Lili BOULANGER

 

 

 

Marie Juliette BOULANGER dite Lili BOULANGER

 

compositrice française

(30 rue La Bruyère, Paris 9e, 21 août 1893* – Mézy, Seine-et-Oise [auj. Yvelines], 15 mars 1918)

 

Fille d'Ernest BOULANGER, compositeur, et de Raïssa, princesse MISCHETZKY ; sœur cadette de Nadia BOULANGER, compositrice.

 

 

Précocement et prodigieusement douée, elle bénéficie des conseils de Gabriel Fauré et travailla au Conservatoire avec Georges Caussade et Paul Vidal. C’est la première femme qui ait obtenu le premier grand prix de Rome (Faust et Hélène, 1913). Sa santé très fragile et sa brève carrière ne l’empêchèrent pas de laisser un ensemble d’œuvres assez considérable, notamment Hymne hindou ; Pie Jesu ; Psaumes CXXIX et XXIV ; une sonate pour piano et violon ; un cycle de mélodies : Clairières dans le ciel (Francis Jammes) ; la Princesse Maleine, en cinq actes, d’après Maurice Maeterlinck (inachevé) ; les Funérailles d’un soldat, œuvre d’une inspiration très élevée.

De 1904 à sa mort, survenue en 1918 à vingt-quatre ans, elle a habité 36 rue Ballu à Paris 9e. Elle est enterrée au cimetière de Montmartre (33e division).

 

 

 

œuvres lyriques

 

Frédégonde, cantate pour le Prix de Rome, paroles de Charles Morel (1868-1908), musique inachevée (1911)

Maïa, cantate, poème de Fernand Beissier (1911)

Hymne au soleil, cantate, poème de Casimir Delavigne (1912)

Faust et Hélène, opéra-cantate en 1 acte, livret d'Eugène Adenis.

    Cette cantate valut à Lili Boulanger le premier grand prix de Rome en 1913, pour la première fois décerné à une femme.

     Création à l’Opéra de Monte-Carlo, en 1924, mise en scène de Raoul Gunsbourg, sous la direction de Victor de Sabata.

la Princesse Maleine, opéra en 5 actes, livret de Maurice Maeterlinck et Tito Ricordi, d'après le drame éponyme de Maurice Maeterlinck (1889), musique inachevée (1911-1918)

 

mélodies

 

Clairières dans le ciel, cycle de 13 mélodies, poèmes de Francis Jammes (1915-1916) => partition

 

 

 

 

 

Sa musique est l'énonciation de mille et mille voix inconnues. On y distingue la sienne, mais elle n'est jamais seule. C'est une musique qui a charge d'âmes, qui plane et rayonne au-dessus de l'individualité qui l'a conçue, et, dans l'art de cette enfant frêle, il y a la puissance d'un élément.

Camille Mauclair.

 

Il est de mystérieuses destinées qui bouleversent l'homme quotidien que nous sommes. Nous les ignorons tandis qu'elles passent devant nous, et, lorsque la mort vient briser le fil fragile de la vie, elles s'imposent brusquement avec la force d'un signe, et déchirent le voile ombreux de l'inconnu pour rendre témoignage à la lumière de l'esprit. Les mots deviennent alors impuissants pour saisir ce qui est marqué par le sceau de l’Eternité, et, pour exprimer notre émotion, notre ferveur, nous balbutions, cherchant à tâtons le chemin qui mène aux portes de la Connaissance.

Lili Boulanger est venue parmi nous. Par son œuvre musicale, elle a laissé un message gonflé d'espérance. Il renaît aujourd'hui par le miracle du disque (1). Certes, la légende demeure — c'est le mot commode utilisé pour expliquer ce qui échappe à la raison, mais, au-delà des événements dont on peut suivre la trace, il y a un cœur dont la jeunesse, l'angélique pureté rencontrent notre cœur et nous bouleversent.

(1) Œuvres de Lili Boulanger. Chœurs Elisabeth Brasseur. Orchestre Lamoureux, sous la direction d'Igor Markevitch. Grand Prix de l'Académie du Disque français, Everest-Festival. LPBR 6 059-M.

 

Sa vie est un don.

Lili Boulanger est née à Paris, le 21 août 1893. Dès les premières années de son enfance, elle est enveloppée par la musique. Son grand-père, professeur au Conservatoire, son père, Grand Prix de Rome, sa mère, d'origine russe, très douée pour le chant, l'éveillent aux beautés de l'art musical. Auprès de sa sœur tant aimée, Nadia, confidente de tous les instants, elle-même musicienne de race (2), l'enfant apprend les signes qui font naître les sons. Elle fait preuve. très vite, de dons étonnants. A six ans, elle chante des mélodies de Fauré, accompagnée par le compositeur, que l'on accueille comme un ami très cher et comme un maître. Mais la santé de Lili est fragile. Des efforts prolongés lui coûtent. Elle envie sa sœur, qui suit alors les classes du Conservatoire, et souffre de ne pouvoir l'imiter. Cependant, elle ne reste pas inactive, et joue du piano, du violon, du violoncelle et de la harpe. Elle improvise, avec un sens inné des structures du langage musical.

(2) Nadia Boulanger, second Grand Prix de Rome, organiste de grand talent, a formé une pépinière d'artistes, de compositeurs, tant en France qu'à l'étranger. Nous tenons ici à la remercier pour l'aide précieuse et la confiance qu’elle a bien voulu nous témoigner pour la rédaction de cette étude.

En décembre 1909, cependant, le désir d'écrire de la musique est le plus fort. Avec une volonté que rien ne peut briser, elle aborde les études musicales supérieures. Georges Caussade l'initie aux secrets de l'écriture, et ses progrès sont si rapides que, deux années plus tard, elle est en mesure d'entrer dans la classe de composition de Paul Vidal, au Conservatoire.

L'année suivante, en juillet 1913, elle obtient le Premier Grand Prix de Rome pour sa cantate « Faust et Hélène », à l'unanimité du jury. Son talent, mais aussi le rayonnement qui émane de tout son être, lui ouvrent l'entrée de la Villa Médicis.

Au début de 1914, elle part pour Rome, non sans avoir obtenu de Maurice Maeterlinck, qui séjournait à Nice, l'autorisation de mettre en musique « la Princesse Madeleine ». Sur le chemin de la Villa Médicis, elle visite Florence, qui lui fait une profonde impression.

A la Ville Eternelle, la maladie desserre un peu son étreinte. Elle travaille fiévreusement à de multiples projets. Pourtant, elle sait oublier pour se consacrer à d'autres devoirs, à ses yeux aussi essentiels. Revenue à Paris en 1915, elle se donne sans compter au secours franco-américain des familles de musiciens mobilisés.

Au printemps 1916, épuisée, elle regagne Rome. Presque constamment alitée, elle travaille sans relâche pour donner forme aux œuvres qui la hantent. Au cours de l'été 1916, elle revient en France, et, au printemps de l'année suivante, elle subit une grave opération. Désormais, ses jours sont comptés. Elle le sait, et se prépare avec une sérénité admirable à offrir sa vie pour une autre Vie qu'elle connaît déjà par l'Amour Mystique qui l'habite. Elle travaille jusqu'au bout, dictant à sa sœur ses derniers chants. Elle s'éteint doucement, le 15 mars 1918.

 

 

 

Lili Boulanger

 

 

Son œuvre est un message.

C’est sous cet angle, en effet, qu'il faut accueillir la pensée musicale de Lili Boulanger, afin de la situer dans sa plénitude. Ses partitions ont le reflet d'une méditation intérieure, qu'elle nous transmet par le moyen de la musique. Les problèmes de pure technique, d'esthétique, s'effacent devant la vigueur d'une réflexion enrichie par l'ascèse et la sublimation de la souffrance. Son œuvre est un signe, une invitation à découvrir par-delà les notes la toute-puissance d'une spiritualité vivante, rayonnante.

Les premiers essais de Lili Boulanger (1910) montrent des dons étonnants, mais sa véritable personnalité ne se dégage pas encore avec évidence. Très vite, cependant, elle conquiert tous les éléments de son originalité. L'influence prédominante de Gabriel Fauré, celle de Debussy ont permis à la jeune artiste d'éveiller la musique qui est en elle. N'ayant pratiquement jamais entendu un concert, ne connaissant les œuvres des maîtres que par la lecture, elle ne se laisse pas distraire par l'anecdote et, dans le silence, elle s'ouvre à la mystérieuse inspiration dont l'intensité la bouleverse.

Dès 1911-1912, des œuvres de valeur voient le jour : un « Nocturne pour piano et violon », « les Sirènes », pour mezzo-soprano, chœurs et piano, « Sous-Bois », pour chœurs, « le Retour », pour chant et piano, des chœurs, « Soleils de septembre », « l'Hymne au soleil », et « Pour les funérailles d'un soldat », sur un poème d'Alfred de Musset. Cette œuvre, écrite en 1912, est une troublante prémonition des douloureux événements qui allaient endeuiller la France. Sur le rythme d'une marche funèbre, les chœurs, le soliste (baryton) clament leur tristesse d'accompagner une dernière fois celui qui n'est plus. Le ton de cette procession est grand, noble, et les effets dramatiques sont rendus plus saisissants par la concentration voulue de la pensée.

L'année 1913 est marquée par la naissance d'un chef-d’œuvre : la cantate « Faust et Hélène », composée pour le concours de Rome. Sur un texte excellent d'Eugène Adenis, librement adapté de l'acte II du « Faust » de Goethe, Lili Boulanger compose une musique d'un splendide élan dramatique. Cette jeune fille, qui ne connaît rien de la vie ni des passions humaines, traduit intensément le drame des héros, celui de Faust, en particulier, qui se voue aux forces de l'Ombre dans son désir passionné de la Connaissance.

Dans cette partition où il n'y a rien d'extérieur, Lili Boulanger « ne se satisfait pas de couleur, de pittoresque ce sont les âmes qu'elle évoque, de la façon la plus saisissante ».

La première époque — si l'on peut employer ce mot pour une vie si brève — de l'art de Lili Boulanger s'achève avec un recueil de mélodies : « Clairières dans le ciel », sur des poèmes de Francis Jammes. Lili Boulanger y parle un langage tendre, infiniment délicat ou intensément dramatique. Si l'on y décèle encore la présence de souvenirs harmoniques empruntés à Debussy, à Fauré, à Wagner, le compositeur se révèle d'une forme très personnelle dans la façon dont elle traite la voix et l'accompagnement. Etroitement accordée à la manière confidentielle du poète, elle respecte le mot par une déclamation juste, et souligne l'émotion avec pudeur. Ce recueil, qui mériterait d'être plus souvent chanté, est l'œuvre d'une jeune fille qui pressent les bonheurs ou les douleurs du cœur humain, qui sait qu'elle ne les connaîtra pas, mais qui, en contenant son lyrisme, leur donne plus de prix.

 

La voix de Dieu.

Entre 1916 et 1917 naissent successivement « Dans l'immense tristesse », les « Trois Grands Psaumes », « la Prière bouddhique », et le « Pie Jesu », œuvres ultimes, mais parfaites dans leur conception, jalons d'une recherche passionnée de la Vérité spirituelle. Lili Boulanger concentre son message qui résonne comme un appel. La mort, qui la guette, s'unit à l'immense désolation qui s'abat sur la terre de France. L'artiste éprouve le poids de la souffrance qu'elle voit autour d'elle, et cette souffrance, bien plus que la sienne, lui dicte les accents dramatiques illuminés par la douceur de « la petite fille Espérance ».

« Dans l'immense tristesse », pour voix et piano, dédié à la grande interprète que fut Claire Croizat, est une poignante déploration, une berceuse funèbre. Sur des harmonies sombres, la voix s'élève, intense, puis s'efface, pour se fondre dans un accompagnement noyé dans le grave du piano.

Les « Trois Psaumes » forment une trilogie qu'il ne faut pas dissocier si l'on veut en comprendre la véritable signification. S'appuyant sur les textes de l'Ecriture, Lili Boulanger chante les douleurs du peuple d'Israël, et, symboliquement, les rattache au drame de l'humanité.

C'est, d'abord, le « Psaume 24 », pour chœurs, orgue et orchestre. C'est un cri de foi, direct, simple, qui entraîne par son vigoureux élan.

Dès le début, l'orchestre fait entendre une sorte d'affirmation péremptoire, qui traversera l'ensemble de la partition. Peut-être faut-il voir là le symbole de la puissance divine. Presque aussitôt, les voix d'hommes entonnent avec force :

La terre appartient à l'Eternel et tout ce qui s'y trouve.

mais

Qui est-ce qui montera à la montagne de l'Eternel ?

Ce sera l'homme qui a les mains pures et le cœur net.

Un ténor solo exprime alors, dans une tessiture volontairement élevée, la bonté infinie de Dieu.

Il recevra la bénédiction de l'Eternel et la justice de Dieu, son sauveur.

Alors débute la dernière partie, qui se hausse jusqu'à l'exaltation, jusqu'à la scansion, plusieurs fois reprise, du mot « Eternel ».

Le « Psaume 129 », Ils m'ont assez opprimé dans ma jeunesse, pour baryton et orchestre, est d'un esprit sensiblement différent. Après un prélude sombre duquel se dégage peu à peu un thème douloureux, le peuple d'Israël clame :

Ils m'ont assez opprimé dans ma jeunesse, mais ils ne m'ont pas vaincu.

Cette fière détermination impose à l'orchestre une page splendide, où un mouvement ascendant conduit un crescendo aboutissant à un cri de confiance envers Dieu qui n'abandonne pas son peuple :

Les ennemis ne peuvent rien contre le doigt du seigneur, car sa bénédiction protège ses enfants.

L'œuvre se clôt dans la confiance et l'extase, rendues plus sensibles par des vocalises de voix de femmes qui planent comme une salutation angélique sur l'orchestre.

Le psaume « Du fond de l'abîme », pour solo d'alto, chœur mixte et orchestre, le plus développé des trois, est un monument de lyrisme et de foi. Lili Boulanger se dépasse, et ce que lui suggère le texte du « De profundis » résume l'essence même de son art et de sa pensée.

Solidement architecturée autour de deux grands volets, l'œuvre connaît des moments d'émotion intense, comme ce solo d'alto qui termine la première partie, ou cet allegro qui annonce la conclusion apaisée. Les voix, l'orchestre s'unissent pour développer la prière. C'est l'humanité tout entière qui, par l'art de Lili Boulanger, cherche la réponse salvatrice. Après ce triptyque, qui étonne par son sens dramatique, par la maîtrise de l'écriture, Lili Boulanger compose deux œuvres qui sont comme une réponse à l'interrogation angoissée qui précède.

« La Vieille Prière bouddhique » (prière quotidienne pour tout l'univers), pour ténor, chœurs et orchestre. réunit, dans un geste œcuménique, tous les hommes de bonne volonté qui recherchent les réalités spirituelles. L'écriture, volontairement épurée, baigne dans la sérénité. Le drame humain a trouvé sa réponse. Les voix d'altos et de basses à l'unisson chantent la prière séculaire, tandis que les ténors et les sopranos leur répondent par des vocalises mystiques. Dans la partie centrale, l'orchestre, au premier plan, laisse la flûte dessiner un mélisme de jubilation, un souple alleluia. Guidées par le ténor, les voix nouent plus intensément l'émotion qui grandit. Elle éclate enfin, lorsque s'affirme l'unité de ceux d'Orient et d'Occident, qui se retrouvent dans une commune adoration.

Le « Pie Jesu », pour quatuor à cordes, harpe et orgue, est le dernier chant jailli du cœur de Lili Boulanger. Une voix d'enfant, soutenue par l'orgue et la couleur diaphane des cordes, élève sa supplication. Son chant n'appartient plus au monde d'ici-bas, les Portes Eternelles sont déjà entrouvertes...

Que pouvons-nous ajouter à tout cela, sinon des mots inutiles, embarrassés par le poids du quotidien ; mais il nous revient cette phrase du vieillard Arkel, aux pieds de Mélisande endormie pour toujours : « Attention, attention... il faut parler à voix basse maintenant — il ne faut plus l'inquiéter — l'âme humaine est très silencieuse... l'âme humaine aime à s'en aller seule... »

 

(Max Pinchard, Musica Disques, juin 1961)

 

 

 

Dans l'album familial, des photographies de Lili Boulanger.

 

 

 

 

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