvons !...

 

WAGNER.

Oui, buvons, trinquons, chantons ! — pas de mélancolie, morbleu ! — et mettons les gosiers d'accord !...

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS, paraissant au fond.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Décidément, je n'aurais pas cru que M. le docteur redevînt si jeune ; — le voilà qui court, comme un écolier, après tous les minois qu'il voit passer dans la rue !

 

WAGNER.

Attention !... (Il monte sur un escabeau.)

 

VALENTIN.

Non ; — ne chante pas !

 

WAGNER.

Pourquoi ?

 

VALENTIN.

Parce qu'on n'a pas besoin de se dire adieu en musique.

 

WAGNER.

Et si je veux chanter, moi ! — Oui, je chanterai, et le diable ne me fera pas taire !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Plaît-il ?...

 

WAGNER, chantant à pleine voix.

Un rat plus poltron que brave,

Et plus laid que beau,

Logeait au fond d'une cave

Sous un vieux tonneau ;

Un chat...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, s'approchant.

Pardon !

 

WAGNER, se retournant.

Hein ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Me sera-t-il permis de me mêler à votre compagnie, Messieurs ? — je ne voudrais rien perdre d'une chanson si heureusement commencée.

 

WAGNER.

Je chante pour mes amis, Monsieur, — non pour vous.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un auditeur de plus n'est pas pour intimider un chanteur de votre mérite.

 

WAGNER.

Qu'en savez- vous ? — je n'ai pas chanté trois notes.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il suffit de trois notes pour révéler un virtuose.

 

WAGNER.

En seriez-vous un, par hasard ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La force est petite, mais le désir est grand.

 

WAGNER.

Pardieu ! je vous prends au mot. — Donnez-nous donc une chanson, vous qui jugez si bien les autres.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Plusieurs, si vous le désirez.

 

WAGNER.

Non, je n'en veux qu'une, pourvu qu'elle soit bonne.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ferai de mon mieux.

 

TOUS.

Nous vous écoutons !

 

VALENTIN, à part.

Singulier personnage !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

I

Le veau d'or est encor debout ;

On encense

Sa puissance

D'un bout du monde à l'autre bout !

Pour fêter l'infâme idole,

Peuples et rois confondus,

Au tintement des écus,

Forment une ronde folle

Autour de son piédestal !...

Et Satan conduit le bal !

 

II

Le veau d'or est vainqueur des dieux !

Dans sa gloire

Dérisoire

Son front abject brave les cieux !

Il contemple, ô rage étrange !

A ses pieds le genre humain

Se ruant, le fer en main,

Dans le sang et dans la fange

Où brille l'ardent métal !...

Et Satan conduit le bal !

 

TOUS.

Et Satan conduit le bal !

 

WAGNER.

Votre belle voix, Monsieur, et la pensée morale de votre chanson me réconcilient avec vous ; car j'avoue que je vous avais pris d'abord pour un mauvais plaisant.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fi !

 

WAGNER, lui offrant un verre.

Nous ferez-vous l'honneur de trinquer avec nous ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment donc ! (Saisissant la main de Wagner.) Ah ! voilà qui est fâcheux ! — Voyez-vous cette ligne ?...

 

WAGNER.

Eh bien ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, prenant le verre.

Vous vous ferez tuer à la première affaire, mon bon ami !...

 

WAGNER.

Hein ?...

 

SIEBEL.

Vous êtes donc sorcier ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, prenant la main de Siebel.

Assez pour lire dans ta main que tu ne toucheras plus une fleur sans la flétrir, mon pauvre Siebel.

 

SIEBEL.

Moi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu t'en apercevras ce soir, si tu t'avises de vouloir porter un bouquet à Marguerite !

 

VALENTIN.

Comment savez-vous le nom de ma sœur, Monsieur ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Prenez garde, mon brave ! — Avec votre vivacité, vous vous ferez tuer par quelqu'un qui n'est pas loin d'ici. — A votre santé, Messieurs ! (Il boit.) Peuh ! voilà de mauvais vin !

 

WAGNER.

Corbleu ! n'êtes-vous venu ici que pour faire le charlatan et le drôle ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Permettez-moi de vous en offrir de ma cave et du meilleur. (Montant sur un banc et frappant sur un petit tonneau surmonté d'un Bacchus, qui sert d’enseigne au cabaret.) Holà ! seigneur Bacchus, à boire ! (Le vin jaillit du tonneau et emplit son verre. — Redescendant à terre.) C'est du vrai vin de Chypre, Messieurs ! digne d'être bu à la santé que vous portiez tout à l'heure, à la santé de Marguerite !

 

VALENTIN.

Que le ciel m'écrase si tu en bois une seule goutte ! (Il arrache le verre des mains de Méphistophélès, et en jette le contenu qui s’enflamme en tombant à terre.)

 

WAGNER.

Holà ! je brûle !... Est-ce l'enfer qui s'allume !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Paix, ivrogne !

 

WAGNER, tirant son épée.

Ah ! tu fais le manant !... (Valentin, Siebel et les étudiants tirent leurs épées ; Méphistophélès trace autour de lui un cercle avec la sienne… Les étudiants s’élancent sur lui, et s’arrêtent comme devant une barrière invisible. — L'épée de Valentin se brise.)

 

VALENTIN.

Qu'est-ce que cela ?... mon épée se brise dans l'air !... Es-tu le diable ?...

De l'enfer qui vient émousser

Nos armes

Mons ne pouvons pas repousser
Les charmes !...

Mais puisque tu brises le fer,

Regarde !...

(Il prend son épée par la lame et la présente sous forme de croix à Méphistophélès.)

C'est une croix qui de l'enfer
Nous garde !

 

VALENTIN, WAGNER, SIEBEL et les ÉTUDIANTS, forçant Méphistophélès à reculer en lui présentant la garde de leurs épées.

Puisque tu peux briser le fer,

Regarde !

C'est une croix qui de l'enfer

Non garde !...

(Ils sortent.)

 

 

SCÈNE V
MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, remettant son épée au fourreau.

Serviteur ! je vous revaudrai cela !

 

FAUST, entrant en scène.

Qu'y a-t-il donc ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! rien. — Une plaisanterie.

 

FAUST.

Tu n'as pas l'air content !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laissons cela ! — nous avons à nous occuper d'affaires plus sérieuses. — Eh bien ! qu'allons-nous faire ? par où commencerons-nous ? — Quel rôle me sera donné dans l'orgie de Monsieur le docteur ?

 

FAUST.

Fais que mes passions soient satisfaites ! — C'est tout ce que je te demande.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Rien de plus ? — Monsieur le docteur n'est pas exigeant.

 

FAUST.

Où est la jeune fille qui m'est apparue ce matin ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment ! vous y pensez encore ? — Je croyais que vingt autres beautés, que nous avons rencontrées en chemin, vous l’avaient fait oublier.

 

FAUST.

Oui, d'autres femmes ont attiré mes regards, mais ce n'était que la distraction d'un moment ; celle-là résume en elle la beauté de toutes les autres ; c'est celle-là que je veux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon monsieur, celle-là est l'innocence même et nous ferions peut-être mieux de nous adresser ailleurs.

 

FAUST.

Elle seule, te dis-je, ou je me sépare de toi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je tiens trop à votre compagnie pour rien négliger de ce qui peut me la conserver.

 

FAUST.

En ce cas, ne perds pas de temps et conduis-moi vers elle !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est inutile ! — La belle enfant passera par ici tout à l'heure, et j'entends de ce côté un bruit de fête qui nous fera prendre patience.

 

 

SCÈNE VI

LES MÊMES, ÉTUDIANTS, JEUNES FILLES, BOURGEOIS, puis SIEBEL et MARGUERITE.

(Les étudiants et les jeunes filles, bras dessus, bras dessous, et précédés par des joueurs de violons, envahissent la scène. — Ils sont suivis par les bourgeois qui ont paru au commencement de l’acte.)

 

CHŒUR, marquant la mesure de la valse en marchant.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons !

Valsons !...

(Les musiciens montent sur les bancs ; la valse commence.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Vois ces filles

Gentilles !

Ne veux-tu pas

Aux plus belles

D'entre elles

Offrir ton bras ?

 

FAUST.

Non ! fais trêve

A ce ton moqueur !

Et laisse mon cœur

A son rêve !...

 

SIEBEL, rentrant en scène.

C'est par ici que doit passer

Marguerite !

 

QUELQUES JEUNES FILLES, s’approchant de Siebel.

Faut-il qu’une fille à danser

Vous invite ?

 

SIEBEL.

Non !... non !... je ne veux pas valser !...

 

CHŒUR.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons !...

Valsons !...

(Marguerite paraît.)

 

FAUST.

La voici !... c’est elle !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh ! bien ! abordez-la !...

 

SIEBEL, apercevant Marguerite et faisant un pas vers elle.

Marguerite !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, se retournant et se trouvant face à face avec Siebel.

Plaît-il !...

 

SIEBEL, à part.

Maudit homme ! encor là !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, d’un ton mielleux.

Eh quoi ! mon ami ! vous voilà !...

(Siebel recule devant Méphistophélès qui lui fait faire le tour du théâtre en passant derrière le groupe des danseurs.)

 

FAUST, abordant Marguerite qui traverse la scène.

Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu'on vous offre le bras pour faire le chemin ?

 

MARGUERITE.

Non, Monsieur ! je ne suis demoiselle ni belle,
Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main !
(Elle passe devant Faust et s’éloigne.)

 

FAUST, la suivant des yeux.

Par le ciel ! que de grâce,… et quelle modestie !...

O belle enfant, je t’aime !...

 

SIEBEL, redescendant en scène sans avoir vu ce qui vient de se passer.

Elle est partie !...

(Il va pour s’élancer sur la trace de Marguerite ; mais, se trouvant de nouveau face à face avec Méphistophélès, il lui tourne le dos et s’éloigne par le fond du théâtre.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Eh bien ?

 

FAUST.

On me repousse !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, en riant.

Allons ! à tes amours

Je vois qu'il faut prêter secours !...

(Il s'éloigne avec Faust du même côté que Marguerite.)

 

QUELQUES JEUNES FILLES, s’adressant à trois ou quatre d’entre elles qui ont observé la rencontre de Faust et de Marguerite.

Qu'est-ce donc ?...

 

DEUXIÈME GROUPE DE JEUNES FILLES.

Marguerite,

Qui de ce beau seigneur refuse la conduite !...

 

LES ÉTUDIANTS, se rapprochant.

Valsons encor !...

 

LES JEUNES FILLES.

Valsons toujours !...

(Les étudiants, qui ont reconduit Valentin et Wagner, rentrent en scène et se mêlent à la valse.)

 

CHŒUR.

LES VALSEURS.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons !

Valsons !...

 

Jusqu'à perdre haleine !...

Jusqu'a mourir !...

Je respire à peine !...

Ah ! quel... plaisir !...

Mon regard se noie...

Dans le... ciel bleu !...

La terre tournoie !...

Je meurs... Ah ! Dieu !...

 

Jusqu'à perdre haleine !...

Jusqu'à… mourir !...

Je respire à peine !...

Ah ! quel plaisir !...

 

LES BOURGEOIS.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse vous entraîne

Faites retentir la plaine

Du bruit de vos folles chansons !

 

Jusqu'à perdre haleine,

Jusqu'à mourir,

Un Dieu les entraîne,

C'est le plaisir !

La terre tournoie,

Et fuit loin d'eux !

Quel bruit, quelle joie

Dans tous les yeux !

 

Jusqu'à perdre haleine,

Jusqu'à mourir,

Un Dieu les entraîne,

C'est le plaisir !...

(La toile tombe.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

LA KERMESSE

 

Une des portes de la ville. — A gauche un cabaret à l’enseigne du Dieu Bacchus.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

WAGNER, ÉTUDIANTS, BOURGEOIS, SOLDATS, JEUNES FILLES, MATRONES.

 

WAGNER et LES ÉTUDIANTS.

Vin ou bière,

Bière ou vin,

Que mon verre

Soit plein !

Sans vergogne,

Coup sur coup

Un ivrogne

Boit tout !

Jeune adepte

Du tonneau,

N'en excepte

Que l'eau !

Que ta gloire,

Tes amours,

Soient de boire

Toujours !

(Ils trinquent et boivent.)

 

CHŒUR DE SOLDATS.

Filles ou forteresses,

C'est tout un, morbleu !

Vieux burgs, jeunes maîtresses

Sont pour nous un jeu !

Celui qui sait s'y prendre
Sans trop de façon,

Les oblige à se rendre
En payant rançon !

 

UN GROUPE DE BOURGEOIS.

Aux jours de dimanche et de fête,

J'aime à parler guerre et combats ;

Tandis que les peuples là-bas

Se cassent la tête.

Je vais m'asseoir sur les coteaux

Qui sont voisins de la rivière,

Et je vois passer les bateaux

En vidant mon verre !

(Bourgeois et soldats remontent vers le fond du théâtre.)

 

UN MENDIANT, circulant de groupe en groupe.

Mes beaux messieurs, mes belles dames,

Que la pitié touche vos âmes ;

Et que votre folle gaîté

Sur moi retombe en charité.

(Un groupe de jeunes filles entre en scène.)

 

LES JEUNES FILLES, regardant de côté.

Voyez ces hardis compères

Qui viennent là-bas ;
Ne soyons pas trop sévères,

Retardons le pas.

(Elles gagnent la droite du théâtre. — Un second chœur d'étudiants entre à leur suite.)

 

DEUXIÈME CHŒUR D'ÉTUDIANTS.

Voyez ces mines gaillardes

Et ces airs vainqueurs !

Amis, soyons sur nos gardes !

Tenons bien nos cœurs !

 

CHŒUR DE MATRONES, observant les étudiants et les jeunes filles.

Voyez après ces donzelles

Courir ces messieurs !

Nous sommes aussi bien qu'elles,

Sinon beaucoup mieux !

 

LE MENDIANT.

Mes beaux messieurs, mes belles dames,

Que la pitié touche vos âmes !

Et que votre folle gaîté

Sur moi retombe en charité !..

(Tous les groupes redescendent en scène.)

 

ENSEMBLE.

 

LES ÉTUDIANTS.

Vin ou bière,

Bière ou vin,

Que mon verre

Soit plein !

 

LES SOLDATS.

Pas de beauté fière !

Nous savons leur plaire

En un tour de main!

 

LES BOURGEOIS.

Vidons un verre

De ce bon vin !

 

LES MATRONES, aux jeunes filles.

Vous voulez leur plaire,

Nous le voyons bien !

 

LES JEUNES FILLES.

De votre colère

Nous ne craignons rien !

 

LES ÉTUDIANTS.

Voyez leur colère,

Voyez leur maintien !

(Les étudiants et les soldats séparent les femmes en riant. Tous les groupes s'éloignent et disparaissent.)

 

 

SCÈNE II
WAGNER, SIEBEL, ÉTUDIANTS, VALENTIN.

 

VALENTIN, paraissant au fond ; il tient une petite médaille à la main.

O toi, sainte médaille,

Qui me viens de ma sœur,

Au jour de la bataille,

Pour écarter la mort, reste là sur mon cœur !

 

WAGNER.

Ah ! voici Valentin qui nous cherche sans doute !

 

VALENTIN.

Un dernier coup, messieurs, et mettons-nous en route !

 

WAGNER.

Qu’as-tu donc ?... quels regrets attristent nos adieux ?

 

VALENTIN.

Comme vous, pour longtemps, je vais quitter ces lieux ;

J'y laisse Marguerite, et, pour veiller sur elle,

Ma mère n'est plus là !

 

SIEBEL.

Plus d'un ami fidèle

Saura te remplacer à ses côtés !

 

VALENTIN, lui serrant la main.

Merci !

SIEBEL

Sur moi tu peux compter !

 

LES ÉTUDIANTS.

Compte sur nous aussi !

 

WAGNER.

Allons, amis point de vaines alarmes !

A ce bon vin ne mêlons pas de larmes !

Buvons, trinquons, et qu'un joyeux refrain

Nous mette en train !

 

LES ÉTUDIANTS.

Buvons, trinquons, et qu'un joyeux refrain

Nous mette en train !

 

WAGNER, montant sur un escabeau.

Un rat plus poltron que brave,

Et plus laid que beau,

Logeait au fond d'une cave,

Sous un vieux tonneau ;

Un chat....

 

 

SCÈNE III
LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, paraissant tout à coup au milieu des étudiants et interrompant Wagner.

Pardon !

 

WAGNER.

Hein ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Parmi vous, de grâce,

Permettez-moi de prendre place !

Que votre ami d'abord achève sa chanson !

Moi, je vous en promets plusieurs de ma façon.

 

WAGNER, descendant de son escabeau.

Une seule suffit, pourvu qu'elle soit bonne !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ferai de mon mieux pour n'ennuyer personne !

(Les étudiants se groupent autour de Méphistophélès ; Valentin le regarde avec défiance et se tient à l'écart avec Siebel.)

 

I

Le veau d'or est toujours debout ;

On encense

Sa puissance

D'un bout du monde à l'autre bout !

Pour fêter l'infâme idole,

Peuples et rois confondus,

Au tintement des écus,

Forment une ronde folle

Autour de son piédestal !...

Et Satan conduit le bal !

 

II

Le veau d'or est vainqueur des dieux ;

Dans sa gloire

Dérisoire

Son front abject brave les cieux !

Il contemple, ô rage étrange !

A ses pieds le genre humain

Se ruant, le fer en main,

Dans le sang et dans la fange

Où brille l'ardent métal !...

Et Satan conduit le bal !

 

TOUS.

Et Satan conduit le bal !

 

LE CHŒUR.

Merci de ta chanson !

 

VALENTIN, à part.

Singulier personnage !

 

WAGNER, tendant un verre à Méphistophélès.

Nous ferez-vous l'honneur de trinquer avec nous ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Volontiers !...

(Saisissant la main de Wagner et l'examinant.)

Ah ! voici qui m'attriste pour vous !

Vous voyez cette ligne ?

 

WAGNER.

Eh bien ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fâcheux présage !

Vous vous ferez tuer en montant à l'assaut !

(Wagner retire sa main avec humeur.)

 

SIEBEL.

Vous êtes donc sorcier ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, lui prenant la main.

Tout juste autant qu'il faut

Pour lire dans ta main que le ciel te condamne

A ne plus toucher une fleur

Sans qu'elle se fane !

 

SIEBEL, retirant vivement sa main.

Moi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Plus de bouquets à Marguerite !...

 

VALENTIN.

Ma sœur !...

Qui vous a dit son nom ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Prenez garde, mon brave !

Vous vous ferez tuer par quelqu'un que je sais !

(Prenant le verre des mains de Wagner.)

A votre santé !...

(Jetant le contenu du verre, après y avoir trempé ses lèvres.)

Peuh ! que ton vin est mauvais !...

Permettez-moi de vous en offrir de ma cave !

(Frappant sur le tonneau, surmonté d'un Bacchus, qui sert d'enseigne au cabaret.)

Holà ! seigneur Bacchus ! à boire !...

(Le vin jaillit du tonneau. — Aux étudiants.)

Approchez-vous !

Chacun sera servi selon ses goûts !

A la santé que tout à l'heure

Vous portiez, mes amis, à Marguerite !...

 

VALENTIN, lui arrachant le verre des mains.

Assez !...

Si je ne te fais taire à l'instant, que je meure !

(Le vin s'enflamme dans la vasque placée au-dessous du tonneau.)

 

WAGNER et LES ÉTUDIANTS.

Holà !...

(Ils tirent leurs épées.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi trembler, vous qui me menacez ?

(Il tire un cercle autour de lui avec son épée. — Valentin s'avance pour l'attaquer. — Son épée se brise.)

 

VALENTIN.

Mon fer, ô surprise !

Dans les airs se brise !...

De l'enfer qui vient émousser

Nos armes !

Nous ne pouvons pas repousser

Les charmes !

Mais puisque tu brises le fer,
Regarde !...

(Il prend son épée par la lame et la présente sous forme de croix à Méphistophélès.)

C'est une croix qui, de l'enfer,
Nous garde !

 

VALENTIN, WAGNER, SIEBEL et les ÉTUDIANTS, forçant Méphistophélès à reculer et lui présentant la garde de leurs épées.

Puisque tu peux briser le fer,

Regarde !

C'est une croix, qui de l'enfer
Nous garde !...

(Ils sortent.)

 

 

SCÈNE IV

MÉPHISTOPHÉLÈS, puis FAUST.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, remettant son épée au fourreau.

Nous nous retrouverons, mes amis ! — Serviteur !

 

FAUST, entrant en scène.

Qu'as-tu donc ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Rien ! — A nous deux, cher docteur !

Qu'attendez-vous de moi ? par où commencerai-je ?

 

FAUST.

Où se cache la belle enfant

Que ton art m'a fait voir ? — Est-ce un vain sortilège ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non pas ! mais contre nous sa vertu la protège ;

Et le ciel même la défend !

 

FAUST.

Qu'importe ? je le veux ! viens ! conduis-moi vers elle !

Ou je me sépare de toi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il suffit !... je tiens trop à mon nouvel emploi

Pour vous laisser douter un instant de mon zèle !

Attendons !... Ici même, à ce signal joyeux,

La belle et chaste enfant va paraître à vos yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, ÉTUDIANTS, JEUNES FILLES, BOURGEOIS, puis SIEBEL et MARGUERITE.

(Les étudiants et les jeunes filles, bras dessus, bras dessous, et précédés par des joueurs de violon, envahissent la scène. — Ils sont suivis par les bourgeois qui ont paru au commencement de l'acte.)

 

CHŒUR, marquant la mesure en marchant.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons !

Valsons !...

(Les musiciens montent sur les bancs ; la valse commence.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Vois ces filles

Gentilles !

Ne veux-tu pas

Aux plus belles

D'entre elles
Offrir ton bras ?

 

FAUST.

Non ! fais trêve

A ce ton moqueur !

Et laisse mon cœur

A son rêve !...

 

SIEBEL, rentrant en scène.

C'est par ici que doit passer

Marguerite !

 

QUELQUES JEUNES FILLES, s'approchant de Siebel.

Faut-il qu'une fille à danser

Vous invite ?

 

SIEBEL.
Non !... non !... je ne veux pas valser…

 

CHOEUR.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons !...

Valsons !...

(Marguerite paraît.)

 

FAUST.

Ah !... la voici !... c'est elle !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien, aborde-la !

 

SIEBEL, apercevant Marguerite et faisant un pas vers elle.

Marguerite !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, se retournant et se trouvant face à face avec Siebel.

Plaît-il !...

 

SIEBEL, à part.

Maudit homme ! encor là !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, d'un ton mielleux.

Eh quoi ! mon ami ! vous voilà !...

(Siebel recule devant Méphistophélès, qui lui fait faire ainsi le tour du théâtre en passant derrière le groupe des danseurs.)

 

FAUST, abordant Marguerite qui traverse la scène.

Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu'on vous offre le bras pour faire le chemin ?

 

MARGUERITE.

Non, monsieur ! je ne suis demoiselle, ni belle,

Et je n’ai pas besoin qu'on me donne la main !

(Elle passe devant Faust et s'éloigne.)

 

FAUST, la suivant des yeux.

Par le ciel ! que de grâce... et quelle modestie !...

O belle enfant, je t'aime !...

 

SIEBEL, redescendant en scène sans avoir vu ce qui vient de se passer.

Elle est partie !...

(Il va pour s'élancer sur la trace de Marguerite ; mais, se trouvant de nouveau face à face avec Méphistophélès, il lui tourne le dos et s'éloigne par le fond du théâtre.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Eh bien ?

 

FAUST.

On me repousse !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, en riant.

Allons ! à tes amours

Je vois qu'il faut prêter secours !...

(Il s'éloigne avec Faust du même côté que Marguerite.)

 

QUELQUES JEUNES FILLES, s'adressant à trois ou quatre d'entre elles qui ont observé la rencontre de Faust et de Marguerite.

Qu'est-ce donc ?...

 

DEUXIÈME GROUPE DE JEUNES FILLES.

Marguerite,

Qui de ce beau seigneur refuse la conduite !...

 

LES ÉTUDIANTS, se rapprochant.

Valsons encor !...

 

LES JEUNES FILLES.

Valsons toujours !...

(Les étudiants, qui ont reconduit Valentin et Wagner, rentrent en scène et se mêlent à la valse.)

 

CHŒUR.

 

LES VALSEURS.

Ainsi que la brise légère

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons.

Que la valse nous entraîne !

Faisons retentir la plaine

Du bruit de nos chansons

Valsons !...

Jusqu'à perdre haleine !...

Jusqu'à mourir !

Je respire à peine !...

Ah ! quel... plaisir !...

Mon regard se noie...

Dans le... ciel bleu !...

La terre tournoie !...

Je meurs... Ah ! Dieu !...

Jusqu'à perdre haleine !...
Jusqu'à... mourir !...

Je respire à peine !...

Ah ! quel plaisir !...

 

LES BOURGEOIS.

Ainsi que la brise légère,

Soulève en épais tourbillons

La poussière

Des sillons,

Que la valse vous entraîne !

Faites retentir la plaine

Du bruit de vos folles chansons

Jusqu'à perdre haleine,

Jusqu'à mourir,

Un dieu les entraîne,
C'est le plaisir !

La terre tournoie,

Et fuit loin d'eux !
Quel bruit, quelle joie

Dans tous les yeux !
Jusqu'à perdre haleine

Jusqu'à mourir,
Un dieu les entraîne,

C'est le plaisir !...

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

LE JARDIN DE MARGUERITE

 

Au fond un mur percé d’une petite porte. — A gauche un bosquet. — A droite un pavillon dont la fenêtre fait face au public. — Arbres et massifs.

 


SCÈNE
PREMIÈRE

 

SIEBEL, seul.

(Il entre par la petite porte du fond et s’arrête sur le seuil du pavillon, près d’un massif de roses et de lilas.)

I

Faites-lui mes aveux,
Portez mes veux,

Fleurs écloses près d'elle !

Dites-lui qu'elle est belle...

Que mon cœur nuit et jour

Languit d'amour !

Révélez à son âme

Le secret de ma flamme !

Qu'il s'exhale avec vous,

Parfums plus doux !...

(Il cueille une fleur.)

Que vois-je ? — Fanée !... (Il jette la fleur avec dépit.)

Ce maudit sorcier que Dieu damne

M'a porté malheur !

(Il cueille une autre fleur qui s’effeuille encore.)
Je ne puis sans qu'elle se fane

Toucher une fleur !...

Mais j'y songe ?... si je trempais mes doigts dans l'eau bénite ?... le diable n'a peut-être pas prévu cela ! — (Il s’approche du pavillon et trempe ses doigts dans un bénitier accroché au mur.) Voyons maintenant... (Il cueille une ou deux roses.) Elles se fanent... Non, elles restent fraîches ! — Victoire ! je suis désensorcelé !... (Avec joie.)

 

II

C'est en vous que j'ai foi ;

Parlez pour moi !

Qu’elle puisse connaître
L'ardeur quelle a fait naître,

Et dont mon cœur troublé

N'a point parlé !

Si l'amour l'effarouche,

Que la fleur sur sa bouche

Sache au moins déposer

Un doux baiser !...

(Riant.) Le diable doit faire une bonne grimace !... (Il cueille des fleurs pour former un bouquet et disparaît dans les massifs du jardin.)

 

 

SCÈNE II

MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST, SIEBEL.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, entrant doucement par la porte du fond.

Drôle !...

 

FAUST.

C'est ici ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui.

 

FAUST.

Que regardes-tu de ce côté ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le jeune Siebel, votre élève.

 

FAUST.

Que fait-il chez Marguerite ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il cueille des fleurs pour lui en faire un bouquet.

 

FAUST.

C'est là le pavillon qu'elle habite ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est là qu'aujourd'hui ou demain, si vous n'êtes un sot...

 

FAUST.

Que t'importe ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh ! eh !... cela ne m'est pas indifférent. — Chut ! voici notre amoureux ! — Cachons-nous un moment, je vous prie.

(Méphistophélès et Faust entrent dans le bosquet.)

 

SIEBEL, rentrant en scène un bouquet à la main.

Mon bouquet n'est-il pas joli ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Charmant !

 

SIEBEL.

Je vais le suspendre à sa porte, pour qu'elle le voie en rentrant. (Il attache le bouquet à la porte du pavillon.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Bonne idée !

 

SIEBEL.

Ce soir je reviendrai, comme si de rien n'était ; et si elle veut savoir de qui viennent les fleurs, je le lui dirai sur les joues.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Séducteur !

 

SIEBEL.

Si j'ose le lui dire !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

A la bonne heure ! (Siebel sort par la porte du fond.)

 

 

SCÈNE III

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est votre faute, docteur ! — Si vous m'aviez laissé quelques instants de répit, nous ne serions pas arrivés les mains vides et nous aurions de quoi donner la réplique aux fleurs de M. Siebel.

 

FAUST.

Le rival n'est pas dangereux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui sait ? — un bouquet donné à propos change bien des choses.

 

FAUST, s’approchant du pavillon.

Vois comme tout respire dans cette chambre un sentiment de calme et d'ordre !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, c'est assez propre. — Ne seriez-vous pas d'avis que j'allasse vous chercher quelque petit écrin pour en faire présent à votre belle ?

 

FAUST, sans écouter Méphistophélès.

Suffit-il donc d'une impression de l'air pour changer les dispositions de notre âme ! — Je ne voulais que de rapides plaisirs, et je sens l'amour s'emparer de tout mon être !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous savez, un enfant est un enfant ! — Il lui faut des hochets.

 

FAUST.

Laisse-moi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, gracieux maître ! — (A part.) Je vais déterrer quelque vieux trésor qui avancera nos affaires. (Il sort par la porte du fond.)

 

 

SCÈNE IV

 

FAUST, seul.

Salut ! demeure chaste et pure, où se devine

La présence d'une âme innocente et divine !...

Que de richesse en cette pauvreté !

En ce réduit, que de félicite !...
 

O nature, c’est là que te la fis si belle !

C'est là que cette enfant a grandi sous ton aile,

A dormi sous tes yeux !

Là, que de ton haleine enveloppant son âme,

Tu fis avec amour épanouir la femme

En cet ange des cieux !

 

Salut ! demeure chaste et pure, où se devine

La présence d'une âme innocente et divine !...

Que de richesse en cette pauvreté !

En ce réduit, que de félicite !...
 

 

SCÈNE V

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

(Méphistophélès reparaît une cassette sous le bras.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Alerte !... j'ai aperçu la belle enfant au bout de la rue. Nous n'avons que le temps de nous esquiver ! — Voici la cassette. — Qu'avez-vous ? vous voilà comme si vous voyiez dans votre propre chaire, en robe et en bonnet, la Physique et la Métaphysique.

 

FAUST.

Non, le remords me pénètre. — Je ne troublerai pas la joie de ce calme séjour... Je pars, et ne reviens jamais.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, ouvrant la cassette.

Daignez seulement jeter les yeux sur ces pierreries ; n'y a-t-il pas de quoi lui tourner la tête ?

 

FAUST.

Je renonce à elle, te dis-je, et ne veux plus la revoir !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quoi ! dans le moment même où la douce jeune fille ralentit le pas en rêvant à vous !...

 

FAUST.

Va-t'en, et ne présente pas à mes sens égarés l'image de cette beauté céleste !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Siebel ne sera peut-être pas si scrupuleux !...

 

FAUST.

Siebel !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il me prend envie de lui donner les bijoux.

 

FAUST.

Serpent !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Qu'importe si je t'enlace ?... (Haut.) Plaçons-nous la cassette ?

 

FAUST.

Écoute !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, c'est elle. (Il place la cassette sur le seuil du pavillon.) La cassette est placée, docteur. — Nous verrons qui l'emportera de l'écrin ou du bouquet ! — Preste ! nous n'avons plus le temps de sortir par la porte ; il faut escalader la muraille. — Suivez-moi ; j'ai mon projet. (Il entraîne Faust et disparaît avec lui dans le jardin. — Marguerite entre par la porte du fond et descend en silence jusque sur le devant de la scène.)

 

 

SCÈNE VI
 

MARGUERITE, seule.

Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme ;

Si c'est un grand seigneur, et comment il se nomme ?

(Elle s’assied dans le bosquet, devant son rouet, et prend son fuseau autour duquel elle prépare de la laine.)

 

I

« Il était un roi de Thulé,

« Qui jusqu’à la tombe fidèle,

« Eut, en souvenir de sa belle,

« Une coupe en or ciselé !... »

(S’interrompant.)

Il avait bonne grâce, à ce qu’il m’a semblé.

(Reprenant sa chanson.)

« Nul trésor n’avait plus de charmes !

« Dans les grands jours il s’en servait,

« Et chaque fois qu’il y buvait,

« Ses yeux se remplissaient de larmes !... »

 

II

(Elle se lève et fait quelques pas.)

« Quand il sentit venir la mort,

« Etendu sur sa froide couche,

« Pour la porter jusqu’à sa bouche

« Sa main fit un suprême effort !... »

(S’interrompant.)

Je ne savais que dire, et j’ai rougi d’abord.

(Reprenant sa chanson.)

« Et puis, en l’honneur de sa dame

« Il but une dernière fois ;

« La coupe trembla dans ses doigts,

« Et doucement il rendit l’âme ! »

 

Les grands seigneurs ont seuls des airs si résolus,

Avec cette douceur !...

(Elle se dirige vers le pavillon.)

Allons ! n’y pensons plus ! —

Cher Valentin, si Dieu m’écoute,

Je te reverrai !... me voilà

Toute seule !...

(Au moment d’entrer dans le pavillon, elle aperçoit un bouquet suspendu à la porte.)

Un bouquet !...

(Elle prend le bouquet.)

C’est de Siebel sans doute !

Pauvre garçon !...

(Apercevant la cassette.)

Que vois-je là ?...

D’où ce riche coffret peut-il venir ?... Je n’ose

Y toucher, et pourtant.... — Voici la clef, je croi !...

Si je l'ouvrais !... ma main tremble !... Pourquoi ?

Je ne fais, en l'ouvrant, rien de mal, je suppose !...

(Elle ouvre la cassette et laisse tomber le bouquet.)

O Dieu ! que de bijoux !... est-ce un rêve charmant

Qui m'éblouit, ou si je veille ? —

Mes yeux n'ont jamais vu de richesse pareille !...

(Elle place la cassette toute ouverte sur une chaise et s’agenouille pour se parer.)

Si j'osais seulement

Me parer un moment

De ces pendants d'oreille !...

(Elle tire des boucles d’oreille de la cassette.)

Voici tout justement,

Au fond de la cassette,

Un miroir !... comment

N'être pas coquette ?

(Elle se pare des boucles d’oreille, se lève et se regarde dans le miroir.)

Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !...

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds-moi, réponds vite ! —

Non ! non ! — ce n'est plus toi !

Ce n'est plus ton visage !

C'est la fille d'un roi,

Qu'on salue au passage ! —

Ah ! s'il était ici ;...

S'il me voyait ainsi !...

Comme une demoiselle

Il me trouverait belle !...

Ah ! s'il était ici !...

 

Achevons la métamorphose !

Il me tarde encor d'essayer

Le bracelet et le collier.

(Elle se pare du collier d'abord, puis du bracelet. — Se levant.)

Dieu ! c'est comme une main qui sur mon bras se pose !...
Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds moi, réponde vite ! —

Non ! non !... ce n'est plus toi !

Ce n'est plus ton visage !
C'est le fille d'un roi,

Qu'on salue au passage !...

Ah ! s'il était ici ;

S'il me voyait ainsi !...

Comme une demoiselle

Il me trouverait belle !...

Ah ! s'il était ici !...

 

 

SCÈNE VII

MARGUERITE, MARTHE.

 

MARTHE.

Seigneur Dieu, que vois-je !...

 

MARGUERITE, se retournant.

Ah ! (Elle porte avec confusion ses mains à ses oreilles et à son cou, comme pour cacher sa parure.)

 

MARTHE.

Vous voilà belle comme un astre, mon ange ! — D'où vous viennent ces magnifiques diamants ?

 

MARGUERITE.

Je l'ignore, dame Marthe ! — J'ai trouvé cette cassette, là, sur le bord de la fenêtre, et je n'ai pu résister au désir d'essayer quelques-uns de ces bijoux. — J'ai mal agi, sans doute, et je n'aurais pas dû y toucher. (Elle fait mine d’ôter les bijoux.)

 

MARTHE.

Pourquoi donc, ma mignonne ? — Si on vous les apporte, ce n'est assurément pas pour que vous les laissiez dans la cassette.

 

MARGUERITE.

Vous croyez que cette parure m'était destinée ?

 

MARTHE.

Et à qui donc, sinon à vous ?... Ne soupçonnez-vous pas d'où cela peut venir ?

 

MARGUERITE, baissant les yeux.

Moi ! — non !...

 

MARTHE.

Vous baissez les yeux. — Il y a quelque amoureux là-dessous !... Voyons, contez-moi cela.

 

MARGUERITE.

Eh bien ! je vous avouerai, dame Marthe, qu'un jeune seigneur m'a abordée ce matin dans la rue ; mais il ne m'a dit qu'un mot, et je ne puis croire...

 

MARTHE.

C'est lui, n'en doutez pas !... Savez-vous qu'il n'y a qu'un prince qui puisse faire un pareil cadeau !

 

MARGUERITE.

Un prince !... Bonté divine ! aidez-moi vite à ôter tout cela...

 

MARTHE.

Laissez donc !... Quel mal y a-t-il à se promener devant son miroir, et que servirait d'être belle si l'on n'osait y ajouter un peu de parure ?

 

MARGUERITE.

Quel dommage de ne pouvoir sortir ainsi !...

 

MARTHE.

Bon !... une perle d'abord, puis un collier. — Personne ne s'en apercevra. — Et s'il y a des méchantes langues, nous trouverons un conte !... Hélas ! ma belle, quand vous aurez un mari, les bijoux deviendront assez rares. — Voyez le mien. — Il a mangé tout notre avoir, et s'en est allé courir le monde, en me laissant sur la paille. — Dieu m'est témoin pourtant que je ne lui ai jamais causé de chagrin. — Tout n'est pas rose dans le mariage, mon ange !...

 

 

SCÈNE VIII
LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, entrant le premier et faisant une grande révérence.

Pardon, Mesdames, si nous osons nous présenter ainsi sans façon.

 

MARGUERITE, apercevant Faust.

Ciel !... (Elle se hâte d’ôter le collier, le bracelet et les pendants d’oreille et de les remettre dans la cassette.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je désirerais parler à madame Marthe Swherhein.

 

MARTHE.

C'est moi, Monsieur !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, bas à Faust.

Vous voyez que les bijoux ont été bien reçus...

 

FAUST, de même.

Elle les remet dans l'écrin !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, de même.

Parce qu'elle devine d'où ils viennent ! (Haut, à Marthe.) L'histoire que j'ai à vous conter est lamentable, Madame ! Je voudrais qu'elle fût plus gaie.

 

MARTHE.

Comment ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cette histoire n'intéresse que vous. (Se tournant vers Faust.) Si mon ami veut bien m'excuser auprès de Mademoiselle ?

 

MARGUERITE.

Cela n'est pas nécessaire, Monsieur !

 

FAUST, à Marguerite.

Ne m'accorderez-vous pas un moment d'entretien.

 

MARGUERITE.

Monsieur est beaucoup trop bon, et ma conversation n'a rien qui puisse l'intéresser.

 

MARTHE, à Méphistophélès.

De quoi s'agit-il, Monsieur ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre mari est mort et vous souhaite le bonjour.

 

MARTHE.

Mon mari est mort !... ô ciel !... je succombe !...

 

MARGUERITE, s’élançant vers Marthe.

Qu'avez-vous, chère dame ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, soutenant Marthe et l’aidant à s’asseoir sur une chaise.

Rien !... un peu de saisissement. (Marguerite baisse les yeux sous le regard de Méphistophélès, referme la cassette, la reporte sur l’appui de la fenêtre et pousse les volets.)

 

FAUST, à part.

Je ne puis trouver une parole et je voudrais tomber à ses pieds !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Marthe.

Hélas ! oui, Madame ; mort à Padoue où il repose auprès de saint Antoine.

 

MARTHE.

Et ne m'apportez-vous rien de lui ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si fait ! l'expression de son repentir. — Du reste, pas une obole.

 

MARTHE, se levant brusquement.

Quoi ! rien !... le traître ! — Et comment est-il mort ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En se détestant du fond du cœur pour avoir pu vous abandonner.

 

MARTHE.

Pauvre ami !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais en attestant le ciel que c'était votre faute plutôt que la sienne.

 

MARTHE.

Le monstre !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Toutefois, il avait mis de côté pour vous sa part d'un trésor pris sur une galère turque.

 

MARTHE.

Digne homme ! — Où l'aura-t-il cachée, Monsieur ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chez une demoiselle qu'il rencontra à Naples et qui lui témoigna beaucoup de tendresse !

 

MARTHE.

Le pendard ! — il n'en a jamais fait d'autres !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aussi est-il mort !... A votre place je le pleurerais l'année d'usage, et je songerais à le remplacer.

 

MARTHE.

Encore me faudrait-il son extrait mortuaire, Monsieur !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon ami et moi, nous en témoignerons devant le juge, et cela suffira. (Il cause à voix basse avec Marthe.)

 

FAUST, à Marguerite.

Pourquoi avoir ôté ces bijoux que vous portiez tout l'heure ? — Votre beauté n'en a pas besoin ; et cependant je vous en trouvais plus charmante !...

 

MARGUERITE.

Ces bijoux ne m'appartiennent pas, Monsieur, et on les aura apportés ici par erreur !...

 

FAUST, souriant.

Croyez-vous ? (Marguerite baisse les yeux sans répondre.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Marthe.

Ah ! Madame ! — qui ne serait heureux d'échanger la bague avec vous !

 

MARTHE, à part.

Que dit-il ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Plût au ciel que ma destinée ne me condamnât pas à voyager toute ma vie !...

 

MARTHE, à part.

Ah ! bah !

 

FAUST, à Marguerite.

Prenez mon bras un moment !

 

MARGUERITE, se défendant.

Laissez !... je vous en conjure !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, de l'autre côté du théâtre à Marthe.

Votre bras !...

 

MARTHE, à part.

Il est charmant !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

La voisine est un peu mûre !

(Marguerite abandonne son bras à Faust et s’éloigne avec lui. — Méphistophélès et Marthe restent seuls sur scène.)

 

MARTHE.

Ainsi vous voyagez toujours ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dure nécessité, Madame !

Sans amis, sans parents !... sans femme !...

 

MARTHE.

Cela sied encore aux beaux jours !

Mais plus tard combien il est triste

De vieillir seul, en égoïste !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’ai frémi souvent, j’en convien,

Devant cette horrible pensée !...

 

MARTHE.

Avant que l'heure en soit passée,

Digne seigneur, songez-y bien !

(Ils s’éloignent. — Marguerite et Faust rentrent en scène.)

 

FAUST.

Eh quoi ! toujours seule ?...

 

MARGUERITE.

Mon frère

Est soldat ; j'ai perdu ma mère ;

Puis ce fut un autre malheur,

Je perdis ma petite sœur !

Pauvre ange !... Elle m'était bien chère !...

C'était mon unique souci ;

Que de soins, hélas !... que de peines !...

C'est quand nos âmes en sont pleines

Que la mort nous les prend ainsi !...

Sien qu'elle s'éveillait, vite

Il fallait que je fusse là !...

Elle n'aimait que Marguerite !...

Pour la voir, la pauvre petite,

Je reprendrais bien tout cela !...

 

FAUST.

Si le ciel, avec un sourire,

L'avait faite semblable à toi,

C'était un ange !... oui, je le croi !...

 

MARGUERITE.

Vous moquez-vous ?...

 

FAUST.

Non ! je t’admire !...

 

MARGUERITE, souriant.

Je ne vous crois pas,

Et de moi tout bas

Vous riez sans doute !...

J'ai tort de rester

Pour vous écouter !...

Et pourtant j'écoute !...

 

FAUST.

Laisse-moi ton bras !...

Dieu ne m’a-t-il pas

Conduit sur ta route ?...

Pourquoi redouter,

Hélas ! d'écouter ?...

Mon cœur parle ;... écoute !...

(Méphistophélès et Marthe reparaissent.)

 

MARTHE.

Vous n'entendez pas,

Ou de moi tout bas

Vous riez sans doute !

Avant d'écouter,

Pourquoi vous hâter

De vous mettre en route ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne m'accusez pas,

Si je dois, hélas !

Me remettre en route.

Faut-il attester

Qu'on voudrait rester

Quand on vous écoute.

(La nuit commence à tomber.)

 

MARGUERITE, à Faust.

Retirez-vous !... voici la nuit.

 

FAUST, passant son bras autour de la taille de Marguerite.

Chère âme !

 

MARGUERITE.

Laissez-moi !...

(Elle se dégage et s’enfuit.)

 

FAUST.

Quoi ! méchante !... on me fuit !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part, tandis que Marthe, dépitée, lui tourne le dos.

L'entretien devient trop tendre !

Esquivons-nous !

(Il se cache derrière un arbre.)

 

MARTHE, à part.

Comment m'y prendre ?

(Se retournant.)

Eh bien ! il est parti !... Seigneur !...

(Elle s'éloigne.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cours après moi.

Ouf ! cette vieille impitoyable

De force ou de gré, je croi,

Allait épouser le diable !

 

FAUST, dans la coulisse.

Marguerite !

 

MARTHE, dans la coulisse.

Cher seigneur !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Serviteur !

 

 

SCÈNE IX

MÉPHISTOPHÉLÈS, caché, MARTHE, puis SIEBEL.

 

MARTHE, rentrant en scène.

Il faut qu'il ait disparu sous terre !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Non.

 

MARTHE.

Se serait-il moqué de moi ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Oui.

 

MARTHE.

Hélas ! j’ai bien peur de rester veuve...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

La chose est à craindre.

 

MARTHE.

Je n'aurais pas dû quitter Marguerite. — Ce jeune seigneur est capable de l'enjôler !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Il est temps d'y penser !

 

MARTHE.

Ces jeunes filles ont si peu d'expérience.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Moins que les veuves, assurément !

 

MARTHE.

Oh ! les hommes !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Et les femmes donc ! (Siebel ouvre avec précaution la porte du fond et entre en scène.)

 

MARTHE.

N'entends-je pas marcher ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Oui.

 

MARTHE.

C'est lui !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Non.

 

SIEBEL, à demi-voix.

Allons, du courage !... Je veux tout lui dire !...

 

MARTHE.

Seigneur !...

 

SIEBEL, à part.

Qui est là ?...

 

MARTHE.

Seigneur !... (Elle saisit la main de Siebel.)

 

SIEBEL.

A qui parlez-vous, dame Marthe ?...

 

MARTHE.

Hein ? — Vous n'êtes donc pas ?...

 

SIEBEL.

Je suis Siebel.

 

MARTHE, à part.

Bonté du ciel !...

 

SIEBEL.

Marguerite a donc reçu quelqu'un ?

 

MARTHE.

Personne, monsieur Siebel ! — personne ! — ou plutôt, un étranger qui désirait me parler, et naturellement je croyais...

 

SIEBEL.

Expliquez-vous !...

 

MARTHE.

Et de quel droit venez-vous m'interroger ?... Ne suis-je pas libre de ma personne ?

 

SIEBEL.

Prenez garde, dame Marthe ! — S'il arrive malheur à Marguerite, c'est à vous que j'en demanderai compte !...

 

MARTHE.

Cela vous sied bien vraiment de donner des leçons de morale aux autres, quand on vous rencontre vous-même à cette heure indue dans le jardin de Marguerite ! — Que diraient les voisins ? je vous le demande...

 

SIEBEL.

Je n'y avais pas songé, et je suis prêt à sortir ; — mais vous m'expliquerez...

 

MARTHE.

Je vous répète que mes affaires ne vous regardent pas, et que Marguerite n'est pour rien dans la visite que j'ai reçue ici.

 

SIEBEL, à part.

Allons, je reviendrai demain !

 

MARTHE, à part.

Il faut croire que ces messieurs seront partis ensemble, et que Marguerite sera rentrée chez elle.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Évidemment.

 

MARTHE, à part.

En tout cas, je n'ai rien à me reprocher.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Rien du tout.

 

MARTHE.

Allons, monsieur Siebel.

 

SIEBEL.

Je vous suis.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Bonsoir. (Siebel et Marthe sortent par le fond.)

 

 

SCÈNE X

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, seul.

Il était temps ! — voici notre couple qui revient ici. — Gardons-nous d'interrompre un si doux entretien. — Et vous fleurs, aux parfums enivrants, épanouissez-vous à ma voix, emplissez l'air de vos poisons subtils, achevez de troubler l'âme de Marguerite ! (Il s’éloigne et disparaît dans l’ombre.)

 

 

SCÈNE XI

FAUST, MARGUERITE.

 

MARGUERITE, courant vers le pavillon.

Il se fait tard ; — adieu !...

 

FAUST, l’arrêtant sur les premiers degrés de l’escalier.

Eh ! quoi ! ne pourrai-je passer librement une heure auprès de toi, ô Marguerite ! — Ne me ravis pas si tôt mon bonheur ; — laisse ma main s’oublier dans la tienne

 

Je veux contempler ton visage

Sous la pâle clarté

Dont l’astre de la nuit, comme dans un nuage,

Caresse ta beauté !...

 

MARGUERITE.

Laissez un peu, de grâce !...

(Elle se penche et cueille une marguerite.)

  

FAUST.

Qu’est-ce donc ?

 

MARGUERITE.

Un simple jeu !

Laissez un peu !

(Elle effeuille la marguerite.)

 

FAUST.

Que dit ta bouche à voix basse ?...

 

MARGUERITE.

Il m’aime ! — Il ne m’aime pas ! —

Il m’aime ! — pas ! — Il m’aime ! — pas ! — Il m’aime !...

 

FAUST.

Oui !... crois en cette fleur éclose sous tes pas !...

Qu’elle soit pour ton cœur l’oracle du ciel même !...

Il t’aime !... Comprends-tu ce mot sublime et doux ?...

 

MARGUERITE.

Je me sens tressaillir !

 

FAUST, prenant Marguerite dans ses bras.

Aimer ! porter en nous

Une ardeur toujours nouvelle !...

Nous enivrer sans fin d’une joie éternelle !...

 

FAUST et MARGUERITE.

Eternelle !...

 

FAUST.

O nuit d’amour !... ciel radieux !...

O douces flammes !...

Le bonheur silencieux

Verse les cieux

Dans nos deux âmes !...

 

MARGUERITE.

Je veux t'aimer et te chérir !...
Parle encore !...

Je t'appartiens !... je t'adore !...

Pour toi je veux mourir !...

 

FAUST.

Marguerite !...

 

MARGUERITE, se dégageant des bras de Faust.

Ah !... partez !...

 

FAUST.

Cruelle !...

Me séparer de toi !...

 

MARGUERITE.

Je chancelle !...

 

FAUST.

Ah ! cruelle !...

 

MARGUERITE, suppliante.
Laissez-moi !...

 

FAUST.

Tu veux que je te quitte !

Hélas !... vois ma douleur !

Tu me brises le cœur

O Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Partez ! oui, partez vite !

Je tremble !... hélas !... j'ai peur !...

Ne brisez pas le cœur

De Marguerite !

 

FAUST.

Par pitié !...

 

MARGUERITE.

Si je vous suis chère,

Par votre amour, par ces aveux

Que je devais taire,

Cédez à ma prière !...

Cédez à mes vœux !...

(Elle tombe aux pieds de Faust.)

 

FAUST, après un silence, la relevant doucement.

Divine pureté !...

Chaste innocence,

Dont la puissance

Triomphe de ma volonté !...

J'obéis !... mais demain !...

 

MARGUERITE.

Oui, demain !... dès l'aurore !...

Demain !... toujours !...

 

FAUST.

Un mot encore !...

Répète-moi ce doux aveu !...

Tu m'aimes !...

 

MARGUERITE, s’échappe, court au pavillon, s’arrête sur le seuil et envoie un baiser à Faust.

Adieu !...

(Elle entre dans le pavillon.)

 

FAUST.

Félicité du ciel !... — Ah !... fuyons !...

(Il s'élance vers la porte du jardin. — Méphistophélès lui barre le passage.)

 

 

SCÈNE XII

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tête folle !...

 

FAUST.

Tu nous écoutais ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Par bonheur ! —

Vous auriez grand besoin, docteur,

Qu'on vous renvoyât à l’école !...

 

FAUST.

Laisse-moi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Daignez seulement

Ecouter un moment

Ce qu'elle va conter aux étoiles, cher maître !...

Tenez !... elle ouvre sa fenêtre !...

(Marguerite ouvre la fenêtre du pavillon, et s’y appuie un moment en silence la tête entre ses mains.)

 

 

SCÈNE XIII

LES MÊMES, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Il m'aime !... quel trouble en mon cœur !...

L'oiseau chante ;... le vent murmure !...

Toutes les voix de la nature

Semblent me répéter en chœur          ' :

Il t'aime !... — Ah ! qu'il est doux de vivre !...

Le ciel me sourit ;... l'air m'enivre !...

Est-ce de plaisir et d'amour

Que la feuille tremble et palpite ?...

Demain !... — Ah ! presse ton retour,

Cher bien-aimé !... viens !...

 

FAUST, s’élançant vers la fenêtre et saisissant la main de Marguerite.

Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Ah !...

(Elle reste un moment interdite, et laisse tomber sa tête sur l’épaule de Faust. Méphistophélès ouvre la porte du jardin et sort en ricanant. — La toile tombe.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

LE JARDIN DE MARGUERITE

 

Au fond, un mur percé d'une petite porte. — A gauche, un bosquet. — A droite, un pavillon dont la fenêtre fait face au public. — Arbres et massifs.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE


SIEBEL, seul.
(Il est arrêté près d'un massif de roses et de lilas.)

I

Faites-lui mes aveux,

Portez mes vœux,

Fleurs écloses près d'elle,

Dites-lui qu'elle est belle...

Que mon cœur nuit et jour

Languit d'amour !

Révélez à son âme

Le secret de ma flamme !

Qu'il s'exhale avec vous

Parfums plus doux !...

(Il cueille une fleur.)

Fanée !... hélas !

(Il jette la fleur avec dépit.)

Ce sorcier que Dieu damne

M'a porté malheur !

(Il cueille une autre fleur qui s'effeuille encore.)

Je ne puis sans qu'elle se fane

Toucher une fleur !...

Si je trempais mes doigts dans l'eau bénite !...
(Il s'approche du pavillon et trempe ses doigts dans un bénitier accroché au mur.)

C'est là que chaque soir vient prier Marguerite !

Voyons maintenant ! voyons vite !...

(Il cueille deux ou trois fleurs.)

Elles se fanent ?... Non !... Satan, je ris de toi !...

 

II

C'est en vous que j'ai foi ;
Parlez pour moi !

Qu'elle puisse connaître

L'ardeur qu'elle a fait naître,

Et dont mon cœur troublé

N'a point parlé !

Si l'amour l'effarouche,

Que la fleur sur sa bouche

Sache au moins déposer

Un doux baiser !...

(Il cueille des fleurs pour former un bouquet et disparaît dans les massifs du jardin.)

 

 

SCÈNE II
MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST, puis SIEBEL.


MÉPHISTOPHÉLÈS, entrant doucement en scène.

C'est ici ! suivez-moi !

 

FAUST.

Que regardes-tu là ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Siebel, mon rival.

 

FAUST.

Siebel !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chut !... le voilà !

(Il se cache avec Faust dans un bosquet.)

 

SIEBEL, rentrant en scène, avec un bouquet à la main.

Mon bouquet n'est-il pas charmant ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Charmant !

 

SIEBEL.

Victoire !

Je lui raconterai demain toute l'histoire ;

Et, si l'on veut savoir le secret de mon cœur,

Un baiser lui dira le reste !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Séducteur !

(Siebel attache le bouquet à la porte du pavillon et sort.)

 

 

SCÈNE III
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Attendez-moi là, cher docteur !

Pour tenir compagnie aux fleurs de votre élève,
Je vais vous chercher un trésor

Plus merveilleux, plus riche encor

Que tous ceux qu'elle voit en rêve !

 

FAUST.

Laisse-moi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'obéis !... daignez m'attendre ici !

(Il sort.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE IV

 

FAUST, seul.

Quel trouble inconnu me pénètre !

Je sens l'amour s'emparer de mon être

O Marguerite ! à tes pieds me voici !

 

Salut ! demeure chaste et pure, où se devine

La présence d'une âme innocente et divine !...

Que de richesse en cette pauvreté !

En ce réduit, que de félicité !...

 

O nature, c'est là que tu la fis si belle !

C'est là que cette enfant a grandi sous ton aile,

A dormi sous tes yeux !

Là que, de ton haleine enveloppant son âme,

Tu fis avec amour épanouir la femme

En cet ange des cieux !

 

Salut ! demeure chaste et pure, où se devine

La présence d'une âme innocente et divine !...

Que de richesse en cette pauvreté !

En ce réduit, que de félicité !...

 

 

SCÈNE V
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
(Méphistophélès reparaît, une cassette sous le bras.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Alerte ! la voilà !... Si le bouquet l'emporte

Sur l'écrin, je consens à perdre mon pouvoir !

 

FAUST.

Fuyons !... je veux ne jamais la revoir !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quel scrupule vous prend !...

(Plaçant l'écrin sur le seuil du pavillon.)

Sur le seuil de la porte,

Voici l'écrin placé !... venez !... j'ai bon espoir !...

(Il entraîne Faust et disparaît avec lui dans le jardin. Marguerite entre par la porte du fond et descend en silence jusque sur le devant de la scène.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE VI
 

MARGUERITE, seule.

Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme,

Si c'est un grand seigneur, et comment il se nomme ?

(Elle s'assied dans le bosquet, devant son rouet, et prend son fuseau autour duquel elle prépare de la laine.)

 

I

« Il était un roi de Thulé,

» Qui, jusqu'à la tombe fidèle,

» Eut, en souvenir de sa belle,

» Une coupe en or ciselé !... »

(S'interrompant.)

Il avait bonne grâce, à ce qu'il m'a semblé.

(Reprenant sa chanson.)

« Nul trésor n'avait plus de charmes !

» Dans les grands jours il s'en servait,

» Et chaque fois qu'il y buvait,.

» Ses yeux se remplissaient de larmes !... »

 

II

(Elle se lève et fait quelques pas.)

« Quand il sentit venir la mort,

» Étendu sur sa froide couche.

» Pour la porter jusqu'à sa bouche

» Sa main fit un suprême effort !... »

(S'interrompant.)

Je ne savais que dire, et j'ai rougi d'abord.

(Reprenant sa chanson.)

« Et puis, en l'honneur de sa dame,

» Il but une dernière fois ;

» La coupe trembla dans ses doigts,

» Et doucement il rendit l'âme ! »

 

Les grands seigneurs ont seuls des airs si résolus,

Avec cette douceur !

(Elle se dirige vers le pavillon.)

Allons ! n'y pensons plus !

Cher Valentin, si Dieu m'écoute,

Je te reverrai !... me voilà

Toute seule !...

(Au moment d'entrer dans le pavillon, elle aperçoit le bouquet suspendu à la porte.)

Un bouquet !...

(Elle prend le bouquet.)

C'est de Siebel, sans doute !

Pauvre garçon !

(Apercevant la cassette.)

Que vois-je là ?...

D'où ce riche coffret peut-il venir ?... Je n'ose

Y toucher, et pourtant... — Voici la clef, je croi !...

Si je l'ouvrais !... ma main tremble !... Pourquoi ?

Je ne fais, en l'ouvrant, rien de mal, je suppose !...

(Elle ouvre la cassette et laisse tomber le bouquet.)

O Dieu ! que de bijoux !... est-ce un rêve charmant
Qui m'éblouit, ou si je veille ? —

Mes yeux n'ont jamais vu de richesse pareille !...

(Elle place la cassette tout ouverte sur une chaise et s'agenouille pour se parer.)

Si j'osais seulement

Me parer un moment

De ces pendants d'oreille !...

(Elle tire des boucles d'oreilles de la cassette.)

Voici tout justement,

Au fond de la cassette,

Un miroir !... comment

N'être pas coquette ?

(Elle se pare des boucles d'oreilles, se lève et se regarde dans le miroir.)

Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !...

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds-moi, réponds vite ! —

Non ! non ! — ce n'est plus toi !

Ce n'est plus ton visage !

C'est la fille d'un roi,

Qu'on salue au passage ! —

Ah ! s'il était ici !...

 

Achevons la métamorphose !

Il me tarde encor d'essayer

Le bracelet et le collier.

(Elle se pare du collier d'abord, puis du bracelet. — Se levant.)

Dieu ! c'est comme une main qui sur mon bras se pose !

Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds-moi, réponds vite ! —

Non ! non ! — ce n'est plus toi !

Ce n'est plus ton visage !

C'est la fille d'un roi,

Qu'on salue au passage !...

Ah ! s'il était ici !...

S'il me voyait ainsi !...

Comme une demoiselle

Il me trouverait belle !...

Ah ! s'il était ici !...

 

 

SCÈNE VII
MARGUERITE, MARTHE.


MARTHE, entrant par le fond.

Que vois-je, Seigneur Dieu !... comme vous voilà belle,

Mon ange !... — D'où vous vient ce riche écrin ?

 

MARGUERITE, avec confusion.

Hélas !

On l'aura par mégarde apporté !

 

MARTHE.

Que non pas !

Ces bijoux sont à vous, ma chère demoiselle !

Oui ! c'est là le cadeau d'un seigneur amoureux !

(Soupirant.)

Mon cher époux jadis était moins généreux !

(Méphistophélès et Faust entrent en scène.)

 

 

SCÈNE VIII
LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dame Marthe Schwerlein, s'il vous plaît ?

 

MARTHE.

Qui m'appelle ?

(Marguerite se hâte d'ôter le collier, le bracelet et les pendants d'oreilles et de les remettre dans la cassette.)


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pardon d'oser ainsi nous présenter chez vous !

(Bas à Faust.)

Vous voyez qu'elle a fait bel accueil aux bijoux !

(Haut.)

Dame Marthe Schwerlein ?

 

MARTHE.

Me voici !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La nouvelle

Que j’apporte n'est pas pour vous mettre en gaîté. —

Votre mari, madame, est mort et vous salue !

 

MARTHE.

Ah !... grand Dieu !...

 

MARGUERITE.

Qu'est-ce donc ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Rien !...

(Marguerite baisse les yeux sous le regard de Méphistophélès, referme la cassette, la reporte sur l'appui de la fenêtre et pousse les volets.)

 

MARTHE.

O calamité !

O nouvelle imprévue !...

 

ENSEMBLE.

 

MARGUERITE, à part.

Malgré moi mon cœur tremble et tressaille à sa vue !

 

FAUST, à part.

La fièvre de mes sens se dissipe à sa vue !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Marthe.

Votre mari, madame, est mort et vous salue !

 

MARTHE.

Ne m'apportez-vous rien de lui ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Rien !... et, pour le punir, il faut dès aujourd'hui
Chercher quelqu'un qui le remplace !

 

FAUST, à Marguerite.

Pourquoi donc quitter ces bijoux ?

 

MARGUERITE.

Ces bijoux ne sont pas à moi !... — Laissez, de grâce...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Marthe.

Qui ne serait heureux d'échanger avec vous

La bague d'hyménée ?

 

MARTHE, à part.

Ah bah !...

(Haut.)

Plaît-il ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, soupirant.

Hélas ! cruelle destinée !...

 

FAUST, à Marguerite.

Prenez mon bras un moment !

 

MARGUERITE, se défendant.

Laissez !... Je vous en conjure !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, de l'autre côté du théâtre, à Marthe.

Votre bras !...

 

MARTHE, à part.

Il est charmant !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

La voisine est un peu mûre !

(Marguerite abandonne son bras à Faust et s'éloigne avec lui. Méphistophélès et Marthe restent seuls en scène.)

 

MARTHE.

Ainsi vous voyagez toujours ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dure nécessité, madame !

Sans ami, sans parents !... sans femme.

 

MARTHE.

Cela sied encore aux beaux jours !

Mais plus tard, combien il est triste

De vieillir seul, en égoïste !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ai frémi souvenu, j'en conviens,

Devant cette horrible pensée !...

 

MARTHE.

Avant que l'heure en soit passée,

Digne seigneur, songez-y bien !

 

FAUST.

Eh quoi ! toujours seule ?...

 

MARGUERITE.

Mon frère

Est soldat ; j'ai perdu ma mère ;

Puis ce fut un autre malheur,

Je perdis ma petite sœur !

Pauvre ange !... Elle m'était bien chère !...

C'était mon unique souci ;

Que de soins, hélas !... que de peines !...

C'est quand nos âmes en sont pleines

Que la mort nous les prend ainsi !...

Sitôt qu'elle s'éveillait, vite

Il fallait que je fusse là !...

Elle n'aimait que Marguerite !...

Pour la voir, la pauvre petite,

Je reprendrais bien tout cela !...

 

FAUST.

Si le ciel, avec un sourire,

L'avait faite semblable à toi,

C'était un ange !... oui, je le croi !...

 

MARGUERITE.

Vous moquez-vous ?...

 

FAUST.

Non ! je t'admire !

 

MARGUERITE, souriant.

Je ne vous crois pas

Et de moi tout bas

Vous riez sans doute !...

J'ai tort de rester

Pour vous écouter !...

Et pourtant j'écoute !...

 

FAUST.

Laisse-moi ton bras !...

Dieu ne m'a-t-il pas

Conduit sur ta route ?...

Pourquoi redouter,

Hélas ! d'écouter ?...

Mon cœur parle ; écoute !...

(Méphistophélès et Marthe reparaissent.)

 

MARTHE.

Vous n'entendez pas,

Ou de moi tout bas

Vous riez sans doute !

Avant d'écouter,

Pourquoi vous hâter

De vous mettre en route ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne m'accusez pas,

Si je dois, hélas !

Me remettre en route.

Faut-il attester

Qu'on voudrait rester

Quand on vous écoute ?

(La nuit commence à tomber.)

 

MARGUERITE, à Faust.

Retirez-vous !... voici la nuit.

 

FAUST, passant son bras autour de la taille de Marguerite.

Chère âme !

 

MARGUERITE.

Laissez-moi !...

(Elle se dégage et s'enfuit.)

 

FAUST, la poursuivant.

Quoi ! méchante !... on me fuit !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part, tandis que Marthe, dépitée, lui tourne le dos.

L'entretien devient trop tendre !

Esquivons-nous !

(Il se cache derrière un arbre.)

 

MARTHE, à part.

Comment m'y prendre ?

(Se retournant.)

Eh bien ! il est parti !... Seigneur !...

(Elle s'éloigne.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cours après moi !...

Ouf ! cette vieille impitoyable,

De force ou de gré, je croi,

Allait épouser le diable !

 

FAUST, dans la coulisse.

Marguerite !

 

MARTHE, dans la coulisse.

Cher seigneur !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Serviteur !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE IX
 

MÉPHISTOPHÉLÈS, seul.

Il était temps ! sous le feuillage sombre

Voici nos amoureux qui reviennent !... c'est bien !

Gardons-nous de troubler un si doux entretien !

O nuit, étends sur eux ton ombre !

Amour, ferme leur âme aux remords importuns !

Et vous, fleurs aux subtils parfums,

Epanouissez-vous sous cette main maudite !

Achevez de troubler le cœur de Marguerite !...

(Il s'éloigne et disparaît dans l’ombre. Faust et Marguerite rentrent en scène.)

 

 

SCÈNE X
FAUST, MARGUERITE.

 

MARGUERITE,

Il se fait tard !... adieu !...

 

FAUST, la retenant.

Quoi ! je t'implore en vain !

Attends ! laisse ma main s'oublier dans ta main !

(S'agenouillant devant Marguerite.)

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage

Sons la pâle clarté

Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage,

Caresse ta beauté !...

 

MARGUERITE.

O silence ! ô bonheur ! ineffable mystère !

Enivrante langueur !

J'écoute !... Et je comprends cette voix solitaire
Qui chante dans mon cœur !

(Dégageant sa main de celle de Faust.)

Laissez un peu, de grâce !...

(Elle se penche et cueille une marguerite.)

 

FAUST.

Qu'est-ce donc ?

 

MARGUERITE.

Un simple jeu !

Laissez un peu !

(Elle effeuille la marguerite.)

 

FAUST.

Que dit ta bouche à voix basse ?...

 

MARGUERITE.

Il m'aime ! — Il ne m'aime pas !

Il m'aime ! — pas ! — Il m'aime ! — pas ! — Il m'aime !

 

FAUST.

Oui !... crois en cette fleur éclose sous tes pas !...

Qu'elle soit pour ton cœur l'oracle du ciel même !...

Il t'aime !... comprends-tu ce mot sublime et doux ?...

 

MARGUERITE.

Je me sens tressaillir !

 

FAUST, prenant Marguerite dans ses bras.

Aimer ! porter en nous

Une ardeur toujours nouvelle !...

Nous enivrer sans fin d'une joie éternelle !...

 

FAUST et MARGUERITE.

Éternelle !...

 

FAUST.

O nuit d'amour !... ciel radieux !...

O douces flammes !...

Le bonheur silencieux

Verse les cieux

Dans nos deux âmes !...

 

MARGUERITE.

Je veux t'aimer et te chérir !...
Parle encore !

Je t'appartiens !... je t'adore !...

Pour toi je veux mourir !...

 

FAUST.

Marguerite !...

 

MARGUERITE, se dégageant des bras de Faust.

Ah !... partez !...

 

FAUST.

Cruelle !...

Me séparer de toi !...

 

MARGUERITE.

Je chancelle !...

 

FAUST.

Ah ! cruelle !...

 

MARGUERITE, suppliante.

Laissez-moi !...

 

FAUST.

Tu veux que je te quitte !

Hélas !... vois ma douleur !

Tu me brises le cœur

O Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Partez ! oui, partez vite !

Je tremble !... hélas !... J'ai peur !

Ne brisez pas le cœur

De Marguerite !

 

FAUST.

Par pitié !...

 

MARGUERITE.

Si je vous suis chère,

Par votre amour, par ces aveux

Que je devais taire,

Cédez à ma prière !...

Cédez à mes vœux !...

(Elle tombe aux pieds de Faust.)

 

FAUST, après un silence, la relevant doucement.

Divine pureté !...

Chaste innocence,

Dont la puissance

Triomphe de ma volonté !...

J'obéis !... Mais demain !...

 

MARGUERITE.

Oui, demain !... dès l'aurore !...

Demain !... toujours !...

 

FAUST.

Un mot encore !...

Répète-moi ce doux aveu !...

Tu m'aimes !...

MARGUERITE, elle s’échappe, court au pavillon, s'arrête sur le seuil et envoie un baiser à Faust.

Adieu !...

(Elle entre dans le pavillon.)

 

FAUST.

Félicité du ciel !... Ah !... fuyons !...

(Il s’élance vers la porte du jardin. — Méphistophélès lui barre le passage.)

 

 

SCÈNE XI

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tête folle !...

 

FAUST.

Tu nous écoutais !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Par bonheur !..

Vous auriez grand besoin, docteur,

Qu'on vous renvoyât à l'école !...

 

FAUST.

Laisse-moi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Daignez seulement

Écouter un moment

Ce qu'elle va conter aux étoiles, cher maître !...

Tenez !... elle ouvre sa fenêtre !...

(Marguerite ouvre la fenêtre du pavillon et s'y appuie un moment en silence, la tête entre les mains.)

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Il m'aime !... quel trouble en mon cœur !...

L’oiseau chante !... le vent murmure !...

Toutes les voix de la nature

Semblent me répéter en chœur :

Il t'aime !... — Ah ! qu'il est doux de vivre !...

Le ciel me sourit ;... l'air m'enivre !...

Est-ce de plaisir et d'amour

Que la feuille tremble et palpite ?...

Demain ?... — Ah ! presse ton retour,

Cher bien-aimé !... viens !...

 

FAUST, s'élançant vers la fenêtre et saisissant la main de Marguerite.

Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Ah !...

(Elle reste un moment interdite et laisse tomber sa tête sur l'épaule de Faust ; Méphistophélès ouvre la porte du jardin et sort en ricanant. — La toile tombe.)

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

PREMIER TABLEAU LA CHAMBRE DE MARGUERITE

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

MARGUERITE, seule. — Elle s’approche de la fenêtre et écoute.

Elles ne sont plus là ! — Je riais avec elles

Autrefois !... Maintenant…

 

VOIX DE JEUNES FILLES, dans la rue.

Les amours ont des ailes !...

Le galant étranger s'enfuit... et court encor !

Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

(Les jeunes filles s’éloignent en riant.)

 

MARGUERITE.

Elles se cachaient !... Ah ! cruelles !

Je ne trouvais pas d'outrage assez fort

Jadis pour les péchés des autres !...

Un jour vient où l'on est sans pitié pour les nôtres !

Je ne suis que honte à mon tour !
Et pourtant, Dieu le sait, je n'étais pas infâme ;

Tout ce qui t'y porta, mon âme,

N'était que tendresse et qu'amour !

(Elle s’assied devant son rouet et file.)

Il ne revient pas !...

J'ai peur, je frissonne,

Je languis !... — Hélas !

En vain l'heure sonne,

Il ne revient pas !...

Où donc peut-il être ?...

Seule à ma fenêtre,

Je plonge là-bas

Mon regard !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

Je n'ose me plaindre ;

Il faut me contraindre !

Je pleure tout bas !...

S'il pouvait connaître

Ma douleur !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

Oh ! le voir !... entendre

Le bruit de ses pas !...

Mon cœur est si las,

Si las de l'attendre !...

Il ne revient pas !...

Mon seigneur ! mon maître !...

S'il allait paraître,

Quelle joie !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

(Elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine et fond en larmes. — Le fuseau s’échappe de ses mains.)

 

 

SCÈNE II
MARGUERITE, SIEBEL.

 

SIEBEL, s’approchant doucement de Marguerite.

Marguerite !...

 

MARGUERITE, relevant la tête.

Siebel !...

 

SIEBEL.

Vous pleurez ?...

 

MARGUERITE.

Ah ! Siebel ! vous êtes le seul qui ne me maudissiez pas !...

 

SIEBEL.

Je suis encore un enfant, mais j'ai le cœur d'un homme ; voulez-vous que je le poursuive ? Quelque part qu'il soit, Marguerite, je le trouverai et je vous vengerai !...

 

MARGUERITE.

Oh ! non !...

 

SIEBEL.

Vous l'aimez encore ?

 

MARGUERITE.

Toujours !...

 

SIEBEL.

Il vous oublie pourtant !...

 

MARGUERITE.

Non !... Il m'aime, je le sais !... S'il a de mauvaises pensées, elles ne viennent pas de lui, mais de cet homme qui l'accompagne. — Cet homme m'est odieux, Siebel. — Il porte écrit dans ses yeux qu'il ne peut aimer personne. — Quand j'entendais sa voix, je ne pouvais plus prier. — Quand il s'approchait de nous, il me semblait que nous cessions de nous aimer. — C'est dans un de ces moments qu'Henri m'a quittée. — J'étais agenouillée près du berceau ; — je lui disais : Regarde cet ange que Dieu nous a donné ! — Son compagnon est entré et l'enfant s'est éveillé en poussant des cris. Alors ils sont partis : lui, avec un regard farouche ; l'autre, avec un éclat de rire. — Le lendemain, Henri n'est pas revenu... Mais pardon ! — ce n'est pas à vous, Siebel, que je devrais parler de lui !

 

SIEBEL.

Pourquoi ? — Vous me jugez mal, Marguerite :

I

Versez vos chagrins dans mon âme !

Mon fol amour s'est endormi !

Il ne m'est resté de sa flamme

Que la tendresse d'un ami !

II

Hélas ! ne mettez pas en doute

Ce dévoûment silencieux !...

Mon cœur a reçu goutte à goutte

Les pleurs qui tombent de vos yeux !...

 

MARGUERITE, lui serrant la main.

Merci ! — Abreuvée d'outrages, il m'est bien doux de trouver une main qui ne repousse pas la mienne. — Adieu Siebel !... — Il n'est plus dans la ville qu'une maison qui me soit ouverte, c'est celle où l'on prie. — J'y vais prier pour mon enfant et pour lui !

 

SIEBEL.

Adieu, Marguerite ! (Marguerite sort.)

 

 

SCÈNE III

SIEBEL, puis MARTHE.

 

SIEBEL.

Hélas !... elle l'aime encore !

 

MARTHE, entrant précipitamment.

Ah ! c'est vous, monsieur Siebel !... Dieu soit loué !...

 

SIEBEL.

Qu'y a-t-il ?

 

MARTHE.

Valentin, monsieur Siebel, Valentin !...

 

SIEBEL.

Il est de retour ?...

 

MARTHE.

Je viens de l'apercevoir qui entrait dans la ville avec quelques-uns de ses compagnons ! — C'est qu'il est capable de tuer sa sueur, savez-vous !

 

SIEBEL.

Que faire ?...

 

MARTHE.

Si vous lui disiez tout vous-même !... une fois le premier mouvement passé... Surtout ne lui parlez pas de moi, je vous en prie !... vous savez que je n'y suis pour rien !... Bien m'a pris de ne pas écouter l'autre ;... Dieu sait où j'en serais aujourd'hui !... (Fanfares au dehors.) — Tenez ! les entendez-vous ?... Je me sauve ! — Surtout, monsieur Siebel, ne lui parlez pas de moi ! pour Dieu ne lui parlez pas de moi ! (Elle sort en courant.)

 

SIEBEL.

Que lui dire ? — Je n'ose aller à sa rencontre ! (Il sort.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

PREMIER TABLEAU LA CHAMBRE DE MARGUERITE

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

MARGUERITE, seule. — Elle s'approche de la fenêtre et écoute.

Elles ne sont plus là ! — Je riais avec elles

Autrefois !... Maintenant...

 

VOIX DE JEUNES FILLES, dans la rue.

Les amours ont des ailes !...

Le galant étranger s'enfuit... et court encor !

Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

(Les jeunes filles s'éloignent en riant.)

 

MARGUERITE.

Elles se cachaient ! Ah ! cruelles !

Je ne trouvais pas d'outrage assez fort

Jadis pour les péchés des autres !...

Un jour vient où l'on est sans pitié pour les nôtres !

Je ne suis que honte à mon tour !

Et pourtant, Dieu le sait, je n'étais pas infâme ;

Tout ce qui t'y porta, mon âme,

N'était que tendresse et qu'amour !

(Elle s'assied devant son rouet et file.)

Il ne revient pas !...

J'ai peur, je frissonne,

Je languis !... — Hélas !

En vain l'heure sonne.

Il ne revient pas !...

Où donc peut-il être ?...

Seule à ma fenêtre,

Je plonge là-bas

Mon regard !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

Je n'ose me plaindre ;

Il faut me contraindre !

Je pleure tout bas !...

S'il pouvait connaître

Ma douleur !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

Oh ! le voir !... Entendre

Le bruit de ses pas !

Mon cœur est si las,

Si las de l'attendre !...

Il ne revient pas !...

Mon seigneur ! mon maître !...

S'il allait paraître,

Quelle joie !... — Hélas !

Où donc peut-il être ?

Il ne revient pas !...

(Elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine et fond en larmes. Le fuseau s'échappe de ses mains.)

 

 

SCÈNE II
MARGUERITE, SIEBEL.

 

SIEBEL, s'approchant doucement de Marguerite.

Marguerite!

 

MARGUERITE.

Siebel !...

 

SIEBEL.

Encor des pleurs !

 

MARGUERITE, se levant.

Hélas !

Vous seul ne me maudissez pas !

 

SIEBEL.

Je ne suis qu'un enfant, mais j'ai le cœur d'un homme

Et je vous vengerai de son lâche abandon !

Je le tuerai !

 

MARGUERITE.

Qui donc ?

 

SIEBEL.

Faut-il que je le nomme ?

L'ingrat qui vous trahit !...

 

MARGUERITE.

Non !... taisez-vous ?...

 

SIEBEL.

Pardon !

Vous l'aimez encore ?...

 

MARGUERITE.

Oui !... je l'attends !... et je pleure !...

Je veille nuit et jour ; j'écoute passer l'heure !...

Mais ce n'est pas à vous de plaindre mon ennui

J'ai tort, Siebel, de vous parler de lui !...

 

SIEBEL.

 

I

Versez vos chagrins dans mon âme !

Mon fol amour s'est endormi !

Il ne m'est resté de sa flamme

Que la tendresse d'un ami !

 

II

Hélas ! ne me mettez pas en doute

Ce dévouement silencieux !...

Mon cœur a reçu goutte à goutte

Les pleurs qui tombent de vos yeux !...

 

MARGUERITE.

Soyez béni, Siebel ! votre amitié m'est douce !

Ceux dont la main cruelle me repousse,

N'ont pas fermé pour moi la porte du saint lieu ;

J'y vais pour mon enfant... et pour lui prier Dieu !

(Elle sort ; Siebel la suit à pas lents.)

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

TROISIÈME TABLEAU L'ÉGLISE

 

[dans la version initiale, le tableau de l'Eglise était placé à la fin de l'Acte IV]

 

 

MARGUERITE, puis MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MARGUERITE, agenouillée près d’un pilier.

Seigneur ! daignez permettre à votre humble servante

De s'agenouiller devant vous...

 

UNE VOIX.

Non, tu ne prieras pas !... Frappez-la d'épouvante !

Esprits du mal, accourez tous !

 

VOIX DE DÉMONS INVISIBLES.

Marguerite.

 

MARGUERITE.

Qui m'appelle ?

 

LES VOIX.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Je chancelle !...

Je meurs ! — Dieu bon ! Dieu clément !

Est-ce déjà l'heure du châtiment ?

(Le pilier s’ouvre et laisse voir Méphistophélès qui se penche à l’oreille de Marguerite.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Souviens-toi du passé quand, sous l'aile des anges
Abritant ton bonheur,

Tu venais dans son temple, en chantant ses louanges,

Adorer le Seigneur !

Lorsque tu bégayais une chaste prière

D'une timide voix,

Et portais dans ton cœur les baisers de ta mère,
Et Dieu tout à la fois !...

C'en est fait !... les élus ont détourné leur face
De ton sombre chemin,

Le ciel t'a condamnée, et le juste qui passe

Ne te tend plus la main ! —

Ecoute ce clameurs ! c'est l'enfer qui t'appelle !...
C'est l'enfer qui te suit !

C'est l'éternel remords et l'angoisse éternelle
Dans l'éternelle nuit !

 

MARGUERITE.

Dieu ! quelle est cette voix qui me parle dans l'ombre ?

Dieu tout puissant !

Quel voile sombre

Sur moi descend !...

 

CHŒUR RELIGIEUX, accompagné par les orgues.

Quand du Seigneur le jour luira,

Sa croix au ciel resplendira,

Et l'univers s'écroulera...

 

MARGUERITE.

Hélas !... ce chant pieux est plus terrible encore...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non !

Dieu pour toi n'a plus de pardon !

Le ciel pour toi n'a plus d'aurore !

 

LE CHŒUR RELIGIEUX.

Que dirai-je alors au Seigneur ?

Où trouverai-je un protecteur,

Quand l'innocent n'est pas sans peur ?

 

MARGUERITE.

Ah ! ce chant m’étouffe et m’oppresse !

Je suis dans un cercle de fer !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Adieu les nuits d'amour et les jours pleins d'ivresse !

A toi l’enfer !...

(Il disparaît.)

 

MARGUERITE ET LE CHŒUR RELIGIEUX.

Seigneur, accueillez la prière

Des cœurs malheureux !
Qu'un rayon de votre lumière

Descende sur eux !

 

VOIX DES DÉMONS.

Marguerite !

Sois maudite !

 

MARGUERITE.

Quel sinistre éclair

Traverse la nuit ! la voûte s'embrase !...

Elle s'abaisse... et m'écrase !...

De l'air !... de l'air !...

 

VOIX DES DÉMONS.

A toi l'enfer !...

(Marguerite pousse un cri et tombe évanouie sur les dalles.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

DEUXIÈME TABLEAU L'ÉGLISE

 

 

MARGUERITE, puis MÉPHISTOPHÉLÈS.

(Quelques femmes traversent la scène et entrent dans l'église. Marguerite entre après elles et s'agenouille.)

 

MARGUERITE.

Seigneur, daignez permettre à votre humble servante

De s'agenouiller devant vous !

 

UNE VOIX.

Non !... tu ne prîras pas !... Frappez-la d'épouvante !

Esprits du mal, accourez tous !

 

VOIX DE DÉMONS INVISIBLES.

Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Qui m'appelle ?

 

LES VOIX.

Marguerite !...

 

MARGUERITE.

Je chancelle !...

Je meurs ! — Dieu bon ! Dieu clément !

Est-ce déjà l'heure du châtiment ?

(Méphistophélès paraît derrière un pilier et se penche à l'oreille de Marguerite.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Souviens-toi du passé, quand sous l'aile des anges,

Abritant ton bonheur,

Tu venais dans son temple, en chantant ses louanges,

Adorer le Seigneur !

Lorsque tu bégayais une chaste prière

D'une timide voix,

Et portais dans ton cœur les baisers de ta mère,

Et Dieu tout à la fois !...

C'en est fait !... les élus ont détourné leur face

De ton sombre chemin,

Le ciel t'a condamnée, et le juste qui passe

Ne te tend plus la main !

Écoute ces clameurs ! c'est l'enfer qui t'appelle !...

C'est l'enfer qui te suit !

C'est l'éternel remords et l'angoisse éternelle

Dans l'éternelle nuit !

 

MARGUERITE.

Dieu ! quelle est cette voix qui me parle dans l'ombre ?

Dieu tout-puissant !

Quel voile sombre

Sur moi descend !...

 

CHANT RELIGIEUX, accompagné par les orgues.

Quand du Seigneur le jour luira,

Sa croix au ciel resplendira,

Et l'univers s'écroulera...

 

MARGUERITE.

Hélas !... ce chant pieux est plus terrible encore !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non !

Dieu pour toi n'a plus de pardon !

Le ciel pour toi n'a plus d'aurore !

 

LE CHŒUR RELIGIEUX.

Que dirai-je alors au Seigneur ?

Où trouverai-je un protecteur,

Quand l'innocent n'est pas sans peur ?

 

MARGUERITE.

Ah ! ce chant m'étouffe et m'oppresse !

Je suis dans un cercle de fer !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Adieu les nuits d'amour et les jours pleins d'ivresse !

A toi l'enfer !...

(Il disparaît.)

 

MARGUERITE et LE CHŒUR RELIGIEUX.

Seigneur, accueillez la prière

Des cœurs malheureux !
Qu'un rayon de votre lumière

Descende sur eux !

 

VOIX DES DÉMONS.

Marguerite !

Sois maudite !

 

MARGUERITE.

Quel sinistre éclair

Traverse la nuit ! la voûte s'embrase

Elle s'abaisse... et m'écrase !...

De l'air !... de l'air !...

 

VOIX DES DÉMONS.

A toi l'enfer !...

(Marguerite pousse un cri et tombe évanouie sur les dalles. — Le rideau tombe et laisse voir en se relevant une rue ; — à gauche, la maison de Marguerite.)

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

DEUXIÈME TABLEAU LA RUE

 

[dans la version initiale, le tableau de la Rue était placé avant celui de l'Eglise]

 

 

(A droite la maison de Marguerite. — A gauche une église.)

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

VALENTIN, SOLDATS, puis SIEBEL.


CHŒUR.

Déposons les armes !

Dans nos foyers enfin nous voici revenus !

Nos mères en larmes,

Nos mères et nos sœurs ne nous attendront plus.

 

VALENTIN, apercevant Siebel.

Eh ! parbleu ! c'est Siebel !...

 

SIEBEL.

Cher Valentin !...

 

VALENTIN.

Viens vite !

Viens dans mes bras !

(Il l’embrasse.)

Et Marguerite ?...

 

SIEBEL.

Elle est à l'église, je croi.

 

VALENTIN.

Oui, priant Dieu pour moi !...

Chère sœur, tremblante et craintive,

Comme elle va prêter une oreille attentive

Au récit de nos combats !...

 

LE CHŒUR.

Oui, c'est plaisir dans les familles

De conter aux enfants qui frémissent tout bas,

Aux vieillards, aux jeunes filles,

La guerre et ses combats !...

 

Gloire immortelle

De nos aïeux

Sois-nous fidèle ;

Et jusqu'aux cieux

Emporte sur ton aile

Nos chants vainqueurs !

Que ta voix enflamme nos cœurs !..

 

Vers nos foyers hâtons le pas !

On nous attend ! la paix est faite.

L'amour nous rit, l'amour nous fête !

Et l'amitié nous tend les bras !...

 

Gloire immortelle

De nos aïeux

Sois-nous fidèle ;

Et jusqu'aux cieux

Emporte sur ton aile

Nos chants vainqueurs !

Que ta voix enflamme nos cœurs !...

(Ils se séparent et se dispersent de différents côtés. — Femmes, enfants et fiancées accourent à leur rencontre et s’éloignent avec eux.)

 

 

SCÈNE II

VALENTIN, SIEBEL.

 

VALENTIN.

Eh bien ! Siebel, tu as l'air tout étonné de me revoir, mon garçon. — Me croyais-tu mort ? — Ah ! j'avoue que la guerre a été meurtrière ! — Ce pauvre Wagner y est resté !

 

SIEBEL.

Wagner !...

 

VALENTIN.

A la première escarmouche, comme le lui avait prédit ce méchant sorcier ! — Nous l'avons enterré sur le champ de bataille et j'ai planté une croix sur sa tombe. — Dieu ait son âme ! — Moi, vois-tu, j'avais un talisman contre la mort. (Tirant de sa poitrine la médaille de Marguerite.) C'est cette médaille, que m'avait donnée Marguerite !... Mais nous causerons de tout cela les pieds sur les chenets, en vidant une vieille bouteille ! (Faisant un pas vers la maison de Marguerite.) Viens !

 

SIEBEL.

Non, n'entre pas !

 

VALENTIN.

Pourquoi ? — Tu détournes la tête ! — tu fuis mon regard ! — Siebel, explique-toi ! — je le veux !

 

SIEBEL.

Eh bien !... Non, je ne puis !

 

VALENTIN.

Mon Dieu !... qu'est-il arrivé à Marguerite ?

 

SIEBEL.

Sois clément, Valentin ! — Pardonne-lui !...

 

VALENTIN.

Lui pardonner !... Non ! ce n'est pas vrai. (Il s’élance vers la maison.)

 

SIEBEL, voulant le retenir.

Valentin !...

 

VALENTIN.

Laisse-moi. (Il entre dans la maison.)

 

SIEBEL.

Ah ! qu'elle ne revienne pas ici ! (Il se dirige vers l’église. — La nuit tombe. — Faust et Méphistophélès paraissent au fond.)

 

 

SCÈNE III

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, une guitare sous le manteau.

 

FAUST.

Vois-tu trembler à travers ces vitraux la lueur de la lampe sainte ? — Elle devient de plus en plus faible et semble répandre plus d'obscurité que de lumière ! — C'est ainsi qu'il fait nuit dans mon âme !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voyez combien je suis plus sage que vous ! — Il fait jour dans la mienne, en admettant que j'en aie une ; et je frémis de plaisir en songeant à la belle nuit de Walpurgis qui nous revient après demain. — Là, du moins, on ne soupire pas et l'on sait pourquoi l'on a les yeux ouverts.

 

FAUST.

Regarde, voilà sa maison ! — C'est là quelle me pleure ; c'est là qu'elle passe à m'attendre les nuits et les jours !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi l'avez-vous quittée ?

 

FAUST.

Parce que je voulais l'arracher à ton infernale puissance !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous prétendez voler et vous avez le vertige !

 

FAUST.

Trêve de raillerie ! — Si quelqu'un doit souffrir ce n'est pas elle, c'est moi.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Entrons-nous dans la maison ?

 

FAUST.

Au moment d'en franchir le seuil, j'hésite, je tremble d'y apporter le malheur avec moi.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fi donc ! Est-ce là ce qu'apporte un amoureux si impatiemment attendu ? — Laissez-moi vous annoncer, docteur ! — Je vous promets que vous serez bien reçu. (Ecartant son manteau et s’accompagnant sur sa guitare.)

I

« Vous qui faites l'endormie,
« N'entendez-vous pas,
« O Catherine, ma mie,

« Ma voix et mes pas ?... »

Ainsi ton galant t'appelle,

Et ton cœur l'en croit !...

N'ouvre ta porte, ma belle,

Que la bague au doigt !

 

FAUST.

Par l'enfer tais-toi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon !

Ce n'est qu'une plaisanterie !

Laissez-moi, je vous prie,

Achever ma chanson !

 

II

« Catherine que j'adore,
« Pourquoi refuser

« A l'amant qui vous implore

« Un si doux baiser ?... »

Ainsi ton galant supplie,

Et ton cœur l'en croit !...

Ne donne un baiser, ma vie,

Que la bague au doigt !...

(Valentin sort de la maison.)

 

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, VALENTIN.

 

VALENTIN.

Que voulez-sous, Messieurs !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pardon ! mon camarade !

Mais ce n'est pas pour vous qu'était la sérénade !

 

VALENTIN.

Ma sœur l'écouterait miens que moi, je le sais !

(Il dégaine et brise la guitare de Méphistophélès d’un coup d’épée.)

 

FAUST.

Sa sœur !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Valentin.

Quelle mouche vous pique ?

Vous n'aimez donc pas la musique ?

 

VALENTIN.

Assez d'outrage !... assez !...

A qui de vous dois-je demander compte

De mon malheur et de ma honte ?...

Qui de vous deux doit tomber sous mes coups ?...

(Faust tire son épée.)

C'est lui !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous le voulez ?... — Allons, docteur, à vous !...

 

VALENTIN.

Redouble, ô Dieu puissant,

Ma force et mon courage !

Permets que dans son sang

Je lave mon outrage !

 

FAUST, à part.

Terrible et frémissant,

Il glace mon courage !

Dois-je verser le sang

Du frère que j'outrage ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

De son air menaçant,

De son aveugle rage,

Je ris !... mon bras puissant

Va détourner l'orage !...

 

VALENTIN.

Et toi qui préservas mes jours,

Toi qui me viens de Marguerite,

Je ne veux plus de ton secours,

Médaille maudite !...

(Il jette la médaille loin de lui.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Tu t'en repentiras !

 

VALENTIN.

En garde !... et défends-toi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Serrez-vous contre moi !...
Et poussez seulement, cher docteur !... moi, je pare...

 

VALENTIN.

Pare donc celle-ci !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien ! et l'autre aussi !...

 

VALENTIN.

Vive Dieu !...

 

FAUST.

Laisse-nous !... de toi je me sépare !...

Va-t'en ! va-t'en

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non pas !

Si vous rompez d'un pas,

Vous êtes mort !

 

VALENTIN.

A toi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pousse donc !...

 

VALENTIN.

C'est le diable !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui…

 

VALENTIN.

Ma main s'engourdit !...

(Il s’enferre.)

Ah !...

 

FAUST.

Qu'as-tu fait, maudit !...

(Valentin tombe.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici notre héros étendu sur le sable !...

Au large maintenant ! au large !...

(Il entraîne Faust. — Arrivent Marthe et des bourgeois portant des torches.)

 

 

SCÈNE V

VALENTIN, MARTHE, BOURGEOIS, puis SIEBEL et MARGUERITE.

 

MARTHE ET LES BOURGEOIS.

Par ici !...

Par ici, mes amis !... on se bat dans la rue ! —

L’un d'eux est tombé là ! — regardez... le voici !...

Il n'est pas encor mort !... — on dirait qu'il remue !... —

Vite, approchez !... — Il faut le secourir !

 

VALENTIN, se soulevant avec effort.

Merci !

De vos plaintes faites-moi grâce !...

J'ai vu, morbleu ! la mort en face

Trop souvent pour en avoir peur !...

(Marguerite paraît au fond soutenue par Siebel.)

 

MARGUERITE.

Valentin !... Valentin !...

(Elle écarte la foule et tombe à genoux près de Valentin.)

 

VALENTIN.

Marguerite ! ma sœur !...

Que me veux-tu ?... va-t'en !

 

MARGUERITE.

O Dieu !...

 

VALENTIN.

Je meurs pour elle !...

J'ai sottement

Cherché querelle

A son amant !...

 

LA FOULE, à demi-voix, montrant Marguerite.

Il meurt pour elle !...

Il meurt frappé par son amant !...

 

MARGUERITE.

Douleur nouvelle !...

O châtiment !...

 

SIEBEL, à Valentin.

Grâce pour elle !...

Soyez clément !

 

VALENTIN, soutenu par ceux qui l’entourent.

Écoute-moi bien, Marguerite !...

Ce qui doit arriver arrive à l’heure dite !

La mort nous frappe quand il faut,

Et chacun obéit aux volontés d'en haut !...

— Toi !... te voilà dans la mauvaise voie !...

Tes blanches mains ne travailleront plus !

Tu renieras, pour vivre dans la joie,

Tous les devoirs et toutes les vertus !...

Poursuis ta route !... Allons ! courage !...

Je vois déjà le temps

Où les honnêtes gens

Reculent devant toi pour te livrer passage !...

Et le mépris public te soufflète au visage !...

Oses-tu bien encor,

Oses-tu, misérable,

Garder ta chaîne d'or !...

(Marguerite arrache la chaîne qu’elle porte au cou et la jette loin d’elle.)

Va !... la honte t'accable !

Le remords suit tes pas !...

Meurs enfin !... l'heure sonne !

Et si Dieu te pardonne

Sois maudite ici bas !...

 

MARGUERITE.

Mon frère !... mon frère !... hélas !...

 

LA FOULE.

O blasphème !...

A ton heure suprême,

Infortuné !...

Songe, hélas ! à toi-même...

Pardonne, si tu veux être un jour pardonné !...

 

VALENTIN.

Marguerite ! Marguerite !

 

MARGUERITE.

Mon frère !...

 

VALENTIN.

Sois maudite !...

La mort t'attend sur ton grabat !...

Moi je meurs de ta main !... et je tombe en soldat !...

(Il meurt. — On l’emporte dans la maison. — Siebel entraîne Marguerite éperdue.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

TROISIÈME TABLEAU LA RUE

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
VALENTIN, SOLDATS, puis SIEBEL.


CHŒUR.

Déposons les armes ;

Dans nos foyers enfin nous voici revenus !

Nos mères en larmes,

Nos mères et nos sœurs ne nous attendront plus.

 

VALENTIN, apercevant Siebel.

Eh ! parbleu ! c'est Siebel !...

 

SIEBEL.

Cher Valentin !...

 

VALENTIN.

Viens vite !

Viens dans mes bras !

(Il l'embrasse.)

Et Marguerite ?...

 

SIEBEL, avec embarras.

Elle est à l'église, je croi.

 

VALENTIN.

Oui, priant Dieu pour moi !...

Chère sœur, tremblante et craintive,

Comme elle va prêter une oreille attentive

Au récit de nos combats !

 

LE CHŒUR.

Oui, c'est plaisir, dans les familles,

De conter aux enfants qui frémissent tout bas,

Aux vieillards, aux jeunes filles,

La guerre et ses combats !...

 

Gloire immortelle

De nos aïeux,

Sois-nous fidèle,

Mourons comme eux !

Et sous ton aile,

Soldats vainqueurs,

Dirige nos pas, enflamme nos cœurs !

 

Pour toi, mère patrie,

Affrontant le sort,

Tes fils, l'âme aguerrie,

Ont bravé la mort !

Ta voix sainte nous crie :

En avant, soldats !

Le fer à la main, courez aux combats !

 

Gloire immortelle

De nos aïeux,

Sois-nous fidèle,

Mourons comme eux !

Et sous ton aile,

Soldats vainqueurs,

Dirige nos pas, enflamme nos cœurs !

 

Vers nos foyers hâtons le pas !

On nous attend ; la paix est faite !

Plus de soupirs ! ne tardons pas !

Notre pays nous tend les bras !

L'amour nous rit ! l'amour nous fête!

Et plus d'un cœur frémit tout bas

Au souvenir de nos combats !

 

Gloire immortelle

De nos aïeux,

Sois-nous fidèle,

Mourons comme eux!

Et sous ton aile,

Soldats vainqueurs,

Dirige nos pas, enflamme nos cœurs !

(Les soldats se séparent et se dispersent de différents côtés. — Femmes et enfants accourent à leur rencontre et s'éloignent avec eux. — Valentin et Siebel restent seuls en scène.)

 

 

SCÈNE II
VALENTIN, SIEBEL.

 

VALENTIN.

Allons, Siebel ! entrons dans la maison !

Le verre en main, tu me feras raison !

 

SIEBEL, vivement.

Non ! n'entre pas !...

 

VALENTIN.

Pourquoi ?... — tu détournes la tête ?

Ton regard fuit le mien !... — Siebel, explique-toi !

 

SIEBEL.

Eh bien !... — non, je ne puis !

 

VALENTIN.

Que veux-tu dire ?

(Il se dirige vers la maison.)

 

SIEBEL, l'arrêtant.

Arrête !

Sois clément, Valentin !

 

VALENTIN, furieux.

Laisse -moi ! laisse-moi !

(Il entre dans la maison.)

 

SIEBEL.

Pardonne-lui !...

(Seul.)

Mon Dieu ! je vous implore !

Mon Dieu, protégez-la !...

(Il s'éloigne ; Méphistophélès et Faust entrent en scène ; Méphistophélès tient une guitare à la main.)

 

 

SCÈNE III
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

(Faust se dirige vers la maison de Marguerite et s'arrête.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu'attendez-vous encore ?

Entrons dans la maison.

 

FAUST.

Tais-toi, maudit !... j'ai peur

De rapporter ici la honte et le malheur !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

A quoi bon la revoir, après l'avoir quittée ?

Notre présence ailleurs serait bien mieux fêtée !

Le sabbat nous attend !

 

FAUST.

Marguerite !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vois

Que mes avis sont vains et que l'amour l'emporte.

Mais, pour vous faire ouvrir la porte,

Vous avez grand besoin du secours de ma voix !

(Faust, pensif, se tient à l'écart. Méphistophélès s'accompagne sur sa guitare.)

 

I

« Vous qui faites l'endormie,

» N'entendez-vous pas,

» O Catherine, ma mie,

» Ma voix et mes pas ?...

Ainsi ton galant t'appelle,

Et ton cœur l'en croit !...

N'ouvre ta porte, ma belle,

Que la bague au doigt !

 

FAUST.

Par l'enfer, tais-toi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon !

Ce n'est qu'une plaisanterie !

Laissez-moi, je vous prie,

Achever ma chanson !

 

II

« Catherine que j'adore,

» Pourquoi refuser

» A l'amant qui vous implore

» Un si doux baiser ?... »

Ainsi ton galant supplie,

Et ton cœur l'en croit !...

Ne donne un baiser, ma mie,

Que la bague au doigt !...

(Valentin sort de la maison.)

 

 

SCÈNE IV
LES MÊMES, VALENTIN.

 

VALENTIN.

Que voulez-vous, messieurs ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pardon ! mon camarade,

Mais ce n'est pas pour vous qu'était la sérénade !

 

VALENTIN.

Ma sœur l'écouterait mieux que moi, je le sais !

(Il dégaine et brise la guitare de Méphistophélès d'un coup d'épée.)
 

FAUST.

Sa sœur !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Valentin.

Quelle mouche vous pique ?

Vous n'aimez donc pas la musique ?

 

VALENTIN.

Assez d'outrage !... assez !...

A qui de vous dois-je demander compte

De mon malheur et de ma honte ?...

Qui de vous deux doit tomber sous mes coups ?...

(Faust tire son épée.)

C'est lui !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous le voulez ?... — Allons, docteur, à vous !...

 

VALENTIN.

Redouble, ô Dieu puissant,

Ma force et mon courage !

Permets que dans son sang

Je lave mon outrage !

 

FAUST, à part.

Terrible et frémissant,

Il glace mon courage !

Dois-je verser le sang

Du frère que j'outrage ?...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

De son air menaçant,

De son aveugle rage,

Je ris !... mon bras puissant

Va détourner l'orage !...

 

VALENTIN, tirant de son sein la médaille que lui a donnée Marguerite.

Et toi qui préservas mes jours,

Toi qui me viens de Marguerite,

Je ne veux plus de ton secours,

Médaille maudite !...

(Il jette la médaille loin de lui.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Tu t'en repentiras !

 

VALENTIN.

En garde !... et défends-toi !..

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Serrez-vous contre moi !...

Et poussez seulement, cher docteur !... moi, je pare.

 

VALENTIN.

Pare donc celle-ci !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien ! et l'autre aussi !...

 

VALENTIN.

Vive Dieu !...

 

FAUST.

Laisse-nous !... de toi je me sépare !

Va-t'en ! va-t'en !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non pas !

Si vous rompez d'un pas,

Vous êtes mort !

 

VALENTIN.

A toi !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pousse donc :...

 

VALENTIN.

C'est le diable.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui !...

 

VALENTIN.

Ma main s'engourdit !...

(Il s'enferre.)

Ah !

 

FAUST.

Qu'as-tu fait, maudit ?

(Valentin tombe.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici notre héros étendu sur le sable !...

Au large maintenant ! au large !...

(Il entraîne Faust. — Arrivent Marthe et des bourgeois portant des torches.)

 

 

SCÈNE V

VALENTIN, MARTHE, BOURGEOIS, puis SIEBEL et MARGUERITE.

 

MARTHE et LES BOURGEOIS.

Par ici !...

Par ici, mes amis ! on se bat dans la rue !... —

L'un d'eux est tombé là ! — Regardez... le voici !...

Il n'est pas encor mort !... — on dirait qu'il remue !... —

Vite, approchez !... il faut le secourir !

 

VALENTIN, se soulevant avec effort.

Merci !

De vos plaintes, faites-moi grâce !...

J'ai vu, morbleu ! la mort en face

Trop souvent pour en avoir peur !...

(Marguerite paraît au fond soutenue par Siebel.)

 

MARGUERITE.

Valentin !... Valentin !...

(Elle écarte la foule et tombe à genoux près de Valentin.)
 

VALENTIN.

Marguerite ! ma sœur !...

(Il la repousse.)

Que me veux-tu ?... va-t'en !

 

MARGUERITE.

O Dieu !...

 

VALENTIN.

Je meurs par elle !...

J'ai sottement

Cherché querelle

A son amant !

 

LA FOULE, à demi voix, montrant Marguerite.

Il meurt frappé par son amant !

 

MARGUERITE.

Douleur nouvelle !

O châtiment !...

 

SIEBEL, à Valentin.

Grâce pour elle !...

Soyez clément !

 

VALENTIN, soutenu par ceux qui l'entourent.

Écoute-moi bien, Marguerite !...

Ce qui doit arriver arrive à l'heure dite !

La mort nous frappe quand il faut,

Et chacun obéit aux volontés d'en haut !...

— Toi !... te voilà dans la mauvaise voie !...

Tes blanches mains ne travailleront plus !

Tu renîras, pour vivre dans la joie,

Tous les devoirs et toutes les vertus !...

Poursuis ta route !... Allons ! courage !...

Je vois déjà le temps

Où les honnêtes gens

Reculent devant toi pour te livrer passage !...

Et le mépris public te soufflète au visage !...

Oses-tu bien encor,

Oses-tu misérable,

Garder ta chaîne d'or ?...

(Marguerite arrache la chaîne qu'elle porte au cou et la jette loin d'elle.)

Va !... la honte t'accable !

Le remords suit tes pas !...

Meurs enfin !... l'heure sonne !

Et si Dieu te pardonne

Sois maudite ici-bas !

 

MARGUERITE.

Mon frère !... mon frère !... hélas !...

 

LA FOULE.

O blasphème !...

A ton heure suprême,

Infortuné !...

Songe, hélas ! à toi-même...

Pardonne, si tu veux être un jour pardonné !...

 

VALENTIN.

Marguerite ! Marguerite !

 

MARGUERITE.

Mon frère !...

 

VALENTIN.

Sois maudite !...

La mort t'attend sur ton grabat !...

Moi je meurs de ta main !... et je tombe en soldat !

(Il meurt. — Siebel entraîne Marguerite éperdue. — La toile tombe.)

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

PREMIER TABLEAU LES MONTAGNES DU HARTZ

 

 

CHŒUR DES FEUX FOLLETS.

Dans les bruyères,

Dans les roseaux,

Parmi les pierres,

Et sur les eaux,

De place en place,

Perçant la nuit,

S'allume et passe

Un feu qui luit !

Alerte ! alerte !

De loin, de près,

Dans l'herbe verte,

Sous les cyprès,

Mouvantes flammes,

Rayons glacés,

Voici les âmes

Des trépassés !

(Méphistophélès et Faust paraissent sur une cime élevée.)

 

FAUST.

Arrête !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

N'as-tu pas promis

De m'accompagner sans rien dire ?

 

FAUST.

Où sommes-nous !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dans mon empire !

Ici, docteur, tout m'est soumis.

Ecoute : rien qu'à mon approche

Là-bas tout s'agite à la fois !

Debout sur cette antique roche

Je parle, et tout tremble à ma voix !

Les hiboux se heurtent dans l'ombre,

Le vent tourbillonne en sifflant ;

La nuit de son long voile sombre

Couvre des monts le large flanc !

Quel vacarme ! quelle tempête !

Mammon est maître du logis !

Mammon est le roi de la fête !

Voici la nuit de Valpurgis !

 

VOIX LOINTAINES.

Voici la nuit de Valpurgis !

 

FAUST.

Mon sang se glace !...

(Il veut fuir.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, le retenant.

Attends ! Je n'ai qu'un signe à faire,

Pour qu'ici tout change et s'éclaire !...

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

PREMIER TABLEAU LES MONTAGNES DU HARTZ

 

 

CHŒUR DES FEUX FOLLETS.

Dans les bruyères,

Dans les roseaux,

Parmi les pierres,

Et sur les eaux,

De place en place,

Perçant la nuit,

S'allume et passe

Un feu qui luit !

Alerte ! alerte !

De loin, de près,

Dans l'herbe verte,

Sous les cyprès.

Mouvantes flammes,

Rayons glacés,

Voici les âmes

Des trépassés !

(Méphistophélès et Faust paraissent sur une cime élevée.)

 

FAUST.

Arrête !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

N'as-tu pas promis

De m'accompagner sans rien dire ?

 

FAUST.

Où sommes-nous ?

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dans mon empire !

Ici, docteur, tout m'est soumis.

Ecoute : rien qu'à mon approche

Là-bas tout s'agite à la fois !

Debout sur cette antique roche

Je parle, et tout tremble à ma voix !

Les hiboux se heurtent dans l'ombre,

Le vent tourbillonne en sifflant ;

La nuit de son long voile sombre

Couvre des monts le large flanc !

Quel vacarme ! quelle tempête !

Mammon est maître du logis !

Mammon est le roi de la fête !

Voici la nuit de Valpurgis !

 

VOIX LOINTAINES.

Voici la nuit de Valpurgis !

 

FAUST.

Mon sang se glace !...

(Il veut fuir.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, le retenant.

Attends ! Je n'ai qu'un signe à faire

Pour qu'ici tout change et s'éclaire !...

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

DEUXIÈME TABLEAU UN VASTE PALAIS

 

(La montagne s’entr’ouvre et laisse voir un vaste palais resplendissant d’or, au milieu duquel se dresse une table richement servie et entourée des reines et des courtisanes de l’antiquité.)

 

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Jusqu'aux premiers feux du matin,

A l'abri des regards profanes,

Je t'offre une place au festin

Des reines et des courtisanes !...

 

LE CHŒUR.

Au nom des anciens dieux

Que les coupes s'emplissent !...

Que les airs retentissent

De nos rires joyeux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hétaïres de Grèce ou filles de l'Asie,

Phryné, Laïs, Aspasie,

Cléopâtre aux doux yeux, Hélène au front charmant,

Laissez-nous au banquet prendre place un moment...

 

LE CHŒUR.

Que les coupes s'emplissent

Au nom des anciens dieux !

Que les airs retentissent

De nos rires joyeux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, offrant une coupe à Faust.

Pour guérir la fièvre

De ton cœur blessé,

Prends cette coupe et que ta lèvre

Y puise l’oubli du passé !...

 

FAUST.

Vains remords, — risible folie !

Il est temps que mon cœur oublie !

Donne et buvons jusqu'à la lie !

(Il saisit une coupe et la porte à ses lèvres.)

 

I

Doux nectar, en ton ivresse

Tiens mon cœur enseveli !

Qu’un baiser de feu caresse

Jusqu'au jour mon front pâli !

Dans la coupe enchanteresse

Pour jamais je bois l'oubli !

 

II

Volupté, devant tes charmes

Se réveille le désir !

Laisse nous loin des alarmes

Au passage te saisir,

Et noyons l'amour en larmes

Dans la joie et le plaisir !

(Il écarte tout à coup la coupe de ses lèvres et semble écouter une voix lointaine qui lui parle. — Le nom de Marguerite s’échappe de sa bouche, ses genoux fléchissent, ses mains se tendent vers le fantôme invisible qui l’appelle, l’ombre se fait peu à peu autour de lui. — Les courtisanes s’éloignent et disparaissent.)
 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que ton ivresse, ô volupté !

Étouffe le remords en son cœur enchanté !
(Faust se relève et jette la coupe loin de lui. — Le palais s’écroule avec fracas.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

DEUXIÈME TABLEAU UN VASTE PALAIS

 

(La montagne s'entr'ouvre et laisse voir un vaste palais resplendissant d'or, au milieu duquel se dresse une table richement servie et entourée des reines et des courtisanes de l'antiquité.)

 

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Jusqu'aux premiers feux du matin,

A l'abri des regards profanes,

Je t'offre une place au festin

Des reines et des courtisanes !...

 

LE CHŒUR.

Au nom des anciens dieux

Que les coupes s'emplissent !...

Que les airs retentissent

De nos rires joyeux !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hétaïres de Grèce ou filles de l'Asie,

Phryné, Laïs, Aspasie,

Cléopâtre aux doux yeux, Hélène au front charmant,

Laissez-nous au banquet prendre place un moment...

 

LE CHŒUR.

Que les coupes s'emplissent

Au nom des anciens dieux !

Que les airs retentissent

De nos rires joyeux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, offrant une coupe à Faust.

Pour guérir la fièvre

De ton cœur blessé,

Prends cette coupe et que ta lèvre

Y puise l'oubli du passé !...

 

FAUST.

Vains remords, — risible folie !

Il est temps que mon cœur oublie !

Donne et buvons jusqu'à la lie !

(Il saisit une coupe et la porte à ses lèvres.)

 

I

Doux nectar, en ton ivresse

Tiens mon cœur enseveli !

Qu'un baiser de feu caresse

Jusqu'au jour mon front pâli !

Dans la coupe enchanteresse

Pour jamais je bois l'oubli !

 

II

Volupté, devant tes charmes

Se réveille le désir !

Laisse-nous loin des alarmes
Au passage te saisir,

Et noyons l'amour en larmes
Dans la joie et le plaisir !

 

BALLET.

(Aspasie, Laïs et Phryné avec les courtisanes, Cléopâtre avec les esclaves nubiennes, Hélène avec les filles de Troie, viennent tour à tour enivrer Faust de leurs séductions. — Faust, subjugué, leur tend sa coupe. — Une teinte livide se répand sur le théâtre. — Tout à coup le fantôme de Marguerite apparaît dans un rayon lumineux.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, sans voir Marguerite.

Que ton ivresse, ô volupté !

Étouffe le remords en son cœur enchanté !

(Faust aperçoit Marguerite et jette sa coupe loin de lui ; aussitôt, palais et courtisanes disparaissent.)

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

TROISIÈME TABLEAU LA VALLÉE DU BROCKEN

 

 

(Marguerite apparaît sur un rocher.)

 

FAUST.

Regarde !... ne la vois-tu pas

Là, devant nous, muette et blême ?
Sa bouche tout bas

Murmure : Je t'aime !

Elle pleure !... Elle tend les bras !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Magie et sortilège !

Ne va pas, maître fou,

Te laisser prendre au piège !

 

FAUST.

Quel étrange ornement autour de ce beau cou !

Un ruban rouge qu'elle cache !

Un ruban rouge étroit comme un tranchant de hache !

(L’image de Marguerite disparaît.)

Marguerite !... je sens se dresser mes cheveux !

Mon cœur frémit ! — Je veux la voir ! — Viens, je le veux !

(Il entraîne Méphistophélès et s’ouvre, l’épée à la main, un passage à travers la foule des démons et des monstres infernaux qui cherchent à le retenir. — Les sorcières envahissent la scène de toutes parts. — Elle apportent une chaudière pleine d’un liquide flamboyant. — Les unes agitent le breuvage magique avec de longues cuillers de fer, les autres dansent autour de la chaudière.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

TROISIÈME TABLEAU LA VALLÉE DU BROCKEN

 

 

FAUST.

Regarde !... ne la vois-tu pas

Là, devant nous, muette et blême ?

Sa bouche tout bas

Murmure : « Je t'aime ! »

Elle pleure !... Elle tend les bras !...

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Magie et sortilège !

Ne vas pas, maître fou,

Te laisser prendre au piège !

 

FAUST.

Quel étrange ornement autour de ce beau cou !

Un ruban rouge qu'elle cache !

Un ruban rouge étroit comme un tranchant de hache !

(L'image de Marguerite disparaît.)

Marguerite !... je sens se dresser mes cheveux !

Mon cœur frémit ! — Je veux la voir ! — Viens, je le veux !

(Il entraîne Méphistophélès et s'ouvre, l'épée à la main, un passage à travers la foule des démons et des monstres infernaux qui cherchent à le retenir. — Les sorcières envahissent la scène de toutes parts. — Elles apportent une chaudière pleine d'un liquide flamboyant. — Les unes agitent le breuvage magique avec de longues cuillers de fer, les autres dansent autour de la chaudière.)

 

 

 

 

 

(édition de 1859)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

QUATRIÈME TABLEAU LA PRISON

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

MARGUERITE endormie, FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le jour va luire. — On dresse l'échafaud.

Décide sans retard Marguerite à te suivre.

Le geôlier dort. — Voici les clefs. — Il faut

Que ta main d'homme la délivre.

 

FAUST.

Laisse-moi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâtez-vous. — moi, je veille au dehors.

(Il sort.)

 

 

SCÈNE II

MARGUERITE, FAUST.

 

FAUST.

Mon cœur est pénétré d'épouvante ! — O torture !

O source de regrets et d'éternels remords !

C'est elle ! — La voici, la douce créature,

Jetée au fond d'une prison

Comme une vile criminelle !

Le désespoir égara sa raison !...

Son pauvre enfant, ô Dieu !... tué par elle !...

Marguerite !

 

MARGUERITE, s’éveillant.

Ah ! c'est lui ! — c'est lui ! le bien-aimé !

(Elle se lève.)

A son appel mon cœur s'est ranimé.

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Au milieu de vos éclats de rire,

Démons qui m'entourez, j'ai reconnu sa voix !

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Sa main, sa douce main m'attire !

Je suis libre ! il est là ! je l'entends ! je le vois !

 

FAUST.

Oui, c'est moi ! je t'aime !

Malgré l'effort même

Du démon moqueur,

Je t'ai retrouvée !

Te voilà sauvée !

Viens, viens sur mon cœur !

 

MARGUERITE.

Oui, c'est toi, je t'aime !

Les fers, la mort même,

Ne me font plus peur !

Tu m'as retrouvée !

Me voilà sauvée !

Je suis sur ton cœur !

 

FAUST.

Viens, suis moi ! — hâtons-nous !

(Il veut l’entraîner.)

 

MARGUERITE, se dégageant doucement de ses bras.

Attends !... voici la rue

Où tu m'as vue

Pour la première fois !...

Où votre main osa presque effleurer mes doigts !

— « Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu'on vous offre le bras pour faire le chemin ? »

— « Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,

Et je n'ai pas besoin qu'on me donne le main ! »

 

FAUST.

Oui, mon cœur se souvient ! — Mais fuyons ! l'heure passe !

 

MARGUERITE, s'appuyant amoureusement sur son bras.

Ah ! reste encore ! et que ton bras

Comme autrefois au mien s'enlace !...

 

FAUST.

O ciel ! elle ne m'entend pas !

 

MARGUERITE.

Embrassez-moi, seigneur ! ou bien je vous embrasse !

(Méphistophélès reparaît.)

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS.
 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Alerte ! alerte ! où vous êtes perdus !

Si vous tardez encor, je ne m'en mêle plus !

 

MARGUERITE.

Le démon ! le démon ! — Le vois-tu ?... là... dans l'ombre,

Fixant sur nous son œil de feu !

Que nous veut-il ? — Chasse-le du saint lieu !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

L'aube depuis longtemps a percé la nuit sombre,

Le jour est levé ;

De leur pied sonore

J'entends nos chevaux frapper le pavé.

(Cherchant à entraîner Faust.)

Viens ! sauvons-la ! Peut-être il en est temps encore !

 

MARGUERITE.

Mon Dieu, protégez-moi ! — Mon Dieu, je vous implore !
(Tombant à genoux.)

Anges purs ! anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

Dieu juste, à toi je m'abandonne !

Dieu bon ! je suis à toi ! — pardonne !

 

FAUST.

Viens, suis-moi ! je le veux !...

 

MARGUERITE.

Anges purs, anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâte-toi ! l'heure sonne !

 

MARGUERITE.

Dieu juste, à toi je m'abandonne !

Dieu bon, je suis à toi ! — pardonne !

 

FAUST.

Viens, Marguerite, je le veux !

Viens !... le jour envahit les cieux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâte-toi de quitter ces lieux !

Fuis !... le jour envahit les cieux !

 

MARGUERITE.

Anges purs, anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

(Bruit au dehors.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ecoute !

 

FAUST.

Dieu !

 

MARGUERITE.

Par vous que je sois préservée !

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Pourquoi ce regard menaçant ?

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Pourquoi ces mains rouges de sang ?

(Le repoussant.)

Va !... tu me fais horreur !

(Elle tombe sans mouvement.)

 

FAUST.

Ah !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maudite !

 

VOIX D'EN HAUT.

Sauvée !

(Sons de cloches et chants de Pâques.)

 

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité !

Christ vient de renaître !

Paix et félicité

Aux disciples du maître !

Christ vient de renaître !

Christ est ressuscité !

 

CHŒUR DES SAINTES FEMMES.

L'univers racheté

A tressailli de joie !

 

CHŒUR DES DISCIPLES.

Il écrase, il foudroie

L’hydre d’iniquité !

 

CHŒUR GÉNÉRAL.

Christ est ressuscité !

(Les murs de la prison se sont ouverts. L’âme de Marguerite s’élève dans les cieux. Faust la suit des yeux avec désespoir ; il tombe à genoux et prie. Méphistophélès est à demi renversé sous l’épée lumineuse de l’archange.)

 

(édition de septembre 1924)

 

 

ACTE CINQUIÈME

 

QUATRIÈME TABLEAU LA PRISON

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

MARGUERITE, endormie, FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le jour va luire. — On dresse l'échafaud !

Décide sans retard Marguerite à te suivre.

Le geôlier dort. — Voici les clefs. — Il faut

Que ta main d'homme la délivre.

 

FAUST.

Laisse-moi !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâtez-vous. — Moi, je veille au dehors.

 

 

SCÈNE II

MARGUERITE, FAUST.

 

FAUST.

Mon cœur est pénétré d'épouvante ! — O torture !

O source de regrets et d'éternels remords !

C'est elle ! — La voici, la douce créature,

Jetée au fond d'une prison

Comme une vile criminelle !

Le désespoir égara sa raison !...

Son pauvre enfant, ô Dieu !... tué par elle !...

Marguerite !

 

MARGUERITE, s'éveillant.

Ah ! c'est lui ! — c'est lui ! le bien-aimé !

(Elle se lève.)

A son appel mon cœur s'est ranimé.

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Au milieu de vos éclats de rire,

Démons qui m'entourez, j'ai reconnu sa voix !

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Sa main, sa douce main m'attire !

Je suis libre ! Il est là ! je l'entends ! je le vois !

 

FAUST.

Oui, c'est moi! je t'aime !

Malgré l'effort même

Du démon moqueur,

Je t'ai retrouvée !

Te voilà sauvée !

Viens, viens sur mon cœur !

 

MARGUERITE.

Oui, c'est toi ! je t'aime !

Les fers, la mort même

Ne me font plus peur,

Tu m'as retrouvée !

Me voilà sauvée !

Je suis sur ton cœur !

 

FAUST.

Viens, suis-moi ! — hâtons-nous !

(Il veut l'entraîner.)

 

MARGUERITE, se dégageant doucement de ses bras.

Attends !... voici la rue

Où tu m'as vue

Pour la première fois !...

Où votre main osa presque effleurer mes doigts :

« — Ne permettez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu'on vous offre le bras pour faire le chemin ? »

« — Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,

Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main ! »

 

FAUST.
Oui, mon cœur se souvient ! — Mais fuyons ! l'heure passe !
 

MARGUERITE, s'appuyant amoureusement sur son bras.

Ah ! reste encore ! et que ton bras

Comme autrefois au mien s'enlace !...

 

FAUST.

O ciel ! elle ne m'entend pas !

 

MARGUERITE.

Embrassez-moi, seigneur ! ou bien je vous embrasse !

(Méphistophélès reparaît.)

 

 

SCÈNE III

LES MÊMES, MÉPHISTOPHÉLÈS.
 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Alerte ! alerte ! ou vous êtes perdus !

Si vous tardez encor, je ne m'en mêle plus !

 

MARGUERITE.

Le démon ! le démon ! — Le vois-tu ?... là... dans l'ombre

Fixant sur nous son œil de feu !

Que nous veut-il ? — Chasse-le du saint lieu !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

L'aube depuis longtemps a percé la nuit sombre

Le jour est levé ;

De leur pied sonore

J'entends nos chevaux frapper le pavé.

(Cherchant à entraîner Faust.)

Viens ! sauvons-la. Peut-être il en est temps encore !

 

MARGUERITE.

Mon Dieu, protégez-moi ! — Mon Dieu, je vous implore !

(Tombant à genoux.)

Anges purs ! anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

Dieu juste, à toi je m'abandonne !

Dieu bon, je suis à toi ! — pardonne !

 

FAUST.

Viens, suis-moi ! je le veux !

 

MARGUERITE.

Anges purs, anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâte-toi ! l'heure sonne !

 

MARGUERITE.

Dieu juste, à toi je m'abandonne !

Dieu bon, je suis à toi ! — pardonne !

 

FAUST.

Viens, Marguerite, je le veux !

Viens !... le jour envahit les cieux !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâte-toi de quitter ces lieux !

Fuis !... le jour envahit les cieux !

 

MARGUERITE.

Anges purs, anges radieux !

Portez mon âme au sein des cieux !

(Bruit au dehors.)

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ecoute !

 

FAUST.

Dieu !

 

MARGUERITE.

Par vous que je sois préservée !

 

FAUST.

Marguerite !

 

MARGUERITE.

Pourquoi ce regard menaçant ?

 

FAUST.

Marguerite ?

 

MARGUERITE.

Pourquoi ! ces mains rouges de sang

(Le repoussant.)

Va !... tu me fais horreur !

(Elle tombe sans mouvement.)

 

FAUST.

Ah !

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maudite !

 

VOIX D'EN HAUT.

Sauvée !

(Sons de cloches et chants de Pâques.)

 

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité !

Christ vient de renaître !

Paix et félicité

Aux disciples du Maître !

Christ vient de renaître !

Christ est ressuscité !

 

CHŒUR DES SAINTES FEMMES.

L'univers racheté

A tressailli de joie !

 

CHŒUR DES DISCIPLES.

Il écrase, il foudroie

L'hydre d'iniquité !

 

CHŒUR GÉNÉRAL.

Christ est ressuscité !

(Les murs de la prison se sont ouverts. L'âme de Marguerite s'élève dans les cieux. Faust la suit des yeux avec désespoir ; il tombe à genoux et prie. Méphistophélès est à demi renversé sous l'épée lumineuse de l'archange.)

 

 

 

 

Encylopédie