Jenny COLON

 

Jenny Colon dans l'acte I de Piquillo (Dona Sylvia), lors de la création à l'Opéra-Comique, eau-forte en couleurs, 1837

 

 

Marguerite COLON dite Jenny COLON

 

actrice et cantatrice (soprano) française

(Boulogne-sur-Mer, Pas-de-Calais, 05 novembre 1808* – Paris 1er, 05 juin 1842*), enterrée au cimetière de Montmartre (22e division).

 

Fille de Jean COLON (Sainte-Eulalie, Bordeaux, Gironde, 1775 – av. 1838), artiste lyrique [Lille, 1802 ; Boulogne-sur-Mer, 1808], et de Marie Anne DEJEAN-LEROY dite Marie COLON (Saint-Pierre, Bourges, Cher, vers 1780 – Paris 5e, 14 octobre 1853*), artiste lyrique (voir ci-dessous), mariés vers 1803.

Soeur de Louis Théophile COLON (Dunkerque, Nord, 09 octobre 1804 [17 vendémiaire an XIII]* ).

Epouse 1. à Gretna-Green, Écosse, en 1824 (annulation judiciaire en 1825) Pierre LAFONT dit Pierre-Chéri LAFONT (Bordeaux, Gironde, 16 mai 1797 [27 floréal an V]* – Paris 9e, 18 avril 1873*), acteur [frère de Marcelin LAFONT, ténor], remarié à Paris 2e le 12 juillet 1848* avec Adèle Louise Pauline LEROUX, danseuse à l’Opéra] ; parents naturels d’Eugène Rodolphe Légé LAFONT (Paris 1er, 23 janvier 1825* – mort par suicide, Maubeuge, Nord, 10 novembre 1868*), capitaine au 5e régiment de dragons.

Mère naturelle d’Émile William COLON (Paris 3e, 28 septembre 1830* –).

Epouse 2. à Paris 1er le 11 avril 1838* Louis Marie Gabriel LEPLUS (Lille, Nord, 05 septembre 1806* – Argenteuil, Seine-et-Oise [auj. Val-d’Oise], 18 mars 1874*), flûtiste (voir ci-dessous), fils de Joachim François Joseph LEPLUS (Lille, 19 mars 1773 – ap. 1838), artiste et professeur de musique, et de Sophie Caroline Adélaïde MERLIN (10 juin 1783 – ap. 1838) ; remarié à Paris 2e le 29 juin 1846* avec Marie Juliette Caroline HABENECK (– av. 1874), fille de François Antoine HABENECK, chef d'orchestre, et de Marie Adèle SIÉBER ; parents de Marie Henriette Sophie LEPLUS (Paris 2e, 16 avril 1847* – 1908) [épouse Théodore Charles Eugène TOUSTAIN devenu le 16 juin 1883 TOUSTAIN-HABENECK] ; d’Édouard Charles Marie LEPLUS (Paris 2e, 03 juillet 1848* –), employé de commerce [épouse à Paris 9e le 09 janvier 1886* Marguerite Marie GAULTIER (Coutances, Manche, 18 décembre 1855 –)] ; et de Ludovic Charles Henri LEPLUS (1861 – 1908).

 

Venant de province, elle débuta à l'Opéra-Comique le 17 avril 1822. Bien que son succès eût été complet, elle quitta ce théâtre dès l'année suivante pour jouer la comédie au Vaudeville. En 1824, elle alla faire une tournée en Angleterre avec son camarade Lafont, qu’elle épousa à Gretna-Green, et en 1825, après être rentrée avec lui au Vaudeville, faisait casser son mariage. Elle s’éloigna alors du Vaudeville, après y avoir joué avec éclat dans une pièce de Paul de Kock, la Laitière de Montfermeil, fit une courte apparition au Gymnase, puis fut engagée aux Variétés, où elle obtint des succès retentissants, grâce à sa jolie voix, à sa beauté rare et à son talent très fin de comédienne. En 1836, elle reparut avec succès à l'Opéra-Comique, où elle créa Charlotte dans l'Ambassadrice, mais, capricieuse et inconstante, elle quitta de nouveau ce théâtre en 1840, alla faire une grande tournée en province, puis s’engagea au théâtre de la Monnaie de Bruxelles, pour y tenir l’emploi de chanteuse légère de grand opéra, et y débuta le 14 septembre 1840 dans Angèle du Domino noir. Elle n’y put rester longtemps, sa santé s’étant subitement altérée ; elle y parut pour la dernière fois le 06 juin 1841 dans les Huguenots. Elle revint à Paris, faible, languissante, et y mourut de phtisie. Elle a inspiré une passion à Gérard de Nerval.

En 1830, elle habitait 21 rue du Sentier à Paris 3e. Elle est décédée à trente-trois ans en son domicile, 17 rue Neuve-des-Mathurins à Paris 1er.

Elle a été dite à tort sœur de la cantatrice Éléonore Colon, qui est certainement sa cousine ; ayant chanté à ses côtés en 1822, elle a été appelée Colon la cadette pour les distinguer l'une de l'autre. Elle fut également affichée sous le nom de Mme Leplus.

 

Sa mère, Marie Colon, joua à Boulogne-sur-Mer (1808) et à Anvers (1822) où elle tint l’emploi des duègnes. Elle débuta à l’Opéra-Comique le 14 septembre 1822 dans l’Épreuve villageoise (Mme Hubert) de Grétry. En 1824, elle tenait encore à ce théâtre l’emploi des mères-Dugazon. En 1825, elle était à Rouen, aux appointements de 4000 fr.

 

Son époux, Gabriel Leplus, avait commencé son éducation musicale au Conservatoire de Lille. Le 14 avril 1824, il fut admis au Conservatoire de Paris et y devint élève de Guillou pour la flûte. Le premier prix de cet instrument lui fut décerné au concours de 1825. Retiré de cette école au mois d’octobre 1826, il y rentra en 1829 pour suivre le cours de composition de Seuriot et de Jelensperger ; mais il n’acheva pas ses études dans cette partie de l’art, et se retira de nouveau à la fin de l’année scolaire 1830. Leplus fut attaché pendant quelques années comme flûte solo à l’orchestre de l’Opéra-Comique ; mais, ayant épousé Jenny Colon, il quitta cette position, et accompagna sa femme à Bruxelles, où elle était engagée pour le Théâtre-Royal. Il fut ensuite flûtiste à l'Opéra de Paris du 01 janvier 1848 au 01 août 1866. Il a publié de sa composition environ cinquante œuvres de Fantaisies, variations et études pour la flûte, avec accompagnement de piano, publiés à Paris, chez Brandus, chez Colombier, et à Milan, chez Ricordi.

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Elle débuta salle Feydeau le 17 avril 1822 dans les Deux petits Savoyards (Joset) de Dalayrac.

 

Nouveaux débuts salle de la Bourse en créant le 26 avril 1836 Sarah ou l’Orpheline de Glencoé (Sarah) d’Albert Grisar.

 

Elle y créa le 21 décembre 1836 l’Ambassadrice (Charlotte) d’Esprit Auber ; le 11 août 1837 le Remplaçant (Marie) d’Alexandre Batton ; le 08 septembre 1837 Guise ou les Etats de Blois (Paulette) de Georges Onslow ; le 31 octobre 1837 Piquillo (Silvia) d’Hippolyte Monpou ; le 30 mars 1838 le Perruquier de la Régence (Agathe) d’Ambroise Thomas ; le 24 août 1838 la Figurante ou l’Amour et la danse (Judith) de Louis Clapisson ; le 31 décembre 1838 la Mantille (Inès) de Luigi Bordèse ; le 01 mars 1839 le Planteur (Jenny Makensie) de Monpou ; le 15 avril 1839 les Treize (Isella) de Fromental Halévy ; le 19 septembre 1839 la Reine d’un jour (Francine) d’Adolphe Adam.

 

Elle y chanta le Pré-aux-Clercs d’Hérold.

 

 

Jenny Colon dans les actes II et III du Remplaçant (Marie), lors de la création à l'Opéra-Comique, eau-forte en couleurs, 1837

 

 

Plus sage que sa sœur, quoique d’un âge moins avancé, mademoiselle Jenny a mieux aimé conserver l’espoir de s’élever que d’être tourmentée par la crainte d’être abaissée. Après avoir fait quelques séances à Feydeau et avoir jugé sainement et selon leur valeur les marques d’approbation qu’un public trop galant lui donnait, elle est allée se réfugier d’elle-même au théâtre du Vaudeville. Mademoiselle Colon jeune devrait guérir son aînée de la manie des grandeurs, et l’aînée blanchir les mains de la cadette.

(Grande biographie dramatique, 1824)

 

 

Galerie des belles actrices.

Mlle Jenny Colon.

Jusqu'à présent notre galerie ne contient que des types de beautés brunes : — Mlle Grisi ressemble à une madone romaine ; Mlle Elssler rappelle les belles danseuses ioniennes qui voltigent si légèrement sur le fond noir des vases étrusques et des fresques d'Herculanum ; Mlle George est une Melpomène antique, œil noir faisant tache sur une face de marbre ; Mlle Juliette réalise les nymphes élégantes et sveltes des bas-reliefs de la Renaissance, jolie comme une Parisienne de nos jours, belle comme une Grecque du temps de Périclès. — Ce sont plutôt des modèles pour le sculpteur que pour le peintre. — Leur beauté tient plutôt à la finesse ou à la sévérité des lignes qu'à l'agrément de la physionomie ou à la richesse de la couleur.

— Consignons ici une remarque que l'on n'a pas encore faite : c'est à savoir que le type blond tend à disparaître complètement, et qu'il se fait dans les races un mouvement contraire à celui que l'on avait constaté : le Nord recule devant le Midi. — Les femmes qui sont aujourd'hui proclamées reines de beauté appartiennent presque toutes au caractère méridional.

Il y a quelque temps, un peu ennuyé des cheveux d'ébène, des teints de bistre, des prunelles couleur de jais et des épaules peau d'orange, nous avions résolu de faire, contrairement à la tendance espagnole de l'époque, un roman blond, et même, s'il nous ôtait possible, un roman roux.

Comme nous sommes le plus consciencieux romancier du monde, nous nous décidâmes, après de vaines perquisitions dans Paris pour trouver un modèle de la nuance désirée, à nous mettre à la recherche, au pourchas du blond, comme diraient les anciens romans de chevalerie.

La patrie de Rubens et de Jordaëns nous semblait naturellement devoir fournir le type que nous cherchions ; mais, après avoir traversé les Flandres dans tous les sens, après avoir hanté les Kermesses, les bals, les églises, les promenades et les comédies, nous demeurâmes convaincus qu'il n'y avait, dans les Flandres et la Hollande que des négresses, des albinos et des Andalouses au sein bruni, plus brûlées que les marquises d'aucune romance.

Le type que nous cherchions si loin existait à l'Opéra-Comique en la personne de Mlle Colon et la première représentation de Piquillo nous l’a révélé dans toute sa pureté et dans tout son éclat.

Ce n’est pas que nous prétendions que Mlle Jenny Colon ne soit blonde que depuis la représentation de Piquillo, mais jamais rôle n’a été mieux disposé pour faire ressortir les blondes qualités de son jeu et de sa personne.

Mlle Colon, qui au premier coup d'œil rappelle les figures des nymphes allégoriques de la vie de Catherine de Médicis, a cependant quelque chose de plus choisi et de plus élégant que le type ordinaire de la beauté flamande, rêvé plutôt que copié par Rubens. Elle est forte et grasse, mais il y a loin de son embonpoint, potelé et soutenu, aux avalanches de chair humaine du peintre d'Anvers ; son teint, blanc, délicat, avec quelque chose de soyeux et de pulpeux comme une feuille de camélia ou de papier de riz, n'est pas traversé par des réseaux bleuâtres, martelé de plaques rouges, ainsi que celui des robustes divinités de l'artiste néerlandais. Elle se rapproche plus du type vénitien, biondo et grassotto, célébré par Gozzi. Certaines Madeleines de Paul Véronèse, quelques portraits de Giorgione, la Judith d'Allori rentrent tout fait dans son caractère de beauté.

Le front, large, plein, bombé, beaucoup plus développé qu'il ne l'est habituellement chez les femmes, attire et retient bien la lumière, qui s'y joue en luisants satinés ; le nez, fin et mince, d'un contour assez aquilin et presque royal, tempère heureusement, la gaîté un peu folle du reste de la figure. — Singularité charmante, une prunelle brune scintille sous un sourcil, pâle et velouté d'une extrême douceur, quant à la bouche, elle est pure, bien coupée, aisément souriante, avec une certaine inflexion moqueuse à la lèvre inférieure qui lui ajoute un grand charme. L'ovale de ses joues se distingue par la gracieuse plénitude de contour et l'absence de saillie des pommettes ; le menton est frappé, au milieu, d'une petite fossette, excellent nid pour les amours, comme aurait dit un poète du temps de Louis XV.

Les cheveux sont drus et plantureux, d'un blond positif ; ils n'ont pas cette couleur poussiéreuse et cendrée des chevelures anglaises ; ils sont flaves, rutilants, avec des effets fauves comme les teintes du soleil couchant, comme le nimbe lumineux de quelques têtes de Rembrandt ; détachés de la masse, ils scintillent et se contournent aux faux jours en manière de filigranes d'or bruni.

La transition de cette belle teinte chaude aux nuances mates et blanches de la nuque et du col se fait très harmonieusement au moyen de petits cheveux follets d'un tour capricieux, où s'accroche toujours quelque paillette de lumière.

Ce col est du reste admirablement attaché, et conduit par une ligne onduleuse et riche aux magnificences des épaules, qui sont les plus belles et les plus blanches du monde. La poitrine n'a pas l'exubérance de contour de la beauté flamande ; mais elle est ronde et pleine d'une saillie modérée, mais cependant complètement féminine ; car un des agréments de Mlle Colon, c'est qu'elle est femme dans toute l'acception du mot, par ses cheveux blonds, par sa taille fine et ses hanches puissamment développées, par le timbre argentin de sa voix, par la molle rondeur de ses bras ; au lieu que les beautés brunes offrent beaucoup moins de dissemblances avec les hommes. — Un très joli et très jeune garçon habillé en femme, passera aisément pour une belle brune, mais jamais pour une belle blonde. Nous avons fait, à propos de Mlle Elssler, cette remarque qu'elle pourrait être un beau garçon aussi bien qu'elle est une jolie femme : en effet, les brunes sont presque des hommes, et le caractère de leurs formes a plus de rapport avec celles de l'hermaphrodite qu'avec celles de l'Eve biblique ; les épaules, les reins, les bras, les genoux diffèrent peu. — Souvent même, chez les brunes tout à fait caractérisées, la ressemblance va jusqu'au duvet aux commissures de la bouche.

Les costumes romanesques de Piquillo conviennent beaucoup au type de beauté de Mlle Colon ; les grandes robes de lampas ou de brocatelle aux plis soutenus et puissants, les hautes fraises goudronnées et frappées à l'emporte-pièce, comme on en voit dans les dessins de Romain de Hooge ; les manches à crevés et à jabots de dentelles, dont la main sort comme le pistil du calice d'une fleur ; les feutres à ganse de perles, à plumes crespelées ; les chaînes et les rivières de diamants, écaillant d'étincelles papillotantes la blancheur mate de la poitrine, les corsets pointus à échelles de rubans s'élançant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes ; — toute la toilette abondante et fantasque du seizième siècle, s'adapte merveilleusement à la physionomie de Mlle Colon, que l'on prendrait dans un de ces costumes capricieux, pour une de ces belles dames des gravures d'Abraham Bosse, qui marchent gravement une tulipe à la main, suivies du petit page nègre qui porte leur queue, leur chien et leur manchon, dans les allées bordées de buis d'un parterre du temps de Louis XIII.

(Théophile Gautier, le Figaro, 09 novembre 1837)

 

 

Jenny Colon.

C'est avec une profonde consternation que tous les abonnés de notre journal auront appris la mort de cette cantatrice brillante, de cette comédienne pleine de charme et d'esprit. Deux concerts du Ménestrel avaient pu noter parmi les plus beaux éléments de leur programme le concours de cette bonne et séduisante artiste, dont le souvenir est gravé dans le cœur et dans la pensée de tous nos souscripteurs de Paris.

Personne n'a oublié ce doux sourire, ce timbre de voix ravissant, cette vocalisation pleine d'énergie. Tout ce qui émeut et transporte sur la scène, tout ce qui séduit et captive dans le monde : talent, grâce, beauté, jeunesse, l’impitoyable tombe a tout englouti !... Morte à trente-trois ans !...

Nous ne pouvons exprimer la douleur que cette mort nous a fait ressentir, bien que nous fussions instruits de la grave et inquiétante maladie qui tenait depuis longtemps Jenny Colon éloignée de la scène. C’est que nous conservions toujours une lueur d'espoir. On s'accoutume si peu à ce mot terrible, ce dernier mot que les souffrances humaines inscrivent sur une pierre !

Jenny Colon était une enfant de l'Opéra-Comique, nourrie et bercée sur ses genoux. Petite fille, elle courait dans les coulisses du Théâtre Feydeau ; quand il y avait un rôle d'enfant à remplir quelque part, c'était à la blonde et souriante Jenny qu'on le donnait.

Elle prit, en 1822, l’emploi d'ingénue à l'Opéra-Comique, où elle débuta en même temps qu’Eléonore Colon, un peu plus âgée qu'elle. Sa jolie figure et sa jolie voix lui méritèrent le plus aimable accueil. Elle avait quinze ans à peine.

Quelques années après, Jenny passa au théâtre du Vaudeville, où elle se fit particulièrement remarquer comme une charmante actrice, pleine de naturel et de grâce, dans les Femmes volantes, dans Antonine ou la Suite du plus beau Jour de la Vie, dans les Oies du frère Philippe, dans Léonide ou la Vieille de Suresnes, dans la Laitière de Montfermeil, etc., etc. Jenny Colon passa ensuite sur plusieurs autres théâtres de vaudevilles de la capitale, et partout elle fut applaudie. Au Gymnase, elle créa d'une façon charmante le rôle de Zoé, dans Zoé ou l'Amant prêté. Aux Variétés, où elle parut à plusieurs époques différentes, elle joua admirablement dans la Semaine des Amours, dans Madelon Friquet, etc. ; etc., et surtout dans la Prima Donna, vaudeville qui était en réalité un véritable opéra-comique, et dans lequel elle fut applaudie, non seulement comme actrice, mais aussi comme cantatrice.

Jenny Colon, nous venons de le dire, ne devait pas tous ses succès à son talent de comédienne ; douée d'une voix charmante, étant bonne musicienne, chantant avec méthode et avec infiniment de goût, sa place était bien évidemment dans un théâtre lyrique ; aussi entra-t-elle à l’Opéra-Comique dans les premiers mois de 1836. Son premier début à ce théâtre fut des plus remarquables. Il eut lieu dans Sarah, de Grisar. Le succès qu’elle obtint dans le principal rôle fut immense. Elle joua cet opéra près de cent fois de suite.

Elle brilla ensuite successivement dans Piquillo, l'Ambassadrice, la Reine d’un Jour, le Planteur, la Figurante, etc., etc.

En 1838, elle avait épousé M. Leplus, artiste distingué, que sa mort vient de plonger dans la plus profonde affliction.

Jenny Colon venait de passer deux années avec éclat à Bruxelles. Elle s'est aussi essayée en province dans les rôles de Mme Damoreau, de Mme Dorus et de Mlle Falcon. C'est ainsi qu'elle a joué à Bordeaux, avec un grand succès, le rôle d'Alice de Robert le Diable.

Le 6 juin 1841, elle faisait ses adieux au public de Bruxelles dans le rôle de Marguerite, des Huguenots. C'est la dernière fois qu'elle a paru sur la scène. Et le 6 juin 1842, ses amis en deuil suivaient tristement le char funèbre qui conduisait à sa dernière demeure l’actrice naguère si brillante et si fêtée !

(le Ménestrel, 12 juin 1842)

 

 

Fille de comédiens. Enfant, elle jouait déjà sur les théâtres de province, lorsque au mois de mai 1822 elle débuta au théâtre Feydeau, avec sa sœur Eléonore, dans les Petits savoyards ; l'empressement du public fut tel pour ces deux jeunes filles, que l'Opéra-Comique s'attacha immédiatement Eléonore, et que Jenny fut engagée au Vaudeville. Elle s'y fit rapidement remarquer dans la Demoiselle de boutique et la Laitière de Montfermeil, qui attirèrent tout Paris. En 1827, elle quitta le Vaudeville et passa aux Variétés, où elle débuta dans la Semaine des amours, créa plusieurs rôles avec bonheur, entre autres la Prima donna et Madelon Friquet, puis elle abandonna les Variétés pour entrer au Gymnase. Sa jeunesse, sa grâce, sa beauté la firent accueillir avec enthousiasme et marquèrent sa place à côté de deux actrices, Jenny Vertpré et Léontine Fay, qui jetaient alors un grand éclat sur ce théâtre. Jenny Colon ne fit pas un long séjour au boulevard Bonne-Nouvelle. Oiseau de passage, elle prit de nouveau son vol, se posa encore une fois aux Variétés, puis des Variétés à l’Opéra-Comique, sa dernière station dramatique, où elle se maria avec M. Leplus, attaché en qualité de flûte à l'orchestre de ce théâtre. Quelques années auparavant, en 1829, étant en représentation à Londres avec l'acteur Lafont, elle avait épousé ce dernier ; mais les fers conjugaux des deux camarades avaient sans doute été forgés à Gretna-Green, car, lorsque le mari revint à Paris, il fit annuler judiciairement cette union d'opéra-comique, qu'un bailli pour rire avait formée, et s'en retourna chanter au Vaudeville :

 

     Nos amours ont duré toute une semaine,

     Ah ! que du bonheur les instants sont courts !

     S'adorer huit jours,

     C'était bien la peine !

     Le temps des amours

     Devrait durer toujours.

 

« Durer toujours », ah ! bien oui ; c'était bien là le pain de ménage qui pouvait composer la nourriture ordinaire de la volage Jenny. Changement de corbillon fait trouver le pain bon, telle était la devise de la sémillante actrice. Ouvrons le Figaro de 1826, et nous verrons si elle était faite pour les amours qui durent toujours. Il paraît qu'avant de trouver un époux à Londres, elle avait plus d'une fois cherché à Paris — faut-il le dire ?... il nous en coûte... mais, après tout, c'est Figaro qui parle — elle avait cherché une sage-femme. « Encore ! » disait Mme Ponchard à Mlle Jenny, dont le ventre accusait un volume inaccoutumé ou plutôt trop accoutumé : « Encore ! ma chère ; vous le faites donc exprès ? » Puis Figaro ajoutait malicieusement : « Nous conseillons à Mlle Colon de se faire assurer contre Lucine. »

A 1'Opéra-Comique, Jenny obtint un succès complet dans Sarah, pièce que M. Grisar avait écrite tout exprès pour ses débuts ; elle créa le Pré-aux-Clercs, la Reine d'un jour, l'Ambassadrice et plusieurs autres ouvrages : Piquillo, le Planteur, les Treize, etc. Toujours bien reçue, partout fêtée, à Rouen, à Bordeaux, à Bruxelles comme à Paris, qu'elle quittait à l'époque des congés pour courir la province, sa vie ne fut qu'un triomphe, mais ce triomphe fut de courte durée : Jenny Colon est morte à trente-trois ans.

C'était une jolie blonde aux yeux bleus, aux regards brillants, à la bouche un peu grande, mais dont les dents riaient de si bonne grâce !... Excellente comédienne et ravissante chanteuse, elle était riche d'une voix fraîche et pure qui montait et descendait avec une légèreté extrême, et qui, après avoir filé un son ténu et mince comme le sillon d'une fusée qui s'élève, s'épanouissait et retombait en une pluie de notes étincelantes. « Après avoir charmé le monde et chanté les plus beaux airs de M. Auber, dit quelque part M. Jules Janin ; après avoir calmé la tête intelligente et malade d'un poète appelé Gérard de Nerval, Jenny Colon est morte dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté ! Elle résistait à la mort ! Elle appelait la vie à son aide... il fallut se soumettre : elle est morte en pleurant, la blonde et douce Jenny, si joyeuse ! douce image, pâle et mélodieux sourire !... » Gérard de Nerval avait contracté avec la  charmante actrice, dès 1830, une liaison qui exerça sur toute sa vie une influence décisive. Quand Jenny Colon mourut, il abandonna le feuilleton dramatique de la Presse et se mit à voyager. Que de fois ses amis avaient vu l'extase et le bonheur du pauvre poète, qui se figurait, ô le timide amoureux ! que Jenny le regardait quand elle chantait au parterre :

 

     C'est pour toi seul, pour toi

     Que je veux être belle.

 

Treize ans après la mort de Jenny Colon, Gérard de Nerval était, selon l'expression de M. Jules Janin « trouvé la tête dans le nuage et les pieds dans l'abîme. » Mais sa dernière création avait été une nouvelle du nom de Sylvia. On s'est demandé depuis quel mystérieux souvenir avait pu inspirer au poète cette étrange et douloureuse fantaisie, et l'on a rapproché la Sylvia de Piquillo (un des jolis rôles de l'actrice, écrit précisément par Gérard de Nerval) de la Sylvia posthume de l'excellent et regrettable auteur des Filles du feu.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1872-1876)

 

 

Actrice et chanteuse aimable, qui jouit à Paris, pendant plusieurs années, d'une très grande réputation, née d'une famille de comédiens obscurs. Douée d'une voix charmante et d'une rare intelligence scénique, elle avait déjà joué la comédie en province lorsqu'elle vint, encore enfant, débuter à l’Opéra‑Comique, le 17 avril 1822, en compagnie de sa sœur aînée, Eléonore Colon. Toutes deux se présentèrent en public dans les Deux petits Savoyards, de Dalayrac, Jenny jouant le rôle de Joset, Eléonore celui de Michel. Peu de temps après, le 14 septembre, Mme Colon mère venait débuter à son tour dans l'emploi des mères-Dugazon, en jouant Mme Hubert de l'Épreuve villageoise. Le succès de la jeune Jenny Colon avait été très grand ; cependant, tandis que sa mère et sa sœur restaient à l'Opéra-Comique, où elles occupaient une situation secondaire, elle quittait bientôt ce théâtre pour contracter un engagement avec celui du Vaudeville, où elle se produisait en 1823. Un an plus tard, elle allait donner une série de représentations en Angleterre avec son camarade Lafont, l'épousait à Gretna-Green, rentrait avec lui au Vaudeville en 1825, sous le nom de Mme Lafont, et au bout de peu de temps s'adressait à la justice pour faire casser un mariage qui ne pouvait rester valable devant aucun tribunal. Elle quitta alors le Vaudeville, après y avoir créé avec éclat la Laitière de Montfermeil, de Paul de Kock, fit une courte apparition au Gymnase, et fut engagée aux Variétés, où elle obtint des succès retentissants, et où les auteurs s'empressèrent de travailler pour elle de façon à faire briller sa voix et son goût pour le chant. Parmi les pièces dans lesquelles elle fit courir le public soit au Gymnase, soit aux Variétés, il faut citer les Trois Maîtresses, la Prima donna, Une Fille d'Ève, Madame d'Egmont, le Mariage par ordre, Clémence et Caroline, les Amours de Paris, la Camarade de pension, Madelon Friquet, et un petit opéra-comique expressément écrit à son intention par M. Pilati, le Mylord et la Modiste.

Son ambition pourtant était de reparaître sur la scène où elle s'était montrée pour la première fois à Paris. Sa beauté s'était accomplie, sa voix s'était tout fait formée, ainsi que son talent de chanteuse, et elle était devenue une comédienne d’un mérite supérieur, au jeu plein de distinction, de finesse et de grâce. C’est alors que Crosnier, directeur de l’Opéra-Comique, vint combler ses vœux en lui offrant un engagement. Elle rentra à ce théâtre, le 26 avril 1836, dans le premier ouvrage de Grisar, Sarah, y fut accueillie avec la plus grande faveur, se montra bientôt aux cotés de Mme Damoreau dans l'Ambassadrice, et créa successivement plusieurs rôles importants dans Piquillo et le Planteur, d’Hippolyte Monpou, dans le Fidèle Berger, d'Adam, le Perruquier de la Régence, de M. Ambroise Thomas, la Mantille, de M. Luigi Bordèse, et les Treize, d'Halévy. Cependant, le caractère inconstant de cette artiste charmante l'empêcha de se maintenir sur une scène où l’avaient suivie la sympathie et l'affection du public. En 1840 elle quittait l'Opéra-Comique, allait faire une brillante tournée en province, et, désireuse d'aborder le grand genre lyrique, acceptait un engagement de « première chanteuse à roulades » de grand opéra pour le théâtre de la Monnaie, de Bruxelles. Très bien accueillie en cette ville dans le nouvel emploi qu'elle abordait, elle n’y put cependant rester plus de quelques mois, pour raisons de santé. Elle y chantait pour la dernière fois, le 6 juin 1841, le rôle de Valentine des Huguenots, obtenait le lendemain un congé pour cause de maladie, revenait aussitôt en France, et mourait juste un an après, à Paris, le 5 juin 1842, à l'âge de trente‑trois ans. — Pendant son second séjour à l'Opéra-Comique, Jenny Colon avait épousé un artiste fort distingué, Leplus, flûtiste de ce théâtre.

(François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément d'Arthur Pougin, 1878-1880)

 

 

 

 

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