Raoul GUNSBOURG

 

 

 

Samuel [dit Sammy] Raoul GUNSBOURG dit Raoul GUNSBOURG

 

compositeur et directeur de théâtre naturalisé français le 03 février 1892

(Bucarest, Roumanie, 25 décembre 1859 – Monte-Carlo, Monaco, 30 mai 1955)

 

Fils de Louis GUNSBOURG (– Shanghai, Chine, 02 janvier 1880), et de Sarah SAPHIR (Bucarest, 1841 – 27 rue de Pétrograd [auj. rue de Saint-Pétersbourg], Paris 8e, 01 novembre 1926*).

De sa liaison avec Adeline Victorine IMBERT (Guillaumes, Alpes-Maritimes, 28 juillet 1871 – Cap-d'Ail, Alpes-Maritimes, 02 janvier 1969), est né Pierre André IMBERT (Paris 6e, 19 décembre 1897* – Monaco, 25 mai 1977), ingénieur, qu'il n'a pas reconnu.

Epouse à Cormatin, Saône-et-Loire, le 29 juin 1905 Aline Françoise Andrée LETURC (Paris 8e, 07 novembre 1879* 6 avenue George V, Paris 8e, 21 août 1967*) [enterrée au Père-Lachaise, 20e division], fille de Maurice André LETURC (Paris ancien 1er, 31 janvier 1850* Paris 5e, 11 octobre 1928*), capitaine d'infanterie de marine puis général de brigade et commandeur de la Légion d'honneur, et de Marie Louise Yvonne DOGE (Serbonnes, Yonne, 25 mai 1857* –). Parents de quatre enfants.

 

 

Il est né en Roumanie de parents français. Il n'avait que treize ans et demi lorsqu'il se fit, tout au début de ses études médicales, enrôler dans la Croix-Rouge russe pendant la guerre russo-turque de 1877-1878. Il y joua un rôle aussi brillant qu'inattendu. A l'attaque de Nikopol, une partie des 18e et 123e régiments d'infanterie russe ayant perdu tous ses officiers, il se mit à leur tête et enleva d'assaut une des redoutes qui couvraient la place (15 juillet 1877). Dans la nuit qui suivit, les Turcs ayant fait une sortie, il se trouva un moment coupé du reste des troupes ; mais, lorsque les Turcs battirent en retraite, il se jeta à leur poursuite, et arriva, derrière eux, avec une poignée d'hommes, sur la brèche de la ville par laquelle ils étaient rentrés. Il s'y installa, et le lendemain sa présence à cet endroit laissa croire à l'état-major turc que l'avant-garde des Russes était maîtresse de la brèche. Cet incident devait amener la capitulation prématurée de la place. Gunsbourg avait reçu au cours des opérations un coup de baïonnette à l'aine gauche.

Après la clôture des hostilités, Gunsbourg vint à Paris, où il continua ses études médicales. Il ne devait retourner en Russie qu'en 1881, au moment de l'assassinat du tsar Alexandre II. Il se décida alors à faire du théâtre, bien accueilli d'ailleurs à la cour par le grand-duc Alexis et par le nouveau souverain Alexandre III lui-même. Il fonda à Moscou et à Saint-Pétersbourg les premiers théâtres français d'opéra, dont la vogue fut dès l'abord considérable. Sa carrière dramatique le conduisit ensuite dans diverses villes : il dirigea notamment les théâtres d'opéra de Lille (1889), de Nice (1891-1892), et enfin de Monaco (1893-1951), où il a pu accueillir et monter, avec un remarquable souci d'art, les œuvres capitales de l'opéra français contemporain. On lui doit une adaptation de la Damnation de Faust, ainsi que le livret et la musique d'un opéra : le Vieil Aigle, représenté avec succès à Monte-Carlo au mois de février 1909.

Il fut nommé chevalier (22 novembre 1898), puis officier (01 août 1910) de la Légion d'honneur.

En 1898, il habitait 4 rue Le Verrier à Paris 6e et avait acheté le château de Cormatin (Saône-et-Loire) ; en 1909, il était maire de cette ville et habitait également 190 rue de Rivoli à Paris 1er. Il est décédé en 1955 à quatre-vingt-quinze ans. Il est enterré au Père-Lachaise (96e division).

 

 

 

œuvres lyriques

 

le Vieil Aigle, drame lyrique en 1 acte, livret et musique de Raoul Gunsbourg (Monte-Carlo, 13 février 1909 ; Opéra de Paris, 26 juin 1909) => fiche technique

Ivan le Terrible, opéra en 3 actes, livret et musique de Raoul Gunsbourg, orchestration de Léon Jehin, créé à la Monnaie de Bruxelles le  20 octobre 1910, sous la direction de Sylvain Dupuis, avec Mmes B. Lamare (Elena), J. Montfort (un innocent), MM. J. Bourbon (Ivan IV), Etienne Billot (le boyard Afanasie), L. Girod (Vladimir Petrowich), de Cléry (Bielsky Skouratoff), Lheureux (le pope), Dua (un paysan), Colin (un Dapifer). Représenté à la Gaîté-Lyrique en 1912 avec Léontine Willaume-Lambert. => partition

Venise, opéra en 3 actes et 4 tableaux, musique de Raoul Gunsbourg, orchestration de Léon Jehin, créé à Monte-Carlo le 08 mars 1913, décors de Visconti, avec Mmes Marie Kousnezoff (Nelly Harfield), Gilson, Malraison, Florentz, Karasouloff, Durand-Servière, MM. Charles Rousselière (Jean Néran), Jean Périer (Georges), Charles Delmas, Robert Couzinou, Sardet, Durand. => programme et voir ci-dessous

Première à la Monnaie de Bruxelles le 08 novembre 1913 avec Mmes Marie Kousnezoff (Nelly Harfield), Viceroy, Cuvelier, Somers, Prick, MM. Charles Rousselière (Jean Néran), Léon Ponzio (Mareuil), Gaston Demarcy, Dua, Dufranne, Valata, Vinck.

Maître Manole, opéra en 3 actes, musique de Raoul Gunsbourg (Monte-Carlo, 17 mars 1918)

Satan, opéra en 9 tableaux, musique de Raoul Gunsbourg (Monte-Carlo, 20 mars 1920)

Lysistrata, opéra en 3 actes, musique de Raoul Gunsbourg (Monte-Carlo, 20 février 1923, avec Yvonne Gall et Vanni-Marcoux)

Contes d'Andersen, opéra-féerie en 3 actes et 5 contes, livret de Raoul Gunsbourg, musique d'Edvard Grieg (Monte-Carlo, mars 1938)

les Dames galantes de Brantôme, opéra en 5 scènes, musique de Raoul Gunsbourg, Maurice Thiriet et Henri Tomasi (Monte-Carlo, 12 février 1946)

 

livrets

 

Parsifal, drame mystique en 3 actes, version française de Raoul Gunsbourg, musique de Richard Wagner (Monte-Carlo, 23 janvier 1913) => partition

 

 

 

 

Opéra de Monte-Carlo : création de Venise.

M. Raoul Gunsbourg ne se contente pas d'offrir une somptueuse hospitalité aux chefs-d'œuvre de la musique française et étrangère ; il prêche lui-même d'exemple ; il montre aux musiciens quel est son idéal.

Je me souviens que dans un manifeste, audacieux comme la préface de Cromwell, il faisait connaître, il y a quelques années, ses idées sur sa façon de concevoir le monde sonore ; et je me rappelle plus particulièrement cette phrase que n'eût pas désavouée Gluck et qui eût ravi Wagner : « La parole et la musique unies par une accentuation juste. » C'est là tout le programme du compositeur qu'est Raoul Gunsbourg ; mais c'est surtout la mélodie qui est l'objectif de sa musique ; et en situant sa nouvelle œuvre dans Venise moderne, en l'appelant Venise, il a bien voulu indiquer qu'il entendait chanter en pleine liberté d'expansion l'extériorité amoureuse et mélodieuse de la ville aux mille canaux, de la ville où, de chaque gondole, s'élève le chant du batelier, mélodie fruste, naïve, mais prenante, à opposer aux pensées compliquées de certaines Ecoles avancées.

Mais, d'abord, résumons l'action qu'il a imaginée de toutes pièces ; c'est une simple et poignante aventure d'amour, une aventure journalière, et, par conséquent, très humaine.

 

***

 

Les approches du Carnaval ont réuni à Venise une élégante et aristocratique société : Nelly Harfield, la jolie voyageuse américaine, les deux Parisiens Favier et Georges (celui-ci est le boute-en-train de la bande), le marquis Prevali, la comtesse Alziari, les comtes Dell' Alta et Maretti, et d'autres nobles Vénitiens.

Au premier acte, tout ce monde fait irruption sur la place Saint-Marc. C'est l'heure de la promenade ; des bouquetières offrent des fleurs ; les dames et les jeunes gens jettent des graines aux pigeons qui volettent. Dans ce magnifique décor, d'où l'on aperçoit au fond le Grand Canal et les bâtiments de la Douane, sous ce ciel éperdument bleu, de quoi parlerait-on si ce n'est de l'amour ? Georges amuse toute l'assistance par l'espièglerie de ses propos, Nelly Harfield dit ses aspirations, ses rêves. Mais un autre voyageur, un ami de Georges et de Favier, Jean Néran, est attendu ; et, tandis qu'on bavarde gaiement, Georges et Favier ont laissé passer l'heure d'aller le chercher à son arrivée. Ils vont essayer de le retrouver ; et, pendant qu'ils s'empressent, la société s'est dispersée et Nelly entre seule dans le palais des Doges, qu'elle veut visiter.

Jean Néran arrive sur la place Saint-Marc ; il est surpris du n'avoir pas été attendu par ses amis ; et, tandis qu'il se laisse aller à ses souvenirs, Nelly sort du palais ; et, sentant la fraîcheur l'envahir, elle veut revêtir son manteau. Mais Jean Néran, qui l'a aperçue, s'empresse auprès d'elle et l'aide. Nelly est étonnée, elle le regarde longuement ; Néran est conquis de suite par la grâce de la jeune Américaine et Nelly est troublée. Une conversation s'engage. La jeune femme feint de croire que Néran plaisante, en bon Parisien qu'il est ; mais Néran lui affirme qu'il n'est pas un être frivole et qu'il est sincèrement amoureux d'elle. Un roman est ébauché. Nelly trouve Venise plus belle ; elle aime Néran parce qu'il l'a aimée sans la connaître, sans rien savoir d'elle. Elle a été séduite par cet amour volontaire, comme impulsif ; elle sent qu'elle va faire une folie, mais elle veut la faire.

Au deuxième acte, les amis de Néran, les nobles Vénitiens, et les dames qui les accompagnent, se sont réunis dans la salle des fêtes d'un somptueux hôtel de Venise. On entend des chants, des barcarolles ; c'est le Carnaval ; on va voir passer les masques ; et, de cette salle aux murs ajourés, on pourra assister à toute la fête. En attendant, il n'est bruit que des deux amoureux, Nelly et Jean. Ils arrivent, se tenant par la main. Le Carnaval bat son plein, les couples sont emportés par la danse ; la sarabande approche ; les déguisés ont envahi la scène ; à leur vue, les dames se sont vite masquées. Nelly se met à danser un cake-wall avec Georges, et tous se laissent emporter par ce tourbillon de joie et de folie. Nelly et Jean sont grisés par leur amour. Tout respire, du reste, le bonheur dans cet acte. Une baie s'ouvre au fond de la salle : on aperçoit un grand nombre de gondoles pavoisées, d'où s'élève un hymne à Venise entonné par tous les assistants.

Le troisième acte, c'est Paris et l’automne. Jean Néran vient rendre visite à Nelly Harfield. Tandis qu'il attend la jeune femme, Jean rêve près de la fenêtre d'où l'on a vue sur le jardin des Tuileries. Et Jean, qui voit la feuille jaunir, pense que son amour pour Nelly est à son crépuscule, tout comme l'été qui meurt. Nelly le trouve en proie à ses songeries. Elle aussi, elle n'est plus la même. Ils repartent pour Venise. C'est là-bas que leur amour est éclos ; c'est aussi là-bas qu'il doit refleurir.

A Venise, ils retrouvent le ciel, les barcarolles, les tziganes ; mais leur amour s'est envolé. Jean se jette aux pieds de Nelly ; il la supplie d'avoir pitié de lui ; hélas ! la pitié n'est pas de l'amour. Il comprend alors que tout est fini ; et, pendant que Nelly se retire lentement, il tend une dernière fois les bras vers la porte qui s'est fermée et il fond en larmes.

La musique commente avec précision, avec une expression très câline, les situations et les épisodes de cette histoire vécue et vivante. Dès le lever du rideau, un petit chœur langoureux à trois voix évoque l'atmosphère de Venise : ce sont les bouquetières de la place Saint-Marc qui chantent et créent tout aussitôt l'ambiance de la pièce. Voici encore un autre chœur charmant, qui évoque par son accompagnement, avec un rare bonheur, le picorement des pigeons de la place. Le dialogue des personnages qui exposent l'action lyrique est conçu dans une note charmante, tantôt gaie, tantôt mélancolique, toujours expressive. Voici le grand air de Nelly, qui a été salué d'applaudissements par toute la salle : « L'amour, c'est autre chose » ; il est bien dans la note italienne voulue. Puis, c'est l'entrée du ténor, avec l'exquise cavatine, accompagnée à la tierce, « Venise, adorable cité », d'un sentiment très prenant et très sincère. Il faudrait citer encore, dans ce premier acte, le grand duo entre Nelly et Néran, qui est tour à tour caressant et passionné ; c'est une page tout à fait bien venue.

Le second acte est d'un réalisme plus poussé. Les barcarolles chantent dans l'air et servent de fond au tableau sonore. Cet acte est le plus pittoresque des trois ; avec un sens de vérité très aigu, les caractères, ou plutôt les attitudes des personnages, sont dessinés vigoureusement par la musique ; et sur l'atmosphère chantante de Venise viennent se greffer des temps de valse, un cake-walk, qui marquent, pour ainsi dire, l'apport de la vie cosmopolite, de la vie journalière de Venise, dans le milieu amoureux, sémillant, brillant de la vieille cité. Il y a un paroxysme de gaieté, de frénésie, qui se traduit par l'unisson du chœur, de l'orchestre et des soli. Il est difficile de résister à une page aussi entraînante ; le spectateur est, pour ainsi dire, pris dans ce tourbillon.

Le troisième acte, c'est le crépuscule de l'amour. Dès le début, l'orchestre chante une phrase mélancolique. On sent que la passion est presque défunte. Le duo rappelle les thèmes primitifs, mais ils n'ont pas ici toute la force expansive du premier acte ; ils sont comme endolori, comme ouatés dans une pensée de regret. Enfin, le dernier tableau, c'est l'agonie du cœur. Il n'y a plus la gaieté échevelée de jadis ; Nelly et Néran chantent les regrets du passé ; et il y a un contraste très frappant entre l'allegretto : « Nous ne craignons pas la disette » et la valse : « Votre main tremble », très animée, très émue. Enfin, la valse est comme un dernier sursaut de l'amour des deux héros, une griserie au milieu de deux paroles de raison. Et, après les adieux déchirants de la fin, le rythme enchanteur de la barcarolle plane comme un éternel témoin du drame qui vient de se passer.

Telle est cette œuvre qui a charmé, empoigné le public. Elle a été remarquablement orchestrée par M. Léon Jehin, qui a su épingler sur la pensée mélodique de M. Raoul Gunsbourg des harmonies chatoyantes et recherchées. La déclamation lyrique est fort exacte ; la musique ne perd pas de vue le drame un seul instant. On a applaudi et bissé maintes pages de la partition, qui sont l'atmosphère même de la Venise moderne transportée sur la scène.

Comme Lucullus dînait chez Lucullus, c'est-à-dire que Raoul Gunsbourg, directeur, avait à représenter l'œuvre de Raoul Gunsbourg, directeur, je ne vous étonnerai pas en disant que le directeur de l'Opéra de Monte-Carlo a orné Venise de tous les soins, de tout le luxe de mise en scène dont il sait si bien parer les œuvres des autres. Les décors de M. Visconti sont de vraies évocations ; ce sont des tableaux de maître ; et c'est animé à souhait par la foule élégante qui se meut dans ces cadres pris sur la nature même. La toile de fond du second acte, avec ses gondoles qui circulent, est une de ces admirables projections lumineuses dont M. Frey est l'inventeur : c'est la vie même de Venise transportée sur la scène.

L'interprétation tient du prestige. La beauté de Mme Kousnetzov, le brio de sa voix, sa virtuosité, donnent au rôle de Nelly toute la valeur que l'auteur pouvait rêver. M. Rousselière prête sa magnifique voix de ténor et son intelligence scénique au personnage de Jean Néran ; M. Jean Périer, l'excellent baryton de l'Opéra-Comique, anime le rôle de Georges de tout son entrain, de toute sa science de composition et de son élégance. Enfin, Mlles Gilsonn, Malraison, Rozann, MM. Delmas, Derys, Cousinou, ont accepté des rôles de moindre importance, qui ont contribué à l'éclat de la représentation et au succès très mérité de Venise, qui, à certains moments de la soirée, a pris des allures de triomphe. Venise aura une carrière heureuse.

(Louis Schneider, les Annales, 16 mars 1913)

 

 

 

 

 

Raoul Gunsbourg en 1910

 

 

 

Les Troyens à Carthage, d'Hector Berlioz, et Mefistofele, de M. Arrigo Boito au Théâtre-Antique d'Orange.

 

Alors que les théâtres parisiens restent obstinément fermés, en raison de l'exode des habitants de la capitale, qui sont allés chercher, soit à l'ombre des montagnes, soit aux bords de la mer, un peu de fraîcheur et de repos, dans les antiques cités méridionales, où l'occupation romaine laissa de glorieuses et impérissables traces, d'ardents amis du beau ont eu l'idée, depuis quelques années déjà, d'organiser aux blafards clairs de lune d'été, au scintillement émouvant des étoiles, des spectacles dont la somptuosité magistrale pût rappeler, dans leur cadre réel, l'éminente splendeur de ceux que vingt siècles mouvementés n'ont pu éliminer tout à fait de l'histoire !

Les temps ont passé, destructeurs et créateurs, modifiant partout les êtres et les choses. remplaçant les fanfares guerrières d'antan par de mélodieux orchestres et les lueurs antiques des torches par de vivaces clartés électriques !

C'est cela même, toute cette agglomération du progrès réalisé qui choque un peu et qui surprend, dans les séculaires bâtisses aux murailles déchiquetées et noires, qui ont survécu, impétueuses, à la fureur des temps et des cataclysmes !

Lorsqu'on pénètre, soit à Nîmes, soit à Orange, dans ces enceintes gigantesques, il semble qu'on doive assister à quelque chose de surnaturel et d'immense, comme le furent ces luttes athlétiques, ces combats de gladiateurs et de fauves, ces indicibles carnages de martyrs chrétiens !...

Pour avoir rêvé aux choses du passé, bannies heureusement de l'heure présente, le spectateur éprouve une surprise et une déception, en entendant, au lieu de furieuses clameurs, les accents d'une harmonie parfaite, et c'est ce qui fait, peut-être, que, malgré la plus brillante des interprétations et des mises en scène, ces représentations des plus immortels chefs-d'œuvre n'ont pas toujours le succès qu'on pourrait espérer.

L'ardeur des premières tentatives s'est singulièrement refroidie avec la curiosité satisfaite, et, sans la prodigalité de quelque généreux Mécène, il est probable que nous aurions eu, déjà, à enregistrer pas mal d'incidents comme celui qui mit, dernièrement, la ville de Nîmes sens dessus dessous, et que toutes les gazettes ont conté en détail.

Plus heureux que celui de la capitale du Gard, le théâtre antique d'Orange a donné, cette année, jusqu'au bout, deux intéressantes représentations lyriques, mais qui n'ont pas non plus soulevé l'enthousiasme délirant de jadis.

Les Troyens à Carthage, l'une des plus belles conceptions de Berlioz, fait partie de la première et plus intéressante catégorie de son œuvre entière, qui en compte deux : La catégorie virgilienne, pour laquelle le compositeur s'est inspiré uniquement du classique génie de Virgile, et la catégorie romantique, dans laquelle on remarque trop souvent le constant souci d'étonner et de dérouter le spectateur par des audaces incroyables, par une passion démesurée du formidable irraisonné.

L'impression produite par l'exécution des Troyens à Carthage fut favorable, bien que l'orchestration merveilleuse du compositeur, si classiquement correcte et savante, ait semblé trop dispersée, trop raffinée, trop compliquée surtout, dans cet immense théâtre en plein air, ressemblant si peu à une salle de concerts dans laquelle chaque détail, chaque dessin se fussent rassemblés au lieu de se perdre en s'éparpillant dans l'espace !

L'action du libretto est restreinte et peu sujette à soulever des émotions violentes ; elle fut rendue moins intense encore par l'indisposition subite du ténor chargé du rôle d'Enée, indisposition qui nécessita plusieurs coupures regrettables.

Cependant, toute l'œuvre fut écoutée avec une attention soutenue et admirative, et n'a pas provoqué l'indifférence de la foule, comme l'exécution de ce Mefistofele, de M. Boito, dont j'ai, précédemment, dit toute l'étrangeté, tous les surprenants contrastes.

La vulgarité de l'orchestration de Mefistofele diffère trop de l'imposante majesté de l'édifice dans lequel il vient d'être représenté ; le public l'a senti dès l'abord, et ses applaudissements se sont adressés bien plus à M. Chaliapine, à sa voix merveilleuse, à son chant expert qu'à l'œuvre qu'il interprétait. La curiosité du début se changea, vers la fin, en indifférence, et même en lassitude, d'où il faut conclure que, malgré tout le grand art déployé par M. Raoul Gunsbourg, organisateur de ces représentations, tout le talent dont firent preuve de valeureux interprètes tels que M. Chaliapine, Mmes Cavalieri et Litvinne, ces spectacles ne sont point de ceux qui conviennent à ce théâtre antique, à ces murailles passives et émouvantes ! A toute cette vétusté géante et héroïque, la tragédie classique, aux actions simples et poignantes, convient, certes, beaucoup mieux qu'un opéra trop mouvementé par ses masses ; car elle s'en rapproche plus, autant par sa forme que par ses mœurs austères, que par l'époque robuste et glorieuse où ses auteurs la placent d'ordinaire.

 

(René de Bigorre, Phono-Gazette, 15 septembre 1905)

 

 

 

 

 

Raoul Gunsbourg en 1913

 

 

 

 

San-Remo (7 janvier). On mande de Bordighiera que Mme Cosima Wagner, veuve de Richard Wagner, accompagnée de sa fille et de son gendre M. Stewart Chamberlain, venant de Bayreuth, est descendue cet après-midi dans un hôtel de cette ville. On attend également l'arrivée de M. Siegfried Wagner, qui viendrait se concerter avec sa famille sur les moyens à employer pour empêcher que Parsifal ne soit représenté à Monte-Carlo. On sait que les organisateurs de la représentation soutiennent cette thèse qu'ils ont le droit d'exécuter l'œuvre du compositeur allemand, attendu qu'en admettant même qu'elle ne soit pas tombée dans le domaine public, il s'agit d'une représentation qui sera donnée exclusivement sur invitations et non d'une représentation publique. De toutes façons, M. Raoul Gunsbourg n'en annonce pas moins imperturbablement la répétition générale de Parsifal pour le 20 janvier et la première représentation pour le 23.

 

(le Ménestrel, 11 janvier 1913)

 

 

 

 

 

Raoul Gunsbourg

 

 

 

de g. à dr. : Richard Strauss, sa femme, son fils, Raoul Gunsbourg et Clemens Krauss dirigeant, à la première d'Arabella à Monte-Carlo en 1934, dessin de Dolbin

 

 

 

 

[Raoul Gunsbourg parle de Chaliapine.]

 

Ce colosse de stature n'avait qu'une petite voix de basse, mais assez jolie dans la demi-teinte et dont il savait se servir à merveille, car il était d'une intelligence et d'une roublardise qui frisait le summum.

Il se connaissait bien et connaissait ses moyens, chose très rare chez un artiste.

Tout de suite, il avait compris ce qu'il pouvait tirer de sa stature et de sa petite jolie voix et surtout ce qu'il n'en pouvait pas tirer.

Au théâtre, trois genres de scènes portent toujours sur le public : la mort, l'ivresse et la folie. Dans ces scènes, point n'est besoin de voix ni de talent supérieur. Un artiste quelconque se fera toujours applaudir s'il a de ces scènes à jouer.

Ainsi Chaliapine laissait-il les autres s'escrimer et se fatiguer dans des rôles de basses chantantes, tels que les Wotans de la Tétralogie, les Hans Sachs des Maîtres chanteurs ou les Marcels, les Brogni du répertoire romantique.

A quoi bon se surmener et s'exposer à des comparaisons désobligeantes ? Il a tout de suite vu le parti qu'on peut tirer de Boris Godounov et du Prince Igor.

Dans Boris, sur les neuf tableaux qui composent l'opéra, Boris ne paraît que dans deux et, dans ces deux tableaux, il y a une scène de folie et une autre de mort. Dans l'une et l'autre, nul besoin de grande voix, au contraire, dans celle de la mort la jolie petite voix dans la demi-teinte pouvait faire grande impression.

Dans le Prince Igor, il n'y a également que deux scènes pour le rôle du prince Galitzki, deux scènes d'ivresse. Pendant toute sa carrière, Chaliapine s'est pratiquement tenu à ces deux rôles.

 

(Raoul Gunsbourg, Cent ans de souvenirs... ou presque, 1959)

 

 

 

 

 

 

 

Georges Thill parle de Chaliapine et de Raoul Gunsbourg,

propos recueillis à Lorgues le 23 août 1979

 

 

 

Victor Pujol interviewé par Jacques Rouchouse vers 1982 parle de Raoul Gunsbourg

 

 

 

 

 

 

 

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